‹ ScandaleChapitre 5 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

— Oh. ! tu ne te fais pas l'idée de cela, continua-t-il du ton le plus véhément. Car tu n'as rien vu de tel ; et sans doute que ta présence me retenait, car nos mésintelligences n'ont éclaté qu'en nous éloignant de toi. — Pourtant, à ce qu'il me semble, je n'étais pas né pour le malheur de ceux que j'aime. C'est la souffrance,n'est-cepas,quirend cruel, dur, égoïste? Il faut bien que ce soit la souffrance. — Ou je suis changé, ou je ne valais rien par moi-même. — Aussi, pourquoi m'abandonniez-vous? 11 ne le fallaitpas.il ne le fallait sous aucun prétexte. Suis-je dans l'âge de la vigueur, alors qu'on lutte contre soi-même et qu'on ferait ployer le destin ? Mais , Auguste , tu devais songer a cela; si de rudes épreuves fortifient l'âme, d'éternelles infirmités l'avilissent. Est-ce que l'on sait vieillir ? est-ce que l'on sait être malade ? Cela déprave. Je suis devenu chagrin, colère, impérieux, je suis devenu lâche et

LE SACRILEGE. Ûiï

féroce. Ses plaintes m'ont excédé , mon ami ! Pauvre femme! — Et par mie éternelle manie d'autoritéj qui n'entend rien, qui he souffre pis de contradiction, qui veut que l'on ploie, eii prétendant la régenter et la punir comme un enfant, j'ai su tout lui rendre odieux, tout, jusqu'à mes propres amis, jusqu'à ma sœur,

jusqu'à toi-même. Comment cela? Je me

le demande ! Je me demande aussi comment elle a fait pour résister à tout cela si longtemps. J'étais son bourreau. — Elle se sera tuée! — Je te dis que son lit était ffoid, qu'elle a permis à Victorine d'aller je ne sais où; que j'ai vu sa robe, la robe qu'elle portait ce soir. — Elle est sortie presque nue ; elle s'est tuée! — Je ne pouvais dormir, j'avais un pressentiment. Dieu permet ks pressentimens.

Un ver insupportable me rongeait!... C'est encore ma fausse dignité qui m'a retenu dans mes torts, quand j'aurais dû ramper à ses

pieds pour obtenir mon pardon. — Tu ne peux pas savoir à quelg excès je me suis porté! Lorsque j'y songe, cela m'épouvante. Aussi ces âmes fières, qui s'étouffent dans le silence et ne ploient qu'à la manière de l'acier, je devais tout craindre, et mes emportemens sont devenus des assassinats. Dieu me condamne! Sois mon sauveur en la sauvant, si c'est possible! Les hommes ignorent les femmes et les foulent d'un pied brutal, quand avec un sourire on en obtiendrait tout. Mais je suis faible, souffrant, et vous m'avez ôté mes tutelles chéries, loin desquelles je île vaux rien. — J'ai couru sur le bord de la Sésia, j'ai écouté. Rien! j'ai appelé; pas de réponse ! j'ai regardé, l'eau ne laisse pas de traces. Dieu n'est pas juste ! Pourquoi ne m'a-t-il pas ôté du monde? C'est elle qui devait vivre : elle, ma joie, mon orgueil, mon âme ! elle qui m'a donné la fleur de sa vie; qui m'a chéri parce que j'étais

malheureux; qui par son esprit valait tout son sexe ! et par son cœur,' autant que nous. —Pauvre femme ! pauvre femme ! Elle aura compris, Auguste, en te voyant, que tu chercherais à nous réconcilier, que je m'adresserais à toi, pour le sot orgueil de ne pas rougir en lui parlant moi-même. Elle ne l'a pas voulu, parce que je ne méritais pas son pardon. C'est pour cela qu'elle est disparue. — Oh! c'est pour cela.— Mon Dieu! mon Dieu! rendez-lamoi! et que je meure, mais qu'elle soit heureuse!

Et les sanglots de cet homme me pénétraient la poitrine comme des milliers de gouttes de plomb fondu. Il pleurait, il se laissait aller à l'abandon, il semblait mourir. Je croyais vivre au milieu des flammes. J'aurais tout dit!... Oh! l'homme dans les veines duquel aurait circulé tout le feu du sang africain, eut

infailliblement fui devant les plus ardentes voluptés de ce monde, si la réflexion eût prédit qu'une scène de ce genre leur succéderait tôt ou tard. J'étouffais : je brisais .entre mes mains tout ce qui se trouvait là. Je criis vin instant que j'allais devenir fou.

Puis, je pensai qu'Adrienne devait partager mes tortures et que cela devait finir.

— Viens, dis-je à Lucien. Cherchons!

Il ne faut pas se désespérer sans savoir, et se. faire le mal extrême. Elle est dans le jardin ! elle se promène quelque part aux alentours. Elle aura peut-être voulu t'affliger ; mais*sans imaginer, mon ami, que les choses iraient aussi loin. Viens î elle sera dans sa chambre.

Et comme il me regardait avec ce regard fiévreux et délabré de l'homme qui n'a plus d'espoir ;

LE 3ACRI(.ÉGE. 215

— J'en ai le pressentiment, m'écriai-je.

Il se précipita comme un éclair au dehors.

— Au nom du ciel ! courez dans votre appartement, dis-je avec une supplication ardenle en me penchant au f(Jnd de l'alcôve.

Et je m'élançai sur les traces de Jjucien.

Personne chez Adrienne : cela devait être. Rien au dehors non plus. Par cette fausse recherche, je ne voulais que gagner du temps. En me hâtant, je pouvais tout perdre. Les forces manquaient à Lucien, qui défaillait à mon bras. Il fallut cependant revenir; il ne le voulait pas, il me repoussait. Son silence obstiné réfutait mes suppositions et mes conseils.. Oh ! mentir devant un désespoir vrai ! prolonger une douleur qui vous navre ! donner

froidement le change à l'âme la plus confiante et la plus droite ! ... Si jamais vous tombez dans ce martyre, jeune homme, où chercherezvous des paroles de repentir, lorsque vous vous souviendrez que je me suis jeté devant vcfus pour vous crier de ne pas aller plus loin?

De retour chez Adrienne, même solitude ! c'était étrange. La fièvre de l'inquiétude me prit à mon tour. Comment expliquer cette absence après ma supplication!... Adrienne aurait-elle perdu la tête? Se serait-elle obstinée dans le projet de fuir à l'instant même, sur cette idée que Lucien avait déjà pris l'éveil ? C'était l'un ou l'autre, mais il fallait sortir de ce doute, et, pour cela, quitter au plus tôt Lucien, tombé dans cette ^prostration de forces qui semble l'insensibilité du désespoir, mais qui précède ordinairement les plus grands

éclats. Je craignais de livrer le malheureux à lui-même, ou de lui rendre l'énergie de s'attacher à chacun de mes pas. Je souffrais mille morts.

Je criai, je lui pris la main, je lui dis :

— Tu es épuisé, Lucien, et tu m'ôtes la force de chercher, de réfléchir. Reste ici pour qu'à son retour elle te trouve. Seul, je serai plus libre , j'aurai plus de chances. Au nom d'Adrienne, promets-moi d'attendre. Comprends-tu que je n'ai pas perdu tout espoir?

Un regard, un serrement de main m'assurèrent son obéissance.

Je vole au pavillon, et j'en franchis le seuil; nul bruit ! J'appelle à voix basse et j'avance; pas de réponse. En apparence, autour de moi.

2f^ LE SâCBILÉGE.

rien n'est changé. A droite, à gauche, je promène la vue! aucun indice qui fixe mes idées; on trouve toujours cependant un moyen pour s'entendre, n'est-ce pas? on dérange un meuble, on arrache un rideau. C'est le moins que l'on ait cette présence d'esprit pour se donner un mot d'ordre entre complices ! Seraitellp restée soi|s le lit? on le croirait. Je soulève Je matelas ! . . . Mais, enn^érité, c'est elle ! . . . Je prends sa main; Sa main m'échappe et retombe. — Adrienne ! . . . Adrienne ! . . . — La peur a quelquefois des effets extraordinaires!... Elle ne me reconnaît pas. Cette femme si forte, ne serait-elle plus qu'un faible enfant?... Je la soulève et sa tête vacille. Elle est évanouie! — Adrienne!... Ces yeux blancs et ouverts... cette bouche ouverte... ce sein immobile et froid...

Elle ne respire plus, mon Dieu !

LE SACI^ILÉGE. 210

Elle est morte!...

Oui, monsieur, oui ! elle ét^it mor|,p.

Quand vous me regarderez!... Je vous 4is qu'elle était morte...

Morte î

Sa faiblesse. . . lepoids de ce lit. . . la terreur. .. cettç scène de délire, pendant laquelle Lucien savait réveillé tous flos remords... ce fatal esprit de considération qui lui commandait impérieusement de se laisser étouffer plutôt que de se plaindre... l'intolérable torture de sa position... le sang qui doit remontera la tète... le manque d'air... et pas de secours!... — Que fallait-il de plus?

Elle était morte.

Alors, il me passa par l'esprit une résolution de forcené ; c'était de me rendre près de Lucien. C'était de le traîner sur mes pas jusque dans ce pavillon pour le placer devant mon alcôve, et pour lui dire :

— Voilà ce qui est!... 11 faut me tuer. J'aurais dû le faire !

Et puis, je songeai que l'honneur de cette femme n'était pas à moi; que ce serait commettre un sacrilège que de la déshonorer dans la

conscience de Lucien, dans la pensée de qui que ce fût ; qu'elle était morte en martyre du point d'honneur, et que cette dernière volonté devait lui survivre ; qu'il serait horrible d'empoisonner l'agonie de Lucien par la souillure de tout ce qu'il avait si crédulement chéri sur la terre; que, enfin, après m'avoir amené vis-

à-vis d'un meurtre, Dieu devait être satisfait et l'adultère assouvi.

Sur ce lit défait, devant ces chairs marbrées et froides, en face de cette fenêtre ouverte au soufïle de la nuit et à la lueur des étoiles, l'exaltation de la fièvre m'en ôta quelques instans la douleur. Du vol de la pensée je suivis , jusque dans le monde des rémunérations l'âme de cette victime de mes tristes préférences, captive échappée de la prison où je rampais encore. Tout autour d'elle, dans une trace de lumière dont l'éclat du soleil n'est que l'ombre, flottaient, comme autant de tableaux souriàns ou douloureux, les réminiscences de notre vie. — Et le site harmonieux de Champrosay, entre les saisies du vieux moulin ; lieu de notre première entrevue , lorsque après m'être élancé de mon bateau sur la berge, ma main pressa la main de Lucien, qui, l'œil

222 lé ^kcRitÉGE.

hiiteîtie et la voix émue, se tourna ver^sà femme, en lui disant : u Je veux, ma chérie, que, dès à présent, tu sois la sœur de mon brave camarade. »^^Et l'arène triomphale du Carrousel, un jour de re\iie, resplendissante de panaches et de drapeaux, quand, aux clameurs delà multitude et du canon, Adriennerompit la haie des soldats pour se précipiter à la bride de mon cheval qui me foulait aux pieds dans la poussière. — Et, près de nous, monsieur, dans ce jardin, cette statue, maintenant brisée, dont elle avait escaladé le piédestal en cherchant à re|Drendre un volant que la sœur de Lucien venait de loger dans le treillage ; jeu d'enfant qui décida de notre vie, car, en accourant pour la saisir et la déposer sur le ^ble , brûlé par un désir dont joJ'rémis toutes les fois que j'y pense, j'effleurai ses lèvres de mes lèvres dans un baiser qui la fit tressaillir d'effroi. — Puis, trois pas plus loin, hélas!

LE SACBILÉGE. S33

l'heure des reproches et du pardon, soUs l'ombre enflammée de cette charmille de lilas, quand je la sentis défaillir en m'accordant la récidive. — Et mon lit de soufjtance, à la suite d'une chute dont là vraie' cause fut toujours ignorée de Lucien , taiidis que la craintive garde-malade , à demi détournée dans son fauteuil, et s' oubliant en dépit d'elle, maigre la résolution si bien jurée de ne plus arrêter ses regards sur les miens , me relisait avec ses larmes et s'a voix d'ange les pieuses recommandations de vertu que m'avait léguées ma mère. -r-Et la scène impie , de crainte et de pitié de sa part, d'ivresse et de fureur de la mienne, où, désarmée par mes supplications, et chaste jusque dans l'oubli de toute résistance, elle se cacha les yeux en s'écriant : — « Le malheureux î que peut- il vouloir encore, puisqu'il a mon âme î » — Et, enfin, dans ma chambre, dont Adrienne barricadait résolument les croisées.

22ii^ LE SACRILÈGE.

le réchaud plein de charbons qui m'attendait un soir, parce que Lucien, rendu cruel et sombre par le pressentiment que Dieu lui refuserait de longues années de bonheur au milieu de nous, l'avait plongée dans une de ces transes qui ne montrent plus d'alternative qu'entre deux fatalités. — Tout cela, rêve éteint, flamme envolée vers le ciel, débris de remords et d'amour; tout cela, monsieur, passa comme un éclair dans une vision, et s'éteignit. Je retombai sur la terre : je ne tenais contre ma poitrine qu'une morte !

Il fallait agir, et je n'avais de choix qu'entre les sacrilèges : entre le sacrilège que je vous ai déjà dit, celui qui ternissait la réputation immaculée d'une femme, en me dénonçant comme complice à la colère de son juge; et le sacrilège qu'il me reste à vous dire, qui devait me souiller jusqu'au fond de l'âme, mais dont

m a onscience ne devait répondre que devant Dieu , car ce sacrilège laisserait du moins à Lucien toute la pureté de sa douleur, par la conviction qu'Adrienne n'avait fléchi que devant le désespoir, comme il en nourrissait déjà^ le pressentiment.

Ce fut de ce pressentiment que je pris conseil.

Entre ma conscience et la réputation d'Adrienne, devais-je balancer?

Non, certes.

Je chargeai ce corps éteintsurmes épaules.

Et la morte fut engloutie dans la Sésia !...

Vous m'évitez , jeune homme !... et je vous

fais horreur, n'est-ce pas.-^ Tout à l'heure

cependant vous m'écoutiez encore avec indul- II. 15

226 LE SACBILÉGB.

gence, et voilà que vous pâlissez. Je m'attendais à cet effroi. Mais dites-vous bien que le crime appelle un autre crime. Songez, songez surtout au motif secret qui m'arrache un pareil aveu! Mon passé, n'est-ce pas votre avenir? Mon crime, n'est-ce pas une lumière que je place devant le précipice où vous courez vousmême?

Plus ma confession est effroyable, plus elle vous est due , car elle arrive à temps. Si je me déchire le cœur , c'est à votre profit. Imprudent qui vous engagez dans un chemin funeste, sachez au moins tenir compte à celui qui vous a devancé de ce qu'il se traîne à vos pieds sur le seuil de ce chemin pour vous donner à sonder la profondeur de sa plaie. Est-ce que je me saignerais ainsi l'âme, si je ne voulais faire un appel à la dignité de la» vôtre?...

Une heure encore, Lucien et moi nous restâmes ensemble ; lui , malgré son extrême faiblesse, trahissant parfois un éclair d'espoir dans l'exubérance de ses cris et de ses plaintes; moi , sans parole et sans énergie , persécuté par une affreuse image qui, dès ce moment, ne cessa plus de se placer devant mes regards. Lorsque le malheureux me pressait dans ses bras , en s'accablant d'invectives comme un assassin , je me sentais indigné de mon lâche courage à m' obstiner dans le silence.

Las de vivre, égaré dans la cité des hotnraes ,

Cité de fanges et de rumeurs, Je demandais un dogme à leurs folles clameurs,

Pour sortir du gouffre oti nous sommes! Après l'avoir cherché dans mes désirs de feu,

Sans y trouver un guide à prendre, Je compris qu'au bonheur nui ne pouvait se rendre

Qu'avec la parole de Dieu.

Mais Di«u parlerait-il dans les cœurs de ce monde?

L'orgueil du crime originel Wa-t-il pas fait fleurir son germe criminel

Dans cette pépinière immonde ?

Et portant tout-à-coup dans mon sein dévasté,

Sans trouble et sans lâche indulgence.

L'éclair de ma débile et pâle intelligence, <

Je me suis dit la vérité.

— Vain mortel! qu'es-tu par toi-même?

En s'adorant, ton fol orgueil

Ne revendique un diadème

Que pour trôner sur un cercueil !

Noyé dans cette foule immense.

Qui donc peut vanter sa puissance

Sans faire éclore un rire amer?

Autant vaudrait tracer la route

De l'invisible et frêle goutte

Que le ciel verse dans la mer.

ft. B. {La cité d& Dieu.),

Dérision.

Enfin , aux premières lueurs du jour , quand il fut décidément résolu que Lucien donnerait l'alerte aux autorités, tandis que je tenterais de nouvelles recherches , je m'échappai; je pris un cheval, je parcourus à franc étrierles nombreux détours de la Sésia, que je suivis d'aussi près qu'il me fut possible, gravissant au galop tous les tertres pour pion-

ger au large dans la campagne. Mes yeux se faisaient illusion à chaque pas ; la forme blanche du nuage qui passait dans les replis moirés de la rivière, les herbes arrachées par la rame et courant à fleur d'eau , ces bulles que les tourbillons font jaillir , tout me trompait. Ma vue promenait partout la même idée sur mille images ; et, parfois , prenant mon cheval par la bride, je plongeais à pied dans les sables en consultant les alentours, en sondant la limpidité de la vague. Alors je remontais à cheval, et je redescendais encore. Mon Dieu ! vous savez que je n'ai pas voulu ce sacrilège, et qu'une préoccupation supérieure m'avait dé- 1 erminé ! Sur ce point , votre miséricorde m'absout sans doute ! Vous n'avez que trop à me punir. N'obscurcissez pas ma conscience à cet égard.

Elle était bien morte, n'est-ce pas?...

. Au bout de trois heures, sur la rive opposée, contre le bourg de Rivoltella , j'aperçus un concours de peuple, qui semblait croître de minute en minute, au pied de l'esplanade que surmonte le monastère des Bénédictines. J'enfonçai les éperons sous le ventre du cheval , qui plongea dans la rivière, et gagna ce point de la grève. Je ne pouvais me tromper; c'était en effet le corps d'Adrienne , déposé par la Sésia dans un des circuits de ses rives.

Quand, au milieu d'un concours de mariniers et de prêtres , mêlés à des brigadiers de carabiniers qui verbalisaient, je me présentai pour réclamer le cadavre , les noms d'Adrienne et de Lucien circulaient déjà dans la foule. Cette circonstance , dans un pareil moment, ne m'offrit d'abord rien d'étrange. Pendant les deux heures qu'Adrienne était restée sur la grève, des gens de Verceil avaient

pu se rencontrer là. Des officiers publics étaient accourus, et, sur la rumeur, ils informaient. Ma déclaration abrégea les formalités. Après m'avoir, sur mes vives instances, remis un collier de cheveux qui venait de ma mère, des femmes de mariniers placèrent la morte au fond d'un batelet entre deux religieuses, et ce triste cortège dut remonter le courant à force de rames pour gagner la ville, tandis que je reprendrais la grande route pour le devancer auprès de Lucien, auquel je devais porter le dernier cotip; car il me (allait maintenant boire le calice jusqu'à la lie. Le destin me tenait; je m'étais rivé sa chaîne aux pieds et aux mains.

A la porte de Verceil , une femme s'élance au-devant de mon cheval. C'est Victorine, la sœur de lait , la femme de chambre d'Adrienne.

Tout en jetant des regards d'épouvante autour de nous , Victorine s'écrie d'une voix entrecoupée:

— Au nom du ciel, monsieur, fuyez, et fuyez sans retîfird 1 Ne rentrez pas à la maison ; je viens de m'en échapper pour empêcher un nouveau malheur. Vous n'ignorez pas que ma pauvre maitresse est morte ! vous tenez entre les mains un collier qu'elle ne laissait voir à personne. Dieu s'est déclaré contre nous. Je ne sais ce qui s'est trouve dans un petit coffret qu'elle m'avait ordonné d'emporter avec moi pour l'attendre dans une auberge de Rivoltella, prés du couvent. Ce matin , lorsque j ai reconnu ma maîtresse , que des pêcheurs entouraient sous les arbres du cours, lorsque j'ai vu que l'on n'avait jîas égard aux réclamations d'une pauvre fillc,'j 'ai cru devoir retourner au plus tôt à Verceil. Je croyais bien faire ! Après avoir

fouillé dans le malheureux coffret pour chercher l'explication de cette mort, M. Lucien , qui semblait se mourir de douleur, est entré tout-à-coup dans un transport que je ne saurais vous dire. Il ne parle plus que de duel et d'épée; il prononce votre nom , monsieur Auguste ! il le prononce avec deS blasphèmes qui font dresser les cheveux. Sauvez- vous, au nom du ciel, sauvez-vous !

Mon crime était complet. Lucien possédait mes lettres....

Victorine s'échappe à la hâte. Mes idées se brouillent. Ainsi donc, l'odieux courage de cet abominable sacrifice est désormais sans la moindre excuse à mes yeux. La fatalité fait surnager l'éclat que je pensais noyer avec le cadavre. Il semble qu'un génie infernal se soit amusé, comme à plaisir, à con-

duire ces événemens par la main. Toute morte qu'elle est, Adrienne accomplit ses menaces ; et notre correspondance , qu'elle voulait conserver pour me perdre , la déshonore au fond de son tombeau. Il a fallu , par une inexplicable fantaisie du sort, que ce corps enseveli dans les vagues allât s'arrêter précisément sous les murs du couvent dont Adrienne avait fait choix! Suis-je donc maudit? — Je presse mon front pour ressaisir ma raison qui s'égare. Il doit rester une planche de salut. Assurément , Lucien ne saurait vouloir jeter à l'ignominie de la place publique la cendre et les erreurs de la femme qu'il a tant chérie; mais s'il vient à me rencontrer face à face, peut-être ne répondra-t-il pas de lui-même et des principes dont il s'est toujours montré l'esclave!...

Et puis, sans papiers, sans ressource, com-

ment quitter Verceil ? Mon argent, mon passeport, tout est resté chez Lucien. Me serais-je enfermé dans un cercle sans issue? Ma mort ne peut, si c'est Lucien qui meftue, que proclamer par toute la ville un secret auquel , pour lui-même, je me dois jusqu'à la dernière extrémité

L'impossible est là! J'ai be^û chercher!...

Soudain je pense à Victor de P***, cet ami de pension, loyal et dévoué, que j'ai déjà vu la veille, qui m'a serré la main; qui, toutpuissant par ses fonctions , me servira certainement dans cette crise , fie fût-ce que dans l'intérêt de Lucien. On peut s'ouvrir à Victor, et j'y cours.

Dans la rue , je laisse mon cheval à la garde d'un homme qui se trouve là.

J'insiste vis-à-vis des valets, sans dire mon nom , pour qu'ils m'introduisent auprès de leur maître, sur-le-champ.

Victor est seul dans son cabinet : il vient à moi : je repousse précipitamment les portes , et, sans lui laisser le temps de me dire un seul mot, c'est avec le plus grand désordre que je lui confesse tout ; et ma liaison avec Adrienne, et son asphyxie, et ma triste résolution suivie d'un résultat qu'il ne m'était pas donné de prévoir. Ce n'est pas la mort que je redoute; ce n'est pas l'épée de Lucien non plus ; c'est son regard , c'est une parole de colère échappée de ses lèvres ; c'est , à la suite de cette parole qui trouvera de nombreux échos , la clameur de tout un peuple à l'aspect de ce corps de femme qui va, sur mes pas , faire son entrée dans Verceil, où l'indignation le traînera sur la claie. On va crier au suicide. J'a-

perçois déjà le préjugé religieux se dressant devant cette effrayante manifestation de l'individualisme, devant ce désespoir qui jette un cri de haine au monde et qui rompt avec l'humanité tout entière. Le supplice infamant dont on frappe la mort volontaire me paraît, en dépit des formes indignes de l'instinct populaire, répondre à quelque chose de grand et de sacré, peut-être parce que ce sont les gens les plus voisins du désespoir et de la misère qui s'en mêlent. Dans la bataille contre les fléaux et le malheur, il faut combattre avec tous ceux qui souffrent. Nul de nous n'a le droit d'aller se tuer hors des rangs. Il faut que j'épargne ce scandale ou cette méprise à la populace irritée.

Si je tiens encore à la vie, c'est pour que mon crime n'en vienne pas jusque là. Victor m'écoute, et son émotion est au comble : son

DÉRISION. 2li

front se plisse , il semble entrer dans mes vues et m'approuver du geste et de la tête, lorsqu'un élan de voix retentit au dehors.

— Il est là ! s'écrie Lucien.

Et nous entendons Lucien monter avec rapidité.

Je n'ai que le temps de me jeter dans une chambre voisine.

— Il doit être auprès de toi, répète Lucien avec violence ; il ne faut pas me le cacher. J'ai reconnu mon cheval dans la cour.

— Il vient de, partir, lui dit froidement Victor.

— Ah!.,. Et tu sais tout?

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