PEINTRE DU CABINET DE LA REINE
29 octobre 1786.
Le scellé du s. Campana offre plus d’une particularité singulière méritant d’attirer l’attention. Tout d’abord, bien qu’on donne au défunt le titre pompeux de peintre du Cabinet de la Reine, son nom ne figure dans aucun dictionnaire ; on le chercherait même vainement, sur la liste dressée par Zani, des artistes qui ont porté le nom de Campana,
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Et cependant, notre homme paraît avoir été plus habile qde beaucoup de ceux dont nous parlons ici. A en juger par le nombre et la qualité des clients énumérés seulement dans notre procèsverbal, il a travaillé pour la meilleure société de son temps. Mais, comme nous l’avons déjà maintes fois remarqué, les peintres de miniature échappent difficilement à l’obscurité, et Campana semble n’avoir peint que des portraits en miniature. De plus, il est étranger. Il n’en faudrait pas tant pour expliquer le silence qui s’est fait sur son nom.
Nous ne devons même les détails que nous révèle le procèsverbal du commissaire Jean-Baptiste Ninnin qu’à une particularité tout intime de la vie du défunt.
Il laissait en mourant une veuve, Marie-Christine Vagliengo, peintre en miniature comme son mari. Or, ce n’est pas elle qui provoque l’apposition des scellés. Le s. Campana était mort le 29 octobre 1786, et c’est seulement le 7 novembre, après la confection de l’inventaire commencé dès le 4 novembre par le notaire Lecointre, que se présente devant le commissaire au Châtelet M® Martin Voilée, procureur de Denize-Pauline Brisset, et demandant pour elle que les scellés soient apposés à cause de la fille naturelle née de ses relations avec le s. Campana. Le cas est particulier. Les prétentions de la demoiselle Brisset semblent exorbitantes, et cependant le lieutenant civil, devant qui les parties portent leurs prétentions respectives, ordonne l’apposition des scellés, malgré l’opposition de la veuve. Il avait eu égard sans doute à ce fait que le défunt avait constitué une rente viagère de 400 livres à la mère de son enfant.
Il est en outre question de frères et sœurs absents, présomptifs héritiers de l’artiste.
Les scellés sont donc apposés sur l’appartement qu’occupait le défunt, rue du Bouloi, dans une maison appartenant au s. Quatremère, notaire.
Comme bien on pense, les prétentions rivales des deux femmes soulevèrent plus d’une difficulté. Nous n’entrerons pas dans le détail des débats nés de cette rivalité. Le seul héritier nommé, représenté par le substitut du procureur du roi , est un s. Jacinthe Campana, chirurgien à Turin, frère de notre Ignace- Jean-Victor Campana, qualifié ici peintre du cabinet de la reine.
Alexandre-Joseph Paillet, peintre à Paris, demeurant rue
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Plâtrière, hôtel Bullion, est désigné pour donner son avis sur la prisée des estampes et tableaux.
Deux passages du procès-verbal offrent un intérêt particulier. D’abord les oppositions de plusieurs tiers réclamant à la succession du défunt des tableaux à lui confiés pour les vendre. En second lieu, l’énumération de miniatures appartenant à des personnages connus et que le s. Campana avait reçu mission de retoucher ou de copier. Sur sa demande, la veuve obtient l’autorisation de restituer ces portraits à leurs légitimes propriétaires. Mais les choses n’allèrent pas sans quelque difficulté, comme on le voit par les incidents notés dans notre procès-verbal.
Voici d’abord la mention des oppositions tendant à la réclamation de certains objets d’art mis en dépôt chez notre artiste pour être vendus :
En procédant est comparu s. Esprit- Antoine Gibelin, peintre d’histoire, membre honoraire de l’Académie royale des beaux-arts de Parme, demeurant à Paris, rue Montmartre, n° 52 ; lequel nous a dit qu’il a confié il y a environ un an aud. feu s. Campana, pour en procurer la vente au profit de lui comparant, les tableaux et estampes cy après désignés, sçavoir ; la Suzanne, VAgar, la mort d'Abel, le Coucher, par Poporati (52c); Zadig, manière anglaise, et deux tableaux paysages à'' Antonissen, le tout dans leurs cadres de bois sculpté doré; qu’il requiert que la remise desd. tableaux et estampes lui soit faitte, et s’oppose formellement à ce qu’ils soient inventoriés comme ne faisant point partie des effets dépendants de lad. succession, et a signé :
Gibelin.
Et, à l’instant, est comparu M. Joachim Traverse, secrétaire de la principauté de Lambesc, demeurant à Paris, au château des Thuilleries, chez M. le prince de Lambesc.
Lequel a déclaré qu’il a confié à mond. feu sieur Campana, dans le mois de may dernier, sept tableaux,
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dont deux représentant la Justice et la Clémence^ d’après Raphaël; un Bachus porté par des jeunes satyres^ par Rubenc; un autre la maîtresse de Raphaël, par Lionardo Viney; deux autres de Comédie^ de Watto; un autre, Tabagie^ d’Isaac Ostade^ qui sont les mêmes que ceux dont la description vient d’être faitte, pour les faire voir aux personnes de qualité et amateurs qu’il recevoir chez lui, lui en procurer la vente et lui en remettre le prix, à mesure qu’il le recevroit lui-même, ainsi que le porte une lettre signée Campana^ en datte du 9 juin dernier, adressée aud. s. Traverse, à Valenciennes, chez le prince de Lambesc, timbrée d’un P, avec des triangles sur l’adresse, qui porte que le port a coûté 6 sols ; laquelle il nous a représentée à l’appuy de sa déclaration, et lui a été par nous à l’instant rendue sur sa réquisition ; que le comparant réclame lesd. tableaux comme lui appartenants, et requiert que la remise lui en soit faitte malgré la description et l’inventorié qui vient d’en être faitte, et a signé.
Le s. Q.uatremère, notaire, rue du Bouloi, vient faire opposition pour le payement des loyers échus et à échoir.
Une autre opposition est formée par Pierre Friche, peintre en miniature, demeurant rue Sainte-Apolline, n° 6, réclamant au s. Campana la somme de 768 livres, dont partie lui est due pour ouvrages par lui faits.
Voici maintenant le passage relatif aux miniatures confiées au s. Campana ; c’est à coup sûr le plus important du procès-verbal :
Observe lad. d® Campana que les divers portraits et boetes qui se sont trouvés dans les tiroirs d’une chiffonnière sont dans le cas d’être réclamés par des personnes qui les avoient confiés, et ne présente ni n’olîre à sa connoissance aucune resource de recouvrement, s’en rapportant au surplus à notre prudence sur le sort desd.
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objets qu’il est à propos d’être à même de rendre aussitôt qu’ils seront réclamés , estimant qu’il y a lieu , attendu que lesd. portraits sont naturellement objets secrets, de les remettre à lad. dame Gampana, qui se chargera de les remettre auxd. réclamants et de compter des sommes qui pourroient être dues, si aucunes y a, vu que lesd. portraits n’ont été, comme elle l’a déjà dit, confiés qu’à l’effet d’y retoucher et faire des changements que l’artiste fait.
En ce qui concerne ces portraits, le lieutenant civil ordonne qu’ils seroient remis à la dame Gampana d’après l’état qui sera dressé par le commissaire qui fixera le nombre des portraits et distinguera ceux d’hommes d’avec ceux de femmes, sauf néanmoins, autant que faire se pourra, la désignation des boetes, lors duquel état lad. dame fera telles observations qu’elle avisera.
Lesquels portraits et boetes la dame Gampana demeure autorisée à remettre aux réclamans, en touchant d’eux les sommes qui seront convenues avec le procureur plus ancien des créanciers opposants, sans par lad. dame être tenue d’aucun événement ni garante desd. déclarations; en faisant laquelle remise, lad. dame sera et demeurera bien et valablement quitte et deschargée.
En vertu de cette ordonnance, nous avons ensuitte procédé à Tétât des portraits ainsi qu’il suit :
Premièrement, un tableau portrait représentant une femme en habit de parure^ assise dans un fauteuil devant une table en console, sous un cristal, dans son cadre de forme ovale de bois sculpté doré ;
Un autre petit tableau en miniature représentant le buste d’une femme coeffée en brun, habillement étran-
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ger, sous son cristal et dans son cercle de cuivre doré ;
A déclaré lad. dame Campana que lesd. deux portraits appartiennent à Madame, comtesse d’Artois, qui les avoit confiés dans le tems aud. s. Campana^ son mari, pour en faire des copies.
Une boîte bonbonnière d’écaille blonde, sur le couvercle de laquelle est un portrait en miniature représentant \inQ femme aux trois quarts coeffée en cheveux^ avec deux plumes et un morceau de ga:^e ajustée sur la tête, vêtue en chemise avec une ceinture et ayant le bras appuyé sur une chaise.
Une autre boîte d’écaille noire, sur le couvercle de laquelle est un portrait en miniature, représentant une femme aux trois quarts, laquelle est coiffée en cheveux avec un ruban couleur de rose sur la tête, vêtue de blanc, assise sur une chaise à dossier fond rouge, et tenant entre ses bras un enfant nu, lesdits portraits sous leur cristal avec un petit cercle en or à chacun.
A déclaré lad. dame Campana que ces deux derniers portraits représentent madame la comtesse de Polastron ; qu’elle ignore à qui lesd. boites et portraits appartiennent et s’il est dû quelque chose sur iceux; mais qu’il est à la connoissance de lad. dame Campana que lesd. portraits ont été rapportés à son mari pour être retouchés et qu’ils ont été réclamés depuis son décès par madame la comtesse de Montant.
Un dessus de boite d’écaille noire sur lequel est un portrait en miniature représentant une femme aux trois quarts, lad. femme coeffée en cheveux, ayant un habit d‘'homme fond jaune avec collet de velour bleu, une cravatte au col, un gillet blanc sous son habit et le bras appuyé sur une chaise à dossier fond vert, led. portrait sous son cristal avec un petit cercle en or.
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Déclare lad. dame Campana que ce portrait est celui de madame la duchesse de Luynes ; qu’il est à sa connoissance qu^il a été rapporté pour être retouché, qu’il est réclamé depuis le décès dud. s. Campana^ et qu’elle ignore s’il est dû quelque chose sur led. portrait.
Une boîte couleur de calfé au lait doublée d’écaille, sur le couvercle de laquelle est un portrait en miniature représentant une femme aux trois quarts^ coeffée en cheveux^ avec un ruban bleu sur la tête, vêtue en levitte bordée de bleu, avec une ceinture aussi bleue, ayant le coude appuyé sur une table en console, led. portrait sous cristal, mais avec un petit cercle d’or, et la boîte dans son étuy de chagrin noir.
Déclare lad, dame Campana que led. portrait est celui de de Laval, qui l’a envoyé au s. Campana avant son décès pour être retouché, et qu’elle a réclamé ainsi que le précédent depuis led. décès; que lad. dame Campana ignore s’il est dû quelque chose sur lesd. deux portraits.
Deux portraits, l’un peint sur toille et à l’huille, d’un pied environ de haut sur dix pouces de large, dans sa bordure de forme ovalle de bois doré, l’autre en miniature en médaillon sous son cristal et dans un petit (cercle) d’or en forme de médaillon, tous deux représentants Madame la duchesse de La Vallière à moitié, vêtue en bleu, et ayant une coeffure à ruban bleu sur la tête avec une petitte ganse au col, lesquels deux portraits lad. dame Campana déclare avoir été remis aud. s. Campana, son mary, pour les voir et les consulter, et sont aujourd’hui réclamés par madame la princesse de Tarente, et qu’il n’est rien dû sur lesd. portraits.
Une boîte d’écaille, fond brun, sous le dessous de
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laquelle est un portrait en miniature représentant une nayade coeffée en cheveux^ les bras nus et le coude gauche appuyé sur un dauphin.
Déclare lad. dame Campana que ce portrait lui est inconnu., qu’il n’a pas été fait par son mari; qu’elle ignore par qui il lui a été remis et s’il est dû quelque chose par la personne à qui il appartient, mais qu’il n’est point réclamé jusqu’à présent.
Un portrait en miniature trois quarts, de forme ronde, pour dessus de tabatière, représentant une femme vêtue en laitière tenant en ses mains un pot au lait.^ led. portrait sous son cristal'.
Déclare lad. dame Campana que led. portrait est réclamé depuis le décès dud. s. Campana par M. le comte de Gaucourt (Jaucourt), qui dit l’avoir remis aud. sieur Campana, il y a environ six mois, pour être retouché ; qu’elle ignore s’il est dû quelque chose à cet égard par M. le comte de Gaucourt.
Un portrait, trois quarts en miniature, représentant \xviQ femme coeffée en cheveux avec un chapeau sur la tête, vêtue en chemise avec une ceinture de ruban et tenant un bouquet à la main.
Un autre petit portrait en miniature, représentant une tête de femme coeffée en cheveux.
Déclare lad., dame Campana que lesd. portraits sont faits par son mari, mais qu’elle ne sçait pas quelles personnes ils représentent et s’ils sont dus; que jusqu’icy ils ne sont point réclamés.
Un portrait en miniature, représentant une femme coeffée en cheveux, avec des fleurs dans ses cheveux, ayant un corsage bleu.
Un autre portrait en miniature, représentant une femme à moitié, lad. femme coeffée en cheveux, ayant
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un ruban et des plumes dans ses cheveux^ la gorge et Vépaule gauche découvertes^ ayant une écharpe sur Vépaule gauche et un collier de perles au col.
Un autre portrait miniature à moitié, représentant une femme coeffée en cheveux, avec un ruban entrelacé dans les cheveux, ayant un ruban au col, et vêtue d’une robe fond brun avec un corsage couleur de rose.
Un autre petit portrait en miniature sous verre, sans entourage, représentant une femme coeffée en cheveux avec un ruban couleur de ro\e dans les cheveux, paroissant vêtue d’une robe fond blanc; led. portrait dans son étuy de galuchat vert de forme ovale, avec bouton, charnière et anneau de cuivre doré.
Déclare lad. dame Campana que lesd. quatre derniers portraits ne sont point faits par son mari, qu^elle ignore quelles personnes ils représentent et à qui ils appartiennent, et s’il est dû quelque chose sur iceux ; qu’au surplus ils ne sont point réclamés.
Lesquels tableaux et portraits cy dessus sont les seuls que nous ayons trouvé à décrire. Les portraits commencés et ébauchés, tant par led. feu s. Campana, que par lad. dame à présent sa veuve, n’ayant point été jugés être dans le cas de la description, ils lui ont été laissés du consentement du s. substitut et dud. Voilée (procureur de la d"*^ Brisset) , lesquels ont fait touttes réserves et protestations de droit contre les déclarations de la dame Campana relativement auxd. portraits et tableaux décrits cy-dessus, les dcffcnscs et protestations contraires de la part de lad. dame Campana , et ont signé.
En procédant, déclare led. M® Voilée qu’en exécution de l’ordonnance de M. le lieutenant civil, il ne s’oppose pas à ce que la dame Campana remette à Madame
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comtesse d’Artois les deux portraits annoncés lui appartenir, observant qu’il croit, pour l’ordre et l’exactitude qu’exigent l’absence des héritiers présomptifs dud. s, Campana et l’intérêt des créanciers, qu’il est nécessaire qu’elle prenne une décharge desd. deux portraits de la dame de Madame d’Artois, ou de telle autre personne que cette remise peut regarder, avec déclaration s’il est dû quelque chose par Madame comtesse d’Artois.
A l’égard des autres portraits, la remise ne peut en être faitte qu’en sa présence, aux termes de lad. ordonnance de M. le lieutenant civil, pourquoi il déclare qu’il est prêt et offre à touttes réquisitions de se transporter où besoin sera pour effectuer lad. remise et signer, conjointement avec lad. Campana, touttes quittances èt reconnoissances nécessaires.
Et lad. dame Campana a dit qu’elle avoit fait une déclaration assez détaillée relativement à plusieurs boîtes et portraits autres que les deux dont M« Voilée consent la remise , pour mériter pareille confiance et éviter aux seigneurs et dames réclamant des démarches inutiles, et peut-être ruineuses pour la succession. Au surplus, elle se contentera à ce moment de requérir lettres du consentement de M“ Voilée et se réserve de prendre toutes voyes pour se dégager incessamment de la garde des portraits; observant qu’elle ignore si Madame d’Artois est dans l’usage de faire donner des décharges, surtout en pareil cas; requérant M" Voilée de déclarer précisément si, dans le cas où cet usage n’auroit pas lieu, il consent que lad. dame Campana remette lesd. deux portraits, sauf à faire en tems et lieu toutes déclarations de droit à cet égard; consentant lad. dame Campana que les autres boîtes et portraits soient remis ès mains de M® Lecointre, notaire, qui s’en chargera