‹ Scarron et son milieuChapitre 3 sur 5 · L'HOTEL DE L IMPÉCUNIOSITÉ · texte numérisé non relu

L'HOTEL DE L IMPÉCUNIOSITÉ

On pénètre dans l'hôtel par une porte bâtarde. Un couloir sombre et exigu conduit à une petite cour sur laquelle s'ouvrent cuisines, offices, écuries, remises de carrosses et dépendances. Au fond, un escalier monte vers les étages supérieurs.

Scarron aime le confortable. Il a suffisamment vécu aux crochets de ses protecteurs ou dans des chambres de passage. Il veut établir sur des bases durables sa demeure définitive. L'argent qu'il possède sert à meubler le petit hôtel et plusieurs de ses amis, d'Elbène notamment, participent ^ son installation (1).

Au premier étage se distribue l'appartement de M""^ Scarron (2). Voici la grande chambre. Au

(1) D'Elbène offrit à Scarron quelques pièces de son ameublement.

(2) En quatre pièces, mais on n'a pas leur description respective. V. A. de Boislile, op. cit.f pp. 432 et suiv.

long des tapisseries se déroulent les scènes de l'Ancien Testament (1). Une glace de Venise égaie la pénombre. De la cheminée sortent des chenets de cui\re. Tendus de damas jaune, un vaste lit à hauts piliers, douze chaises rigides et pliantes, quatre fauteuils, un cabinet de poirier noirci, une table et des guéridons sculptés composent Tameublement. Des rideaux de toile tamisent la lumière Là s'éploie et s'affine la beauté grave de Bignette,

Près de la grande chambre, une petite pièce ornée de brocatelle rouge à fleurs jaunes voisine avec la garde-robe. Le silence, le calnîe, la bénoîterie, Taustérité, la méditation donnent à cet étage un air de doux purgatoire. Des images pieuses, des Christs émouvants sanctifient le cadre coquet de leur gracieuse pénitente.

Ce purgatoire n'accède point au paradis, mais au domaine du malade, asile du rire et des « coyonneries (2). » La salle de réunion vous accueille dès l'abord. Des tapisseries d'Angleterre revêtent

(1) M. A. de Boislile, op. cit., p. 433, parle d'un portrait de M"* de Vill arceaux travestie en Madeleine et cite comme référence la lettre de Scarron à M^^' de Leuville où il remercie cette demoiselle d'une visite qu'elle lui rendit en compagnie de sa soeur Anne OUivier de Leuville, femme de Villarceaux et de M"6 de la Bazinière. H faut l'avouer, cette lettre est confuse. Cependant l'assertion de M. de Boislile s'applique non à M""^ de Villarceaux, mais à M"* de la Bazînière, la confidente de M'°* de Hautefort, (|ui fut fille de la reine sous le nom de Chémerault,

(2) Au 2* étage.

L'HÔTBL DE L*IMPÉGUNI0SITÉ 283

^W I »■■■■-■■■■■■■» W I ■ I ■ ■ M ■ ■■ I ■ ■. ■■■■■■■. — M^ ^ - — ^ ■ M ■ I ■— - — - il-. ^— i ■

les murs. Des rideaux de moquette voilent les fenêtres. Des bordures dorées encadrent la toile de Poussin : le Ravissement de Saint Paul. L'ameublement est de massif noyer agrémenté de serge jaune. Autour d'une immense table à six colonnes douze chaises tiennent conseil. Un cabinet d'ébène s'accote à la muraille. Un lit de repos vague dans un coin. Deux bibliothèques enferment des livres "d'histoire, des éditions latines, grecques, espagnoles et italiennes ; les œuvres dédicacées des auteurs modernes ; celles de Voiture offertes par le cardinal de Retz (4) ; celles d'Agrippa d'Aubigné et une bible française reliée en veau noir (2).

Dans cette pièce, jamais la gaieté ne chôme. Le bruit des conversations se mêle à celui des gobelets. Et lorsque la fatigue terrasse Scarron, il se retire dans sa chambre. Elle confine à la salle de réunion. Elle en est le prolongement et l'on y reçoit avec autant de cordialité. Aux murs les mêmes tapisseries d'Angleterre et quelques peintures sans intérêt. Venue de l'hôtel de TroyeS;elle a conservé son historique damas jaune, sa couchette à hauts piliers, ses oreillers de plume et de satin. Mais elle s'est enrichie de quelques meubles. Une glace à bordure d'argent traîne négligemment

(1) Soarron : Œuvrei^Lettre à Mgr le cardinal de Iietz,l, p. 187.

(2) Pour la lifte des livres, voir l'inventaire publié par M. de Çoislile,op. cit.f p» 437. Nous lui empruntons ces détails,

sur une table. Deux petites chaises oaquetoires dénoncent seules la présence d'un malade (1).

Les domestiques logent à proximité, nombreux, sinon fidèles et bienveillants. Michelle Dumay sert de femme de chambre à Madame ; Jean Brillot, dit de Sully, de valet de chambre à Monsieur. Madeleine Croissant fait les gros ouvrages et la cuisine est sous la tutelle d'Anne Le Blond. En outre, Madeleine Joltrain, tapissière habile, s'occupe de la lingerie et des menus travaux d'aiguille (2) .

Jacques Mérault, conseiller du roi, est le propriétaire de Scarron ; son voisin le plus proche le comte de Montrésor (3). Personnage bizarre ce comte de Montrésor. Petit neveu de Brantôme, ïavori de Gaston d'Orléans, il contribua à entraî-

(1) Pour rhabitation de Scarron,V. Saint-Foix : Essais sur Paris, et E. Fournier : Paris démoli, art. Les logements de Scarron. Relations erronées, ces deux écrivains n'ayant pas eu connaissance des documents publiés par M. de Boislile.

(2) Tous ces domestiques furent les créanciers de Scarron après sa mort. Us mirent opposition sur la succession et cela révéla leur existence. V. A. de Boislile, op. cit., p. 395. Scarron, dans ses poésies, parle du valet Mangin; mais il avait dû le congédier. Il avait toujours à se plaindre de sa domesticité. Peut-être était-il trop libre avec elle, s'il faut en croire Segrais. V. Segraisiana et Scarron : Œuvres ^ Réponse à M. le comte de Saint-Aignan, VII, p. 96; Epitre à M. Fourreau, VII, p. 107 ; ÉpHre II à M. Pelis^ son, VII, p. 87 ; Lettre à M^e de Villarceaux, I, p. 173.

(3) Acte de bail produit par M. de Boislile, op. cit. Scarron loua son hôtel pour 3 ans à raison de 350 livres par an, payables en 4 termes. Saint-Foix: Essais sur Paris, donne des renseignements erronés.

l'hôtel de l'impécuniosité 285

ner ce prince dans les différentes conspirations ourdies contre Richelieu. 11 fut l'organisateur le plus zélé de ces conspirations, s'acharnant à leur réussite, essayant par tous les moyens de persuasion de s'associer les seigneurs mécontents. Déjoué par la police de Richelieu, trahi par Gaston, remplacé dans les faveurs de ce dernier par Tabbé de la Rivière, exilé, amoureux malheureux de la duchesse de Chevreuse, embastillé par Mazarin^ chef de la Fronde, il terminait sa carrière dans la solitude, amant de M"® de Guise dont il avait trois enfants. Rentré à la cour après avoir tenu un premier rôle dans la tragédie jouée par les ambitieux et les brouillons sous les deux ministères, il cherchait à faire oublier ses incartades (1). Scarron ne le nomme pas dans ses poésies. Mais il le compta vraisemblablement parmi les relations qu'il renouait alors.

Valide, il eût traîné ses grègues au cabaret et conduit sa femme aux ruelles renommées. Infirme, il ne voulut pas se condamner et la condamner à l'isolement. Un cénacle lui était nécessaire pour stimuler sa gaieté native. Il tenait tête avec enthousiasme à l'orage des bons mots.

(1) Pour Montrésor (Claude de Bourdeilles, comte de)V. Mémoires du comte de Montrésoï^ collection Petitot ; Retz, Gui Joli, La Rochefoucauld : Mémoires ; Bussy-Rabu^in ; Carie du Pays de la Braquerie\ Jal: Dictionnaire^

Justement périclitaient les réunions fameuses qui groupèrent les beaux esprits et les précieuses. L'hôtel de Rambouillet n'était plus qu'un agréable mythe et les samedis de Madeleine de Scudéry tombaient dans un bourgeoisisme douloureux. La laideur physique de Pellisson y fusionnait avec celle de Sapho et l'on y élaborait, pour la joie de Molière, une géographie sentimentale. Bien dissemblable s'annonçait le bureau d'esprit de Scarron, porté par tempérament à confondre chez lui le cabaret et la ruelle (4).

Il n'exigeait point de ses hôtes des brevets de politesse, mais de l'intelligence, de la grâce, de la beauté (2). Avoir de l'entrain, tel était le mot d'ordre rue Neuve-Saint-Louis, Exclus les «desjeûneurs de baisler, les avalleurs de frimas et les amoureux de karesme ». Savoir dire des « coyonneries sans lesquelles toute conversation doit périr à la longue (3) » facilitait l'admission. Et, en vérité, pourquoi Scarron, dépouillé de tout

(1) Scarron : Œuvres, Épîtn l à M. Pellisson^ VU, p. 185. H s'y montre dédaigneux des <( pompeuses ruelles » où des femmes belles et laides tiennent conseil pour ne parler de rien. Partout dans son œuvre il marque son horreur des <( pousseurs de beaux sentiments ». V. EpHre chagrine à Mgr le Maréchal d'Albret, VI !• p. 165.

(2) C'était un peu ce que demandait Ninon, rue des Tournelles. Mais, en outre, la belle se laissait intéresser plus que de raison par ses convives.

(3) Scarron: Œui^res, Lettres à M. deVitfonne, ï, pp. 198 et 265.

L*HÔTBL DE l'iMPÉCCNIOSITB 287

agrément physique, n'aurait-il pas essayé d'imposer la royauté de son esprit ? Or, de cet esprit, que d'aucuns se plaisent à vilipender, il avait à revendre. Il fusait de sa Louche édentée en perpétuelles boutades. C'était un émerveillement que le voir, juché sur sa chaise grise (1), oubliant ses maux, abandonné tout entier à la joie. Il étonnait ses contemporains par les souplesses et les finesses de son langage que Ton déclarait supérieur au style de ses œuvres (2). Il le disait lui-même :

Souvent le vers dégoûte et l'auteur plaît (3),

Depuis longtemps il intéressait le monde par l'étrange té de sa destinée. Avant et pendant la Fronde ses infortunes lui avaient conquis les sympathies. Maintenant il attirait les curiosités. On Fallait voir en bandes comme on allait « voir l'éléphant » (4). Mais du moins trouvait-on un

(1) Segrais o décrit cette chaise. Segraitiana,

(2) Segraisiana, pp. 58 et 105.

(3) Scarron : Œuvres f Ëpître à M. Deslandes- Payen^ Vll, p. 71.

(4) Ou bien le lion de la Foîre [Épîtfe chagrine à Mgr le Maré^ chai d'Albret, Yll, p. 165.) «Vous me voulez du bien pour la seule raison que je suis malheureux, et vous m'en avez plus fait en quinze jours qu'un grand nombre de satrapes ne m'en ont promis depuis le temps que je suis condamné à une perpétuelle séance. Depuis vingt ans il ne s'est point passé d'année que quelque grand seigneur, de ceux qui me viennent voir dans ma chambre, comme on allait autrefois voir l'éléphant ou qui y viennent passer l'aprèsdiner quand ils ont manqué leurs visites où qu'ils n'ont rien à faire, il ne s'est point passé d'année, dis-je, que quelqu^un de ces

â88 SCARRON ET SON MIUEU

monstre plus divertissant que ce géant ou cette baleine qui, quelques années plus tard, détourneront le peuple de Paris de la comédie de Molière (4). Scarron parlait, parlait, momie vivante aux yeux de feu, et l'on s'attardait à admirer son étincelante loquacité.

Des racontars provoquaient ces curiosités. On le disait sans cuisses, posé sur une table dans un étui et causant comme une pie borgne. On le défigurait atrocement. Si bien que, pour détruire des légendes trop facilement accréditées, il éprouva le besoin de présenter aux lecteurs sa propre image avant de tracer celle des autres : « Ma tête est un peu grosse pour ma taille, écrivait-il. J'ai le visage assez plein pour avoir le corps décharné, des cheveux assez pour ne porter point perruque ; j'en ai beaucoup de blancs en dépit du proverbe. J'ai la vue assez bonne quoique les yeux gros ; je les ai bleus : j'en ai un plus enfoncé que l'autre du côté où je penche la tête. J'ai le nez d'assez bonne prise. Mes dents, autrefois perles carrées, sont de couleur de bois, et seront bientôt de couleur d'ar-

faux généreux et ces francs fanfarons d'amitié ne m'ait manqué de parole et ne m'ait aussi souvent offert pour mes cimis ou pour moi ce que je ne leur demandois point. » Lettre au sur intendant , \, p. 229; V. aussi I, p. 252 : «Quantité de personnes de condition t de mérite sont mes amis ou font semblant de l'être.)» Et I,p.l82 même développement.

1) Loret : Muze historique.

L HOTEL DE L IMPÉCDNIOSITÉ 289

doise ; j'en ai perdu une et demie du côté gauche, et deux et demie du côté droit, et deux un peu égrignées. Mes jambes et mes cuisses ont fait d'abord un angle obtus, puis un angle égal, et enfin un aigu ; mes cuisses et mon corps en font un autre, et, ma tête se penchant sur mon estomac, je ne ressemble pas mal à un Z. J'ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi bien que les bras ; enfin, je suis un raccourci de la misère humaine (1). »

Ainsi réduit par la nature, terreur des femmes grosses (2), phénomène unique dans l'histoire, il sut cependant se constituer un milieu de complète harmonie auquel Madeleine de Scudéry et la plupart des auteurs rendirent hommage (3). De quel côté venaient les concessions — caria vie ménagère en impose toujours aux conjoints ? Sans doute de Françoise d'Aubigné. Non pas certes que Scarron fût autoritaire. Sa déchéance physique et sa modestie naturelle lui enlevaient toute! disposition à l'autoritarisme. Mais il tenait à ne pas changer la direction de sa vie portée vers la légèreté et la bombance. Or les commentateurs de M™® Scarron

(1) Scarron : Œuvres, I, p. 129.

(2) Scarron: Œuvres ^ Lettre à M**** lacomtesse de Briennef I, p. 195 .

(3) Scudéry : La Clélie ; Somaize : Dictionnaire des Précieuses ; V. aussi, Segrais, Boisrobert et le chevalier de Méré: Lettres à M**de Lesdiguières»

mettent tout leur zèle à nous la représenter austère, méditative, excellemment pieuse, désapprouvant maintes fois les actes de son époux. Cependant, comme la sérénité conjugale régna, il est logique de conclure que son heureux caractère influa sur la tranquillité de cet extraordinaire intérieur.

M"' Scarron, c'était le charme et Teurythmie. Sa haute taille prêtait de la majesté k sa démarche. Allié par des lignes pures aux épaules d'un admirable modelé, son col délicat soutenait un fier visage dont les yeux noirs et la bouche mignonne souriaient mystérieusement. Le soleil antilien entra dans sa carnation rosée et dans l'or atténua de ses cheveux. L'enjouement et la raison tour à tour manifestés faisaient sa causerie agréable entre toutes. Elle savait la puissance de sa beauté. Pourtant uniformément simple, elle gagnait les suffrages par l'attrait de sa dignité extérieure unie à la fantaisie de ses discours (1). Elle apparaissait en de clairs déshabillés d'étamine grise ou de ferrandine musc. Les jours de gala, son luxe consis-

(1) Madeleine de Scudéry: Porlroits de Scarron et de sa femme sous les noms de Scaurus et Lyriane ; Somaize : Diclionnaire des Précieuses; Henri Chardon: Scarron inconnu, I, pp. 257 et suiï. ; Scarron: Œuprei. Epilrt chagrine à M"' de Scadéry, VII, p, 161, n la remercie du portrnît qu'elle fit de lui Akaa la Clélie. D'HaUBBonviUe et G. Uanotaux: Souvenirs de M"' de Maiafenon, II, p. 111.

l'hôtel de l'impécuniosité 291

tait en quelque justaucorps de velours noir ou de satin fleuri; ses jupes de taffetas couleur chair ou de tabis à fleurs blanches et jaunes, ornées de passements, glissaient entre les groupes. Un rien suffisait à Tembellir ; mais ce rien, mouchoir de col ou collet en point de Gênes, vidait d'un coup la bourse de Scarron (1).

La célébrité du mari, la beauté de la femme, cela ne suffisait-il pas à attirer rue Neuve-Saint- Louis la foule des oisifs, des diseurs de riens, seigneurs, artistes et femmes? Aussi le cul-de-jatte fut-il bientôt environné au point de sentir l'incommodité de la gloire.

Maintenant cette multitude plaisante ou grave, animée , colorée , frémissante — robes soyeuses et panaches ondoyants — est entrée dans le royaume des ombres. Il n'en reste rien que les relations des gazettes ou l'écho souvent infidèle des mémoires. Nous voudrions reconstituer les réunions improvisées autour de la chaise grise que nous ne le pourrions pas. Trop d'années sont passées, défigurant les personnes et effaçant leur souvenir. L'âme d'un siècle demeure inintelligible à celle des siècles postérieurs. Mais nous voyons nettement s'inscrire, immobiles et glacées, comme sur une fresque, les

(1) A.de Boislile> op. cit., p. 436. Inventaire delà garde-robe de M"» Scarron.

■ I ■ I I ■^— ^^■— — ■ ^.M— — — ^— ■ M Pli I I I ■ ■ ■ ■■■■■■■ Il I ■! I I ■■■■■■■■■■ ■■ ■ ■ M ■ I ^

physionomies reposées des soldats, des abbés, des écrivains et des femmes qui concoururent à illustrer les réceptions du ménage Scarron. Et c'est pourquoi, archéologue patient, nous essaierons de restituer à cette fresque les couleurs que le temps ensevelit sous son opiniâtre poussière (1).

Des carrosses, avec fracas, et giclant la boue au visage des piétons, ont parcouru dans sa longueur la rue Neuve-Saint-Louis. Puis ils se sont enfouis sous la petite entrée. Le quartier tranquille s'émeut. Des visages apparaissent aux fenêtres. Quelle fête magnifique donne-t-on ? Et pourquoi, autour de ce carrosse armorié, des gentilshommes à cheval forment-ils un cortège ? Un homme descend, rond, trapu, le visage épais aux yeux enfoncés et sourcilleux, au nez fort, aux cheveux désordonnés, vêtu simplement et d'apparence vulgaire... C'est le maréchal de Turenne. Qui l'eût cru : ce soldat se repose de la guerre auprès des gens de lettres. Il parle difficilement mais avec raison et justesse et considère l'éloquence d'autrui comme un enseignement et une diversion (2).

(1) Nous allons parconrirune période de sept ans, de 1663 à 1660, sans souci d'ane chronologie inapplicable d'aillenrs aux relations de Scarron et à leurs visites.

(2) La Beaumelle, op. cit.; Scarron: Dédicace d'une gazette burlesque. Sur Turenne, Y. Ramsay : Histoire de Turenne \.Coxdl\a de ûrimsard : Lettres et Mémoires de Turenne ; Fléchier : Oraison furnèbre de Turenne \ G. de Goartils : Vie de Turenne ; Saint Evremond :

l'hôtel db l'impécuniositb 293

Presque aussitôt, de la rue des Francs-Bourgeois, arrive le carrosse du maréchal d'Albret. Turenne, c'est le passant illustre dont la présence glorifie une maison. D'Albret, c'est l'ami. Scarron le traite en camarade respectueux, se souvenant que, chez Marion de l'Orme, sous le nom de Miossens il ne se souciait mie du bâton de commandement (1), non plus que chez la duchesse de Rohan, sa victime (2). Il le plaisante sur ses bonnes fortunes (3) et ne lui garde pas rancune de devoir le maréchalat à son rôle plutôt qu'à sa bravoure de capitaine des gendarmes (4). Fastueux, mais « rare en esprit», parlant galimatias, il couvre le cul-de-jatte de cadeaux et s'intéresse à Françoise, un peu par

Œuvres. Et les Mémoires du temps. Jal: Dictionnaire^ dit que le maréchal de Turenne marchait toujours environné d'une escorte de gentilshommes.

(1) Tallemant : Hist. de Marion de l'Orme, Miossens fut maréchal d'Albret en 1653.

(2) Tallemant, Hist. de jlf"* de Rohan. l\ battait volontiers la duchesse.

(3) Scarron : Œuvres^ Epitre chagrine ^yil^ p. 165.V. aussi le Portrait <iÇ}ie Paul Morillot {op. cit.f-p. 88), croit être celui du Maréchal, I,p. 145; et les Lettres, I, pp. "206, 209, 212. Retz: Mémoires, édit. Charpentier, U, p. 171, dit qu'il se vantait d'être aimé de M"** de Montbazon. V. aussi Cousin : La Société française au XVII* siècle, Miossens avait été fort troublé par la beauté de M"* de Longueville. Saint-Simon, édit. Hachette, I, p. 227, dit que M"* de Pons, retirée chez lui, ne lui était pas indifférente.

(4) l^eiz: Mémoires, 11,^.1^1, TV, pp. 167,169. Saint-Simon: Mcmoires, édit. Hachette, I, p. 227, lui reproche d'avoir obtenu le bâton après l'arrestation de Condé , Conti, Longueville. V. également Saint-Evremond : Couvres et les mémoires du temps.

294 SCARRON BT SON UILIBD

endresse naturelle, un peu par amitié, toiyours souriant dans sa considération usurpée. Plus vaillant que d'Albret, pâmé à la Tue d'une tôte de porc (i), Villequier, maréchal d'Aumont, pénètre ensuite dans la salle de damas jaune. Parent par alliance de Scarron (2), grand mangeur d'argent (3), gouyerneur de Boulogne, célèbre après Lens et Rethel (4), aimé de Marie de Mancinî et la dédaignant (5), il apporte les potins de la Cour {6). C'est plutôt un personnage décoratif. * Il possède une bedaine énorme et le duc de Vivonne qui, plus tard, le dépassera en rotondité voit sans frémir, chez Scarron, ce prototype de ses futures destinées physiques. Cependant, le Gros- Crevé de M""' de Sévigné présente encore une silhouette élégante. Un éternel rire décèle son penchant à considérer la vie comme une farce aimable, mêlée de poésie et de musique (7). Il pratique mieux que personne la bonne chère et l'on dit son

(1) Bussy-Rabatin : Ménuàret, ëdlt. Charpentier, I, p. 430. (3) It avait épousé Catberine Scarron deVavr«», 1« 14 mars 1639, V. Jal: Dietioanaire.

(3) Saint-Simon: Mém., IV, p. 167.

(4) Moltevilla : Mém.. édit. Charpentier, II, p. 149, III, p. 264.

(G) Honlpensier : Mém.. édit. Charpentier, III, pp. 267 et suîv.

{6} Scarron ; CBuirei, Odt héroï-comigae à Mgr le maréchal d'Aumont, VII, p. 223 ; d'Aumont est cité dans la plupart des mémoires du temps, V. Jal et Moréri : DUtionniûre:

(7) HotteTÏlle : Mémoires. V. son portrait dans Busay-Rabotin : Bitt. ambareuie det Gaaiei.

l'hôtel de l'impkcuniosité : .g^sr

(oîssy le centre de rii(l) ; ejf.fin, du i(l). Il «fricasse» sa for. cuHe-jatte, ^blir, suivant une traditi(>'^tieueur, fut .âge qui redore les blasons tiq/ie ou néares (2). ique, imacs d'Elbeuf et de Sully, volages ^ante, suia exemple, fréquentent aussi la ts tumulm. La gaieté du premier, s'agréiïî calme, , ^^^U- ' ordurières et celle du second >|s et la ^^bpQ nsibles. Elbeuf honore la maison de ^^J^ de 1^ faconde son parent d'Harcourt, iv^ Sa- ^^tes narade de Saint-Amant aux cabareticier, ' J^or^ lis de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan (-^ti- ^ffif atre les austères comme Turenne et les ^'^^^^ imme Vivonne, le trait d'union indispensabifc. Scarron le connut à Bourbon et garda de lui un souvenir asse;5 précieux pour souhaiter son

amitié d'élection (5).

(1) Scarron: Œuvres, I, pp. 198, 265; Bussy: Mémoires et Hist. amoureuse des Gaules ; Motteville : Mémoires ; Sévigné : Lettres ; Saint-Simon : Mém., IV, pp. 305 et 306. Frère de M"*' de Montespan, de Tbianges et âe Fontevrault, il dut son bâton de maréchal à rinfluence de la favorite au grand déplaisir de d'Aubigné que M'^ de Maintenon n'eut pas le crédit de faire nommer.

(2) Saint-Simon : Mém.y IV, p. 306.

(3) Pour Elbeuf, V. M"* de Gaylus : Souvenirs et Scarron : Œuvres, I, p. 262. Pour Sully, Scarron: Œuvres, Wll, p. 341.

(4) Bi. Morillot le dit duc, mais les terres de Saint-Aignan furent érigées en duché-pairie bien après la mort de Scarron.

(5) Scarron : Œuvres ^ V* Légende de Bourbon, Epître de M, le comte de Saint- Aignan à Scarron; Réponse à M, le comte de Saint*

endresse nagnie des grands seigneurs se renforce souriant daiiu d\ic de" Châtillon (1) ; du comte vaillant q^Ohabitué des agapes de Marion de tête de pordorateur platonique de M"® de Sévigné, pénètre er flans un physique charmeur (2) ; de cet rent par -naire insouciant Philibert de Grammont, d'argent istingué, brave jusqu'à Théroïsme, frivole après L< la futilité, artificieux, escroc, « mauvais et la <ie beaucoup d'esprit ))(3) ; de son ami Matha, Cour (îival sur le terrain de Tinconduite et des bons Il >i(4); du fameux Alexandre d'Elbène, le meil- Vivo* compagnon de Scarron, toujours à table avec yo'i, mylord protecteur des filles du Marais, partageant sa vie entre les femmes et les bouteilles,

Aignan, VII, pp. 3, 95, 96; Saint-Àignan écriyait des vers. On en trouve dans le Mercure et dans les œuvres de M*** Deshoulières. Il organisa les fêtes de la Cour et fut de l'Académie française. V. Motteville et Retz : Mémoires ; Moreri et J al : Dictionnaire»,

(1) La Beaumelle le cite. Scarron : Œuvres^ I, p. 262. Nous croyons que M. Morillot fait erreur. Il ne s'agit certainement pas ici de Gaspard de Coligny. Les deux Gaspard de Goligny, ducs de Châtillon connus moururent l'un le 4 janvier 1646, l'autre le 8 février 1649. Or, nous étudions la période comprise entre 1653 et 1660.

(2) Scarron : Œuvres, VII, pp. 30, 252 ; Ménagiana ; Lettres de M"* de Sévigné ; Tallemant : Hist. ; Moreri : Dictionnaire,

(3) La Beaumelle le cite. V. Bussy-Rabutin : Histoire amoureuse des Gaules ; Saint-Evremond : Œuvres ; Hamilton : Mémoires de Grammont \ Motteville: Mémoires,

(4) Scarron: Œuvres, I, pp. 262, 265; Hamilton, ojp, cit. M. Mo rillot a confondu Charles de Bourdeilles, comte de Matha avec Claude de Bourdeilles, comte de Montrésor. Ce dernier et non l'autre était petite-neveu de Brantôme,

l'hôtel de L'iMPâCUNIOSITÉ . g^?- -

d'ailleurs intelligent, modeste et lettré (1) ; ey.fin, du comte de Fiesque. Fiesque, fidèle du cuHe-jatte, « esprit fort du Marais », galant et politiç^ueur,fut réternel insurgé, tour à tour magnifiq/ie ou négligé, versatile, ardent, paresseux, bucolique, Imaginatif, libéral, brave, contradiction vivante, suivant Thumeur du moment, nature à la fois tumultueuse et sereine, cherchant le bruit et le calme, cultivant avec une égale passion tous les arts et la danse même (2).

A côté de cet hurluberlu, le marquis de la Sablière fait bonne contenance. Bien que financier, il tourne à ravir le madrigal. Les lettres le captivent autant que les sacs d'écus. Le plaisir est sa raison de vivre. Les femmes remplacèrent sa femme dans sa ruelle et en ces vers se résume sa philosophie :

Et si l'on veut me posséder

Il faut des charmes pour me prendre

Et des faveurs pour me garder (3).

(1) Scarron : Œuvres ^ citations nombreuses. Henri Chardon : Searron inconnu y I> pp. 395 et suiy.

(2) Tallemant : Hist. ; Retz, Montpensîer, Motteyille : Mémoires ; Cousin : La Société française au XVII* siècle ; Scudérj : Le Grand CyruSy sous le nom de Pisistrate.

(3) Gonrart l'appelait le madrigaîier français. V. La Beaumelle; Tallemant : Hist. ; Abbé Sepher : Préface aux madrigaux de la Sablière ; Prosper Blanchemain : Préface aux madrigaux de la Sablière (édit. des Bibl.); y o\\mTt: Siècle de Louis XIV \ Walckenaer : Histoire de la vie et des œuvres de La Fontaine^ \, p. 272. tl, p. 46.

SCARHON ET SON HILIBD

Et !é flot des épicuriens, des sceptiques, des libertins, ■> des athées envahît la grande, salle aux douze ch'çirés massives. C'est Méré, Méré l'honnête homme, H gouverneur des consciences féminines, l'arhitre ci?s élégances, le contempteur du mal dire, le gui'de des causeries étincelantes et des propos tendres. Malgré le défaut de trop s'intéresser à lui-même, la grâce sourd de ses mots choisis et de ses gestes mesurés. Nul comme lui ne sait affiner la malice d'une épigramme ou la gentillesse d'un madrigal. 11 latinise, il hellénise, jamais pédant, sauf dans ses épistoles. Il s'acoquine avec Aristote, lorsque Ninon l'a chassé de son alcôve. Il sort de chez la duchesse de Lesdiguières qui l'entretient. Il a vu apparaître parmi les dentelles, les formes nues et divines de cette protectrice désirée, qu'il enchante et qu'il embellit pour d'autres possessions. Il est partout l'ami, quelquefois l'amant, toujours le frôleur. Pour Scarron, pour Françoise d'Aubigné, son maniérisme s'atténue. L'un raillerait sa préciosité. L'autre se souvient des heures poîteviiles où le chevalier ornait son ingénuité couventine de beaux préceptes et de sages doctrines. En face de la jeune femme, Méré demeure

l'hôtel de l'impéguniositb 299

Voici le commandeur de Souvré, ambassadeur de l'ordre de Malte, ancien lieutenant général des galères, homme valeureux qui, abandonnant les armes avec l'âge, essaie d'établir sur cette terre périssable sa renommée de gastronome. Point de concupiscence et de goinfrerie, mais un goût raffiné des bonnes choses que cultive son maître d'hôtel Pierre Ourie. Ce Pierre Ourie contribue autant à la gloire du commandeur que ses campagnes guerrières. Chez lui, la salle à manger est le lieu de toute joie véritable et les écrivains faméliques le savent (I).

Du Raincy, autre ami de Scarron, n'a pas les l^ entraînements artistiques de Souvré que les ruelles

attirent au sortir de la table. Sa vie tout entière passe en querelles et en festins. C'est un gamin en perpétuelles menaces d'étrivières. Issu de la finance, il ambitionne le marquisat. Le blason pousse en lui comme une herbe parasitaire. Il occupe à la

en tête des œuvres posthumes du chevalier de Miré] Abbé Jply : Eloge de quelques auteurs français ; Moreri : Dictionnaire ; Sainte- Beuve : Derniers portraits littéraires ; Revillout : Antoine Gombaud, chevalier de Méré, dans la Revue d'Anjou ; Œuvres du chevalier deMéré; Scarron : Œuvres^ Lettre à..., I, p. 179. M. Paul Morillot (p. 76} prétend que Scarron parle du cheyalier de Méré dans cette lettre. L'initiale M rend l'assertion très vraisemblable. Il faut donc admettre que Méré fut, à la fois, en Poitou, l'amoureux etle professeur de Françoise d'Aubigné.

(1) Scarron : Œuvres, I, p. 161, Vil, p. 258 ; Moreri et Jal : Dic' tionnaires ; Retz, Bussy-Rabutin, Montpensier, Motteville : Mé" pfoireê't Boilean ; ///• Satire ,

toilette ses journées. Le faste de son carrosse ne le cède qu'à la recherche ^e son costume. Sa besace est pleine de bons tours. A Rome, simulant le revenant blanc, il se promenait couvert seulement d'un manteau qu'il ouvrait pour la joie d'offenser la pudeur italienne. Les écus, entre ses mains, ont l'évanouissement facile. Tempérament passionné, volontaire, inégal, réussissant à chasser sa roture, il madrigalise de façon délicate. Les femmes prisent son enjouement et^ parce qu'il le rend acceptable, son athéisme (1). Du Pin^ le prétentieux trésorier des menus plaisirs du roi, bien qu'il pindarise et se tue à galantiser (2), ne parvient pas à l'agrément de du Raincy, non plus que le très jeune Moreau, amant de Ninon (3), et que le financier Fourreau, son fournisseur d'écu^(4).

Le comte de Maulevrier(5), vieille connaissance de Bourbon, le comte de Selle(6), M.desYveteaux,

(1) Scarpon: Œuvres, I, pp. 200, 207, 210; VII, p. 90. Scarron rapporte une très curieuse anecdote sur Raincy. V. également, TaUemant : Hist, du Raincy et Chapelain] Cousin : La Société française au XVII* siècle ; Scudéry : Le grand Cyrùs.

(2) Scarron : Œuvres , Ode à M. du Pin, VII, p. 260. Somaize : Dictionnaire des Précieuses (sous le nom de Philémon) ; Vers de du Pin en tête du Virgile travesty,

(3) Scarron : Œuvres, Gazette burlesque de 1655, Dédicace des Hypocrites ; TaUemant : Hist. de Ninon de ('Enclos,

(4) TaUemant : Hist. de Ninon de l'Enclos,

(5) Scarron: Œuvres, 1* Légende de Bourbon^ VII, p. 12 : V. aussi p. 316 ; Motteville, Montpensier : Mémoires.

^ (6) Scarron : Œuvres, Madrigal au comte de Selle, VII, p. 34S^

L*HOTEL DE l'iMPÉCUNIOSITB 301

cent autres, hommes de cour, de guerre et de finances, passent^ repassent, vont et viennent. Dans son logis, pris d'assaut, Scarron prodigue à chacun la flatterie nécessaire. Mais parce qu'il fut abbé, ses relations parmi les gens de robes sont innombrables et variées. D'ailleurs le clergé de ce temps penche plus ou moins vers la galanterie et les lettres. Du clan des abbés papillonneurs émerge Louis-Hector de Gondrin, archevêque de Sens.Verveux et vaniteux, il emplit la maison de sa personnalité et son talent principal consiste à faire pleurer aux autres ses propres *péchés(l). L'abbé de Franquetot, camarade ancien de Scarron, fut, K à l'hôtel de Troyes, son auditeur préféré ; les abbés

de Villarceaux et d'Espagny appartiennent à la race des clergeons moyennageux, friands des pots et trousseurs de cottes (2) ; l'abbé de la Mothe Le Vayer, élève fervent de Gassendi, fut peut-être, au Mans, celui du cul de-jatte (3); Marigny, frondeur et buveur enragé, est un habitué de la Bastille et du bâton, satirique, débraillé, « rond en toutes sortes », improvisateur volubile, jouant la comédie « pour être son propre spectateur », lettré cependant, po-

(1) Mot de M«» Cornuel.

(2) Pour Villarceaux, Y. Saint-Simon : Mémoires ^ I, 23; Bussy- Rabutin : Histoire amoureuse des Gaules. Pour d'Espagny, Scarron : ŒuureSf A M. V abbé Despagny, VU, p. 143.

(3) Vers de Le Vayer en tête du Virgile travesty\ Boileau : Sor tire IV,

lyglotte et poète de mérite (1); l'abbé Testu, grand, maigre et blond, que M°" Scarron rencontra sans doute à l'hôtel d'Albret, discoureur, dissipé, ambitieux, partout écouté et applaudi, étonne par ses crises de désordre et de renoncement. On le tient pour lunatique et pour dangereux. On le ménage. Plus tard, les dames en feront un oracle et surtout M°° Scarron, Et, n'ayant pu lui offrir le chapeau, elles lui offriront, pour quelques mauvaises rimes, l'Académie (2).

<< Testu, tais-toi », disaient les contemporains. Et Testu se taisait plus souvent que ne l'auraient voulu les pénitentes agrifféesà sa robe. Saint- Pavin, autre abbé, autre ami de Scarron, ne souffre pas, lui, que l'on plaisante son nom de Sanguin. Pourtant il vit en philosophe insouciant et de belle humeur, prodiguant aux femmes les courantes et aux hommes les épigrammes. Sa qualité est la franchise ; son défaut, l'amour du péché. La nature le dota d'un physique misérable. Il eut, comme Scarron, inspiré les horrifiques statuaires gothiques. D'ailleurs il ne s'en émeut pas plus que' son hôte,

(1) Scarron : Œufrea, l, pp. 170, 201, 303, 201. TaUemant : Hltl. de Marigny; Saint-Amant : La rigttf. Costsr : Lcttrei; Meaayiono;JM<ioio;rej d6 M" de la Guette, édit. eli. 1856; Somalie: Diclionaairt ; Maillj ; Eiprit de la Fronde ; Bussy-Rahatin : Mémoirts ; Uoreau ; Bibl. des Ofazarinadet.

<2) SiTigné: Lettres ; S&iaUSiiaoa : Mémoires; d'Alembert : Hisfoirt dit Membre» de l'Académie française ; lAortiri: Dictionnaire.

l'hotbl de l'impécuniosité 303

et lui-même trace, avec ce cynisme, son portrait :

Soit par hasard, soit par dépit, La nature injuste me fit Court, entassé, la panse grosse ; Au milieu de mon dos se hausse Certain amas d'os et de chair Fait en pointe comme un clocher.

Mes bras, d'une longueur extrême, Et mes jambes presque de même , Me font prendre le plus souvent

Pour un petit moulin à vent (1).

Avec le léger et voyageur Montreuil (2), tel est le menu fretin des abbés. Mais le pédantisme et la suffisance des abbés grassement prébendes entrent avec Ménage. Comment Scarron, ennemi de toute bouffissure, adversaire déclaré des latinistes, s'estil épris de Ménage? Sans doute à cause de sa notoriété. Toujours est-il que celui-ci l'environne de sa morgue outrecuidante et de ses ratiocinages hargneux. Il décoche Tépigramme. Ses relations mondaines s'étendent à toute la France où la lourdeur de son style et un vague polyglottisme lui valent un respect inattendu. Il trottine autour des femmes. M*"® de Sévigné s'en amuse. Il raconte ou laisse perfidement raconter ses bonnes fortunes. Il

(1) CBuvrei de Saint-Pavin et Gharleval, Amsterdam 1759. V, aussi, Sainte-Beuve : Une ruelle poétique sou$ Louit 2(1 V^

(2) Moreri ; I^ictionnqirc^

ment comme les charlatans du Pont-Neuf. Il prétend obliger tout le monde. Son secrétaire Girault doit sa réussite à ses largesses. Scarron, bouffon qui le diyertit,' reçoit, à son dire, par l'influence exercée sur Servien et quelques autres personnages, une pension de 1.300 livres. Il colporte dans les salons ces mensonges et même, certain jour, à table, faisant le bel esprit, annonce gravement que le cul-de-jatte, en concurrence avec la proxénète Durier, ouvre « bordel de filles et de garçons à Saint-Cloud » (1).

Et lorsque le chanoine Costar se décide à quitter le Mans pour assister aux Mercuriales (2) de son ami Ménage, si Scarron n'installe pas les deux personnages à table, sa tranquillité est perdue. On l'assassine de latin, on lui confectionne en quelques minutes une chrestomathie de citations classiques. Seul le Plutarque des laquais, l'homme aux sentences bachiques, le prieur de Matras, Charles Bautru, ne mêle pas sa voix à ce concert. Il guigne les pots. Les pots de vins écumeux constituent sa seule tendresse. Quand on dîne, on. fait des mots. Ménage assure qu'Angers n'a que trois prédica-

(1) Tallemant: Hist. de Ménage; Mena^ana; Perrault: Eloges; Sévigné : Lettre»; Retz : Mémoires ; Moreriet Jal : Dictionnaires ; Gazettes et mémoires du temps ; Scarron : Œuvres^ citations nombreuses.

(2) Réceptions du mercredi, jour de Mercure. Pour Costar, voir: Vie de Costar par un anonyme (Girault) e% Lettres de Costar.

L*HOTEL DE l'iMPÉCUNIOSITÉ 305

teurs : Costar, possesseur d'un unique sermon ; Charles Bautru de la moitié d'un et le prieur des bénédictins de Pommiers d'une promesse vague de sermon, car il demeure la bouche ouverte sans rien dire (1). Bautru sert le plus souvent de cible aux quolibets. Et s'il quitte la partie avec une soif de vengeance, on est assuré qu'il l'oubliera au cabaret (2).

L'abbé de Boisrobert met le holà au déluge latinisant lorsque la table ne calme pas la fièvre de pédantisme. Bien fait et coquet, subtil comme un renard, c'est un « grand dupeur d'oreilles ». Sa bonne mine, ses sourires, ses drôleries enjôlent. A le fréquenter, on ne peut incriminer son effroyable athéisme, ses scandales, sa fortune plus ou moins volée, ses vices contre nature. On exècre, mais on pardonne ses jurons. Ils sortent de sa bouche conrnie des fleurs rhétoriciennes. On se souvient aussi qu'ils lui procurèrent l'exil. Comment lui reprocher d'amasser les bénéfices puisqu'il les perd au trictrac ? Nul ne l'ignore : le théâtre est son église ; il prêche à l'hôtel de Bourgogne ; on l'appelle l'abbé Mondory. Ses querelles défrayent

(1) Tallemant : Hist. de Ménage et de Bautru.

(2) Segraisiana. M. Morillot (p. 90) se trompe. Le prieur de Matras était cousin et non frère de Guillaume de Bautru. Le frère de Guillaume de Bautru, comte de Serrant était Nicolas de Bautru, comte de Nogent. V. Jal: Dictionnaire.

— ■^MJ^M— i^^i— ^^^— I ■ ■ ■■ ^i ■!■ ^ ■■■ ■■ I ■ ■ ■■ I ■■■ « — ■■ !»»»■■■■ ■■ ■■ M^ I ■ ■■■■-■!»■■ ■■■ ■ I >

les conversations et ses débauches les chroniques. Mais n'en est-il pas puni? Ses épaules témoigneraient que les bastonnades ne lui furent pas épargnées (1).

Les sacrements de Boisrobert ne déplaisent pas à Scarron : il les conseille comme dérivatif à l'ennui (2). Et si les abbés véritablement religieux ne s'accommodent pas du langage épicé de cette maison diabolique, du moins les hommes de lettres qui la hantent ne songent pas à s'en formaliser. Car les relations de Scarron se recrutent surtout dans la littérature et par^li cette spéciale littérature qui emprunte au bien aimer et au bien vivre ses sujets d'inspiration.

Tristan l'Hermite apparaît rarement dans l'hôtel de la rue Neuve-Saint- Louis. Une vieillesse prématurée, accrue par les excès, l'amène graduellement au tombeau. Sa vie fut une longue liesse des sens et une longue poursuite des pistoles. Il contrebalança la gloire de Coirneille et les petits vers gracieux semés par son caprice ont auprès des femmes autant de crédit que ses théories bachiques et philosophiques auprès des hommes.

Scarron loue sa gaieté frivole et sa douceur courageuse. S'il bafoue le métier des lettres, c'est sur-

(1) Boisrobert : Lettre* ; Tallemant : Hist. de Boisrobert; ^ets : Mémoires; etc. Scarron : Œuvre* , citations nombreuses.

(2) Scarron : CEuvrety Lettres à Marigny^ I, pp. 201 et suiv.

.êi

l'hôtel db l*impécuniosité 307

tout parce qu'il n'a point vu ce poète délicat sortir de l'ornière. Le souvenir de Tristan repose dévotement dans son cœur (1).

Il n'apprécie pas de même celui que l'on nomma le doux Benserade. H le rencontra, dès l'âge tendre, à l'hôtel de Bourgogne, dans les jupes de la Bellerose, échappé de la Sorbonne, égrenant les vers de Cléopâtre (2). Il ne l'aime pas, il le supporte (3). Il l'envie peut-être. Benserade est son contraste. Il peut élever au destin un autel propitiatoire. Il est vrai, son audace et sa gentillesse lui servirent. Adroitement affublé d'aïeux considérables, il s'introduisit auprès de Richelieu, Brezé, Mazarin. Les pensions dans ses poches tombèrent ainsi qu'une manne. Les femmes, M"*® de la Roche-Guyon, l'entretinrent comme un saint. La sottise des pédants et des précieux acharnés à lutter pour la suprématie d'un sonnet (4) activèrent sa renommée. Et, à la cour où triomphaient ses versiculets chantés par les glisseurs de ballets, la reine Anne d'Autriche pour

(1) Scarron : OEuures, VII, pp. 96, 97, 183; Cyrano: Œuvres; Lacroix: La jeunesse de Molière; Bernardin: Tristan VHermite; V. aussi les ouvrages cités suprà et les œuvres de Tristan : Le page disgracié^ les Poésies etc. Tristan est mort en 1655.

(2) Tragédie de Benserade dédiée à cette actrice.

(3) Tallemant : Hist, de Benserade,

(4) Job contre Uranie,

lui montrer son admiration particulière, lui offrait son portrait garni de diamants (1).

A tous ses camarades de jeunesse, Scarron préfère assurément Tondoyant et bouffon Sarrazin. Le rire pénètre partout avec ce poète à la fois impertinent et flatteur, Normand interressé, courtisan instable, gagnant les faveurs par la turlupinade. Le versificateur burlesque tue en lui Thistorien éclairé (2). Dans le monde, il vole à TAngéli ses lauriers de fou. Au cabaret se trouve son quartier général. Il goûte aux femmes en passant, comme on goûte aux mûres du chemin (3). Scarron, malgré maintes gourmades, ne parvenait pas à l'attirer dans sa maison. 11 déplora amèrement sa mort survenue à Pézenas, dans le château du prince de Conti. L'irascible bossu le tua, dit-on, d'un coup de pincettes (4).

(1) Scarron : Œuvres, I, pp. 137, 212, VU, 105, 130; Tallemant: Hist. de Bemerade ; Jal : Dictionnaire.

(2) n écrivit deux œuvres remarquables : Histoire du siège de Dunkerque 1649 et la Conspiration de Walstein (inachevé). En outre on cite de lui cet ouvrage : Apologie de la morale d'Epicure. W fallait une certaine audace, en ce siècle d'austérité apparente, pour entreprendre un dithyrambe des doctrines épicuriennes. Sarrazin n'en manquait pas. \\ tâta une fois de la Bastille.

(3) Scarron : Œuvres, I, p. 168; VII, pp. 31, 32, 77, 111, 160 ; Tallemant : Hist. de Sarrazin; Retz : Mémoires; ScMdiévy : LaClélié; Pellisson: Préface aux Œuvres de Sarrazin, 1656; Menagiana; Segraisiana ; Daniel de Gosnac : Mém; Cousin : La société française au XVII^ siècle; Jal : Dictionnaire.

(4) Le 5 décembre 1654. Loret annonce cette mort. Les causes en sont très controversées.

l'hôtel de L*IMPÉCtJNlOSITÉ 309

Une pléiade de poètes rencontrés pendant l'adolescence ou, plus tard, au cours de la Fronde, entoure ainsi chaque jour Scarron. Ce sont tous, plus ou moins, des écervelés et des ivrognes, amis de l'épigramme. Beys le goinfre, râpé, crotté, auteur — ô ironie — des Illustres fous ! (1) ; Saint- Amant, cette futaille gonflée de vins généreux (2) ; CoUetet, répoux ordinaire des servantes (3) ; Lorel, cette pie, inventeur de la réclame, bourré de pensions qu'il mange dans les tripots (4); Blot, dit l'Esprit, qui houspilla le Mazarin de sa verve souveraine, facétieux, bon vivant, à la piste de toutes débauches (5) ; le bucolique Segrais, secrétaire des commandements de Mademoiselle, nature douce et rêveuse, éternel conteur de contes à dormir debout (6) ; le satirique Furetière qui devait soutenir

(1) Scarron: Œuvres^ Stances burlesques à M, BeU^ sur ses œuvres poétiques f VII, p. 267 ; Dassoucy : Aventures, M. Morillot parle de Faret, vais cet.hoimôte ivrogne, mort en 1646, sept ans avant rinstallation de Scarron dans la rue Neuve-Saint-Louis ne l'y put visiter.

(2) Scarron : Œuvres^ VII, p. 184 ; Tallemant : Hist. de Saint- Amant ; Livet: Préface aux œuvres de Saint^Amant ; Rosteau : Sentiment sur quelques ouvrages ; Th. Gautier: Les Grotesques.

(3) Tallemant : Hist. de CoUetet; Th. Gauthier : Les Grotesques.

(4) Loret : Muze historique ; Dassoucy : Aventures ; Pezet, Recherche sur l'origine des journaux et exquisse historique sur /. Loret,

(5) La Beaumelle le cite ; Sévigné : Lettres ; Tallemant : Hist. ; Chapelle et Bachaumont: Voyage; Mort en 1655, Blot ne fit sans doute que passer chez Scarron.

(6) Scarron: OBuvres, I, pp. 183, 260; VII, p. 100; Montpen-

310 SCARDON ET SON' MILIBr

coab'e l'Académie une lutte d'invectives (i); l'encyclopédique Chapelain, dit le Chevalier de l'Araignée, issu de tabellions avares et renchérissant sur leur pingrerie, tombé, depuis la Pucelle, dans la déconfiture littéraire (2) ; le délicat, raffiné, gracieux, goguenard, Charles Faucon du Rj, seigneur de Charleval, nourri par les muses, selon Scarron, « de blanc manger et d'eau de poulet » (3); Hesnault, protégé de Fouquet, ami de Tristan l'Hermite et de Cyrano, poète et philosophe, élève de Gassendi, noyant le souvenir de ce maître dans la pratique de sa doctrine sensualistc ; Valée des Barreaux, surnommé par le comte du Lude, « la veuve de Théophile », impertinent et salace, illustré par sa liaison avec Marion de rOrme (4) ; Rosteau, ami affectueux et obligeant

sier: Mimoires; Segraisiana: Niceron: Mémoire, t. XVI ; Brédif :

(1) Séïiifné : Uttris ; L. Rucine -. Mémoires; Ménagiaim : B. Foornier : Préface au roman bourgeois: inX: Dictionnaire.

(2) TallemBDt dit, A propos de La Pucelle : k II en a donné ft quelques-uns à conditioD de le laicser lire à tel ou k tel; mais fi ceux qu'il creignoit, à d«s pestes, il leur en n donni uo tout entier, comme à Scarron, àBoileeu, h Furetière et entres {Hist. de Chapelain), V. aussi sur Chapelain, Scudér? : Le grand Cyraa ; Voltaire : Le tiède de Louis XI V et Correspondance ; Goujet : BibUo- Ikèque française : CmtaÏD: La tociélé française au XVlf siicU : Th. Gauthier : Les Grotesques ; Jal : Dictionnaire.

(3) Scarron ; Œuvres, Lettre au maréchal d'Albret, I, p. 309; Goojet : Bibliothèque française.

(4) Tallemant : Hist. de Marion de l'Orme. Pour sm liaiion avec IB courtisane, V. dans Les Muses illustrées de H. H. U&lhecbe,

l'hôtel de l impecuniosité 31i

du cul-de-jatte, comparse de ses débauches mancelies, cerveau cultivé et braguette énergique (1) ; enfin le bravache des bravaches, chargé du fardeau de sa sœur, Georges de Scudéry (2).

La Faculté de médecine n'est point oubliée rue Neuve-Saint-Louis, bien qu'on ait perdu toute confiance en ses lumières. La Mesnardière qui, selon la légende, estropia à jamais Scarron, poète douloureusement ennuyeux et type de la médiocrité triomphante (3) ; Guénault, l'adversaire de Gui Patin, originalisé par ses chevauchées à travers la capitale (4) ; Sorbières, solliciteur plutôt que médecin, pédant plutôt qu'homme de lettres (5) la représentent avantageus^stent.

On amène chez Scarron le peintre Mignard à peine débarqué d'Italie. 11 devient bientôt le familier delà

Théophile, etc., la pièce intitulée : La amours de Pyrsemon et de la belle Veneuille.

(1) Scarron : Œuvres, Epitre chagrine à M Rosteau, VII, p, 181 ; Oostar : Lettres; H. Chardon: Scarron inconnu^ I, pp. 301 etsuiv.

(2) Scarron l'entrevit à peine ; l'exil payait sa fidélité à Condé. Il y demeura de 1654 à 1660.

(3) Scarron: CEuvres^ VII, pp. 31, 176 ; Bussy: Mémoires) Niceron : Mémoires^ t. XIX; Chapelain : Liste de quelques gens de lettres f^ivants ; D'Olivet : Histoire de l'Académie française,

(4) Scarron : Œuvres, T Légende de Bourbon^ VII, p. 18 ; Gui Patin : Lettres; Boileau : Sat. IV; Molière : L* Amour médecin (sous le nom de Desfonandrès) ; Maurice Raynaud : Les médecins au temps de Molière; J al: Dictionnaire. V. aussi, P. Cameau, célestin : La Stimmimachie et les Vers de Scarron qui précèdent.

(5) Sorbériàna; Niceron : Mémoires, t. IV et X.

maison (1). Il se lie avec le danseur Louis de Mollier qui enchante la compagnie de son théorbe langoureux (2) ; ce pendant que le probe et modeste avocat Nublé (3) voisine avec Guillaume de Bautru, cet incorrigible farceur (4).

Et pour que la monotonie, malgré tant d'esprits divers et curieux, ne pénètre pas son cercle enfin organisé, Scarron y intronise les femmes. Les ayant savourées, il n'a pas, comme Boileau, de préventions contre elles. Il les accueille gaillardement. 11 ne veut pas qu'elles Toublient. Il les convie sans cesse à ses assemblées : ellesensontlaparureetragrément. Elles y viennent d'elles-mêmes d'ailleurs, séduites par son persiflage, flattées lorsque, de sa plume alerte, sort quelque agréable madrigal dont s'émerveillent ensuite les ruelles (5).

Scarron fête particulièrement la comtesse de Fiesque, cette reine Gilette, intrigante et fine, toujours en mouvement, cherchant les aventures

(1) Scarron : CEuurety VH, pp. 265,343, 350; Abbé de Montyille : Vie de Pierre Mignard; Gli. Perrault : Le» homme» illustres de ce siècle.

(2) On sait que Scarron connut Louis de MoUier au Mans, chez la comtesse de Soîssons. V. Scarron : Gazette burlesque; Mercure galant; Bazin : Notes historiques sur Molière.

(3) On trouve plusieurs fois le nom de Nublé dans les œuTres de Scarron. V. en outre, Segraisiana ; Tallemant : Hist.; Ménage : Juris civilis Amœniiates.

(4) Tallemant : Hist de Bautru ; Ménage : Pétri Mrodii et Guil* lelmi Ménagii; Retz : Mémoires ; Jal : Dictionnaire.

(5) V. la lettre de Scarron à M"« delà Ulière, I, p. 184.

l'hôtel de l'impécuniosité 313

nécessaires à son âme versatile, si jolie avec ses grands et brillants yeux bleus, ses cheveux cendrés, Tart de son habillement dédaigneux de la mode. Depuis Thôtel de Troyes, la Fronde, la capitulation d'Orléans où les mousqueteries excitaient sa foi anti-mazarine, elle vieillit calmement, assez charmante encore pour qu'on la dise conservée « dans l'extravagance comme les cerises dans l'eaude-vie » (1).

Scarron cause volontiers aussi avec la docte marquise de la Sablière, accoutumée aux sciences arides et aux philosophies abstruses. . Gassendi, dont Dernier, pour lui plaire, abrège la doctrine, capte leur admiration réciproque, surtout parce qu'à travers cette doctrine, ils aperçoivent et pratiquent celle d*Epicure. M"® de la Sablière cache les licencieux déduits derrière le paravent des graves entretiens (2).

Et le cul-de-jalte ne l'abandonne que pour tomber en extase devant la comtesse de Brienne-Loménie. Par la cour et par la ville on célèbre sa beauté :

Pour mettre leur pouvoir au jour Le ciel, la nature et l'amour,

(1) Scarron : Œuvres, I, pp. 164 ,165, VII ,pp. 98 / Tallemant : Hist, de M"** Comuel; Bussy-Rabutin : Histoire amoureuse des Gaules; Montpensier : Mémoires ; Cousin : La société française au XV W siècle,

(2) La Beaumelle la cite. V. La Fare : Mémoires et Poésies ; La Fontaine : Œuvres; Sevigné : Lettres; Montpensier : Mémoires; Talle-

Femme du secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, elle se montre uniformémeot sage, douce, bienveillante et bigote (1). M"" de la Bazinière, la Belle Gueuse, femme du trésorier de l'Epargne» méconnaît ces vertus. Lasse de n'être que la « divine Chémerault », chassée par M"" de Hautefort qu'elle trahit et vendit k Richelieu, revenue d'exil, elle utilisa sa souveraine contexture physique à la conquête de la fortune. Son premier acte, en la capitale, fut l'empaumement, par le ministère de Benserade, de la Bazinière. Depuis, oubliant les obligations qu'elle lui avait, elle le lançait, par intérêt, u dans la Gonfrairie ». Elle s'af&cbait avec d'Esmery, le hnancier, assez publi* quement pour que les vaudevillistes écrivissent :

D'Esmery n'a jamais Fait

Un cocu plu* «atUfait

Que le petit La Bazioièi-e (2).

Mais l'indulgence de Scarron n'a pas de limites.

maBi'.Hial.: Chanlieo : (Euv» ; Walckenaer : BUt. de la vie de la Foniaint.

(1) ScaiTOn : CEuire), I, pp. 195, 196. Retz, HoatpDniier, Mot-

L*HOTBL DB l'iMPÉCCNIOSÏTÉ 315

11 8'amuse. M** de la Bazinière l'occupe quand la comtesse de la Suze est retenue en d'autres maisons. Issue du sang de Coligny, celle-ci s'applique, par des lîasions scandaleuses, à avilir son origine. Sa séparation d'avec son ivrogne d'époux retentit dans toute la France et sa conversion au catholicisme prit l'importance d'un événement public. Deux évêques, ceux du Mans et d'Angers, s'en mêlèrent. Un converti, La Milletière, élabora un volume pour la maintenir dans l'ardeur de la vraie foi (1). La reine Christine prétendait sérieuse son j abjuration, dictée par le désir de ne retrouver ni dans 1 ce monde ni dans l'autre un mari exécré. En attendant de s'éprendre de Jésus (2), la comtesse multiplie les poésies,les billets galants, et songe à mettre en vers burlesques l'oraison dominicale. D'un commerce agréable, elle excuse toutes les fautes pourvu qu'elles s'appuient sur l'amour (3).

M™® de la Suze se félicite de voir, coquettant avec le cul-de-jatte. M™* de Revel, son amie, veuve d'un avocat général au Parlement de Grenoble, jeune, savante, dévote, conciliant son salut avec les

(1) Le flambeau de la craie Eglise pour la faire voir à ceux qui en êont dekorê,

(2) Ce fut, croyons-nous, sa dernière toquade. V. Tallemant : Hist, de M^^ de la Suze»

(3) La Beaumelle la cite. Tallemant : HisU de M"^* de la Suze ; Menagiana ; Leclère : Mélanges de littérature.

obligations mondaines (I); Honorée de Bussy qui, après avoir troublé de ses fredaines la morose province, cherche un mari opulent et sans scrupule (2) ; M"° de Saint-Maigrin (3); la marquise d'Estissac (4) ; la comtesse du Lude dont le ménage dérive, désemparé par les dissipations du mari (5j et cette présidente Tambonneau dont les jupes, légères, se lèvent à tout vent de sensualité (6).

On bavarde à bâtons rompus dans ce groupe cependant que M"' Scarron entoure d'attentions la vertueuse marquise de Villarceaux, martyre de l'amour conjugal (7), sa sœur, M"' de LeuviUe{8), et surtout M"" de Montchevreuil « grande créature maigre, jaune, qui rit niais, montre de longues et vilaines dents, dévote à outrance, d'un maintien

(1) ScarrOD : Œuvra, Epitre à M-' de Revcl, VU, p. 108; Lctirea de W' de Leidiguiéret et du Chevalier de Méré; Tsllemant : HUt. de M"' de la Suze. ,

(2) ScaiTOB: Œaprei, Epiire à JlfH" de NeuiUan, VU, p. 102. Tollemanl; Hùt. de Honorée de Buati/.

(3) Scarron: Œuvres, Epllre à M"' de Sitiat-Maigriii,\'U, p. 104. (k) Scarron : Œuvres, Epîlre à M"' la marquise d'Eslissac, VII,

(5) Scarron ; tBiturej, VII, pp. 30, 252; Tallemant : HUt.

(6) Scarron : Œuvre,, Etrenne, a M- Tambonneau. VII, p. 324; Tallemant: Bitt. de M" Tamboaaeau.

(7) Scarron: CBuire), I,p. 173,VII,p. 75; Saint-Simon : Mémoirei, I, p. 23 ; Lettre de M"« Scarron à M™- de Villarceaux.

(8) Scarron : Œuores, Epitre à Jtf"- de Leuritle, VIT, p. 75 ; Ver, de «"• de Leupille à Scarron, Vit, p. 341; Réponse à Sf^ de leutilte, Vil, p. 312,

l'hôtel de l impecuniosite 317

composé et à qui il ne manque que la baguette pour être une parfaite fée » (1).

Et la grande Sapho, Madeleine de Scudéry, daigne parfois abandonner la rue des Oiseaux pour quérir rue Neuve-Saint-Louis des distractions et des documents. Ayant alors dégorgé le fatras du Grand Cyrus, elle accumule l'indigeste amas de la* Clélie. Elle paraît modeste et grave, laide avec son teint olivâtre et les disgrâces de sa personne trop longtemps virginale. Elle parle espagnol et italien avec Scarron et Ménage, vante ses aïeux et sa maison, provoque les confidences, généralise les conversations pour les synthétiser ensuite dans ses volumes. Elle parcourt ainsi les salons, grapillant les anecdotes, fixant les portraits et, regagnant sa demeure, ouvre l'intarissable robinet de sa littérature (2). La discrète et pâlote M^^® Boquet la suit comme son ombre, petite, pâle, mélancolique et admirative(3). M**Me Pons, pseudo-nièce du maré-

(1) Scarron : Œuvres, Lettre à Mgr le duc d'Elbeuf, I, p. 262 ; Saint-Simon. I, p. 23, M"» de Montchevreuil, à cause de sa dévotion, devait prendre sur l'esprit de M"» Scarron une grande autorité et obtenir d'elle et de Louis XIV de très grandes faveurs .

(2) Scarron: Œuvres^ Lettre à Mgr le maréchal d'Albretyljj^. 209; Epître chagrine à M^^* de Scudéry^ VII, p. 161 ; Epître chagrine à Mgr le maréchal d'Albret^ VII, p. 165 ; Scudéry : /^tf Grand Cyrus, La Clélie ; Conrart : Mémoires et manuscrits ; Tallemant : Hist. de Scudéry et de sa sœur\ Somaize: Dictionnaire des Précieuses-, Niceron: Mémoires f t. XV ; Cousin : La Société française au XVIl^ siècle,

(3) Scudéry: Le Grand Cy rus (sous le nom d'Agélaste) ; Somaize. Conrart, Cousin, op. cit.

BCABHON BT SOK MILIBD

chai d'Albret, hébergée dans son hôtel, extrêmement belle sinon pure, l'accompagne quelquefois (1).

M"* de Sévigné et Ninon de l'Enclos se rencontrèrent-elles chez Scarron? C'est peu probable. Elles y allèrent cependant toutes deux. Une poésie du cul-de-jatle mentionne une visite de la marquise quelque temps après son veuvage (2) :

Que TOUS euaaiez été de tant d'attraits pourrue.

Sont-iU de votre cru ?

Ou, si l'on vous les vend, indiqaez-moî U rue (3).

Tourmentée par des questions d'intérêt, oii Fouquet mettait sa main souveraine, un peu par amour, un peu par obligeance naturelle (4), très affectée par la mort de son sacripant d'époux, elle ne reparut dans le monde qu'en 1654. Scarron et sa femme la reçurent rarement, leur maison réunissant trop de ses adorateurs(5), et Ninon surtout, ■ l'ancienne maîtresse de celui dont elle portait le deuil(6). Si bien que le poète burlesque la supplia

(!) Selnt-SimoD, I, p. 227.

(2]4»vrierl6ei.

(3) Scarron : fEuprea, Madrigal à .tf" de Séfigaé, VII, p. 340.

(4) Lalr : IVicolat Foucguel. '

(5) Tarennc, Uéré, du Lade. V. J. Baban ; Le$ Amoureua de M" dt Sérigné.

(6) Tailemant : BUt. de Ninaa de Lenciot.

L*HOTEL DE L*IMPÉCUNI0SITÉ 319

de revenir, Taccusant de le laisser mourir sans l'avoir revue (1). Mais certainement elle fit la sourde oreille, Scarron proclamant son estime pour la courtisane (2), et Françoise d'Aubîgné, en compagne familière, fréquentant son salon toujours en vogue, décent, ouvert aux plaisanteries et aux considérations philosophiques.

Scarron ne sentait pas beaucoup d'affinité entre sa famille et lui. Aussi sa parenté est-elle clairsemée parmi ses hôtes ordinaires. La présence de trois personnes seulement nous est signalée : celle de Catherine Scarron de Vavres, femme du maréchal d'Aumont, alors à peu près convenable, mais qui, plus tard, vieille, veuve et à moitié folle, toquée du jeune comte de Marsan, sera, par ordre du roi, enfermée dans un couvent; celle de Charles d'Aubigné, frère de Françoise « gros et noir courtaud, le rebut des gens de qualité » et celle de Françoise Scarron, la protégée du duc de Tresmes.

L'énumération de ces visiteurs et les notes rapides que nous donnâmes sur chacun d'eux suffiraient à détruire l'assertion fondée sur quelques lignes de Segrais et sur les racontars de Walckenaer, que Françoise Scarron ramena son mari à

(1) Scarron : Œuvres^ A M'^* de Sévigné ta t/eupe, I, p. 171 ; V. Walckenaer : Mémoires touchant la vie et les écrits de M^^ de Sévigné ; Tallemant : Hist» de Sévigny et sa femme.

(2) Scarron ; Œuvres^ Eirennes à M^^ de Lenclos, VII, p. 326.

une exacte conscience de la politesse et de la dévotion (1). L'hôtel de la rue Neuve-Saint-Louis fut, dès la constitution de son bureau d'esprit, ce qu'étaient les hôtels célèbres de Paris, un lieu de galanterie et de débauche. Le cul-de-jatte y conviait le plus de monde possible, d'abord pour sa satisfaction, ensuite parce qu'il espérait recevoir des grands cadeaux et pensions en échange des divertissements prodigués. Etre admis chez lui devint bientôt un honneur (2). Mais les sots abondèrent et l'exaspérèrent. M™® Scarron eut sur lui l'avantage de fuir. 11 restait seul à subir leurs assauts, maudissant son sort et souhaitant leur départ de toutes ses forces (3). Quelquefois même des fâcheux, s'autorisant de leur titre de poètes, pénétraient jusqu'à lui, le tenaient des heures entières à écouter leurs déclamations insolites, et, contents de l'accueil, promettaient de revenir souvent (4). Et son horreur du fâcheux sous ses formes protéiques grandit de telle sorte qu'il en dressa,

(1) M. Morillot {op. cit. pp. 95 et suiv.) a fait justice de cette fable. Nous n'insisterons pas.

(2) Scarron : Œuvres^ Lettre à M. de Villette, I, p. 263.

(3) Scarron : Œuvres, Épître III à Pellisson, VII, p. 89. « Je suis souvent de sots environné. » V. aussi l'anecdote racontée par Tallemant {Hisi. du Raincy)^ Raincj accompagnant M*^*' de Franquetot et Scarron à la promenade.

(4) V. dans Épître chagriné à M. d'Elbène, VII, p. 175 , l'admirable conversation avec un poète fâcheux, uiie perle de l'œuvre de Scarron.

l'hôtel de l*impéguniosité 321

avec un rare sens comique, la classification (1). Fâcheux hypocrite, beau parleur, obséquieux, magasin à fleurettes, galant, réciteur de vers, chanteur, clabaudeur, brutal, conteur, putrefait, familier, admirateur, inviteur à dîner, indiscret, ignorant, fat, rêveur, goguenard, glorieux, important, incivil, processif, nouvelliste, pesteur, questionneur, madré, campagnard, parasite, bouffon, quêteur, parleur à Toreille, taciturne, prude, tous les badauds et jusqu'aux créanciers, pires des fâcheux.

Et il n'avait pas seulement à se plaindre des fâcheux. Les grands seigneurs répondaient mal à ses amabilités. Aussi, furieusement exhalait-il sa haine lorsque, solitaire et triste, il se représentait l'inanité de ses dépenses spirituelles :

O veaux dorés, fausses idoles !

Qui m'avez tant repu de vent, O que je déteste souvent Vos Iscariotes paroles (2) !

Quand fâcheux et importuns de toutes sortes étaient allés à leurs affaires et que autour de la chaise grise, demeuraient les véritables amis, Scarron redevenait lui-même, souriant et moqueur.

(1) Scarron: Œuures, Epitre chagrine à Mgr le maréchal d'Al^ bret, VII, p. 165.

(2) Scarron : û^utfres, Léandre et Iféro, VII, p. 271 ,

322 ftCARRON BT SON MILIBU

Alors les conservations et les coyonneries marchaient de leur libre allure. On discutait, on contestait, sans guinderie, sans maniérisme.

C'est un défaut commun à nous autres malades D'être de grands faiseurs de trop longues tirades (1) .

La contestation était nécessaire. Elle constituait le « sel des causeries » (2). D'elle jaillissait la lumière. On répudiait les causeurs bénins, toujours de Tavis de leurs interlocuteurs. Il fallait contrecarrer, s'entre-harper de mots contradictoires, crier beaucoup, affirmer son opinion, triompher par la force des arguments. Le prochain faisait les frais des disputes (3). On puisait aussi des sujets de raillerie dans la littérature. On écorchait les précieuses, du moins les fausses précieuses (4). Et, Ménage présent, l'Académie sombrait sous le ridicule des mots assassins. La Requête des Dictionnaires lui avait fermé cette «synagogue». Aussi quels déluges de quolibets! On refusait aux trois quarts des académiciens Tesprit d'un moucheur de chandelles. On leur assi-

(1) Scarron : Œuvres^ Epître chagrine à M}^^ de Scudéry , VII, p. 161 •

(2) Soarron : OEut/res, Epître chagrine à Mgr le maréchal d'Aïbretf VII p. 165. V, aussi Epître à M'^* la comtesse de Fieiquè y VII, p. 98.

(3) Scarron : Œuvres, Lettre à M, le comte de Vivonne^ I, p. 265.

(4) Scarron : Œuures^ Epître chagrine à Mgr le maréchal d'Al" bret^ VII, p. 165.

l'hotbl de l'impbcuniosité 323

gnaity selon leurs talents, des places de balayeurs de parquets ou de portiers :

Ha! ce grand corps malade a besoin d'une crise, Et s'il ne met bientôt tons sei pédants dehors Je me tiens aussi sain que cet illustre corps (1).

Quelques académîciens faisaient chorus. Ceux, comme La Mesnardière, qui souffraient de trop de cuistrerie, s'enfuyaient ou bien semblaient ne pas entendre. M"® Scarron évidemment assistait à ces déblatéralions, s'y mêlait un peu, pas trop, n'ayant cure des intestines dissensions de la compagnie académique. Elle se chagrinait, au cours de ces conciliabules, de voir son mari traiter irrévérencieusement la religion. Il ne s'en embarrassa jamais, pas plus sous le petit collet que sous la robe de chanoine, se soustrayant, au contraire, aux obligations qu'elle créait, restant en bons termes avec la divinité tant qu'elle ne lui demandait pas de sacrifices personnels. Au Mp-ns, nous l'avons vu, le chapitre Saint-Julien le retenait à peine ; & y reçut des blâmes ; il ne put se soumettre à la rigoureuse résidence. De retour à Paris, il songeait plutôt aux momentanées récompenses qu'à celle d'un ailleurs problématique. Il se repentait cependant de ce semi-athéisme. Il admirait les dévots

(1) Scarron : Œuvres, Epître chagrine à M"* de Scudénfy VII, p. 161.

et les dévotes. A M™® de Hautefort qui le tançait quelquefois, il déclarait son désir de transformer son cœur en un temple et de devenir «dévot comme un patenôtre » (1). Plus tard, tenaillé par la souffrance, il traçait de remarquables stances chrétiennes où éclatait sa résignation (2). La religion se décelait chez lui par alternatives, mais toujours peu véhémente. Il ne se sentait pas la force de renoncer, de son propre mouvement, aux biens de ce monde et d'acquérir, par une conduite meilleure, la certitude de l'élection. Il réclamait l'aide de ses amis, les suppliait de l'arracher à la turpitude et de faire de lui « un petit saint en gerbe ))(3). Ce n'étaient là d'ailleurs que des accès rapides. Bientôt la raillerie plissait ses lèvres et les bons mots tombaient comme grêle sur les gros moines et leurs occupations luxurieuses (4). Et M"® Scarron quittait sans doute la partie, indignée,

(1) Scarron : Œuvres, 2* Légende de Bourbon, VII, p. 12.

(2) VII, p. 244.

(3) Scarron : Œuvres^ Lettre à .,., I, p. 259.

(4) Scarron : Œuvres ^ Epitre à M, l'abbé d^Espagny :

Adieu, cher abbé de mon âme, Gnpidon tous doint belle dame, Car maints prélats de ces temps^i Aiment belles dames aussi, Et j'en connais d'assez peu sages Pour enganiméder leurs Pages.

VII, p* 143 ; V. aussi, Lettre à ..., I, p. 246. Il y parle du mariage d'une dame et se félicite de ce mariage qui empêchera un de ses amis de maigrir au service de son alcôve*

L*HOTEL DE l'iMPÉCUNIOSITÉ 325

intercédant auprès du ciel pour obtenir le salut malgré lui de son magot d'époux.

La raillerie épuisée, de même qu'à l'hôtel de Troyes, Scarron imposait silence à ses visiteurs et, se faisant porter ses derniers manuscrits, lisait les vers sautillants ou la prose imaginative. Chacun jdonnait son opinion ; chacun produisait ses propres œuvres. Le cul-de-jatte se contentait des rires de l'assistance, son devoir de burlesque étant de les provoquer (1).

La mode des portraits florissait aussi. M^^® de Montpensier se piquait d'en écrire. Segrais, son secrétaire, les réunissait et lès communiquait à son ami. Celui-ci félicitait l'Altesse (2). Lui-même s'essayait dans ce genre nouveau qui procurait quelquefois des avantages aux râpés de la littérature. Sa femme, très pratique, l'y invitait (3). Il portraitura ainsi M™® de Bonneau, mais sans enthousiasme. Cette forme d'écrit le décevait ; puis elle donnait trop de risques à courir. A peindre les grands, on excitait plutôt leur courroux, soit qu'on leur refusât les qualités morales et l'attirance phy-

(1) SegraUiana.

(2) Scarron: Œuvres^ Lettre à M. de Segrais, I, p. 260,

(3) Scarron: Œuvres ^ Lettre à ,.., I, p. 256. Peut-être le portrait de M'"* de Bonneau dont il ne reste pas trace n'est-il autre que le Portrait d'Iris^ à Sylvie^ VII, p. 264 ; Scarron y spécifie qu'on lui a ordonné de le faire. V. aussi le Portrait, I, p. 145, que M. Morillot croit être celui du maréchal d'Albret.

l'hôtel db l'impécuniosité 327

ne manquait pas les occasions de Ty rencontrer. ' Pour qu'on ne remarquât pas ses assiduités et pour éditer la marche gênante des commentaires, il feignait de courtiser la maîtresse du logis. Sa réputation de fou empêchait qu'on ajoutât quelque considération à ses actes. D'ailleurs cette amourette paraissait naturelle dans la grande licence des mœurs. Et, pendant ce temps, Pellisson rejoignait Madeleine de Scudéry. Entre eux vivait un attachement métaphysique, la synthèse de cette galanterie inventée par les précieuses qui aboutit à la carte du Tendre (1).

Le jeu de ces amants charnels ou immatériels ne tirait pas à conséquence. Mais, dans cette maison même, durent se produire quelquefois des rencontres fâcheuses. On ne sait comment la comtesse de la Suze envisageait du Lude et le maréchal d'Albret qui, tous deux, participèrent aux largesses de sa nature fougueuse.

Pour Ninon de l'Enclos, la présence de ses anciens amants ne la gênait guère. Elle repoussait la coutume barbare de leur garder rancune d'une minute de trouble et d'un besoin d'argent qui la firent coupable en leur compagnie. Elle les réunissait volontiers chez elle, sûre, par sa domination, de trouver des terrains d'entente. Pourtant elle

(1) Scudéry: Le Grand Cyrus^ la Clélle-, Cousin: La Société française au XVII* siècle.

que recevait Scarron.

par son œuvre, pereau fut un sac d'arpleines ; d'Elbène un limable qu'elle anima levai, son martyr de lésir gravitant autour jeune et rose, toujours le Villarceaux, intime lit la seule personne assentiment. Elle avait

pénétré le marquis 'au crime (1). Nul ne évité le choc de ces

contemporains assulur elles une affection

;idait aux tendresses possédait une suffioint formaliser. D'ailsentiments n'en subjE beauté des femmes et maintenant encore )mmes normalement lait faire oublier soa Lcuville le lui affîr-

encha et do yillarceauai.

LHOT£L D£ l'i^P£GUNIOSIT£ 329

mait-elle congruement, proposant de troquer son corps contre le sien pourvu qu'elle en conservât Pâme amusante et bonne. A quoi Scarron, sachant le troc impossible, répondait :

Peut-être feriez- vous quelques vers malheureux

Et moi, d'un corps comme le vôtre, Je ferais aisément des hommes bienheureux (1).

Pourtant, malgré" cette modestie et cette résignation, il s'enflammaitpourla comtesse de Brienne- Loménie. Elle Tétait venu voir, comme tant d'autres, par curiosité. Dès son départ, il traça sa déclaration, assurant que si Ton dédaignait Famour dont il se sentait féru, il se contenterait de Tamitié et mourrait de cette méconnaissance. Et pour qu'il n'y eût pas de déconvenue dans cette liaison mémorable entre le pire des « sapajous » et la plus charmante des femmes, il dénombrait ainsi ses bonnes et mauvaises qualités :

Le corps, à la vérité, est fort irrégulier, comme vous Tavez pu voir, et môme on le défend aux femmes grosses. Pour rame, il est si coûtent de la sienne qu'il n'en troquerait pas avec qui que ce soit si ce n'étoit avec vous. Quand il aime, il le fait avec tant de violence qu'il en est quelquefois honteux ; et puisqu'il vous faut tout dire^ quoi qu'il soit fort ponctuel dans les devoirs de l'amitié, il ne

(1) Scarron : Œuvres^ Vers de iïfl*» de Leuville à Scarron^ Réponse à M"* deLeuville, VII, pp. 341, 342.

L HOTEL DE l'iMPEGUNIOSITE 334

inonde par une "sainte horreur. Des controverses partiales se sont livrées sur son caractère et ses actes. Des pamphlets ignobles ont essayé d'accréditer les bruits lancés par des langues venimeuses (1). Nous ne suivrons pas le parti calomniateur non plus que le parti admirateur. Tous deux reculent les limites de l'intolérance. Or, Scarron lui-même nous renseigne : son témoignage nous suffit.

D'après lui, Françoise aimait le monde, profitait de ses fêtes et de ses plaisirs. Peut-être sa beauté contribua-t-elle à étendre la renommée du ménage mésassorti. Les candidats à sa tendresse se présentaient innombrables, jamais lassés escomptant une défaillance qui ferait leur joie surhumaine et l'infortune de Scarron définitive.

L'archevêque de Sens, Louis-Hector de Gondrin, des premiers en ligne, mettait au service de sa passion une extraordinaire faconde (2). Le maréchal d'Albret dont le passé tumultueux se gonflait de victoires plutôt sensuelles que guerrières, couvait cette proie tentante d'un œil fascinateur (3) . Le doux Charleval lui dédiait sans grande espérance ce quatrain mélancolique :

Bien souvent l'amitié s'enflamme, , Et je sens qu'il est malaisé

(1) V. Paul Morillot, op, cit., pp. 104 et suiv.

(2) A. de Boislile, op. cit.

(3) Scarron : Œuvres, Lettre à Mgr le maréchal d'Albret f I, p. 206.

l'hôtel de l'impécuniosité 333

trop d'empire sur elle. Il ne les voyait pas sans déplaisir sortir ensemble :

J'ai grand peur, écrivait-il, que cette dame débauchée ne la fasse devenir sujette au vin et aux femmes, et ne la mette sur les dents avant de me la rendre (1).

Et ce fut à ce moment que le marquis de Villarceaux s'amouracha >à son tour de la belle Indienne. Son entrée en scène est signalée par une lettre de Scarron :

Pour la décharge de ma conscience, il faut que je vous dise que vous ne savez ce que vous faites lorsque vous m'offrez votre amitié et que vous me demandez la mienne. Tout accoutumé que vous soyez à faire des bonnes actions, celle de vouloir du bien à un malheureux comme moi est une générosité plus périlleuse à exercer que vous ne pensez. J'y vois peu à espérer pour vous et tout à craindre, et je ne vous conseille pas de l'entreprendre, quelque bien qu'il m'en puisse arriver. Il en a coûté la vie à feu Armentières et depuis peu au pauvre d'Haucourt. Sans vous parler de beaucoup d'autres que je vous pourrois nommer, que vous ne connaissez pas et que la mort n'apris de trop bonne heure qu'à cause qu'ils s'étoient trop hâtés de m'aimer. Vous faut-il encore d'autres exemples pour vous faire voir que mon malheur est contagieux ? En voici. Le cardinal de Richelieu est mort un mois après que j'en ai été connu et que je fus assez heureux pour lui plaire. Le prince d'Orange n'eut pas plutôt envie de me

(1) Scarron: ŒutfreSf Lettre à Mgr le duc d'Elbeuf^ I, p. 262.

l'hôtel db l'impbcvniositb 335

tances et, par dépit, fit peindre ou peignit (1) un tableau représentant M"**' Scarron nue. Il obtint dans la suite des rendez-vous chez Ninon, dans la propre chambre de la courtisane et au Vexin (2) . Il lui plaisait, cela est évident (3). Quel avantage retira-t-il de ses plaidoyers tendres ? On ne le saurait préciser. On la disait marmoréenne (4), raisonneuse, peu encline à la bagatelle, sauvegardée par une terrible dévotion. D^ailleurs peu importe. On a beaucoup trop écrit sur cette vertu récalcitrante.

On eût mieux fait de suivre l'exemple de Scarron qui considérait avec philosophie Temballement de Villarceaux (5) . Pourtant il s'effrayait de voir sa femme si entourée et lui prodiguait publiquement de dures observations. Elle n'osait s'en plaindre. Elle déléguait Ménage pour plaider sa cause, souhaitant que le cul-de-jatte attendît pour s'emporter le départ de la compagnie (6).

Mais l'intermédiaire de Ménage était mal choisi,

(1) Villarceaux peinait. V. Scarron : Œuvres, A M. le marquis de Villarceaux y I, p. 266.

(2) Tallemant : Hist. du Petit Scarron,

(3) Lettre de M** Scarron à M"« de Villarceaux relatant l'entrée à Paris de Louis XIV et de l'infante Marie-Thérèse.

(4) Lettre de l'évêque Godet des Marais; Lettres de Méré ù M"*^ de Lesdig^ières ; Sorberiana,

(5) Segraisiana.

(6) Manuscrit de Glairambault, cité par MM. A. de Boislile et Chardon. V. aussi ce que Segrais raconte du valet Mangin que Scarron inTitait à engrosser sa femme.

d'autant mieux que Scafrron, par la sottise du pédant, souffrait dans sa dignité conjugale. L'affaire venait de loin. Gilles Boileau, payeur des rentes à rhôtel de ville, frère de Boileau-Despréaux, sollicita un jour le jugement de Ménage sur une élégie latine de sa composition. Ce dernier le traita fièrement, le renvoyant, pour toute amabilité, à la lecture de ses propres ouvrages. Or le dernier de ceux-ci, une églogue dédiée à la reine Christine de Suède, pré tait lamentablement le flanc à la critique. Boileau l'entreprit (1). Une querelle de plume s'ensuivit. Pellisson et toute une coterie pactisèrent avec Ménage. Si bien que le payeur des rentes s'étant présenté peu de temps après à l'Académie, il y eut bataille autour de son élection. Cependant il eut l'avantage (2) et songea à se venger. Il dédaigna Ménage couvert de ridicule, mais Scarron, engagé dans la lutte, s'offrait bénévolement à la satire. On pouvait, comme le fit Cyrano, l'écraser de son infirmité. Boileau chercha une vengeance plus cruelle, il attaqua sa femme :

Vois sur quoi ton erreur se fonde, Scarron, de croire que le monde

(1) Affis à Ménage sur une églogue .intitulée Chritine. V. aussi Gilles Boileau : Lettres.

(2) V. cette querelle dans Tallemant: Hist. de Ménage \ Chapelain : Mémoires. Elle fut suivie d'une autre querelle avec Boisrobert dont Tallemant : Hist. de Boisrobert ; Fournier : Théâtre

l'hôtel de l'impécuniosité

Te va voir pour ton entretien.

Quoi ! ne vois-tu pas, grosse bêle, Si tu grattais un peu ta tête Que tu le devinerais bien ?...

Cette épigramme était la troisième et la plus féroce. Scarron, douloureusement affecté, jura d'écrire chaque jour, pendant trois ans, une épigramme contre son ennemi. Il commença, mais par lassitude ou par mépris, ne tint pas son serment (1).

Cette reine de Suède dont la louange occasionna à Scarron une si forte mortification, cette amazone du Nord, savante et garçonnière, politique intelligente, advint à Paris précisément à l'époque où s'échangeaient ces horions littéraires (2). Elle avait abdiqué par désir de goûter à Findépendance des femmes ordinaires. Elle entretenait autour d'elle des étrangers qui servaient ses caprices sexuels, des écrivains et des savants qui complaisaient à sa mentalité supérieure. Elle portait avec elle sa fortune et traînait à sa suite ses favoris

complet de Scarron, p. 15 ; Henri Chardon, op. cit., pp. 277, 323 ; donnent les détails.

(1) Scarron: Œuvres, Lettre à jyj^ /g iurintendani Fouquet, I, p. 269. Les épigrammes de Scarro^^ qoïit toM'tea iort mauvaises. V. aussi Gilles Boileau: Lettre an -eU**" Séguicr.

(2) La guerre d'épigrammes covw^'^*^ ^ pTolûablemôia ^exs 1^^^

pour se terminer vers 1660. BoiJ^^j^et^^ .v^^^^^^^*^^^^ W.r V Christine de Suède vint en F J^^^, (W^ ^^ix^ t^^xV^^»* ^^ ^^^^ ^^ 1657. Les éy;5nements que nous \!^^ ^ c^^^''^ ^'''''^ son premier voyage. ^\\\C^ S^

338 BCAnnoN bt son milieu

italiens et quelques femmes interlopes. On l'accueillit grandîosement. On donna des fêtes en son honneur. Elle connaissait la vie française dans ses détails intimes, mais sa bizarrerie, ses allures, son accoutrement moitié masculin, ses habitudes de chevauchées, son goût pour les armes — elle revêtait quelquefois le huf fie militaire et l'épée — choquèrent la délicatesse et le raffinement de la Cour. Polyglotte, intéressée à la littérature et aux sciences, elle voulut connaître les écrivains qui faisaient de Paris la capitale intellectuelle du monde. Ménage fut chargé de les lui présenter. Il s'en acquitta avec une grâce proboscidienne, l'assassinant du mérite de chacun. Si bien que, satisfaite d'avoir pris contact avec les hommes éminents que leurs jambes valides rendaient prompts à saisir les occasions de renommée, elle manifesta le désir de voir à leur tour ceux que la maladie éloignait des honneurs. Scarron appartenait à cette catégorie (1). Il réintégra sa chaise et se fit porter au Louvre (2). Quel fut l'intermédiaire entre la reine et lui? Peut-être Ménage, peut-être le maréchal d'AIhret qui, quelques jours plus tard la conduisait chez Ninon (3) ; peut-être la comtesse de

(1) Scarron: CBavret, Lettre à M" ta eoniiette de BrUnae, I, p. 195.

u Sarititendaal, I,p. 23S.

l'hôtel de x'impécuniosité 339

la Suze avec laquelle elle faisait commerce d'amitié. C'était la deuxième fois qu'on l'emmenait au Louvre pour le présenter à une reine. Mais il avait acquis de l'audace. Il ne se troubla pas. ^

Christine ne possédait pas la majesté d'Anne'd' Autriche et ses mains de cire. D'une certaine beauté mâle, gâtée par quel(Jues taches de petite vérole, casquée d'une perruque, sa singularité résidait ^

dans son accoutrement, mi-partie composé d'un pourpoint d'homme et d'une hongreline de femme. Elle était vêtue en outre d'une courte robe grise (( chamarrée de petits passements d'or et d'argent » (1). Des rubans noirs ornaient aussi ce costume hétéroclite et ses pieds nageaient dans une chaussure masculine. Fort poudrée et pommadée, une épaule de travers, elle ressemblait à une « Egyptienne dévergondée » (2).

Malgré cette apparence d'étrangeté, elle ne laissait pas de plaire, polie, caressante, familière. Scarron dut l'amuser ca^ elle lui commanda de lui écrire. 11 fit mieux : il lui dédia une comédie, espérant en tirer quelques pistoles. Il accompagna la dédicace d'une lettre :

S'il est permis à un petit malVûvireu^ comme ie suis de faire des questions à une o»^ , trevcte comme nous

(1) V. les Portraits de la reine ^^ ^xv*^^^* ^"^^^ ^^* moi>0« de M"^ deMotteville. ^ ^ô-^

(2) MotteviUe : Mémoires. $^

êtes, Votre Majesté n'est-elle pas quelquefois incommodée d'être si héroïne qu'elle l'est ? Le mérite extraordinaire a aussi ses incommodités, et toutes les dédicaces de livres que nous autres poètes voulons faire passer pour de Tencens à ceux que nous prétendons héroïser, ne sont pas toujours d'un même prix ni d*un même effet. Il se trouve de ces drogues-là qui ne parfument guère et qui font beaucoup -de fumée (1)...

Bientôt, plus audacieux encore, Scarron demanda la permission de se poser en galant et de faire, pour Famour d'elle, le petit Roland :

Majesté à part, Madame, vous êtes une admirable personne. Partout où vous passez, vos yeux vous font plus de sujets qu'un grand royaume ne vous en a donné ; et s'ils font d'eux-mêmes tout ce que nous leur avons vu faire, sans que vous preniez la peine de leur rien apprendre, il faut tomber d'accord qu'il n'y en a pas dans le monde de plus beaux et de plus charmants, mais encore de plus dangereux. Aussi ne vois-je que des rivaux en toutes les personnes qui me visitent... Je craindrois. Madame, d'être trop libre avec Votre Majesté si elle ne savoit mieux que personne du monde qu'il entre beaucoup d'Icare et d'Ixion dans la composition d'un poète et que l'histoire de ces deux téméraires, quoique la fin n'en soit pas à l'avantage de ces pauvres marchands d'immortalité, est, de toutes les fables, celle qui leur plaît le plus (2)...

(1) Scarron : Œuvres^ Lettre à la reine de Suède, I, p. 177.

(2) Scarron : Œuurea^ Lettre à la reine de Suède , I, p. 189.

L HOTEL DE l'iMPÉCUNIOSITE 341

Le cul-de-jatte dépeignit ses tourments amoureux en des termes si pathétiques que Christine, plaisamment, en présence de M™® Scarron, dit à M™® de Brégy : « Ne savais-je pas qu'il ne fallait pas moins qu'une reine de Suède pour rendre un homme infidèle à cette femme-là (1)? > Cette galanterie platonique ne lui rapporta d'ailleurs qu'une légère gratification. Mais il conserva bon souvenir de la « gothique reine » et but quelquefois à sa santé (2).

Porter des santés ! Nul mieux que Scarron ne provoqua les occasions de célébrer les événements et les hommes le gobelet à la main. Ses poésies exhalent un fumet odorant de rôtis et un bouquet pétillant de vins. Car, à côté du Scarron mondain vivait, nous l'avons écrit, un autre Scarron empruntant aux personnages de Rabelais les profondeurs de leur panse et leur verve bachique.

Ingambe il fut parasite dans ce siècle peuplé de parasites. Mais dès qu'il eut une demeure fixe et que des difficultés de transport l'empêchèrent de courir sus aux repas plantureux, il devint, à son tour, un agréable amphitryon. Pour Ninon seule

(1) La Beaumelle, op. cit.

(2) Scarron : ŒuvreSy Épîire II à Pellissoriy VII, p. 87, Pour la reine de Suède, V. Motteville, Montpensier : Mémoires \ Lettres de Christine, publiées en 1807 par L. Gollin ; d'Alembert : Mémoires et réflexions sur Christine ^ reine de Suèdes Lacombe : Histoire de Christine \ Scudéry : £e Granc2 CyruSf sous les traits de Cléobulîne .

il consentît à se déranger parce qu'elle offrait, avec les mets choisis, les délices de sa conservation (1). D'ailleurs la courtisane acceptait aussi volontiers d'être de ses convives (2).

Les dîners étaient de trois sortes : ceux donnés de ses propres ressources; ceux donnés après la réception de présents ; ceux organisés avec la coopération des convives. De toutes façons, Scarron fournissait compléments et condiments. Mais souvent chacun apportait un plat de consistance (3). On en couvrait la table et l'on commençait spontanément à baffrer. Quelques seigneurs, du Lude entre autres, s'autorisaient de cette coutume pour prolonger leur séjour dans la maison et entrer en contact plus direct avec Françoise d'Aubigné. Mais ils en étaient pour leurs frais : la dame s'exilait volontairement dans sa chambre sachant que le repas dégénérerait en orgie (4).

Les amis de Scarron, connaissant sa friandise, n'oubliaient jamais de lui envoyer quelque « harnois de gueule ». C'était le prendre à l'endroit sensible. Le duc de Sully le gratifiait d'un pâté (5) ;

(1) Plusieurs lettres de Scarron disent qu'il se faisait transporter chez Ninon à l'heure du dîner. V. notamment, Lettre au marquis de Villarceaux, I, p. 175.

(2) Scarron: CEuures, Lettre à Marigny^ I, p. 203.

(3) Scarron: CEuureSy Lettre à M, le comte de Vivonne, I, p.l98.

(4) Tallemant: Hiat, du Petit Scarron.

(5) Scarron: Œuvres^ A AT. le duc de Sulli^ VII^ p. 341.

Page 1