A MON CHER AMI
ALBERIG GAHUET
Afiectueux hommage
« Je dis que... j'ai bien vu en plusieurs lieux de l'antiquité des douleurs constantes, des douleurs modestes, voire des douleurs sages, et des douleurs éloquentes ; mais que je n'en ai point vu de si joyeuses que celle-ci ; mais qu'il ne s'était point encore trouvé d'esprit qui sut danser la sarabande et les matassins dans un corps paralytique. Un si beau prodige mérite d'être considéré par les philosophes curieux ; l'histoire ne le doit point oublier; et s'il me prenait fantaisie d'être historien comme je suis historiographe, je ne le compterais pas pour le plus petit miracle de notre temps qui a produit de si grands miracles... d
(Lettre de Balzac à Costar,)
.su.
ttÊÊUjr. .
L'ADOLESCENCE DE SCARR
L'ascendance du petit Scarron se s une féconde production de magistrats. I oncles seuls abandonnèrent cette trad liale; l'un, Pierre, évèque de Grenoble, toriëté à la longueur d'une barbe que président Mole. Le dernier des magistn Scarron, père de notre poète (I).
C'était le type haïssable de ces conse:
cineurs qu'il fallut ramener à une t science de leurs fonctions juridiques. ^ Chambre, où l'avait conduit la destinée tère exécrable lui concilia l'admiration conseillers dont il outrepassait l'humeur Il avait des manies(2), pontifiait, s'exprim
(1) Pour l'ascendance de Scarron, V. Jal : Diclîo Scarron; Morcri ;. Diclionnaire, article Scarron : La 1 laoirti pour len-ir à PhUloire de M" de Mainien, MoriUot ; Scarroa, étude biographique et liitéreire
(2) Tanejnant ; HUl. dupelil Scarron.
mes et régentait le Parnasse (1). Une invraisemblable bigoterie animait ce cerveau racorni. Enthousiaste de saint Paul, son patron, dont les extases et la conversion le hantaient,ll portait avec luilesEpîtres enflammées. Il en dissertait sans lassitude, avec Tespoir, peut-être, de conquérir des adeptes à cette prose d'un autre âge. Même en voyage, le petit volume et son commentaire, les Actes, ne le quittaient non plus que son humeur. Il exaspérait si fort ses contemporains, insoucieux, sauf en carême, de cette austère littérature, qu'Henri II, père du grand Condé, le surnomma F Apôtre (2). 11 garda ce surnom sans en être incommodé.
Cet obstiné mettait dévotieusement en pratique les injonctions chrétiennes de la croissance et de la multiplication. Il épousa, vers 1595, Gabrielle Goguet, nièce de l'historien La Popelinière, femme sans doute insignifiante, dont on ignore la vie (3). Il l'accabla de huit enfants. Elle mourut de cette postérité. Trois de ces enfants survécurent : Anne, Françoise et le petit Paul.
Non content de ce lignage forcené, le bonhomme ronronna autour de Françoise de Plaix, laquelle,
(1) Scarron : Œuvres, Factum ou Requête ou tout ce qu'il vous plaira, I, p. 120. L'édition des Œuvres de Scarron dont nous faisons de nombreuses citations est celle de 1786.
(2) Scarron : CEuvres, Epître à M. le prince, VII, p. 66.
(3) Henri Chardon : Scarron inconnu^ I, pp. 9 et 192.
l'adolescence de scarron 1 I
chattemitte et vora ce, convoita les fortes rentes dont s'agrémentait sa charge. Françoise de Plaix, c'était la comtesse Pimbêche des Phudciws, Femme de TApôtre, elle Tamena \ite à changer de conduite. De maître intransigeant qu'il étnit, apportant à ses arrêts ménagers la même arrogance qu'à ses arrêts de la Grand' Chambre, il devint hi bête patiente qu'un perpétuel aiguillon fouaille, et dut chercher dès lors, dans les enseignements de saint Paul, la résignation et la sérénité. Ce ne l'empêcha pas d'ailleurs de compléter, en la compagnie de l'acariâtre mégère, la douzaine d'enfants que le ciel bénin lui avait dévolue. Madeleine, Claude et Nicolas demeurèrent avec les trois survivants de l'ancien lit; et, à cause de ces étrangers, la querelle intestine s'installa au foyer, rendue immédiatement acerbe par laladrerieet la méchanceté de Fi*ançoise de Plaix. Elle possédait, en effet j tous ces vices bourgeois, que Furetière nombra dans! son roman, sauf peut-être la coquetterie. Ellc^ jouait, perdait; et lorsque les pertes étaient sérieuses, le ménage s'en ressentait. 11 soufflait un vent de colère et de sordidité. Il ne suffisait plus de « faire apetisser les trous du sucrier » et de se livrer à cent autres grotesques procédés, voici que dans la demeure même de l'Apôtre, gardien des lois, se pratiquait le délit d'usure. Françoise prêtait à des intérêts assez gros
pour que ses débiteurs découragés oubliassent de payer leurs dettes, sachant quelle déconsidération atteindrait l'intègre conseiller, si quelque poursuite dévoilait ces profits clandestins (1).
D'ailleurs, le conseiller ignorait ces trafics, soucieux seulement de sa tranquillité, dédaigneux des questions pécuniaires, et désintéressé d'elles au point de se croire pauvre (2). Ce merveilleux maniaque, vêtu d'un pourpoint du temps de Henri II attaché au haut-de-chausse avec des aiguillettes (3), quittait le plus possible un milieu devenu inhabitable, laissant Anne, Françoise et Paul, les trois enfants du premier lit, en butte à toutes les avanies. Nulle tendresse et nulle sollicitude ne les entourèrent et la bastonnade fut souvent le complément de la haine.
On ne sait au juste de quelle manière les deux filles envisagèrent ce régime. Mais le petit Scarron n'avait pas un tempérament à plier sous le joug et à accepter les châtiments immérités. L'esprit éveillé, observateur et imitateur simiesque, il accoutuma son enfance à la raillerie. Françoise de Plaix vit perpétuellement s'insinuer dans ses
(1) Scarron : Œuvres, Factum ou Requête ou tout ce qu'il vous plaira y I, p. 121.
(2) Ib^d., I, p. 120.
(3) Edouard Fournier : Préface au théâtre complet de Scarron» V. aussi Scarron : Œuvres, Factum..,
l'adolescence de sgarron 13
tripotages de jeu ou ses combinaisons usurières le museau du fin matois. Elle eut assez de travail à cacher ses menées au turbulent gambadeur. Il ne mettait pas de méchanceté, mais de la malice, à ses investigations et plus d'un tour, sorti de sa besace, importuna la marâtre. 11 fit, en quelques années, son apprentissage du burlesque entre ce père lunatique qu'il bravait insolemment et cette femme qu'il poursuivait de sa curiosité narquoise.
Mais il paya de Texil son exubérance et son indiscrétion, L'Apôtre exaspéré des désagréments continuels qu'il lui causait, exauça les vœux de sa femme et le prochain coche emporta le jeune réfractaire. 11 passa deux ans chez un parent, à Charleville, dans les Ardennes (1). Il en revint non retourné à résipiscence, et, cette fois, on s'en débarrassa en le confiant à des magisters qui gonflèrent son cerveau des connaissances nécessaires.
Les « ensoutanés » de collège et les sorbonagres avaient érigé en loi le pédantisme, au fond de leurs officines universitaires. Les Hortensius et les GraiLgier sympathisaient avec l'apophtegme. On ne parlait que latin. Ces largesses de latin étaient d'ailleurs compensées par la chicheté de la table où Ton se nourrissait de « regardeaux ». La saleté était un principe. Les écoliers en toques plates.
(1) Scarron-: Œuvres^ A, M,..j I, p. 194.
pourpoints sans boulons, robes déchiréei, collets noirs et souliers blnncs, vivaient on vnuriens, friponnant les maîtres et iccrutanf au dehors des romans libidineux. Parfois on jouait la tragédie et c'était la joie du se tiavestir en monarque ou d'endosser la défroque des dieux (1).
Si la lésincrie dominait l'ôma de ces faiseurs de bacheliers, l'ivrognerie et la lubricité n'avaient pas moins d'empire sur leurs sens. Us tripotaient leurs servantes ou bien cherchaient parmi les gaupes du voisinage des complaisances peu dispendieuses (2).
Les magisters rendirent à sa famille le gamin trépidant auquel leurs fameux enseignements n'aviiient pu communiquer le ton doctoral, l'allure balourde et le savoir indigeste, Le petit Paul avait glissé entre leurs mains ainsi qu'une anguille menue, souriant peut-être, comme Cyrano, de leur pédantisme chronique. Rien malheureusement ne subsiste de cette période de son existence. Mais nous nous figurons aisément le jeune malandrin en face des orateurs de collège ou des docteurs en Sorbonne. Plus d'une fois, sans doute, germèrent dans sa tète écervelée les projets de révolte contre la règle des cours (3).
•rancioa ; Gjrnno do Bargfli'ac, le Pcdaat joui, on dont il Iroile les PédHiifs dans Epilre chagri ry, VII, p. ICI. Il IcE déleste et ne manque jas B proclamer.
l'adolescence de scarron 4 b
De suite, au sortir de la geôle universitaire, il se débarrassa de sa gourme et rejeta, comme un vêtement trop lourd à ses épaules, le fardeau des connaissances acquises. Il se plut dans le moderne toujours, proscrivant de ses poésies et de ses proses le latin cher à Tintolérable Ménage. 11 ne vola pas à l'antiquité classique de quoi élaborer quelque forte tragédie dont auraient frissonné ses contemporains. Son œuvre est un au jour le jour captivant, en perpétuelle trémulation.
L'Apôtre, dès le premier moment, sentit que cet être inconsistant, au sourire railleur, serait indigne de continuer la lignée des magistrats dont il était le plus solennel représentant. Sa taille petite et svelte, son faciès aigu ne convenaient pas à un dignitaire du Parlement. En outre les charges étaient onéreuses et Françoise de Plaix se montrait mal disposée à favoriser cet étranger renié aux dépens de ses propres enfants.
On délibéra avec gravité et de cette grave délibération sortit la folle pensée de vouer à l'état ecclésiastique l'âme la moins ecclésiastique qui se pût rencontrer. Probablement, sous cette décision, se cachait l'inspiration de la marâtre, désireuse de loger, sans bourse délier en un gras bénéfice, à l'aide de quelques pouvoirs, le garnement dont elle conservait si mauvais souvenir.
Quoiqu'il en soit, à dix-neuf ans, Scarron prend
16 SGARRON ET SON MILIBU
le petit collet (1). Prendre le petit collet ce n'est point, à la vérité, s'engager à la vertu et renoncer au péché, même mortel. Le petit collet ne pèse pas plus aux abbés de ces temps précieux qu'une pastorale à M™® Deshoulières. Le petit collet, c'est Télégance et la finesse, un soupçon de poudre aux joues, des souliers à boucles d'or, et parfois, au gré d'un caprice, le pourpoint, les canons et les armes. On est homme de guerre par l'épée et homme de cour par les dentelles ; et toujours les femmes songent, vous apercevant, à quelque malice ou quelque déduit. D'ailleurs les yeux sont pétillants, la bouche prompte aux reparties, la main habile au maniement du pistolet. En outre, lorsque l'heure des plaisirs passée, la maturité conseille la sagesse, quelque grasse abbaye sert d'aimable retraite et compense par les délices de la table, le regret des fêtes et des mascarades (2).
Scarron, non plus que Retz et que tant d'autres, ne pense pas une minute à adopter d'austères pratiques. De son enfance malheureuse, sevrée d'amour familial, lui demeure un grand appétit de vie brillante et sensuelle. Son caractère est tout
(1) Paiil Morillot, op. cit., p. 10.
(2) Bruzzen de la Martinière : Histoire de Scarron et de ses ou^ vrages en tète des Œuvres de Scarron, I, p. 59, dit que le petit collet facilitait l'accès des meilleures maisons «
Cho'.
L*AOOLBSCENCE DE SCARRON 17
de gaminerie ; et la ville s'offre, pleine d'attrait et de nouveauté y à son adolescence jusqu'alors recluse. Epicurien déjà, il épouse la gaieté avec fougue.
Le petit Scarron s'adonîse (1). Poudré de Chypre, badigeonné d'essences embaumées, frêle et galant, il va dans les ruelles. De suite, il obtient la faveur des belles, parées et fines mouches sous la prétentieuse apparence de leur maintien. Il ne fréquente pas les plus hautes, étant très mince personnage. Mais son esprit est partout bien accueilli. Le siècle n'a pas encore le visage compassé qu'il prendra dans la suite. On prise la liberté de langage et d'allure. Les poètes sont l'écho de la licence générale. Scarron hante leurs cercles débraillés. Une demoiselle de Palaiseau arrête sou caprice momentané (2). Puis il sautille d'amour en amour ,^ sans trop de ferveur ni de douleur, toujours brûlant et toujours prêt à mourir, selon la coutume.
Iris, pour qui je brûle nuit et jour, Me donne à tout moment de nouvelles atteintes.
Pleurs, soupirs, désespoirs et craintes Serez-vous seulement le fruit de mon amour ?
Il s'interroge, ne sachant pas si la belle comprend
(1) Expression de Bruzzen de la Martinière, V, aussi Cousiq d'Avallon : Scarroniana.
(^) Segrais : Seg^raUiqnat
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18 SGARRON BT SON MILIEU
l'ailgoisse de son cœur et si, la comprenant, elle deviendra pitoyable. Iris, cependant permet les épanchements, feint d'accorder* sa sollicitude, puis se reprend tout entière, malgré les tourments de son favori.
Celui-ci d'ailleurs est déjà consolé. Philis a d'autres charmes qu'Iris, sinon plus de mansuétude. C'est une fieffée coquette, dont les yeux flambent et qui pratique les roueries de la passion :
Quand je parle et quand je me tais Sans cesse j'importune Et jamais je ne plais.
Philis veut qu'on soit, pour la conquérir, beau cavalier. Mais cela ne suffit pas. Il faut ajouter à la parure du corps la parure de l'esprit.
Philis, vous vous plaignez que je n'ai point d'esprit
A vous parler de mon martyre :
Hélas, ignorez'vous qu'un mal qu'on ne peut dire N'est jamais si grand que l'on dit?
Le petit abbé aurait-il vraiment une tendresse au cœur que sa verve habituelle soit dissipée? Philis souhaite qu'on raffine les mots. Elle n'écoute point les compliments tournés en termes fades. Son amant en vain espérera un adoucissement à sa souffrance s'il perd le sens, devant elle, jusqu'à oublier la jolie règle des concetti. D'ailleurs Philis éploie, pour l'ensorceler, tous les enchantements. Sa voix est harmonieuse autant que
l'adolbsgbnge de scarron 19
sa taille est souple. Elle chante, et de son luth habile, Scarî*on Taccompagne (1). Les heures s'envolent, Tamertume de se croire méprisé s'évanouit :
Je meurs, je meurs: thais je itieUi*s de plaisir
Et lorsque enfin les moments sont venus de n'être plus cruelle, lol^sque l'amant enfiévré a écrit:
Hélas ! vous savez bien ce que cela veut dire Et ce que j'ai besoin que vous fassiez pour moi,
Philis, la dédaigneuse, montre le bout de l'ongle. Elle encouragera l'amour, elle le protégera, elle le satisfera, mais...
Mais vous demandez tout, Et moi je plains jusqu'au moindre bijou ; Nous aimons prou Tous deux la pistolle.
Vous n'êtes pas folle Et je ne suis pas fou.
Le petit Scarron, la porte de cette belle fermée, frappe à celle de Cloris. Cloris est adorable comme un bijou de Cellini. Ses cheveux dorés, rejetés en culebutte, meurent sur le front en mince bordure de dentelle ; son visage s'encadre entre des bouf-
(1) Scarron, en effet, jouait du luth et l'on sait que cet instrument était particulièrement en faveur au xvii* siècle. Ninon de rEnclos y était experte et une foule d'écrivains, Saint-Amant notamment, se glorifiaient d'en pincer agréablement les cordes. y. Scarron: Œuvres^ Lettres à ..., I, p. 250.
fons soyeux du même or tendre (1). Ses yeux sont le refuge de Tintelligence et sa bouche celui du rire. Rien n'égale la majesté de sa démarche et la grâce de. son geste. Sa voix surpasse en mollesse et en ampleur celle de la damnable Philis. C'est pourquoi, dèsla première rencontre, Scarron s'écrie :
Rendez, rendez les armes, O mon cœur, ô mes yeux, c'était trop hàzarder, Que de l'entendre et de la regarder.
Mais cette fois, notre homnïe a l'expérience. On ne le prendra de longtemps à l'appeau des regards enjôleurs, des intimités caressantes et des heures musiciennes. 11 aime, mais il sera aimé. Il se méfie comme le chat échaudé. Jaloux? Non, mais prudent. D'ailleurs la prudence lui sert aussi peu que la confiance.
Me venir rire au nez Est un petit présent Qui n'est pas suffisant Pour radoucir mes esprits mutinés Durant quatre ou cinq mois un peu trop mal menés.
Je veux absolument Qu'on ferme jour et nuit la porte, Et qu'on ne sorte Que très rarement, Car je sais bien, Ou le diable m'emporte, Si vous sortez que je ne tiens plus rien.
(1) G. d'Eze et A. Marcel : Histoire de la coiffure des femmes en France,
l'adolescence de sgarron 21
Après Cloris, c'est Silvie. Mourir une fois encore pour cette nouvelle inhumaine ne coûte qu'un trait de plume. ^Mais Texpérience est plus parfaite et Ton sent, dans les vers, un beau scepticisme se mêler aux épithètes enflammées. Silvie semble avoir apaisé son éternel martyre. Il se désespère de la quitter tout en badinant sur le dépit qu'elle aurait à ne se savoir point regrettée.
D'ailleurs Silvie comme les autres, s'est montrée infidèle et Tinfidélité comme la cupidité lui enlèvent bientôt la quiétude en compagnie de ses maîtresses.
Une aventure advenue à cette époque affermit son scepticisme. Son esprit, la vivacité de ses poésies lui avaient attiré quelque notoriété, l^n jaloux voulut-il se venger? Un mystifié voulut-il lui rendre la pareille de quelque mystification ? Toujours est-il qu'une lettre de femme joliment tournée lui parvint. Ses mérites, disait-elle, avaient fait souhaiter le connaître. Un rendez-vous était donné. Scarron ajouta foi à ce poulet, et, selon les indications, alla, au fond du faubourg Saint- Germain, attendre sous l'orme. Il revint, furieux de son équipée, mais une deuxième lettre, exubérante d'excuses, accusait la fatalité de cette déconvenue. Un nouveau poste d'attente était fixé où le jeune homme trouva la même déception. Deux fois encore la plaisanterie se renouvela. A
la fin il cherchait contre qui exercer sa colère lorsqu'une mauvaise langue lui désigna le coupable : son ami Madaillan avait voulu éprouver sa fatuité naturelle. Cette innocente facétie ne lui fut jamais pardonnée (1).
Cette aventure et quelques autres détournèrent Scarron des longues affections. Désormais les chansons et les courantes vont d'Angélique à Lysimène, toujours pleines de tristesse, d'assurances passionnées, de superflus désirs, de protes-^ talions. On y démêle le sentiment d'un petit abbé qui a brûlé ses ailes, qui joue, flatte et espère, mais qui, si son jeu, sa flatterie, son espoir sont abusés, ne se morfondra pas en un chagrin éternel. Les femmes sont le passe-temps de ses journées désœuvrées. Elles lui ont découvert la source de toutes les vanités. Il leur doit d'avoir ri toute sa vie pour n'avoir pas trop souffert d'aimer.
/ Il pénétra on ne sait comment, chez Marion de
. (1) Du moins Scgrais le dit. H existe dans l'œuvre de Scarron une EpHre à une dame inconnue que quelques auteurs rapportent à cette aventure. M. Morillot, essayant de la dater, se base sur sa parution en un recueil de poésie. D'après lui Scarron fut victime de cette mystification à une époque postérieure. Mais cette lettre pouvait avoir été écrite dix ans plus tôt. n nous parait bien improbable que le petit abbé, revenu du Mans et malade, songeât alors aut femmes. A notre sens cette lettre n'a rien à voir avec l'aventure susdite. D'ailleurs Scarron invite la dame invisible à lui rendre visite et se déclare laid, cbargé d'ans •t d'ennuis. -^ Y. BruzKen de la MaHinière, op. cii,^ p. 84.
l'aoolbsgencb db sgarron 23
rOrme parmi la grande et la noble société (1). On y commettait cent folies et chaque invité nourrissait peu ou prou Fespoir de supplanter son voisin. La belle, de temps à autre, s'offrait quelque pauvre diable qui Tavait intéressée. D'ailleurs « elle ne prenait point d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on convenait de tant de marcs de vaisselle d'argent » (2). Marion de l'Orme avait, malgré ses entraînements, de la dévotion. Choisit-elle pour confesseur d'une minute de tendresse le petit abbé qui lui venait avec l'indulgence de ses vingt ans, sa matoiserie, son cœur léger et l'originalité de ses boutades? Nous ne l'assurerons pas bien qu'elle eut quelques pis-aller, dont Chevry, pour les jours de viduité.
Du moins si Scarron ne fut pas admis à « faire la chosette » (3) il eut la bonne fortune de rencontrer dans la maison Paul de Gondi (4), « petit homme noir, myope », mal fait et maladroit de ses mains en toute chose. D'humeur altière, querelleuse, babillardc et sensuelle, il entretenait à son profit le luxe de la courtisane. 11 débitait des galanteries avec charme, ayant, malgré
(1) Scarron: Œuvres, VII, p. 326. Etrennes à Marion de l'Orme.
(2) Tallemant : ffist. de Marion de l'Orme.
(3) Tallemant: lliit. de Marion deVOrme.
(4) Scarron: Œuvres, I, p. 268. Scarron rappelle avec plai-sir souvent dans son œuvre se» relations avec Tabbé de Gondi.
sa méchante complexion physique, de la verve et de Ta propos. Il était railleur et ne soufiFrait pas la contestation. Suffisant, il paonnait sur ses titres nobiliaires. Sa vie était pleine d'intrigues. Les femmes foisonnaient dans sa ruelle. Il aspirait à soulever l'opinion par des duels retentissants. ^
L'abbé de Gondi et l'abbé Scarron durent se captiver réciproquement, l'un et l'autre sans autre envie que jouir et dissiper au gré des plaisirs les années. Mais ils étaient éloignés par des fréquentations différentes et la disparité des fortunes. Leurs relations certainement se bornèrent à des rencontres provoquées par des goûts communs.
Cependant une amitié, faite de causeries étincelantes, les unit à travers le temps et, plus tard, nous retrouverons le cardinal de Retz dans la chambre de Scarron malade.
Ce dernier d'ailleurs, quittant salons et ruelles, se laisse volontiers prendre à l'attraction du théâtre. C'est au Marais, près de la Grève, à l'Hôtel d'argent, dans cette rue de la Poterie (1), noire et boueuse, qu'environnent les demeures hautaines et sombres des officiers du roi et des personnes de qualité. Les carrosses, l'après-midi,
(1) Le théâtre du Marais, en 1635, fut transporté rue Vieilledu-Temple. Pour sa situation, V. Fr, Parfaict: Histoire du théâtre français y t. IH, p. 244, note 6; Despoix: Le théâtre français sous Louis XIV t p. 11: Fournel: Les contemporains de Molière ^ t, IH, p. 8.
l'actolescence de scarron ^5
y pullulent, éclaboussant le peuple, troublant de leur tintamarre, la rêverie des hautes douairières. Les chaises viennent, nombreuses aussi, portant les seigneurs amis de la comédie. Ou bien, c'est, rue Monconseil, à Thôtel de Bourgogne. Le théâtre, bâtisse laide et sans art (1), n'oflFre pas grand aspect. Une affiche en vers indique sur la porte la pièce que des crieurs publics ont déjà annoncée en ville. Le « trésorier des menus plaisirs » reçoit Targent. Quelques audacieux payent d'un « branlement de tête » (2) ; d'autres entrent de force, en livrant bataille au portier dont s'agite, impuissante, la longue rapière (3).
Et Ton pénètre dans le jeu de paume. Les loges courent alentour, occupées par les seigneurs et les dames. Sur la scène même, à grand bruit de chaises, s'assemblent les privilégié^ godelureaux aux canons extraordinaires, avec leurs manteaux incarnadins et les rosettes de leurs fins souliers. Là aussi se placent les. auteurs misérables, à qui les comédiens font crédit (4).
Debout, au parterre, le peuple, pour son teston,
(1) Félibien : Bistoire de Paris»
(2) Fantaisies de Bruscambille ; Ghappuzeau : Le théâtre françois.
(3) E. Fournier : Chansons de Gaultier-Garguille, p. 242. V. Fournei : Curiosités théâtrales, pp. 134, 135; Ghappuzeau : Le théâtre français,
(4) Scarron: Œut^res^ Epître à Guillemettey I, pp. 155 et suiv.
s CARBON BT SON MILIBD
jouit du spectacle. C'est un ramassis de gêna du commerce, de commères et de laquais. Les mousquetaires font la loi. On se caresse ou se querelle. Les soufflets volent sans vergogne et quelquefois les épées trouent les pourpoints. Alors les officiers <1" ihéâtre fendent la foule, calment les esprits auffcs par de longues heures d'attente ou sent les escogriifes moustachus prompts aux ides(-l).
lie gêne au parterre : une commune liberté s beuveries de bière lourde (2). Le vol des jaux s'y pratique fructueusement (3). Du rre viennent tous les scandales et aussi toutes postes de la raison aux^ divagations des poètes jues. Il est le sain jugement, ns la salle quasiment noire, quelques chani fixées sur des plaques de fer blanc, attachées apisseries de la scène, épandent une lumière e. Une fumée acre prend aux narines si les heurs distraits, ouhlientleur mandat. Ils haus- ;t baissent les lampadaires à l'aide de cordes poulies et pratiquent au nez de la foule le hase nécessaire (4).
iisppuEeDU : Le théâtre fraaçoit. p. 231.
hoppuieeu. o^. cit.. p. 231.
. P. Garasse : Doctrine curieate, etc. Fantaitie» de Brat-
Ir.
erravilt: PanatUU des ancitni et des moderne», 1682, t. III,
L*ADOLB6CBNC£ DB SCARRON 27
Scarron se mêle volontiers à ce public houleux et bruyant. On joue, ce soir, à THôtel de Bourfçogne les Occasions perdues de Rotrou. Il arrive comme Bruscambille commence sa harangue :
Je vous dis donc que avez grand tort de venir depuis vos maisons jusqu'ici pour montrer rimpatience qui vous est naturellement habituelle... c'est-à-dire pour n'être entrés à peine dans ce lieu de divertissement que, dès la porte, vous criiez à gorge déployée :
(( Commencez I commencez 1 » Et que savez-vous si le seigneur Bruscambille aura bien étudié "son rôle avant que de paraître devant l'excellence de Vos Seigneuries ?... Nous avons bien eu la patience de vous attendre de pied ferme, et de recevoir votre argent à la porte, de meilleur cœur pour le moins que vous nous l'avez présenté ; de vous préparer une jolie décoration de théâtre, une belle pièce toute neuve, qui, sortant de la forge, est encore toute chaude ; mais vous ne voulez pas nous donner le plaisir de commencer méthodiquement une pièce qui doit divertir les individus de Vos Excellences ; mais c'est encore bien pis quand on a commencé : l'un tousse, l'autre crache, l'autre pète, l'autre rit, l'autre se gratte le cul; il n'est pas jusqu'aux laquais qui n'y veulent mettre le nez, tantôt en faisant intervenir des gourmades réciproques, tantôt en . lançant avec des sarbacanes des pois au nez de ceux qui ne peuvent mais de leurs fplies... Vous répondrez que le jeu ne vous plaît pas, c'est là que je vous attendais, pour vous prouver que vous êtes d'autant plus fous d^y venir nous apporter votre bel et bon argent. Ma foi, si tous les
ânes mangeaient du chardon je n'en voudrais pas fournir la compagnie qui est devant moi à cent écus par
an...(l).
Des applaudissements forcenés et des cris saluent la péroraison du bon apôtre. Puis des flûtes, un tambour et quelques violons font une symphonie nasillarde. Enfin, la salle étant emplie, le rideau se lève. La scène représente un palais. Au fond un double escalier surmonté de balustres et de trois arcades de feuillage. A droite et à gauche deux portes et deux fenêtres. Un jardin s'ouvre sur le devant, supposé par la représentation u sur toile de quelques végétaux informes. Un bois,
près de la rampe, à gauche, est figuré par un gribouillis verdâtre. Il encadre une vasque peinte, prétentieusement dénommée fontaine par les esprits Imaginatifs, La droite de la rampe est décorée d'un pan de toile simulant une ruine (2).
Hélène, reine de Naples, en habit de chasse, son amant Cléonte et plusieurs autres chasseurs entrent en scène. Charmante bien qu'un peu grasse : c'est M™® Bellerose. Elle murmure à son
(i) Les penséeê facétieuses et les bons mots du fameux Bruscambille, comédien original, Cologne, 1741, pp. 82 et et suiv.
(2) Décors fournis par les Mémoires manuscrits et les dessins de Mahelot.
L*ADOLESGBNGE DE SCARRON 29
amant quelques paroles tendres, puis lasse de la longue course :
Attendez mon réveil sous ce divin feuiUage Où ces petits oiseaux font un si doux ramage.
Cependant que Cléonte la quitte non sans l'avoir amoureusement contemplée, Clorimand, ambassadure d'Alphonse, roi de Sicile, survient avec trois gentilshommes de sa suite.
Et le parterre, follement, interpelle l'acteur :
— Bellerose ! Bellerose !...
Bèllerose a grande allure sous son chapeau aux larges ailes. Son manteau de satin blanc accentue la distinction de son maintien. Il parle d'une voix pathétique bien qu'un peu prétentieuse. Trop de pureté confine chez lui à la. fadeur (1).
Quel est donc ce bruit d'épées dont frémit la salle. Clorimand-Bellerose aimait, à la cour d'Alphonse, la sœur du roi et les trois gentilshommes sont chargés de venger cette injure. Ils doivent accomplir cette vengeance sur la terre étrangère. L'ambassade n'est qu'un prétexte. La reine Hélène s'éveille au froissement des épées. Elle appelle ; et Cléonte suivi de ses braves met les assassins en fuite. Clorimand fait à la reine indignée le récit de son aventure.
(1) Tallcmant: /fis^.; Retz: Mémoires \ ScarroniBoman comique ^ chap. V, le trouve « affecté ». Voir aussi Gazette de Robinet, i
25 janvier 1670, i
Et, le rideau baissé, les violons rept^ennent la symphonie. Le parterre discute violemment sur la traîtrise des rois, cependant que, dans les loges, s'émeuvent, en faveur de Bellerose, les cœurs précieux sous leurs enveloppes de satin.
Maintenant, sur la scène, Isabelle, confidente d'Hélène, souffre les caresses de son amant Adraste* Et voici que la reine dérange ce déduit. La valeur de Clorimand, le pathétique de son langage, la misère de son sort Font touchée d'une ardeur singulière. Isabelle servira son amour. Et bientôt, affolée, cette reine peu soucieuse de sa majesté criera à sa valetaille :
Arrosez tout d'odeur, jetez partout de Tambre,
Je reçois cette nuit votre prince en ma chambre.
Attendant que l'hymen unisse nos désirs
Je prépare à ses vœux miUe innocents plaisirs.
Je ne veux épargner ni raison ni caresse
A le rendre sensible à l'ardeur qui me presse...
A ce moment un tohu-bobu indescriptible interrompt la reine :
— ^ Vous m'incommodez, Monsieur, glapit un marquis.
— Je ne sauraft* faire autrement, Monsieur.
— Monsmuj^'aurai raison de cette incommodité !
— A J^n^.pas d'ici, Monsieur, s'il vous plaît !...
— VM\y là, Messieurs, laissez parler la reine !.,. Mais subitement les voix et le tumulte des chaises
remuées sont couverts par l'aboi d'un chien qu'un
l'adolescbnge de sgarron 31
seigneur essaie vainement de maîtriser. Et le parterre vocifère. Il faut attendre une accalmie. Elle se produit enfin (1).
Et c'est dès lors sur la scène le quiproquo le plus extraordinaire. Les querelles d'amants abondent. Les billets sont remis à des destinataires inattendus. Clorimand, aimé de la reine et d'Isabelle, attend eu vain de leurs nouvelles. Alphonse, venu sous le nom de son ambassadeur, reçoit ce poulet :
Quand la nuit voilera les cieux Venez apprendre de ma bouche.
Combien, malgré vos envieux, Votre insigne vertu me touche.
A travers la nuit pfopice Clorimand partout désiré est remplacé chez Isabelle par Adraste et chez la reine par Alphonse. Et tandis qu'il s'écrie, plein de tristesse :
Hélas ! quel Jupiter baise mon Alquemène !...
Adraste fait d'Isabelle sa femme sans partage et Alphonse épouse sans bénédiction préalable la reine. Si bien que Lysis, valet de Clorimand, philosophe avec juste \aison :
O la parfaite amour qt. <2 Tamour des laquai»*^., lia ne s'amusent point â de si longs caq^^jj^^ Deilx mots uiiisâent tout ou deux mots les faccMient, De idême que leurs pieds, leur passion va vite^^P*^
(1) Pour ces interruptions, V. Despoix: Le théâtre français sous Louis XIV, pp. 115 et suiv.
Et la pièce se termine par des mariages, à la satisfaction de tous. La reine épousera Alphonse, Adraste sera le compagnon d'Isabelle, Clorimand, rentré en grâce, pourra, sans encombre en conter à la sœur du roi (1).
Le peuple acclame longuement les acteurs, Gaultier-Garguille qui fut un roi majestueux et grave ; Turlupin qui donna du lustre au valet Lysis ; la Valiotte, tour à tour perfide et tendre en la défroque d'Isabelle (2).
Mais le spectacle n'est point achevé. Le bon trio des farceurs va dilater les rates aristocratiques et populaires. C'est d'abord Turlupin, hilare et bon drille avec son visage rousseau. Puis Gaultier-Garguille l'efflanqué qui porte sur des jambes inter- . minables et un torse effilé, une tête hirsute, énorme, bourgeonnée, où basculent, sur un nez rosâtre, des lunettes. Une grande barbe pointue, une calotte noire et plate complètent le grotesque de cette physionomie. Le vêtement est en harmonie : un pourpoint et des chausses de frise
(1) Rotrou : Les Occasions perdues (1631).
(2) V. pour les acteurs de cette époque : Scarron : Roman comique ; Tallemant : Historiettes ; Tristan l'Hermite : Préface de Panthée ; Michel de Marolles: Mémoires ; Scudéry: Apologie du Théâtre et la Comédie des Comédiens ; Gougenot : Comédie des Comédiens ; Mercure de France ; Le chevalier de Mouhy: Journal manuscrit du Théâtre français ; Ghappuzeau : le Théâtre françois ; Parfaîct (frères): Histoire du Théâtre français ; Eug. Rigal: le Théâtre français avant la période classique^
l'adolescence de scarron 33
noire, des manches de frise rouge, des escarpins noirs, une ceinture, une gibecière, une dague. C'est une longue marionnette automatique. Gros- Guillaume présente son antithèse, petit et obèse, d'une laideur inégalable, la face farinée, affublé d'un sac de laine,. « coupé en deux hémisphères par une ceinture équatoriale » semblable à un tonneau ambulant, espèce de Sancho plus grotesque, prototype de MontûeuryTentripaillé, ivrogne, fécond en aphorismes et en sentences (1).
Le vacarme de la salle est à son comble. Bruscambille violemment crie :
— Silence, marauds !... '
Et dans le recueillement revenu, la farce est donnée.
Perrine, femme chatouilleuse au bas du ventre, coureuse d'hommes, donne depuis longtemps du souci ^son mari Gaultier-Garguille. Il a résolu de la faire rentrer dans le devoir et pour cela lui adresse une mémorable semonce :
— Ma mie, ma fille, Perrine, foi de corporal (caporal) je suis homme d'honneur ; je suis le dernier et le premier fils de putain de ma race ; vous estes du mestier il y a plus de trois semaines ; vous savez que j'en ai le courage offensé jusques au crevé !... Ces remontrances, Perrine,
(1) Pour le trio des farceurs, V. Tallemant: Hlsi.; Sauvai: Antiquités de Paris; Chansons de Gaultier-Garguille; Jal: Dictionnaircé
sont maritales. J ai plus de deux heures d'âge que voua : cédez à la vieillesse et au respect que vous me deve?. Ce n'est point que je sois jaloux que vous passiez le temps joyeusement, mais il me déplaist de vous voir tautost une ontrape (anthrax) ici, une mélandie là, et subjette enfin aux fratres de l'Espature (espatule) et outre ce qu'on me salue avec deux doigts, comme si je portois une aigrette à double branche,
Perrine n'accepte pas sans révolte la quérimonie :
— Mercy Dieu, vieil cornard 1 est-il temps de fermer la porte quand les chevaux sont échappés ?... Vrayment tu me la bailles belle. Vois-tu, Gaultier-Garguillc, depuis qu'une fille ou une femme a laissé aller le chat au fromage, il n'y a moyen d'en retenir la pelure.
— Gomment, Perrine, tu veux donc être toujours putain ?
— Puisque je ne sais point de meilleur mestier, je suis d'avis de m'y tenir...
Et comme, après une longue dispute, Perrine se déclare opposée à tout changement de condition, Gaultier-Garguille « enfle la gibecière de son courroux », jette pot, plats, potage et écuelles sur le plancher, casse les verres et prend un bâton pour la frotter, «à quoi il eut longuement travaillé sans la Renaud, qui mist la tête à la fenêtre. »
Perrine offensée par ce traitement se résoud à . divorcer et fait comparaîtro devant le juge Gaultier-
l'adolescence de scarron 3d
Garguille et ses deux pieds et demi de cornes. Le juge, bon apôtre, ayant entendu les plaidoieries des deux parties décide que Perrine « jouyra pleinement et paisiblement des fruits revenus et émoluements de son devant » et prononcé la séparation de corps et de biens (i).
Après la farce, c'est la chanson. Gaultier-'Garguille survient en larges pantoufles, un bâton à la main, sa calotte laissant passer les cheveux droits comme baguettes, le nez en parade, traversant la scène à petits sauts ou Tarpentant à larges pas de ses jambes grêles. 11 ouvre une bouche énorme et la salle entière déjà s'esclalîe. Cette ouverture de four est irrésistible. Il en sort bientôt, en notes tantôt de flûtes et tantôt de cymbales, d'extraordinaires gaillardises :
Baise?-moi, Julienne, Jean Julien, ne puis (2)...
Et Tombre descend déjà sur la ville que le peuple acclame encore le désopilant farceur. Mais Scarron n'a pas attendu la fin du spectacle. Pour lui le véritable spectacle est derrière le théâtre. Ainsi que les acteurs revenant de la scène, il se
(1) La Farce de la querelle de Gauliier-Garguille et de Perrine^ sa femmet avec la sentence de séparation entre eux rendue à Vaugirard par A, E. I. 0. V., à l'enseigne des 3 Raves.
(2) Dassoucy attribuait cette chanson à Gaulticr-Garguiile.
36 SGARRON BT SON MILIEU
heurte aux tapisseries qui forment les coulisses (1). Les toiles qui serviront indistinctement aux évolutions des héros grecs, romains ou espagnols pendent à côté de celles destinées à représenter des armées en marche ou en bataille (2). Des hommes revêtus encore de leurs costumes de confidentes ou de nourrices lui envoient une gouaillerie au passage (3). 11 trébuche contre les tonneaux d'eau et les grandes seringues, placés là en perspective d'un incendie. Les lumières que l'on promène en guise d'astres, derrière les décors, demeurent allumées sur les montagnes et les rochers de carton. Et dans les hauteurs de la scène vacillent sur des tringles, les gros nuages de toile mêlés aux poulies qui, dans les pièces à machines, conduiront le vol des enfants transformés en sylphes (4).
Scarron, familier de ces choses, se dirige en grande hâte vers la chambre où acteurs et actrices se déshabillent pêle-mêle. Des godelureaux l'y ont précédé. Benserade et Armentières, tous deux collégiens, amusent de leur amour ingénu M™® Bel-
(1) Perrault; Parallèle des anciens et des modernes^ 1682, té III, p* 191.
(2) E. Fournier : Chansons de Gaultier-Garguille, p. 159.
(3) Parfaict : Histoire du Théâtre français ; l'acteur Alisoù tenait (%s rôles de confidentes et de nourrices, >
(4) L. Celler : Les décors, les costumes et la mise en scène au xvii« siècle»
l'adolescence de scarron .'^7
lerose et la Valiote. Des complots s'ourdissent pour la célébration de prochaines orgies (1).
Les comédiens, en efiFet, sont coutumiers de la débauche. Tallemant les traite de filous. Personne à cette époque ne croit à la dignité de leur profession. Au sortir du théâtre beaucoup n'ont pas de domicile. Ils courent les ruelles en quête d'un refuge. Ils sont un peu brigands, en décousent dans les coins sombres. Bruscambille se fait leur historiographe. Le cabaret est leur ressource ordinaire : « L'antilésine les fait chanter à cinq parties, le gobelet en mains : Liheralitas optimum vestigat. Puis à l'issue du repas, et en se curant les dents, l'on discourt des circonstances de la braguette. Baste ! La comédie est une vie sans souci et quelquefois sans six sous (2). »
Pourtant Scarron les trouve en meilleure posture. Mondorv au Marais et Bellerose à l'Hôtel de Bourgogne ont assagi les mœurs de leur troupe. Plus de régularité et plus de bien-être. Mais les femmes demeurent des coureuses. Elles sont entourées de seigneurs huppés. Les comtes de Fiesque et de Cramait (3) les protègent. Pour les beaux yeux
#■• (1) Scarron : Roman comique^ chap. vm» ; Scudéry : Comédie de»
Comédiens^ Acte I, Scène HI.
(2) Fantaisies de Bruscambille .
~(3) Ghallamel : Histoire anecddtique de la Ftonde ; Tallemant : \ Sist, de Mondory,
de la Lenoir, le comte de Belin obtient que Mondory joue à THôtel de Rambouillet (1). Les auteurs font aussi autour d'elles des cercles admiratifs.
En leur faveur certainement, Scarron persiste dans l'occupation divertissante, jusque-là ébauchée, d'écrire des madrigaux et des courantes. La plupart de ces femmes sont belles et gracieuses. On peut sans crainte consigner leurs faiblesses pour sa mignardise d'abbé passionné, traitant l'amour comme le vin d'Espagne, grisé à peine et toujours souriant. La débauche était chez lui une nécessité. 11 y allait, comme Retz, plus souvent qu'à la messe. Cependant il. dut éprouver des déconvenues. Et nous n'hésitons pas à dire que les vers suivants en
témoignent :
Je vous ai donné des bijoux, CoUet, robe et jupe, Enfin jamais dupe N'a tant fait pour vous.
Monsieur votre frère A fait de grands repas, Vos sœurs et votre mère Ont eu de bons ducats Que je ne compte pas.
Jevous ai promenée auxchamps:
Souvent à ma porte
Soit que j'entre ou sorte
Je vois vos marchands ;
Pour porter à l'aise
Votre chien de eu,
Tous les jours une chaise
Coûte un bel écu
A moi pauvre cocu (2).
La continuelle présence des poètes au cours de
(1) Tallemant: ffist. de Mondory,
(2) Scarron: Œuvres, Courante, VII, p. 315.
l'adolescbncb de scaruon 39
ses incursions, soit au théâtre, soit dans les cercles, soit dans les cabarets l'induisit aussi à l'occupation d'aligner des rimes. Sarrasin, Tristan THermite furent ses compagnons de fête. Il vécut dans la crotte de Maillet dont Saint-Amant fit l'image et dont Claude Le Petit se souvint. 11 hanta l'Académie de Ret/ où il fraternisa avec Dulot, Saint- Amant, Marigny, Patris, Salomon Virelade, tous bons ivrognes qui le traînaient au Pont-Neuf où se débitaient les libelles et lui ouvrirent le cabaret. Et là Beys (1), Neufgermain (2) sa grande barbasse et son épée, Rangouze (3) qui commençait la série de ses lettres, Faret dont le nom était écrit en grosses lettres (4) sur tous les cabarets de Paris, CoUetet, aimable chopineur, vivant Sosie de Jodelet, et qui venait d'épouser la servante de son père (5), le comte d'Harcourt, La Miche, Mairet, amateur du laurier décorant les jambons de Mayence, cent autres l'attendaient autour des tables, parmi les péronnelles faciles, engloutissant les pâtés et expédiant les flacons de Beaune, de Coindrieux et
(1) Scarron: A, M. Beys sur ses œuvres poétiques. Stances burlesques, VII, p. 267.
(2) Scarron : Satisfaction à M. D. M., Stances ^ à la manière du Poète Neuf-Germain, VII, p. 270; Tallemant : ffist.
(3] Tallemant : Hist, de Rangouze,
(4) Sauvai: Antiquités de Paris,
(5) Tallemant: Sisi. de CoUetet.
40 SGARRON £T SON MILIEU
d'Àrbois. Et Flotte, le grand Flotte était aussi de ces agapes :
Grand Flotte de qui les entrailles Ne s'ouvrent qu'aux friands morceaux, Sans qui les festins les plus beaux Sont tristes comme des funérailles, Fronce ton nez aquilin Toi dont le rot est un tonnerre (1).
Ecoutons encore notre petit homme maigre et blafard claironner sa joie, parmi le cliquetis des verres et les chansons :
Que j'aime le cabaret,
Tout y rit, personne n y querelle.
Qu'un chacun crie et braille,
Hurlons comme des loups, Jetons nos chapeaux et nous coiffons de nos serviettes. Et tambourinons de nos couteaux sur nos assiettes, Que je sois fourbu, châtré, tondu, bègue, cornu, Que je sois perclus, alors que je né boirai plus.
Que le vin nous envoie
D** agréable s fureurs
C'est dans lui que l'on noie
Les plus grandes douleurs.
O Dieux! qu^il est bon ! Prenons-en par-dessus la tête Aussi bien chez nous vomir est une chose honnête (2).
(1) Scarron : ŒuvreSy Chansons à boire, VU, p. 310. Cette chanson à boire est d'une époque peut*être postérieure, bien qu'aucun document positif ne le prouve. Nous Tavons insérée à cet endroit afin d'achever le tableau de ces franches lippées. Flotte était un ami de Majnard et Scarron conçut ce dernier à Rome.
(2) Scarron \fiEuvres, Chansons à boire, Vil, p. 311. (Mêmeobservation que précédemment).
l'adolescence de SCARRON '41
Et plus tard le petit abbé pacifique se félicite de n'avoir point comme ces hommes de guerre impudents et fanfarons qu'il dédaigne l'obligation de courir les Pays-Bas, de coucher sur la dure, de manger à demi, de boire moins encore, pour revenir avec des membres cassés. La table où s'accroupit, intéressante victime, quelque chapon lardé, couvé par des prunelles gourmandes, lui parait infiniment plus respectable que le bastion guigné par les maréchaux du royaume :
Que d^Anguien comme un lion
Du soldat flamand fasse occisîon ;
J'aime mieux comme un pourceau
Me remplir jusqu'à la gorge
De friands morceaux.
Ces exploits sont bien plus beaux,
Que d'aller aux Pays-Bas
A cheval comme un Saint-Georges
Où, lorsqu'on n'y pense pas,
Un flamand vous met à bas (1).
Pourtant le destin devait le diriger vers le plus matamore des capitans, vers Georges de Scudéry (2). Il le connut sans doute à l'Hôtel de Bourgogne où fut jouée sa première ^ièce Lygdamon et Lydias. De suite une amitié se scella entre eux et l'on ne sait pas par quelle inadvertance.
(1) Scarron : Œuvres y Chansons à boire^ VII, p. 321.
(2) Scarron: Vers en tète deLygdamonet Lyc^ta*, tragi-comédie, par M, deScudér^, 1631,
42 SCARtlON ET SON MILIBU
Scarron, plutôt modeste et bénin, étant Topposîte de ce cuistre pédant et ronronnant. Personne jamais n'égala et n'égalera en superbe cet extraordinaire bravache, qui mettait en croix sur chacun de ses volumes sa colichemarde et son poignard. Scudéry, c'est le râpé outrecuidant, le guenillard au large feutre, au manteau percé que soulève une immense rapière dont la pointe bat les bottes. Il est, dans sa tenue de malpropre soudard, moins sympathique que Cyrano, lequel fut un brave e non point un bravache et dépensa, durant les trente cinq années de son existence, plus d'érudition et d'esprit, d'originalité et de vie que l'Hôtel de Rambouillet tout ensemble (1).
On écrivit, par raillerie, de Scudéry, gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde :
Un homme de fort bonne mine, Vaillant, riche et toujours bien mit.
Ce distique peint l'homme. Il prônait au-dessus de toutes vertus, les vertus guerrières qu'il ne possédait pas ; il voulait une considération pour une fortune et un génie dont il était dépourvu. Son existence passa à d'inimaginables rodomontades et à des coups d'épée dans le vide. Il fut le type de ces ratés, dévorés d'ambition qui proclament leurs
(1) V. Théophile Gautier : les Grotaquei, article George» de 5c'U^e>y . Le portrait qu'il en iraoeest parfaitement ressemblant et nous dispense d'indiquer ici une bibliographie trop considérable.
L'ADOLBgCBNCE DE SGARRON 43
talents en tous lieux et finissent par persuader leurs cénacles. Son nom est attaché à cette folle querelle du Cid qu'il entreprit et entretint, sachant le bonhomme Corneille incapable de lui tirer les oreilles et que tout se résoudrait en polémiques dont sa réputation serait renforcée. Il fut le tire-laine des lettres, grapillant partout, soporifique et lamentable. Il eut un débit fabuleux, inconciliable avec son assurance à toujours déclarer que la plume n'était pas son outil. A part cela, ami sincère, plein de gratitude et capable de dévouement.
Il revenait des camps et criait beaucoup. Il avait aimé en Provence Catherine de Rouyère, brave fille qu'il inonda de vers mirlitonnesques. Il rapportait une odeur de cuirs militaires et d'oliviers fleuris.
Il dut prendre sous sa tutelle le petit Scarron et l'aider aux intrigues de théâtre. L'abondance de sa production lui donnait une autorité dans c^milieu. Sa physionomie resta certainement dans la mémoire de notre jeune abbé. Elle est tout entière consignée dans les Boutades du capitan Matamore :
Aujourd'hui des laquais me trouvant à l'écart M'ont donné quantité de bonnes bastonnades, Mais cet affront m'a mis dans de telles boutades Que j'en al dévoré les murs d'un boulevard.
Enfin, tout boursouflé de dépit, de rancune,
De rage et de fureur,
J'ai roué la fortune, Ecorché le hasard et brûlé le malheur.
Les premières étapes de Scudéry en la capitale furent une course aux pistoles. Scarron n'était pas beaucoup plus fortuné et attendait son canonicat. A en juger par son expérience postérieure à faire fructifier ses œuvres, on peut supposer qu'il essaya par mille moyens, de se procurer les subsides nécessaires à ses festins de beau mangeur et de buveur émérite. Scudéry était ami de Tristan FHermile et de Rotrou. Avec eux assurément Scarron pénétra dans les tripots et les mystères deThombre et du tric-trac lui furent révélés (1). Il vécut le drame intérieur du jeu. La société tout entière des princes aux prêtres, des prêtres aux bourgeois était décimée par ce vice angoissant. Il y avait dans les différents milieux des professionnels du dé. On jouait jusqu'à sa chemise^ comme il advint à Dassoucy (1).
Rotrou, amoureux de Caliste et de Perside, deux inconnues charmantes, à en juger par ses poésies,
(1) M. Henri Chardon (Vie de Rotrou mieux connue) affirme que Scarron et Rotrou ne se connurent pas ayant le séjour au Mans du petit abbé. Nous croyons cependant fermement que cette connaissance fut antérieure. En effet, il est indiscutable que Scarron fréquentait les théâtres. Or Rotrou était l'auteur stipendié de THôtel de Bourgogne. Amis tous deux de Scudéry, puisque leurs vers précédent sa tragi-comédie Lygdamon et Lydias, tout milite en faveur de leurs relations à l'époque où nous les plaçons. V. Dom Liron: Singularités, l, pp. 331,332.
(2) Sorel : Les maisons de feux ; Anonyme : Les désordres du jeu; Dassoucy : Aifentures,
l'adolescence de scàrron 45
pauvre, bohème et en servitude honteuse auprès des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, demandait aux tripots un complément à ses gains d'auteur salarié (1). Il tentait quelquefois de se corriger de ce vice. Lorsque Bellerose lui remettait l'argent de ses pièces, « il le jetait ordinairement sur un tas de fagots ». Puis le besoin le poussant, il secouait les fagots pour en faire tomber quelques écus. Mais il prenait à ce travail une telle fatigue qu'il se voyait bientôt obligé d'y renoncer ; et ainsi se constituaitil des réserves pour l'avenir (2).
Scarron avait eu en sa belle-mère un trop bel exemple de joueuse endurcie pour ne pas à son tour tenter la chance. Rotrou déjà célèbre par le succès de ses pièces (3), Tristan l'Hermite et leurs amis communs l'encouragèrent de leurs contagieuses menées. Les tripots consolaient beaucoup de poètes que la rime n'avait pas enrichis. Voiture y trônait spirituellement (4) .
(1) Henri Chardon: Vie de Rotrou mieux connue,
(2) Anecdotes littéraires, Paris, 1752, p. 129
(3) Fr. Parfaict: L'Hypocondriaque{162S), Cléagénor et Doristée (1630), Diane (1630) et peut-être l'Hercule mourant,
(4] Tallemant, Hist., C'est assurément à cette époque que Scarron rencontra Voiture pour la première fois. Il n'a rien laissé de suffisamment positif pour qu'on puisse circonstancier leurs rencontres postérieures. Mais on peut préjuger que le cul-de-jatte ayait pour ï'épistolier une affection profonde si l'on pèse les termes de sa Relation çéritable de tout ce qui s'est passé en l'autre monde au combat des Parques et des Poètes, sur la mort de Voiture, Voi-
46 SCARRON £T SON MILIBU
Quand on avait fortement perdu, on se rabattait sur les femmes. Madeleine Béjart habitait au Marais, impasse Thorigny, et Rotrou tout près, rue Saint-François. Intéressante, jolie, très jeune et facile, elle jouait au Marais, et lançait des œillades au poète comique. On avait librement accès auprès d'elle. La chronique prétend considérable le nombre de ses amants. Peut-être fut-elle des ripailles et des godailles.
Par Tristan THermile, Scarron fut admis à l'Académie de Gaston d'Orléans, où le comte de Modène, qui devait être l'amant de la Béjart, servait les turpitudes de son maître. C'était le milieu épicurien par excellence. Les femmes de théâtre y venaient en foule. On les y prenait au lacet des rimes, des boutades et des pistoles (1).
Ainsi vivait, plein de concupiscence, intempérant, joueur, bambocheur, le petit Scarron. Et quand tous les plaisirs étaient épuisés, le soir à la sortie des théâtres avec quelques drôles de son espèce, il partait pour la foire Saint-Germain. C'était à l'autre bout de Paris deux grandes halles couvertes d'une immense charpente. Neuf rues se coupant en angle droit les partageaient en vingt-quatre îles bordées
ture est mort en 1648. La Relation véritable est une sorte de pompe funèbre. Les talents du poète y sont célébrés sous une forme attrayante et burlesque.
(1) Lacroix: Lajeuneête de Molière,
l'adolbsgengb de «garron 47
d'inombrables huches où paradaient les marchands. Une chapelle ëtait au bout. On y célébrait tous les jours une messe expiatoire des friponneries commises (1).
Dès Tabord on s'embourbait dans une crotte épouvantable. Les chaises, les carrosses, les promeneurs se croisaient en un désordre affolant. Une infinité de quinquets épandait une lumière diffuse et des volutes noires de fumée. Un tintamare affreux de cris, de conversations, de sifflets, de flageolets, de flûtes, de cornets, de musettes, de hautbois, rappel des marchands à la clientèle, le bêlement des bateleurs, le martèlement des chaudronniers, le tambourinement des joueurs de marionnettes brisaient le tympan le mieux averti. Et parfois sur cette cacophonie montait la voix sonore des trompettes. La blanque s'ouvrait, toute proche. C'était une loterie où le billet blanc perdait la partie. Les blanqueurs trompettaient d'un souffle terrible. Plus loin les pâtissiers offraient des gâteaux, des pains d'épice et des sucreries bariolées; une odeur infecte s'échappait de l'antre des gaufriers .
Ailleurs l'atmosphère devenait plus respirable. Le quartier tranquille des lingers et des marchands
(1) Sauvai : Antiquités de Paris ; Fournel : LeVieux^Paria ; Bernardin; ta Comédie italienne en France êi 1$ théâtre de la foire.
de drap occupait une foule sage. On y débitait les tissus de Gournày, de Darnetal, de Rouen; les points coupés de Gênes, les bonnets à la siamoise, les chemises de toile de Hollande.
Un cosmopolitisme étrange décorait un banc de porcelaine fine, de chinoiseries, de tapis du levant; les citrons, les oranges, les eaux de senteur, le thé, le chocolat, le café confondaient leurs arômes. Un autre quartier englobait les comestibles. Des épiciers y vendaient un poivre gris sternutatoire et des fromages milanais aux exhalaisons particulières. Des marchands tenaient boutique de peinture flamande. Les barbiers, les bottiers, les armuriers, les couteliers, les chapeliers, quincailliers, oiseliers, parcheminiers, chirurgiens pullulaient. Les chiens logeaient en un chenil comme une marchandise particulière.
Mais le coin le plus encombré était celui de la bijouterie et de l'orfèvrerie . Sous les lustres, il brillait de mille étincellements. Il attirait à la fois les coquettes et les tire-laine. La presse y était considérable. Le beau monde d'ailleurs ne fréquentait la foire que le soir. On se donnait rendez-vous chez les confituriers, où, selon Boursault, on mangeait tout son soûl d'exquises pâtes et friandises. On y buvait de l'aigre de cèdre ^ breuvage délicieux dont se délectaient les palais gourmands.
La foire Saint- Germain était un lieu de débauche
l'adolescence de scarron 49
pour les gens du monde comme pour les filous. Dans le tohu-bobu général les billets glissaient des mains des belles aux mains de leurs amants. Les œillades s'entrecroisaient et les coins sombre^ profitaient aux étreintes et aux baisers. En ce « pays de piperie » chacun se trouvait pipé : le mari par sa femme et Tamant par la canaille rampante :
Foire, l'élément des coquets, Des filous et des tire-laine, Foire, où l'on vend moins d'affiquets, Que l'on ne vend de chair humaine; Sous le prétexte des bijous, Que l'on fait de marchés chez tous Qui ne se font rien qu'à la brune !
Que de gens chez vous sont déçus !
Que chez vous se perdent d'écus !
Que chez vous c'est chose commune De voir converser sans rancune Les galants avec les cocus!... (1)
« Poudrés, frisés, luisants, polis, les plumets » contaient des histoires aux souriantes écouteuses. Moustaches retroussées « à quatre étages » le chapeau large et Tépée battant les talons, ils prenaient le prétexte d'une dentelle à offrir pour offrir également leur service au déduit et Taccord se faisait avec quelques pistoles dans Tescarcelle de la marchande connivente. Les dragées de Verdun aussi permettaient l'instant de causerie durant le-
(1) Scarron : Œuvres^ La foire Saint-Germain^ à S. A. Royale, VII, p. 234.
quel se joignaient deux sourires et deux^ caprices. Mais Tentour de cette madrigalade gracieuse, où se multipliaient en révérences les plumes des feutres masculins, était noir de mille incongruités et crimes. Dans les Manques et les jeux de dés, on soutirait leurs testons aux naïfs. Les patrons de ces bouges participaient de Tinterlope et clandestine canaille dont les rues parisiennes étaient peuplées. Le théâtre des marionnettes, où exerçait un affreux arlequin, entretenait parmi ses spectateurs une pègre sournoise experte à dévaliser les badauds; Jes marchands d'orviétan, les voltigeurs, les limonadiers italiens, les saltimbanques, les astrologues, les bateleurs, farceurs, opérateurs, les barnums des vaches à deux têtes et des veaux à figure humaine, des nains et des géants, des automates et des momies, avaient tous plus ou moins tâté du Châtelet et dormi sous le Pont-Neuf. Un brigandage facile s'exerçait sur les poches des dupes à robes de soie ou à pourpoint de velours. Les filles étaient, entre les coupe-bourses et les bourgeois, des intermédiaires habiles. Fardées d'une pommade de craie et de lard, elles promenaient leur impudence, arrêtées par un compliment, une caresse ou une injure, promptes à proposer le marché ou à provoquer les querelles, suivies de leurs braves qui demandaient raison des insultes ou récoltaient les pistoles du stupre.
l' ADOLESCENCE DE SCARRON 5i
Les mendiants aux pires désordres physiques, bandeaux cachant les plaies, bras en charpie, béquillards puant la crotte, la voix éraillée et quémandeuse, formaient une partie de cette société sombre, amie des ruelles et des coupe-gorges. Les écoliers et les laquais y rivalisaient de claques et de gue^leries.Une soldatesque féroce traquait les tenanciers de théâtre et de cabarets, s'imposant partout, passant au fil de Tépée les récalcitrants et les mauvais caractères.
Les cabarets tapissés luxeusement, couverts de glaces où se reflétait For et la lumière des lustres, s'engorgaient d'une multitude de grenouillards qui braillaient cependant que coulaient à torrents, dans la fumée . des pipes, le muscat, Thypocras, Taigre de cèdre, les vins d'Espagne, de la Vendée, de Saint-Laurent, de Rivesaltes, de Malvoisie, et les eaux souveraines de Bourbon et de Forges. Une gloutonnerie de cannibales naissait autour des chapons et des pâtés, empourprait les trognes et suscitait les gauloiseries.
Le vol et l'assassinat étaient choses bénignes dans ce milieu de superbe élégance et de sombre friponnerie. Un mot faisait surgir les épées et les dagues. On se battait seul à seul ou par groupes. Le sang se mêlait à la boue du champ crotté où s'ébrouaient les chevaux. On se coupait les oreilles pour une bourse ou pour une femme volée. La vermine dans l'om-
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bre tapie, sautait d'un bond sur le bourgeois égaré ou ivre. La bedaine trouée, les poches retournées, il dormait là jusqu'au passage du guet. Les beaux <c porte-point coupé », privés de carrosses, étaient sujets aux mésaventures de Tombre ; au sortir du confiturier où de galantes promesses avaient été faites, ils tombaient entre les pattes crochues des maltôtiers à Taffût. Et leur rêve de tendresse s'achevait dans l'autre monde (1).
Une foire où l'on trouvait tant d'agréments, à côté de tant de dangers, fut fréquentée assidûment par le jeune Scarron, trousse-cottes expérimenté. Les pénombres favorisèrent ses projets de paillardises, et s'il ne put, comme les seigneurs fortunés, vaincre les résistances à l'aide de précieux cadeaux, du moins fit-il servir le madrigal à ses conquêtes passagères.
Parce qu'il y avait en lui deux hommes contradictoires, l'un pratiquant les préceptes du sacré troupeau d'Epicure, l'autre conquis à la délicatesse et à la beauté, tendre, ému, imaginatif, charitable, il ne fut pas seulement l'hôte des cabarets et le coureur de filles. Le mondain suivait les lois
(1) Scarron: Œuvres, La foire de Saint-Germain, VII, p. 234; Colletet : La foire Saint-Laurent; Loret: Muze historique, 2Z février 1664; F.Parfaict : Mém. pour servir à l'histoire des spectacles de la Foire; Germain Brice : Description de la ville de Paris, 1717, pp. 135 et 136 ; Gampardon: Les Spectacles de la Foire de i595 à Î19i,
L^ADOLESGENCE DE SGÀRRON 53
de la stricte politesse et faisait du bel air parmi les hommes de réputation et les femmes de qualité. Les promenades du Cours-la-Reine virent gambader autour des chaises et farauder dans les carrosses au ventre damasquiné un petit abbé sémillant. On venait au Cours par la porte de la Conférence. Des allées innombrables, finement sablées, obscurcies par les voûtes d'arbres fleuris, menaient, avec lenteur, vers les bois des Champs-Elysées.
A gauche, la Seine ensoleillée et limpide ouvrait ses berges fleuries. Une haleine fraîche et parfumée fluait de la campagne proche. Des cavaliers causaient aux portières des carrosses où les dames altières étalaient les toilettes de velours et de soie et l'entrelacs des rubans graciles. Un va-etvient de promeneurs s'établissait. Et, lorsque avait sonné l'heure de regagner les lointains hôtels du Marais, on avait le spectacle, en rentrant, de Paris dans sa gloire : au loin, le Pont-Royal et ses arches majestueuses, le Pont-Neuf et le grouillement de ses groupes passionnés ; à gauche, les îlots de verdure des Tuileries d'où émergeait l'ossature sombre du Louvre, les clochers de Saint-Germain-l'Auxerrois, la masse carrée de la tour S^int- Jacques et les tourelles du Châtelet; à droite, la tour de Nesle et celles, toutes noires, du Palais de Justice; puis le fin clocher ajouré de la Sainte- Chapelle, et enfin, longeant la berge du fleuve,
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l'infini déroulement des maisons populaires et mercantiles (1).
(1) Y. Cousin : La Société française au XVII* sUeUt d'après U Grand Cyrus. Le livre de Scudéry et, en conséquence, celui de Cousin , c'est l'admiration béate pour tout ce qui touche à la haute société de ces temps. On trouvera la contre partie de ces deux volumes dans celui du R. P. Archange Hipaut, gardien des Capucins de Saint- Jacques, et qui porte ce titre cacophonique : L*Àbo~ mination de» abominations des fausses détfotions de ce temps*
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LE MANS, PATRIB DBS CHAPONS 55
L'Apôtre, malgré son culte pour saint Paul, pratiquait quelquefois le commerce des filles (1) et des bouteilles (2). Son épouse, sans doute, ne lui était pas suffisamment agréable pour qu'il lui consacrât une entière dévotion conjugale. Ces femmes acariâtres, usurières et joueuses se présentent à nos esprits avec des faces de duègues et des accoutrements singuliers. Elles n'ont, pour la bagatelle, qu'un médiocre enthousiasme. Le calcul, chez elles, a remplacé le sentiment.
Le conseiller, dès lors, nous parait excusable d'avoir négligé les devoirs de son ménage et toléré les dérèglements de son fils. Passionné aussi des
(1) Henry Arnaolt» Lgiire manuscrite du 27 mars 1641.
(2) La lettre royale qui, quelques années plus tard, signifiait son exil au conseiller Paul Scarron, mentionnait, parmi d'autres griefs, son amour pour la bouteille.
poètes de la pléiade (1), il ne pouvait s'insurger contre un jeune homme qui modelait sa conduite sur leurs enseignements. Ronsard avait, de tout temps, aimé la fête et célébré ses maîtresses. Il était donc juste que l'abbé Scarron perdît quelquefois la notion de son état ecclésiastique.
Mais, derrière cette indulgence de philosophe cynique, mésalliée a une irréfragable bigoterie, veillait la rancune de la belle-mère. Durant cinq ans, elle travailla à retourner la sollicitude paternelle qui fournissait les subsides nécessaires aux agapes et aux orgies. La présence de son beau-fils ^Jbii devenait intolérable depuis que, madré et bec fin, il aiguisait sur elle son esprit en connaissance de cause.
Le petit Scarron, en efl*et, s'apercevait que l'intruse grugeait son père et les enfants du premier lit. Si le capital de la famille n'était pas entamé, du moins passait-il peu à peu dans la poche des uns aux dépens des autres. Il était à craindre qu'un jour le patrimoine jeût, sans contrat préalable, glissé vers des destinées irrégulières.
Or, le jeune homme sympathisait trop avec les pistoles qui procurent sur cette terre des jouissances appréciables pour ne pas s'inquiéter des clandestins devenirs de l'héritage paternel. De là,
(1) Scarron ; Œuvres, Factum ou Requête, etc., I, p. 120,
des fâcheries nombreuses qui assourdissaient les oreilles du conseiller. Cependant la femme, dans ce combat de toutes les heures, et sous couleur de le sauver des pires défaillances, eut raison du fils. Elle démontra sans peine qu'à baguenauder au théâtre, dans les cabarets et les foires, à s'acoquiner avec les poètes-larrons et les filles, on gagnait peu de réputation et encore moins de bénéfices. La notoriété naissante de l'écrivain ne tint pas devant l'avantage solide qu'offrait une prébende acquise par des services réguliers auprès d'un évêque opulent.
L'Apôtre se rendit à cette saine logique, et l'on fit des démarches pour transformer le petit collet réfractaire en une belle et chaude robe et le corps maigrelet en une bedaine profonde. Charles II de Beaumanoir, évêque du Mans, accepta le jeune Scarron, à titre de domestique, promettant pour plus tard de lui concéder quelque canonicat(l).
L'abbé dut sentir, à ce moment, quelque chose se révolter en lui contre la vocation forcée. Appartenir à l'Eglise dans les conditions où il lui avait appartenu jusqu'alors ne lui désagréait pas. Le
(1) La Beaumelle, op. ci^,et Bruzzen delà Martinière, op.cit,, mentionnent à une date fausse le séjour de Scarron au Mans. V. Paul Morillot, op,cit., pp. 11 et 12, et Henri Chardon: Vie de Rotrou mieux connue^ La troupe du Roman comique dévoilée^ Scarron inconnu^ I, p. 13.
petit collet ouvrait bien des salons qui demeuraient fermés au pourpoint et à la toge. En outre, on le considérait comme inexistant pour tous les actes condamnés» 11 permettait le libertinage. C'était un habit de purgatoire destiné à conduire vers la vie pour la mieux connaître et sentir son inanité quand viendrait Theure des prises de robe et des prêches enflammés. La robe effaçait les errements du petit collet: elle était comme une absolution générale (1).
Scarron, à vingt-trois ans, se trouvait un peu jeune pour le renoncement. L'habitude du bien vivre ne pouvait se concilier, dans son esprit, avec la domesticité du Maine. Finies désormais les bonnes parlottes des ruelles et les bons coups des cabarets ! Au lieu de jeter les assiettes d'une fin de repas à la tête des garçons (2), il faudrait murmurer des patenôtres, suivre les offices, se confiner chez soi, écouter le babillage des dévotes. Il est vrai, la table serait une ressource contre l'ennui de la benoîte province ; mais que vaudrait une table d'où seraient proscrites les belles aux seins nus et aux rubans facilement dénouables?
Pourtant il fallut se soumettre à la volonté pa-
(1) Cosnac : Mémoires, 1856, I, p. 151, donne quelques renseignements sur les obligations du petit collet.
(2) François Golletet; £^$ tracas de Paris ^ dans Portf ridicule et burlesque^ p. 295.
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térnelle. Les paquets, accompagnés du mauvais sourire de la marâtre, partirent pour Thôtellerie des coches. Le coche, c'était une grande malle d'osier balancée aux deux bouts sur des roues criardes et dures. Des fusils, des étuis à chapeaux, des paniers, des mannes, des ballots, des coffres, des marchandises de toutes sortes s'y accrochaient, retenus par de fortes cordes.
Lorsque le postillon eut à grand'peine enfourché l'un des quatre chevaux, le village roulant s'ébranla. Des cavaliers l'escortaient. Scarron, à loisir examina la compagnie : étrangers jargonnant, prêtr^îs emmitouflés en de lourds manteaux, femmes masquées, marchands aux tournures roturières, gentilshommes provinciaux vêtus de sombres habits en drap d'Espagne (4).
Ces êtres lui donnaient un avant-goût de la petite ville où allait pour toujours peut-être s'engourdir son âme festoyeuse. Il n'apprécia pas la compagnie, non plus que les relais puants où des repas malpropres étaient servis. Pourtant, il songea que le Maine se recommandait aux gourmets par l'abondance et la succulence de ses chapons. Et cette pensée dissipa l'infection du voyage.
D'ailleurs le Mans, à première vue, était agréa-
(1) François GoUetet: Les tracas de Paris ^ Description d'un coche qui part de Paris,
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ble, coupé par le filet d'eau limpide de THuisne, environné de campagnes florissantes. Scarron reçut un accueil charmant de l'évêque Beaumanoir, gaillard svelte et racé, dont le visage ovale, couronné de longs cheveux bruns, souriait de ses yeux perçants et de sa bouche aux lèvres fines (1). Il connaissait TApôtre et savait la renommée de Pierre Scarron, évêque de Grenoble (2). Cela suffisait à créer de suite, autour de l'abbé, un milieu amical. D'ailleurs, Charles de Beaumanoir, homme distingué, riche et puissant, aimait s'entourer de beaux esprits, comme les grands seigneurs de l'époque. Il estima immédiatement l'heureux caractère de son obligé, et nous verrons que ce dernier lui dut, en partie, les sûres relations contractées dans cette ville.
Le chapitre delà cathédrale Saint-Julien n'était pas précisément un lieu de délices. Scarron y tenait sa place suffisamment pour ne point encourir de blâme. Au sortir des occupations ecclésiastiques, il se gaussait de la ville. L'élégance des Mancelles et des Manceaux produisait sur ce Parisien raffiné une irrésistible impression de ridicule. Les godelureaux renchérissaient sur la mode. Des manteaux
(1) âenri Chardon : Scarron inconrtu, I, pp. 12 et suiv. Pour la généalog-ie des Lavardin-Beaumanoir, Vi Paul Morillot, op. cU,^ p. 13.
(2) Henri Chardon : Scarron inconnUf î, p. 18.
argentés couvraient leurs larges épaules sur lesquelles pendaient de longs crins graisseux coiffés de chapeaux aux ailes courtes. Grègues trop vastes, canons trop plissés, souliers énormes qui les aidaient à braver la crotte dont rues et chemins de ce pays fortuné étaient abondamment pourvus. Mais les femmes surtout suscitent sa gouaillerie. Leurs yeux outrecuidants d'œillades n'ont cure des masques adornésde dentelles. Leurs coiffures inénarrables laissent échapper des flammèches de cheveux gras dont souffrent leurs robes de panne et de velours. Chez elles, la saison n'implique pas un changement de costume. Hiver comme été elles supportent les mêmes étoffes lourdes. Leurs souliers ont double apparence : dorés dessus, ils servent aux réceptions galantes ; ferrés dessous, ils narguent le temps et les cailloux. Le souci du linge propre les hante médiocrement. Pourvu que l'ornement extérieur soit frais, la chemise est d'un usage indéfini. De là le parfum de leurs « redoutables aisselles». La coquetterie parisienne, qui inventa les mouches, servit aux Mancelles à se pailleter le visage de taches laides. Leur mauvaise haleine nécessite l'emploi constant de la cannelle, de la menthe, de la marjolaine, du thym, du pouliot, de la lavande et du mélilot, et, pour les éructations dont elles sont coutumières, l'anis fait la fortune des apothicaires. En outre, Mancelles et Manceaux
s'entendent à merveille pour une perpétuelle calomnie. C'est la terre du monde la plus inhabitable à un homme honnête, délicat, spirituel (1).
Heureusement, son séjour fut coupé, dès le début, par un agréable voyage en Italie. Le roi envoyait à Rome, dans un but politique, une ambassade de prélats que conduisait Richelieu, archevêque de Lyon. Charles de Beaumanoir en fit par^ tie avec Tévêque d'Albi. Scarron, enchanté de l'occasion, les accompagna d'autant plus volontiers, que c'était alors la coutume des hommes de lettres et de cour de terminer leur éducation en Italie. En plus, il n'ignorait pas la réputation des festins donnés en la capitale catholique. Il y avait donc double avantage à abandonner pour quelques mois le morne chapitre Saint- Julien.
La société, là-bas, se trouva des plus choisies. L'abbé de Lavardin, neveu de Charles de Beaumanoir, les abbés de l'Eslée et de la Ferté, les maréchaux de Toiras et d'Estrées, le chevalier de Souvré, d'autres encore formaient autour de l'ambassadeur de France, M. de Noailles, un cénacle joyeux. A la suite de M. de Noailles, était venu le poète Maynard, luxurieux luron et bel ivrogne,
(1) Scarron : Œuvres, Epître à M™ de Hautefort, VII, p. 131 ; nous savons cette épître postérieure (1646) aux événements relatés à cet endroit, mais nous pensons q[ue l'opinion première de Scarron sur les Manceaux la lui inspira plus tard.
ami de Flotte, qui sympathisait avec tous les campS; Il s'éprit du jeune Scarron(l) et, avec l'abbé de Lavardin, ils composèrent un trio insoucieux des affaires épiscopales. L'abbé de Lavardin passait pour un franc viveur. Il succéda plus tard, au Mans, à son oncle Charles de Beaumanoir, et son administration fut telle, qu'après sa mort on fut obligé de redonner l'ordination aux prêtres de son diocèse. On juge, par la présence de ces deux compères, combien grande fut la dévotion de l'abbé Scarron.
Rome, pour lui, résuma la vie la plus déséquilibrée qu'il soit possible de mener au milieu du luxe et de la fantaisie des propos. La table était extraordinaire chez le cardinal de Richelieu. On y servait des vins de Bourgogne commandés spécialement pour ces circonstances, des sauces et des ragoûts dont pâlissaient de dépit « les tristes cardinaux d'Italie » (2). Dire ce que Maynard, Scarron, Lavardin engloutirent durant les huit mois passés dans la cité des Césars, serait impossible. La correspondance du poète des Priapées le laisse entrevoir par la gratitude qu'elle témoigne à l'égard
(1) Maynard: Œuvres^ 1656, p. 133; Scarron, Œuvres^ Epître à M. Maynard ; Epigramme aur M* Maynard^ VII, pp. 15S, 348 ; Scarron lui portait beaucoup d'affection et le lui témoi^a lorsqu'il publia chez Courbé son volume de vers.
(2) Maynard, ihid,, p. 352.
de Monseigneur de Lyon. D'ailleurs, pour excuser les débordements de cette ambassade amie de la poésie et du libertinage, il y avait un grand exemple : le pape Urbain VIII recevait favorablement Maynard, lui offrait son recueil de poésies latines et acceptait, au prix de quelques pistoles, des odes et autres versifications.
La haute société romaine prisait fort la compagnie des prélats français. Elle hantait leur maison, partageait leurs repas, se mêlait aux conversations badines, assistait aux mascarades que Richelieu autorisait volontiers, ayant Tâme aisément détournée des préoccupations religieuses.
Devant une tablée de cardinaux émerillonnés, d'évêques balbutiants, d'abbés allumés et de seigneurs flageoUants, Maynard, retrouvant la bonne atmosphère des cabarets parisiens, disait des vers :
Ayant que d'être ton amant J'estois un homme si charmant Que pour un fil de mes cheveux Les Vestales rompoient leurs vœux .
Ou bien, quelqu'un commençait d'interminables histoires de maris cocus, mises à la mode par Florence, et où le rôle des représentants de l'Eglise ne paraissait pas des plus édifiants. Et chacun ajoutait son anecdote épicée au menu déjà stimulant des cuisiniers lyonnais. L'anecdote, comme le
poivre , forçait les gosiers aux multiples rasades (1).
A part le geste trop fréquent des gobelets, c'était la raideur et la digiiité des mitres, des toques et des petits chapeaux, les offices cérémonieusement suivis, la pompe des processions, le baiser des anneaux améthystes, les génuflexions et les agenouillements, l'encens montant vers le« tabernacles, les chants ardents des maîtrises...
Puis les visites courtoises dans les hauts et sombres palais, un froufroutement de robes soyeuses sur les parquets, un chuchottis de voix bénignes, des conspirations ébauchées, des offices auprès du Saint-Siège acquis par l'intrigue sournoise, une vie sourde dans la tranquillité et l'honnêteté de l'apparence...
Pour Scarron, pour Lavardin, pour Maynard, les menées intérieures des âmes demeurèrent invisibles. Ils ne cherchèrent pas à sonder quels mystères cachaient l'humilité des attitudes, la suavité des voix, la benoîterie des gestes^ la quiétude des appartements, mais plutôt à savoir si la vertu des femmes romaines prêtait aux commentaires des
(1) Tallemant, HUt. du cardinal de Richelieu (le ministre, il y est parlé de son frère l'archevêque de Lyon) ; Hisi. de M. de Lyon; Abbé de Pure: Vie du cardinal de Lyon, en latin; Scarron: Œut>re$, Lettre à M, le Surintendant^ I, p. 229. Il y rappelle que J'archeyèque de Lyon donnait la permission de faire le fou.^
conteurs et si les vins des sept collines soutenaient la comparaison avec ceux des plaines gasconnes. Ils ne furent pas autre chose, à la table des prélats ambassadeurs, que des fous lucides, des amuseurs de talent, des jongleurs habiles à inventer et à dire.
Us rencontrèrent par hasard Poussin qui rêvait parmi les splendeurs éparses du Passé et cherchait sous les dômes de Saint-Pierre et parmi les salles du Vatican Fénigmedela Beauté. Us Tentrainèrent avec eux, essayant de le niveler à leur hauteur de pitres sensuels et godailleurs. Poussin avait une autre conscience intellectuelle. 11 voyait avec des yeux admiratifs et inspirés. Il se pénétrait de l'inaltérable rêve ancestral inscrit sur les murailles, au fronton des monuments, sur le marbre des colonnes, sur les toiles frémissantes, sur les tombeaux rangés en allées triomphales et jusqu'au fond de la terre où les catacombes creusaient leurs galeries.
Poussin, malheureux en France, réalisa, grâce au poète Marino, son vœu de voisiner à Rome avec le génie et de lui emprunter la matière de ses compositions. Il habitait au Pincio une maison modeste qu'embellissait de son amour la douce Marie Dughet.Ony embrassait la ville tout entière, avec ses dômes et les clochers de ses églises et l'admirable campagne. Le peintre y complétait ses
études de la conte xture anatomrque. Quelquefois l'opulent neveu du pape, Barberini, visitait ce lieu de tranquille sérénité où devaient naître des œuvres impérissables. Il était le commensal et le Mécène de l'artiste et déjà, en sa faveur, avaient été brossées la Mort de Germanicus, la Prise de Jérusalem, le Martyre de Saint-Erasme y ï Enlèvement des Sabines et les Noces Aldobrandinés (1).
Lorsque Scarron apporta son museau matois dans cette sévère demeure, le peintre travaillait aux Sept Sacrements demandés par le commandeur del Pozzo. Le jeune abbé fut frappé sans doute par la ferveur religieuse de cet homme si éloigné de sa propre conception de la vie et qui plaquait sur la toile les types d'une inégalable beauté. Son admiration l'y arrêta, insoucieux, durant les heures que lui concédait l'artiste, des boutades de Maynard et des divertissements de la prélature, tout entier absorbé dans la contemplation des surhumaines figures évoquées par l'habile pinceau. Le Scarron tendre et chimérique qui sommeillait sous la marionnette grimacière s'émouvait et crayonnait à son tour des images où souriait
(1) Nicolas Pouiêin : Lettres ; Bouchitié : Le Pousein, sa vie et son ceuvre; Maria Graham : Mémoires sur Nicolas Poussin ; Lambry, Essai sur la vie et les tableaux de Poussin ; Perrault : Les Grands Hommes de ce siècle^
une enfantine ardeur de beauté . Le geste du petit abbé, s'essayant à reproduire, aux côtés du grand évocateur d'Jiistoire, les fantômes falots de son imagination, montre mieux que de longues considérations que ses infirmités postérieures rengagèrent à conformer son oeuvre à Tinharmonie de son physique.,.
Peut-être le Poussin tenta-t-il de l'intéresser aux réalisations de la pensée humaine écloses dans cette ville privilégiée. Il avait pour Raphaël un culte mystique et allait aussi fréquemment revoir, à la villa Ludovisi, le Jeu des Amours du Titien. Scarron ne semble pas s'être ressouvenu de ses entraînements vers la Beauté et des sensations profondes que remuait en lui la parole grave de l'artiste (4).
D'ailleurs les impressions étaient éphémères dans son âme. Elles ne laissaient pas de traces ou, du moins, il s'efforçait de maîtriser leur empire. En outre, il adorait la vie dans le Présent et Rome ne la lui présentait que dans le Passé. Petit et grêle,
(1) On conserye à Fontenay-aux-Roses, deux cartes dessinées par Scarron représentant l'Empire goguenard et la République de Rabat-joie, Pour les relations du cul-de-jatte avec Poussin» V. les Lettres àe ce dernier. Scarron, par l'intermédiaire de M. de Chantelou, lui demanda une de ses toiles. \\ l'assassina de ses yolumes. Mais ils n'étaient pas faits pour se comprendre. Poussin dédaignait le burlesque. Cependant, afin de se débarrasser de Timportunité de Scarron, il lui envoya le Ravissement de Saint-Paul, toile qui, un jour de misère, prit le chemin des 'salles de vente.
il se sentit écrasé par la majesté de Thistoire montani de chaque pierre et par la tristesse des ruines pieusement conservées. Une rancune lui vint contre toute cette splendeur morne de l'architecture élevée sur l'obscure taciturnité des sarcophages. L'inutilité et la vanité lui en apparurent. La mort qui habitait les souterraines régions de cette cité orgueilleuse et froide la lui rendit odieuse. Le rire et peut-être le scepticisme jaillirent de sa plume et les quatorze vers d'un sonnet continrent le jugement réaliste du burlesque sur le grand caravansérail du tombeau qui s'érige, indéfectible et menaçant, au sein de l'Italie parfumée par la poésie de ses bardes, la grâce de ses femmes et la joliesse de ses fleurs (1).
Après ce cri de révolte sincère et justifié, Scarron quitta ces parages de haute vertu catholique. L'ambassade avait accompli son mandat et Charles de Beaumanoir regagna le Maine. Quelque temps après l'arrivée en la capitale des chapons (2), une vacance se produisit au chapitre Saint-Julien par la mort du chanoine Melot, Thomme le plus processif du royaunîfe, et Scarron fut investi du titre ^ en suspens avec la bienheureuse prébende qui le ^ complétait. L'ancien domestique de l'évéque s'ima-
(1) Scarron : Œuvres, Sonnet^ VII, p. 330.V. dans le même sens, la Rome ridicule, de Saint-Amant,
(2) 18 décembre 1636.
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gina dès lors en voie de prospérité, bien qu'il ambitionnât de préférence quelque grasse cure ou quelque riche prieuré. Mais un neveu du chanoine Melot contesta à son profit la validité de la donation et, durant trois ans, les procureurs se débattirent entre les deux adversaires également acharnés à conserver la possession d'écus faciles à gagner (4).
Malgré ces préoccupations procédurières Scarron vécut une existence en partie double. Il remplit ses devoirs ecclésiastiques et, la messe entendue, les vêpres expédiées, il se crut dégagé de toute obligation à regard du sacerdoce. La famille de Lavardin-Beaumanoir lui fut presque immédiatement ouverte. Elle avait des mœurs larges et elle accepta sans se formaliser son enjouement et ses libres gaillardises. Lavardines et Lavardins prônaient le bienêtre. La gloutonnerie naturelle de Scarron grandit sous leur influence. Et il rendit grâces au Seigneur d'avoir, dans la contexture de son animal, donné à sa panse l'élasticité.
Outre que Tévêque Charles de Beaumanoir pratiquait le libertinage et demeurait plus longtemps à table qu'à l'oratoire, on festoyait au château de Malicorne, chez la marquise de Lavardin, alors comtesse de Modène, délaissée de son mari pour
(1) Henri Chardon : Scarron inconnu^ I, pp. 26 et suiv.
les beaux yeux de la Bëjart (4). L'abbé de Lavardin y faisait bonne figure, continuant dans le Maine Tinconduite de Rome. Il devait plus tard s'illustrer par le luxe de ses dîners et mériter, avec son séide Costa r, l'accusation d'athéisme (2). Le marquis et le baron de Lavardin n'eussent point, pour un empire, fait déchoir la réputation gastronomique de leurs proches. Enfin Madeleine, l'infante, présidait les ripailles de sa beauté spirituelle (3). Non loin du Mans, s'élevait le château de Sablé que la célèbre marquise visitait quelquefois. On la disait galante. « L'amour qu'elle avait d'elle-même la rendait un peu trop sensible à celui que les hommes lui témoignaient (4). » Elle avait eu nombre d'amants, dont M. de Montmorency qui pénétrait chez elle par la fenêtre. Armentières jouissait de ses faveurs dernières. A Paris, il Fallait trouver déguisé en femme. Au Mans, il avait ses coudées plus franches (5). Plaisant et fou, cet amoureux
(1) Paul Lacroix :/;a Jeunesse de Molière, pp. 44 et suiv. Mais Lacroix, fait une erreur : Le baron de Modène n'était pas veuf. V. Henpi Chardon : Nouveaux documenta sur la vie de Molière, M^ de Modène, ses deux femmes et Madeleine Bëjart,
(2) Tallemant : £r/«^. de Co star.
(3) Pour la famille Lavardin, V. Scarron : Œuvres, Epithalame du comte de Tessé et de 3i^l* de Lavardin, VU, p. 206.
(4) Mottevillç : Mémoires ; V. Cousin : M*« de Sablé ; Costar : Lettres.
(5) Tallemant : Hist, de >/■"• de Sablé. Le château d'Armcn-
72 scaruon et son milieu
d'avant la bigoterie qui tombe sur les coquettes au déclin, traînait avec lui une renommée de paillardises. De Sablé il sauta chez Lavardin. L'infante Madeleine lui plut. Il la courtisa. On le crut féru de tendresse au point d'épouser. On les laissa bavarder ensemble de leurs affaires. Il la tint « quatre ans le bec dans l'eau ». Il n'était pas fâché « qu'on crut qu'il estoit bien avec elle » (1). A la fin il fallut se déclarer. L'hypocrite découvrit son jeu. Le marquis de Lavardin, homme de guerre brutal, le tua en duel. La tragédie confinait ainsi à la comédie dans ces familles, aimables, polies, raffinées.
La trafhison d'Armentières ne désola pas l'infante Lavardin. Les compromissions restaient superficielles chez ces personnages puissants. D'ailleurs le sang avait lavé l'insulte. Les compétiteurs revinrent nombreux sollicités par l'avantage de l'alliance. Parmi eux le comte de Tessé, châtelain de Vernie, dont Scarron vante l'hospitalité confortable, fut distingué et un mariage s'ensuivit. Pour récompenser Lavardin et Tessé d'avoir entretenu son appétit d'ogre et sa soif de dominicain, le chanoine
tières étaii situé dans les environs* Ce fut sans doute au château de Sablé que Scarron connut la Mesnardière, médecin de la marquise, qui s'évertuait à la préserver de ses imaginations pessimistes et de son éternelle crainte de la petite vérolci (1) Tallemant : ffist. de ilf»» de Sablé»
de Saint-Julien célébra leurs mérites en une épithalame où éclate sa verve rabelaisienne :
O bien heureux amants, vos ennuis sont passés ; O comte fortuné, riez, sautez, dansez ; Riez, sautez, dansez, comtesse fortunée ; Que du ventre d'où sort l'eau chaude que pissez Puisse sortir bientôt une heureuse lignée, Hymen^io, 'hymen, ô hyménée 1...
Enfin l'infante Lavaraine Est femme d'un fort bon mari.
Enfin un comte favori Lui tâte quand il veut de la main la poitrine.
Mais elle peut pareillement Lui tâter l'estomac, elle peut mêmement
Lui passer la main sur l'échiné... (1)
On juge par là quelle indépendai^pa. d'allures régnait en ce milieu et que Tévêque Beaumanoir, non plus que Tabbé de Lavardin n'y apportaient Vexemple de la contrition et de la pénitence. On y voyait d'ailleurs d'autres poètes que Scarron, et de ceux, précisément, qui ne servirent point de modèle d'austérité, Tristan l'Hermite notamment, familier de Gaston d'Orléans, ami du comte de Modène dont il fut un peu l'entremetteur dans sa liaison avec la Béjart. Il se prétendait l'allié des Lavardin. 11 avait connu la marquise chez le duc de Mayenne et le marquis de Villars. 11 avait une prédilection pour Madeleine dont il
(1) Scarron ; Œuvres ^ EpUkalame du comte de Testé ei de M^*de Lavardin, VII, p. 206»
appréciait la beauté, Fesprit et les connaissances multiples (1). Il aspirait à devenir son maître ès-arts et, de temps à autre, lui adressait quelques vers gracieux en hommage :
Le bruit que vous venez ici
A semé des fleurs de souci
Sur des leinls de lys et de roses (2).
Le marquis de Jarzé, allié aux Lavardin, était également leur hôte et l'ami de Scarron. Ecervelé bruyant, audacieux et cynique, il participait aux fêtes des cabarets et devait plus tard être, à Paris et au Mans, un des grotesques et malveillants héros de la grotesque Fronde (3).
Scanon, souple convive de tous les amphytrions généreux s'insinua chez François d'Averton, comte de Belin, ami intime de Charles de Beaumanoir. Peut-être l'avait-il rencontré autour des comédiennes du Marais dont l'une, la Lenoir, faisait ses délices avec l'assentiment de son complaisant époux (4). A Paris, dans son hôtel, rue Porte-Foin ; au Mans dans ses admirables châteaux d'Averton et du Plessis, le comte de Belin s'entourait de
(1) Gostar : Lettres, Elle cultivait les sciences et s'adonnait à la poésie.
(2) Bernardin: Tristan l'Hermiie.
(3) Scarron : Œuvres, Epithalame du comte de Tessé, VU, p. 206 ; Eusèbc Pavie : le marquis de Jarzé dans la Revue d'Avjou, 5" s., 1881. JII, 61-141 ; Tallemant : Hlst.
(4) Tallemant : Ilist. de Mondory.
poètes et d'artistes. II se mêlait à leurs querelles et goûtait en dilettante leurs œuvres. Ses demeures provinciales surtout leur étaient un refuge de grasse liesse et de douce quiétude. Aménagées de façon fastueuse, elles enfermaient de véritables cercles mondains et littéraires (1). La présence du comte de Belin dans le Maine transformait la physionomie de. cette province. Dès qu'elle était signalée, les meilleures troupes de comédiens affluaient. Les hôtelleries s'emplissaient et les tripots refusaient du monde. Les dames provinciales prenaient des leçons de tenue avec celles venues de la Cour.
Le comte possédait un superbe équipage de chasse. Les femmes sur leurs haquenées, les hommes hérissés de buf fletteries sillonnaient à sa suite les campagnes giboyeuses et les bois gardés. Et, au retour de ces équipées cynégétiques, les tables réunissaient les gourmets autour des plats savoureux et choisis. Après quoi le bal s'ouvrait du château à l'hôtellerie et les ballets et les courantes créaient parmi les seigneurs parisiens et les gaudelureaux du Mans une émulation d'élégance (2).
La comtesse de Belin, belle-fille du comte et son mari ; Marie de Saint-Gelais, marquise de Pezé
(1) Henri Chardon : Vie de Rotrou mieux connue.
(2) Scarron : Roman comique^ 2® part., chap. xvii ; le comte de Belin est représenté sous les traits du marquis d'Orsé,
dont Tallemant conte mainte incartade ; M™® de Blérancourt, femme du célèbre avare; les Lavardin et les Tessé ; le duc de Tresmes, gouverneur du Maine et son secrétaire Rosteau ; le gros d'Avaugour ; le grand prévôt Neveu ; les de Vassé ; le commandeur de Monteclaire ; de Charmoy ; le mauvais plaisant et goguenard de Villaine; MM.de Souvré et de Madaillan ; la famille Le Vayer et Fabbé de La Motte Le Vayer ; Tavocat Mathurin- Louis des Malicottes ; les Portail ; le sénéchal des Essarts étaient les visiteurs ordinaires du château du Plessis (4). Scarron les y rencontra tous plus ou moins et fut plus ou moins admis à leur foyer. L'exilé trouvait ainsi dans le Maine une nouvelle patrie. Il ne regrettait plus Paris puisque l'esprit de Paris se transportait et s'acclimatait dans la débonnaire province.
A l'heure où le cuistre Scudéry ameutait le Parnasse par sa ridicule querelle avec Corneille, Rotrou que le comte de Belin avait autrefois tiré des griffes de l'hôtel de Bourgogne, se trouva réuni au château d'Averton avec Scarron et Mairet* Rotrou, personnage élégant et fin, disert, bon enfant, sortait d'une jeunesse orageuse. Il portait avec lui la séduction de la capitale. lie bisontin Mairet triomphait comme lui au théâtre. Mais plus
(1) Henri Chardon : Scarron inconnu ^ I^ pp^ 112 et suiv.
soucieux que l'auteur de VHercule mourant des jalousies suscitées par le foudroyant éclat du Cid, il se disposait à soutenir les prétentions oiseuses de Scudéry (4).
M. de Belin était malade et son ami Tévêque de Beaumanoir entrait à demi dans la tombe. Les plus cruels pamphlets dont souffrit la gloire de Corneille furent écrits autour de ces deux moribonds. En vérité Rotrou n'eut, en cette affaire, qu'un rôle secondaire. Il ne voulut pas accéder aux vœux inavoués du comte de Belin qui menait la cabale. Il essaya de concilier la rage de Mairet avec le juste ressentiment de Corneille. Ses actes eurent une noblesse dont Scarron, au fond de soi plein de bonhomie, eût dû tirer une salutaire leçon. Mais le petit chanoine ne pensait pas que la postérité perçât un jour l'anonymat de ses libelles. Il ne croyait pas à la postérité. La modestie de ses jugements compensait l'outrecuidance de ses gestes. Mairet était son ami. Il prit parti pour l'amitié contre le génie et traça la plus odieuse de ses pages (2). L'injure et la grosse ordure y bouffissent un style de harengère. C'est une préface malencontreuse à la Mazarinaâe et à la Baronade. Toute la boue du Maine y est entrée. Si, plus tard, le même Scarron, venu
(1) H, Chardon: La Vie de Rotrou mieux connue.
(2) Apologie de M. Mairet contre les calomnies du sieur Corneille ^ de Rouen^
78 SGARRON ET SON MILIBU
à résipiscence, dînant chez lui et non point chez les autres, et dès lors délivré de certaines obligations à la flatterie, n'avait effacé cette bassesse en faisant amende honorable (1), elle enlaidirait son œuvre d'une tache indélébile (2).
Charles de Beaumanoir et Rotrou avaient, à Bonnétable, petite ville proche du Mans, une amie et une protectrice en la comtesse de -Soissons. L'évêque se rendait souvent à son château en compagnie de Scarron, par des chemins argileux où les coches s'embourbaient (3).
Veuve, la comtesse conservait quelitjue majesté sinon quelque beauté. Ses manières agréables, sa bienveillance, faisaient oublier ses yeux exorbités (4). Autour d'elle rayonnaient ses filles Louise de Longueville et la princesse de Carignan et sa petite-fille M^^® de Longueville. Comme M. de Belin, elle raffolait de la comédie. A Paris et dans le Maine, les troupes de campagne trouvaient toujours chez elle une scène somptueuse et une aimable assistance. Louis de Mollier, musicien et luthiste,
(1) Il parle en plusieurs endroits de ((l'inimitable Corneille » et notamment, Roman comique, 2e part., chap. xviii.
(2) H. Chardon, op. cit. La (pierelle de Mairet et de Corneille est longuement relatée.
(3) Scarron s'en est ressouvenu dans le Roman comique. La charrette des comédiens s'embourbe sur le chemin de Bonnétable. Peut-être lui arriva-t-il à lui-même quelcjue ayenture dans ces parages.
(4) Tallemant : IJist. de M""" de Soissons.
lui servait de gentilhomme. Il organisait des ballets. On dansait selon des rythmes de son invention en chantant des couplets composés par un poète de l'entourage (1). /^
Elle emmenait toujours avec elle ses officiers, Campion et Senneterre. Senneterre et sa sœur, pie grièche laide et maigre, la gouvernaient et la grugeaient, car elle se « laissait empaumer » facilement. En quelques années ils acquirent de lourds sacs d'écus dans sa maison et essayèrent même de la tenir tout entière par un ragoût de sensualité. Mais Senneterre usa vainement des madrigaux (2). Pourtant M""® de Soissons avait des mœurs larges. Elle accueillait à Bonnétable. cette gaillarde comtesse de Vertus qui, à cinquante ans, belle encore, encourageait les privautés, perpétuant une tradition familiale de galanterie. « Sa maison était le palais d'Atlante : chacun y trouvait sa maîtresse. » Elle portait des robes de jeune fille, allait à la comédie et apprenait les nouvelles figures de danse i3).
On acceptait aussi l'abbé de Croisilles dans ce monde singulier où toutes les inconduites semblaient réunies. Il écrivait. On avait de lui Les
(1) H. Chardon: %a troupe du Roman comique dévoilée, App.^ lY, pp. 159 et suiv.
(2) Tallemant : Hist. de Senneterre et sa sœur,
(3) Tallemûiit: Hist. de la comtesse de Vertus,
Héroïdes ou Epîstres amoureuses dont le cardinal de Richelieu disait : « Quiconque voudra trouver du françois dans cet ouvrage, ayt recours au privilège. » Une histoire de mariage clandestin le conduisit quelque temps au Châtelet. Il ne s'en portait pas plus mal, fort content de lui-même, toujours souriant sous Tauréole de ses cheveux roux (1).
Quand Bonnétable, Sablé ou Averton ouvraient leurs portes, Le Mans se sentait revivre et Scarron retrouvait sa verve des jours anciens. Mais Taristocratie parisienne faisait des apparitions rares, pour des repos ou des exils, pour des chasses ou des rêveries. En dehors de ces apparitions, on retombait dans le calme plat, la calomnie florissante et les multiples rasades autour des chapons. On s'ennuyait à mourir, nonobstant les maîtres d'hôtels stylés. Il manquait à la population bouffie de viandes et de méchanceté un peu d'exercice qui allège le corps et un peu de fantaisie qui allège l'esprit. '
Bien que Scarron eût, à l'évêché de Beaumanoir et chez les Lavardin de quoi satisfaire ses tendances au libertinage, il semble qu'il ait été obligé de réagir contre la mélancolie de la province. Il réagit de deux façons différentes : d'abord en documentant inconsciemment le Roman comique dont les
(1) Tallemant : Hist. de Croisilles et ses sœurs.
héros se présentaient sur ses pas ; ensuite en participarit aux orgies des débauchés condamnés à vivre sur la triste terre mancelle. Il y a dans le Roman comique une part de réalité et une part d'imagination. L'œuvre, écrite après le départ du Mans, et avec un sens anachronique qui dérouta les plus habiles chercheurs de clefs, se rattache tout entière auîrfréquentations et aux désordres du petit chanoine (1). On aurait pensé que la robe,.^hez lui, assagirait les penchants du petit collet. Mais elle servit seulement à voiler les rotondités d'une bedaine déjà méritoire dans cette patrie des bedaines. Force nous est maintenant, pour examiner dans ses détails intimes Texistence mancelle deScarron, de mêler à nos dissertations les pages du Roman comique. Ses rancunes contre la société ennuyeuse et pédante, ses griefs contre la gent ecclésiastique assujettie à Tévêché, ses obscures attaches aux godailleurs et aux comédiens y sont relatés avec un esprit, une éloquence, une minutie d'observation qui font de cette œuvre le seul document authentique sur les mœurs provinciales et sur les mœurs des troupes nomades du xvn® siècle.
(1) V. la discussion sur les clefs du Roman comique dans Henri Chardon: Scarron inconnu, I, pp. 1 et suiv. Cet érudit manceau a établi par des documents probants une clef parfaitement vraisemblable. Nous lui emprunterons donc les noms des personnages réels c[u'il substitue à ceux donnés par Scarron.
82 SCATinON ET SON MILIEU
La protection de Tévêque Beaumanoir introduisit Scarron dans le milieu parlementaire qui entourait Marguerite Le Divin, femme Bautru, de sa gravité prétentieuse. Les Le Corvaisier, les Belocier, les Barbe, les Legras, les Marest, gens vaniteux et riches, parvenus aux charges élevées des juridictions, enétaient les pontifes. L'imposant cortège de ces enrobés épris de leur importance, tenant le pays sous leur férule judiciaire, l'intimida longtemps et cette intimidation nécessitait des représailles. Marguerite Le Divin épousa un parent de ces Bautru, féconds en bouffonneries, qui passaient à la Cour pour de fieffés ivrognes et des écervelés (1). Elle porta le poids de l'incurable sottise de son entourage. Elle avait été à un baptême la commère de Scarron , dès son arrivée au Mans. On ne pourrait établir quel genre de relations il entretint avec elle. Peut-être dédaigna-t-elle ses avances ; peut-être lui adressa-t-elle des œillades dont il ne voulut s'apercevoir. Il eut dans tous les cas contre elle un sérieux motif de ressentiment. Il l'introduisit toute vive dans le Roman, Elle avait quarante-cinq ans et se faisait appeler M"*° de Serrant de peur qu'on ne prononçât Bautru à l'italienne. Serrant et Bautru s'immortalisèrent enBouvillon(2).
(1) Tallemant: Hist, de Bautru,
(2) Henri Chardon : Scarron inconnu^ I, pp. 13 et suiv., II, pp. 129 et suiv.
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M™* Bouvillon « était une des plus grosses femmes de France quoique des plus courtes «.Elle portait « bon an mal an sur elle trente quintaux de chair, sans les autres matières pesantes qui eqirent dans la composition d'un corps humain ». «Très succulente, comme toutes les femmes ragotes », elle conservait dans sa maturité un goût pour la jeunesse.
Et voici que Scarron, remémorant peut-être une aventure personnelle, la pousse brutalement dans le dévergondage de ces coquettes incapables d'abdiquer devant les menaces de l'âge. Elle a rencontré à l'hôtellerie Destin, comédien de campagne dont le physique est séduisant. L'idée lui vient d'assurer une digne retraite à sa sensualité inassouvie en conquérant ce parfait cavalier. L'idée n'est pas neuve et point aussi extravagante qu'on le pourrait supposer : en amour les extrêmes se touchent.
jyjme R^villon « se recoiffa, se frisa et se poudra, se mit un tablier et un peignoir à dentelles ; etd'uncoUet de point de Gênes de son fils, se fit une collerette. Elle tira d'une cassette une des robes de noces de sa bru, et s'en para; enfin elle se transforma en une petite nymphe replète. » Et lorsque Destin fut arrivé, l'ayant entretenu de mille riens qu'elle excellait h dire, « la grosse sensuelle ôta son mouchoir du cou, et étala aux veux
de Destin qui n'y prenait pas grand plaisir, dix livres de tétons pour le moins, c'est-à-dire la troisième partie de son sein, le reste étant distribué à poids égal sous ses deux aisselles. La mauvaise intention la faisant rougir (car elles rougissent aussi les dévergondées), sa gorge n'avait pas moins de rouge que son visage, et l'un et l'autre auraient été pris de loin pour un tapabor d'écarlate. Destin rougissait aussi, mais de pudeur, au lieu que la Bouvillon, qui n'en avait plus, rougissait je vous laisse à penser de quoi. Elle s'écria qu'elle avait quelque petite bête dans le dos; et, se remuant en son harnais, comme quand on y sent quelque démangeaison, elle pria Destin d'y fourrer la main. Le pauvre garçon obéit en tremblant, et cependant la Bouvillon, lui tâtant les flancs au défaut du pourpoint, lui demanda s'il n'était point chatouilleux. Il fallait combattre ou se rendre (1). »
Bienheureusement survint un fâcheux qui tira le jeune homme d'affaire. Et M™® Bouvillon, de cette crise de sensualité rentrée, gagna le choléra morbus.
Et ainsi les Bouvillon courent le monde. Il en est de tous les temps et de tous les milieux, de grosses et de sèches, de belles et de laides. Le ridicule qu'on jette sur elles est un préjugé. Elles
(1) Scarron: Roman comique^ 2» part., chap. viii et x.
sont un foyer où brillent encore, parmi les cendres, quelques charbons. Ces charbons peuvent allumer Tincendie. Rien ne saurait prévaloir contre la grâce, la sollicitude, la tristesse de la femme qui va mourir à la beauté et nous croyons que pour s'en être si cruellement vengé Scarron dut en être cruellement dédaig»é.
Tout l'entourage de Marguerite Le Divin ne subit pas d'ailleurs la conséquence de cette offense mystérieuse. L'intérêt du petit chanoine le faisait circonspect à l'égard de ceux qui eussent pu lui chercher noise. Lorsque le Roman comique parut, M°*® Bouvillon avait quitté cette terre, inhumée chastement, avec, sur l'acte d'inhumation, la mention de sa piété apparente. Mais Jacques Chouet, sieur de la Gandie, conseiller au Parlement de Bretagne, allié à la puissante famille des Le Vayer que Scarron fréquenta assidûment, vivait encore (1). Il fallait ménager son influence. Les juges n'avaient pas toujours l'âme endurante, témoin celui qui fit emprisonner le farceur Gros-Guillaume.
Scarron portraitura donc en beau le parlementaire breton. Jacques Chouet devint M. de la Garouffière. La Garouffière était le nom de coteaux situés à l'entour du Mans où poussaient des vignes appartenant au chapitre Saint-Julien. Le chanoine s'y
(1) Henri Chardon, o/>» ciL, II, pp,149 et suiy.
rendit maintes fois en promenade. Un de ses collègues en avait la jouissance prébendaire et Ton y » dégustait le vin nouveau, La Garouffièreest plutôt un comparse du Roman, Il descend, à riiôtellerie des comédiens, du carrosse de M™® Bouvillon. « Il avait de l'esprit et ne §e croyait point homme de province en aucune manière, venant d'ordinaire, hors de son semestre, manger quelque argent dans les auberges de Paris et prenant le deuil quand la Cour le prenait; ce qui, bien vérifié et enregistré, devait être une lettre, non pas de noblesse tout à fait, mais de non-bourgeoisie (1). »
Une simple ironie perce les lignes de ce portrait. |
Scarron a retenu l'éclat de rire. La Garouffière "^
d'ailleurs lui était utile pour exprimer quelques . ! opinions personnelles sur le théâtre et la littérature. Il parle congruement. On le respecte si on ne l'admire pas. Il condescend jusqu'à discuter avec les comédiens. Son peintre a voulu, lui laissant quelque dignité, marquer sa gratitude envers les maisons qui l'hébergèrent. Jacques ChouetetM.de Belin, travestis en La Garouffière et le marquis d'Orsé (2) sont les seuls personnages réels du Roman suscitant quelque sympathie.
Nous verrons que, dans la fiction, Scarron a
(1) Scarron : Roman comique^ 2" part., chap. viii et suiv.
(2) Scarron: Roman comique, 2* part., «chap. xvii.
peut-être trop idéalisé certains types. Mais auparavant que d'y pénétrer, continuons notre enquête sur les événements de la vie mancélle qui ressuscitèrent, déformés, sous la plume du fantasque distributeur de ridicules. Nous avons donné quelques renseignements sur le milieu de Téveque Charles de Beaumanoir et dit quelles tendresses il professait pour les industrieux produits culinaires de son maître d'hôtel Jacques Loppé. Mais les occupations de ce milieu ne consistaient pas tout entières en prouesses gastronomiques. Il fallait songer à l'administration des couvents et des chapitres. Et cela ji'allait pas sans dérangements. L'évêque et le chanoine, de concert, parcouraient les environs du Mans, visitant les abbayes et ordonnant les prêtres.
Une grande partie de ces derniers^ soumis à la
loi épiscopaïe, devait être familière à Scarron. Les
bonnes langues rapportaient leurs aventures et Ton
s'en gaussait ne songeant pas à leur infliger de
blâme. Ambroise le Rées, curé de Domfront-en-
I Passais, homme chicaneur, gros et court qui avait
\ la gravelle et une nièce charmante, fut le héros
1 obscur de quelque comédie burlesque (1). L'his-
i toire ne nous l'a point fait parvenir. Mais à le ren-
(1) Henri Chardon, op, cit., II, pp. 163 et suiv, ; Scarron, op, cit.j 1" part., chap. xiv.
contrer dans le Roman comique, juché sur son brancard, son pot-de-chambre de cuivre pendant, attaqué par des gentilshommes en quête d'une femme, on peut supposer que Scarron ne Ta pas mis en scène sans motif. Il passait souvent du côté de sa cure, allant chez les Armentières,'ses amis, Tun Henri de Conflans, adversaire malheureux de Lavardin ; l'autre Eustache, abbé de Lonlay, ancien amoureux de la Valiotte, homme de plaisir qui, plus tard, jeta le froc, porta l'épée et conserva dans sa chambre la tête desséchée de cette comédienne morte [i).
Le plus gros souci de l'évêché se trouvait à l'abbaye d'Etival. Claire Nau, l'abbesse, venue des ordres cisterciens, aux règles d'une dureté extrême, transplantée parmi lesbénédictines d'Etival, s'alarma de l'indépendance mondaine où vivaient ses brebis. Le couvent était un salon amiable où l'on recevait la noblesse du pays et où de frivoles collations se donnaient. Les nonncB appartenaient aux familles les plus hautes. Elles professèrent pour la nouvelle venue, d'extraction populaire, un souverain mépris. Et lorsqu'elle parla de proscrire les réunions; lorsqu'elle fit verrouiller le parloir et griller les fenêtres; lorsqu'elle supprima, au profit de la religion, toute possibilité de correspondance
(1) Tallemant: Hiat, de Mondory,
extérieure, la rébellion fut déclarée. Les couchers prématurés, matines, ab^inences, suppression de linge, réforme du costume, semblèrent autant d'offenses aux religieuses déréglées. On refusa Tobéissance. Le chanoine Belaillé et le chapelain Racineau, 'gardiens de ce troupeau révolté, usèrent vainement de leur éloquence. L'abbesse eut recours à Charles de Beaumanoir qui porta Taffaire devant le Parlement. Des arrêts furent rendus qui n'eurent pas d'effet. La querelle saprolongea, après la mort de cet évêque, sous ses deux successeurs dont le dernier, Philibert de Lavardin, adoucit les prescriptions de la terrible abbesse (1).
Cela est évident, Scarron abomina cette Claire Nau qui prétendait enlaidir les belles demoiselles recluses dont le charme, sous les bandeaux, ne lui avait point échappé. Il haïssait la sévérité ayant toujours eu besoin d'indulgence. On l'eût désolé, le soumettant lui-même à la stricte observation de ses devoirs. C'est pourquoi le Roman comique contint le châtiment de cette farouche austérité féminine. Vers l'abbesse d'Etival et ses professes venant d'importuner l'évêque, il lança Ragotin nu comme un ver, Ragotin audacieux et ivre, Ragotin emplissant à jamais de péché les yeux de ces saintes filles (2).
(1) H. Chardon, op, cit., II, pp. 168 et suiy.
(2) Scarron, op, cit., 2« part., chap. xvi.
Avec Ragotin nous arrivons à la partie la plus folle du Roman comique. Vers le soir, « une charrette attelée de quatre bœufs fort maigres, conduits par une jument poulinière » et autour delàquelle galope un poulain, est entrée dans la ville du Mans. « La charrette est pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes qui font comme une pyramide, au haut de laquelle paraît une demoiselle habillée moitié ville, moitié campagne ». Cette demoiselle a nom La Caverne. « Un jeune homme aussi pauvre d'habits que riche de mine, marche à côté de la charrette. Il a un grand emplâtre sur le visage... et porte un grand fusil sur son épaule dont il a assassiné plusieurs pies, geais et corneilles qui font comme une bandoulière, au bas de laquelle pendent par les pieds une poule et un oison... Au lieu de chapeau il n'a qu'un bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs... Son pourpoint est une casaque de grisette, ceinte avec une courroie, laquelle lui sert aussi à soutenir une épée... Il porte aussi des chausses trouées à bas d'attaches, comme celles des comédiens quand ils représentent un héros de l'antiquité et il a, au lieu de souliers, des brodequins à l'antique que la boue a gâtés jusqu'à la cheville du pied. » Ce jeune homme n'est autre que Destin. «Un vieillard vêtu plus régulièrement, quoique très mal, marche à côté de
LE MAil^S, PÀTR1£ DES CHAPONS 91
lui. Il porte sur ses épaules une basse de viole et parce qu'il se courbe un peu en marchant, on le prendrait de loin pour une grosse tortue qui marche sur ses jambes de derrière. » Ainsi nous est dépeint le comédien La Rancune (1).
C'est avec si peu de solennité que la troupe de comédiensde campagne auxaventuresde laquelle Scarron mêla tant de personnages réels, pénétra dans la ville des chapons. Elle n'était pas au complet. Il y manquait Léandre, l'Olive, le poète Roquebrune, le portier et les valets. M"'' de l'Étoile et Angélique La Caverne étaient aussi demeurées en arrière. La troupe avait eu quelques désagréments à Tours où elle avait séjourné.. On avait tué un malandrin de fusillier et force avait été de gagner le pied pour ne subir point les conséquences de ce mouvement inconsidéré. Le tripot de la Biche fut choisi pour passer la nuit et, dès le premier moment, le charretier de l'attelage échangea des coups de poings avec les valets de la Tripotière.
Les coups de poings sont une entrée en matière. Ils se renouvelleront à rhôtellerie de V Image de Se- Jacques où la troupe s'installera le lendemain (2). Ils foisonneront, orages de soufflets, tempêtes de bourrades, le jour, la nuit, en pourpoint ou en
(1) Scarron, op. cit., 1^ part., chap. i"'.
(2) Pour les hùtellerios, H. Chardon, op. cit., II, 190.
chemise. On s'entre-harpera, au cours du volume, pour le moindre prétexte, pour une stance, pour une qualification de cocu, pour rien, pour le plaisir et les servantes troussées recevront cent claques sur les fesses...
Les comédiens, on l'imagine, sont venus pour donner la comédie. Qu'on se détrompe, la comédie ne sera pas donnée. Les soufflets l'interrompront. La première fois, des joueurs de paume à qui l'on aura emprunté leurs habits, provoqueront une raclée générale. La deuxième fois l'espoir d'écouter les doléances de Chimène sera déçu par l'enlèvementd' Angélique la Caverne. La troisième fois la joie d'entendre Destin et M^^° de l'Etoile s'évanouira et une grêle de coups pleuvra sur les gentilshommes et bourgeois conviés par le marquis d'Orsé.
Scarron. on n'en doute point, a vu ces comédiens et s'est mêlé à leurs jeux. S'il les a affublés de noms d'emprunt dont l'investigation des chercheurs n'est pas parvenue à démêler la réalité, du moins les lieux de l'action, l'hôtellerie de la Biche, celle de V Image St-Jacques dont Despin et sa femme étaient les tenanciers, laissèrent des témoignages de leur existence. Le chanoine certainement passa des heures excellentes dans ces hôtelleries avec son ami Rosteau, franc ivrogne, bel esprit, cavalier élégant dont les aventures amoureuses
eurent du retentissement. Peut-être fut-ce parmi les belles filles de ces tripots que Scarron connut cette mystérieuse demoiselle Coquille dont le nom seul a survécu (i). Le vin, les femmes, le bal furent ses délices préférées. Et combien les chapons, à cette époque de bienheureuse insouciance, contribuèrent à fixer dans son âme le souvenir qu'il conserva du Maine !
Belle nation des chapons,' v^ués, comme les clercs de TEglise, au célibat et par cela doublement chers à leurs cœurs, nous direz-vous les gais propos tenus devant vos corps dorés, sur les plats géants où vous vous offriez en holocaustes? Rares et vénérables oiseaux, quel peintre rendra sous son pinceau magistral les pétillements d'yeux que vous éveillâtes ? Quel musicien, les clappements de langues et les borborygmes de gosiers ? Quel poète, les frissons intimes des estomacs caressés par vos chairs blanches et délicates? Chapons favoris des tables royales, ambition des pauvres hères que tourmente la fumée du rôt, indulgentes et pacifiques victimes, quel sort plus enviable eussiez-vous souhaité que celui d'être ré-
(1) Lettre de Sarrasin à Scarron (Cousin": La Société française Au XVII* siècle j H, Àppend., p. 366) «...du temps que vous écriviez les poulets de M"" Coquille, que l'ami Rosseteau vous accompâg^oit de nuit et que vous passiez pour le meilleur baladin du Mans. 7>
vérés, comme des dieux palpables, par le doux Searron, auteur de l'unique chanson à manger (1)?
Rien, rien au monde ne traduisit jamais aussi ardemment la félicité des gourmandises et des saX)uleries comme ce Roman comique où les femmes, fussent-elles les gorgiasses appétissantes de Rabelais, demeurent dans la profonde pénombre. D'hôtellerie en hôtellerie, d'ivrognerie en ivrognerie, les comédiens vont avec Searron à leur suite. « J'aime cette nation», dit-il. Et c'est pour les avoir pratiqués constamment qu'il put en tracer cette psychologie minutieuse. La vie de Francien, en moins les facilités de rapine, pourrait, à ce moment, servir à la biographie de notre chanoine. De même que le héros de Charles Sorel eut de fréquentes relations avec les commissaires parisiens, de même nous n'hésitons pas à affirmer que ses débordements procurèrent à Searron l'avantage de connaître noble Nourry, sieur de Vauseillon, lieutenant du prévôt et sa femme, Elisabeth du Mans (2).
Peut-être ce lieutenant du prévôt ne fut-il pas.
(1) Searron : Œuvres, Chanson à manger, VII, p. 309.
(2) Searron : Œuvres, Lettre à Marlgny, I, p. 201. Il y parle des dissipations de sa jeunesse. V. aussi: Le Balet du Pont-Neuf on des Romans, 1643, pp. 42 et 43. Une partie des courantes et des chansons à boire se rapporte également à cette époque.
à son égard, d'une correction parfaite. La maréchaussée de ces temps facétieux n'usait pas toujours en\ers le public de procédés méritoires. L'exaction lui semblait une nécessité de sa puissance. Noble Nourry, sieur deVauseillon(l) gallefretier émérite, brigand ayant endossé les insignes de la loi, devint, sous la plume de messire Scarron, le sieur de la Rappinière. Jamais nom symbolique ne fut mieux porté. Le lieutenant du prévôt plane sur le Roman comique , étalant le faste de ses extérieures dignités. Il' protège les comédiens et cela lui vaut maints soufflets et coups de raquette.
La Vanité^ il avait de la mauvaise gloire autant que barbier de la ville. — La Rapacité, il daubait sur le pauvre monde et s'appropriait ses biens. — La Lésincriey il mangeait d'ordinaire au cabaret, aux dépens des sots et son ménage souffrait, bien qu'il fût riche, du manque perpétuel des moindres choses. — L'ivroynerie^ les pots dans^on estomac s'enterraient avec une aisance surprenante. — La Couardise, sa hâte à fuir les coups était aussi grande que celle à verbaliser, telles étaient les caractéristiques du personnage. Avec sa femme complimenteuse et sèche au point « qu'elle n'avait jamais mouché de chandelles avec ses doigts que le feu n'y prît », il forme un couple d'étonnante
(1) Henry Chardon, op, cit., II, pp. 102 et suiv.
farauderie mêlée à la cuistrerie la plus noire. On se le représente aisément, maigre et long, la moustache en croc, le feutre cascadeur où ballent des plumes orgueilleuses, la rapière capable d'embrocher cinq hommes à la file, insolent, dressé sur ses ergots, voulant des révérences et n'en rendant pas^ d'une platitude sans bornes devant les puissants et avec cela, gai, content de soi, aimant rire audessus de tout, prisant la comédie et encore plus les comédiennes. La canaillerie est en lui comme une lèpre. « Jamais homme, dit Scarron, n'a eu tant de vices ensemble et à un degré pluséminent. » Son passé est gonflé d'actes louches. Il fit quelque peu le tire-laine sur le Pont-Neuf et faillit être roué en Bretagne.
On le voit passer dans le Roman comme un mauvais songe, toujours en expédition et les bras chargés de butin. Sa méditation est constamment dirigée vers quelque pillage. Et voici comment, pour avoir déplu à Scarron, un lieutenant de prévôt, chargé de mettre la paix dans une population déjà pacifique, y sème, selon lui, le désordre et la désolation (1).
Mais le plus extraordinaire, le plus exhilarant de tous les personnages réels introduits dans cette
(1) Scarron : Roman comique. Le sieur de la Rappimèx*e apparaît dans de nombreux chapitres*
fresque est assurément Rago tin. Avec quelles délices morales, avec quelle sûre dextérité, avec quel sourire de malicieuse colère le petit chanoine se vengea du pédant Ambroïs Denisot, avocat, secrétaire de révoque Charles de Beaumanoir que la vie plaça à ses côtés ! Il y avait antipathie profonde de sensations et d'aspirations entre les '"deux hommes. L'un, Scarron, était simple, enjoué, bon compagnon, amoureux de la clarté; l'autre, Denisot, avait une âme guindée de sorbonagre. Tous deux poètes, l'un prisait le pur français, l'esprit gaulois, la blague innocente et fine ; l'autre latinisait férocement, créait des hexamètres solennels et lourds, abondait en citations et en sentences. Denisot, en outre, incarnait une partie de la société lettrée du Mans avec laquelle le chanoine échangeait des horions. Les oratoriens Le Clercq et Ferroy, le prêtre Ferrand, les avocats Bodereau et Martin Cureau de la Chambre, les médecins de Cléré et Faissot, les sieurs de Saint-Ouen et Le Corvaisier de Courteilles, hommes restés fidèles aux traditions de l'antiquité et ne traçant pas une ligne qu'elle n'eût une parenté cîcéronienne, furent, en même temps que Denisot, traînés au pilori du ridicule (1).
Ragotin-Denisot est intimement mêlé aux aven-
(1) H. Chardon, op^ cU.f II, pp. 30 et suiv^
W SCAnnON ET SON MILIEU
tures des comédiens. On sait la composition de la \ troupe. Destin et M"" de l'Etoile, Léandre (1) et Angélique parfument le roman de leur tendresse délicate. Ils ont la beauté, l'intelligence, la grâce. Ils sont la contrepartie heureuse de tant de figures "^ides et d'âmes malgracieuses. On n'a point percé leur -«uionymat. Peut-être furent-ils créés pour dénoter le besoin o iûûal qui souffrait en la personna-
'able du comédien nthropes qui baïss'aiment pas euxoires contre tout le amais vu rire, a 11 z bien de méchants me d'honneur, maet cupieuK comme à tous ceux de ea ) affecté, Mondori it ainsi des autres ; ssé conclure qu'il [éfaut, et cependant troupe qu'à cause
Ihnrdon. que le comédien aiu^fre, eng'agt dans la Moulnier qui devint plus
qu'il avait vieilli dans le métier. Du temps qu'on était réduit aux pièces de Hardy, il jouait en fausset, et, sous les masques, les rôles de nourrices. Depuis qu'on commence à mieux faire la comédie, il était le surveillant du portier, jouait des rôles de confidents, ambassadeurs et recors, quand il fallait accompagner un roi, pendre ou assassiner quelqu'un ou donner bataille ; il chantait une méchante taille aux trios, du temps qu'on en chantait et se farinait à la farce. Sur ces beaux talents-là, il avait fondé une vanité insupportable, laquelle était jointe à une raillerie continuelle, une médisance qui ne s'épuisait point et une humeur querelleuse qui était pourtant soutenue par quelque valeur (1). »
Ce pince-sans-rire « altéré à force de boire w, craint de ses compagnons, leur jouant de bons tours et exploitant de toutes façons leur crédulité, voyagea comme quatre, connut tous les escrocs, joua sous les latitudes les plus diverses et vola sans vergogne tout ce qu'on laissait à portée de sa main. C'était le mauvais génie de la troupe. Ses fumisteries mémorables atteindront jusqu'aux morts sur Içurs couches funèbres.
Et à côté de lui se pavanait un être non moins
(1) Scarron : Roman comique. La Rancune est mêlé à tous les épisodes du roman.
extravagant, le poète Roquebrune « le plus incorrigible présomptueux qui soit jamais venu des bords de la Garonne ». Ce fou d'alliances et d'armoiries s'était fait confectionner, pour son usage, un parchemin généalogique sur lequel il ne tarissait pas de dithyrambes. Il disait avoir suivi les débauches de Saint-Amant et de Beys et mis, autrefois, un régiment sur pied. « Toutes les boutiques d'épiciers du royaume étaient pleines de ses œuvres. Ce bel esprit s'était donné à la troupe presque malgré elle et, parce qu'il ne partageait point et mangeait quelque argent avec les comédiens, on lui donnait les derniers rôles dont il s'acquittait mal. On voyait bien qu'il était amoureux de l'une des comédiennes; mais il était si discret quoiqu'un peu fou qu'on n'avait pas pu encore découvrir laquelle des deux il devait suborner, sous espérance d'immorta- ^ lité. Il menaçait les comédiens de quantité de pièces, mais il leur avait fait grâce jusqu'alors. On savait par conjoncture qu'il en faisait une : Martin Luther dont on avait trouvé un cahier, qu'il avait pourtant désavoué quoiqu'il fût de son écriture. » Il trouvait Don Quichotte le plus sot livre du monde et promettait, en cinq parties de chacune dix volumes, un roman qui surpassât de mille coudées les romans contemporains. Il avait la pistole facile. « C'était par des gageures de sommes considérables que le pauvre homme défendait ses
hyperboles quotidiennes. » La Rancune était « le contrôleur général tant de ses actions que de ses paroles » (1).
Dans la chambre des comédiennes apparaît pour la première fois notre Ragotin-Denisot « petit homme veuf, avocat de profession qui avait une petite charge dans une petite juridiction voisine. Depuis la mort de sa petite femme, il avait menacé les femmes de la ville de se remarier et le clergé de la province de se faire prêtre et même de se faire prélat à beaux sermons comptant. C'était le plus grand petit fou qui ait couru les champs depuis Roland. 11 avait étudié toute sa vie; et, quoique Tétudc aille à la connaissance de la vérité, il était menteur comme un valet, présomptueux et
(I) Scarron : Roman comique. On n'a pas percé l'anonymat du poète Roquebrunc. On a prétendu que l'orig-inal de Scarron aurait été M. de Moutières.bailly de Toussy, juridiction de l'évèque du Mans. M. Jules Clarctie, bien à tort, a cru reconnaître Ragueneau dans Roquebrunc. Scarron ne paraît pas s'être rencontré avec le pâtissier poète cher à Beys et à Dassoucy. Les dates d'ailleurs ne concordent pas. M. Henri Chardon a prouvé que la troupe du Roman comique ne pouvait être celle de Molière. EtRagueneau ne quitta Paris, ruiné, que vers 1652 ou 1653, époque à laquelle Scarron marié se trouvait en Touraine avec sa femme. Ce fut l'époque où le pâtissier poète et sa fille entrèrent dans la compagnie de Molière. Le Roman comique était trop avancé pour que le cul-de-jatte ait pu songer à lui. De plus, il y a certitude absolue que les deux hommes ne se trouvèrent pas face à face après 1653. Ragueneau, en effet, ne retourna pas dans la capitale. Il mourut à Lyon en 1654. M. Chardon propose d'identifier Roquebrune au poète Desfontaines. Cette proposition paraît assez conforme à ce que nous savons de l'un et de l'autre.
i02 SCAItROJj ET S
opinhUre comme uo pédant et assez mauvais poète pour être étouffé s'il y avait de la police dans le royaume. Quand Destin et ses compagnons entrèrent dans la chambre, il s'offrit de leur lire, sans leur donner le temps de se reconnaître, une pièce de sa façon, intitulée les faj'is ei gestes deCharlemagne, en 24 journées. Cela fit dresser les cheveux sur la tète à tous les assistants. »
Ragot, d'où Ragotin, c'est-à-dire petit et gros, il ajoute à cela une laideur excessive pour la cinquantaine, chauve lorsqu'il ne porte point son chapeau en forme de pot à beurre, avec cependant quelques poils recroquevillés au-dessus des oreilles, les yeux de feu, le nez large aux narines sensuelles, les mains crasseuses et velues. Eternellement trépidant, il assassine tout le monde de ses importunités, veut de l'admiration et chante luimême ses louanges. Il n'entend pas la raillerie comme Roquebrune. De suite rageant, il bat ses railleurs ou, du moins, sa faiblesse ne lui permettant pas de les battre, déchire leurs vêtements. C'est la mouche agaçante des jours d'orage.
On pense bien que, pour la Rancune, ces deux coquefredouilles, Ragotin et Roquebrune, constituent des dupes merveilleuses. Cet ennemi du 'q s'est, par hasard, enflammé pour la erdinando Ferdinandi " gentilhomme if de Caen en Normandie », médecin
spagirique et opérateur qu'il connut autrefois vendant du mithridate. Cette femme, espagnole plus ou moins authentique, a nom dona Inezilla del Prado, possède d'agréables restes d'une beauté ancienne et complète le train de l'opérateur, lequel se compose d'une vieille servante maure, d'un singe et de deux valets.
Roquebrune, rabroué par les comédiennes, se retourne vers l'opératrice. Il aura donc comme rival, « pour l'expiation des livres réprouvés » qu'il enfanta, le plus méchant homme du monde. Et c'est précisément sur son intermédiaire qu'il compte pour transmettre à la piquante exotique son arbre généalogique. La Rancune promet. Il promet toujours avec une idée de derrière la tête. Et feignant une grande hâte de remplir son mandat il emprunte au malheureux rimailleur assez de pistoles pour se vêtir et, changeant ses habitudes de crasse perpétuelle, faire plus aisément accepter ses propres marques d'affection.
Ragotin, de son côté, s'est épris d'une belle passion pour l'une des comédiennes. Mais il ignore au juste pour laquelle. Il a débuté, dans son amour collectif, par un coup de buse adroitement appliqué et qui l'encourage mal aux privautés. Il a fait le bel esprit, lisant une histoire espagnole dont on a trouvé, dans ses poches, l'original imprimé sous une autre signature. Une raclée enfonça jusqu'au
col son étrange chapeau devant les comédiennes étouffées de rire. 11 importe donc que la Rancune, en qui sa confiance s'arrête, fixe son choix et émeuve en sa faveur les belles inhumaines. Le vieux pendard promet encore, et la bourse du petit avocat lui est ouverte. Et des charges, et des bénéfices récompenseront son adresse à faire valoir les sentiments du brûlant Ragotin.
A Thôtellerie, et s'enivrant tous deux, ils arrêtent sur M"® de l'Etoile cette passion indécise. Et dès lors commence pour Ragotin la série des disgrâces dont Scarron se complut à doter son petit ennemi le secrétaire de l'évêché. Ragotin galant reconduit les comédiennes, du jeu de paume où s'est donnée la répétition, à l'hôtellerie où les attend, le repas. Il dégringole dans l'escalier, entraînant la Caverne qui lui marche sur le ventre. On l'appelle avocat de causes perdues et on le force à payer les dégâts. Ragotin donne une sérénade nocturne aux comédiennes avec des orgues, et ses chanteurs entonnent un Exaudiat. Cette sérénade ameute les chiens du quartier, animaux diurétiques, qui compissent et renversent les instruments funèbres. Ragotin veut ébahir les comédiennes par ses prouesses équestres. Il se présente — -^-•. à elles juché sur un ancien cheval de guerre, armé d'une épée et d'une carabine. Mais la selle mal attachée fait le tour du cheval et la carabine part
entre les jambes du malheureux Saint-Georges. Ragotin récite les vers de Pyrnme et Thisbé sur les chemins du Mans, en compagnie de la Rancune et de rOlive, cependant que des paysans tête nue, Técoutent comme un prédicateur nomade. Ragotin qui a voulu palper une servante.de tripot est enfoui par elle dans un coffre où il pousse des cris épouvantables. 11 cherche à se venger, mai s il perd ses chausses dans la bataille, reçoit une fessée et, le pied "happé par un pot de chambre, provoque la risée du tripot tout entier. Ragotin essaie de mettre ses habits au lever du jour. Mais ses habits cousus résistent h ses efforts. La Rancune lui persuade qu'il a grossi démesurément en une nuit. Le petit homme s'affole, se croit malade, appelle un médecin, le bat et se fait tirer une pinte de sang. Enfin, Ragotin montre à Tabbesse d'Etival les perfections de son anatomie. Cette licence lui vaut cent coups de fouet. Il se réfugie dans un jardin où, tombant ^u milieu d'un rucher, les abeilles font, en quelques minutes de son corps, une outre boursouflée (1).
Denisot-Ragotin, c'est le personnage culminant du Roman comique. Il emplit toutes les pages de
(1) Scarron : Roman comique. \\ faudrait citer tous les chapitres, car Ragotin en forme la contexture amusante. Encore n'avons nous résumé là que les disgrâces les plus curieuses et négligé celles mentionnées dans la troisième partie du roman.
lOfi SCAHRON ET SON MILIEU
saillies grotesques et d'homériques dégringolades. Ses épaules supportent la presque totalité des yolées administrées. On s'étonne même qu'il lui reste encore un membre pour protester après de si cruelles déconvenues.
Et pourtant AmLi-oïs Denisot-Ragotin, nous disent les érudits, quitta l'évêché du Mans pour entrer dans les ordres, 11 fut un prêtre honorable. Le ressentiment de Scarron ne le suivit pas jusqu'en ce nouvel état. Peut-être, si le Roman comique avait été achevé par lui, aurions-nous connu un autre Ragotin, parent du curé de Domfrontpar les mésaventures (1),
Quoi qu'il en soit, nous restons convaincus que Scarron ne tira pas de sa seule imagination les innombrables faits relatés dans son œuvre. Une connaissance trop in^me de la vie provinciale s'en dégage pour qu'il n'ait pas épuisé la coupe de plaisirs permis et illicites offerte par la ville mancelle. Il devisa avec Destin, but avec la Rancune, folâtra avec Angélique. Le canonicat du Mans était,
(!) H est en-rériléfort iubI heureux que Scorron n'nvtpu achever son Roman comiyut. Une plume étrangère se chargea de ce soin. M. Chardon prétend que cette tâche fut accomplie par Girault, ancien secrétaire de Ménage et chanoine du Mans qui remplaça Scarron au chapitre St-Julien. Girault serait également, selon M. Chardon, l'auteur dea Vies de Coitar et Pauquet înaérées dons le iX." volume des Hùlorittiet de Tollemaut. V, Scarron inconnu, II, — -' - ->,; 330 etsuiv.
pour la plupart de ses titulaires, un simple brevet d'endurance stomacale.
Pourtant les joies de cette existence en partie double n'allaient pas sans quelques difficultés. Le procès pendant relatif à sa prébende le préoccupait beaucoup. En outre, il eut le chagrin de perdre successivement ses deux meilleurs protecteurs et amis, le comte de Belin et Tévêque Beaumanoir, qui s'éteignirent à quelques mois l'un de l'autre. Tandis que l'évêché demeurait vacant, et en attendant la nomination de M. de la Ferté, il reçut le châtiment de sa dissipation pour laquelle déjà le chapitre lui avait fréquemment infligé des blâmes.
C'était le temps de carnaval que le Mans fêtait plus qu'aucune autre ville française. Les chapons rendaient l'âme par centaines. Autour des tables les nez fleuris se regardaient avec un contentement gouailleur. Et après les dîners officies ainsi que des cérémonies, le grand plaisir était de revêtir' quelque défroque et de participer aux mascarades. L'intrigue y avait son avantage, et le masque empêchait les dents manceilesfort venimeuses de mordre sur le compte des amants en folie.
Etre chanoine, au moment des mascarades, ne présente pas un attrait extrême. Dévêtir la robe sacrée pour endosser un habillement d'Arlequin n'est autorisé par les prescriptions d'aucun concile.
108 SCAttRON ET SON MILIEU
Or, manquer à la mascarade, constitue un gros crève-cœur pour un habitué des tripots, boute-entrain de toutes les équipées. Enfln, trouver, pour obtenir le succès dans une semblable réjouissance, un costume surpassant en bizarrerie tous ceux qu'inventa l'imagination des fripiers, telles furent les méditations du petit Scarron.
Tandis qu'un pli soucieux creuse son front, quelques masques entrent dans sa chambre, raillent ses appréhensions, stimulent son désir. Scarron, subitement décidé, suit, avec sa spontanéité habituelle, une pensée qui lui traverse le cerveau. Il se procure un pot de miel, en enduit son corps replet, et, crevant un matelas, se roule dans la plume. Et, devant ses compagnons ébaubis surgit un oiseau extraordinaire qui eût affolé les compréhensions les plus saugrenues du savant Gui de la Brosse.
C'est dans cet accoutrement où Collin de Plancy
eût, de suite, reconnu te lycanthrope de ses rêves
que Scarron) flanqué de ses amis, entra dans la
mascarade. Il y jeta tout d'abord une terreur
panique ; mais comme, du fond de son plumage,
son rire décelait sa qualité humainCi !a terreur le
cMa hiftutôt à la curiosité puis à la familiarité.
is féminines hardies frôlèrent l'oiseau
les s'emmiélèrent en emportant des plumes.
fut un jeu féroce. Cent mains dépouil-
lèrent le faux volatile qui se trouva nu et abandonné. Et ce qui avait été dans l'assistance un sujet d'amusement devint aussitôt un sujet d'indignation. Une huée et des horions pourchassèrent le petit chanoine. Il prit la fuite. La meute des masques ahana derrière lui. Il sentit le danger et la honte d'une semblable chasse dont sonnerait bientôt le désastreux hallali. La nuit tombait. Un pont se présenta. 11 enjamba le parapet et d'un bond sauta dans l'Huisne où les roseaux le protégèrent. Il attendit là que le bruit se fût calmé et qu'il y eût possibilité de regagner son gîte (1).
Il devait payer chèrement cette frasque. Le froid, l'immersion prolongée provoquèrent en lui une
(1) La Beaumelle, op, cit., I, pp. 118, 119. On a beaucoup écrit sur ce que l'on appelle le conte de la Beaumelle. M. Henry Chardon abonde, à cet endroit, en affirmations sentimentales. Avec M. Morillot nous conservons ce soi-disant conte dans ses grandes lignes. Rien, dans ce qui nous est connu de la mentalité du petit chanoine, ne vient l'infirmer. V. Bruzzen de la Martinière, op. cit., et pour la date de la maladie qui suivit la baignade dans l'Huisne : Le Tipkon. Tallemant : Hist. du Petit ScarroUy appelle cette maladie « une maladie de garçon ». Cyrano : Lettre contre Ronscar^ confirme cette opinion. Gilles Boileau vient à la rescousse dans une épigramme. (Scarron : Lettre à Fouquet. I, 272.) Pourtant rien dans les caractéristiques de la maladie ne peut la faire attribuer à la débauche. Le récit de la Beaumelle reste donc le seul plausible. La médecine moderne s'est intéressée au cas de Scarron. Le professeur Lannelongue a parlé d'une afiPection tuberculeuse des vertèbres ; le docteur Brissaud d'un rhumatisme chronique généralisé [La maladie de Paul Scarron). V. encore docteur Cabanes : Le Cabinet secret de l'histoire, 3* série, art. : Le cul-dejatte Scarron. Cet article résume l'opinion' de l'art médical actuel.
I' SON MILIEU
fièvre continue et bientôt un ■violent rhumatisme se déclara, Le lit devint obligatoire. Il se résigna aux longues stations sur le dos dans la tiédeur des ouates et des lainages. Les articulations du corps tout entier étaient prises, mais pas au point de l'empêcher d'écrire. Ce fui l'époque du mariage du comte de Tessë avec Madeleine de Lavardin. La maladie ne lui enleva pas sa verve et certainement sa chambre fut un lieu d'agréable bavardage. ISous n'avons pas de relation sur ses faits et gestes durant cette période de soufTiance. Cependant, nous le crojons, ses amis ne l'abandonnèrent pas. Lavardines et Lavardins et tous les joyeux viveurs manceaux avaient des âmes compatissantes.
/-i.,,11 '..: — y ^^^ j^g défaillances de cet e\traor-
stique, on ne songea point à les lui ne. L'indulgence pour les vices se l'indulgence pour ses propres
iguë ne persista d'ailleurs pas longscompter la guérison prochaine. Le ; lui comme le fauve avec sa proie, nslant se dégager de son horrible ! ressaisir avec plus de violence et imais...
le l'impénitent chanoine vivait ces lées, à la Cour du lymphatique passaient des événements dont il
LE MÀ?78. PATRIE DES CHAPONS Hi
devait bénéficier. Une descendante de Bertran de Born, Marie de Hautefort, venue du Maine avec sa grand'mère M""® de la Flotte-Hauterive, réalisait son vœu de pénétrer dans les hauts salons du Louvre. A quatorze ans elle gagnait les suffrages de tous les courtisans et émotionnait la Cour de sa grâce pathétique. A la suite de Marie de Médicis, elle rencontrait à Lyon Louis XIII malade. Le roi falot, la majesté mélancolique, le tendre et le chaste écrasé sous la couronne, le larmoyant assujetti à la volonté cardinalice voyait dans son rêve passer cette forme légère. Ce fut un émerveillement. Un sourire épanouit ses lèvres pâles et son cœur s'échauffa d'une subite tendresse.
Ce prince souffrait d'un indicible appétit d'amitié. 11 sentait autour de lui l'autorité froide et terrible du ministre auquel délibérément s'était confiée sa faiblesse, la bassesse rampante et intéressée des courtisans, la perfidie et l'indifférence de sa mère asservie encore aux noirs souvenirs du passé, l'ambition dévorante des favoris qu'il invitait au partage de ses incertitudes. Il alla donc vers la jeune fille qui apportait la fraîcheur de ses sentiments et l'inexprimable séduction de sa beauté. Entre eux se greffa une sorte d'amitié amoureuse. Il choya en elle autre chose que l'apparence bien que celle-ci ait été d'un grand poids dans son abandon.
Louis XIII était le fruit de la raison d'Etat, non
de l'amour. En cette conception hâtive Henri IV
mit assez peu de lui-même pour que son fils fût en
tous points son antithèse. Le paillard produisit un
chaste. Louis Xlil fut l'absolution d'Henri IV.
Dès lors on comprend que Marie de Hautefort fût
auprès de son royal amant en parfaite sûreté. Il
lui demandait d'être son confident et qu'il trouvât
la consolation, la distraction, le charme.
a lui-même, pour écarter tous obstacles à
icries, auprès de la reine Anne d'Autriche.
fille gagna la confiance et l'amitié de sa
, concilia toutes les susceptibilités. Mais
[a les haines de Tarabiance. La tragédie
les complots fomentés par l'espagnole
d'héroïne plus tenace, plus volontaire,
nte,
ite sur le cœur du roi, amie de la reine sauva l'honneur, admirée et bénie de cour, elle sentit grandir l'animosîté de toujours en éveil contre les rivalités posne guerre forcenée fut déclarée et la raincue. M"* de la Fayette la remplaça irit de ce roi débile, malade imaginaire, nent en quête de satisfactions chimériques.
Fayette pactisa avec les ennemis du et, bientôt déchue, céda à nouveau la place le Hautefort.
Richelieu, averti du danger de cette rentrée en grâce, gagna alors M"® de Chémerault, Tamie la plus intime de la jeune fille. Adroitement il choisit parmi les courtisans ambitieux le séduisant Cinq- Mars et le chargea de combattre Finfluence de Marie de Hautefort. Et, Theure de frapper venue, il accusa celle-ci de complot contre la sûreté de l'Etat. Il demanda son exil à la volonté chancelante du prince qui tergiversa puis plia devant un ultimatum.
Marie de Hautefort partit avec les larmes de la reine et les protestations du monarque. La cour gémit, se sentant une fois encore maîtrisée en la personne de la favorite. Celle-ci allait devenir, en quelque lointaine province, comme M'"® de Chevreuse, une non-valeur pour la cause des révoltés. La haine contre Richelieu s'en augmenta. Il y eut autour de l'exilée quelques défections. Sa grandmère, M"® de la Flotte prétexta son grand âge pour ne la point suivre. Elle prit le coche pour le Mans où étaient les terres de cette grand-mère, emmenant son frère, M. de Montignac, sa sœur, M"*' d'Escars et cette vipère, M"° de Chémerault, qu'elle couvait d'une affection aveugle.
Marie de Hautefort laissait à la cour force amoureux platoniques. L'un d'eux, le marquis de Noirmoutiers, entreprit de la rejoindre au Mans afin de l'apitoyer. Mais il en fut pour ses fatigues.
M. de Villara et La Porte furent les conseillers, les protecteurs et les guides de la jeune fille {■!).
La ville du Mans lui réserva d'ailleurs un accueil flatteur. On sait quelle satisfaction éprouvaient les daines mancelles à se frotter aux dames de la Cour qu'un vojage ou une invitation attardait dans leurs parages. Marie de Hautefort arrivait avec une universelle réputation de beauté et de vertu. Elle joignait h cela l'intérêt captivant d'avoir excité la colère du cardinal-ministre. Elle fut, parmi la société mancelle, comme une divinité malheureuse. Chacun s'employa à la distraire. Elle était riche : le roi lui avait donné, pour trente ans, les revenus du pont de Neuilly, Les châteaux, de la Flotte et de Bellefille furent ses résidences d'été. Elle venait au Mans l'hiver, recevant les Souvré, les de Vilaine, la famille Le Vaycr. Une très grande piété la dirigeait vers les couvents. Elle visita souvent le monastère du Pré ; sa cousine, Anne de Montalais y vivait sous la direction de la douce abbesse Marguerite de Guespray (2).
La piété, chez elle, n'excluait pas un extrême amour des divertissements mondains. La comédie, les ballets, la musique lui plaisaient également. i7ii„ „i — 4„;4 — '— ijers des romances gaies ou sén-
a ; CoDsin : Jtf" dt Hautajort ; P. Delattre : onineonnn, I, pp. 63 et lui».
timentales ; elle pinçait de la guitare avec un art particulier qui empruntait de Fattrait à sa grâce naturelle, La poésie, mieux que les romans, la passionnait. Elle fêta le bisontin Mairet et, plus tard, enleva à sa misère le fécond gazetier Loret.
On ne sait au juste quelle fut l'intermédiaire entre la puissante dame et le pauvre chanoine Scarron (1). La poésie ou la pitié. Le mal n'avait point tout à fait perclus son corps, mais en avait déjà chassé l'embonpoint dont il le déclarait glorieusement pourvu. Les bons pots et les abattis de chapons luttaient en vain contre- la souffrance insinuée dans ses articulations. Il se traînait, déjà vieilli, ayant besoin d'un bâton pour suppléer à l'insuffisance de ses jambes.
Marie de Hautefort fut pour lui la sainte descendue des vitraux en ogive qui ouvrent sur des perspectives célestes la pierre opaque des cathédrales. Sa beauté d'abord le frappa. Le front large, les yeux vifs et d'un bleu pur, le nez aquilin, la bouche sensuelle souriant d'un sourire de dents blanches et petites, les joues pleines, colorées, égayées de deux mutines fossettes, les cheveux touffus d'un blond cendré, les sourcils dorés et fournis, elle por-
(1) Scarron ; Œuvres, Etrennes à Mme de Hautefort, VIÏ, p. 322. M. Chardon, prétend que ces vers furent envoyés par Scarron h la favorite, avant sa disgrâce. Mais les termes mêmes démentent cette assertion.
tait sur un col délié et sur une poitrine aux fermes rondeurs, cette tête de déesse intelligente. Elle avait dans Tallure de Taisance, de la souplesse, de La simplicité, de la modestie avec un air de majesté (1).
Il fut intimidé devant elle et sentit que Theure sonnait enfin de connaître la vraie femme, sans arrière-pensée libertine, pour la joie de vivre dans la lumière de sa perfection. Elle s'offrit à lui, sereine apparition qui tranquillise, calme, console et apporte un baume de douceur pour les blessures de rame et du corps. Pour elle, il fut un grand enfant terrible, dont il fallait refréner les défauts et endormir, sous de lénifiantes paroles, Tangoisse du mal intérieur. Elle Taima de toute sa mansuétude que Texil avait augmentée. Pour la deuxième fois, dans l'histoire du monde, se dessina -le geste admirable de la souveraine penchée sur le poète et le caressant de son souffle inspirateur. -
Scarron, lorsqu'il écrit à Marie de Hautefort, atténue par des dévotions attendries et admiratives le style brutal de ses épîtres. Il semble craindre d'offenser cette sainte mystérieuse qui lève sur son passage des adorations et des prières. Il exagère
(1) V. le portrait donné par la Vie manuscrite de Mme de Haufort et Somaize ; Dictionnaire des Précieuses, sous le nom d'Hermione.
son respect, agenouillé devant elle, multipliant les louanges et les actes de foi.
Il la rejoignit aussi souvent que possible, dans ses châteaux ou dans son hôtel du Mans. Elle y hébergeait grande compagnie, des prêtres et des moines, des campagnards, des seigneurs et des dames. Le cocher Naillard, le laquais La Chaume, le chien Favori étaient autant de personalités sympathiques. Et quelles bonnes heures d'intimité, sous la vaste cheminée de pierre, entre l'infante D'Escars, Mlle de Chémerault, quelques autres spirituelles personnes, passées à disserter sur les faits de la littérature ou à dauber sur Tinénarrable sottise des manceaux ! Quelles bonnes confitures offertes, sur des plats d'argent, au gourmand qui en oubliait ses désagréments physiques ! Puis on commentait les événements politiques, se réjouissant des déboires que la faction suscitait au mauvais cardinal-ministre. Parfois un message de la reine mettait toute la maisonnée en liesse. Et Von parlait avec exaltation de l'avenir glorieux qui s'ouvrirait pour tous lorsqu'un énergique ami aurait débarrassé la France de son tyran à robe rouge (1).
Ainsi s'acheva, dans cette profonde douceur, le séjour de Scarron dans le Maine. Marie de Haute-
(1) Scarron : Œuvra, 1" Légende de Bourbon^ VII p. 3; Mairet, Dédicace de Sidonie ; Cousin : ilf^e de Hautefort.
fort y devait être sa dernière protectrice. Cependant TAurore (1) était environnée d'espions, La Porte dont on raillait les perpétuelles inquiétudes ne soupçonnait pas à tort Mlle de Chémerault. Délatrice infâme, cette fille charmante, envoyait chaque semaine au cardinal le compte-rendu de ses investigations dans les âmes et de ses enquêtes dans les papiers. Mais le rire de Scarron voilait le rictus de cette traîtresse trop aimée (2).
(1) Mlle de Chémerault lui donnait ce nom dans ses rapports. V. Cousin, op. cit,
(2) Scarron ne semble pas avoir connu le rôle de Mlle de Chémerault. Il l'appelle, en plusieurs endroits, « la divine Chémerault ». Plus tard nous la retrouverons auprès de lui et de sa femme sous le nom de Mme de la Bazinière et il lui marquera le même enthousiasme admiratif.
AU GRÉ DBS INFORTUNES BT DES REQUÊTES li9
Tandis que le petit chanoine s'édulcorait Tâme en la compagnie bienfaisante de Marie de Hautefort et remerciait à part soi le Cardinal de l'avoir exilée, ce même Cardinal persécutait la famille Scarron en la personne de T Apôtre; Depuis longtemps déjà les oppositions et les remontrances du Parlement excitaient sa bile. Une première fois une fournée de magistrats, parmi lesquels Beauregard, Sevin, Salo, Tibeuf-Bouville, les présidents Barillon et Gayan, avaient pris le chemin de la province. Cette leçon ne profita pas à la Compagnie. L'opposition se déclara nettement lorsque le roi, vers 1640, adressa, pour la vérification, un édit créant seize charges, nouvelles de maîtres des requêtes. Il y eut un hourvari épouvantable au milieu duquel s'éleva la voix tonitruante de l'Apôtre. Le bonhomme qui n'osait point, dans son ménage, protester contre les agissements de sa femme,
lïO SCARBON ET SON MILIEU
trouva, cette fois, amoncelées dans son cœur, les malencontreuses paroles de révolte. A lui s'unirent aussitôt les violents avides d'extérioriser leurs vieilles rancunes contre le ministre. Us savaient pourtant qu'à le mécontenter ils risquaient leurs charges et leurs existences ; mais la couronne de martyre a toujours trouvé des candidats bénévoles.
Le châtiment ne se fit pas attendre : le maître des requêtes Gamin fut embastillé ; les conseillers Scarron et Laisné partirent pour l'exil, l'unàBlois, l'autre à Ruel. L'Apôtre, tout d'abord, ne crut pas la sentence sérieuse et définitive. Cependant 1« doute et l'espoir le quittèrent lorsqu'une lettre du roi, négligeant de mentionner ses écarts de langage, motiva le châtiment d'intempérance et d'incapacité. Furieux, il lâcha sa mauvaise humeur. Puis, considérant qu'il aggraverait son cas à manifester une irritation d'ailleurs vaine, il s'humilia. Mais cette humiliation ne toucha pas le Cardinal. Quelque temps après, les charges des conseillers exilés étaient supprimées (1) et l'Apôtre, muni de sa séduisante femme, se réfugiait tout contrit auprès de son frère Urbain, religieux du prieuré de Longpont.
Scarron survint à Paris au moment même de
(1) Pool MoriUol, op. cit., pp. 29 et sn Bassompierre et Usthieu Holé ; Lettre; ~ '.let dei Roman.), p. 46.
cette disgrâce. Elle Taffecta cruellement, car il sentait, au fond du cœur, pour ce père inconsidéré et lunatique, quelque tendresse sommeillante. Il ne pensa pas tout perdu cependant, Richelieu restant accessible à la poésie. Loin de s'attarder à chercher des protections illusoires, il traça d'une plume agile un placet qu'un courtisan présenta au Cardinal. 11 fit un portrait pathétique de la détresse en laquelle l'exil plongeait son père et dont il était atteint par ricochet. Il déplora la catonnerie de cet inconscient discoureur (1) :
Quatre ou cinq fois maudite soit sa harangue Que langue fit et dont punie est langue...
O Barillon, Salo l'aîné, Bitaux, Votre parler nous cause de grands maux ; S'eussiez été toujours Harpocratiques, Point ne seraient les deux Pauls faméliques, Ni Paul majeur ne serait comme vous Loin de Paris, contraint de planter choux, Ni Paul mineur, malheureux cul-de-jatte, D'importuner le grand Porte-écarlate (2).
• La requête spirituelle et folle, exaspérée au fond de son rire, de tristesse et de souffrance, amusa le Cardinal. Scarron sentit qu'il ne fallait point se laisser oublier, cette bonne disposition
(1) Cette plainte contre la Catonnerie paternelle revient dans ses poésies tontes les fois que la misère le poigne plus particulièrement. V. entre autres, A M. Pélisson^ épitre m, VII, p. 89.
(2) Scarron : Œuvras, Requête à Mgr le cardinal duc de Richelieu, YII, p. 43,
122 SCAnnON ET SON HILIKIT
pouvant avoir des conséquences heureuses. Incontinent il rima un remerciement, se félicitant de l'attention et du sourire qu'il avait suscités. Et ces trois vers, qui eussent douloureusement retenti au cœur de Hautefort-la -Sainte, allèrent, au milieu des antres, flatter l'orgueil du Cardinal :
Quoi que l'envie ait voulu faire
Contre ton fameux miaistère
Nos lys ont toujours bien fleuri (1).
Mais cette flagornerie excusée par la misère ne lui profita pas. Richelieu- mourut avant d'avoir pu s'intéresser à son sort. Si hien que le petit chanoine s'imagina lui avoir porte malheur et fut bien près de penser qu'il avait le mauvais œil {"2).
Il habitait alors au Marais, chez son ami Busine, dans la rue de la Tisseranderie peuplée de tisserands malingreux et de merciers. Aux alentours s'agitait une foule hétéroclite de mendiants, de faux estropiés, de béquiUards échappés à la destruction de la cour des miracles (3). Ses fenêtres
(1) Scarron ; Œuores, RemtrcUmtnt à Mgr le Cardlaal, ode, VII, p. 209.
{2} L'idée d'être un porU-gaignoa était fortement enracinée en lui. V. Lettre à M. de Villareeaux. I, p, 175 ; ÉpHre à une damf - inconnue. VII, p. 140.
(S) Saurai : Antijiiit^i de Paris ; Edouard Fournier: Paris démoli, art. Lca logementt de Scarron. Scarron très souvent indique loimtae son domicile à la fin de ses poésies. V. A Mgr Varckevfque àt Toulouse; Epitre à Dealandea-Fayen.yW, pp.64,71. Dans ce» deui poésies, il se dtl log-é chez son ami Busine, énigmatique [^eraon-
donnaient sur la façade de l'hôpital Saint-Gervais ornée des statues votives de Nicolas Flamel et de sa femme. Ce vis-à-vis, plutôt ironique, ne l'engageait pas aux rêveries agréables. Aussi, tantôt en chaise, tantôt se traînant appuyé sur une canne, il désertait sa chambre, essayant, en perspective de l'avenir sombre ouvert devant lui, de se créer des patrons dans la haute société environnante. Le Marais était alors le quartier le plus gai, le plus propre et le mieux hanté de Paris. On s'y pouvait promener sans craindre la crotte que, partout ailleurs, les carrosses faisaient gicler au visage des passants. On n'avait point à s'assurer, la nuit venue, contre les embuscades de spadassins ou les prouesses de tire-laines. Mille hôtels y ouvraient leurs portails hospitaliers, donnant asile à de riches et nobles familles. Les théâtres, plusieurs fois la semaine, mettaient dans les rues une animation de carrosses, de chaises et de populaire.
La maison de Mondory, malade pour avoir trop passionnément joué la Marianne de Tristan, mais ayant conservé ses dons de causeur subtil, était
nage, demeuré înconna. Les Stances au commandeur de Soutiré, VII, p. 258, placent sa demeure derrière l'hôtel de M°* de Rohan, c'est-à-dire derrière la place Royale, chez une dame Bacot. « C'est là, dit-il, que git le misérable. » Edouard Fournier a fait de continuelles erreurs dans son article, erreurs relevées par M. â. de Boiilile : Revue det Questions historiques, Paul Scarron et Françoise d'Aubigné, 1893, 11, pp. 116 et suiv.
pour Scarron le but préféré de ses promenades (1). Et lorsqu'un besoin de rire se manifestait en lui, le visage contrefait, barbu et enfariné, la voix nasillarde de fifre de l'inimitable Jodelet l'attiraient à l'hôtel de Bourgogne où Scudéry faisait, autour des comédiennes, beaucoup de bruit pour rien.
Quelque religion lui revenait parfois. La souffrance l'induisait à demander au Seigneur une guérison que les remèdes ne lui apportaient pas. Les couvents de filles mondaines et de filles repenties pullulaient. Il voisinait avec trois églises : l'une Saint-Gervàis, grande et belle, d'ordre gothique, avec un portique moderne ; il y passait de longues heures en méditations, s'attardant à admirer les vitraux de Cousin où s'inscrivaient le martyre de Saint-Laurent et l'histoire du Paralytique (2); l'autre Saint-Jean en Grève, célèbre par le miracle de la Sainte Hostie ; la troisième eniSn au couvent des Minimes où l'indignaient les libertés profanatrices de l'assemblée. Le Scarron de ces heures résipiscentes voyait avec tristesse la maison divine servir de lieu de rendez-vous à maint galant et à mainte déflorée. Les pénombres favorisaient les étreintes ; les piliers voilaient le mou-
(1) Scarron : Œuvres^ Adieux aux Marets et à la place Royale^ VII, p. 26.
(2) Sauvai: Antiquités de Paris) Anonyme: Curiosités de Paris ^ \lik2y I, pp. 280 et suiv.
vement des mains offrant et recevant des poulets ; et c'était pendant le prêche des abbés un vacarme de chuchotements sacrilèges (1). D'ailleurs les pasteurs de ce troupeau galeux lui donnaient l'exemple de leurs mœurs dissolues. Cupides et luxurieux, ils vidaient les bourses et culbutaient les femmes sans vergogne (2).
Si bien que le petit chanoine, à philosopher sur ces choses, perdait quelquefois ses dernières illusions chrétiennes. Il doutait d'une divinité acharnée à multiplier en lui les souffrances et allait chez les courtisanes. Elles surabondaient au Marais. L'opulence de ses habitants les y conviait. Les financiers surtout, logés en de merveilleux hôtels, pourvoyaient à leur luxe. Marion de l'Orme, encore belle, régnait sur la galanterie, réunissant dans son salon les seigneurs huppés et les beaux esprits, le financier Emery, Desbarreaux, le luxurieux de Lionne, Charles de Beaubrun, de Thou, Corneille, Voiture, Benserade, Abraham Bosse. Et Cinq-Mars, enjoué, séduisant, comploteur, présidait aux divertissements de la compagnie (3).
(1) DulaUre : Histoire de Paris, 1853, IV, pp. 52 et suîv.
(2) Scarron : Œuvres, Adieux auxMarets, etc.
(3) Scarron: Œuvres^ Sonnet pour W>^^ de Gonzague^sur la mort de M. de Cinq-Mars, VII, p. 331 ; Adieux aux Marets et à la place Royale, VII, p. 26 ; Etrennes à Marion de l'Orme^ VII, p. 326. V. Tallemant: Hist. de Marion de l'Orme', kBourgeois: Deux salons parisiens au XVW siècle.
Scarron, certes, n'aspirait plus, comme au temps de son adolescence, à suborner la divine commère. Mais ses infirmités n'empêchaient point ses yeux de se réjouir au spectacle des grâces féminines triomphantes et sa . voix de se mêler aux concerts d'éloges et aux délicatesses des conversations. Marion de l'Orme au déclin jalousait un peu sa rivale Ninon de l'Enclos, dont l'hôtel, rue de s Tournelles, s'achalandait d'une clientèle aristocratique. Elles se visitaient pourtant. Scarron rencontra chez Marion la déité nouvelle.
De beauté moins parfaite, mais d'extraction meilleure, elle ajoutait à ses charmes physiques une grande distinction et un maintien digne. Sa table attirait force gens, comme sa couche. Elle avait des caprices nombreux, mais point simula tanés. Elle voulait dans sa maison du respect et de la décence. Elle chantait et jouait du luth en artiste, accompagnant ses vocalises et ses improvisatîons d'attitudes provocantes. Les dames du Marais la fréquentaient, sollicitées par sa renommée, choisissant leurs galants dans son entourage. Scarron connut chez elle, sans doute, les comtesses de Fiesque et de la Suze, tandis que ses propres amis Voiture, Sarrazin, Benserade y apportaient les commérages de Rambouillet (1),
(1) Tallemant : Hist. de Ninon ; Saint^Eyremond : Œuvres ;
Les jardins de Ninon se prolongeaient jusque Ters la place Royale. De beaux arbres formaient des allées touffues où les couples devisaient. Des bosquets favorisaient les entretiens intimes. On y installait des violons qui donnaient la symphonie aux invités lassés par trop de dépense d'esprit et préférant la solitude parfumée de fleurs à Taffluence des salons ornés de meubles sévères et de tentures opulentes.
Des jardins de Ninon, Scarron se rendait à la place Royale, grand quadrilatère environné de trente-six pavillons, au milieu duquel se dressait la statue équestre de Louis XIII. Le petit chanoine s'amusait de cette statue où l'éleveur d'oiseaux, Louis le Juste, paradait glorieusement. Le piédestal portait des inscriptions françaises et latines où Richelieu qui les avait dictées célébrait avec faste ses mérites personnels. Et les quatre façades de pavillons, d'une belle ordonnance, avec leurs entrelacements de brique et de pierre, et, au rezde-chaussée, leurs arcades basses, l'intéressaient ainsi qu'une sarabande de grosses femmes aux jambes courtes englobant dans leurs entrechats le
Bret : Mémoires sur Ninon de Lenclos ; Guyon de Sardière : Vie de Ninon de Lenclos et les Lettres de Ninon de Lenclos. Le portrait de Ninon de VBnclos, par Mignard, se trouve, on ne sait par quelle inadvertance, au musée de Bruxelles.
ET SON HtUEU
maigre et pùle roi insoucieux de leurs divertissements (1).
La place Royale était par excellence le lieu aristocratique de Paris. Chacun de ses pavillons murait une grande famille, ses hauts faits et ses scandales (2). Scarron, après avoir longtemps frétillé sur ses jambes folles parmi les arbres et les fontaines du parterre, autour de la grille qui retirait du monde le cheval et le roi de bronze, se décida à frapper aux portes. Le malade mendiant commençait ses tribulations.
A l'hôte! de Richelieu vivait encore M™* de Comballet, duchesse d'Aiguillon, femme impérieuse, brusque, entêtée, corrigeant ces défauts par quelque esprit, du sens, de la fermeté. La puissance de son oncle le cardinal de Richelieu qui, prétendait-on, l'avait cajolée, lui faisant en cachette quelques enfants, aux dépens du sire de Comballet, homme mal bâti et couperosé, lui avait facilité la fnrfnnti Pr<»cédurière et bigote, ses libéralités irocureurs et aux églises. Elle affeciculièrement les Carmélites, passant ères, le ventre à terre, dans l'église
Saint-Sulpice. La fortune n'avait pas développé sa générosité. Au contraire, une épouvantable avarice lui aliénait le monde et surtout sa domesticité. M™* du Vigean qui, par intérêt, s'était faite son intendante, sa secrétaire, sa garde-malade, bénéficiait seule de ses faiblesses. Un sentiment spécial les unissait. Elles s'écrivaient des lettres enflamniées et s'épuisaient à rénover, sous le couvert de la dévotion, les pratiques raffinées de Lesbos (1).
On témoignait peu de cordialité à Scarron dans ce milieu étrange où le vice coudoyait le fanatisme. ]yjme d'Aiguillon jouissait encore d'un grand crédit à la cour. On l'y considérait comme l'héritière de l'autorité cardinalice. Il espéraun instant qu'elle donnerait suite à sa requête demeurée sans efi'et par la mort du ministre. Il adressa une ode laudative à la pseudo-carmélite. Mais il en fut pour ses peines, sans autre avantage que des paroles. Il continua donc ses promenades aux hôtels delà place Royale.
Au prochain pavillon gîtait la duchesse de Rohan. Là, la galanterie avait ses franches repues. Le duc guerroyait à travers le monde. La duchesse, devinée « bonne dame », dès le jeune âge, par M. de Sully, son père, gagnait la quarantaine avec force
,.(1) Tallemant : Uist. de ilf"*« d'Aiguillon) Scarron: Œuvres^ A... in Elle n'est que la seconde de celles que j'ai canonisées avant leur mort etc.» I, p. 255. V, aussi : Ode à M"*" la duchesse d'Ai^ guillon, VII, p. 211. %
BCAItRON ET SOIT MILIEU
souvenirs agréables dans le passé. Elle convertit Candalle au culte de son Dieu comme à son propre culte; elle entretenait d'argent Miossens et, tous deux, profitant d'elle, la battaient. Jarzé, l'ami de Searron, moyennant finances cultivait sa maturité. Elle avait, en Normandie, un enfant secrètement venu au monde. « Cette femme, en un pays où l'adultère eust été permis, eust été une femme fort raisonnable. " Et pendant que Jarzé s'ébeudissait avec la mère, Ruvigny en contait à la fille. Poètes et prosateurs " se tuaient à chanter la vertu » de cette dernière qui, dès douze ans, s'exerçait aux !3 de la débauche. Chabot devait, plus la victime expiatoire (1),
ne récoltant là encore que des mots 'achemina vers l'bôtel de Guéraéné. Si, rano, le nez est le siège de l'âme, le Guéméné en logeait une éminente dans appendice facial. Ses boutades, sa manie, rae courte, de se barbouiller la figure i présentées à table, récréaient Searron.
lit pouilles contre lui à cause de son pour les petits garçons. Et sa femme, nt malheur, rebutait les amants. Mont- Soissons, Boutteville, de Thon qui la
lant : HUi. de M-" de Rokan ; SoBtron r Œuer. aarett et à la place Royale, VII, p. 36.
servirent, moururent tragiquement. Si bien qu'elle se rabattait sur les abbés depuis que Gondi lui en avait donné le goût (1).
Non loin de la place Royale, en plein Marais, Scarron visitait les Bléraneourt, plutôt par raison que par sympathie. Bléraneourt était le frère du duc de Tresmes, gouverneur du Maine, que le chanoine fréquenta au Mans. Avec quatre-vingt mille livres de rente, il faisait des difficultés pour payer le passage des ponts (2). Sa maison allait d'un train si misérable que Scarron, ennemi de la lésinerie et de l'austérité, la fuvait aussitôt pour chercher auprès de la comtesse du Lude et de sa gracieuse fille Françoise, « aimable comme un ange ou deux », quelque sourire et quelque politesse (3).
'Chez la comtesse de la Suze, c'était le désordre, les quolibets et les histoires salées. Elle avait épousé un homme borgne, d'une invraisemblable ivrognerie et qui emplissait sa maison de chiens et de chevaux. Elle commençait seulement ses frasques.
(1) Tallemant : Hiat. de Guéméné ; Retz : Mémoires ; Scarron : Adieux aux Maretê et à la place Boy aie ^ VU, p. 26.
(2) Tallemant : Iliêt, de Bléraneourt ; Scarron : Œuvres, Adieux aux Mareti et à la place Boyale, VII, p. 26.
(3) Tallemant : Uist, d'Avaugourt, ad notant ; Montpensicr : Mémoires ; Scarron : Adieux aux Marets et à la place Boy aie ; Stances à M»" de Lude^ VII, pp. 26, 252 ; 2« Légende de Bourbon, VII, p. 12.
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Son alcôve, plus tard, attirera une cohue d'amants et parmi les premiers précisément du Lude qui abandonnait volontiers les armées et sa femme pour traiter en places conquises les femmes de ses voisins (1).
M™® de Bassompierre vieillissait aussi dans ces parages. Elle avait pratiqué simultanément Henri IV et Bassompierre et doté ce dernier d'un bel enfant mâle. Depuis, elle portait le nom du maréchal à sa barbe sans qu'il songeât à s'en formaliser (2). De même que la comtesse de Belin, beJle-fiUe du Mécène manceau (3), et que la « belle, jeune, saine, galante, libérale, opulente » marquise de Piennes(4), elle s'apitoyait sur les malheurs de Scarron.
M"*® de Maugiron, M"^® de Choisy, vieille fée « à l'esprit vert, au corps moisi », M°*® de Bois- Dauphin, M. et M"® de Gourné, la marquise de
(1) Scarron : Œuvres ^ Adieux aux Marets et à la place Royale, VII, p. 26 ; Tallemant : Hist. de ilf"* de la Suze, Nous sommes perplexe sur l'identité de cette M"" de la Suze citée par Scarron. Henriette de Goligny n'était point encore comtesse de la Suze en 1643.
(2) Scarron : Œuvres, Adieux aux Marets et à la place Royale^ VII, p. 26 ; V. aussi, dans le Recueil de quelques vers burlesques ^ Quinet, 1643 : Etrennes h M*^* de Bassompierre. 11 lui adresse une porcelaine de Chine. Tallemant : Hist^ de Bassompierre.
(3) Scarron: Œuvres, Adieux aux Marets et à la place Royale; VII, p. 26 ; Etrennes à il/"** de Belin.
(4) Scarron ; Œuvres, Adieux aux Marets et à la place Royale, VII, p. 26.
Guinault, Villequier, capitaine des gardes du corps, Courcy, La Mesnardière complétaient les relations du petit chanoine voyageur (1).
Mais Tamitié de Sarrazin était de toutes la plus souhaitée. Venu de Caen en sabots, ce mauvais poète devait sa fortune à la rousse demoiselle Paulet. Elle l'introduisit dans le monde et Fy fit estimer ayant pour recommander ses protégés l'éloquence de sa beauté. Sarrazin avait épousé une vieille folle, M™® du Pile, dont il dédaignait les charmes surannés. Il hâblait sur toutes choses et principalement sur cette femme qui offrait de payer l'amour conjugal. Il égayait Scarron lui rapportant, dans sa chambre, les anecdotes de la ville. Mais ses visites étaient rares et souvent le malade se plaignait d'avoir à les solliciter (2).
Bientôt d'ailleurs Scarron se désintéressa des visiteurs et des visites. Le mal latent le ressaisit avec une acuité terrible, s'imposant seul désormais à ses préoccupations. Ne sachant plus à quel saint se vouer, il allait un matin, aidé de son bâton, à la messe de Saint-Jean-en-Grève lorsqu'il croisa, par hasard, le médecin La' Mesnardière. Il lui
(1) Scarron: CÉut^res, Adieux aux Mareta et à la place Roy aie j Vn, p. 26.
(2) Tallemant : Hisl^ de Sarrazin ; Scarron : Œupres, Adieux aux Marets...,Ylly p. 26 ; Epitfe à M. Sarrazin, VII, p. 160 en vers trisyllabiques.
était sympathique à cause de leur rencontre au pays fortuné du Maine et parmi les réjouissances du cliàteau de Sablé. Il lui rappelait les jours où, valide de tous ses membres, il participait auS ballets et courait les hôtelleries. Ils causèrent. La Mesnarilii-re s'inquiéta de le trouver si amaigri, le corps déformé, infirme déjà. Il lui proposa de tâter d'un breuvage qu'il confectionnerait le soir même et lui enverrait le lendemain. C'était inoffonsif et cela provoquerait en lui une heureuse révolution. En deux jours, il se trouverait soulagé, gaillard, susceptible de reprendre son ancienne existence.
Scarron s'enthousiasma. Il ne pouvait douter d'un homme en qui Richelieu avait autrefois placé sa confiance et que Gaston d'Orléans tenait en grande estime. Il ne supposa pas un instant que l'auteur du Traité de la Mélancolie, de la Poétique et de plusieurs autressavants ouvrages fût, en médecine, un lamentable praticien. Pourtant La Mesnardièrc négligeait depuis longtemps les sciences pour les -lettres, «s'appliquant à étaler de belles paroles "(i) plulôt qu'à ausculter les malades. Les médecins de l'époque d'ailleurs, se référant encore aux prescriptions d'Hippocrate, remédiaient au\ affections
AU GRÉ DEfl INFORTUNES ET DES REQUETES 135
les plus graves parla saignée et la purge, panacées universelles. A pari cela, ils occupaient leurs loisirs aux querelles de la Faculté ou à la destruction radicale de leurs ennemis naturels les apothicaires (1). Ces pédants sanguinaires, comme les appelait Gui de la Brosse, se servaient de potions extraordinaires -^ le sirop de roses pâles notamment ^- pour décharger les organes de leurs patients de toutes incommodités (2).
On ne sait de quelle infernale mixture fut composé le breuvage que La Mesnardière expédia au confiant Scarron ; toujours est-il qu'après Favoir absorbé, le mal se déchaîna en tempête. Ce fut une effroyable crise morale autant que physique. Le petit chanoine assista, impuissant et pleurant, au recroquevillement de ses nerfs, à la lente ossifica^ tion de ses jointures, au graduel dessèchement de ses chairs. Désespéré, voulant lutter contre Tennemi tenace, invisible et cruel qui le lancinait, il courut vers toutes les médications. Les différents quartiers parisiens virent passer son brancard gémissant. Les remèdes de bonnes femmes attirèrent sa crédulité. Et enfin, des personnes de son entourage, émues de tant de tortures, lui parleront des eaux thermales de Bourbon-l'Archambault qui
(1) Gui Patin : lettres, édit. RevaiUé-Parise, Paris, 1846. V. Lettres adressées à Belin père et fils, médecins à Troyes.
(2) Gui Patin : Leitres, ibid.
BCAHRON BT S
miraculisaient et dont cent personnes estropiées étaient revenues en parfaite santé (1).
La vue de ses membres contrefaits ne lui permettait guère d'entretenir quelque certitude de guérison. Néanmoins il tenta encore cette chance. Il se fit porter à l'hôtellerie des coches et installer aussi confortablement que possible dans la guimbarde en partance (2). Le voyage fut une dure épreuve, parmi des indifférents maladroits et brutaux, au long des chemins boueux, avec la menace perpétuelle d'un renversement (3). Mais enfin on arriva sans encombre à la petite ville située dans la plus agréable des vallées et dominée par les tours géantes d'un vieux chAteau.
Scarron descendit à l'hôtellerie de l'Image St- Jacques élevée en face des bains (4). Religieux, hommes et femmes, avaient leurs bains respectifs
(1) Bien entendu nous ne croyons pus un mot de cette légende. On n'a pas vu encore une mixture quelconque avoir ces conséquences dans l'organisme humain. Pourtont plusieurs écrivains contemporains s'accordent sur l'acte de La Mesnardière. V. Tallemant : HUl. da PeUt Scarroa ; Anonyme (Girault) : Vie dt Coatar et In .fote anonyme publiée par M. Morillot, op. cit.' App. I, p. 403.
(2) Nous supposons, bien que rien ne le prouve, que Écarron
mplit
(3) Mme de Sévigné: LHlres. Les impressions de la diarmanl épistoliére pendant son Toyage à Bourbon et durant le séjo( qu'elle y fit nous aidèrent à fiiter celles de Scarron.
(i) Scarron: CEuPrts,'i- Lègetidt de Bourbon, VII, p. 12.
distingués extérieurement par trois arcades (1). 11 ^ avait également le bain des pauvres et le bain public. Ce dernier, à ciel ouvert, recelait des cases spéciales pour loger les vêtements. Sur une plateforme garnissant l'un des côtés s'ouvraient trois puits contigus : on y prenait Teau potable (2).
On n'allait à Bourbon l'Archambault que durant la saison clémente. La population en était aimable, les vivres abondants. Les habitations confortables s'entouraient de jardins fleuris (3). Scarron, dès l'abord, se trouva être le Malade majeur. La plupart des gens de bonne compagnie qui fréquentaient la station se plaignaient de vapeurs, mal à la mode dont on se parait comme d'une romanesque mélancolie. En réalité beaucoup plus de valides que d'invalides venaient chercher là des distractions estivales (4). Le jeu, les promenades au long de la Burge, les conversations, les comédies coupaient agréablement le régime.
L'eau, d'ailleurs, était excellente. « Douce et fondante » (5), elle gonflait le premier jour, puis
(1) Allier et Dufour: L'Ancien Bourbonnais, %. II, Voi/ âge pittoresque, pp. 191-213.
(2) Auberi : Les bains de Bourbon-Laney et de Bourbon^l'Archambault, Paris, 1604.
(3) Auberi: op. cit.
(4) Scarron: Œuvres, Légendes du Bourbon, VII, pp. 3, 12.
(5) M™* de Sévigné : Lettres] Périer: Bourbon VArchambaultsous Louis XIV, Paris, 1873.
138 SCAHIION ET SON HILIEU
elle ragaillardissait et on la rendait de tous les côtés (1). Les plus mal partagés de la nature ajoutaicntà ce breuvage iDoiïeiisifles bains balsamiques et bouillants. Ils suscitaient des sueurs abondantes et des fatigues dont on se relevait dispos et plein d'entrain.
La douleur physique énergiquement traitée par son médecin Guénault (2), Scarron songeait à se distraire. Les curiosités affluaient dans ce bourg perdu. D'abord s'offraient au visiteur les ruines des bains romains qu'un indigène avait utilisées à son profit. C'étaient les deux côtés d'un édifice bâti en grès dur où subsistaient des moulures, des fenêtres, quelques corniches et colonnes. On rafistola ce reliquat du passé et ménagea des logements pour les baigneurs. Diverses auti-es ruines, disséminées au milieu des bâtisses modernes, indiquaient que Bourbon-l'Arcbambault avait été une importante station romaine (3).
Mais Scarron avait trop dédaigné dans son cadre naturel la splendeur architecturale des Césars pour l'admirer en ce lieu. Ses regards embras-
rti, 2- Légende de Bourbon. VII, p. 12. Nous ;>ai-t des caa, une synthèse des deux Légende». lUr, op. cit. ; Oubolsaon-AubenB} : Voyage à ait (1646), publié à l'appendice de l'ouvrage de GroSBoreiltc ; Le Ckéleau de Bourbon-i'Ar-
saient plus volontiers le pays admirable couronné de coteaux boisés derrière lesquels se perdaient les eaux de la Burge et celles de la source thermale, Peu de monuments dans la ville : l'église Saint- Georges, sévère et lourde, de style roman; le prieuré des filles Saint-Benoît; quelques ermitages et couvents (1). Mais il visitait fréquemment le Château et la Sainte-Chapelle, l'un contenant Tautre, venus du moyen âge avec leur farouche opacité et leur art délicat.
D'un côté, érigé sur un rocher escarpé où s'ouvraient le pont-levis et le fossé, de l'autre sur un coteau planté de vignes et de broussailles où fourmillaient les couleuvres, le Château montrait aux voyageurs son flanc crevé par la justice du roi après la félonie du connétable de Bourbon. Tours rondes, tours carrées, au nombre de dix-huit, commandées par la terrible Quiquengrogne et l'énorme Amirale,murs crénelés, remparts de granit, glacis, herses de fer, tels étaient en face du petit Scarron, les débris formidables de cette forteresse (2). On y entrait, entre deux tours, par une porte monumentale. Une voûte humide conduisait sur les remparts, puis aux deux chapelles, l'une plus an-
(1) Aubery, op. cit, ; Dubuisson^-Aubenay, op. cit.
(2) Barbier de Montault : Le château de Bourbon-l'Archambault; Gelis-Didot et Groisoreille, op. citt ; Dubuisson-Aubenay, op. cit.
cienneque l'autre (4). Alentour quelques logements ruinés, sauf ceux occupés par les dix chanoines desservants (2).
En ces deux chapelles, Scarron dut passer une partie du temps qu'il n'employait pas à gémir sur son grabat. L'ancienne possédait toute la beauté des pures époques gothiques, ceinturée, à hauteur des fenêtres ogivales, d'un rinceau de feuilles de vigne et de raisins sculptés ; soutenue par des contreforts terminés en clochetons ; ornée de gargouilles difformes ; pointant vers le ciel une flèche ajourée en dentelles (3). Sur l'autel intérieur, encadré par un vitrail armorié, rêvait une Vierge de marbre blanc, tenant sur sesgenoux l'enfant Jésus. Le front couronné de lis, un voile couvrant ses épaules, elle s'irradiait du feu de mille pierreries et s'auréolait, selon lalégende, certains jours d'été, d'un miraculeux rayon fluant des verrières. A droite et à gauche, la contemplant, les statues en pierre colorée de Saint-Paul et Saint-Jean (4).
Accolée à l'ancienne chapelle, une autre, plus moderne, sollicitait l'attention. Dès l'entrée, Adam et Eve nus, attendaient les pèlerins. Sous les voûtes conduisant au chœur, on apercevait les
(1) Allier et Dufour, op. cit,
(2) Dubuisson-Aubenay, op, cit.
(3) Allier et Dufour, op. cit.
(4) Dubuisson-Aubenay; Aubery; Allier et Dufour, op. cit.
statues de Saint Louis couyert du manteau royal fleurdelysé, de Jean II de Bourbon en habit ducal, Tordre de Saint Michel au col, de sa femme, Jeanne de France, fille de Charles VIL Ensuite c'était, dans le clair-obscur, Fenchantement des ors pâles et des bois ciselés. Entre des petits fûts cannelés s'ouvraient des vitraux aux colorations vives reproduisant les scènes de TEcriture. Derrière Tautel, une verrière rosacée, traversée d'un grand crucifix peint, offrait les images agenouillées du duc Pierre de Bourbon et d'Anne de France, fille dé Louis XL L'autel, soutenu par trois colonnes de bronze doré, fondait sa splendeur dans celle d'une riche étoffe brodée d'or. Les stalles, le pupitre, la chaire, fouillés d'inimitables figurations pieuses, dormaient dans leur beauté centenaire. Les douze Apôtres, logés Sans les niches des piliers, tenaient conseil autour du chœur. Sous les orgues, à gauche, un vestibule de maçonnerie contenait les cornes géantes des animaux qui charroyèrent les pierres de la chapelle. Et sur tous les objets, dans tous les replis du bois, de la pierre et du marbre, la floraison ingénue des lys royaux (1). Les pèlerins descendaient, après la visite des deux chapelles, dans une profonde crypte éclairée par de petites lampes d'argent fixées à des verges
(1) Dubuisson-Aubenay ; Auberi ; Allier et Dufour, op, cit.
de fer. Des peintures fastueuses, dont un pathétique Ecce HomOj revêtaient les murs. Un autel dressé parmi la magnificence des statues et des draperies, celait une niche close par des ferrures précieuses. Dans cette niche un reliquaire cruciforme, contexturé d'or, de saphirs et de perles, élevé sur un calvaire de vermeil, abritait un morceau de la vraie Croix et un fragment de la couronne d'épines (1).
Avec componction et le désir intérieur que le Bois sacré achevât la guérison commencée par les eaux thermales, les baigneurs affluaient dans la crypte, Scarron plus malade à lui seul que la collectivité, y fit certainement des stations recueillies. Les chanoines ses confrères lui apprirent les légendes entretenues par les générations. Il sut que Tépine, arrosée par le sang divin, fleurissait chaque année sous les caresses du soleil printanier et que le reliquaire d'or tenta fréquemment la convoitise des larrons. Ils s'en emparèrent une première fois. Mais leurs chevaux, chargés de ce butin sacrilège, refusèrent de marcher. Des pillards mieux avisés se servirent de leurs bras, pensant n'en être point trahis. Mais, arrivés à la claire prairie que traverse la Burge, le poids du reliquaire augmenta tellement qu'ils ne le purent sou-
(1) Pubuifson-Aubenay; Aubery; Allier et Dufour, op, cii.
tenir. Des faucheurs, à Faube, le lendemain, le trouvèrent et se hâtèrent de prévenir le chapitre. En grande pompe on le vint chercher et on le replaça dans la niche. Et, à l'endroit où la croix avait été jetée, le sol brûlé ne produisit plus d'herbes ni de fleurs (1).
Malgré sa régularité à boire l'eau guérisseuse sortie des entrailles de la terre et à plonger ses membres atrophiés dans les baignoires de granit; malgré sa ferveur à invoquer la miséricorde divine, soit à l'église Saint-Georges, soit dans la crypte de la Sainte-Chapelle, Scarron, durant ses deux voyages à Bourbon, ne constata pas de mieux sensible. 11 eut besoin de toute sa philosophie pour conserver la force de vivre au milieu de ses tourments et de se réjouir dans l'affectueuse compagnie de ses contemporains malades. Mais il n'était pas de ces gens qui jettent le manche après la cognée. Même infirme, même privé de bien-être matériel, il voulut persévérer dans le sourire et la raillerie, vaincre le mal par sa patience à l'endurer.
S'il ne put, au long de la Burge, se mêler aux promeneurs nombreux qui entreprenaient mainte amourette, du moins fréquenta-t-il le bal. A suivre les beaux jeunes gens et les sveltes jeunes filles, dan-
(1) Allier et Dufour, op. cH.
sant les courantes et fusionnant leurs grâces, il se rappelait le temps où, « portant les chapeaux de belles formes et les jambes chargées de canons n, il serrait déraisonnablement les tailles et murmuraitdes madrigaux. Ladanse n'était plus désormais pour lui qu'un plaisir des yeux.
Les visites et les conversations complétèrent ses
divertissements de malade. Quelques manceaux,
connus autrefois, le fêtèrent : le gros marquis
d'Avaugourt, frère de M™" de Montbazon, homme
bizarre, processif, poltron et jaloux en instance de
mariage avec la charmante demoiselle du Lude (1);
le iftune dft Viissé, riche, turbulent etbamboeheur.
toujours pleine de sollicitude de
fort l'introduisit auprès du comte de
a beau-frère le comte de Saint-Ai-
r famille. Des maréchaux blessés,
le comte de Rantzau, revenu du
rec une horrible plaie, consentirent
on esprit cet avorton pacifique. Le
e Monteclère l'hébergea. Bautru,
; ia dodue M™* Bouvillon, la Feuii-
nt l'Archer, quelques dames l'en-
bilité, jusqu'à cette pauvre M"* de
Ribaudon dont les amours avec Gaston d'Orléans furent chantés en couplets drolatiques :
La Ribaudon, quand Monsieur te regarde Père, frère, mari tout le monde est en garde (1).
On pense bien que, parmi les distractions, la comédie ne fut pas oubliée. Les troupes de comédiens nomades hantaient surtout les lieux de réunion de la haute société, seule susceptible de largesses. Bourbon-VArchambault se trouvait donc naturellement sur le chemin de leurs pérégrinations. Malades, les seigneurs appréciaient doublement la bonne fortune d'entendre les dernières créations théâtrales et passaient sur l'insuffisance de l'interprétation. Pendant le séjour de Scarron une de ces troupes dépenaillées se présenta *dans la cité. Le duc de Longueville, petit homme souriant et libéral, ami de notre chanoine, vêtit, nourrit et payâtes différents personnages de cette troupe afin qu'ils ofirissent aux baigneurs quelques heures d'illusion (2).
Et Scarron, ainsi choyé par les hôtes de la station revint passer l'hiver à Paris. Il fit le voyage en compagnie de M"® de Clisson, fille de la comtesse de Vertus et sœur de la belle Montbazon, pau-
(1) Tallemant : Hisi. de Gaston d'Orléans. Pour tous ces personnages : Scarron: Œuvres, i'e Légende de Bourbon, VII, p. 3.
(2) Scarron : CÊuvres, i" Légende de Bourbon. Il avait connu le duc de Long^eyille au château de Bonne table, chez la comtesse de Sois son s.
SCARnON £T SON MILIEU
vrette maltraitée par l'une el déshonorée par l'autre (1).
Quand il retourna à Bourbon, au printemps suivant, la ■ville était mise à sac par le joyeux Gaston d'Orléans, souffrant de la goutte, flanqué de son médecin Brunier, de son chirurgien CoUart, de son apothicaire Souhart, de son confesseur le père Bourgoin, du sournois abbé de la Rivière, son émissaire politique, de l'aumonier d'Alesmes, figure laide et antipathique, de Coulas, secrétaire des commandements, de l'intendant Le tiras et du suisse La Forest (2).
Le frère de Louis XllI a laissé dans l'histoire le souvenir d'un écervelé capable de toutes les trahisons. Le mot de son médecin Brunier qui l'initiait au jjardin des Plantes, à la culture des simples : (1 Monsieur, les aliziers font les alizés et les sottisiers font les sottises », lui est admirablement applicable. 11 s'assimila avec ardeur cet esprit de turbulence comploteuse que la reine Anne d'Autriche apportait de ses lointaines hérédités (3). Et il déchiffra tous les mystères de la débauche multiforme (4).
" idt de Boar&on.
1 dOrlian:
Présente sous les
Scarron l'avait peut-être connu dans le passé, alors qu'abbé polisson il courait les académies. Gaston avait formé la sienne. Elle dura peu, Le Boulay-Brulart, trésorier de cette compagnie, ayant volé l'argent affecté à sa fondation (1). Cette connaissance ancienne lui procura certainement l'honneur de plusieurs visites de l'auguste malade et lui facilita les relations avec les gentilshommes de sa suite. Ces gentilshommes de sac et de corde appartenaient par tous les liens possibles à la dissipation et servaient celle de leur maître. Le comte d'Aubijoux, Montaigu-Feuillade le rousseau, du Hailly, capitaine des gardes, le comte de Brion, entremetteur ordinaire auprès de la Louyson-Roger, le corse d'Ornano, fils du maréchal, cet hurluberlu amoureux de la Vierge, et en quête d'elle parmi toutes les Maries chancelantes de son temps, Valon, joueur impertinent, Blot, ivrogne et poète, faiseur d'impromptus, le baron de Verderonne, Maulevrier, cent autres dont les mémoires n'ont point retenu les actions accompagnaient dans ses aventures Gaston d'Orléans et lui prêtaient main-forte lorsque la comédie se transformait en tragédie. Deux hommes surtout, dans cette troupe, interressaient Scarron, le normand Patrix et l'imposteur
ché Glérante et ,les mémoires du temps, ceux même de W^' de Montpensiep, safillé, témoignent de ses mœurs relâchées.
(1) Tûllemant : Hist. de Gaston d'Orléans.
Sauvage dont les drôleries triomphaient des plus revêches gravités. Sauvage s'habillait en charlatan du Pont-Neuf et débitait les boniments avec une volubilité et une vérité extraordinaires. Il fit, un temps, concurrence à Renaudot, envoyant de Bruxelles des gazettes bouffonnes qui trouvaient une clientèle considérable. En lui était un constant besoin de mystifier. Il fut, avec Dulot et Neufgermain, le fou le plus extravagant parmi cette assemblée de fous qui constituait la cour de Monseigneur Gaston d'Orléans, frère du roi (1). On l'imagine, l'ennui ne fut pas maître de Bourbon-l'Archambault tant que la bande gallefretière y séjourna. Elle y mit de l'animation, fomentant la comédie, le bal, l'ivrognerie et l'amour. Mais Scarron ne pouvait la suivre dans ses équipées. Il goûta des joies plus sages sinon plus sévères. Par le comte d'Avaugourt, il eut, dan^ la maison de la Châtre, une hospitalité large, mangeant « comme un loup » et buvant comme un templier. M™* de Lesdiguières et sa fille ; la maréchale de Schomberg et son fils qui, plus tard, épousera Marie de Hautefort ; M™° de Contade qui gratifia de ses faveurs Corneille vieilli pour passer avec lui à la postérité ; M. et M"® de Fanfraiche
(1) Voir pour tous ces personnages : Scarron : CEucres, 2* Légende de Bourbon; Tallemant : Hist, de Gaston d'Orléans et de Sauvage l Montpensier : Mémoires»
soignèrent^ logèrent le petit chanoine, émerveillés de voir la plaisanterie éclore dans ce corps rabougri. Scarron n'avait plus, en effet, de valide que la langue. C'est elle qui, pendant dix-huit ans encore, va le faire vivre et triompher de « Timpécuniosité » (1).
Il regagna le Marais plus malade que jamais. Les eaux de Bourbon, efficaces sur Gaston d'Orléans (2), n'avaient eu sur lui que le pouvoir d'activer la digestion des repas dont le gorgeaient ses amis de rencontre. Les frais occasionnés par ses déplacements le plongeaient dans une quasi-misère. Malgré cela, son premier soin, rentrant à Paris, fut de chercher une médication susceptible d'améliorer son état. Après s'être moqué des opérateurs et des médecins spagiriques, il voulut essayer de leurs traitements, comptant toujours qu'un miracle lui rendrait la souplesse évanouie. Les bains de tripes avaient la réputation de chasser les paralysies. Un charlatan, à l'hôpital de la Charité, les préparait selon des procédés infaillibles.
Vêtu de son habit de malade, le justaucorps noir doublé de fourrure, les pieds chaussés de pantoufles, le chef coiffé d'un bonnet rouge, comme
(1) Scarron: ŒuureSj 2* Légende de Bourbon.
(2) Allier et Dufour, op. cit., Gaston d'Orléans guéri de la goutte entreprit, par reconnaissance, de canaliser les eaux de la BtatioD thermale.
i50 SGÂRRON ET SON MILIEU
les exotiques de la Foire, il abandonna le Marais pour se loger au fond du faubourg Saint-Germain, rue des Saints-Pères, à quelques pas de la Charité (1). Les tripes venaient de l'Apport, près du Grand- Châtelet où étaient établies les tueries et les écorcheries. On les i»anipulait dans les échaudoirs du voisinage. Elles traversaient ensuite la Seine, dans les bassins de cuivre des tripières ou dans les baquets des charlatans. Puis elles avaient leurs destinations particulières.
Scarron maîtrisa sa répugnance et se plongea dans « le tripottage ». Mais une nouvelle déconvenue l'attendait. Bains de tripes, d'olives, de marc et de fumier dont beaucoup racontaient les surprenantes bienfaisances ne guérissaient en réalité que les malades de l'esprit. Les vrais malades du corps en sortaient avec les mêmes infirmités et le regret de s'être astreints à ces dégoûtantes pratiques.
Scarron cependant demeura quelque temps dans le morne quartier Saint-Germain, mal bâti et sordide, avec des ornières où s'engluaient les attelages. Il apprit alors la disgrâce de Ninon de l'Enclos que la maréchale de Grammont et M™* de Vendôme avaient fait enfermer aux Madelonnettes par ordre
(1) Scarron : Œuvres ^ Epitre à Sarrazin, VII, p. 77 ; V. aussi : Le chemin du Marais au faubourg Saint-Germain, VII, p. 232,
AU GRB DES INFORTUNES ET DES REQUETES 15i
de la reine-mère. On Taccusaît de pervertir la jeunesse de la Cour. La jolie fille entra au couvent certaine d'y faire courte pénitence. Sa claustration provoqua, en effet, une révolte. Les galants se concertèrent pour investir la geôle et délivrer la prisonnière. On fut obligé d'envoyer, chaque nuit, les patrouilles du guet surveiller les murs. Et, à la fin, le scandale devint tel qu'il fallut, sans repentir préalable, élargir cette nonne aux yeux de feu, On lui prescrivit une autre retraite et Lagny, lieu d'exil momentané, fut le but de mille voyages amoureux (1).
Solitaire et triste, oublié de ses amis, Scarron reprochait surtout à Sarrazin de le laisser sans nouvelles. Il eût voulu apprendre par lui les commérages du monde. Il le savait très répandu parmi la noblesse du Marais. Mais Sarrazin cherchait fortune, n'ayant ni sou ni maille comme la plupart des auteurs. Il se souciait peu du cul-de-jatte perdu dans les marécages du faubourg.
... Mais espérer qu'un Sarrazin Normant
De ses amis garde quelque mémoire^
En bois brûlé c'est chercher vache noire.
Un jour, chez moi, je m'en souviens très bien,
Tu me jurois et ne me jurois rien
Tu me jurois, et c'étoit piperie,
(1) Tallemant : Hhi, de Ninon de l'Enclos; Scarron: CEuvres^ Epître à Sarrazin^ VII, p. 77.