‹ Scaramouche Conte suivi de l'argument du balletChapitre 1 sur 7 · Scaramouche Conte suivi de l'argument du ballet · texte numérisé non relu

Scaramouche Conte suivi de l'argument du ballet

Lorsque les anciens, les vieux, te contaient les exploits des Funambules et chantaient

1. Cet avant-propqs avait été écrit en 1887, au lendemain de la représentation du Baiser de M. Théodore de Banville au Théâtre Libre. Les prédictions qu’il contient ayant été toutes réalisées , l’éditeur a cru devoir — à titre de document — l’insérer en tête de la présente brochure.

AVANT-PROPOS

la gloire de Deburau et les triomphes de Paid Legrand, tu souriais comme à un conte de Mère l’Oie.

Et quand ils disaient en branlant la tête : « C’était le bon temps où l’on s’amusait!... » tu pensais judicieusement que ce temps n'est plus et qu’il faut des plaisirs d’un autre goût pour te divertir.

Comment, en effet, s’intéresser aux aventures de ces fantoches : Gilles, Arlequin, Colombine, Scaramouche et Cassandre ?

As-tu seulement réfléchi à ceci, public ? C’est que ces pantins enfarinés et pailletés qui te paraissent ridicules, n’ont fait, à tout prendre, que changer d’oripeaux, démasqués et d’allures, sans dépouiller un seul des traits principaux de leur caractère?

As-tu considéré que, loin d’être morts, ils sont éternellement jeunes et bien vivants ?

As-tu songé à cette vérité, qu’ils incarnent en eux à tel point les qualités et les vices de la race humaine, que nous sommes tous , sans exception, taillés sur leur modèle et

que , de siècle en siècle, nous allons, reproduisant leurs gestes et traduisant par des paroles. leur ingénieuse mimique.

Sais-tu comment se sont successivement appelés Colombine, Arlequin, Cassandre, Gilles et Scaramouche ?

Chez Molière, le grand Molière ; c’est Célimène, Léandre , Argan, Scapin, Sganarelle, Mascarille, Tartuffe;

Chez Regnard : c’est Lisette ou Marton, Crispin, Albert, Agathe, Eraste Géronte ;

Chez Beaumarchais : c’est Figaro, Bartholo, Almaviva, Rosine, Suzanne, Bazile ;

Chez Augier — pour ne citer que celui-là parmi les contemporains : c’est Monte- Prade, Bona Clorinde, Bon Annibal, Horace, Fabrice, Célie.

Toujours les mêmes sous des masques différents.

Tu ne t’en apercevais pas , mais tu les applaudissais, jusqu’à ce que Banville les remît en honneur et leur rendît leurs noms véritables dans son délicieux « Baiser ».

Car , vois-tu bien, public, le fond de la

A VANT-PRO PO S

cuisine comique est immuable, il n’y a que

la sauce qui diffère.

Tu te plais, sans t’en douter, aux mêmes spectacles, parce qu’il y aura toujours , de parle monde, des amoureux et des coquettes, des artificieux et des dupes.

Tout à coup, cette pantomime si défraîchie, si démodée, est réapparue à tes regards surpris plus fraîche et plus riante que jamais.

Il suffisait qu’un poète touchât ces poupées défuntes de sa baguette d’or et leur mît sur les lèvres des strophes ailées pour qu’elles vinssent à ressusciter le troisième jour et emportassent ton esprit charmé au pays bleu du rêve et des doux pensers !

— Mais, dis-tu, la Pantomime ne saurais être variée à l’infini!... Quand Arlequin et sera vu refuser par Cassandre la main de Colombine !... quand celle-ci — mise en demeure, par un père cruel, d’opter entre Sca ramouche, le gros financier jaloux, violent et cruel, et Gilles, le bourgeois confiant et

AVANT -PROPOS

débonnaire — aura décidé d’unir sa destinée à celle de ce dernier , en vertu de l’aclage qui conseille entre deux maux de choisir le moindre, le rideau tombera et nous n’aurons rien vu de bien nouveau.

— 0 public ! le rideau baissé, ne pars pas encore... Demeure!... La comédie ne finit pas là : c’est maintenant qu’elle commence, au contraire... Voilà Colombine mariée, Arlequin, évincé, pleure dans un coin et Scaramouche tempête de dépit et de rage.

— Et après ?

— Public ! as-tu réfléchi à ce qui devra se passer... après ?

Quoi ! une fille a quinze ans, elle est aimée, elle aime! On force son choix. Autour d’elle, comme le lion de l’Évangile, la richesse tourne, quærens quem devoret, et tu crois que tout sera dit parce qu’un rustre lui aura mis au doigt l’anneau d’or qui l’enchaîne...?

Allons! allons! tu n’es pas si simple...

Cet « au delà du mariage », mais c’est toute la comédie, c’est tout le drame de la vie

AVANT-PROPOS

Songes-y bien : Arlequin a vingt ans, et le dieu des amours combat sous ses enseignes.

Gilles est naïf et crédule, mais il a pour lui la Loi. L’État et le Code lui assurent leur protection. Soupirant, il n’était que ridicule; mari, c’est le Maître !

Scaramouche est vieux... Soit! Mais Colombine est coquette, et, ti ses pareilles, un financier parut-il jamais laid ?... Et puis, n'est-il pas l'élève préféré , le fils chéri de ce sceptique si grand, si puissant, si redoutable qui s'appelle : Polichinelle !

Pulcinella !... le dieu des fourbes, défend Scaramouche.

Tremble, gentil Arlequin!

Frémis, bon et charmant Gilles ! La campagne est ouverte : les Dieux eux-mêmes vont partir en guerre à la conquête de cette nouvelle Toison cl’ Or... le cœur de ta femme !. . .

Qui V emportera, dx la Loi, de la Fortune, ou de l’Amour?

Eh bien! ‘public, crois-tu toujours que le dernier mot soit dit?

Non... n'est-ce pas?

Tu désires savoir ce qui va se passer...

Pour cela... tourne la page, et lis; la scène

est libre, lève les yeux : regarde.

Et puis, si la lecture te lasse , contemple les images : elles sont d’un habile homme. Si le spectacle t’ennuie, écoute au moins la musique : elle te divertira sûrement, car tu aimes les accords gracieux et les harmonies riches et sonores.

Enfin — comme on dit ti la foire — si nous avons, les uns ou les autres, musiciens, peintres ou poètes, réussi à te rendre content et satisfait...

Fais en part à tes amis et connaissances, et envoie-nous du monde,

S’il te plaît !

Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.

La scène représente une place de village. A droite, une Église, à gauche, la maison de Cassaudre .

r M. Cassandre avait résolu de marier sa fille avec le jeune Gilles, l’honnête Gilles, réputé à dix lieues à la ronde pour son humeur débonnaire . Un peu sim-

1. Ce conte est tiré de la pantomime-ballet de MM. Maurice Lefèvre et Henry Yuagneux, musique de MM André Messager et Georges Street.

pie d’esprit, Gilles !... mais les maris les plus clairvoyants ne sont pas toujours . les meilleurs. Tout conseillait cette union : l’âge des conjoints, leur fortune réciproque, le caractère du fiancé. Et puis Cassandre s’était mis ce mariage en tête : c’était tout dire !

Parbleu! la fillette aurait préféré donner sa main à ce vaurien d’ Arlequin, en faveur de qui son cœur avait déjà parlé. Mais, comme dit l’autre, ce ne sont pas les véritables locataires qui essuient les plâtres. Arlequin avait été éconduit et de cette amourette, une fois le mariage consommé, il ne resterait plus qu’un souvenir bientôt évanoui. Arlequin avait beaucoup de chagrin et Colombine poussait des soupirs àfendre l’âme. « Bah!

qu’est-ce que le chagrin d’un vaurien?

Où s’envolent les soupirs d’une fillette? » Ainsi raisonnait M. Cassandre dans la

sagesse impeccable de ses soixante ans.

Il y avait encore quelqu’un à qui le mariage de la jolie Colombine allait eau-

SCAR AM 0 U CH E.

ser grande peine. Ce quelqu’un n’était autre que le très haut et très puissant seigneur Scaramouche, personnage important de la contrée, dur, violent, arrogant, habitué à voir tout céder devant la puissance de son or.

Le seigneur Scaramouche avait daigné laisser tomber son regard sur Colombine, et, un jour, il avait même consenti à lui déclarer son amour. Son amour! Il avait l’air si drôle le seigneur Scaramouche, avec ses grosses moustaches hérissées, il faisait sa déclaration en roulant si comiquement des yeux farouches, que, très irrévérencieusement, Colombine lui avait éclaté de rire au nez ! Scaramouche ne s’était pas fâché, contre toute attente. Cette gaminerie, qui le changeait des obséquiosités de son entourage, l’avait charmé, au contraire, et son caprice avait bel et bien dégénéré en passion. Ses tentatives galantes, maintes fois renouvelées, avaient toujours été infructueuses. Colombine était encore à l’âge où l’amour

' - r Wh?

SCARA MO UCHE.

Son cœur demeurait fidèle à Arlequin.

Enfin le jour des noces arriva.

Devant la porte de la maison de Cassandre, par une claire matinée de mai, tandis que les pommiers avaient revêtu leur toilette rose et que les poiriers en fleurs semblaient avoir mis leur robe de contrat, les compagnes de Colombine paraient la nouvelle mariée. La pauvrette!

son petit cœur était bien gros, mais sa toilette était si mignonne, son voile tombait si chastement en longs plis immaculés au-

parle plus haut que l’intérêt.

tour d’elle, l’enveloppant délicieusement comme d’un brouillard, sa couronne de fleurs d’oranger pointait, neigeuse, si coquettement dans ses cheveux d’or, elle était si gentille enfin, Colombine, que, prenant un miroir et découvrant sa ravissante image, elle ne put s’empêcher de sourire en s’envoyant à ellemême un baiser.

Derrière elle quelqu’un sanglotait, c’était Arlequin !... Arlequin dont le cœur se brisait envoyant Golombine si jolie, et qui maudissait les hommes et les dieux. Colombine soupira de nouveau et chercha de son mieux à consoler son gentil amoureux. Que demandait-il comme gage de tendresse?

— Un baiser, Colombine!

— Un baiser! Y pensez-vous, effronté Arlequin! Que dirait mon père?

— Ton père est un vieux fou! Et puis, il n’en saura rien!

— Non! non, monsieur! Un baiser est chose grave, quand il est donné par une

fiancée en robe de noce à un autre qu’à son futur époux. Les convenances s’y opposent.

— Qu’est-ce que les convenances? J’ignore ce nom, mignonne. Ma marraine, la fée Jeunesse, ne me donna, en me lançant dans la vie, que deux conseils : « Ris de tout ton cœur! Aime de toute ton âme! » Est-ce ce qu’on appelle les convenances ? Alors, ô Colombine, viens sur le cœur de celui qui t’aime! Viens, car l’amour sans le baiser, c’est un Paradis dont la porte serait close.

Sur tes lèvres mes lèvres apprendront à murmurer le mot magique qui fait tomber les barrières et ouvre aux amoureux le jardin de félicités éternelles.

Viens! Viens, douce aimée, nous rirons ensuite des méchants et des sots. Parce que le rire est divin, parce que le rire est sacré! Seul de tous les animaux, l’homme, leur maître, a reçu du ciel le droit au rire! C’est un bien précieux que les dieux ont permis à la

SGAR A MOUCHE.

vingtième année. Nous avons vingt ans, Coiombine : ne pas rire, c’est blasphémer! Rire, au contraire, c’est chanter l’hymne de reconnaissance à l’adresse des Tout-Puissants qui t’ont faite si belle et qui m’ont accordé la grâce d’aimer ! Rions ,

Coiombine, et que les saintes litanies de l’amour montent jusqu’aux pieds de l’éternel Éros, portées par deux blanches colombes, tes sœurs, avec les éclats divins de ton rire frais et clair comme un chant de mésange! Viens!

Ravie, Coiombine se laissait attendrir et peut-être elle allait céder aux perfides conseils du séducteur, quand elle jeta un cri.

Scaramouche était devant elle.

— Aime-moi, petite ! Je te donnerai tout l’or que

SCAR A MOUCHE.

tu voudras. Ta maison sera remplie de toilettes auprès desquelles les fleurs du printemps sont tristes et flétries, auprès desquelles pâlit la lumière des cieux! Aime-moi et n’écoute pas les vains propos des poètes! Songe à l’avenir! Où te mènent les amours passagères?... Je t’aime et je veux !...

— Vous voulez ?

— Oui, je veux !...

— Arlequin !... Arlequin !... Viens ami!... Rions ensemble des méchants et des sots.

Rions!

Et Colombine, le voile coquettement relevé, et les demoiselles d’honneur, les poings sur les hanches, et Arlequin, le chapeau sur l’oreille, la

batte au côté, s’esclaffaient ensemble à la barbe du très hatit et puissant seigneur Scaramouche, personnage important du pays, dur, violent, cruel, emporté et très riche, dont le caprice, par le fait de la résistance qu’il rencontrait chez Golombine, s’était bel et bien transformé en passion.

Dans sa joie, Arlequin enlaçait la taille de Colombine et la fillette avait peine à refuser le baiser qu’imploraient ses lèvres gourmandes...

Heureusement, l’arrivée de M. Cassandre fit diversion . Arlequin s’esquiva prestement,

Colombine rajusta son voile et le vieux barbon tortillant son chapeau se mit à saluer humblement . le haut , seigneur Scaramouche,

JO

personnage important et très riche.

Zon! Zon! Zon! Voici la noce!

A la suite d’une troupe enrubannée et fleurie, derrière les violonneux et les joueurs de cornemuse, Gilles s’avance, radieux, vêtu de blanc, jaboté de den* telles et coleretté ^

de fine toile de Hol- ^-**8 lande. Un sourire de béatitude infinie épanouit son visage, la bienveillance se lit dans ses yeux où m sommeillent la con- r \à fiance et la bonté. WH

fiance et la bonté.

Bonjour Gilles ! Salut au charmant fiancé 1 Tu es le mari rêvé,

nul mieux que toi n’est , capable de rendre une femme heureuse. La poésie

aux songes creux n’affole pas ton esprit, et les réalités de la vie t’apparaissent sous leur veTi-

5CARAM0UCHE.

table jour. Tu n’es point me'chant, tu n’es point ambitieux. Pourvu que ton estomac ne te joue pas de vilains tours quand tu te mets a table, pourvu que le sommeil ne fuie pas tes yeux, lorsque — après avoir, aux côtés de ta jolie compagne, accompli tes devoirs envers Dieu, envers le prochain et envers toimême tu te tournes sur l’oreiller et que ta chandelle est morte, éteinte par ton souffle prudent, tu n’en demandes pas davantage au ciel et tu remercies les Immortels de t’avoir fait le cadeau de la vie. Tu n’imagines pas le paradis autrement que comme un lieu de délices où il est permis aux Heureux de manger, de boire, de dormir et d’aimer hygiéniquement pendant toute l’éternité. Oui, mon ami Gilles, ton âme est simple, et Cassandre, dans la sagesse impeccable de ses soixante ans, a bien agi en te choisissant pour gendre. Tu n’es peut-être pas l’être idéal que la femme adore,

mais tu es sûrement celui qu’elle épouse.

Épouse donc Golombine et que le mariage te soit léger!...

Dig! Ding! Don! Les portes de la chapelle s’entr’ouvrent. Déjà les cloches annoncent aux oiseaux la grande nouvelle. Les oiseaux la colportent dans les taillis embaumés, la fleur la raconte au ruisseau qui la gazouille aux brins d’herbes, et toute la nature ravie sous le riant soleil de printemps s’ébat joyeusement à la pensée que la jolie Colombine laisse tomber sa toute mignonne main dans celle du jeune M. Gilles, réputé à dix lieues à la ronde pour son humeur débonnaire et pour son honnêteté.

Le cortège s’ébranle. On va pénétrer dans le temple. Déjà Gilles etCassandre, émus et recueillis, ont disparu sous le vieux portail. Colombine hésite! Un pas de plus et la voilà liée à tout jamais à l’époux. Sa liberté de fillette pleure et se

désespère. A la porte : l’amour et la fortune, Arlequin et Scaramouche, là-bas tout au fond, au pied des autels, sous la clarté tremblante des cierges, dans la fumée des encens et des myrrhes : le devoir !

11 faut obéir!

Mais auparavant Arlequin est près d’elle et le baiser vainement imploré on l’accorde enfin à son amour!

O ! femme triplement femme, est-ce un adieu que murmure ta lèvre? Non ! car le visage d’Arlequin resplendit. C’est un mot d’espoir! Être délicieux et pervers, fille d’Ève ! c’est le fruit défendu qui seul te semble savoureux et tes quenottes aiguës ne demandent qu’à y mordre.

Scaramouche a tout vu ! Qui sait? Peutêtre t’y es tu prise de façon qu’il put tout voir. Il entre en fureur et te maudit, coquette !

Maintenant il est seul ! Les portes de l’église sont closes et de l’autre côté s’accomplit le grand mystère qui d’une fille

aux yeux baissés, au front de neige rose fait une femme au regard clair, à la lèvre entr’ouverte, à la gorge palpitante.

Que devenir ! Il lui faut Colombine à tout prix. Il veut !... Scaramouche ne connaît pas les larmes. Il ne sait que dompter, il ignore la douceur d’attendrir. Ce baiser qu’elle a donné à Arlequin lui brûle le cœur ! Toute sa fortune pour un baiser semblable ! toute sa puissance pour entendre chanter à son oreille les phrases divines qui font pâmer les amants extasiés !

Un Dieu ! Un Dieu seul ! Il faudrait l’intervention d’un Dieu!...

Scaramouche est en prières ; il implore, non pas le méchant fils de Cypris, non pas Éros aux flèches de diamant dont les blessures mortelles délivrent l’homme des joies funestes de la vie, qui d’un regard fait fleurir l’églantine aux joues des e'pousées, mais son Maître, le Souverain, le Père, celui dont les rochers arides abritèrent le berceau aux flancs de Tri-

nacrie Pulcinella ! Pulcinella la Dieu grand, l’invisible Moloch dont les ricanements sont les éclats du tonnerre et qui donne asile aux éclairs en ses yeux clignotants.

SCAR AMOÜCH E.

Pulcinella ! fourbe sept fois divin qui règne sur le monde et commande aux humains. Pulcinella ! à la trogne écarlate qui n’a ni cœur ni âme, qui se rit des misères et confond dans le même mépris les vertus et les vices. Pulcinella! dont la panse empourprée monstrueuse s’étend sur l’univers comme une coulée de lave. Pulcinella! Dieu de la matière, réceptacle infâme et grandiose des basses jalousies, des vils appétits, des passions honteuses et dégradantes, foyer toujours brûlant d’éréthismes, cellier rempli des vins où s’abreuve la folie, charnier de toutes les pourritures, cloaque où l’humanité titubante s immerge dans la fange comme en un lac aux ondes limpides. Pulcinella! qui en face de 1 abjection humaine vautrée sous son sabot garni de têtes de bélier, eut un jour un tel dégoût, fut pris d’une telle nausée, qu’ayant haussé les épaules jusqu’aux étoiles, elles y restèrent pour jamais accrochées!...

C’est ce Dieu devant qui Scaramouche se prosterne. Il l’invoque en se tournant vers le rouge occident, où le soleil couchant met des couleurs d’ivresse et des reflets de vin répandu.

Et voici que la nature se voile la face, les oiseaux se taisent, le ruisseau éteint sa chanson, les nuées obscurcissent le ciel, au haut des airs hurle la foudre.

Il vient, le Dieu terrible, précédé des tempêtes; les ricochets des éclairs cascadent au sommet des collines. Une horreur sacrée emplit l’univers. Un ricanement strident fend le vacarme des vents et impose silence à la terre. Tout se tait, et du centre des deux, coiffé de rayons, auréolé de gloire, dans la splendeur de sa divinité triomphante, Pulcinella paraît ! Son bras étendu menace, sa main brandit le bâton dominateur, emblème de sa toute-puissante éternité. A ses pieds, étendus, prosternés, les plus fidèles de ses disciples, gardiens des talismans qui corrompent les vertus,

souillent les âmes, flétrissent les pudeurs et vicient les consciences...

Le Dieu se lève. Il aperçoit Scaramouche ! Il parle !

— Mon fils, tu m’as appelé, me voici.

Que veux-tu de moi ?

— Maître, j’aime !

— Fou !

— J’aime, et nulle puissance humaine ou divine n’est capable d’arracher cet amour maudit et charmant de mon cœur.

J’aime Colombine aux doux yeux de violettes, Colombine, dont le sourire perlé rend les anges jaloux.

— Ah! ah ! Colombine. Tu aimes, paillard, la fille aux joues de pêche, aux seins rebondis, aux hanches provocantes ! Colombine, régal d’un roi, délices des dieux. Gloire à Priape, ami! L’amour est au ventre et non pas au cœur, double fou!

— Maître, j’aime, et des sens et de l’âme et je veux être aimé !...

— A quoi sert d’être aimé, si l’on pos-

sède? Demandes-tu à la bouteille une parcelle d’amour? Et pourtant tu la caresses d’une main égrillarde, et c’estpar milliers que se nombrent les baisers que tu cueilles sur sa bouche. Et quand, après avoir obtenu d’elle les voluptés suprêmes de l’ivresse, tu t’effondres les reins brisés et les yeux perdus dans l’extase, tes doigts débiles laissent échapper le flacon vide que ton pied repousse et brise avec mépris. Voilà l’amour, bélître, le seul vrai sur la terre, le seul vrai dans les cieux !

— Maître, j’aime ! j’aime! Ce mot est plus puissant que tout. J’aime! et si l’amour est un mal, je n’en veux point guérir.

— Que puis-je faire?

— Je veux être aimé !

— Scaramouche, ô mon fils, que demandes-tu? Eh ! qui donc a pu commander à l’amour? Le caprice d’une petite fille est plus puissant que le Conseil des Dieux. Je ne puis rien pour toi.

— Ne m’abandonne pas, seigneur Dieu éternel. Tu m’as donne' la richesse et la force, tu m’as comblé de dons enviables et que convoitent avidement les mortels obscurs. Reprends tous ces biens, divin Pulcinella, reprends cet or et donne-moi en échange le philtre d’amour qui fait tressaillir le cœur dans la poitrine des jeunes filles, donne-moi la grâce qui les fait rêveuses et charmées, donne-moi la jeunesse triomphante, aux caresses persuasives, aux enivrants baisers.

— Scaramouche! Le cœur d’une fille est un impéne'trable mystère et le bambin Eros est un souverain maître. Je ne puis t’accorder ce que tu implores de ma tendresse, ô mon disciple favori, cher compagnon de mes aventures, élève fidèle, héritier de ma doctrine... Je ne le puis, mais il ne sied pas que ta confiance soit trompée. Tu veux conquérir Colombine, je vais t’aider... Prends ce masque, symbole des hypocrites complots, des ruses voilées, des embûches

traîtresses. Cache du même coup ton visage et ton âme. Dissimule, ami, trompe et mens : le monde est aux imposteurs. Prends l’épée, symbole de la force brutale — l’épée qui tranche tous les différends — la force qui prime tous les droits — prends, et que quiconque s’oppose à ta volonté tombe frappé par cette lame meurtrière, argument suprême des peuples et raison des rois. Cours à ton but, que rien ne t’arrête. Sois sourd aux prières, gausse-toi des larmes! Tu n’as personne à redouter, hormis toutefois ceux qui représentent auprès de ton amante : la Loi. La journée t’appartient: mets à profit les instants. Accumule les obstacles entre Colombine et l’époux; conquiers ce trophée virginal. Mais souviens-toi que le douzième coup de minuit met fin à ton pouvoir. Souviens-toi que si, plus habile, Eros a réussi à garder Colombine de tes pièges, tu perds à tout jamais l’espoir de la posséder et que tu es pour toujours déchu du rang des Immortels.

— Ah ! désormais je suis invincible.

Maître ! donne le masque et donne l’épée. Je jure qu’avec ton' diabolique appui Golombine sera ma proie !

— Brute! tu étais digne d’être homme, toi qui risques l’immortalité pour un cœur de femme !

— Colombine! Colombine!

— Qu’il soit fait ainsi que tu le veux!

Et soudain les nuages se referment.

Le Dieu retourne au céleste séjour, et la chair rose des fleurs des pommiers se reprend à sourire amoureusement aux caresses du clair printemps, tandis que les oiseaux, les brins d’herbe et le ruisseau jaseur commentent l’événement avec les fleurettes des haies aux subtils parfums .

Voici que les portes de l’église s’ouvrent de nouveau. Le grand mystère est accompli.

Sur la place du village commencent les joyeux ébats.

il'

Oh ! les caresses furtives, les baisers dérobés et rendus , les gorges palpitantes et les mains

indiscrètes !

Zon! Zon! Zon! Trémousse, vieux Cassandre, l’ankylose de tes soixante hivers. Zon! Zon!

Que fais-tu Colombine au

SCARAMOUCHI

valseur? D’où vient cet émoi délicieux qui soulève l’ivoire de ton sein? Et que susurre-t-il donc tout bas, l’audacieux

Arlequin, dans les frisons dorés de ta nuque divine ?

Zon ! Zon ! Saute, saute, ami Gilles, re¬

lève benoitement un front déjà fertile, ta femme a l’œil fripon, la taille ronde et le mollet cambré. Saute ! Saute ! Pour faire un cornard il faut un mari ! Zon ! Zon ! Zon ! Tu es marié, Gilles ! marié ! Et les coucous railleurs le disent aux grands hêtres des bois : Marié !... marié ! ! . . . marié !!!...

Encore une fois Scaramouche s’approche de Colombine; encore une fois il lui offre son amour; encore une fois la coquette appelle ses compagnes et l’espiègle Arlequin; et tous, le voile relevé, les poings sur les hanches, le chapeau sur l’oreille, la batte au côté, s’esclaffent encore une fois à la barbe du seigneur

Scarainouche, personnage important, dur et violent, habitue' à voir tout ceder devant la puissance de son or !

La grande salle commune d’une hôtellerie. Balcon sur lequel s’ouvrent les portes des chambres. Au fond, les cuisines où flamboient les fourneaux.

e matin-là, le père Latripe, descendant du fameux La Tripe — en deux mots — l’ancêtre, le fondateur de la célèbre

Page 1