‹ Scarron et son milieuChapitre 4 sur 5 · L HOTEI, DE L · texte numérisé non relu

L HOTEI, DE L

le duc d'Elbeuf, de Picardie, lui en expédiait un autre (1); le maréchal d'Albret, de Saîntonge, chargeait des fromages de rappeler son souvenir (2) ; l'abbé d'Espagny, par l'intermédiaire de sarcelles lardées, affirmait sa virtuelle présence (3) ; le comte de Selles arrosait le tout de muscat et entremêlait d'excellentes pastilles le dessert (4).

Scarron remerciait d'un mot ou de quelques vers, sans confusion, comme d'une chose due à sa boulimie naturelle. Et- l'on buvait joyeusement à la santé des absents si bien représentés (5). Il s'assurait de partenaires à table en retenant les visiteurs du Jour. Quand il n'en avait pas, il les conviait poétiquement:

Ce soir si nou* joignons nos deux soupéa ensemble, Je possède un jambon si tendre que je tremble Que les valets friands, quittes h le nier, N'osent pendant ta nuit me le diminuer.

Et je possède encore une énorme s Oi) Bologne la grasse a dispeu

(1) Scarron: CEuorei, Lettre à Mgr le duc d'Elbeuf. I, p. 262.

(2) ScBrron: Œuvres , Lettre au maréchal à'Albrei,\, p- 213. ■ (3) Scarron : Œuvreu, A M. Vabbé d'Êapo*"!!, VU, Ç. VA.

{k) Scarron: Œu«ret, Au comte d^ ç, „, Ma^"gal, "V\i, ç. i^ Le» présents envoyé, à Scarron a ^el'"' ^m^iaWBB, U taaàr^ une page entière poar les toua inQj^*V\ V^ ç^oota n« ■œ.eQ*."

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Matha, le duc d'Elbeuf, le peintre Mignart, le musicien Louis de MoUier et sa famille, Ménage, La Mesnardière, du Raincy, Desbarreaux, Pellisson, Rosteau, CoUetet, Du Molin et Martin Pichesux, neveux de Costar et de Voiture ; puis des inconnus: DeLussanSjCreuilly, Chamboy, Villesermn. Parmi les femmes : la comtesse de la Suze, Ninon de FEnclos et Claudine Le Nain, épouse de Colletet. On s'étonne de ne pas rencontrer dans cette énumération le fameux du Parquet qui, autrefois rue de la Tisseranderie, fréquentait fort la table de Scarron. Mais il s'était mis dans la crapule, dit Tallemant, et avait transmué le Grand Cyrus en couplets, sur l'air de La DucHesse. Cette œuvre gigantesque lui aliéna peut-être le cul -de -jatte et son cercle qui sympathisaient avec Madeleine de Scudéry (1).

Il y avait d'ailleurs, sans lui, suffisamment de francs-lippeurs. Les poésies ne mentionnent pas Marigny, Montreuil, Saint-Pavin, Souvré, Saint- Amant, mais ils participèrent certainement aux festins. Les imbéciles et les mélancoliques seuls en furent écartés. Une grande cordialité y régnait. Le cliquetis des verres se mêlait au bruit des conversations ; on criait, on chantait, un bacchaxial épouvantable ébranlait la maisoï\^

Costar se chargeait d'an|. ^^^sVoxvwet V.'s, maiv-

fl) Gela est improbable cepenciç^ ^^ ^«ct^eN ^'^\'^^'=^'^^^

de la succession Scarron. V. A. d^^^ aJ ^P» ^^-^..i^*

geurs. Depuis longtemps il faisait à ses connaissances de la capitale des envois réguliers de chapons, espérant conserver ainsi dans leur gratitude une place privilégiée. Goinfre lui-même, il tenait table ouverte. La société mancelle se trouvait à Taise devant les flacons poudreux et les rôtis fumants. Et tous les chanoines et clergeons, descendus du chapitre Saint-Julien, rivalisaient de bedaine avec les bourgeois de la ville (1).

Les poulardes de Gostar, étaient, comme on pense, accueillies avec des démonstrations délirantes :

Les SIX pucelles qu'il vous a pieu de m'envoyer de votre pays du Maine, écrivait Pinchesne (2), ont été très bien rcceues et aussitôt que j'ai eu a\is de leur arrivée, je n'ai pas manqué d'aller au devant d'elles jusqu'au logis du messager où, après les avoir complimentées sur la fatigue de leur voyage et sur l'obligation que je leur avois de s'estre mises en chemin pour l'amour de moy par un temps si froid, en ayant été quitte pour ceste simple civilité, je les ai enlevées de ce lieu, pour les conduire au logement que leur avois destiné chez M. Scarron. Elles y furent bien accueillies, tant de luy et de la belle et charmante dame du logis... Et pour les mieux délasser on les y fît reposer sur des coussins de velours vert garnis de duvet à costé

(1) Vie de Costar et Pauquet par un anonyme (Giranlt). V. aussi H. Chardon, op, ci<. Costar jusqu'à sa mort (mai 1660), fournit des poulardes à Scarron.

{2) Lettre inédite de Pinchesne publiée par H. Chardon, op. cit., I, pp. 287 et suiv.

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de la cheminée où, à peine eurent-elles été un quart d'heure que leur bec commença à se dégeler. »

Les poulardes d'elles-mêmes s'offrent à orner la table de Scarron. On les prend au mot. On invite les amis. Puis, pour habiller gentiment les six pucelles, on s'enquiertdu meilleur cuisinier de Paris, M^ Gilles. M® Gilles prend les mesures et leur confectionne un accoutrement de panne qui rend plus décente leur nudité. Et Ton attend au lendemain pour célébrer la fête. A l'heure dite, les poulardes rôties embaument la table. Des cailles, des bécassines, des perdrix, des sarcelles leur font une escorte d'honneur. Et les bouteilles, tout auprès, semblent des sentinelles immobiles.

Scarron donne le signal : la gloutonnerie commence. Ménage entame les flacons, oubliant son ordinaire pédantisme au fond de leur panse poudreuse. Pour d'Elbène, les écrits de Costar empruntent une saveur à ses poulardes. La Mesnardière est une éponge. On ne voit que le geste automatique de la i30uteille vers son verre. Desbarreaux, entre chaque bouchée et chaque lampée, conte des sornettes. Villeserain ne sachant plus à quel personnage dédier ses rasades boit aux 'vm^^^^"^"^^^'^^^* Espagne, Rivesalte, Hypocras B^os^iAv^. ^o^^^^^ semble le tonneau des Daix^v^es. ^\.?V^^f^^^ chargé des toasts, entonne j^,^ ^nW^^^ ^^ ^^ - Costar est divinisé. Vingt foisJ^ Y^'^^V?? ^

sa prospérité future. Puis on cherche des formules nouvelles de libations (1). Et c'est, jusqu'à mourir, mêlée de boutades, de déclamations, de chants, de gageures, de licences variées, l'orgie embrumée bientôt d'une fumée bleue de tabac.

Claudine Le Nain, femme de Colle te t et son ancienne servante, dont il essayait partout d'accréditer l'esprit et la beauté (2), assistait seule à ces ripailles. Du moins affirme-t-on que M™® Scarron, trop austère pour les présider, se réfugiait dans sa chambre (3). Peut-être son attitude lui était-elle dictée par une pruderie excessive, peut-être par le regret de voir s'en aller futilement les ressources du ménage. Scarron, sur ses gains, lui faisait la part maigre pour l'entretien de la maison (4). Il prodiguait le reste à la satisfaction de sa sensualité stomacale.

Cette prodigalité causa toujours sa misère et ses plaintes. Des revenus royaux eussent à peine subvenu à ses besoins. Au train désordonné dont il

(1) Les Gelinottes, poésie inédite de Pinchesne, publiée par H. Chardon, op. cit.^ I, pp. 287 et suiv. V. aussi E. Fournier: Paris démoli^ art. Les logements de Scarron,

(2) Tallemant: Hist. de Colletet.

(3) V. l'histoire du hareng qu'elle mangeait au bout de la table en temps de Carême, tandis que festoyaient son mari et ses invités. Souvenirs de M"' de Gaylus; La Beaumelle, II, p. 14Ô. M'*" Scarron comblait souvent par quelque beau conte l'insuffisance du menu.

(4) Lettre de M— Scarron à M. de Villette dans le Bulletin du Bibliophile y mars 1862.

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d'écrire, Fincitèrent à chercher encore d mèdes. Il écarta la médecine ordinaire. Guénault, La Mesnardière, Tantimoine, la saignée, tout cela était faux et vain. Il repensa aux purs climats américains et Tidée du voyage habita son cerveau (1). Mais un voyage n'était plus praticable. Alors, Tincertitude le poignant, il commit la folie de tenter la résolution du problème alchimique : il chercha la pierre philosophale (2). Méré dut Ty engager. Il s'était occupé, avec d'autres esprits forts, de magie et d'évocations (3). Cabart de Villermont également encourageait ces pratiques.

Scarron commença par étudier la science magique. Il pria son ami Cabart, de lui adresser, de Sedan, les ouvrages de Raymond LuUe (4). Bientôt, impatient de réalisations, il passa de l'étude à la pratique. 11 sollicita avec succès le privilège d'établir en sa maison fourneaux et cornues afin de rechercher les « secrets des métaux, minéraux, semi-minéraux et végétaux », d'en extraire « essences et sels », d'en composer « baumes et médicaments » pour le soulagement de la misère humaine» Une

(1) La Beaumelle^ op, cit 4

(2) Lettre de M»« Scarron à M. de Villette.

(3) Eévillou : Antoine Gombaud^ chevalier de Mérèy op. cit. On s'occupait beaucoup de ma^e au xvii" âiècle. V. les premiers cha* pitres de Francion.

(4) Scarron : Œuures, Lettre A..., I, p. 194. On retrouve cinq volumes d'alchimie dans l'inventaire publié par M. A. de Boislile.

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autre lettre royale lui permit en outre « de méditer la manière de rendre l'or en liqueur potable » sans être incommodé par les visites de la justice (1).

On ne dit pas quelles mixtures sortirent de ces fourneaux. Ce Faust estropié, cherchant le secret de l'éternelle jeunesse, a quelque chose de pathétique. Il représente devant nous Tespoir indéfectible ; il reproduit à nos yeux le geste du moribond qui jette ses bras dans le vide pour s'agriffer à la vie. Nous admirons son effort. Nous louons son énergie qui peut-être, favorisée par le sort, eût gagné, sur des terrains moins chimériques, d'inoubliables victoires.

Mais nous sommes des admirateurs lointains, et la mesquinerie, et le trotte-menu de l'existence quotidienne s'effacent à de semblables distances. M"*® Scarron certainement ne manifesta pas un tel enthousiasme. Pour elle, les vérités matérielles passaient avant les hypothèses de l'inconnu. Le résultat immédiat des expériences alchimiques fut de procurer au ménage les pires calamités.

Déjà, les propriétés venues de la succession paternelle, ces terres et métairies des Fougerets et de la Rivière que Scarron arracha si péniblement à la rapacité de son beau-frère Sigogne, étaient parties, payées bon prix grâce à l'entremise de

(1) Paul Morillot, op. cit., pp. 1^5 e% 1^6,

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Texcellent avocat Nublé (1). Le cul-de-jatte se faisait bien encore dénommer sieur des Fougerets et de la Rivière, mais par pur orgueil nobiliaire (2). Après les métairies les objets d'art suivirent la déroute. La toile de Poussin, obtenue malgracieusement du grand artiste, fut vendue à quelque collectionneur avisé (3) .

Tout en se gonflant le cerveau des pharmacopées et des formules rituelles de la magie, Scarron ne négligeait pas le métier littéraire. Le succès des Gazettes de Loret Toff'usquait. Il concurrença cet ami. Le libraire Esselin publia ses Gazettes burlesques. Puis le théâtre étant une source de revenus, il bâcla des pièces (4). L'argent arrivait

(1) Nublé, avocat remarquable, lié avec les meilleurs esprits du temps, et à qui plusieurs écrivains renommés dédièrent leurs ouvrages, montra en cette circonstance, une grande et amicale habileté. Sîgogne offrait 3.000 écus des terres. Nublé les alla visiter et en offrit à son tour 5.000 écus. Le beau-frère de Scarron tenant beaucoup à ces propriétés, fut obligé de les acheter, par retrait lignager, au prix avancé par l'avocat. V. Segraisiana ; Tallemant : Hist. du Petit Scarron ; Feuillet de Couches : Causeries d'un curieux, II, p. 576.

(2) A. de Boislile, op. cit.

(3) Cette toile est actuellement au Louvre.

(4) L'Ecolier de Salamanque^ Le Gardien de soi-même^ Le Marquis ridicule^ Les Fausses apparences^ Le Prince corsaire^ et, en collaboration avec Tristan l'Hermite : Les coups de l'Amour et de la Fortune. Tout cela lui donnait de gros bénéfices, d'autant mieux que certaines autres dé ses comédies, Jodeletj par exemple, ne quittaient pas l'affiche. V. les traités qu'il signait avec les libraires dans A. de Boislile, op. cit., pp. 406 et suiv. Scarron lança à cette époque ses Nouvelles.

et s'en allait. 11 ne stationnait pas. Le cul-de-jatte d'ailleurs avait des charges. Le frère de sa femme, Charles d'Aubignë, enseigne au régiment d'infanterie du cardinal Mazarin, vivait à ses dépens (1). C'était un triste sire, bambocheur, joueur et dont M"*® Scârron eut toujours à se plaindre. Il lui prêtait de l'argent, sans jamais en réclamer le remboursement (2).

Tiraillé de tous côtés, le cœur gros et l'imagination malade, il pestait contre le monde et contre lui-même, contre le froid, contre la cave vide, contre le valet qui lui annonçait le manque de combustibles, contre son père qui l'ébaucha sous un astre contraire, contre les sots qui le visitaient (3). La littérature elle-même l'exaspérait. Il souffrait d'être obligé de versifier pour vivre et de tirer sa subsistance de la comédie (4) :

Les écus sont toujours écus,

Les vers deviennent torche-culs (5),

Il avait, à ces moments pénibles, une piètre

(1) Tallemant: Hi»t, du Petit Scarron,

(2) Lavallée : Correspondance générale; A. de Boislile, o/>. cit»^ p. 409; Chardon, op. cit.y l, pp. 274 et suîv.

(3) Scarron : Œuvreê, EpHre ÎII à PelUsson, VII, p. 89.

(4) Scarron: Œupre$, Lettre ^4..., I, p» 242.

(5) Scarron : Œuvres y Rogatum à MM. de Lyonne, Tuhœuf et de Bertillac, VII, p. 53*

rault se recommande à vous. » Cela voulait dire : Payez, sinon... le Quos ego de Virgile. Scarron le craignait comme la peste (1). Il tentait quelquefois de s'adresser à ses frères, mais tous le renvoyaient au gros maître des comptes (2).

Au milieu de ses tribulations, il cherchait toujours des protecteurs zélés qui le fissent participer à leurs libéralités. Il importuna le chancelier Séguier, lui prodiguant d'idolâtres dithyrambes, le prétendant supérieur aux héros de Tantiquité,. proclamant sa tendresse pour les Muses afin qu^il s'intéressât à la plus misérable, à la sienne. Séguier, plein de vanité, soucieux d'une hypothétique généalogie, acceptait bien les louanges, mais Tavarice lui tenait lieu de sentiment. S'il dotait de pensions les meilleurs flatteurs, il ne les ôtait point de sa bourse. Il en chargeait le sceau et c'était en réalité « le public qui payait les beaux esprits » (3). Dès lors il ne pouvait les multiplier (4).

(1) Scarron: Œuçres, Lettre A.,., I, p. 237.

(2) Scarron : Œuvres ^ Epître II à Pellissoriy VIT, p. 87.

(3) Tallemant: Hist. du chancelier Séguier,

(4) Le nom de Séguier revient souvent dans l'œuvre de Scarron. V. Remerciement à S. A. le prince d'Orange, VII, p. 215. Epitre à M, le chancelier ; Stances burlesques sur le retour de M. le chctn— celier, Vil, pp. 146', 228. Séguier ne sen:]ible pas avoir apprécié le cul-de-jatte. 11 soutint la cause de son ennemi Gilles Boileau et empêcha la réussite de ses affaires.

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En vérité Fouquet, mieux que personne comprenait la détresse du cul-de-jatte. Ayant établi sa fortune de ses propres mains par un formidable travail, doué d'admirables facultés d'assimilation et d'initiative, fort contre le danger, sa vie fut une perpétuelle bataille. Mazarin lui dut, en grande partie, le succès de ses palinodies. Il gorgea ce ministre de la sueur d'or qu'il faisait verser au peuple dans les coffres de la surintendance. Aucun de ses amis ne s'adressait vainement à sa bienveillance. Il obligeait avec une grâce souriante.

Ce remueur d'or avait, en dehors de ses travaux, une âme bucolique. Outre son hôtel à Paris, entouré de jardins, il possédait une campagne à Saint-Mandé et sa terre de Vaux. Il quittait la ville fréquemment, non pour gagner Vaux, séjour d'apparat, mais Saint-Mandé, lieu d'intimité familiale. Là, simplicité et charme. Une bibliothèque considérable constituait tout le luxe. Il s'y reposait. Il s'y plaisait. Un parc merveilleux d'où fluait le parfum de ses orangers et de ses fleurs, servait à ses rêveries. Il cultivait les lettres, lisant Horace et Cicéron, écrivant des vers latins et français. Pellisson, La Fontaine, Brébeuf, B«nserade, Boisrobert, Gombault, Charles Perrault, Madeleine de Scudéry, Ménage, Bussy-Rabutin, ses compagnons et ses guides, le distrayaient de la furie des affaires. Scarron ne le vit jamais dans cet intérieur, mais

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rêt personnel au milieu des pires aventures. Des bénéfices innombrables lui furent dévolus et bien que sa liaison avec la duchesse de Châtillon ait eu un retentissement scandaleux, il obtint la « charge de chancelier des ordres du roi qui permettait de porter le collier de Saint-Esprit et de marcher de pair avec la plus grande noblesse de France » (!)• On le pense bien, lorsque Scarron eut trouvé en Nicolas Fouquet sa poule aux œufs d'or, il ne la lâcha pas facilement. Ses importunités devinrent quasi-quotidiennes :

Ce n'est pas un crime 'pour moi, Etant malade et n'ayant rien, De demander un peu de bien (2),

écrivait-il. Dès lors il demanda. La pension annuelle ne suffit plus. Les créanciers affamés, menaçant de tout casser, trois mille livres, venues du surintendant^ l'en délivrèrent (3). Toutes ses lettres, épîtres, placets, continrent quelque équivoque appel à la finance. Les formes les plus étonnantes de la louange sortirent de sa plume (4).

(1) Scarron : Œuvres ^ Dédicace du Marquis ridicule ; Lettre A.,,y I, p. 215 ; V. Retz, Montpensier, Montglat, Gourville^ Ghoisy : Mémoires', Tallemant : Hist. ; Correspondance de Mazarin ; Bussy- Rabutin : Histoire amoureuse des Gaules et le remarquable volume de M. Lair : Nicolas Foucquet.

(2) Scarron : Œuvres^ Vil, p. 60.

(3) Scarron : Œuvres^ Epître II à Pellisson, VII, p. 87.

(4) Scarron : Œuvres^ J, p. 232 ; Il demande une gfrâcepourun de

362 SGÂRRON ET SON MIUBU

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que le cul-de-jatte craignait qu'il ne se mêlât quelque impureté à cette affection (1).

Malgré toute Taménité de Fouquet et T inépuisable patience de Pellisson, le ménage restait pauvre, rongé par la prodigalité. On demandait de constantes avances sur la pension. Quelquefois le valet mandataire de la douloureuse commission était renvoyé brutalement par les employés du trésor (2). On menaçait le maître lui-même de la bastonnade (3).

C'est pourquoi Scarron regrettait amèrement ses velléités frondeuses et sa maladresse à l'égard de la cour. I^a pension officielle redevenait son rêve familier. Si les trésoriers royaux montraient peu de bonne grâce, du moins, avec de l'opiniâtreté, emportait-on les beaux écus d'or. Et en lui s'implantait la pensée de recourir encore aux largesses d'Anne d'Autriche. Un bénéfice venu de ce côté compléterait les gratifications du surintendant et assurerait une existence désormais insoucieuse.

Il n'osait pas. Le vacarme de la Mazarinade résonnait encore. II. redoutait une rebuffade. Pourtant il fit une première démarche, La raine

(1) Scarron : OBtufre$, Lettre au maréchal cTAlbret^ I, p. 806.

(2) Scarron: CEuvres, Lettres A..., î, pp. 286, 240.

(3) Scarron : Œuvres^ Epitre à itf»»..., VU, p. 149. l\ s*açit d'une altesse, peiit«étre de llP*« de Montpen«ier à qui Scarron dédia L'Ecolier de Salamanque.

364 SCAftRON ET SON MILIEU

audacieux et hypocrite tenta de le circonvenir (1). La première Gazette burlesque le loua. La quatrième lui fut dédiée. Mais le ministre, comme toujours, garda le , silence. Alors, achevant d'implorer la trinité pensionneuse, Scarron se retourna vers le jeune roi. Il lui envoya, avec des lignes contrites, un exemplaire de Don Japhet, Louis XIV suivit l'exemple du ministre.

Le cul-de-jatte désespéra. Tout respect humain l'avait fui. Il se ravala à la dernière des humilités : il souhaita l'aumône (2).

Ce fut une défaillance passagère de sa dignité. Bientôt il se ressaisit. Une fureur d'activité pratique l'anima. Il résolut de lancer des affaires qui, du moins, lui rapportassent un argent honorablement gagné. Il prit une part d'entreprise dans la réfection des ponts de la Bretonne et de la Charente (3). Il s'embarqua dans les affaires des Déchargeurs et des Débets (4) qui lui créèrent des soucis invraisemblables et le forcèrent à multiplier les requêtes. Ses supplications innombrables lassèrent Fouquet et Pellisson. Il remua tout le peuple administratif. M™® Scarron elle-même l'aida

(1) Sc^TTon^ŒuvreSy Sonnet, VU, p. 335, V. aussi, Madrigal sur le portrait de Son Eminence^ par Mignart le Romain, VU, p. 343.

(2) Scarron : Œuvres^ Ode à M. du Pin, VH, p. 260.

(3) A. de Boislile, op. cit.

(4) Ces affaires sont élucidées par Bruzzen de la Martinière, op, cit,y I, p. 107 et MM. M. Morillot et A. de Boislile, op, cit.

solliciter encore. Il sollicita jusqu'au seuil de la tombe. Gaston d'Orléans, son ancien protecteur et ami, lui « conféra la charge de maître des requêtes ordinaire de son conseil, sinécure honorifique qui donnait quelques profits indirects » (1). Et, après la mort du prince, Scarron entra avec une charge identique dans les conseils de la reinemère. Cette charge nouvelle l'exonérait d'impôts. Sur ces entrefaites le gros chanoine Costar qui détenait la place d'historiographe du roi rendit au Seigneur son âme impénitente. Scarron aussitôt demanda à lui succéder (2), avide d'empocher les douze cents écus que cet emploi rapportait à son titulaire. Nous ne saurions dire s'il fut, autour du souverain, le collègue de Charles Sorel et le prédécesseur de Boileau.

Ce fut sa dernière tentative pour émarger à la caisse royale. Bientôt il se retirait à la campagne. Sa sœur Françoise, la maîtresse du duc deTresmes, avait mis à sa disposition pour l'été une maison environnée d'arbres et de fleurs à Fontenay-aux- Roses (3). Il y parachevait paisiblement le Roman comique (4). Il y correspondait avec ses amis. Paris était vide. La cour et tout ce que la ville

(1) A. de Boislile, op, cit,, p. 407.

(2) Scarron : Œuvres^ Lettre A,„, l, p. 253.

(3) Delort: Promenade aHx entf iront de Parie, 1, p. 190.

(4) Scarron ; ÛEiupreSy I^ttrç à Fouquet^ I, p. 232,

Et tandis que dans la ville tapissée d'ornements, criblée d'arcs de triomphe, de statues, de draperies, d'étendards, d'obélisques, retentissante de musique, de chants et d'acclamations, la cortège royal, précédé de tous les corps de l'état en costume d'apparat, reluisant d'or, de pierreries et d'hermines, défilait entre les rangs enthousiastes du populaire, Scarron s'acheminait, souriant et doux, vers la paix étemelle (1).

(1] Les relations de l'entrée solennelle sont nombreuses. Plusieurs ont un caractère officiel, payées des deniers de l'Etat. La plus sérieuse nous paraît être celle-ci : « L'entrée triomphale de Leurs Majestés Louis XIV, roi de France et de Nauarre et de Marie-Thérèse d'Autriche^ son épouse ^ dans la ville de PariSy capitale de leurs royaumes, au retour de la signature de la paix générale et de leur heureux mariage... etc., 1662. » D'autres ont traita l'iconographie ; d'autres au feu d'artifice. V. la relation donnée par La Fontaine et le volume du P. Menestrier : Histoire du roi Louis le Grand par les médailles, emblesmes, etc., 1693.

370 SGARHON B7 SON MILIBU

parfois haineux Testament burlesque ait été dicté par cette bouche hoquetante. Il décèle plutôt l'esprit satirique d'un homme plein d'aspiration vers la vie.

M™® Scarron veillait sur cette momie encore agitée d'un souffle. Dévotement elle s'ingénia pour qu'à la minute suprême il fit acte de religion. D'Elbène et d'Albret penchaient pour qu'on le laissât en repos. Mais on amena les prêtres et si Scarron ne désavoua pas son passé, du moins sauva-t-il les apparences (1).

Un d'Elbène reçut dans la vie le petit Scarron souriant (2), un d'Elbène ferma les yeux à son cadavre. Les préparatifs de mort furent immédiats. Peut-être M"*** Scarron désirait^elle éviter, sur le passage du cortège, un affolement de badauds ou un lancement de littérature nauséabonde. A peine le petit corps s'était-il refroidi, que le Châtelet envoyait ses sbires. On posa les scellés (3). Et à la nuit tombante, l'humble bière sortit de la rue Neuve-Saint-Louis. Nul des anciens rieurs qui emplissaient la salle d'assemblée et mangeaient les revenus du ménage, ne l'accompagnait. C*étaît l'abandon lamentable, le reniement (4).

(1) Tallemant : Hisi, du Petit Scarron ; La Beaumelle : Lettre de Françoise Scarron à Nublé,

(2) Alexandre d'Elbène fut son parrain*

(3) A. de Boislile, op. cit.^ pp. 426 et suiv.

(4) Mme Scarron assista à l'enterrement^ contrairement à IMsftg'e.

372 SGARIION £T SON MILIEU

Les lettrés, d'ordinaire loquaces, parlèrent à peine du disparu. On publia, peu de temps après, un Libéra stupide (1). On semblait ignorer cette mort importante. Loret l'annonça sans certitude d'abord, puis définitivement (2). Deux Pompes funèbres, l'une de Beaudeau de Somaize(3), l'autre de Boucher (4) célébrèrent piètrement les mérites du défunt. Et enfin un anonyme écrivit un poème héroïfunèbre (5) où Scarron, apparaissant à sa femme, la conjurait de modérer l'excès de son chagrin.

Ironie amère ! M"*® Scarron se débattait contre les créanciers. Ils étaient une meute : fournisseurs, domestiques, amis. Elle ordonnait ses affaires avec une remarquable pondération, disputant opiniâtrement aux vautours agriffés à la succession les sommes que le cul-de-jatte lui reconnut -par contrat. On déménageait ; on vendait. Segrais, au retour d'un voyage, vit avec émotion la chaise grise partir entre les mains d'un rustre (6.

(1) Le Libéra chanté par les Muses sur le Mont Parnasse de la mort de M, Scarron^ en vers burlesques. Paris 1660.

(2) Loret :, Muze historique, 9 et 16 octobre 1660. V. aussi, Gui Patin : Lettre du 10 octobre 1660.

(3) La pompe funèbre de M. Scarron. Paris, Ribou, 1660.

(4) La pompe funèbre de Scarron. Paris, Sercy, 1660. V. aussi le quatrain latin sur cette mort dans /Egidli Menagii poemata, in mortem Pauli Scarronis.

(5) Scarron ressuscité ou l'ombre apparue sur son tombeau^ parlant à son épouse. Paris 1660.

(6) Segraisiana.

de la vie ] en Maîntenon, superbe et triomphante, régnait Taride sérénité du désert.

Ah ! pourquoi jamais ses paroles ou ses écrits ne nous assurent-ils qu'au fond de son âme subsistait un souvenir pour l'être tendre, spirituel et charitable qui la recueillit lorsque les cupides Neuillan la rejetèrent de leur sein ! Ce mutisme persévérant nous induirait à croire qu'elle regretta que ce monstre, ce gnome, ce comparse, par la laideur, des danses macabres, ait possédé, sinon l'avantage matériel de sa jeunesse, du moins le parfum de cette jeunesse, l'émanation, le peresprit de sa beauté. Pourtant quelle merveilleuse nature et que de qualités supérieures sous cette déplorable enveloppe physique !

Scarron ne connaissait pas la haine. Peut-être avait-il conscience que le prochain ne vaut pas qu'on l'entretienne en soi. Son procédé, sans se conformer aux prescriptions de TÉvangile, en approchait beaucoup. Il ne tendait pas l'autre joue. Il se servait des mots, magiques et nuancés sous sa plume, pour punir de façon innocente les imbéciles et les gredins qui abusaient de son impuissance et de sa fragilité. Il serait excessif d'affirmer que la colère n'envenimait pas quelquefois sa phrase. Des pages de son œuvre nous démentiraient. Mais elle passait comme elle était venue. Il n'en subsistait rien. Le repentir était proche : la réparation s'imposait.

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gueillissait pas. Il barbouillait du papier et s'en excusait. Sans révolte il eût accepté le châtiment de ce crime littéraire et compris que Ton purgeât FEtat d'un poète de sa sorte (1). Hélas ! s'écriait-il :

... Je n'ai pour toute Muse

Qu'une malheureuse camuse

Et laquelle pour dix écus,

Un vieux cotillon, rien de plus,

Sert à laver les écuelles

D'Apollon et des Neuf Pucelles ;

Et qui n'a pour tout instrument

Que trompe à laquais seulement,

Deux os de bœufs, et deux sonnettes

Pour dire quelques chansonnettes (2).

Pour laver la littérature du blasphème burlesque, un jésuite, le père Vavasseur, brandit un volume aux intentions plutôt qu'aux résultats vengeurs (3). Il y démontrait « qu'aucun écrivain grec n'avait usé du genre burlesque ; qu'aucun écrivain latin n'en avait usé davantage ; qu'il n'en est même question nulle part dans l'antiquité, non plus chez Aristote ou Longin que chez Quintilien ou Horace ; qu'il n'y a pas une seule raison qui en puisse autoriser l'usage ; qu'il y en a beaucoup, au contraire, qui Tinterdisent (4) ».

(1) Scarron : Œuvres, Epître à M. d^A umale d*Haucourt^ VII, p . 110.

(2) Scarron : ŒuureSj Epître à M, Maynard^ VII, p. 158.

(3) De ludicra dictione.

(4) Victor Fournel : Préface au Virgile travesti^ Delabays, 1858, p. 23.

qu'il fallait épandre en pluie dans toutes les mains et dans toutes les bourses (1).

' Des gens s'indigneront de trouver, au long de ces pages, un Scarron étalant, comme Job, ses plaies et ses disgrâces. Ils l'accuseront de faiblesse, oubliant que le métier littéraire, au xvii<* siècle, fut une longue homélie au triomphant Veau d'or. Ils incrimineront son gémissement continu, ne songeant pas qu'il offrit au monde l'exemple d'un mémorable stoïcisme. Que l'on ne médise pas de ce malheureux. Le châtiment dépassa pour lui la faute. D'ailleurs son rôle de quémandeur, ses bassesses, ses compromissions, le suppliciaient (2). Il n'avait pas une âme vile, mais l'appréhension du lendemain tragique où sa femme, lui mort, demeurerait seule en face de l'adversité (3). Un avenir d'impuissance et d'horreur s'ouvrait constamment devant lui. Il préféra la mendicité de la Cour, à laquelle d'ailleurs prédispose le régime monarchique, à la mendicité de la rue. S'il fu prodigue, cela tenait à sa conception de la vie. Il avait trop pâti de la lésinerie pour s'absorber lui-

(1) Pour les services rendus par Scarron, V. Œuvres^ I, pp. 185, 187, 241, 248, 250,251; et, dans les Lettres àxi chancelier Séguier, t. XXX, p. 120. Bibl. nat. une lettre autographe qui recommande un parent de sa femme.

(2) Scarron : CEwrea^ Epître dédicaioire à Guiliemeite, I, p. 155 ; Épitre chagrine à M. Rosteau, Vil, p. 181,

(3) Se^raisiana,

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l'accrédite et le lègue à la postérité (1). Il inaugura, dit Fournier, la réclame personnelle. L'affiche théâtrale prit, de son vivant, une importance (2). Elle remplaça peu à peu les cavalcades de comédiens, qui clamaient les mérites de leurs pièces et racolaient les spectateurs.

Scarron procédait de Rabelais par le rire, l'amour des mangeailles excitantes et des rasades généreuses. Mais le rire du curé de Meudon fut celui d'un gros homme sanguin, bien équilibré, inattaquable au pessimisme. Il dégénéra chez le culde-jatte, perdit de sa largeur et de sa tonitruance. Passé à travers son tempérament bilieux, il s'amincit en tonalités de fausset, grinça au bord des lèvres retroussées par une légère grimace. De temps à autre il récupéra les robustesses de son origine. Puis graduellement, il descendit à la simple ironie, l'ironie insinuante et gracieuse, fleurissant la bouche édentée comme une giroflée fleurit un mur crevassé. Car la vraie gaieté de Scarron n'est pas cette gaieté outrancière et odieuse dont la Fronde anima ses plumitifs interlopes. La Mazarinade^ le Virgile travesti^ les Chansons à boire n'en participent point. Elle s'épanouit seulement dans les

(1) Abrégé de comédie ridicule de Matamore,

(2) Les affiches existaient avant lui. La réclame des journaux fut lancée par le gazettier Loret qui touchait des subsides pour faire connaître certains produits.

La MOtll- DE SCARRON 381

pages trémulantes du Roman comique. Elle émerge de chaque phrase. Elle se décompose en une multitude de sourires jaillissants des mots. Elle chante avec une larme dans la voix, . .

Scarron traduisit la vie en un siècle où la littérature dédaignait d'y puiser ses inspirations. Sans M"" de Maintenon et le Roman comique, peut-être serait-il rejeté de la mémoire populaire. Une injustice profonde le rangea parmi les grotesq^ues. 11 proteste à travers les voiles du tombeau et nous rappelle au sentiment de cette injustice ;

Oq peut écrire en vers, es prose,

Avec art, avec jugement,

Hais écrire avec agrément,

Mes chers maîtres, c'est autre chose [1) !

(1) Scarron : ŒttPret, Léandre et Béro, VII, p. 371.

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