LJ-V.
Que ma personne étoit de toi chérie :
Je te jurois, et c'étoit vérité, Qu'à te chérir je me sentois porté.
Nous nous disions ainsi chose semblable, Toi mensonger et moi très véritable (1).
Entre temps, Scarron s'était employé à obtenir la grâce de TApôtre qui moisissait en exil, à Loches. Richelieu mort, le roi seul pouvait réhabiliter les conseillers révoltés qui, tous, avaient fait leur soumission. Louis XIII, affranchi de la tutelle cardinalice, se laissait volontiers toucher par les requêtes de ses sujets. Scarron s'exprimait ainsi :
Je suis depuis quatre ans atteint d'un mal hideux
Qui tache de m'abattre ; J'en pleure comme un veau, quelquefois comme deux,
Quelquefois comme quatre*
Le placet continuait sur ce ton, développant le thème de la malechance et de la misère. Puis il s'élevait à l'émotion et à l'éloquence, faisant appel au caractère du monarque que son surnom de Juste dévouait à l'infortune :
De toutes vos vertus, si Votre Majesté
M'en voulait donner une, Celle que je requiers. Sire, c'est charité (2).
L'intercession burlesque du pitoyable malade inclina Louis XIII à la clémence. Quelques jours
(1) Scarron : Œuvres, Epître h Sarrazin, VII, p. 77.
(2) Scarron : Œuvres^ Requête au roi, VII, p, 45.
avant sa mort, il signa l'arrêt de réhabilitation de tous les conseillers exilés (1). Mais, par un inconcevable concours de circonstances, TApôtre qui se conduisait toujours à rencontre des hommes ordinaires, fatigué d'attendre une grâce problématique, excédé des reproches de sa femme, regrettant amèrement de laisser inutilisées les ressources de sa faconde, partit pour le monde bienheureux que son patron Saint-Paul promettait aux païens d'Ephèse et de Thessalonique (2).
Scarron perdant ainsi les bénéfices du rétablissement de son père dans les dignités parlementaires, pensa cependant retirer quelques avantages d'une mort à ce point malencontreuse. L'Apôtre, en effet, possédait vingt mille livres de rente et les enfants de sa première femme devaient vraisembablement hériter de leur part. Mais ils comptaient sans leur exécrable belle-mère à qui, dans des temps de gêne, ils avaient fait donation entre-vifs de cette part d'héritage, moyennant le versement d'une rente annuelle. On ne sait, au juste, si la rente demeura impayée ou si, revenant sur leurs intentions, les enfants du premier lit sollicitèrent l'annulation de la donation (3). Toujours est-il
(1) Mathieu Mole : Mémoires.
(2) n mourut dans sa propriété des Fougerets, sise entre Tours et Amboise. V. Scarron : Œuvres^ A la Reine mère, VII, p. 50.
(3) Scarron, à maintes reprises raille amèrement ses sottes lar-
qu'un grand débat procédurier s'engagea. Scarron soutint son intérêt et celui de ses sœurs, Anne et Françoise, avec une ténacité et une énergie jamais lasses. La haine qu'il entretenait contre sa bellemère, Françoise de Plaix, persécutrice de sa Jeunesse, l'empêcha sans doute de transiger. Il voulait à tout prix faire rendre gorge à cette usurière qui, non contente de lui avoir volé l'intimité familiale, essayait en outre de lui soustraire sa fortune. Mais cette dernière tenait les écus et les utilisait au triomphe de sa mauvaise cause (1).
Son procédé fut des plus habiles. 11 consista à susciter toutes les roueries de la procédure, à --^sser et à épuiser par des retards continuels la patience et les ressources de Scarron et de ses sœurs. Les placets du poète supplient tous les puissants des juridictions compétentes de s'entremettre afin de donner à cet effroyable procès iine conclusion rapide et favorable. Souffrirez- vous, écrit-il :
... qu'une donzeUe Et qu'un procureur digne d'eUe, Tous deux vrais diables en procès, Se disent maîtres du succès
gesses et met en garde ses anns contre les donations entre-vifs. V. EpitreàM. Foureau ; Epître chagrine à M, Bosteau, \ll, pp. 107, 181, et quelques vers du Virgile travesti que nous ne pouvons citer
(1) Scarron : Œuffres, Factuttiy ou Requête^ ou tout c& qu'il vqu9 plaira.,. I, p. 123,
D'une affaire que l'avarice, Et la chicane, et l'artifica Font durer depuis si longtemps Malgré les juges et leurs dents (1).
Après force actes de procureurs, belles plaidoiries, la Chambre des requêtes, approuvant les raisons du petit chanoine, invita Françoise de Plaix à rembourser la moitié de Théritage en litige. Cette sentence la bouleversa tellement qu'il ne serait pas téméraire de lui attribuer sa mort. Elle alla rejoindre l'Apôtre sur des rivages meilleurs et Scarron se chargea de la recommander au ciel et à la terre, par une épitaphe mémorable :
Ci-gît qui se plut à prendre Et qui Tavait si bien appris, Qu'elle aima mieux mourir que rendre Un lavement qu'elle avait pris (2).
Il crut, après cette mort, le procès définitivement terminé. Mais Françoise de Plaix, « la femme la plus plaidoyante du monde », laissait une lignée digne de lui survivre. Son gendre, Robin de Sigogne, mari de Madeleine Scarron, avant que la Grand'Chambre confirmât le jugement de la Chambre des requêtes, lança dans l'afiaire un certain huguenot Pasquier, homme énigmatique dont l'existence ne fut jamais établie et qu'il prétendait
(1) Scarron: CEut^res, Recommandation à M. du Laurent, VIT, p. 67.
(2) Scarron: C^uvrea^ Epitaphe, VIT, p. 349,
être son créancier (1). De la Chambre des requêtes le procès passa à la Chambre de l'Edit. Puis, ce furent des atermoiements interminables suscités par la minorité de Nicolas Scarron, troisième enfant de Françoise de Plaix.
Enragé par la friponnerie de ses adversaires et TindifTérence des juges, Scarron publia alors son Factum, ou Requête, ou tout ce qu'il vous plaira pour Paul Scarron, doyen des malades de France, etc. Toute la famille y était portraiturée avec ses ridicules et ses tares. Une verve extraordinaire animait cette fresque procédurière où la Justice jouait son rôle tatillon. Ainsi, produisant l'affaire au grand jour et y intéressant le public, il espérait accélérer le débat (2). Mais il commit une
(1) Scarron: CEuvres, Factum^ I, p. 121. Voici les raisons que Sigogne faisait valoir, selon Scarron, pour disputer aux enfants du premier lit leurs droits à l'héritage : « La première est, qu'il a ouï dire à un bon religieux, grand ami du confesseur de la nièce d'une blanchisseuse, qui était sœur de la femme de chambre de la première femme du bonhomme Scarron, son beau-père : qu'étant à l'extrémité de sa vie, elle avait demandé pardon à son mari de ne lui avoir point apporté de bien; que ceûe femme de chambre l'avoit dit à cette blanchisseuse, cette blanchisseuse à la nièce, cette nièce à son confesseur, ce confesseur à ce bon religieux et ce bon religieux qui n'auroit pas voulu mentir, au sieur Sigoigne. »
(2) Scarron : Œuvres ^ Factum^ I, p. 123 : Je laisse à juger à MM. du Conseil, disait-il, si Paul Scarron, malade depuis onze ans et encore plus pauvre que malade, est en état d'aller plaider à Castres, lui à qui une seule visite qu'il a faite depuis peu chez M. le Chancelier a causé un grand mal dans le dos, et lui a fait dire plus de deux mille hélat^ plus de deax cents je renie ma vie et autant de maudit toit le procès^
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grave faute, s'aliénant d'un coup la bienveillance du Palais. Pour en pallier TefiFet désastreux, il implora le président de Bellièvre, ancien ami de l'Apôtre :
Souifrirez-vous qu'un misérable Et mes sœurs qui le sont aussi Plaident toute leur vie ainsi ? (1)
Cette prière demeura lettre morte. Quatre procureurs combattaient le sien. Les juges subissaient une pression redoutable parce qu'obscure. Les papiers dormaient des années entières dans des dossiers complaisants. On tablait sur la mort du cul-de-jatte qu'une crise emporterait dans un délai prochain. Et comme il persistait à vivre en dépit de tout tracas, Madeleine Scarron déclarait son intention de manger sa chemise plutôt que de renoncer à la chicane. A quoi Scarron, très renseigné, répondait par des épigrammes :
Grand nez digne d'un camouflet, Belle au poil de couleur d'Orange, Mâchoire à recevoir soufflet, Portrait de quelque mauvais ange, Face large d'un pied de Roi, Gros yeux à la prunelle grise, Tu veux donc plaider contre moi Jusques à manger ta chemise ?
(1) Scarron : Œuvres^ Requête h M, le Président de Bellièvre, VII, p. 47.
Ha! Si tu gardes ton serment, Soit que je gagne ou que je perde, Que j'aurai de contentement A te voir mai^ger tant de merde !... (1)
Après neuf ans d'ennuis de toutes sortes, de haines décuplées, de calomnies répandues, les juges rédigèrent un arrêt qui remettait les choses dans leur premier état. Tant d'argent jeté aux bas tenanciers des officines judiciaires n'avait servi aux deux parties qu'à les accorder sur leurs précédentes conventions. Les enfants de Françoise de
Plaix gardèrent la fortune et durent payer à Scarron et à ses sœurs une rente viagère. Mais le procès eut cela de curieux que, pour la première fois, on vit la poésie intervenir dans ces matières rébarbatives (2).
Nous avons anticipé sur les événements, abandonnant Scarron à l'hôpital de la Charité, pour suivre les phases de cet invraisemblable procès. Il n'avait jamais cessé de correspondre avec Marie de Hautefort et avec l'infante Descars. Cette dernière, connaissant son dénuement et le sachant
(1) Scarron : Œuvres, Epigramme contre une Chicaneuse qui
Ijuroit de manger jusqu'à sa chemise en plaidant contre Scarron, VII, p. 349.
^ (2) Philibert de Lamarre : Mélanges manuscrits ; Segraisiana ;
Tallemant : Hist. du petit Scarron, La donation entre-vifs devait contenir une clause d'annulation en cas de mariage. Nous verrons, en effet, Scarron rentrer en possession de ces biens aprè^ gon union avec Françoise d'Aubigné,/
désormais privé des satisfactions de la table, lui envoyait, comme émissaires de son affection, les fameux chapons du Mans. Il fallait voir avec quel enthousiasme ces tendres volatiles étaient reçus par lui et par les amis réunis dans sa chambre Plus n'était question de maudire le pays manceau et ses ridicules élégances. D'avoir produit ces comestibles délectables on l'encensait à'^ l'égal des paradisiaques régions.
Les convives de ces agapes étaient d'Artige, le conseiller Deslandes-Payen, le poète Beys, Rosteau, secrétaire du duc de Tresmes, Alexandre d'Elbène, l'ivrogne Flotte, ami de Maynard et de Faret, une certaine dame Picard et cet inénarrable du Parquet dont la trogne bourgeonnante « avec sa bouche enfoncée, ses yeux de travers, ses moustaches postiches » cachait l'agréable humeur. Du Parquet, doté d'un tel faciès, ambitionnait la faveur des dames et particulièrement celle de M""^ de Ribaudon, maîtresse de Gaston d'Orléans. La Cour et la ville le chansonnaient, mais il n'en avait cure (1). Scarron, aimant sa fatuité, l'invitait volontiers. Les invitations d'ailleurs présentaient un admirable sans gêne :
Vous êtes convié Jeudi Dedans ma chambre après midi
(1) TaUen^ant: Ifitt, de Parquet, ^
eCARROM BT SON HILIBD
De venir célébrer l'orgie.
... Le Grand Flotte y chantera Des chansons avec énergie, Moi-même aussi j'y chanterai Et les autres réjouirai Nonobstant ma triste effigie.
Enfin, dans ma chambre, on rira.
Mon Dieu 1 que n'est-elle élargie ! (1)
Autour du paquet de M"* Descars, ouvert par des mains impatientes, s'empressaient les goinfres affolés. Des pruneaux apparaissaient, gras et veloutés, puis un pâté énorme, ronde forteresse, autour de laquelle gisaient six vénérables corps « étendus tout couverts de blessures », Cris, rires, clappements de langues et chacun, à l'avance, se distribuait les membres des morts mafflus et blancs. En un clin d'œil, la table se trouvaitmise. Cependant qu'un chapon fondait en potage succulent, l'autre rôtissait à la broche et le pâté offrait aux dents voraces un vaste champ de destruction. Et quand apparaissait le rôti, saupoudré de sel et gonflé de pain, de toutes les bouches pleines, partait un hourra prolongé: Vive l'illustre Hautefort (2)!...
Detcarc, VII, p. 80 ; 'époaae d« la u jeune e véritable science du M redoublé à 'sf Detttt dt JH"' Dttcart ou
A, cette époque de servilité les goinfres pullulaient. Riches et puissants, comme Gaston d'Orléans, ils tenaient table ouverte en faveur des autres. Deshérités, ils devenaient parasites. La plupart des hommes de lettres s'introduisaient à ce titre dans les familles de la cour, se libérant des bontés dont on les comblait par des conversations agréables ou des dédicaces louangeuses. Il faut bien le dire, Scarron courut, comme ses confrères, vers toutes les tables dont la réputation lui parvint. Mais il ne s'attacha à la domesticité d'aucun seigneur.
Le pédant Montmaur, professeur de grec au Collège de France, limousin d'humeur satirique, ennemi particulier des mauvais poètes, détenait alors la royauté du parasitisme. Bien que riche, il dépassait de cent coudées tous les écornifleurs dans l'art de solliciter les invitations à dîner. Scarron le rencontra-t-il chez le président de Mesmes ou chez quelque autre amphytrion ? Subit-il de sa part des railleries déplaisantes ? Nous ne saurions le préciser. Montmaur avait le mot incisif et peut-être Scarron, malgré son esprit, baissa-t-il pavillon devant lui. Toujours est-il que. Ménage entreprenant une campagne contre le professeur (1), le
rondeau précédent ^ VII, p. 337 ; et dans le Recueil de quelques vers burlesques^ 1643, Quinet : Etrennes à ilf"* Descars,
(1) Ménage écrivit surtont en latin contre le parasite. Dès ce moment le pédant était ami de Scarron. -
cul-de-jatte, à l'exemple de Sarrazin (1), s'enrôla dans cette croisade jalouse et le flagella d'une satire (2). Il le supposa chassé de toutes les tables et suppliant ses hôtes ordinaires d'être pitoyables à son horrible destinée. La boulimie de Montmaur, déguisé en Faimmort, lui acquit aussitôt la célébrité. Les épigrammes plurent. Vion-Dalibray, Valois, Linière l'en assassinaient. Furetière le prétendait capable d'empêcher à lui seul, par son appétit, le miracle de la multiplication des pains. Un « Catalogue des œuvres de M. de Montmaur, conseiller du Roi, gentilhomme de sa cuisine et controUeur général des festins de France, imprimé à Paris, chez Mangeart, rue de la Huchette, à l'aloyau » fut dressé, contenant les titres d'une multitude de livres aux insinuations gastronomiques : « De laprécellence du Bénédicité sur Laus Deo ; Invective contre celui qui trouva le moyen de prendre les villes par la famine; Apologie du père Goulu contre Balzac; Commentaire sur les loix des Douze tables ; Le Cuisinier expert ; Traité des bons chiens tournebroches.,. ; Requête à M. le lieutenant civil à ce qu'il lui plaise faire défense aux Cabaretiers d'avoir des plats dont
(1) Sarrazin : Testament du Goulu et BeUum parasiticum.., ce dernier publié sous le pseudonyme de AUicus secundus,
(2) Scarron : Œuvres, Requête de Monmort, parasite, à un pré" sident, VII, p. 189.
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les fonds s'élèvent en bosse, ce qui est une trompererie manifeste^ etc. »
Les Avis de M. de Montmaur, publiés ensuite, sont des plus spirituels ; les Problèmes méritent d'être cités : « On demande s'il faut curer ses dents ou non? Oui, pour les empêcher de pourrir. Non, pour ce que c'est de s'ôter quelque chose de la bouche. — S'il faut se marier ou non? Oui, pour ce qu'on fait festin. Non, pour ce que c'est prendre une femme qui mange tout le reste de sa vie la moitié du dîner. — S'il vaut mieux avoir une langue ou n'en avoir point ? Oui, pour ce que la langue sert à demander à boire et à manger. Non, pour ce qu'elle emplit la bouche et fait perdre du temps à parler, etc. »
Montmaur disait qu'un œuf valait mieux qu'une prune, une grive que tous deux, un pigeon que tous trois, un poulet que tous quatre, un chapon que tous cinq et ainsi de suite. Ses plus grands ennemis étaient les mangeurs : il leur souhaitait la mort; ses fêtes favorites: Pâques et Noël, jours les plus éloignés du Carême. Pour lui les rots étaient propos de table. Se brûler en avalant un potage importait peu puisqu'il mangeait. On lui reprocha, un jour, d'avoir oublié le Benedicite. « J'ai tort, protesta-t-il, il faut le dire ». Et il fit rapporter Iqs viandes pour recommencer à dîner. Quand on lui demandait ce qu'il fallait faire pour
im SGARRON ET SON MILIEU
bien se porter : « Trois choses, répondait-il, bien manger, bien manger et encore bien manger (1). »
Scarron, l'étant moins que lui, avait beau jeu à frotter le goinfre. Mais probablement sa satire ne porta pas plus que les épigrammes qu'on lui décochait ou les livres que des farceurs lui attribuaient (2). 11 ne sourcillait pas. Sa plume se fût épuisée en polémiques. Pourtant, quand il en trouvait l'occasion, verbalement, il déconsidérait un homme d'un mot. Puis il allait, grave et lent, chez quelque bon apôtre avec, sur la langue, le condiment de sa répartie assassine (3).
Peut-être Scarron Toyait-il avec dépit si fréquemment hébergé cet homme déjà opulent alors que s'accumulaient pour lui les difficultés de l'existence. Frustré de ses espoirs par la mort de Richelieu et de Louis XIII, tourmenté par son procès, pourvu d'une prébende insuffisante, il décida de s'adresser à la reine Anne d'Autriche investie par le Parlement des pouvoirs du roi et du cardinal.
Justement Marie de Hautefort venait de rentrer "" ""■■*'•'' ^ 1 reine ne l'avait jamais oubliée. Dès
ntUraire, Paris, 1752, t. I, pp. 104 et suiï. L« SB Requête, Scarron écrivit contre Montmeur ; Moalmort, Sonnet en boui$ rimé» et Epigramme VU, pji. 334, 354.
. notammenl àMénage qui, dans une satire, l'avait jquet : a Ce n'est pas une raerveille qu'un grand Minage ait Fait un «i bon perroquet, a
AU GRE DBS INFORTVHES BT DES BBQD:
la disparition de son auguste époux, ell son gentilhomme de Cussy lui annoncer son exil. Sa voiture l'attendit aux portes et la cour l'accueillit triomphalement.
joyeux lui adressa une élégie (1). 11 essa de l'aller attendre sur la route, mais ses trahirent. Pour lui, le retour de sainte 1 c'était le salut et une perspective de fort
Ne l'ayant pu rejoindre en chemin qu'au Louvre il parviendrait aisémentju:
Cela eût été sans doute facile à quelque d agréablement attifé, poudré et vêtu de si lorsque les valets aperçurent cet avorte triste sous son bonnet rouge et son justa drap noir, soutenu par deux laquais sa ils craignirent sans doute qu'il n'apporta mauvais présage en un lieu depuis trop 1 habitué à la terreur et à l'ennui. Ils von cii^. 'er. Scarron invoqua le nom de sa p et on lui permit le passage jusqu'aux app des dames d'atours. Mais là le petit moE riant, malgré ses protestations passionnel vaincre l'appréhension qu'il causait. On 1 brutalement sans l'écouter.
De retour en son triste logis, il prit sa
confia à la poésie ses doléances (1). La poésie pénétra plus aisément que le poète auprès de Marie de Hautefort. Elle quémandait la faveur de revoir les deux pucelles qui agrémentèrent si gentiment son séjour provincial. Marie de Hautefort, émue, voulut que son premier acte à la Cour fut un acte de mansuétude. Elle vit la reine et lui conta l'histoire du petit chanoine malade, la suppliant de le recevoir et de le protéger. Un mot de la favorite suffisait à lever les consignes. On manda l'intéressant cul-de-jatte.
Ce fut pour lui une grande affaire et le sujet d'une forte émotion. 11 fit « museau net », se rasa, se peigna, apprêta son visage pour ne point empêcher, par sa laideur, Téclosion des sentiments généreux (2). Mais, assis sur sa chaise grise, en face de la reine jeune, belle et distinguée, vêtue de deuil, de la reine aux mains de cire, il ne put se défendre d'un trouble léger. Il eut besoin que Marie de Hautefort le rassurât et qu'elle commençât l'entretien. C'était une fatalité que, dans une circonstance si heureuse pour son avenir, l'aplomb ordinaire lui manquât. Pourtant son buste circonflexe, ses membres tordus, l'expression même de • sa douleur inscrite sur son visage plaidèrent en sa
(1) Scarron, dans le Recueil de quelques vers burlesques^ 1643 : Stances à ikf"* de Hautefort sur son retour,
(2) Scarron: Œuvres ^ Epître à A/»» de Haute fort^ VII, p. 138.
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faveur. L'intimidation ne fut que passagère et, tout aussitôt remis en verve par le soutien de sa protectrice, il babilla de telle sorte que la reine fut conquise. Il en profita pour formuler en une fois tous ses désirs: être son malade à titre d'office ; avoir, comme officier de Sa Majesté, un logement au Louvre ; obtenir une abbaye pour justifier l'appellation d'abbé qu'on lui donnait communément. La reine, un peu interloquée par cette volubilité, sourit et Scarron prit ce sourire pour un acquiescement. 11 rentra charmé, s'imaginant désormais à l'abri de la misère (1).
Mais ayant appris, par expérience, qu'il ne faut pas laisser s'éteindre les ardeurs charitables, il relança tout aussitôt M™° de Hautefort, l'exhortant à s'occuper de sa future abbaye en même temps que des autres bénéfices.. Et cela ne lui parut pas suffisant. Il composa une requête pour la reine, lui renouvelant le vœu de devenir son malade ordinaire et prétendant que lui accorder ce titre éqjuivalait à fonder un hôpital puisque tous les maux étaient en lui réunis :
Par exemple paralysie, J'en ai, mais de la mieux choisie ; De fièvre, toujours quelque accès ; De rhume, toujours par excès ;
(1) Scarron : Œuvres, Epître à itf"*« de Hautefort, VU, p. 138.
Des yeux je ne vois quasi goutte ; Aux jointures j'ai toujours goutte, Aux nerfs souvent contorsion, £t partout ailleurs fluxion.
Il est vrai je n'ai point d'ulcères, Mais je ne m'en tourmente guères, Un jour peut-être j'en aurai, Et bien plus que je ne voudrai (1).
Et, coup sur coup, jaillirent d'autres stances solliciteuses : les unes pour se procurer quelques livres parmi ceux imprimés pour le jeune roi; les autres réclamant mules, mulets et muletiers pour revenir aux eaux de Bourbon ; d'autres insistant encore sur la nécessité de lui octroyer une abbaye (2). A se voir ainsi assassiner de poésies intéressées où la supplique précise était enveloppée dans des périphrases louangeuses, la reine gagna bientôt la lassitude de son malade. Pour en être débarrassée, elle lui fit verser par son trésorier Bertillac une gratification de cinq cents écus.
Scarron espérait mieux. Il ne montra cependant pas son chagrin, voulant réserver l'avenir. Son remerciement, sans être enthousiaste, marqua une
(1) Scarron : Œuvres^ A la reine mère, il demande à être son ma* lade à titre d'office^ VII, p. 50.
(2) Scarron: Œuvres^ A la reine, stances; A la reine, stances; A la reine, pour lui demander des Hures ; Remerciement à la Reine , VII, pp. 121, 122, 242, 243, 249, 251, 339; et, dans le Recueil de quelques vers burlesques, 1643, Quinet, Requête à la Reine (pour la litière et les mules), etc.
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gratitude spirituelle. Les louis de la reine lui permirent de faire pendant quelque temps chère-lie et de soigner convenablement ses maux.
Et, durant cette trêve aux combats d'argent, il pénétra. Galerie du Palais, chez le libraire Toussaint Quînet; Les librairies de Fépoque étaient des centres de commérages ; les auteurs s'y rendaient en foule. Les uns grassement entretenus, affectaient le bel air et suivaient la mode ; les autres — et c'était le plus grand nombre — pauvres hères plus ou moins fous et serviles, traînaient des guenilles lamentables. Mais tous avaient un insupportable orgueil, parlaient de leur génie, faisaient et défaisaient d'un mot les réputations, mâchaient du laurier et encensaient le veau d'or. On apportait dans ces boutiques les nouvelles de la littérature et du monde. Et lorsqu'un misérable ouvrage avait été accueilli on se croyait volontiers destiné à l'immortalité d'Homère. On dévalisait sans scrupule la maison et le libraire se laissait subtiliser les volumes nouveaux, sachant que les auteurs, par le dénigrement ou la louange, organisaient la meilleure publicité (1).
Les vers de Scarron circulaient depuis longtemps dans le monde. Grands seigneurs et nobles dames
(1) V. Sorel : Francion. Il y est donné une physionomie pittoresque d'une librairie au xvii* siècle et des personnages qui la fréquentent.
i70 SCikRRON ET SON MILIEU
cités dans les Légendes de Bourbon commencèrent sa réputation. Le volume, publié par Toussaint Quinet, le classa parmi les écriyains applaudis. En somme enricbiasait-il la littérature d'une forme nouvelle. On Tapprécia. U en profita pour se mêler aux querelles ridicules qui divisaient la société. Job et Uranie ouvraient le champ aux polémiques passionnées. Scarron se déclara non pour Job le sonnet, mais pour Job le patriarche dont il présentait une image atténuée. Et, du fond de sa chaise, il adressa son cartel de défi aux "grotesques batailleurs des ruelles :
N'allez donc plus mêler ce grand prince hussite
Dans le conflit de \os sonnets»
Messieurs les sansonnets 1...
Si de ceci quelqu'un s'offense, En prose, eh vers ou bien de vive voix,
Je lui donne le choix, Et m'offre à le combattre à toute outrance Sur le sujet de Job mon bon patron :
Je m'appelle Scarron.
Je loge en la seconde chambre Tout vis-à-vis l'hôpital Saint Gerv^is.
Quoique perclus de plus d'un membre, Si quelqu'un en fait le mauvais
Qu'il se montre ou se nommCi
Il a trouvé son homme!... (1)
Personne, à notre connaissance, ne releva ce
(%) $Q«p?«« : C^ucrcs, Ca,rUl de 4éfi sur les tonnets. de JqJ} et d'Uranie, VU, p. 343.
cartel et le beau chevalier du Marais n'eut pas de lances à rompre...
Cependant, comme le Mazarin, par insinuations successives, accédait à la suprême puissance, il médita d'acquérir par sa faveur la jouissance d'un gras bénéfice. Et il s'attela au Tiphon^ œuvre fantastique. Il plut à ce nain de susciter la guerre des géants contre l'Olympe, d'entasser montagne sur montagne et de troubler la trop paisible sérénité des dieux gorgés de nectar et d'ambroisie. Durant cinq chants et plusieurs milliers de vers son rire claironnant dérangea les luxures de Vénus et les entreprises de Jupiter. Il chassa sous des travestis animaux tous ces ifidolents portés par les nuages, insoucieux des misères et des prières humaines et fomenta la colère des Titans abrutis en Thessalie par la servitude de la terre (1 ) .
Un dithvrambe fabuleux, destiné à attendrir le cœur du ministre, précéda cette gigantomachie. Mais quelle déconvenue! Le Mazarin ignorait la coutume française consistant à répondre aux poètes dans le langage des financiers. En outre, il peinait extrêmement sur les textes classiques et on lui servait un salmigondis de propos gras saupoudrés de
(1) V. le résumé presque aussi burlesque que le poème fait par Théophile Gautier dans i»ei Grotesques^ article iScàrron»
gauloiserie. Il n'y comprit goutte, demeura muet, confirma sa tradition de lésinerîe. Scarron conçut de ce mépris une colère épouvantable qu'il épancha dans un sonnet (1).
Pourtant il avait, en quelque sorte, contribué à s'aliéner le ministre en utilisant, pour arriver jusqu'à lui, le nom de Marie de Hautefort. Pour la première fois ce nom lui portait malheur. La jeune fille avait eu d'abord toutes les tendresses et toutes les intimités de la Reine. On devait cela à son dévouement. On lui avait même accordé la faveur du tabouret (2) pour laquelle les duchesses se crê-
(1) vu, p. 333.
Après ({ue d'un style bouffon Pur et net de pédanteries J'eus bâti mon pauvre Tiphon De cent mille coyonneries,... etc.
(2) Ce fut pour Scarron l'occasion de composer cette radieuse symphonie en^cul majeur :
On ne tous verra plus en posture de pie
Dans le cercle accroupie, Au grand plaisir de tous et de votre jarret: Votre cul qui doit être un des beaux culs de France
Gomme un cul d'importance A reçu chez la Reine enfin le tabouret.
Gomme on connaît souvent une chose par l'autre,
D'un cul comme le vôtre J'ai connu le destin voyant votre beau nez:
Et sans être devin, j'ai prédit que sans doute
Ge cul qui n'y voit goutte geroit va dans le rang dQ nos culs couronAei;,
AU GRÉ DES INFORTUNES ET dES REQUETES 173
paient les cheveux. L'adoration de la Cour montait vers elle en poésie ou en paroles. Les petits et les grands l'encensaient de leurs regards admiratifs. Liancourt, Gassion, Schomberg, trois gloires incontestées, soupiraient autour d'elle. Le jeune roi jouait sur son lit et l'embrassait avec une ferveur qui témoignait de son ingénu désir. Il commandait à Benserade des vers doucereux dont il espérait la troubler. Le crédit était trop grand pour être durable.
Marie de Hautefort était revenue d'exil ayant conservé, comme des reliques dans son cœur, ses amitiés anciennes. Elle s'étonna de ne voir plus autour d'elle les visages du passé et que la proscription survécûtà
Notre Reine, princesse aussi juste que sage,
N'a pu Toir davantage Un cul plein de mérite et très homme de bien, Tandis que d'autres culs sont assis à leur aise
A côté de sa chaise, Debout ou mal assis comme un cul bon à rien.
Ce cul de satin blanc, dont sans doute la face
Ne fit jamais grimace Devrait assurément être un cul duc et pair ; Car quWroit-on pensé de ce qu'un cul si sage,
Qui vaut bien un visage N'eût pas eu chez la Reine où reposer sa chair ?
Que les hommes n'ont pas pareille destinée !
Et que vous êtes née Sous un astre puissant et favorable aux culs ! Tandis que le vôtre est près de ceux des princesses,
Assis sur ses deux fesses, Le nôtre n'est assis que sur deux os pointus !...
Richelieu. La reine lui sembla également changée, moins disposée par la régence et son rôle tout puissant, aux confidences sentimentales. Son affection se nuançait de réticences.
Et alors elle s'aperçut que Mazarin, cet étranger
jargonnant, obséquieux, menteur, prenait, arec
moins de dignité et de grandeur, l'attitude
oppressive du précédent ministre. Elle sentit qu'une
entente profonde existait entre la reine versatile et
: ce plat policier. Elle devina la liaison de ces deux
( âmes et de ces deux chairs qui devait résister à
; toutes les attaques et braver la* calomnie.
Sa pudeur, sa dévotion s'alarmèrent. Elle voulut reconquérir son auguste amie et détruire une influence qui la rabaissait à ses yeux. Dès lors elle devint l'adversaire de Mazarin. Elle opposa à ses manœuvres perfides sa franchise et sa loyauté. Il essaya d'abord de se l'attacher. Elle eût été entre ;; la reine et lui une intermédiaire habile et sûre.
r Mais il se heurta à un inflexible dédain. Alors il
;; procéda selon les coutumes de sa sourde politique.
j 11 peupla sa maison d'espions qui fouillèrent ses
papiers et consignèrent ses actes. Il attendit patiemment le moment de la perdre.
Sa participation à la cabale des Importants ne lui parut pas suffisante pour cela. L'écraser n'était pas l'écraser s'il ne l'enlevait définitivement au souvenir delà reine» Il n'élucida pas son rôle dans
îiMÉ^i
Ms*
cette conspiration, mais, par des insinuations venimeuses, ébranla Tamitié des deux femmes. La méfiance naquit. La souveraine s'offensa de voir toujours M™® de Hautefort se dresser devant elle comme le spectre de la réprimande. Il lui déplut que sa vertu fut inattaquable.
Survint l'emprisonnement de Beaufort. Marie, révoltée contre l'injustice, préférant les raisons du cœur à celles de l'Etat, ne cacha pas son indignation. La jeune fille facilitait au ministre sa tâche vindicative. 11 incrimina cette indignation et la victoire lui appartint. On la chassa de la Cour et elle se réfugia, rue Saint Antoine, au couvent des filles de Sainte-Marie, avec la pensée d'entrer en religion (1).
Lorsque Scarron apprit cette nouvelle disgrâce, il désespéra de voir jamais la fortune lui sourire. Le départ de la favorite lui fermait la libérale cassette de la reine. En outre il conservait une gratitude et une affection profondes à sa protectrice. Il souffrit de savoir malheureuse celle à qui le ciel départit toutes les grâces de l'esprit et du corps. Il eût volontiers, -dans une fièvre de dévouement, supporté des maux: plus épouvantables pour lui éviter un chagrin. 11 s'étonna de surprendre sous des enveloppes agréables des âmes assez mons-
(1) Cousin : Af™® de Uautefort; Delattre; Les amies de Louis KUI^
trueuses pour persécuter une femme universellement aimée et charitable (l).
Mais le sentiment de son impuissance chassa bientôt la pitié. Il se rappela qu'il importait au plus misérable des hommes de pourvoir, avant tout, à son propre dénuement. La disgrâce de Hautefort n'allait-elle pas l'atteindre ? Une telle crainte stimula son éloquence. D'admirables stances au Commandeur de Souvré traduisirent et son désappointement, et la vanité des espérances humaines. Si bien que le bonhomme, ému jusqu'aux larmes, consentit h implorer la reine pour le véhément cul-de-jatte. Et voici qu'au milieu du malheur général l'éternel suppliant réalisa un de ses vœux : la gratification de cinq cents écus, donnée un peu par la force des recommandations, fut transformée en pension annuelle.
Ah ! comme la nouvelle en fut bien accueillie, rue des Douze-Portes, chez Françoise Scarron où le poète avait élu domicile ! Précisément son autre sœur Anne, veuve, avec une fille, d'Euverte Gallois, sieur de la Borde, quémandait son secours. Deux démons tourmentaient ces péronnelles. Anne écoutait celui du vin, Françoise celui de l'amour (2). Cette dernière, à servir la princesse de Conti,
(1) Sur la tristesse de Scarron à la chute de H"' de Hautefort,
V. les belles slances : A M. le Commandeur de Souiré.Yn, p. 258,
(2) Scarron ; Œavria, Faclam. 1, pp. 120 et suiv.
femme assujettie successivement à Givry, Bellegarde et Bassompierre (1), s'était assimilé les belles manières et l'esprit de liberté. Chez la princesse, ou bien au Mans dont il était gouverneur, elle connut le duc de Tresmes (2). Belle, au dire de Scarron, lettrée et spirituelle (3), elle plut au vieux gentilhomme qu'une épouse sans attrait et douze enfants turbulents détachaient du ménage régulier. Elle devint bientôt sa maîtresse. Il l'installa près de lui dans cette tortueuse et galante rue des Douze-Portes et l'introduisit dans sa parenté. Et lorsqu'un enfant naquit de leur union, il Tentretint largement (4).
Scarron, dénué de scrupules excessifs, ne profita pas cependant de ces libéralités illicites. 11 afiFectionnait sa sœur, vivait en bonne intelligence avec elle, se désintéressait de ses actes. Françoise comme Anne spéculaient sur sa faiblesse pour le dépouiller. Il leur abandonnait peu à peu son avoir « par bonne amour fraternelle » (5). Il
(1) Tallemant : Hlst, de la princesse de Conty .
(2) La Beaumelle : Mémoire pour sentir à l'histoire de M"» de MainienoUj I, p. 148.
(3) Scarron : Factum, I, pp. 120 et suîv. ; Somaize : Dictionnaire des Précieuses^ la mentionne sous le nom de Stratonice.
(4) A. de Boislile : Paul Scarron et Françoise d'Aubigné, dans la Repue des questions historiques^ 1893, II, pp. 102 et suiv. H lui fit plus tard des donations importantes.
(5) n dota même la fille d'Anne qui épousa I\eqé de Betz, sei-^ l^neur de la Itarteloire,
gouaillait sur leur intempérante ou amoureuse complexion et, dans ce milieu inconsistant et fugace, continuait à parfaire les huitains et les alexandrins folâtres (1).
En remerciement de son entremise, il dédia au commandeur de Souvré Jodelet^ farce élaborée en trois semaines et lancée avec un prodigieux succès (2). Cette pièce et un nouveau recueil de poésies le placèrent en posture de célébrité. Les écus affluaient et cependant il envisageait soucieuse* ment l'avenir. Il savait l'instabilité des pensions royales, à la merci des trésoriers, et redoutait l'épuisement du filon littéraire. Or qu'adviendrait-il si pension et poésie le quittaient dans d'inopportunes conjonctures ?
Ces considérations étouffèrent en lui tout sentiment des convenances et le poussèrent à talonner encore la reine. Il lui représenta que bientôt la
(1) Segraisiana.
(2) Sur Jodelet, V. Sarrazin: Lettre au comte de Fiesque. Si, comme le prétendent M. Morillot [op. cit. y pp. 52 et 270) et la plupart des commentateurs de Scarron, Jodeht dut son succès au talent de l'acteur de ce nom, il ne fut pas joué au Théâtre du Marais, mais à l'Hôtel de Bourgogne. Jodelet est de 1645. Or, l'acteur Jodelet faisait partie, depuis 1634, par ordre du roi, de la troupe de l'Hôtel de Bourgogne. Scarron (Affiche pour les Corné-diens) dit, à la vérité :
Accourez au Marais vous donner au cœur joie.
Mais il faut, à notre sens, interpréter ce vers ainsi : Accoures au quartier du Marais et non au Théâtre du Marais. V, Fr. Parfaict : Hist. du Théâtre français y sur Facteur Jodelet.
AU GRÉ DES INFORTUNBS ET DBS REQUETES 179
mort la délivrerait- de son fâcheux malade et qu'en attendant il était utile, supprimant son superflu à quelque gros abbé bien portant, de reverser sa pension sur un bénéfice à Tabri des vicissitudes des temps (1). Puis, malgré sa rancune vivace, il réitéra au Mazarin sa demande d'une abbaye aux mœurs douces où « seulement croire en Dieu pour en exercer la charge » fût nécessaire.
Plaise à Dieu que daigniez, beau sire,
Recevoir agréablement
L'estocade que je voua tire
Sans la parer adroitement ;
Et que, sans fleuret et sans lame,
Je vous touche jusques à Tâme (2).
Emouvoir la reine, toucher Mazarin ! Le pauvre diable attachait assez d'importance à son mal pour croire que le monde entier s'y intéressait. Anne l'affolée, bouffie de yiandes, et Jules le fourbe^
gonflé d'argent, préoccupés de leurs affaires d'alcôve, n'entendirent point le cri désespéré qui montait du fond de la rue des Douze-Portes vers leô hautes et sévères façades du Louvre.
Scarron attendit vainement une réponse. M°^® de Hautefort n'était plus là pour porter jusque sous les courtines royales les plaintes des sujets deshé-
(1) Scarron: CEutfres, A la ReinCy il lui parle de sa pension, VIT, p. 122.
(2) ScarroA : (Muvres,, Estocade au cardinal Mazarin^ VII, p* 59.
rites. Négligé de la Cour, il se rabattit sur sa prébende mancelle fort compromise. Il ne s'était, en effet, jamais conformé aux règlements en vigueur au chapitre Saint-Julien. Les chanoines, après leur réception, étaient tenus d'accomplir un « stage rigoureux » de trente-deux semaines dans l'église, d'assister chaque jour aux offices, bref de faire véritablement actes d'ecclésiastiques. Cette obligation remplie, ils touchaient divers revenus : le gros, les grands cuilibets et le manuel qui constituaient la prébende (1). Ces revenus étaient relativement importants. Mais les chanoines mondains s'effrayaient de la résidence rigoureuse qui les astreignait à un service trop austère. Pour l'éviter, ils inventaient des causes de dispense. Or le chapitre n'admettait, parmi celles-ci, que l'infirmité ou l'achèvement des études à Paris. L'évêque Beaumanoir, par amitié, exempta Scarron durant son séjour au Mans. Plus tard sa maladie le classa au nombre des infirmes. Mais on lui déduisait certains avantages et on pouvait lui enlever toute participation aux bénéfices, lui laissant son titre purement spirituel de chanoine.
La crainte d'une semblable résolution le détermina à gagner Le Mans pour assister au chapitre général de la Saint-Julien. Le trajet en coche ne
(1). Henri Chardon ; Scarron inconnu^ ï, pp. 143 et suîv.
AU GRB DES JuWpoKTUNBS BT DBS REQUETES 181
lui était fAtts possible. Il fit installer un brancard pareil à celui du curé de Domfront dans le Roman comique^ ballottant entre deux chevaux, l'un^ devant, l'autre derrière. Un laquais suivait le len^ véhicule. Le voyage à travers les boues de Thiver n'alla pas sans anicroche. Un malicieux cheval ayant pris Scarron en haine s'avisa de caracoler, secouant la frêle machine jusqu'à la renverser deux fois. Le triste malade cogna de la tête assez malheureusement pour qu'elle demeurât déviée.
Il déboucha dans la ville des chapons, furieux de cette nouvelle infortune, disposé au plus farouche pessimisme. Il prit part au chapitre, mais on ne sait s'il revit ses amis du temps passé. Monseigneur de la Ferté, alors évêque du Mans, ne lui fut jamais syijipathique (1). La ville était pleine d'effervescence. Les bourgeois aisés que l'intendant d'Haire frappait d'une taxe extraordinaire n'étaient pas en goût démontrer leur somptuosité. Us la celaient au contraire le plus possible, dissimulant toutes Iqs richesses qui eussent pu les désigner à l'attention des officiers royaux (2).
Scarron, descendu à côté de la cathédrale, dans
(1) L'abbé de la Ferté, avant dVccéder à Tépiscopat, avait été le compagnon de Scarron à la suite de Bea«manoir. Us eurent le temps de s'apprécier durant Jes huit mois passés à Rome dans l'ambassade de Richelieu, archevêque de Lyon.
(2) Scarron : CEuureSy Epitre à M** de Hautefort^ VII, p. 131.
182 SCÀRRON £T SON MILIEU
la maison de son ami et collègue Gabriel Lecomte, domicilié à Paris (1), s'ennuya dans un milieu qui n'était plus le sien. Il ne le cache pas à Marie de Hautefort. Les nouvelles manquent :
Ici la ville bien fouillée A grand 'peine en foumiroit Autant qu'un poulet en diroit (2).
Il demeura six semaines, désenchanté de tout, choqué par l'inélégance ambiante au sortir de la capitale où son entourage raffinait sur la mode. Et voici qu'au moment de quitter à jamais une ville qu'il avait emplie de ses folies et de ses rires, son valet tomba malade (3). Exaspéré, préférant tous les désagréments à celui de s'attarder, il se sépara de ce malencontreux auxiliaire et partit à l'aveuglette sur son brancard vacillant dont chaque cahot le torturait (4).
Son unique distraction avait été d'écrire à Marie de Hautefort. Loin de prôner la religion, il la dissuadait de s'ensevelir dans un cloître. Il lui montrait l'horreur de la discipline flagellant ses chairs satinées. A vrai dire, la jeune fille ne tenait pas extrêmement à gagner le ciel par cette voie. An
(1) Henri Chardon : Scarron intonnu^ I, pp. 129 et suîv.
(2) Scarpon : Œuvres, Epître à M"^* de Hautefort, VII, p, 131.
(3) V. Fournel : La littérature indépendante et les écrivains oubliés , pp. 259 et suiy.
(4) Scarron: CEuvret, Epître è Af-»» dt HautefoH^ VII, p. 131.
couvent des Filles de Sainte-Marie, le diable, toujours, la venait tenter sous la forme du duc de Ventadour (1) ou du maréchal de Gassion. Ce dér- \
nier, fort timide et fort épris, fit même une démarche particulière après avoir longtemps hésité à assiéger une place si bien défendue. Mais son éloquence ne pouvait contrebalancer Tîntérêt que la belle recluse portait au maréchal de Schomberg. De tous ses adorateurs celui-ci triompha, en effet, de ses entraînements religieux. Il Tépousa en septembre 1646 (2). Scarron en conçut une joie profonde qu'il exprima dans une épithalame enthousiaste :
Un beau monsieur, beUe madame, De fiUe va vous faire femme.
... Je ris bien fort De Toir Schomberg et Haatefort Unis et joints l'un avec l'autre Comme deux grains de patenôtres.
Pratiquer les doux rites du mariage, ajoutait-il, vous conviendra mieux que devenir une laide nonne à tête rasée. Certes Dieu ne s'offensera point de cette désertion. Donnez l'exemple des vertus au monde. La nécessité s'en fait moins sentir au couvent.
(1) Scarron parle de l'amour du duc de Ventadour pour Mme de Hautefort dans : Epître à W^* d*Escars^ $ur le uoyage dt la reine à la Barre, VH p. 155.
(2) Cousin : 3f'"« de Hautefort.
Et Tëpithalame, après avoir célébré les prouesses de Schomberg, travesti en Mars et répandant des rivières de sang, se terminait par cette malicieuse conclusion :
Quand chacun retiré sera,
Ce qui reste s'achèvera
Par le grand Schomberg et sa femme :
N'en rougissez donc pas, madame (1).
Scarron ne devait plus revoir sa protectrice (2). Mais il pouvait s'en passer maintenant. Ses poésies, son infirmité, son adresse à se créer de l'entregent étendaient sa réputation. Il ne ménageait pas les épîtres. Au prince de Condé, il rappela que son père illustra par mainte catonnerie le fameux surnom d'Apôtre (3). Pour le duc d'Enghien, le petit chanoine qui, jadis, se plaisait à railler les gens de guerre, trouva de longues variations sur le thème de la férocité armée (4). Il amena jusque
(1) Scarron : Œuvres y Epithalame ou tout ce qu'il vous plaira sur le mariage de M, le maréchal de Schomberg et de M'^* de Hautefort, V. aussi \ A M, le maréchal de Schomberg sur son mariage ; Chœur des Muses à M. de Schomberg ; Stances sur la prise de Tortose par Mgr le maréchal de Schomberg, VIT, pp. 201, 205, 230.
(2) Il n'est plus fait mention de M™* de Hautefort dans l'œuvre de Scarron à partir de ce moment. Et même le cul-de-jatte ne daigna pas adresser une epithalame à l'infante d'Escars qui le régalait de si grasses poulardes lorsqu'on 1653 elle épousa François de Ghoiseul, duc de Praslin.
(3) Scarron : Œuvres, A M^ le Prince, VIT, p. 66.
(4) Scarron : Œuvres^ A Mgr le duc d'Enghien^ après son retour d'Allemagne, VII» p. 70.
'^^ns sa chambre M"® de Moii^pensier en invoquant ses lointaines rencontres avec Gaston d'Orléans (1). Tout lui fut bon pour se** ménager des bienveillances dont il put, à l'occasion, tirer un soutien. Deux recueils de poésies burlesques parurent successivement sous sa signature chez Toussaint Quinet. La vogue en fut extrême bien qu'il accablât, dans la dédicace, les faiseurs de littérature intéressée (2).
(1) Scarron : Œuvres j A M"« de Montpensiery remerciement au nom de M^^* d'Escara, VII, p. 248. Il l'avait vue également au Louvre chez M— de Hautefort. V. A Mademoiselle, VII, p. 198.
(2) Le tableau qu'il fait de la situation des hommes de lettres à cette époque mérite d'être mentionné : « Un auteur, le livre à la main, dit-il, est plus redoutable à ces sortes de messieurs (les seigneurs] qu'on ne pense, et la vision ne leur est guère moins eifroyable que celle d'un créancier. Ce n'est pas qu'il n'y ait de grands seigneurs très généreux. Mais il y a des auteurs modernes qui le sont si peu qu'ils dédient plutôt leurs ouvrages à ceux dont ils espèrent du bien qu'à ceux qu'ils aiment ou qu'ils estiment... On diroit que ces enfants prodigues du Parnasse en veulent aliéner le domaine. Ils donnent ^immortalité au plus offrant; un brevet de demi-dieu va pour un habit de drap de Hollande... Ce qui console les honnêtes amis des muses, c'est que ces lâches escrocs ne réussissent pas toujours, et qu'on se passe bien mieux des louanges
• qu'ils donnent que de l'argent qu'ils demandent. Les grands euxmêmes ont trouvé l'adresse de ne leur rien donner, sans qu'ils s'en puissent plaindre; les uns leur disent : Apol(on vous assiste ; les autres leur font civilité en les reconduisant jusqu'à la rue, c'està-dire en les mettant hors de chez eux. Il y en a qui rendent de l'encens pour de Tencens, et des louanges pour des louanges, pas un ne les retient à dîner, et c'est là le dernier désespoir du pauvre auteur: car lui qui pensait ce jour-là manger de l'entremets, ou se traiter opulemment dans quelque cabaret aux dépens du seigneur libéral, est contraint de s'en retourner à son bouge, plus pauvre qu'il n'étoit de ce qu'il a dépensé à couvrir son livre de vélin ou
i86 SGARRON ET SON MILIEU
Sa production de (^ moment est effrayante. Le théâtre souhaitant sa «collaboration, il traduit de l'espagnol Jodelet soul^eté en lui donnant son empreinte. De sa chaise où on le supposerait sans énergie, abandonnant ses œuvres à leur destin, il organise lui-même sa réclame, écrit ses affiches en vers, en appelle aux suffrages de la capitale :
... Guerriers tant à pied qu*à cheval
Dont rhiver tous les ans purge bourgs et villages,
de maroquin de Levant, pestant tout son saoul contre le siècle et les mœurs, ou contre la destinée, selon qu'il est orateur ou poète. J'oubliais de vous dire, Guillemette, que les auteurs sont quelquefois payés par échange, en la même marchandise qu'ils ont débitée, et ne recueillent autres fruits des fleurettes qu'ils ont semées, qu'épître pour épltre, ou sonnet pour sonnet...
Maudit soit le poète, tant poète soit-il,qui s'est servi le premier des productions de son esprit comme d'un hameçon. Depuis que les auteurs font les gueux en vers ou en prose, l'épitre liminaire ne passe que pour une estocade ; et quand le Mécénas n'a pas eu la force de la parer, il ne regarde plus celui qui Ta portée que comme le ravisseur de son bien. Un auteur a beau présenter son livre en souriant, celui qui le reçoit n'en devient que plus sérieux, et l'on en a vu quelques-uns devenir plus pâles que des morts à la vue d'un livre, qui ne leur promettoit pas moins que de les faire vivre éternellement...
...On diroit que les auteurs ont fait serment de n^entrer en maison qui n'ait l'honneur de s'appeler hôtel. On ne voit autre chose dans les hôtels des grands. L'hôtel de Bourgogne en regorge jusque sur lé théâtre parce quMls ne paient rien non plus que les pages et, oh malheur du siècle où nous sommes ! j 'ai bien peur, si le temps dure, qu'on en trouve à l'Hôtel-Dieu de quoi faire une académie complète, etc.. » Scarron: Œuvres, Epître dédicaioire à la très honnête et très divertissante chienne ^ dame Guillemette ^ petite levrette de ma sœur, I, p. 155. Rapprocher les pages de 3orel, dans Francionj édit. Garnier, pp. 170 et suiv.
Pour les gaér>r d'un certain mal
Qu'on appelle les brigandages,
Courtisans, qui vos jours passez
A souffrir des rebuts et faire révérences,
Damoiseaux aux canons plissez.
Grands débiteurs d'impertinences,
Dames adorables ou non,
Visibles déitésou franches marmousettes.
Mais à nous tout argent est bon
Tant des prudes que des coquettes,
Conseillers, financiers, bourgeois,
Accourez au Marais vous donner au cœur joie,
Seuls, deux à deux ou trois à trois,
Mais tous avec belle monnoie.
Jodelet, quoique souffleté,
Dit qu'on en rira tant qu'il faudra qu'on en pleure
Pour en savoir la vérité :
Venez y voir, et de bonne heure!... (1)
A Jodelet souffleté succède V Abrégé de comédie ridicule de Matamore, la première pièce en un acte donnée sur la scène française, précédée des Boutades du capitan Matamore, séries d'entrées pour le comédien Bellemore où palpite Tâme du cuistre Scudéry. /
Enfin Scarron entame VEnéide travesty. Il promet de donner chaque mois un chant de cette phénoménale parodie. Dès le collège, les orgies de latin et les convenues admirations pour l'antiquité classique Tenragèrent. Gamin de Paris, vagabond et fol, aimant au-dessus de tout la spon-
(1) Scarron : Œuvres, Affiche pour les comédienSy VIT, p. 345.
/i88 SCARRON ET SON MILIEU
tanéité des sentiments et le clair langage, il souffrait d'engloutir les lourds pâtés d'hexamètres comme desavoureusesetdigestivesfriandises.AuManSjilexécra les patauds érudits, grossiers imitateurs des poètes disparus. Et voici que, dans la capitak, il se trouve en contact avec une société affolée par le génie des morts enfouis dans les sarcophages de la voie Appienne. Les femmes parlent latin et commentent les auteurs les plus abscons; les hommes se querellent sur la prééminence de l'antique ou du moderne. Le pédantisme s'est emparé des ruelles. M™® de Sévigné emplit ses lettres de citations que l'affreux Ménage lui inculqua. Corneille, un instant arrêté à l'héroïque borborygme du Conquistador espagnol, donne du front dans le laurier romain. Un esprit extraordinaire de bouffissure étouffe l'impertinence française (1).
C'est alors que Scarron sent s'éveiller en lui l'indignation contre les plagiaires de la beauté italique. Une lettre au chevalier Séguier contient son mépris pour les citoyens illustres de cette Rome dont sa verve souffleta les monuments. Romulus fut un fratricide ; Scevola un sot ; Brutus un assassin ; Fabius un temporiseur ; Caton une pie avare et intempérante; Pompée un orgueilleux; LucuUus
(1) Voir Epître chagrine à M^'^* de Scudéry, VII, p. 161 postérieure à cette époque, mais bien significative.
iiifcii.» ta Mtt i«fcii
I^Bta
un goinfre ; Crassus un ladre ; Cieéron un bavard ; César un mauvais garnement. Bref, si Ton gratte cette gloire consacrée par de ridicules dithyrambes, on trouve des hommes sans vertu, méritant à peine une mention (1).
Et, affirmant son horreur de toute littérature ancienne, Scarron choisit pour le travestir un indéfectible chef-d'œuvre, la mélancolique Enéide. Choix parfait: d'abord le poème est connu de la généralité des hommes ; ensuite il est le plus artificiel de ceux hérités du passé. Trivialiser Virgile afin de montrer sasuperficialité, telle sera sa tâche. En outre, il se promet de cette mascarade un prodigieux divertissement.
Il s'enfonça donc jusqu'au cou dans cette joie formidable, et tellement qu'il en eut la nausée. Il ne put la goûter tout entière : elle le terrassa (2). Mais, du moins, elle lui conquit une popularité invraisemblable. On ne parla plus que de cet auteur énigmatique dont le visage transparaissait, fabuleusement hilare, à travers les pages de son œuvre. Des néophytes étudiaient à son école. Des
(1) Scarron : Œuvres^ Epître à Mgr le chancelier Séguier, VII, p. 146; V. aussi : Epître à M. Deslandes-Payen, VII, p. 71.
(2) Scarron, à la suite du Virgile travesty, eut une multitude de contrefacteurs et de continuateurs. Des écrivains patois se chargèrent même de le suivre dans la voie du travestissement. Voir : Victor Fournel : Préface au Virgile travesti^ édit. Delahays, 1858, XIV et suiv. et Bruzzen de la Martinière, op. cit.
émules se levaient du sein de la foule Irëpidante. Le grouillant Pont-Neuf tressaillait à cette voix fraternelle et lointaine dictant la poétique burlesque. Perché sur sa chaise grise ainsi que le Pape des Fous sur son trône, Scarron allait présider à la Fronde...
SGARRON BT LA FRONDB 191
La Fronde, cette mascarade suspecte qui jeta en une sarabande grotesque les graves parlementaires, les nobles brouillons, les prêtres écervelés et la canaille du Pont-Neuf, n'enthousiasma pas tout d'abord le petit abbé Scarron. Trop de simplicité naturelle l'empêchait de concevoir quelles délices s'attachent aux sournois complots; trop d'infirmités lui défendaient de descendre aux carrefours populeux où les moutons, piqués de la tarentule revendicatrice, se transformaient en bêtes féroces.
Que le Parlement légiférât, qu'il tentât, dans un intérêt ou dans l'autre, d'imposer son arbitraire autorité, cela lui importait médiocrement. Et, pour bien dire, sans doute désapprouvait-il les conseillers mécontents de s'abandonner encore aux surabondantes éloquences dont ils avaient toujours à pâtir. Broussel qui parla trop, Broussel, ce petit bourgeois piètre et pauvre, chargé de famille, n'é-
192 SCARRON BT SON MILIBU
tait-il pas une image ressemblante de TApôtre ? Et comment Scarron eût-il approuvé Broussel, ayant désavoué son père?
Que Ton attaquât Mazarin, qu'on le brûlât en effigie, qu'on le livrât aux gémonies, que toute la hurle se partageât son corps ladre et lançât au vent son âme d'impénitent fripon, Scarron s'en fût réjoui, ayant en mauvais souvenir la chicherie de ce « Jean-Fesse ». Mais, malgré ses vœux intérieurs, une attitude austère s'imposait au malade de la reine, homme pensionné, ayant au-dessus de tout l'amour du bien vivre et des écus qui le facilitent.
Pourtant la tentation était forte. Les pamphlets couraient déjà en nombre considérable, flagellant, en outre du Mazarin, la reine, sa digne complaisante, les partisans, les monopoleurs, les traitants et les financiers (1). Mais en lui, comme en la masse du peuple, comme en le Parlement même vivait profondément le respect de l'autorité royale. Le jeune monarque était, pour la multitude, le soleil aux rayons bienfaisants. Les mauvais vers célébraient sa quasi-divinité et les drapeaux épars au vent de la révolte portaient la devise brodée : Querimus regem nostrum (2).
(1) Lettre de Marigpny à Lenet, dans le Cabinet historique f t. I.
(2) Morean : Préface à la Bibliographie des Mazarinades,
Dans la carcasse déjetée du piteux Scarron, subsistait seul en bonne forme son estomac. Cet estomac avait besoin chaque jour de mets solides et de friandises. C'est pourquoi l'heure de dédaigner les largesses royales et de mêler son cri au concert d'outrages dont on accablait le Mazarin ne sembla pas venue. Au contraire, la bonne diplomatie consistait à soutenir la Cour et à vilipender les frondeurs. Scarron en assuma la tâche, mais sa Chan* son sur le blocus de Paris fut surtout une récrimination contre les Jocrisses guerroyant sans se préoccuper de la disette prochaine. Il avait peur de la famine, ayant toujours imaginé qu'un corps bien équilibré est celui dont le ventre contient son lest de victuailles :
Ma foi nous en avons dans l'aile,
Les Frondeurs nous la baillent belle,
Malepeste de l'union !
Le bled ne vient plus qu'en charrette !
Confession, communion !
Nous allons mourir de disette (1) !...
Et même lorsque la Fronde aura atteint son maximum d^intensité, lorsqu'il aura à se plaindre également des mazarinistes et des anti-mazarinistes, lorsque son cœur sera plein de haine et que son cerveau mûrira le plan d'un terrible pamphlet, les maux de son estomac prédomineront sur l'en-
(1) Scarron: ŒupreSjChansonrSur le blocus de Pam,Vn,p. 313.
semble de ses maux. Et, écoutant le gémissement de ce viscère sympathique, 11 laissera tomber négligemment de sa plume, en conclusion de ses méditations sur les horreurs de la guerre civile, cet aveu mélancolique :
Et moi je voudrais bien avoir un bon melon (1).
Cette façon gastronomique d'envisager la Fronde lui dicta certainement ses invectives contre les insurgés (2). L'une d'elles, adressée à l'ancien ami de son père, Deslandes-Pajen, réprouve même les procédés injurieux dont le ministre est la victime (3).
Il est vrai, Scarron, en outre du souci de conserver sa pension, avait à se défendre contre l'excùs de sa popularité. La Fronde s'emparait du burlesque. Tandis que Renaudot, à Saint-Germain, dirigeait les presses de la Cour, ses deux fils, à Paris, lançaient, sur ses conseils, le Courrier français. Saint-Julien le transformait à son tour, selon la méthode de Scarron (4), Une épidémie de burlesque sévissait sur les pamphlétaires. Tous les écrits portaient l'empreinte de leur inspirateur.
(1) Scarron : CEucres, Sonnet aar le, afaire, du l«np>, VII, p. 329.
(2) Scarron : OEk..™!, TrioUt contre les Fraudeurs, VII, p. 314.
(3) Scarron: Œuvres. Epître à M. Deslandes-Payen. VII, p, 71.
■iface du Courrier burlesque ; Gai Patin: Lettrée, meut {[aeslioq d« Renaudoti
SCAREON ET LA FRONOB 195
Les Laffemas, Verderonne, du Châtelet, se divertissaient à confectionner de lourdes stances bouffonnes. Le fou Davenne, le virulent Dubosc-Montandré, Mathieu de Morgues, Sandrécourt, du Pelletier, Nicolas Jamin, Mathurin Questier et cette vieille gueuse, Suzanne de Nervèze, plus ou moins vendus, vivaient du burlesque, le torturant, le défigurant, lui donnant une allure imprévue. On le pliait à toutes les besognes. Il semblait accessible au commun. Jamais, grâce à lui, le Pont-Neuf ne vit circuler autant de poètes crottés. Ils se réunissaient devant la Samaritaine et y tenaient leurs conciliabules. Les parapets du pont étaient tapissés de littérature ordurière venue des presses du Puits- Certain (1).
Une moitié de Paris imprimait ou vendait des imprimés; Tautre moitié en composait. Le Parlement, rUniversi té, le clergé et jusqu'aux coureuses du Marais donnaient leurs concours à cette folie paperassière (2). Les caricatures aussi pleuvaient. Elles s'alliaient à la poésie pour parfaire l'œuvre satirique. On y pouvait surprendre l'esprit bur-
(1) Moreau : Préface à la Bibliographie des Mazarinades ; Dûbuisson- Aubenay : Journal des Guerres civiles; Chéruel : Histoire de la Fronde sous le ministère Mazarin; Sainte- Aulaire : Histoire de la Fronde; Naudé: le Mascurat»
(2) Remerciements des imprimeurs au cardinal Mazarin ; Moreau : Bibliographie des Mazarinades ; Ghallamel : histoire anecdotique de la Fronde,
lesque aussi aisément qu'on le surprenait dans les versiâcations indigestes.
Scarron, logé au Marais, rue de la Tissanderie, chez son ami Busine, ne voyait pas ie mouvement lointain — car la Fronde s'est presque toute circonscrite entre le Louvre et la Grève. Mais il entendait, le matin, les crieurs publics annoncer les libelles, tout frais sortis des imprimeries. Sans doute se procurait-il les principaux, désireux d'apprendre les nouvelles. Ce fut ainsi, et par ies racontars de ses visiteurs, qu'il connut son effrayante renommée et se vit devenir le chef invoi^nt^^xn ai /i-'-'ulte fie ccttc levée de boucliers burgrisait de sa gloire et en frémissait : demandant si ses quelques stances jetées au fleuve écrivassier de la aient à le préserver du ressentiment ension, accordée avec tant de diffinstituait, avec sa prébende mancelle, ms d'existence, ne serait pas brutamée.
pas demeurer longtemps dans Tin- )aix de Rueil venait d'être signée et lait Paris. Les passions se calmaient issé parla nécessité, il s'inquiéta des )ar la reine. C'était toujours par des :s supplications qu'il obtenait le paieuartiers. Plusieurs fois déjà il avait
SCARRON BT LA FRONDB 197
dû adresser des requêtes à Tubeuf, de Lyonne et de Bertillac (1) et importuner Anne d'Autriche (2) pour qu'on n'oubliât pas les obligations contractées à son égard. L'office de malade de la reine ne paraissait pas sérieux aux graves trésoriers.
Quand la Cour eut réintégré les appartements du Louvre, il crut le moment favorable, dans l'apparence de concorde qui régnait sur la ville, pour réclamer l'acquittement de sa pension. Mais on ne répondit pas à sa supplique. Mazarin avait ajouté foi aux médisances des jaloux qui attribuaient au petit chanoine l'inspiration ou la paternité de nombreux libelles. On ne lui pardonnait pas d'avoir été le créateur de la langue frondeuse. On le vouait sciemment à la misère et à la faim. Il s'en plaignit amèrement dans une lettre, niant avoir été l'instigateur d'aucune atteinte contre le ministre ou son entourage :
Tu pouvais bien, sans me faire querelle,
Au Mazarin faire valoir ton zèle.
Et tu pouvais, sans lasser ton crédit,
Ne croire pas sur un simple l'on dit
Que j'ai donné dessus la frippérie
De ce Jean-Fesse après lequel on crie (3).
Et comme, après tout, il savait par expérience
(1) Scarron : Œuvret^ Rogatum à MM, Tubeuf ^ de Lyonne et de Bertillac, VII, p. 53.
(2) Scarron: CEupres, A la Reine^ VII, p. 251.
(3) Scarron : Œuvres, Epître à J»f,.., VII, p. 93.
it
l'Italien incapable de quelque magnanimité, il montra, à son égard, une hauteur dont sa muse n'était pas coutumière :
Je paierai de mépris sou inépriB...
Si ce prélat, malgré lui débonoaire,
A peur de moi, qui l'empéche de faire
Un beau matin le poète assommer ?
C'est un chemin plus court que l'afTamerll).
La lettre se terminait par une menace voilée qu'il devait renouveler plusieurs fois au cours de ses compositions (2). La colère était encore contenue. Elle crèvera plus tard comme un orage sur Paris, l'enrégimentant dans la cabale de révoltés, lui donnant droit au maréchalat sur la tourbe désordonnée des tire-laines et des brigands.
Momentanément d'autres préoccupations lui venaient du Mans. Il avait passé un temps trop joyeux dans la benoîte cité des poulardes pour jamais s'en désintéresser. Son canonicat lui fournissait des occasions constantes de correspondances, soit qu'il sollicitât l'envoi de ses fonds prébendaircs, soit qu'il s'enquît de son collègue et ami le chanoine Lecomte. Or, depuis son départ du chapitre Saint-Julien, les événements s'étaient précipités. La peste, à l'état endémique dans la région,
(1) Scarron : Œiurei, Epltre à M... VU, p. 93.
(2) V. Scarron : Œuvres, Epitreà M. d'Aumaltd'Hantonrt-.Aiii» j- j;, ■■//;-,„ ejpiuï, VII, pp. 110, 352.
SCAhRON ET LA FRONDE 199
avait fauché d'un coup l'évêque Eméric de la Ferté et huit de ses chanoines. L'abbé de Lavardin lui avait succédé.
Scarron avait suivi les démarches du nouvel évêque dont la nomination ne s'était pas faite sans difficulté. De longue date, Philibert de Lavardin guignait le poste occupé par son oncle, Charles de Beaumanoir. Déjà, à la mort de ce dernier, il l'avait sollicité, essayant de rallier à sa cause le tout-puissant Vincent de Paule. Il y prétendait par droit de succession, comme si l'épiscopat eût constitué matière à héritage. Malheureusement, on connaissait les habitudes libertines de l'oncle et on ne voulait pas que le neveu, célèbre par les dissipations de sa vie, y perpétuât la licence. En outre, son compagnon ordinaire, le lourd Costar, pédant fécond en « puantes flatteries », accusé d'athéisme et de sodomie, portait un tort considérable à sa candidature. On réunit un conseil de conscience, lequel décida « qu'on ne pouvait faire un évêque d'un homme dont on avait douté qu'il fût chrétien (1) ».
Cependant, la mort d'Emeric de la Ferté, quelques intrigues, un peu d'hypocrisie, une requête des Manceaux, firent oublier les considérations de
(1) Tallemant: HUt, de Costar. Pour les dîners de Lavardin, Toir Lettres de Costar i
bienséance, et l'abbé de Lavardin fut intronisé au chapitre Saint-Julien. Mais la chance ne le favorisa pas. A peine avait-il pris possession de révêché qu'un vent de Fronde souffla parmi les bedaines mancelles. La ville souffrait depuis longtemps d'impôts exceâsifs. On exécrait le lieutenant général Le Vayer et la famille Lavardin, après avoir bénéficié d'un amour extrême de ses compatriotes, allait lentement vers le discrédit. L'évêque malhabilement corsa les haines en prenant le parti de Mazarin, de concert avec tous les anciens amis de Scarron, sauf peut-être le sénéchal des Essarts, les conseillers au présidial et les magistrats.
Le marquis de la Boulaye conduisait la faction militaire des frondeurs. Les pamphlets parisiens et le Courrier français communiquaient à Scarron les exploits de ce héros. La Boulaye jouait depuis longtemps un rôle dans les troubles, approvisionnant Paris par des prodiges d'astuce et de vaillance. Il y avait notamment introduit un convoi de chapons. On l'appelait le Gassion des convois (1). Il avait conquis le Mans, à la tête de ses coquins, sans coup férir, chassant devant lui l'évêque Lavardin et son séide Costar. Puis, poursuivant ses
(1) LafPémas : Lettre à M. le cardinal burletque. V. Moreau : op cit.f et les pamphlets : L'Entrée de M. le marquis de la Boulaye n au Mans ; Lettre joviale à M, de la Boulaye,
prouesses, il avait acquis à la cause du Parlemeiït, La Flèche et Angers (1).
Il jouissait de sa gloire, ouvrant largement au peuple les greniers à sel et favorisant le pillage, lorsqu'un autre ami de Scarron, le marquis de Jarzé, entra en scène. La Cour l'envoyait avec deux mille hommes de troupes, pour réprimer la sédition. Il se présenta devant les trois villes soumises par La Boulaye, et les frondeurs s'enfuirent comme une volée de moineaux. Les portes s'ouvrirent : l'occupation fut accomplie de la façon la plus pacifique du mônde.JJarzé en profita pour commettre et laisser commettre toutes sortes d'exactions et de violences. L'évêque Lavardin, honteux de sa fuite, sous la protection du beau et verveux marquis, son parent, réintégra le palais épiseopal. Et, tous deux, de connivence, organisèrent les rapines (2).
Au fond, Scarron avait accueilli sans déplaisir la nomination de Lavardin. Des relations amicales, nous l'avons vu, existaient entre eux depuis longtemps. Mais toutes les consciences ne sont pas accessibles au culte du souvenir, et celle de Lavardin s'accommodait facilement Ae l'oubli. De retour à l'évêché, il. songea à ordonner son
(1] Henri Chardon : Scarron inconnu, 1, 158 et suiv.
(2) A. Debidoa : La Fronde angevine \ Henri Chardon: op, cit,f l, 171 et SUIT. Eusèbe Payie : Le Marquis de Jarzé, dans la Revue d'Anjou, 1881; Gostar: Lettres.
administrafion ecclésiastique. Plusieurs chanoines étaient morts. Des années le séparaient du moment où il avait vu, pour la dernière fois, Scarron malade, voué à une disparition prochaine. Il manquait de canonicats et de prébendes pour doter ses créatures. Il ne voulut pas s'enquérir des destinées de l'absent que l'on continuait à mentionner comme infirme sur les registres du chapitre. L'épicurien Costar et son ami l'ivrogne Pauquet furent d'abord investis du titre de chanoine et engraissés de prébendes, puis successivement d'autres abbés. Et comme un canonicat était nécessaire pour satisfaire une avidité pressante, Scarron fut délibérément rayé du nombre des vivants.
Après la perte de la pension rojale, la suppression de la prébende, sa dernière ressource, était un coup trop rude. Le cul-de-jatte regimba. Et il lui fallut démêler cette situation de mort vivant que déjà le peuple parisien lui avait faîte plusieurs fois(l). Il était accoutumé aux chinoiseries du sort. H prit sa bonne plume et, se rappelant que Lavardin avait été, à Rome, son camarade de bombances, il lui parla avec la plus débonnaire fami-
à ma prébende, puisque vous l'avez don-
Ure du 3 nonembrt 1«4T.
SGARRON BT LA FRONDE 203
née, vous m'en devriez bien donner une autre, quand ce ne seroit que pour me racquitter du temps que j'ai perdu à me fier aux promesses de feu votre oncle, d'heureuse mémoire et 4e peu de parole. Vous savez bien ce que vous avez à faire, mais si j'étois à votre place, je donnerois un bénéfice à une personne qui seroit en la mienne. Aussi bien vous avez un coup sur pour en faire vaquer sans rien faire contre les bonnes mœurs, comme faisoit un châtré, nommé Mortier, oncle de Tabbé d Evron, et qui Tétoit de Marmoutiers, je veux dire abbé. Ce maître moine empoisonna en un dîner une vin^aine de prieurs, et là-dessus on fit un livre intitulé : la Méthode de faire vaquer les bénéfices, mise en lumière par le Révérend Père en Dieu un tel... (1).
Lavardîn, après la réception de cette lettre, n'osa pas persister dans son attitude arbitraire. Il réintégra le chanoine dans son canonicat. Le Mans, d'ailleurs, eut peut-être protesté en faveur de Scarron si le poète en eût appelé à Topinion publique. L'évéque, en effet, devenait de plus en plus impopulaire. Le traitement que, sur son instigation et avec son secours, Jarzé faisait subir à la ville, provoquait^ la réprobation. Une requête bizarre, en vers burlesques, avait été adressée à la reine. Les Manceaux, coupables de rébellion, se sentant en mauvaise posture, pour obtenir le retour du mar-
(1) Scarron : Œupres, Lettre à Monseigneur l'évéque du Mans, I, p. 185.
™" ...ll^^ll I
quis, chargèrent les chapons, habitués des tables
royales, de plaider leur cause [i).
Jarzé, le beau parleur angevin, fut, en effet, rap-
Delé, mais sans doute la prière des chapons ne le mesure. Le souhait formulé par es qu'il fût pendu en punition de duite ne pouvait être exaucé. Mazait. La reine, qu'il avait servie avec Et Cour tout entière qui le députa ient protesté contre ce châtiment
!tionnait Jarzé pour sa parenté avec la grâce de sa personne unie à la 1 esprit. Avec lui et Rosteau il mit à îs et de femmes les hôtelleries maant mainte fois l'intermittence de ses îaux. Jarzé passait, en effet, la plus le son temps à Paris, papillonnant is, à l'hôtel de Rohan, dont la dut blette, soldait follement sa supé- ,uits (2).
[•ron le retrouva près de sa chaise e la Fronde divisât la France' et suiœil bienveillant son destin comme il
!Hjue préseniie à la Reine par Ut chaponn du Vancettax, mr Ui désordres faits par Us gens de in«.V. Henri Chardon, cp/>. cii., I, pp. 173et suit. lit. de M" de Rohan.
SGARRON ET LA FRONDB 205
suivait celui de ses difiFérents amis. Or le marquis allait susciter bientôt des querelles et des haines. Bien que ses troupes eussent pacifié le Maine en le pillant et sans combat, revenu à Paris, il se glorifia de sa campagne ridicule. Insolent et rodomont, il accompagnait comme son ombre le fougueux Condé. Il appartenait à cette coterie de petits maîtres dont la morgue ne le cédait qu'à la bravoure. Un duel avec le marquis de la Boulaye (1), ayant un moment effacé son prestige, il voulut se signaler à Fadmiration de la Cour par quelque excentricité héroïque. Il résolut de relancer jusque dans son repaire le roi des Halles, ce chevaleresque Beaufort dont le peuple chantait le mérite et exaltait le courage. Avec le commandeur de Souvré, ami de Scarron, Jars, Caudale, Frétoy et plusieurs autres, il se rendit aux Tuileries, où les principaux chefs frondeurs jetaient les plans de nouvelles émeutes. Beaufort prit un prétexte pour l'éviter (2). Jarzé considéra ce détour comme une victoire. Il la clama sur tous les tons. Si bien que le duc, conseillé par Gondi, se décida à châtier cette impertinence trop bruyante. Les petits maîtres festinaient et cabalaient aux Tuileries, dans les salles du cabaret de Renard. Rien n'était plus facile que de les
(1) Mémoire» de Monglat et Orner Talon; Ste-Aulaire i Histoire de la Fronde»
(2) Mémoirei de la Rochefoucault, Gui Joly, Retz, Montpensier.
iARllON ET SON UtUBU
aufort, entouré de quelques gentilshommes et serviteurs, s'y présenta en convive inattendu. II renversa la nappe, éloigna les amis du marquÏB et jamais volée de bois vert ne tomba sur des épaules plus délicates. L'affaire ût un bruit terrible. Les libelles la relatèrent avec acrimonie et la Cour, soutenant par force Jarzé, demanda contre son agresseur une sanction pénale. Etriller un courtisan sur les propriétés du roi était un crime de lèse-majesté. Mais le Parlement, par prudence, sinon par sympathie pour le bàtonné, ne ta suivit pas dans cette voie dangereuse, malgré l'entremise du chancelier Séguier qui épuisait son ingéniosité à ramener l'incident sur le terrain juridique (1).
Jarzé, d'ailleurs, ne se contenta pas de cet humiliant exploit. Fort bien en cour, familier de Mazarin, assidu aux couchers de la reine qu'il amusait de contes drôles (2), il pactisait cependant avec Condé, son modèle, auquel il servait inconsciemment d'espion. II pouvait le servir mieux encore en jouant un rôle dont la témérité le devait séduire. L'ambition démesurée du prince lui faisait envisager comme possible son élévation au
(1) Mémoire) de Retz et Uotteville. V. aussi les pamphlets : ùe Grand Gersay baiiu ou la canne de M. de Deauforl. au fcsUa du Betard aux Thuileries, en vers burlesques. 1649 ; la Dérouie des ^.L.i!.,.. ... T„j; ^u «enarrf, 1649; io Soupe frondie,\Wi.ÈU:...
be Pavie, op. cit.
«de HottATille.
M de H<
sgahron bt la fronob 207
trône. Mais auprès du trône veillait Tltalien. Il fallait donc, en premier lieu, éloigner ce dernier et, dans ce but, lui enlever Taffection de la reine. Jarzé, mis en goût par la faveur des duchesses, assuma cette responsabilité. M""® de Beauvais, servante aimée d'Anne d^Autriche, fut le truchement de cette intrigue abracadabrante. Elle laissa traîner volontairement des poulets incendiaires et plaida en faveur du marquis. La reine crut à quelque nouvelle boufibnnerie et sourit des coquetteries du petit maître. Mais Condé, sottement, imaginant tout gagné, raconta à qui voulut Fentendre quel bon tour on était en train de jouer au faquin d'Italie. Alors la face des choses changea. Le ministre et son auguste maîtresse se décidèrent à considérer sérieusement les déclarations de l'amant morfondu. Il fut chassé de la Cour et bientôt il se lança dans les sombres insurrections qui devaient aboutir à la journée du faubourg Saint-Antoine (1).
Cepandant Scarron, poussé par quelque obscur dessein, avait quitté le Marais. Ayant perdu avec sa pension toutes ses sympathies anciennes pour la Cour, il se sentait mal à l'aise dans ce quartier hanté par les partisans de Mazarin et de la reine. Il traversa la Seine, franchit la porte Saint-Michel
(1) Bussy-Rabutin : Histoire amoureuse des Gaules y art. M^" de Châtillon; Mémoires de Motteville, Retz, Montpensicr; Carnets de Mazarin; Ëusèbe Pavie, op. cit.
Z08 SCARRON ET SOK HILIBD
et s'installa au cœur du faubourg mat bâti et fangeux, dans une demeure de passage : t'bôtel de Troyes. Cet hôtel, établissement considérable de ces parages, réunissait une clientèle aristocratique. Dans les couvents environnants, les personnes de qualité faisaient des retraites. Toute tranquillité s'offrait aux rêveurs et aux comploteurs. Seule l'bôtellerie des coches de Nantes et autres villes de l'Ouest, provoquait, certains jours et à certaines heures, un mouvement de provinciaux en partance (1). 11 loua un vaste appartement dont il céda bientôt une partie à son amiCabart de Villermont, esprit avisé, voyageur endurci qui revenait de son gouvernement de Cayenne (2). Il se réserva seulement quelques pièces, une chambre où paradait, son lit à couverture jaune, un petit oratoire. Céleste de Harvilte-Palaiseau occupait le reste.
Etrange figure cette Céleste dont le cul-de-jatte faisait « Sœur Céleste » comme il avait fait de Marie de Hautefort « Hautefort-la-Sainte ». EUe avait réjoui sesprimesannéesdebambocheur,aprèslesétudesdu collège. Elle entrait de nouveau dans sa vie simplement avec un sourire de soumission et de tristesse
(1) A. de Boiilile, op. cit., pp. 119 et suîv. L'hdtel de Troyea "emplacemeat actual da jet d'eau, entre les ■g et la rae Soufflot.
me, publiée par P. Harillot, op. cit. App. I,
"tendres. Il l'avait connue jolie, sans doute, jeune et i naïve. Peut-être la chanta-t-ilsous le pseudonyme miignard d'Iris ou de Sylvie. Elle lui revenait alourdie ;et malheureuse, s'autorisant de l'amour passé pour lob tenir la pitié. 11 la lui accorda pleinement, sans reproches mauvais, bien qu'après lui des hommes eussent profité de ses défaillances.
! Céleste de Palaiseau n'avait pas le sens commercial d'une M™® d'Olonne (1). On la voit passer, dans l'aventure terrestre de Scarron, soucieuse d'honnêteté apparente et désintéressée (2). Un gros financier sournois, prometteur de mariage, venait de l'abandonner ayant eu d'elle la satisfaction de ses appétits. Elle voulut, sans protecteur et sans argent, entamer un procès dans un siècle où la justice vendait ses décisions au plus offrant. Le culde-jatte, renseigné sur l'incertitude de la procédure, la détourna de ce dessein et se chargea de gagner sa cause par le moyen de la poésie. Les financiers s'y montraient plus sensibles que les magistrats. Avec Souvré et Vardes, ses amis, il élabora « une sentence burlesque qui fut acceptée par le séducteur et par laquelle il le condamnait à donner à j^iie ^Q Palaiseau vingt mille francs parce qu'elle était grosse, vingt mille francs parce qu'elle était
(1) Bussy-Rabutin, op. cit.
(2) Scarron: Œuvres^ A Mlle Céleste de Palaiseau^ I, p. 176. l\ la remercie de l'avoir débarrassé des mauTaises compagnies.
( ET BON MILIBU
demoiselle, vingt mille francs parce qu'il était financier ».
C'était, sinon la richesse, du moins la sécurité. Céleste se hâta de les porter au couvent de la Conception où elle espérait finir dévotement ses jours. Mais la malechance l'y poursuivit. Mal administré, utilisant toutes ses ressources à des constructions fastueuses, le couvent fit banqueroute et jeta ses pensionnaires à la rue. Heureusement, Scarron consentit à retirer chez lui la pénitente dupée et ainsi habita-t-elle, oxtra muros, dans cet hôtel de Troyes où la renommée du poète allait attirer nombreuse compagnie (1).
La nouvelle demeure du petit chanoine et l'hôtesse que sa charité lui avait donnée coûtaient cher à sa bourse. Plus que jamais il regrettait sa pension et en sentait la nécessité. Plus que jamais montait en lui la haine contre Mazarin qu'il accusait de sa ruine. 11 méditait quelque vengeance dont souffrit l'orgueil du ministre. 11 n'osait cependant se prononcer pour le parti adverse, espérant contre toute espérance en un retour vers lui de l'opinion royale. Ses amis étaient les confidents de ses peines pécuniaires et de sa rancune. En sa '"' " " 'té le projet de la Mazarinade. Ce
SGARRON ET LA FRONDB 21 i
projet, certainement, avait contribué à l'amener dans le quartier lointain de Thôtel de Troyes. 11 voulait avoir, après les désagréments, les bénéfices de sa réputation de frondeur. Mais à une époque où la bastonnade réglait les différends entre seigneurs et écrivains au détriment de ces derniers, peut-être craignait-il de danser en place dé Grève ou sur le terre-plein du Pont-Neuf la danse tant redoutée de son joyeux précurseur Villon.
Aussi essayait-il, tout en assurant la portée de sa vindicte contre le ministre, de prévenir le châtiment. La Hollande imprimait volontiers ce que l'imprimerie française considérait comme trop dan gereux. Sa muse brûlait d'entrer dans le conflit qui partageait la société. Et, disait-il :
Elle pourra bien mettre au jour Des yers qui ne sont pas d'amour.
La belle impression d'Ëlzevire Fera que ma façon d'écrire Reprendra nouTclle vigueur, Et lors, malheur, malheur, malheur Sur qui le chagrin du malade Tirera son arquebusade (1).
De suite sa présence à l'hôtel de Troyes fut signalée et les visiteurs affluèrent. Ils furent de deux sortes : les uns vinrent pour causer, les autres
(1) Scarron : CEuures, Epitre h M. d'4ufnah d'^aucourt^ Vll, p. 110,
pour comploter. Scudéry seul s'achemina dans un autre but vers ces contrées solitaires : la grâce dodue de Céleste de Palaiseau Tavait émôtionné. C'était toujours le mâche-laurier misérable et râpé bien qu'il eût assassiné l'hôtel de Bourgogne de ses pièces, les libraires de ses livres et remplacé Vaugelas à l'Académie. Il persécutait sa sœur, et, loin d'ambitionner l'amour des héroïnes, affectionnait les garces (1). Il ne lui déplaisait pas de succéder au financier séducteur dans les faveurs de Céleste. Mais ce lunatique, descendu des rochers de Notre-Dame de la Garde, raffolait aussi des ileadresses platoniques. Il efiTectuait une course pouvantable, sans dîner, pour voir la péronnelle apparaître aux fenêtres de l'hôtel de Troyes. Ces fenêtres donnaient sur le jardin du Luxembourg. Il se promenait sous les arbres, rongeant avidement un croûton de pain caché dans son manteau. Et si le moment ne lui paraissait pas favorable pour rejoindre Scarron dans sa chambre et se repaître de la touchante modestie de son inhumaine, il passait des heures à croquer le marmot, le feutre goguenard et l'épée battant ses ergots (2).
Naturellement, le cul-de-jatte ne soupçonnait pas son ami de cette folie déplorable. ^U n'en eût
(1) Tallemant : Ilist. de Scudêry,
(2) Segraisiana.
point été jaloux : il s'en fût agréablemeB|3onseil, si d'autres visiteurs ne l'eussent détouri^nienait server cette intrigue. Autour de lui, en eflbSans serrait peu à peu le cercle des frondeurs. Ins3 blement son domicile en devenait le lieu de réunion préféré. Paul de Gondi, du Luxembourg où il conférait avec Gaston d'Orléans, se glissait par les derrières du Palais vers l'hôtel de Troyes (1). Leur vieille camaraderie de festoyeurs se renforçait d'un commun appétit de cabale. Tous les gestes de Gondi conduisant obscurément l'émeute contre Mazarin avaient été applaudis par le poète burlesque. Et maintenant déterminé à lui donner Tappui de ses rimes, il l'accueillait avec enthousiasme.
Les émissaires de Condé s'abouchaient dans cette chambre de malade avec ceux d'Orléans (2). Là, mieux encore qu'au Parlement, était le centre des conciliabules. Le fougueux et fourbe abbé de la Rivière, âme damnée de Gaston ; le bizarre et magnifique comte de Fiesque ; Segrais, secrétaire de Mademoiselle, et l'abbé de Francquetot apportaient leurs avis passionnés. On avait mis à prix la tête de Mazarin (3). On daubait sur ses mœurs et
(1) Note d'un anonyme, précitée.
(2) Segraisiana.
(3) Retz : Mémoires ; Moreau : Bibliographie des Mazarinades , Tarif du prix dont on est convenu en assemblée des notables pour récompenser ceux qui délivreront la France du Mazarin^
Dour cop^^^^^^^^* Marigny lisait ses amusantes balautre i>-^ï'^t6ndant que tuer un tyran ne pouvait dodiir"' ^ crime (1). Blot prodiguait ses plaisants n^yliets. Le ministre, à son dire, devait sa situation aux avis donnés par lui à Richelieu. Il répartissait aux différentes composantes de cette personnalité exécrée les cent cinquante mille francs qu'en offrait le Parlement. Une tourbe de poètereaux et de soldats complétait les réunions. Les chefs des milices bourgeoises, mille figures étranges, mille accoutrements singuliers défilaient sous les yeux rieurs de Scarron. Personne n'était dédaigné. La plus mince plume et la plus fragile lame jouaient un rôle dans la lugubre comédie des rues.
Quelques frondeuses consentaient aussi à embellir le logis. La divine d'Outrelaize, la comtesse de Fiesque, M"® de Pommereuil, peut-être même M^^^ de Montpensier (2), discutaient les chances des prochains mouvements populaires. Les femmes, plus attentionnées que les hommes, manifestaient, par des cadeaux, leur estime au poète hospitalier. Elles garnissaient son petit oratoire. M™® de Pom-
(1) Gui Patin: Lettres, lui attribue le Traité politique, etc., où cette opinion est développée.
(2) Scarron avait connu M^^« de Montpensier chez Marie de Hautefort. V. Elégie à Mademoiselle, VII, p. 198, et aussi, A M^^" de Montpensier, Remerciement au nom de M^^* Descars à qui cette princesse avait envoyé un présent (vers 1644), VII, p. 248,
SCARRON BT LA FRONBE 215
mereuil, femme du président au Grand Conseil, mariée par surprise et haïssant son mari, menait une existence féconde en galanteries (I). Sans doute là présence de Gondi, son amant, l'attiraitelle chez Scarron, et, par gratitude, elle offrait au petit chanoine, pour orner la pauvreté de son autel, une toile d'argent à fleurs isabelles et jaunes (2). La sémillante comtesse de Fiesque, si jolie, originale et fine, d'une jupe de brocart faisait confectionner une chasuble. Et, l'aumônier de Deslandes-Payen, conseiller à la Grand'Ghambre, affublé de ce vêtement, disait la messe dans le petit oratoire paré par la main des femmes amoureuses (3).
Quand les plans de campagne avaient été arrêtés et toutes les injures possibles adressées au
(1) Tallemant : Hiat. de M'^ de Pommereuil,
(2) Scarron : Œuvres, Remerciement h M"^^ de Pommereuil ^ VII, p. 254.
(3) ScaFFon, CEuvrety A M, de Segrais, sur une jupe que M'^* la comtesse de Fiesque lui avoit promise pour faire un ornement de chapelle. Scarron charge son ami de lui rappeler sa promesse et ajoute: « Représentez«-lui, s'il yous plaît, que le prêtre qui me dit la messe n'a qu'une chasuble d'emprunt, aussi courte qu'un justaucorps, et que, si on me la redemande, je n'assisterai au service divin non plus qu'un excommunié; car on n'ira pa£ pour ses beaux yeux dire la messe en habit séculier. J'ai été conseillé quelquefois de lui faire ôter la jupe de dessus le corps ; mais il n'en faut pas venir à cette extrémité-là que le plus tard possible. » Segrais voyait la comtesse de Fiesque chez M"* de Montpensier dont elle était dame de compagnie. V. Bussy-Rabutin : Histoire amoureuse des Gaules, et Montpensier : Mémoires»
SCARKON ET t
ministre, Scarron expédiait son inonde, ne gardant plus autour de lui que ses familiers. Gondi demeurait avec l'abbé de Franquetot et les feuillets du Romao comique sortaient d'une armoire. Communiquer, dès leur élaboration, ses œuvres à ses amis était la manie et la joie du cul-de-jatie. S'ils riaient à les entendre, il se déclarait satisfait et certain de leur réussite (1), D'ailleurs la lecture du Roman les divertissait en les délassant du souci de la guerre civile. On s'émerveillait des disgrâces de Ragotin et des mauvaises farces de la Rancune. L'écrit, par son caractère satirique, participait un peu de la Fronde.
Gondi flattait Scarron, se ménageant une plume précieuse qui l'aidait souvent à la rédaction de ses propres libelles. Il attendait impatiemment la Mazarinade qui apporterait un appoint merveilleux à la cause frondeuse. Cependant, malgré son entraînement vers les manifestations sournoises de ta vie, il appréciait le rire et la bonne littérature. Le Roman comique lui remémorait ses équipées de jeunesse. Cela suffisait pour qu'il l'aimât. Aussi, lorsqu'elle lui fut offerte, en accepta-t-il volontiers la dédicace (2). Aucun document ne révèle qu'il ait soldé cette dédicace. Scarron devait être dans un
(1) SograUîana.
(2) Aa coadjattu
bizarre état d'âme pour dédaigner cette occasion d'empocher quelques écus (1).
La bizarrerie de cet état d'âme nous est démontrée par ce fait qu'il avait entamé précédemment une traduction de la morale de Gassendi. C'était une rude épreuve pour l'ennemi de tout pédantisme latin. Si Gassendi, dans la pratique, accompagnait ses enseignements de commentaires agréables et variés ; s'il prêtait, en philosophe sensualiste, une excuse facile aux dissipations des libertins, ce ne l'empêchait pas de fixer ses préceptes en des phrases ambiguës au milieu desquelles Scarron s'embourbait. Heureusement son ami Cabart de Villermont lui montra l'inanité d'un semblable travail et l'engagea à composer une oeuvre d'observation où entrerait sa propre originalité (2). Le Roman comique fut doncéchafaudé. Il tombait en pleine actualité, les comédiens, plus ou moins enrégimentés dans la Fronde, se plaignant que les troubles de la rue fussent une cause d'indifi'érence pour le théâtre (3) .
Et subitement, au Roman comique^ succéda le
(1) Ce n'était pas son habitude, en effet. Le président de Bellièvre et M"« de Montpensier le récompensèrent par des pistoles d'une dédicace. U n'eut pas à se louer de Gondi qui l'oublia parfaitement dans la suite. On ne rencontre même pas son nom dans les Mémoires du coadjuteur.
(2) Note d^ un anonyme précitée.
(3) Moreau, op, çit,
218 BCARBON ET SON UILIBU
plus infâme burlesque. La Mazarinade était prête depuis quelque temps. Scarron hésitaità la publier. Ses amis, sans doute, le pressèrent de prouver sa ûdélité à la cause frondeuse par un secours effectif. 11 i'envoya, comme il l'avait fait prévoir es Hollande, et d'Amsterdam, la philipique anonyme éclata sur Paris.
La plupart des rimeurs, sauf peut-être Blot, dédaigné, et quelques autres, attaquaient Mazarin pour des motifs injustifiés, Scarron, ruiné par lui, exerçait des représailles personnelles. Son ressentiment avait des sources profondes. La Mazarinad-.: n'émergea guère, quant au talent de la composition, des pamphlets innombrables. Mais elle exaspéra le ministre par sa sagacité vexatoire. Un venin terrible la gonflait.
Elle rappelait le louche passé du bonhomme, alors que, secrétaire du cardinal Colonna, il versait dans la débauche. Alcala, la bonne ville, Tavait vu amoureux d'une fruitière aux larges appas, en posture d'épouser. Mais, de ces relations po]iulacières, le sémillant théologien n'avait récolté qu'un bon frottement de bâton dont ses épaules habiles aux révérences souffraient encore. Sans cette volée imprévue, ajoutait Scarron :
Ton incroyable destinée """ e très sorUble hyménée, i, prince des maquignons,
«^■JIF
SCARÏION BT LA FRONDH 219
Avec la vendeuse d'oignons, Eût été bornée à l'Espagne.
Revenu eu Italie, Maaarin, selon Scarron, ^e fit la gouge
D'un autre bougre à bonnet rouge,
Né garçon, il devint garce et ses parties honteuses Tillustrèrent. En outre, damné joueur, il inventa le hoc pour la perdition des hommes (1). Ce pitre voulut ressembler à Richelieu et donner chez lui des pièces (2). Mais comment comparer le soporifique Orphée à la merveilleuse Mirame ? Mazarin, bel esprit est un cuistre doublé d'un bateleur. Il n'a pas l'ample génie de son prédécesseur et moins encore sa générosité. Et c'est pourquoi Scarron, se souvenant de sa propre déconvenue, ajoute que Richelieu savait le chagrin qu'un sonnet
Qu'on a mal récompensé cause,
et que les poètes « ces divins alTamés » connaissent
(1) I^ea contempQrajps attribuent, en effet, à Mazarin, l'invention du hoc.
(2) Masarin ambitionna, comme Richelieu, la gloire littéraire. Il Youlut éblouir la Cour du faste de ses représentations théâtrales, n monta Orphée avec un luxe extraordinaire. C'était une innovation. Pour ia première fois, on inaugurait officiellement le théâtre italien, sa musique et sa machinerie: Vopéra entrait dans les mœurs. Mais la pièce tomba, malgré l'empressement des courtisans-. V. Motteville et Montglat : Mémoires ; Geller : les Décors j les cmiumeuM h mhe en scèue au XVII* sUcle,\
220 SGÀBRON BT SON MILIEU
le secret de ridiculiser les plus beaux gestes. Ah ! ; si ce malandrin tout puissant eût été moins avare
I de faveurs à l'égard des poètes, de quelles louanges
l n'eussent-ils pas fait retentir l'Europe ! Mais à quoi
\- bon ratiociner :
Ha ! ne tranche plus du ministre, Tu n'étois né que pour le sistre ; Mais la fortune en bonne humeur, T'a fait prince de parfumeur.
Ses vices lui ont mieux servi que leurs vertus ne servent les autres. Mais il ne perd rien pour attendre :
On te coupera, pauvre Jule,
Et l'un et l'autre testicule.
Et lors, ô cardinal pelé.
Cardinal détesticulé.
N'étant plus ni femme ni homme,
Comment paraîtras-tu dans Rome ?...
Et, à ces griefs moraux, Scarron ajoute les griefs politiques, les résume fortement en les accompagnant de commentaires. Cet ignorant, ce poltron, ce courtier de Priape, ose susciter la guerre et l'entretenir. Tandis que la France entière souffre d'une épouvontable misère, il vole tout ce qui est à portée de sa main, étale le luxe de ses deux cents robes de chambre, de ses parfums, de ses palais. Et les reproches pullulent. C'est la sortie de la garnison de Courtray, les attaques vaines de Lérida, le fruit de la bataille de Lens perdu, la Catalogne
^"vT
SGARRON kr LÀ FRONDE 221
réduite au désespoir, le duc de Guise abandonné à Naples, Femprisonnement de Beaufort, le vol du duché de Cardone, le malheur du président Barillon, Anne d'Autriche séduite, les Anglais sans pain, leur reine volée et désolée, le Parlement maltraité, l'apaisement sanglant de Ja Guyenne, l'autorité royale perdue, la France offerte au pillage de l'étranger, l'éloignement du chancelier Séguier, la pendaison de Richou, Canole et Bordeaux, les offenses à Paul de Gondi et Gaston d'Orléans, le siège de Crémone, l'injustice à l'égard de Condé, le décrijeté sur la patrie, le commerce ruiné (1).
Mazarin, « ce sergent à verge de Sodome », est responsable de tous les malheurs. Aussi paiera-t-il chèrement ses simonies et ses crimes. Sa carcasse désentraillée, livrée à la populace, sera comme celle de Concini, traînée dans la boue et souillée par la canaille ivre de vengeance. Et les laquais porteront, par dérision, au bout d'une gaule, son lamentable priape.
Bougre bougrant, bougre bougre, Et bougre au suprême degré.
Bougre au poil et bougre à la plume, .
Bougre en grand et petit volume, Bougre sodomisant l'État, Et bougre du plus haut carat
(1) Nous citons pêle-mêle les griefs de Scarron, sans souci de )a chronologie comn^e ils soi^t fqrn^ulés de^ns la Mazarinadç,
a2î SCAHRON ET BON MILIEU
InvestisBant le monde en poupe,
C'est-à-dire baisant en croupe, Bougre k cbèvres, bougre à garçons, Bougre de toutes les façons.
Ministre à la tète de courge, histrion, pour ta forfaiture publique tu seras publiquement pendu. Une potence, en place de Grève, soutiendra fou pas de ballet et les oiseaux du ciel ne voudront pas de ton infecte charogne !...
Cette Mazarinnde eut un retentissement terrible : Mazarin expiait son mépris du Typhon. Il fut cruellement offensé, non pas, à la vérité, par la partie intéressant sa politique, mais par celle bafouant son passé (1). Il souffrit que sa bastonnade fût connue de la reine. Personne n'avait songé à railler sa superbe d'amant satisfait. Scarron eût reçu le châtiment immédiat de son audace s'il n'eût eu l'habileté de garder l'anonjmat (2),
(1) Segraisiana. La Mazarinade donnH son nom aux pamphlets de la Fronde.
(2J Mazarin usait, quand il le pouvait, des dernières représailles.
L'imprimeur qui se chargea de publier le fameux pamphlet: Le
Cuilode de la reine, ne dut son salut qu'A l'intervention armêcda
peuple. V. Moreau, op. cit. ; Gui Patin : Lettre du 31 juillet 16W.
Les lettres de Gai Patin, datées de celte époque, sont fort curieuses.
Biles commentent les événements avec une farouche partialité. 11
parle notamment (27 août 1W9) d'un manuscrit venu d'Italie et
' ^ " ' ' ' îu glorieux sur la .vie de Maiarin, V.
irin; Gualdo Priorato : Hiatoire du Car-
n, 1671, trad. franc. ; Moteau ■ Histoire
: de Ma^artf, Cousin : La Jeunesse de
Mais cet anonymat ne devait pas longtemps persister. Peut-être ses amis, enchantés que le Mazarîn ait été touché au défaut de Tarmure, Télucidèrentils. Peut-être de fins limiers reconnurent-ils la marque de cette ironie. Toujours est-il que la Mazarinade formidable déchaîna les discussions. On Tàpplaudit, on la désapprouva. Les poètes à la douzaine s'adressèrent à son auteur comme à un sauveur. Ils l'interpellèrent comme ils eussent interpellé leur Muse, lui demandant une inspiration. Tous cependant, ne se recommandaient pas de lui. On Tinsultait quelquefois, souhaitant :
Voir en Grève paraître
Cet écrivain impénitent,
Au bout d'une corde pendant (1).
Un moment même l'audace des pamphlétaires ne connut plus de bornes. Sachant le succès de vente des œuvres de Scarron, ils imprimèrent leurs infamies sous son nom, assurés dès lors de leur bonne destinée (2). Si le malheureux pensionnaire de l'hôtel
(1) Réponse au Parlement burlesque de Pontoise. V. aussi : Contre Satyre ou response aux Cent quatre uen du sieur Scarron^ pour luy montrer qu'ayant inventé leè vers burlesques, il se peut dire fauteur des libelles diffamatoires de cette espèce. Les libelles parlant de Scarron sont les suivants : Vers burlesques envoyez à M, Scarron sur l'arrivée d'un convoi à Paris; Plaintes du Carnaval et de la foire Saint-Germain , en vers burlesques ; Remerciement des imprimeurs et colporteurs; La pièce du cabinet dédiée aux poètes du temps. V. Moreau, op. cit.
(2) Voici les titres des pamphlets attribués à Scarron ou publiés
de Troyes avait écrit toutes ces mauvaises diatribes, il n'eût pas trouvé le temps de respirer. Quoi qu'il en fut, il supporta les conséquences de ces imbéciles attributions. Les k^ines s'amassèrent à côté des applaudissements. Il voulut se j,i;istifler. Le fardeau de tant de vers stupides et mal bâtis lui sembla trop lourd à porter. Si seulement on eût trouvé quelque esprit dans leur contexture malhabile. Mais ils sortaient, lamentables, des presses du Puits-Certain. Il composa à la hâte cent quatre vers, dont quelques-uns forts éloquents, où frémit son indignation :
Beaux esprits du Pont-Neuf, insectes du Parnasse, Dont les productions, aussi froides que glace. Font naître la tristesse au lieu de divertir, Vous verrai-je toujours à mes dépens mentir, Et mon nom supposé dans vos oeuvres de baie Me sera-t-il toujours matière de scandale ?
Le réquisitoire se poursuit, flétrissant la lâcheté des larrons. Il leur promet le châtiment et montre
sous son nom : Le Parlement burlesque de Pontoise; Le Testament véritable du Cardinal Jules Mazarin ; Les étrennes burlesques de M. Scarron; Le Cœur des princes entre les mains de Dieu ; L'Avis aux malheureux, dédié à l'Altesse de Mademoiselle par le sieur Scarron; La Débauche de quatre monopoleurs et leur entretien sur les affaires présentes ; Lettre de M* Scarron envoyée au cardinal |Jlfazarin, à Saint-Germain-en-Laye^ en vers burlesques^; Invective de M. Scarron contre un dernier libelle^ en vers burlesques et autres^ V. Moreau, op, cit.
SGARRON BT LA FRONDE 225
les potences levées sur l'horizon. Songez en attendant, dit-il :
Qu'on n'est point à couvert de ceux que l'on offense,
Qu'on peut vous découvrir gagnant vos gazetiers,
Et vous aller chercher jusque dans vos greniers ;
Vous avez trop d'esprit pour ignorer le reste,
Et qu'entre les fléaux, Famine, Guerre, Peste,
Il en est encore un fatal aux Rimailleurs,
Fort connu de tous temps, en France comme ailleurs;
C'est un mal qui se prend d'ordinaire aux épaules,
Causé par des bâtons, quelquefois par des gaules.
Son nom est Bastonnade, ou bien coups de bâton,
Qui vous en donneroit. Messieurs, qu'en diroit-on (1) ?..
Hélas ! ce ne serait pas lui, pauvre Scarron, qui se chargerait d'administrer la bastonnade. Il la méritait trop pour son compte. C'était de l'outrecuidance d'en menacer les autres. On le lui fit bien voir. Un pamphlétaire l'accusa d'avoir détourné la poésie de son ordinaire tendance et d'être le promoteur de l'ignoble amoncellement d'ordures dont se couvrait Paris.
Et, sur ces entrefaites, la fatalité féroce lui dépêcha Cyrano de Bergerac. On ne sait quel motif suscita leur dissentiment. Scarron ne mentionne pas son ennemi dans ses écrits et celui-ci ne donne pas les raisons de sa colère. Il ne pouvait être question certainement de la Mazarinade ou des Cent
(1) Scarron : Œuvres, Contre ceux qui font passer leurs libelles diffamatoires sous le nom d'autrui, VII, p . 178.
226 SCARItON F.T SON MILIEU
quatre vers. Cyrano, ami de d'Assoucj, a'était un instant passionné pour le burlesque (1). Dès que In Fronde éclata, il fut frondeur. On vit sa moustache hérissée, son feutre large, sa longue épée, aux assemblées du Pont-Neuf. Il écrivit lo Ministre d'État flambé et, par une curieuse coïncidence, ce libelle produisait à l'avance, en un style d'ailleurs plus clair et plus mordant, les griefs de la Moznrinade.
Mais, plus tard, le fougueux duelliste se repentit de sa lâche attaque, regrettant peut-être qu'elle n'eflt point obligé son épée à sortir du fourreau. 11 la désavoua et tandis que la Fronde paperassière se plongeait dans d'invraisemblables immondices, il fit volte-face, se déclarant Mazarin. Il y avait de l'audace et de la beauté dans ce geste. On ne pouvait suspecter Cyrano d'une quelconque cupidité. Il était le désintéressement même.
Quelles sont les causes intimes de sa querelle avec le cul-de-jatte? On a prétendu que dans sa pièce Don Japhet d'Arménie, ce dernier s'était moqué du fameux gassendiste dont les signatures variaient à l'infini : De Bergerac, de Cyrano, de Bergerac-Cyrano, de Cyrano-Bergerac, de Cyrano
(1) Lacroix : Préface aux (cuorea de Cyrano, dit que le bretleur ec Scarron. Cette aasertion nous parait Teno (Lettre à Roiucar) offirme ne l'avoir
SGARRON BT LA FRONDB 227
de Bergerac. Le valet de don Japhet portait, en effet, deux noms sonores. Et, l'appelant, on en changeait Tordre constamment :
. . , don Zapata Pascal
Ou Pascal Zapata, car il n'importe guère
Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière (1).
Mais cette malice était sans gravité. A notre sens, l'inimitié vint du mépris que Scarron professait pour les pointes. La Lettre contre Ronscar le confirme pleinement (2). Le groupe dont Cyrano faisait partie pratiquait ce genre d'esprit. L'œuvre entière du bretteur en est, pour ainsi dire tissue. Dédaigner les pointes et les entretiens pointus, c'était donc se l'aliéner. Scarron supporta immédiatement les conséquences de sa témérité. Il fut pourfendu terriblement par l'intraitable redresseur de torts :
Vous me demandez quel jugement je fais de ce Renard à qui semblent trop vertes les mûres où il ne peut atteindre ? Je pense que, comme on arrive à la connaissance d'une cause par ses effets, qu'ainsi pour connaître la force
(1) Lacroix: op. cit.
(2) Pourtant Scarron ne les avait pas toujours dédaignées. Témoin cette phrase de Sarrazin : « Si vous me permettez d'y ajouter une pointe, vous qui les avez tant aimées et qui donniez retraite dans votre chambre à Mairet et à l'abbé de Franquetot, lorsqu'ils sy réfugioient pour en dire, ne trouvant plus personne ailleurs qui en voulût écouter». Lettre de Sarrazin à Scarron dans Cousin : *tia Société française au xvu* siècle, t. 11, p. 366,
OU la faiblesse de l'esprit de ce personnage, il ne faut que jeter la vue sur sea producifons. Mais je parle fort mal de dire ses productions : il n'a jamais su que détruire, témoin le Dieu des Poètes de Rome qu'il fait encore aujourd'hui radoter... Je n'ai jamais vu de ridicule plus sérieux ni de sérieux plus ridicule que le sien. Le peuple l'approuve : après cela concluez... En vérité n'est-il pas plue aisé de faire ['Enéide de Virgile comme Scarron que de faire l'Enéide de Scarron comme Virgile ?...
Après l'œu-vre, Cyrano examine la langue burlesque :
Pour faire entendre ses pensées, il emploie ime espèce d'idiome qui force tout le monde i s'étonner comment les vingt-quatre lettres de l'alphabet se peuvent assembler en tant de façons sans rien dire. Après cela, vous me demanderez le jugement que je fais de cet homme qui, sans rien dire, parle sans cesse ? Hélas ! Monsieur, rien, sinon, qu'il faut que son mal soit bien enraciné, de n'en être pas encore guéri depuis plus de quinze ans qu'il a le flux de bouche... 11 ferait mieux d'obtenir un arrêt de la Cour, qui portât commandement aux harengèresde parler toujours un même jargon, de peur qu'introduisant de nouveaux rébus à la place des vieux on ne doute avant quatre mois en quelle langue il aura écrit.
a langue de Scarron convienne aux t que son œuvre soit « un pot-pourri Inès et de Contes de ma Mère l'Oie », pas au bretteur pour le confondre.
Pour la première fois, avant Tallemant et Gilles Boileau, il affirme que la maladie du cul-de-jatte est « une maladie de garçon », la maladie que patronnait Sainte-Rène. Et le voici daubant sur les infirmités du malheureux cul-de-jatte :
A le voir sans bras et sans jambes, on le prendrait, si sa langue était immobile, pour un Terme planté au parvis du temple de la Mort... A curieusement considérer le squelette de cette momie, je puis vous assurer que, si jamais il prenait envie à la Parque de danser une sarabande, elle prendrait à chaque main un couple de Scarrons, au lieu de castagnettes, ou tout au moins elle se passerait leurs langues entre les doigts pour s'en servir, comme on se sert de cliquettes de ladres. Ma foi, puisque nousen sommes arrivés jusque là, il vaut autant achever son portrait. Je me figure donc (car il faut bien se figurer les animaux que l'on ne montre pas pour de Targent) que si ses pensées se forment au moule de sa tête, il doit avoir la tète fort plate, que ses yeux sont des plus grands, si la Nature les lui a fendus de la longueur du coup de hache qui lui a fêlé le cerveau. On ajoute à sa description qu'il y a plus de dix ans que la Parque lui a tordu le coup sans e pouvoir étrangler ; et, ces jours passés, un de ses amis m'assura qu'après avoir contemplé ses bras tors et pétrifiés sur ses hanches,, il avait pris son corps pour un gibet où le Diable avait pendu une âme, et se persuada même qu'il pouvait être arrivé que le Ciel, animant ce cadavre infect et pourri, avait voulu, pour le punir des crime qu'il n'avait pas commis encore, jeter par avance son
âme à la voirie... N'est-il pas manifeste à chacun que depuis le temps que les médecins sont occupés à curer sa carcasse, ce doit être un homme bien vide? Outre cela, que sait-on si Dieu ne le punit point de la haine qu'il porte à ceux qui savent bien penser, quand nous voyons sa maladie incurable, pour avoir différé trop longtemps de se mettre entre les mains d'une personne qui sût bien panser (1)?...
Cette lettre aux termes lapidaires était, nous n'en doutons pas, une réponse à quelque atteinte personnelle. Cyrano reprochait vaguement à Scarron les méchancetés de sa plume à l'égard de Mazarin. Mais lorsqu'il eut embrassé la cause du ministre avec la fougue de son caractère passionné, il se leva lui seul contre la canaille tout entière du Pont-Neuf, prêt à la vaincre comme il avait vaincu les cent spadassins apostés sur le passage de Linières. Bien que la Cour eût bec et ongles pour se défendre, il se déclarait son champion et commen çait, dans une admirable lettre, par la laver de toutes les souillures. Peut-être son esprit divinateur, accoutumé aux inductions philosophiques, avait-il, à travers les obscurités dé cette période sanguinaire, discerné l'habile politique du ministre et justifié, par devers lui-même, ses actes en apparence répréhensibles. Toujours est-il que, défen-
(1) Cyrano : Lettre contre Homcar,
dant Mazarin, il interpella la populace ivre et déchaînée, Texhortant à la réflexion, au calme, à Téquité. Puis, cherchant une victime à qui pussent être imputés les errements et les crimes, il choisit Scarron, ce raccourci de la misère humaine, cet étrange bavard, qui mettait, comme Esope, la langue à toutes les sauces. Et, dans une incomparable page, le présentant au peuple de Paris, il lui montra de quelles calamités infernales pétaient payées les fautes envers l'autorité royale émanée de Tomnipotence divine :
Peuple séditieux, accourez pour voir un spectacle digne de tel justice de Dieu! C'est l'épouvantable Scarron qui vous est donné pour exemple de la peine que souffrent aux Enfers tous les ingrats, les traîtres et les calomniateurs de leurs princes. Considérez en lui de quelles verges le ciel châtie la calomnie, la sédition et la médisance. Venez, écrivains burlesques, voir un hôpital tout entier dans le corps de votre Apollon ; confessez en regardant les écrouelles qui le mangent, qu'il n'est pas seulement le malade de ta Reine, comme il le dit, mais encore le malade du Roi. Il meurt chaque jour par quelque membre, et la langue reste la dernière, afin que ses cris vous apprennent la douleur qu'il ressent. Vous le voyez, ce n'est point un conte à plaisir : depuis que je vous parle, il a peut-être perdu le nez ou le menton. Un tel spectacle ne vous excitet-il point à la pénitence ? Admirez, endurcis, admirez les secrets jugements du Très-Haut ; écoutez d une oreille de contrition cette parlante momie ; elle se .plaint qu'il n'est
pas assez d'une vie pour suffire à l'espace de toutes les peines qu'elle endure... Admirez donc, admirez combien sont grands et profonds les secrets de la Providence : elle connaissait l'ingratitude des Parisleusenvers leur Roi, qui devait éclater en mil six cent quarante-neuf ; mais, ne souhaitant pas tant de victimes, elle a fait naître quarante ans auparavant un homme assez ingrat pour expier lui seul tous les fléaux qu'une ville entière avait mérités. Profitez donc, 6 Peuple! de ce miracle épouvantable; et si la con[=ifJéi^.ti.on des flammes éternelles est un faible motif pour vous rendre sage, et pour vous empêcher de répandre votre flel sur l'écarlate du Tabernacle, qu'au moins chacun de vous se retienne par la peur de devenir ScarroD fl). *
Pour avoir médit des pointes .etméconnuquelque sonnet, la leçon était rude. Scarron en souffrit certainement, mais il ne répliqua pas. Sa plume habile aux amusettes, volontiers épi^ramma tique, n'était pas de force dans la polémique. Puis comment combattre le terrible homme qui avait ridiculisé Jean Grangier, misa quia Baulieu, tué tous les détracteurs de son infortune nasale? Cyrano eût d'ailleurs vitement joint le geste à la parole, et, sortant l'avorlon^de sa chaise, l'eût précipité des fenêtres de l'hôtel de Troyes jusqu'aux parterres du Luxembourg.
Les sarcnsimes rie l'homme aux entretiens poin-
tus furent emportés dans le torrent de la Fronde. Jamais Torgie paperassière n'avait été plus violente, plus haineuse, plus outrageante, plus hardie, plus spirituelle. Trois gnomes la conduisaient d'une allure cagneuse et grimacière : Gondi, petit, maladroit et laid, Conti, bossu, Scarron enfin, de tous le plus contrefait. Joly, Patru, Caumartin, Portail marchaient à la suite avec la loquetaille des valets écrivains, Nicolas Jamin, Mathieu Dubos, Menier, Du Crest, Mengau, la Valize. Le barbouillage de papier était une nécessité. Les courriers surnageaient, sortant de toutes les officines (1). Les princes, les ducs, les seigneurs, fraternisant avec les bouchers et les harengères, donnaient en spectacle leur bassesse, leur gloriole injustifiée, leur concupiscence maladive. Les femmes tenaient tout ce monde agriffé à leurs cottes. Elles en jouaient comme de hochets, s'ofirant ou se refusant, contagionnant les esprits de leur soif d'aventure et de leur appétit de cruauté. Le peuple, dans ses antres, semblable à une meute de chiens voraces, aux ordres des petits maîtres et de leurs maî-
(1) Courrier de la Cour en vers burlesques^ Gazette poétique de la Cour parisienne, Courrier burlesque de la fille de Bordeaux^ Courrier burlesque de la ville de Paris, Babillard du temps en vers burlesques, Récit burlesque. Gazette des Halles, Burlesque On de ce temps, qui sait, qui fait et qui dit tout, Gazette de la place Maubert, etc.. A. de Laborde : Le Palais Mazarin^ et Moreau ; Préface au Courrier burlesque,
tresses, crevait de pouillerie et de faim, excité, lancé d'un coup de sifflet strident vers quelque proie éperdûment fuyante. A Thallalî, les bons chiens, flagellés par les lanières, voyaient la proie échapper à leurs crocs, réjouir la table des maîtres dont les reliefs passaient sous leurs babines.
Et partout, dans la province austère et triste, c'était le plagiat de la démence parisienne, des lourdauds soulagés de leurs écus, afiblés par quelque breuvage magique, précipités dans les bagarres sanglantes, massacrés, piétines, chair à mitraille. Puis, des files de misérables cherchant leur pitance, des filles violées, des maisons mises à sac, des incendies, des ruines... (1).
Et, à la fin de tout cela, l'apaisement venu, la majesté royale placée sur un piédestal inébranlable, le Parlement broyé, Mazarin baragouinant et astucieux, reprenant ses coutumes de pillage, Retz coifl'é du chapeau, Condé rentré dans ses commandements, Gaston retrouvant la confiance (2). Les grands eurent le profit ; le peuple, bon gogo, les danses devant le bufi'et. Mais deux choses naqui-
(1) V. les mémoires du temps, 0. Talon, Mole, Goulas, La Rochefoucault, Guy Joli, Retz, Montpensier, Monglat, etc. Dubuisson-Aubenay : Journal des guerres civiles ; Leroux de Lincy : Registres de l Hôtel de ville pendant la Fronde ; et les histoires générales de Saint- Aulaire, Ghéruel, etc.
(2) Ces avantages ne furent pas recouvrés immédiatement. Mais nous envisageons les conclusions extrêmes de l'émeute.
SCAnnON ET LA FnONDE 235
rent de la Fronde : la monarchie absolue et la véritable langue française. Cette langue, Scarron, en partie, Fa faite. Elle est en germe, délicate, souple, colorée, dans le Roman comique {l).
(1) Michelet : Richelieu et la Fronde,
236 SGARRON ET SON MILIBU
Au plus beau moment de la Fronde, Scarron vit entrer dans sa chambre, une petite fille habillée « d'une grise tte de serge jaune », fort timide, laide encore des éclosions de l'enfance, et qui, gênée par les regards de l'assistance, se mit à sangloter (1).
C'était Françoise d'Aubigné.
Cette petite fille portait une lourde hérédité de gloires et de misères : les soixante ans de guerres et de controverses de son aïeul Agrippa, la honte de son père Constant, faux monnayeur, renégat, assassin. Née dans la prison de ce. père criminel, revenue d'Amérique (2), elle ne connaissait que les tristesses et les déboires du vagabondage. Orpheline, quasiment abandonnée par sa mère, l'ardente
(1) Scarron : Œuvres^ Lettre à 3f"' d'Aubigné^ I, p. 170.
(2) On sait que Constant d'Aubigné fit avec sa famille un voyage en Amérique où il espérait replâtrer sdn honneur et refaire sa fortune.
LE MARIÂ6B DE SCARRQN 237
et courageuse Jeanne de Cardilhac(l), elle trouva un instant, chez son grand oncle M. de Villette, en échange d'une conversion au protestantisme, les seules gâteries de sa vie. Puis M"® de Neuillan la recueillit.
Cette matrone, femme de messire Charles de Baudean-Parabère, comte de Neuillan, gouverneur de*]Niort, occupait en Poitou une situation importante. Elle appartenait à une famille illustrée autant par de hautaines alliances que par une proverbiale lésinerie. Elle se glorifiait des unes, pratiquait l'autre, affichait de Fambition et brûlait d'un fougueux fanatisme (2).
Indignée que les de Villette eussent fait embrasser à la jeune Françoise la religion pour laquelle cependant Agrippa d'Aubigné combattit jusqu'au dernier souffle, elle obtint de la reine le pouvoir de la retirer chez elle sous couleur de la sauver (3). Puis tout aussitôt, le sens pratique étouffant le fanatisme, elle songea que cette pauvresse pouvait aisément lui remplacer une domestique. Sa plus jeune fille gardait déjà les dindons. Françoise chaussa les sabots, prit la gaule, et s'en fut, à tra-
(1) Jeanne de Gardilhac se débattait au milieu des procureurs, enfoncée en d'ardues procédures, pour recueillir la succession de son piari Constant d'Aubigné.
(2) H. Chardon, op. cit., I, pp. 186 et suiv.
(3) A. de Boislile, op, ciUy pp. 95 et suiy.
238 gCARnON fiT SON MILIEU
vers champs, écouter les sornettes bucoliques des frustes bergers (1).
Temps maudit ! Les rebuffades et les reproches que les malheureux endurent à la table des riches lui furent prodigués (2). Et bien que M"® deNeuillan fut aise de Tutiliser aux besognes manuelles, elle n'oubliait pas quelle tâche rédemptrice lui imcombait. L'abjuration de Françoise dépassait son entendement. 11 importait, avant tout, de la ramener au giron de TEglise. On lui enleva donc la responsabilité de la volaille nomade, pour renfermer au couvent des Ursulines de Niort, Là, la persécution attendait Tenfant incompréhensive et manquant d'idée directrice. On espérait, en peu de temps, la réduire. Mais elle avait hérité de ses ancêtres d'une volonté tenace. Elle se refusa à l'intelligence des beautés catholiques. Elle persévéra dans l'erreur.
Elle sortit du couvent huguenote et désireuse de le rester. M'"'' de Neuillan, irritée de l'insuccèg de ses tentatives, pensant que, toute sa vie, elle entretiendrait de ses deniers cette réfractairç, résolut de la rendre à sa mère. Celle-ci vivotait à Paris d'une rente de 200 livres et du travail de ses mains. Françoise lui eût été une charge excessive.
(1) La Beaumelle, op, cit.
(2) Tallemant : Hist. du Petit Sçarron^
LE MARUGB 0£ SCARRON 239
Mais M""® de Neuillan envisageait surtout son intérêt personnel. Elle installa la jeune fille dans le coche « parmi les œufs durs et le pain bis » et l'entraîna Yers la capitale. Elle y venait d'ordinaire l'hiver, comme toutes les dame? riches de province. Cette fois-ci, une raison sérieuse la déterminait au voyage. L'aînée de ses filles, au service de la reine, allait épouser M. de Navailles.
Dans les environs du Luxembourg et de l'hôtel de Troyes, M™® de Neuillan avait un parent, Pierre Tiraqueau, baron de Saint-Herman, maître d'hôtol ordinaire du roi, issu comme elle du fameux et prolifique jurisconsulte protecteur de Rabelais. Elle descendit chez lui, et se préoccupa aussitôt de rendre à Jeanne de Cardilhac la pitoyable Françoise égarée parmi ses domestiques. Mais, par malechance; Jeanne de Caridlhac avait quitté Paris. Lk mégère fut donc obligée, déblatérant et pestant, de conserver sa pupille qui, bien accueillie par les Tiraqueau, se lia d'amitié avec M^^'' de Saint- Herman (1).
Pendant ce temps, à l'hôtel de Troyes, Scarron, avec son ami Cabart de Villermont et le valet La Fleur, confectionnait des tartes à la frangipane. Excédé quelquefois par le déversement sordide de la Fronde dans sa chambre, le cul-de-jatte ne re-
(1) A. de Boislile, o/?. ctt,, pp. 122 et suiv.
240 SGARRON BT SON MILIEU
grettait pas d'avoir abandonné la moitié de son appartement à cet intelligent voyageur, enfin sédentaire, qui avait plusieurs fois contourné le monde, et connaissait mieux que personne les affaires et les gens de la marine. Sa conversation variée, sa haute culture, son goût averti, ses relations dans les milieux académiques le désignaient à la sympathie des lettrés et des mondains: On souhaitait et on agréait ses avis. Polyglotte, il fournit à Scarron les nouvelles espagnoles du Roman comique [i).
Il avait connu les d'Aubigné en Amérique et les avait retrouvés en Poitou, de même que les Neuillan et les Tiraqueau(2). Il allait fréquemment chez Pierre Tiraqueau. Il parla sans doute à M"® de Neuillan de son ami Scarron que Paris encensait. Elle le voulut voir et, à sa suite, Françoise pénétra dans la chambre de damas jaune (3).
Quelque temps après on claquemurait Tenfant, rue Saint- Jacques, au couvent des Ursulines, édu-
(1) Note d'un anonyme ^ précitée, Jal : Dictionnaire, Lettre de Fure~ itère. Furetière en lutte contre rAcadémie, cherche des renseignements sur les Académiciens et écrit textuellement à Gabart : «... Je m'adresse à vous, Monsieur, particulièrement comme à un des plus éclairez sur cette matière pour m'en fournir les mémoires que vous pourrez recouvrer. Vous les connaissez la plupart et entre autres, M. de Segrais, etc.. »
(2j Note d'un anonyme, précitée.
(3) Rien ne prouve, comme on l'a dit, que M™" de NeaîUan habitât l'Hôtel de Troyes.
catrices de pauvresses, et elle abjurait la foi huguenote sous leurs exhortations. Elle ne produisit aucun effet particulier sur Scarron. Ses larmes et sa robe trop courte l'amusaient, mais son nom lui resta peut-être étranger. Pourtant des rapports anciens unissaient les familles Scarron et d'Aubigné, toutes deux originaires du Poitou. Constant d'Aubigné, père de Françoise, lors d'un voyage à Paris, logea chez le conseiller Paul Scarron, et contracta à ses dépens une dette de onze cent quarante-huit livres qui certainement ne fut jamais remboursée (1). Le burlesque venait à peine de naître. Les deux familles cessèrent ensuite d'entretenir des relations, Constant d'Aubigné s'étant lancé dans sa vie aventureuse et pillarde.
L'Apôtre négligea probablement d'instruire son fils de ces événements lointains. C'est pourquoi ce dernier, dans le tourbillon de ses visiteurs, s'il remarqua la petite fille alarmée et rosissante, ne fut pas impressionné par elle. Tout au plus, sans ses pleurs, lui eût-il demandé quelques renseignements sur les contrées américaines que ses yeux puérils contemplèrent.
Il vivait, en effet, dans une grande anxiété. Malgré l'inefficacité des tripottages et des eaux thermales de Bourbon, il cherchait encore l'illu-
(1) H. Chardon, op. cit., I, pp. 194 et suiv.
ET SON MRLIEV
soire panacée. La volonté de guérir était en lui indéracinable Les médecines miraculeuses utilisées dans les pajs exotitiues loccupaicnt momentanément. Cabart de Villermont, un peu disert, abondant, comme tous les voyageurs, en palpitants récits, lui ravissait l'âme d'évocations magiques. Il avait séjourné dans les mers antiliennes, parmi ces îles qui apparaissaient, avec leurs floraisons luxuriantes et leurs indigènes bigarrés, comme des édcns retrouvés. Des hommes tous les jours en rappoi'laient les produits étranges et échauffaient la soif d'aventures de leurs contemporains par d'imaginaires racontars. La Martinique, Saint- Christophe, Marie-Galante, la Tortue, et, plus loin, la Guyane offraient de merveilleux asiles. Les fruits, les fleurs j croissaient à profusion ; le climat tempéré ressuscitait les moribonds. La joie naissait de l'abondance. Nul songe sans réalisation, Cabart de Villermont éveillait en Scarron d'affolantes espérances. N'avait-il pas assisté à la cure du commandeur de Poincy, goutteux, béquillard et geignant, transformé, en quelques jours, par l'action d'un soleil purificateur, en un beau cavalier jouant à la paume et se livrant aux dures chevauchées (1) ? Coupables bavardages ! En réalité le commandeur de Poincy, suivant l'exemple
LÉ MARtACE DE SCAUHON 243
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du capitaine d'Esnambucj coopéra, avec son ami du Parquet, à rétablissement de solides colonies (1). Il se battit contre les sauvages^ conquit File de la Tortue et amassa rapidement une fortune. De goutte, point. On l'inventait sans doute pour doter FEldorado lointain d'une bienfaisance poétique.
Scarron croyait ardemment ces paroles trompeuses. Il regardait avec ivresse ce mirage. Entreprendrait-il la pérégrination vers les Indes perdues au fond de TOcéan ? Tous les jours, dans une soif de lucre partaient de nouvelles expéditions. Après Poncet de Brétigny dont les entreprises échouaient misérablement, le baron de Dôrmeilles émigrait à son tour, rêvant d'ériger sur les lies chimériques une suzeraineté féodale. Cent autres confiaient leur destin aux nacelles fragiles, revenaient quelquefois riches, le plus souvent pauvres, ajoutaient quelques mensonges à ceux de leurs devanciers ou bien disparaissaient engloutis par la mer, massacrés par les sauvages. Le doux Segrais lui-môme faillit tenter le hasard. Mais, au dernier moment, il préféra le voisinage et l'humeur turbulente de Mademoiselle à ceux d'un peuple impénétrable aux pastorales fadeurs de Virgile.
Comme pour achever d'ébranler les craintes de Scarron la Muse historique annonçait la partici-
(1) Jal: Diciionumrt ; A. dû Boislile, op, cit., jpp. 127 et suiv.
pation de son amie Ninon de FEnclos et du chanoine d'Aubigny à un nouvel exode (1). Une maréchale partait aussi dans le but pratique dé trafiquer des esclaves. Un espoir de prompt enrichissement plutôt qu'un besoin de spectacles inaccoutumés engageait les esprits énergiques à ces périlleuses équipées. On pensait que les ventes d'esclaves, les cultures de pétuns, les tonserves d'ananas et autres fruits savoureux procureraient à bref délai de prodigieuses ressources.
Scarron ne visait pas précisément à la richesse, mais à la santé. Que cette dernière lui fût donnée d'abord ; ensuite il découvrirait quelque fructueuse affaire qui le délivrerait à jamais de l'obligation de mendier aux grands leur protection et leurs écus. Il ne serait plus auteur à la douzaine, flatteur rétribué, éternel demandeur de subsides refusés.
Il méditait sur le cas du commandeur de Poincy. Cabart de Villermont et divers autres témoins ne mentaient pas. 11 y avait là un fait indéniable. Le climat souverain chasserait les rhumatismes comme la goutte. Il verrait sa tête se relever, ses membres se distendre, sa maigre poitrine se développer, l'élasticité et la grâce revenir. Ce rêve était à rendre fou. Il fallait à tout prix le vivre.
La pensée lui vint de fonder lui-même une com-
(1) Loret : Musc historique du 22 jsinviep 1651,
LE MAHIAGfi D£ SGARRON 245
pagnie. 11 fit des démarches qui n'aboutirent pas(l). 11 se résigna donc à n'être qu'un comparse dans la prochaine émigration. A la suite de Téchec de Poncet de Brétigny et du baron de Dormeilles, d'infatigables pionniers sollicitaient des lettrespatentes afin de coloniser la Guyane. M. de Royville, ferme et courageux gentilhomme normand, en réclamait la gloire. L'abbé de la Boulaye, conseiller du roi et l'abbé de l'Isle de Marivault, docteur en théologie, s'associèrent à lui. Evangéliser les sauvages était le but de ce dernier. Il réunit aussitôt c< quelques ecclésiastiques zélés » pour l'aider dans sa mission. Il s'institua directeur spirituel de la caravane ; de Royville tîn fut nommé le chef militaire responsable. Ils établirent des statuts et annoncèrent l'expédition dans toute la France. Immédiatement des adhésions leur parvinrent (2). Scarron, Cabart de Villermont et plusieurs de leurs amis, MM. de Bezons, de Nogent, du Fay, Gamart, entrèrent dans la compagnie en formation. Le cul-de-jatte, pour son compte, eut 3.000 livres à verser (3). Mais il se réserva un délai pour effectuer ce versement.
(1) Scarron : Œuvres, A M"" de Sévigné^ la marquise (Renaud de Sévigné), I, p. 174; Segraisiana) La Beaumelle : Vie de M'^'' de Maintenons p. 33.
(2) Antoine Biet, prêtre; Voyage de la France équinoxiale en l'isle de Cayenne entrepris par les François en l'année 1652,
(5) Scarron : Œuvres, A M. Sarrazin, I, p. 168.: « Je me suis
Sur ces entrefaites, M"* de Saint-HermaD, fille de Pierre Tiiaqueau, lui vint rendre visite. Comme il s'informait de sa famille, la jeune fille, au cours de la conversation, parla de Françoise d'Aubigné, retournée à Niort avec sa marâtre, M™* de Neuillan . Lire sa correspondance était un divertissement. Intrigué il voulut voir les lettres écrites par cette timide gardeuse de dindons dont les larmes devant lui furent toute l'éloquence {!). On les lui communiqua et, de suite, elles le séduisirent. Elles dénotaient un sens de la vie assez rare chez les personnes de cet âge. Les chagrins façonnèrent cette raison précoce. Surpris et ému, Scarron décida aussitôt de témoigner son étonnement admîratîf. M"= de Saint-Hcrman consciemment ou non ouvrait le champ aux intrigues de la matrone niortaise. On connaît trop le caractère de celle-ci pour ne la point soupçonner de préméditation. La lettre du malade fut pour elle un trait de lumière. Pourquoi n'exploiterait-elle pas cet emballement ? Quelle ambition pouvait nourrir Françoise d'Aubigné, fille obscure et besoigneuse, sans famille, subissant le contre-coup de ses tares paternelles,
donc mis pour mille écus dans la nouvelle conipag qni va faire une colonie à trois degrés de la ligne, de rOrillnne et de l'OriSnoqne. n
(1) £î«™ de Françout d'Aubigné à MU- de Sain
LB MARIAGE DE SGARRON %ii1
esclave de la vie, dèStîfléeriftilc conâîîïohs les plus dures de la domesticité ou de la galanterie ? Scarron ne lui serait-il pas un époux inespéré ? Evidemment il ne possédait aucun des avantages requis en matière matrimoniale. Mais cent autres avantages, ne fût-ce que celui de la célébrité, s'offraient en compensation. Ainsi M™** de Neuillan excusait-elle Tinfamie que Ta varice la poussait à perpétrer. La disparition mensuelle de quelques écus pour la nourriture et l'entretien de sa pupille Tempêchait de dormir. Quel soulagement si le cul-de-jatte endossait responsabilités et obligations ! Cependant celui-ci avait écrit :
« A cette heure que vous êtes, découverte, vous ne devez point faire difficulté de m^écrire aussi bien qu'à M"^ de Saint-Hermaû. Je ferai tout ce que je pourrai pour faire une aussi bonne lettre que là vôtre, et vous aurez le plaisir de voir qu'il s'en faut de beaucoup que j'aie autant d'esprit que vous... »
Une correspondance s'établit entre, le poète et la
jeune fille infortunée (1). De cette correspondance
(1) Scûrron correspondait aussi avec M"» de Neuillan, seconde fille de M"" de Neuillan qui suivait la Cour à Poitiers.
Car auprès de vous il fait chaud Autant que dans une fournaise, Adorable ouvrière en braise.
V. Epitre à M^ï® de Neuillan. Boisrobert répondait au nom de celle-ci, V, Œuvres^ Courbet, 1659, p. 87,
rien ou presqïïerîeîHr êst^résté . Les épîtres citées par La Beaumelle, pleines de grivoiseries, ne sauraient être considérées comme absolument authenthiques (1). On ne peut rien déduire de leur lec-r ture sur le sentiment de Scarron. Mais, li notre sens l'homme qui pénétra Tâme intrigante et processive de Françoise de Plaix ne se laissa point abuser par M™® de Neuillan. Sa stratégie l'amusa et il se rendit volontairement à ses assauts répétés. Une immense pitié le dirigea de tout son cœur vers la petite Françoise. Il y était éminemment accessible. Ses actes en témoignent. Après avoir été longtemps le protégé des grands, il lui plut de protéger à son tour. Le bienfaiteur de Céleste de Palaiseau ne pouvait refuser la joie de vivre insoucieuse et libre à Françoise d'Aubigné dont rage correspondait mal à la multiplicité des malheurs. Et, à tout prendre, écartant les mobiles obscurs de M""® de Neuillan, si Ton veut discerner le côté égoïste de ses décisions, il ambitionnait une compagnie sûre qui lui remplaçât le dévouement intéressé de laquais trop souvent ses persécuteurs. Il avait songé, dit Tallemant, à épouser quelque
(1) Nous ne saurions les rejeter cependant comme le font d'ordinaire les biographes facilement scandalisés de Scarron et de M"*« de Maintenon. Peut-être ont-ils oublié les poésies adressées par le culde-jatte aux Lavardin et à M'^" de Hautefort. Il professait le plus grand respect pour ces personnes et avait à leur égard des dettes de gratitude.
"•iMMAÀBUfe^ DE SCARRON 249
personne qui se fût mal gouvernée (1). Céleste de Palaiseau eût pu être cette personne. Mais elle en trait dans la maturité et il aimait autour de lui la grâce et la fraîcheur.
N'anticipons pas. Le mariage de sa fille aînée avec M. de Navailles ramena M'°® de Neuillan à Paris. Françoise l'accompagnait. Dès ce moment le projet de la coUoquer à une œuvre pie ou à quelque homme accommodant était arrêté dans son esprit. Sans découvrir ses batteries, elle favorisa les rencontres. Scarron revit la douce épistolière, moins effarouchée, plus confiante, apprivoisée et bavarde. Ils s'entretinrent sans doute des contrées lointaines dont elle conservait un souvenir voilé et vers lesquelles il tournait des yeux ado- « rants. Peu à peu la joliesse grave de la jeune fille / influença le poète. On ne dit pas qu'il Taima. Peutêtre était-il incapable d'aimer. Ses infirmités l'en détournaient d'abord, puis sa vie antérieure, dispersée et fugace, avait à jamais éloigné de son cœur le trouble délicieux et amer. Elle lui fut assez sympathique cependant pour qu'il résolut, lui, le pauvre, de l'arracher au servage de sa marâtre. 11 lui offrit une dot dont elle disposerait à sa guise pour le mariage ou pour le couvent. Mais elle déclina cette offre généreuse (2).
(1) Tallemant; Hlst. du Petit Scarron,
(2) I^a Beaun^elle, op. cit. ; M^^« d'Aun^ale : Mémoires^
2^^ fiCARBON ^TJ2]!L:SShmr--
Cependant M™® de Neuillan la persécutait afin qu'elle assurât une direction définitive à son avenir. Or, du côté de sa mère, Françoise ne décou* vrait que misère et maladie. Le couvent répugnait à sa jeunesse et à son goût du monde et Tépoux rêvé ne se présentait pas. Une grande perplexité troubla son âme. Comment Scarron devina4-il cette perplexité ? Quelles raisons militèrent dans son esprit en faveur d'une proposition de mariage? Quelle part prit M""® de Neuillan dans cette proposition ? Nul nel e saurait établir. Tallemant raconte une belle anecdote (1). La Beaumelle demande une imagination nouvelle à sa fécondité (2). Cabart deVillermont, parlant de Thôtel de Troyes, déclare :
« C'est là que commencèrent leurs amours (3)» » Phrase énigmatique. Scarron ne nous apparaît guère sous la forme d'un amoureux transi. Le sentimentalisme ne le tourmenta jamais beaucoup. Deux hypothèses restent donc : ou bien Françoise subit l'ultimatum de la misère, ou bien elle sentit pour le cul-de-jatte la même pitié, la même ardeur de dévouement. En une réciproque abnégation, ils allièrent leurs sorts. Et ils pouvaient s'unir. Il y
(1) Tallemant : Hlst. du. petit Scarron, met ces paroles dans la bouche de Françoise d'Aubigné : « J'ai mieux aimé l'épouser qu'un couvent. »
(2) La. Beaumelle , op. cit., p. 137.
(3) Note de l'anonyme, précitée.
avait dans leur passé une étrange parité de situation. Françoise de Plaix équivalait à M""® de Neuil-lan. Scarron, privé de la sollicitude maternelle, était fait pour comprendre la jeune fille.
Le mariage fut donc décidé secrètement (1). L'extrême jeunesse de Françoise obligeait d'en retarder la célébration. En outre Scarron ne voulait pas éveiller Tattention de ses parents consanguins pour des raisons que nous éluciderons plus loin.
Nous ne préciserons pas où passèrent, pour Françoise, les mois la séparant dii mariage. Mystère sur cette époque. On dit qu'elle séjourna en Poitou et certaines lettres de Scarron le certifieraient (2). A nouveau internée au couvent des Ursulines de la rue Saint-Jacques, selon les autres, elle faillit siibir un renvoi, les nonnes s'effarouchant des visites qu'elle rendait à Scarron, pourtant à titre de fiancée (3).
Quoiqu'il en soit, la passion de ce dernier s'exprime en des termes parfaitement libertins :
Vous êtes devenue malade de la fièvre tierce : si elle se tourrïe en quarte, nous en aurons pour tout notre hiver, car vous ne devez point douter qu'elle ne me
(1) Le Père Lagaillc l'assure.
(2) M. MoriUot, op. cit., p. 76, prétend, chose très vraisemblable, que, durant ce séjour en Poitou, Méré fit son éducation mondaine et commença à l'ainxer. V. Bruzzen de la Murtinière et la Beaumelle, op. cit.
(3) P. Lagnille.'dans Variétés historiques et littéraires à^lSi. Fournier, VÏII, pp. 66 et suiv.
fasse autant de mal qu'à vous. Faites-moi savoir, je vous prie, combien d'accès nous en avons déjà eus, et ce que les médecins en disent, puisque vous les verrez la première et, en vérité, cela est assez extraordinaire que vous sachiez de mes nouvelles quatre ou cinq jours avant moimême. Je me fie bien en mes forces, accablé de maux comme je suis, de prendre tant de part dans les vôtres. Je ne sais si je n'aurois pas mieux fait de me défier de vous la première fois que je vous vis. Je le devois faire,à en juger par l'événement, mais aussi quelle apparence y avoit-il qu'une jeune fille dût troubler l'esprit d'un vieil garçon ? et qui l'eût jamais soupçonnée de me faire assez de mal pour me faire regretter de n'être plus en éjat de me revancher. Douceur à part, je sais que vous êtes malade et je ne sais si on a de vous tout le soin qu'on en doit avoir. Cette inquiétude-là augmente fort le déplaisir que j'ai de vous voir aussi malheureuse que je vous suis inutile.
Tandis que la cuisse étendue,
Dans un lit toute nue,
Vous reposez votre corps blanc et gras
Entre deux sales draps;
Moi, malheureux pauvre homme, ""^
Sans pouvoir faire un somme,
Entre mes draps, qui sont sales aussi,
Je veille en grand souci.
Tout cela pour vous aimer plus que je ne pensois. La malepeste que je vous aime, et que c'est une sottise d'aimer tant I Comment, vertu de ma vie ! A tout moment il me prend des envies d'aller en [Poitou, et par le froid qu'il fait. N'est-ce pas une forceneriel Haï revenez, de par Dieu 1 revenez, puisque je suis assez fou pour me mô-
LE MARIAGB DE SGARRON 2^3
1er de regretter des beautés absentes : je me devrois mieux connaître, et considérer que j'en ai plus qu'il ne m'en faut, d'être estropié depuis les pieds jusqu'à la tête, sans avoir le mal endiablé, qu'on appelle Vimpatiencede vous voir. C'est un maudit mal. Ne vois-je pas bien comme il prend au pauvre M... (1) de ce qu'il ne vous voit pas si souvent qu'il voudrait, encore qu'il vous voie tous les jours ! Il nous en écrit en désespéré, et je vous le garantis âme damnée, à l'heure que je vous parle, non pas à cause qu'il est hérétique, mais parce qu'il vous aime, et c'est tout dire. Vous devriez pourtant vous en tenir à vos conquêtes, laisser le genre humain en paix,
Et commander à vos œillades ,
De faire un peu moins de malades.
Vous êtes bienheureuse de n'avoir affaire à moi, je vous rosserois d'importance... (2)
Nonobstant ces propos amoureux et badins, ses fiançailles et tous ses engagements futurs, Scarron ne renonçait pas à son voyage vers la France équinoxiale. Plus que jamais il fallait se rétablir afin de ne pas être le mari platonique d'une si char-
(1) Le personnage désigné sous cette initiale est, selon M. MoriUot [op, cit.) le chevalier de Méré qui fut, — ses lettres en témoignent -^ le professeur de philosophie et de maintien de Françoise d'Auhigné. Là donc M. de Boislile [Rev. des quest. hist., 1893, t. II) substituant partout dans le livre de M. Mo> rillot, Gabart de Villermont à Méré serait en défaut. Nous en sommes à peu près certain, il s'agit ici de Méré. Le chevalier n'aurait pu, après le mariage, diriger l'éducation de Françoise.
(2) Scarron: Œuvres^ Lettre ^..., I, p. 179.
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mante femme. Elle raeeompagnerait au nouyeau monde ; elle assisterait à sa lente reviviscence.
La compagnie s'organisait progressivement. Aux trois premiers associés, MM. de Roy ville, de la Boulaye et de Marivault, s'était joint un parti de seigneurs apportant un nombre respectable d'écus. On enrôla cinq cents hommes pour cultiver la terre. Cent cinquante autres firent les frais du voyage à titre d'habitants de la colonie. Ou forma huit compagnies armées sous la direction d'officiers. Royville en fut le général. Les vaisseaux La Cbnriié et le Grand-Saint-Pierre achetés, M. de Nogent fut chargé de les approvisionner. Puis ou arrêta Nantes comme port d'embarquement. Mais la Fronde ayant jeté devant Angers et tout le long de la Loire les troupes des différents partis, il parut dangereux de traverser ces régions infestées de brigands qui ne manqueraient pas de piller la caravane. Pour plus de sûreté on choisit donc le Havre de Grâce.
Les directeurs de l'expédition, hommes inexpérimentés, se préoccupaient surtout des inutilités. Chacun souhaitant du galon, il y eut excédent d'officiers, insuffisance de travailleurs et d'ouvriers. On oublia tout ce qui, dans un pays inconnu, facilite la vie matérielle. Par contre, laquais, femmes, enfants, semeurs de dissension, surabondèrent. Et l'on accepta même les faillis, les filous, les moines,
apostats, une tourbe que la société rejetait et pourchassait (1).
On convint d'expédier d'abord un convoi pour la première occupation. D'autres viendraient bientôt le renforcer. Scarron, avant son mariage, impatient d'expérimenter la bonté du climat équinoxial, voulut suivre ce convoi. Mais, ayant dilapidé ses ressources, il ne savait à qui demander les trois mille livres constituant sa part d'engagement.
Heureusement le savantas (2) Ménage le tira d'embarras. Leur amitié datait de la campagne contre Montmaur. Retz, sans doute, avait été entre eux le trait d'union (3). Le pédant colportait souvent, dans la chambre de damas jaune, sa lourde plaisanterie de ^ean de lettres (4). Et avec lui venait son secrétaire Girault que, selon BoîSrobert, il accommodait à tous ses caprices.
Ménage, simple abbé à Angers, remarqua la taille avantageuse, l'air franc, la conversation curieuse de Girault et se l'attacha, l'intéressant à ses travaux, le faisant participer à l'étalage de son
(1) Antoine Biet, op. cit.
(2) L'épitète lui est souvent décernée. V. Tallemant: Hist. de Ménage et Scarron : Œuvres ^ Epître chagrine à M. Iio8teau,Ylly p. 181,
(3) On sait que Ménage, secrétaire du cardinal de Retz, écrivait, au cloître de Notre-Dame, Thistoire de sa famille.
(4) Tallemant: Hist. de Ménage,
érudition (1). 11 lui servit d'homme de paille (2), un peu par admiration, prenant pour une vertu son extraordinaire vanité. Les élèves de Ménage, M"*® de Sévigné et M*** de la Vergne sympathisaient avec le secrétaire beau garçon sur qui, peu à peu, déteignait la cuistrerie du patron.
Mais Tabbé Girault ne pouvait conserver éternellement cette charge bien qu'il y récoltât relations et avantages matériels. Très pratique, les protections acquises, il songeait aux bénéfices de Téglise. La maladie de Scarron lui faisant présumer la vacance prochaine de sa prébende, il aspirait à le remplacer et dirigeait vers le Mans sa convoitise. Dans la ville des chapons vivait un autre couple d'abbés fameux : Costar le pédant et son inséparable Pauquet. Ménage correspondait avec eux. Girault, par leur entremise, et avec la complaisance de Févêque Lavardin, collectionna d'abord les bénéfices manceaux.
Il ne lui manquait plus pour légitimer ces donations successives qu'un titre spirituel. Or, Ménage, informé sans doute par Céleste de Palaiseau, apprit le mariage imminent de Scarron. Ayant hâte de récompenser son secrétaire, il chargea cette fille d^intercéder auprès du cul-de-jatte afin
(1) Segraisiana,
(2) Dans sa diatribe contre l'Académie.
qu'il résignât son canonicat en faveur de Girault. Le commerce des canonicats se faisait alors couramment. Rome tolérait que les titulaires les abandonnassent à qui bon leur semblait et en tirassent profit (1). Scarron n'ayant point de motif pour refuser à Ménage cette satisfaction, Girault devint donc chanoine en son lieu et place moyennant une somme de trois mille livres (2). Puis il alla grossir le groupe des bons vivants plus ou moins athées qui, de Lavardin à Pauquet, buvaient ferme autour des poulardes (3).
^ Les trois mille livres furent probablement versées par Scarron à la caisse de« la compagnie des Indes, car, partout, on annonçait, comme un événement, son prochain départ. Loret que gênait sa supériorité burlesque le mentionnait joyeusement dans la Muze historique, prétendant que Céleste de Palaiseau serait du voyage. Furetière, dans une épigramme railleuse, enregistrait également ce bruit (4).
Scarron d'ailleurs en entretenait depuis longtemps ses amis. Il écrivait à Sarrazin : « Mon chien de destin m'emmène dans un mois aux Indes occi-
(1) Vie de Costar par un anonyme (Girault).
(2) Que Ménage se vanta d'avoir payée de ses deniers.
(3) V. le texte latin de la résignation du canonicat dans Chardon, op. cit., l, pp. 234 et 235.
• (4) Furetière : Poésies ^ 31* épigramme,
dentales ou plutôt j'y suis poussé par une sorte de gens fâcheux qui se sont depuis peu élevés dans Paris et qui se font appeler pousseurs de beaux sentiments. On ne demande plus parmi eux si on est honnête homme, on demande si on pousse les beaux sentiments. Voilà, notre cher ami, le plus spirituel de l'Europe, ce qui me fait fuir dans T Amérique... Adieu France! Adieu Paris ! Adieu, tigresses déguisées en anges ! Adieu Ménages, Sarrazins et Marignis ! Je renonce aux vers burlesques, aux romans comiques et aux comédies pour aller dans un pays où il n'y aura ni faux béats, ni filoux de dévotion, ni inquisition, ni hiver qui m'assassine, ni fluxion qui m'estropie, ni guerre qui me fasse mourir de faim (1) ! »
(1) Cette lettre répondait à une autre de Sarrazin alors à Bordeaux et qui digait : « H n'est bruit ici que de vos merveilles. J'y *aî trouvé tant de bouches qui en parloient et tant d'oreilles qui écoutoient ce que je leur en voulois dire, que je ne doute plus que ce qu'on a chanté de la renommée est véritable, et il ne tiendra qu'à vous de venir jouir de votre réputation. Il y a Uen des gens qui prendroient la poste sur un tel avis. » Ë.t Sarrazin ajoute que parmi les belles louangeuses s'en trouve une qui lui tient à cœur : M"* du Viger. Il lui en trace le portrait et lui demande de la remercier de son approbation en lui offrant un peu d'immortalité. Mais il se méfie de la plume burlesque et... « Faites-le pourtant, dit-il, de sorte qu'elle puisse lire tout ee que vous lui écrirez; car je vous avertis, entre nous, que ses yeux qui sont fort beaux sont aussi fort chastes, qu'elle ne prend jamais vos ouvrages qu'en tremblant et que je l'aï vnepasser souvent des pages entières sans les regarder de peur de faire une mauvaise rencontre. » V. cette lettre dans Cousin : La Société française au xvir siècle, t, II, app. p. 366,
Dans deux lettres au cardinal de Ret2 (1) et à la comtesse de Fiesque (2) il parle de son exode comme d'une chose connue. Parmi les mazarinades de cette époque» Tune dont le style se rapproche assez exactement du sien, peut lui être attribuée. Elle contient ces vers :
Je vais dans rAmérique ou règne le repos Sans froid, sans guerre, sans impôts.,.
Là, nul Mazarin, nul satrape,
Ne fait saisir les revenus...
Là, le sucre que j'aime tant,
Aussi bien que les confitures A moi qui suis friand, y coûte moins que Teau
Qu'icy l'on vend un sol le seua.
Adieu Cour, adieu Tuileries Jardin des simples, Luxembourg, Beaux lieux où la ville et la Cour Vont faire leurs galanteries, levais galantiner les filles des Incas Et dormir en des amacas(3).
Mais avant de quitter nos rivages pour lui inhospitaliers, Scarron voulut prémunir contre l'adversité Céleste de Palaiseau. Il travaillait depuis long-
(1) Scarron : CEuvres^ A S.*E, Mgr le cardinal de Retz, I, p. 187, Retz vient d'obtenir le chapeau.
(2) Scarron : Œuvres^ A itf"" la comtesse de Fiesque^ I, p. 163. Scarron la félicite de sa belle conduite devant Orléans, sous les ordres de Mademoiselle dont elle fut, avec M"' de Frontenac, la lieutenante. Les Indiens, dit-il, parleront de ses hauts-faits.
(3) Adieu du sieur Scarron fait au Roy^ sur son départ pour VAmèrique^ 1652. V. Moreau : Bibl. des Mazarinades,
temps à lui procurer l'hôpital de Montargis(l). Mais la supérieure impotente de cet hôpital, persistant à vivre malgré toutes les prévisions, il obtint seulement, pour son ancienne amie, un prieuré dans les environs d'Argenté uil (2). Il s'en contenta, l'esprit tranquillisé. Du moins la pauvre femme qui le soigna et élimina de son entourage les éléments défectueux, aurait, avec les 2.000 livres de ce bénéfice, une existence désormais insoucieuse et calme (3).
Ces mesures «prises, ces projets arrêtés, on s'attendrait à retrouver Scarron souriant et régénéré à l'ombre de quelque forêt antilienne. Or, tout examiné, nous concluons que le ^voyage ne fut dans son cerveau qu'une pensée secondaire, accessoire. La pensée matrimoniale soudain, prima toutes les autres. Pourquoi laisser se morfondre, à attendre un problématique retour, la petite fiancée offerte par d'heureuses circonstances ? Une traversée ne l'effrayait pas, elle serait du voyage. Elle avait maintenant l'âge convenable de se marier. Jeanne
(1) Gaston d'Orléans accordait ce bénéfice. Scarron s'adresse donc à la comtesse de Fiesque pour diriger vers Céleste de Palaiseau la charité du Prince. Il promet en échange, de l'immortalité selon ses forcés. V. Scarron : Œuvres^ A iï/"** la cojntesse de Fiesque, I, p. 165; Segraisiana ; Livet : Précieux et Précieuses, Walter, 1896, p. 252, note 3, identifie Céleste de Palaiseau à M™* de Montmorency.
(2) M. A. de Boislile conteste cela; aucune trace ne reste, à son dire, d'un prieuré dans les environs d'Argenteuil.
(3) Segrais dit cependant qu'elle résigna ce prieuré et mourut de faim sur la paille.
de Cardilhac, sa mère, ne mettrait aucune: opposition. Quant à M™® de Neuillan, son plus cher désir allait être réalisé. Scarron n^était pas en odeur de sainteté auprès de la vieille dévote niortaise et de sa fille, M"® de Navaille, toutes deux fidèles au parti de la Cour. La Mazarinade avait paru. Pour les deux femmes et leur famille, le poète burlesque présentait au moral comme au physique l'apparence d'un monstre. Dès lors Françoise d'Aubigné, l'orpheline haïe, s'appariait harmonieusement à lui pour quelque accouplement démoniaque.
Cabart de Villermont joua un grand rôle dans l'accomplissement de ce mariage, rôle d'intermédiaire entre les parties. Il se rendit auprès des Neuillan et correspondit avec la mère de Françoise pour négocier son consentement. Jeanne de Cardilhac désirant avant tout le bonheur de sa fille, lui adressa sans ratiociner la procuration souhai* tée (1).
Françoise d'Aubigné, au moment du mariage, logeait chez le baron Tiraqueau de Saint-Herman, près de l'hôtel de Troyes. En ce domicile, les fiancée signèrent, par devant M® Pierre de Rivière, le contrat qui liait leurs intérêts. En outre des conjoints, pas de témoins aux noms ronflants comme c'était
(1) Elle habitait alors Bordeaux. Y. A. de Boislile, op. cit.^ pp. 138 et suiv. ISote de l'anonyme^ précitée.
l'habitude, au xvii* siècle, dansées occuprences particulières. Une profonde discrétion, une parfaite iiumilité. Tiraqueau et Cabart seulement. M™* de Neuillan est demeurée en province. L'affection ne lui dictait pas l'obligation de sa présence. La décence l'empêchait en outre d'assister aux épousailles de celui dont Mazarin avait le plus à se plaindre (1).
On a historié de mille fioritures amusantes cette scène de contrat (2). Scarron, selon certains commentateurs, aurait édulcoré de burlesques boutades la gravité des textes notariés. Rien n'est plus faux. Il garda sur sa chaise une contenance sérieuse.
Le contrat avantageait la jeune fille. En cas de survivance avec enfants, elle prélevait sur les biens un douaire de mille livres et un préciput de trois mille livres. Sans enfants, elle restait propriétaire de tous les biens de la communauté (3).
Ven de temps après eut lieu la cérémonie du mariage. On n'a pu préciser dans quelle église ou chapelle (4). L'hôtel de Troyes dépendait de la paroisse Saint-Cosme. Les registres de cette paroisse n'ont rien révélé. On a supposé que Scarron, voulant se soustraire au ridicule de sa situation
(1) A. de Boislile, op, cit,, pp. 139 et suiv.
(2) V. Bruzzen de la Martinière, p. 94 et la Beaumelle, pp. 139 et suiv.
(3) A. de Boislile, op. cit., pp. 140 et suîy.
(4) Jal : Dictionnaire f art. Scarron, La note de l'anonyme précitée désigne l'hôtel de Troyes,
d'époux platonique aurait fait bénir son union dans son petit oratoire. Mais les registres de la paroisse eussent quand même consigné Tacte matrimonial. On se perd en conjectures (1). Le certain est que la savoureuse Françoise d'Aubigné devenait M"*^ Scarron. La source d'eau vive était sous les lèvres de Tantale.
La nuit de noces de cette adorable jeune fille et de ce magot rabougri dut être quelque chose de pathétiquement triste. Fallait-il donc qu'il expiât de façon aussi cruelle quelques erreurs de jeunesse % Etait-il au monde un être plus déshérité que lui ? Qu'allait-il offrir à cette ingénue livrée à lui par la laide Neuillan, en place des protestations passionnées, des enlacements enivrants, des voluptés que les époux ordinaires oflPrent à leurs épouses apeurées (2) ? Tout le burlesque de la vie s'ameutait contre le burlesque de son génie.
Probablement cette nuit même, Françoise commença son rôle de garde-malade. La tâche d'aider les laquais au transport de leur maître lui incomba. Elle vit la misère affreuse de ce corps « qui ne p^u-
. (1) A. de Boislile, op, c(^.,pp. 142 et suir. D'après la Beaumelle, WP^* de Pons, nièce du maréchal d'Albret, aurait prôté une robe de noces à la jeune fille. Sur M"* de Pons, voir Saint-Simon, édit. • Hachette, I, p. 227.
(2) V. La Beaumelle et les hi«toires qu'il inyente sur cette nuit de noces.
vait se tourner d'un côté de son lit à l'autre » (1). Et Scarron pour »la remercier d'un dévouement accepté sans horreur ne trouva pas la force d'avancer la tête pour un baiser paternel ou de distendre ses bras pour la serrer contre son cœur. Une chute malencontreuse, l'avait à jamais réduit, comme les fakirs indous, à se contempler le nombril (2) et, de ses membres, ses doigts seuls conservaient la faculté du mouvement (3).
Pendant l'étrange lune de miel qui suivit cette alliance de la beauté souriante avec là difformité geigneuse, l'expédition des Indes équinoxiales
jpartait, non sans peines ^t tribulations. Les organisateurs avaient longtemps attendu au Havre le gros de la caravane. Celui-ci s'embarqua sur la Seine, escorté d'une foule immense. Il y eut de suite quelques alertes. Les bateliers frondeurs
— Voyant transborder un charriot chargé de munitions pensèrent qu'on l'emportait pour approvisionner les Mazarins. Ils s'en emparèrent en grand tumulte et le « conduisirent au palais d'Orléans ». 11 fallut une députation de colons pour en reprendre possession.
(1) Méré : Lettre à Mme de Lesdîguières,
(2) Au Mans, en 1646. V. Epitre à M"»» de Hautefort, VII, p. 131.
(3) Le théâtre s'est emparé du mariage de Scarron à plusieurs reprises. V. Morillot, p. 82, note 3. \\ cite deux comédies. Ajoutons à cela iïf"* de Maintenon de François Goppée. Ce poète, passionné pour la femme, daube injustement sur le mari.
Un incident tragique mouvementa le voyage en Seine. On faisait des escales nombreuses pour embarquer les colons attardés dans des résidences riveraines. A la porte de la Conférence, la garde arrêta les bateaux. M. de Royville, général de la colonie, se disposait à envoyer des officiers, lorsque l'abbé de Marivault, déplorant le temps perdu, voulut sauter d'un bord à l'autre, pour se joindre aux parlementaires. Myope, il calcula mal son élan et disparut dans la rivière. A ce moment les bateaux, poussés par le courant, se rejoignirent, rendant inutile le secours des mariniers.
Cette noyade parut de mauvais présage. Heureu-. sèment la fermeté de Royville empêcha les désertions. Le voyage se continua, cahin-caha, coupé d'une infinité d'arrêts, tantôt pour célébrer une fête, tantôt pour se récréer, tantôt pour visiter de hauts personnages. A Rouen, des gribanes remplacèrent les bateaux. Les pilotes inexpérimentés ne les surent pas conduire dans les passes difficiles, si bien que l'une d'elles faillite briser contre un rocher.
Et lorsqu'on arriva au Havre, les vaisseaux La Charité et le Grand Saint-Pierre n'étaient pas en état de prendre la mer. Trois semaines passèrent. On mangea les vivres réservés à la traversée et aux premiers mois de colonisation. Dans l'oisiveté, l'indiscipline et l'inconduite régnèrent. Les officiers
2$6 SGÀRRON BT SON MILIBU
et les colons riches dépensèrent en festins l'argent de leurs escarcelles. Des femmes semèrent la zizanie jusque parmi les ecclésiastiques. Et Royville qui briguait une autorité suprême s'attira la haine de plusieurs associés puissants.
Enfin la petite société démarra au milieu des colères et des blasphèmes, complètement désorganisée, omettant d'emporter les denrées alimentaires, la farine, les viandes salées et les légumes, n'ayant que trois pièces de vin et à peine de sel, point de filets pour la pêche, point d'huile ni de chandelle, sans eau-de-vie et pharmacie. On comptait beaucoup sur la chance et sur la sincérité des prières (1).
Evidemment Scarron, apprenant ces choses, se félicita d'appartenir encore aux royaumes terriens. Depuis longtemps il perdait sa foi en la sollicitude de la Providence et la prière ne lui paraissait plus être entre celle-ci et le genre humain l'intermédiaire bienfaisante. En outre le dénombrement des victuailles ne rassurait pas son amour des repas plantureux et des boissons capiteuses. Pourtant les mauvaises nouvelles ne le déroutaient pas. Pour redevenir le petit homme pétillant d'autrefois, il eût volontiers renoncé au culte de la table : l'épicurien se fut transformé en cénobite.
Ayant encore quelque argent en poche (2), il
(1) A. Biet, op. cil,
(2) M. H. Chardon (Scarron inconnu) prétend qu'il perdit les
quitta Paris avec Tidée de chercher à Nantes un navire en partance pour l'Amérique. D'ailleurs la capitale n'était plus sûre pour lui. La Fronde s'apaisait, comme toutes les mascarades, par la lassitude des masques. Le brin de paille, insigne de ses meneurs, tombait graduellement des chapeaux. L'entrée de Mazarin approchait. L'auteur de la Mazarinade n'avait plus qu'à déguerpir pour éviter une pendaison probable. En disparaissant d'une scène où des rôles trop périlleux lui avaient été concédés, il arrêterait aussi le lancement sous son nom des libelles diffamatoires.
Assoiffé de repos et d'oubli, il prit « sans trompette » le chemin de la province. Un découragement extrême trouble son âme et la présence de Françoise d'Aubigné ne semble pas le réconforter. 11 se plaint surtout du métier littéraire :
Les beaux vers et la belle prose
Valent aujourd'hui peu de chose.
Se voir en auteur érigé
Est un sinistre préjugé
Pour la fortune d'un pauvre homme (1).
Ainsi parle-t-il à son ami Rosteau, ce paillSrdr incapable de vivre sans maîtresse et pour qui Paris
trois mille livres dans l'expédition manquée. H nous parait invraisemblable que ses poésies ne mentionnent pas cette p^rte. Toutes les personnes qui le 'trompèrent ne furent-elles pas passées au fil de ses rimes caustiques ?
(1) Scarron: CEufra, Epttre chagrine à M, KotteaUf VII, p. 181.
est la seule ville habitable au monde. Qu'est devenue Tépoque où Richelieu présidait aux destinées des poètes ? Maintenant la fortune ne sourit qu'aux fripons. Les Desportes, les Boisrobert, sans la protection du grand Cardinal, n'auraient quede l'herbe à manger. Tout crédit est refusé aux pièces de Corneille ; l'illustre Tristan l'Hermite meurt de faim ; Saint-Amant doit à la reine de Suède d'éviter la crotte de Maillet. Le titre de poète dégrade son homme. Une sottise énorme étouffe la ville. Scarron, avec cela, se sent vieillir. Tout l'importune, tout le fâche. Le plaisir qu'on prend à « mâcher » l'abandonne et c'est la misère suprême que de s'ennuyer soi-même.
C'est pourquoi il porte son chagrin en Amérique, pays qui lui sera plus favorable. La fluxion, la goutte, le froid n'auront plus sur lui leur influence T^ernicieuse. Il vivra dans un éternel printemps, parmi le sourire des choses. Il se gorgera de mangeailles succulentes et variées. 11 connaîtra une beauté de la femme, indépendante et non frelatée, Ja beauté noire. Ah! comme les pompes parisiennes, toutes les obligations, toutes les conventions lui paraîtront méprisables dans le renouveau de son être, sous l'auréole d'un soleil fomentateur de germes et dispensateur de santé (1) !...
(1) Scarron : Œuvres ^Epitre chagrine à M. Râteau^ VII, p. 181,
Loret, selon son habitude, commenta à sa guise le départ de son rival et ami (1). Scarron et sa femme, à son sens, allaient attendre en province le retour des belles journées pour affronter les périls maritimes. Un mois plus tard, changeant de note, sans avoir reçu d'avis préalable, il trompettait une nouvelle dont Scarron, si elle eût contenu une parcelle de vérité, eût été fier et joyeux :
. . . Car un sien ami tient, sans feinte, Que sa digne épouse est enceinte De trois ou quatre mois et plus Et puis, dites qu'il est perclus !...
M"® Scarron ne devait point connaître cette félicité et Loret ouvrait le cnamp aux imputations malveillantes. Elle avait couru les routes en coche cependant qu'une chaise mélancolique emportait son brimborion d'époux. ! la piteuse caravane ! ! le morose voyage de noces !...
En réalité Scarron poursuivait plusieurs buts en se dirigeant vers la Touraine. D'abord il se mettait hors de portée des griffes italiennes, prêtes à la curée ; ensuite il se rapprochait d'un port d'em-^ barquement; enfin il gagnait les lieux où son apôtre de père rendit l'âme. C'était vers Amboise^ au bord de la Loire, en un de ces sites artificiels et froids, sous le commandement des châteaux éri-
(1) Loret : Muze historique des 5 octobre et 9 novembre 1652,
270 SGARRON BT SON MILIBU
gés au sommet des collines. Nulle aspiration bucolique ne Ty conduisait» mais le désir de faire acte de maitre en yisitant ses propriétés (1).
Nous ayons précédemment conté les phases de l'extraordinaire procès que le cul-de-jatte soutint contre sa famille consanguine (2). Ce procès dura neuf ans. Ilvenaità peine de se terminer (3), lorsque s'effectua le mariage avec Françoise d'Aubigné. On Ta vu, ce mariage fut celé avec 3oin aux curiosités familiales comme aux railleries populaires. Scarron avait intérêt à ce que son beau-frère Sigogne l'ignorât jusqu'à sa consommation. Il eût pu s'y opposer par les moyens illégaux de quelque vénale procédure ou, du moins, susciter des inconvénients vexatoires. Il fut obligé d'accepter le fait accompli.
Or très certainement, la donation entre-vifs faite par Scarron et ses sœurs dans un moment de pénurie et dont l'essai d'annulation les tint si longtemps en haleine chicanière, devait contenir une clause de résiliation en cas de mariage. Mais Sigogne ne supposait pas que le gnome de l'hôtel de Troyes trouvât en ce monde une femme susceptible d'accepter ses protestations amoureuses. L'événe-
(1) Sur la situation de ces propriétés, V. Lair : Louise delà Valtière et surtout A. de Boislîle, op. cit. pp. 393 et suîv.
(2) Ghap. III.
(3) Loret: Muze du 9 juin 1652.
LB MARIAGE DE SGARRON 27i
aent le détrompa. Ce fut pour lui un terrible :oup de massue. Les propriétés pour la conservation desquelles il lutta avec une énergie ardente mâtinée de friponnerie lui échappaient en un instant par ce merveilleux tour de passe-passe. Scarron triomphait. Le dernier mot, selon Tadage, restait au plus malin.
Ainsi le cul-de-jatte se trouva-t-il, du jour au lendemain, grâce à Françoise d'Aubigné, seigneur des Fougerets et de la Rivière (1). Peut-être la perspective de rentrer dans , cette petite fortune rinduisit-elle, avec d'autres considérations, à braver les dangers d*un mariage dans les conditions moins que viriles où le mettait son infirmité. Il aimait l'argent et la vengeance. Pourquoi n'eùt-il pas tenté, contre Sigogne, des représailles qui ajoutaient à la satisfaction de sa rancune celle de lui apporter une modeste opulence (2) ?
Scarron et sa femme passèrent une partie de rhiver dans la solitude morne et l'ennui de ces campagnes, réglant leurs affaires et les organisant de telle sorte que les revenus des métairies con^ courussent à leur bien-être futur. Ils attendirent
(1) Il porta ces titres jusqu'à la mort, même après avoir vendu les propriétés.
(2) M. Morillot (p. 81] laisse timidement entendre que la considération des écus ne fut peut-être pas étrangère à l'assentiment de Françoise.
272 SGARRON BT SON MILIEU
qu'on les prévînt de Tapaisement définitif de la Fronde. Bientôt, en effet, Mazarin rentré, les affaires reprirent leur cours avec, dans certaines parties de la France, une misère plus profonde et des blasphèmes plus haineux.
Scarron, dès lors, jugea qu'il pouvait regagner la capitale. Les promoteurs de la frénésie populaire, avaient été gorgés d'honneurs ou exilés. 11 réintégra sa chaise et Françoise le coche. La campagne ne lui était pas salutaire. Il s'accommodait mal du repos souhaité. Gamin de Paris, habitué au mouvement et au bruit de la grande ville, le silence des plaines fertiles et leur monotonie exaspérait ses nerfs. Il lui manquait la vie brillante, la discussion, la contestation, l'éclat des mots scintillants, l'entourage aimable, le rire léger et sceptique de la société polie, le verbe gras et les coups lie hanap de la société grivoise. M™® Scarron ne parvenait pas à lui remplacer ces choses. Le têteà-tète, séducteur un moment, lasse à la longue par son uniformité. Le Scarron raffiné, homme des ruelles, faisait trop souvent échec au Scarron grossier, abondant en facéties de langage, homme des cabarets. M"** Scarron convenait à l'un; l'autre appelait à hauts cris Saint-Amant, Sarrazin, Rosteau, Marigny, les bons drilles de la Pomme de Pin.
L'un et l'autre Scarron et leur femme débou-
chèrent dans un Paris tranquille, de nouveau souriant où les carrosses et les cavaliers faisaient un agréable tintamarre. Ce fut un épanouissement. Ils logèrent encore à l'hôtel de Troyes et comme Loret, fidèle au ménage, clamait son arrivée à tous les échos, les amis vinrent en foule (1).
Incontinent, le burlesque reprit sa tache. Don Japhet triomphait encore sur la scène. Les libraires Taccablaient de demandes et les comédiens de requêtes. Il fit imprimer sa pièce et recommença à aligner les huitains goguenards. Et comme il n'avait plus les mêmes raisons de demeurer dans le lointain quartier de la paroisse Saint-Cosme, il résolut de retourner au Marais. Il ne s'en éloignait qu'avec un véritable crève-cœur. Ses amitiés les plus ferventes y résidaient. L'épicurisme y florissait hautement. Les femmes y avaient un air séducteur et délibéré, une compréhension clairvoyante de la vie, une libérale tendance à l'amour (2). La littérature, en outre, y tenait ses assises, vivant dans le sillage des seigneurs installés autour de
(1) Loret : Muze du 4 janvier 1653.
(2) La réputation des femmes du Marais n'était pas usurpée. Pour en donner une idée approximative nous citerons le mot de Tacteur Jodelet emprunté à Tallemant : « Une fois qu^on avoit joué une pièce dont la scène étoit à Argos, Jodelet dit à la farce : « Monsieur, vous avez été à Argos aujourd'hui, mais vous n'avez peut-être pas remarqué une singularité de cette ville-là, c'est qu'il y a une fontaine où Junon, en se baignant tous les ans, re-^ prend un nouveau pucelage. Ma foi, s'il y en avoit comme cela
la Place Royale. Les beaux esprits rayonnaient légalement autour du Louis XIII équestre portant sous ses pieds de bronze Torgueilleux hommage de Richelieu (1).
Rue des Douze-Portes, chez sa sœur Françoise, ou, tout au moins, dans les environs, Scarron établit son gîte momentané (2). Il lui plaisait, reTenant au Marais, de voisiner avec elle. Il avait toujours marqué sa prédilection pour là précieuse délicate et fine, qui, malgré son concubinage avec le duc de Tresmes, assemblait dans son salon la meilleure aristocratie. On la disait mariée secrètement au vieux gentilhomme. Le fils, René Potier, né de cette union, bénéficiait d'une tendresse profonde. Scarron lui-même envisageait sans verdans le Martiis, il faudrait que le bassin en fnt bien grand!... » Marigny, dans son poème Le pain bénit, dit de Vavasseur, commissaire dn quartier :
Des lieux publics grand écumeur, Adorateur de ces donzelles Qui ne sont ni jeunes, ni belles Et qui, sans grAca et tans attraitSi Vivent des péchés du Marais.
Marigny parle ici des courtisanes, mais les grandes dames n'avaient rien à leur envier. V. Saint>Evremont : Sur les années de la régence d'Anne d'Autriche ; Gui Patin : Lettre du 1"' octobre 1666 ; Fûurnier : Fartée* historiques et littéraires f II, p. 348,VIII, p. 342, et Œuvres complètes de Tabarin, édit.elz.,II, 447|(fc48; Tallemant : Historiettes*
(1) Cousin; La jeunesse de W-^^ de LonguevilUtOk^]^, m, p. %^a1, aur laa habitants de la PUce Royale,
(2) A. de Boislile» op, e<<., pp, 116 et auiv.
gogne ce neveu « à la mode du Marais » (1) issu, comme tant d'autres enfants de cette région, d*un irréfléchi entraînement vers le plaisir. De la duchesse de Rohan à la belle Ninon c'était une liesse des sens, un emportement de la beauté vers la force et, des conjonctions savoureuses, sortait une géniiure agréable à la France.
A peine Scarron se fixait-il au Marais que les vaisseaux de la compagnie des Indes équinoxiales, partis de Cayenne, le 1°' décembre 4652, après avoir déposé leur chargement humain, arrivaient au Havre porteurs de renseignements alarmants.
Le voyage avait été une longue torture sur des mers infestées de pirates. Jusqu'à Madère, première escale, on longea les côtes. Un mal de mer alîreux tordait officiers et hommes. Le gouverneur de l'île, se croyant en prése\ice d'une flotte ennemie , accueille d'abord froidement l'expédition. Puis, détrompé par le consul de France, il lui fait une réception triomphale, la ravitaille, lui prépare des concerts et des fêtes, des escortes de soldats et de nègres, des mousquetteries et des canonnades, des festins où sont encensées les gloires réciproques de la France et de l'Espagne. Des cadeaux s'échangent ; les codons se dispersent dans l'ile parmi les cabarets et les lieux de débauche.
i\) Segraisiana.
Là sont dépensées les dernières pistoles que Ton n'avait pu, au Havre, jeter au vent de la salaçité et de l'intempérance.
Et Ton repart. Vers les tropiques, la chaleur, les pluies engendrent des fièvres et couvrent les bateaux d'ignobles vers blancs. La saleté, la maladie causent de nombreux décès. Les maiechances matérielles accompagnent les nialechances physiques. Le mât de hune du vaisseau amiral se rompt brusquement. Le biscuit et l'eau manquent.
Les germes de discordes lèvent avec les souffrances. Les ecclésiastiques ne les peuvent étouffer. La prière est vaine contre l'affolement de l'ambition. Des seigneurs mécontents, une nuit, assassinent Roy ville sur son lit de malade. On réorganise, les cadres de la petite armée. Et c'est dans cet esprit de mutinerie qu'on accède aux îles désirées. Elles apparaissent tout d'abord « comme un beau jardin bien entretenu ». On mouille en face de l'île des Oiseaux que des explorateurs précédents présentèrent comme un séjour de. félicité. Première déception. L'île des Oiseaux est « un rocher dans la mer avec quelques mauvaises herbes » . Elle sert de repaire aux volatiles de cette contrée océanique. Ils en sont les seuls habitants et leurs nids les seules maisons.
Mais l'île des Oiseaux n'est qu'un district loin-
278 SCAURON ET SON MILIBU
concessions respectives, tâter de la royauté. Des conspirations s'ensuivent. Des distributions folles d'eau-de-vie gagnent les suffrages. 11 y a des saouleries énormes, des arrestations, un jugement, l'exil pour les uns, la décapitation pour les autres. La mort du sieur Isambert est une effroyable tragédie. Le bourreau, armé d'une serpe, lui scie littéralement la tAte. Et ce sont désormais des « alternatives d'hostilité et de conciliation, des paix fourrées , des signatures d'articles toujours méconnus ».
Là-dessus les sauvages déclarent la guerre ; cachés dans leurs bois, ils tombent à l'improviste sur les colons et les percent de. leurs flèches. Or l'humidité a rouillé les armes et aucun armurier ne remédie à cette calamité. Cependant on massacre les sauvages ; on s'installe dans leurs cases ; on obtient pendant quelque temps la tranquillité.
Mais personne ne travaille ; les vivres ont disparu : c'est la famine. Quand, à la saison des pontes, les bancs de lamantins et les émigrations de tortues offrent une nourriture abondante, on pousse l'imprévoyance jusqu'à n'en point réserver pour l'avenir. Alors on mange des potages sans sel, graisse ou huile. L'eau de mer sert à les confectionner. Les choux palmistes sont des régals trop rares. Des coquillages et des limaces trompent la faim des estomacs. Une bouillie de farine
est un festin. Les fruits inconnus rendent malade. On en vient à manger de TherJbe.
On meurt, on meurt. La pluie coule dans les cases. Les moustiques, les cousins, les chiques, font des ravages terribles. Un retour offensif des sauvages prive la colonie de ses meilleurs combattants et de ses barques. Et, par imprudence, un beau jour, on incendie les savanes dont les calebassiers éclatent en salves d'artillerie.
Bref tant d'incurie ajoutée à tant de querelles, de maladies et de morts, obligèrent les colons à déserter cette terre vers laquelle ils étaient venus avec une admirable émulation et dont ils n'avaient pas su tirer un convenable parti. Pourtant les ressources ne faisaient pas défaut. Le sol était malléable et d'une grande productivité. Les patates semblables aux topinambours et savoureuses comme des marrons, le manioc, les choux, les. fèves, la cassave poussaient abondamment. L'ananas, la banane onctueuse, la canne à sucre, la pomme d'acajou, le papaye croissaient librement au soleil. Le tabac, le sandal rouge, tous les bois odorants et multicolores étaient d'une fructueuse exportation. Les forêts recelaient la venaison fraîche et la mer le poisson frétillant.
Les membres de cette expédition malheureuse oublièrent que l'Eldorado s'ouvre seulement aux Conquistadors unissant le travail à l'audace. Ils
espéraient Tatteindre et y entrer par des vallées fleuries au bout desquelles des anges souriants leur entrebâilleraient les portes de châteaux merveilleux. Ils étaient partis avec un murmure de légendes dans la tête ; ils revinrent avec la vision tragique des réalités (4).
Scarron, apprenant les terribles mésaventures de ses associés, ne regretta pas d'avoir difleré son départ. Il ne demt connaître que plus tard l'histoire complète de la colonie. Mais le peu qu'il lui en fut conté le dégoûta de toute incursion vers les pays inexplorés. Il souffrit de perdre encore une fois la perspective de la guérison. Et peut-être reprocha-t-il à son ami Cabart de l'avoir entretenu dans cette superflue illusion.
Dès lors, ayant chassé la tentante chimère, il songea à bâtir un nid digne de la compagne -que l'avarice lui avait donnée. La rue des Douze-Portes, mal fréquentée, tortueuse et sombre, fut délaissée. Rue Neuve Saint-Louis des hôtels confortables et gais venaient d'être élevés : il y transporta ses pénates.
(1) Biet, o/>. cit.f V. aussi Le Fèvre de la Barre: Description de la France éljuinoxiale \ Du Tertre: Etablissement des Français aux Antilles d'Amérique; Â. 0. Œxmelîn : Histoire des aventuriers qui se sont signalés dans les Indes, contenant ce qu'ils, ont fait de plus remarquablcj avec la vie, les mœurs et les coutumes des bou-^ caniers et des habitants de Saint-Domingue et de la Tortue^ unç description exacte des lieux y etc^., Paris 1686,