PEINTRE DESSINATEUR
i3 janvier 1778.
Le scellé de Charles-Joseph-Dominique Eisen, le dessinateur bien connu des Contes de la Fontaine et des Baisers de Dorât, avait été connu de Jal. Le Dictionnaire critique en présente une analyse assez exacte. C’est là que les auteurs de VArt au XVllF siècle l’ont connu ; car, s’ils avaient vu la pièce originale, ils ne se fussent pas mépris sur le nom du graveur Patas, que Jal lit Patusse, quand le texte porte Patasse. On consultera avec profit la vive et judicieuse notice que ces auteurs ont consacrée à la vie et à l’œuvre du maître vignettiste. On devra lire aussi la double étude de MM. Portalis et Beraldi dans les Dessinateurs et les Graveurs du XVIIP siècle. La liste des auteurs qui se sont récemment occupés à'Eisen serait longue. Nous nous en tiendrons à ceux qui viennent d’être cités.
Ajoutons toutefois que Jal, dans son analyse rapide, n’a pas épuisé l’intérêt de notre procès-verbal. Il se contente de citer quelques mots de la lettre annonçant le décès du maître graveur, quand cette page inouïe méritait une reproduction intégrale. Les pièces qui accompagnent cette pièce de littérature exotique, certifiant la date du décès, ont aussi leur valeur. Quant au scellé par lui-même, il renferme plus d’un renseignement précieux. Pour le bien comprendre, il faut savoir que l’artiste, après avoir abandonné sa femme, qui avait d’ailleurs treize ans de plus que lui,
CHARLES- JOSEPH-DOMINIQUE EISEN. 8l
s’était mis en ménage avec cette dame Martin, femme d’un valet de chambre, qu’il décorait pompeusement, en Belgique, du nom de M““ de Saint-Martin.
On voit figurer ici deux des fils du maître graveur, tous deux d’un certain âge, puisqu’ils sont établis, l’un, Jacques -Philippe Eisen, à Caen, où il exerce la profession de peintre et doreur, l’autre, Charles -Cristophe Eisen, qui prend la qualité de peintre à Paris.
Les diverses circonstances qui viennent d’être rappelées donnent un intérêt exceptionnel au scellé à'Eisen. Nous en publions donc tous les passages essentiels, en le faisant précéder des documents qui annoncent et constatent officiellement le décès de cet artiste.
11 n’est pas inutile de rappeler que nous avons publié, dans le Courrier de l’Art de 1884, une. série de pièces curieuses sur Charles Eisen, toutes tirées des Archives des Commissaires au Châtelet : d’abord deux procès-verbaux de saisie faits chez notre artiste à la requête des directeurs de l’Académie de Saint-Luc en 1748 et lySo (p. 536 et 538), puis un long débat entre Eisen et le s. Guyon, fermier général, au sujet du retard des illustrations destinées à un livre qui n’est pas nommé, mais qui est évidemment l’édition des Contes de la Fontaine, dite des Fermiers généraux (p. 5q7, 6i3 et 624). Les pièces de ce débat donnent une triste idée du caractère violent et emporté de l’artiste qui se trouvait, ici comme toujours, avoir reçu par avance des acomptes, sans tenir ses engagements.
Lettre du s. J.-J. Clause^ de Bruxelles, annonçant le décès de Charles Eisen.
Bruxelle, le 6 janvié 1778.
Madam S. Martain,
J’é l’honneur de vous écriere une mot de lettre pour vous souaiter une très ereuse annes, en companniés de tous vos disier.
Madam, je suis fâché que je vous dois ecriere des nouvelle si triste de la mort de monsieur Charel Eisen, quy est saydé le 4 jeanvié 1778, mais grâces à Dieu, il s^a bien converties pour morier; le curés des S* Nicolas, il luy
NOUV. ARCH. DE l’aRT FR. l885 6
a confessay, est qu’il eniiettés bien contans ; il est anterés sur la simantier des S* Gudule le 6 du corans ; je l’ay fait enterés joliment, mais les pu trist pour mois, c’es pour avoir ce quy m’es dois, est mes des bours la somme de Syô florain quy fait en argant de France 752 liever, sans le dette quy doit encore au sauter (aux autres), que la valeur en tous est mil liver.
Madam, je vous pries d’avoir soin de mois de ces meubles est son bibelotecque qu’il a ché vous ; il m’a dis, ci en cas que je viens troi cour pour mois, que jesairès payés de ces meuble de Paris.
Car ché mois, je crois, je n’auroit point pour la moitié; je vous pries de faire avertier à son per est à la famille, est ces meubles il a vandu baucoup sans mon savoir. Ecrivés mois reponsse.
Madamme,
Vôtres très humble obéisan serviteur, J. -J. Clause.
Adresse de cette lettre ; Madamme — Madamme M ; S‘ Martin — rue S‘ Hyasinte, la premir porte-cocher a gauche en nantrans — par la plasse S‘ Michelle — maisson de Mons’’ Vasselin — à Paris.
Certificat d'inhumation de Charles EisenciM cimetière de Sainte- Gudule.
Je sousigné, maître fosseur et receveur des droits d’enterrements de l’église collégiale et paroissiale de SS. Michel et Gudule dans cette ville de Bruxelles, certifie et déclare par cette que, le 6 de janvier 1778, est inhumé sur le cimetière de S‘® Gudule avec six prêtres Charles Eisen, décédé le quatre du mesme mois chez le
S" J. -J. Clause, marchand quincaillier, demeurant rue au Beure,
Fak à Bruxelles, le 6 mars 1778.
Quod attestor^ par extrait conform au registre mortuaire de la susditte église collégiale.
Signé : A. Huygens.
Nous Bourguemaîtres, échevins et conseil de la ville de Bruxelles, déclarons et certifions qu’Alexandre Huygens, aiant signé l’extrait ci-dessus, est maître fosseur et receveur des droits d’enterrement de l’église collégiale et paroissiale des SS. Michel et Gudule en cette ville, et qu’à tous actes par lui ainsi signés on donne pleine foi et créance, tant en jugement, que hors icellui. En foi de quoi nous avons les présentes fait munir du cachet de lad. ville et signer par notre secrétaire, ce 6 mars 1778.
(Signé :) L.-J. de Zadalcere.
A la suite est la légalisation de la signature du secrétaire par le s*" André Garnier, consul général de France aux Pays-Bas autrichiens.
Procès-verbal d’apposition de scellés après le décès
de Charles-Joseph-Dominique Eisen, peintre dessinateur à Paris.
L’an 1 778, le mardy, 1 3 janvier, dix heures du matin, en l’hôtel et par devant nous, François Bourgeois, Conseiller du Roy, commissaire au Châtelet de Paris, est comparue Anne Aubert, épouze actuellement veuve de Charles-Joseph-Dominique Ei:{en, peintre dessinateur du cabinet du Roy et de l’Académie des beaux-arts de Rouen, avec lequel elle demeuroit rue du B'aubourg- Saint-Denis, au laissés passer, laquelle nous a dit et
déclaré que son mary, qui étoit allé à Bruxelles pour ses affaires, y est décédé le 4 du présent mois, suivant une lettre du s. J. -J. Clause, dattée de Bruxelles, te 6 du présent mois, addressée à la dame Saint-Martin, rue Sainte-Hyacinthe, place Saint-Michel, qui vient de la luy communiquer; et, comme elle a intérêt de veiller à la conservation des biens et effets qui dépendent de sa succession et de la communauté de biens qui a été entr’elle et sond. mary, laquelle communauté elle se réserve d’accepter ou d’y renoncer, ainsy quelle avisera par la suite, elle nous requiert de présentement avec elle nous transporter en la demeure dud. s. Ei^en^ rue Sainte-Hyacinthe, à l’effet par nous d’apposer les scellés du Châtelet de Paris sur les biens et effets dépendans desd. succession et communauté, faire sommaire description des meubles et effets en évidence, etc.
Sur quoy , nous, Conseiller du Roy, commissaire susd. , avons donné acte à lad. dame veuve Eizen de ses comparution, dire et réquisition, et vu lad. lettre timbrée de la poste de Bruxelles qui annonce la mort dudit s. Eizen, qui demeurera cy annexée, nous nous sommes à l’instant, avec lad. dame Eizen, transporté rue Sainte-Hyacinthe, en une maison à porte cochère appartenante à M® Vasselin, professeur en droit, et étant monté au cinquième étage de lad. maison, au devant de la porte de deux chambres que l’on nous a déclaré être celles dud. s. Ei\en^ et entré dans une chambre ayant ses jours sur lad. rue Sainte-Hyacinthe, nous y avons trouvé, et par devant nous est comparue Marie-Charlotte Martin, veuve de René Du Coudray, valet de chambre, elle gouvernante au service dud. s. Ei\en^ à laquelle ayant annoncé le sujet de notre transport, elle nous a dit qu’elle a reçu la nouvelle de la mort dud. s. Ei^en^ et après serment fait
par lad. dame veuve Du Coudray, elle nous a déclaré n’avoir rien enlevé, ny détourné, etc.
Après quoy, pour seureté de tous les meubles, effets, tableaux, modèles et autres effets renfermés dans led. appartement, nous en sommes sorti et avons apposé deux scellés ou cachets de nos armes en cire rouge molle, ordinaire sur l’ouverture et fermeture de lad. porte, sur lesquels scellés nous avons fait appliquer une placque de taule par J. Hideux, maître serrurier à Paris, et pour plus de sûreté nous avons fait placer un cadenat tenant à deux pitons placés, l’im dans le mur, l’autre dans lad. porte, lesquels scellés sains et entiers ont été laissés, du consentement de lad. dame Eisen, en la garde et possession de Jean-Joseph Vergne, portier de lad. maison.
Sur la réquisition de la veuve, le commissaire se transporte immédiatement grande rue du Faubourg- Saint-Denis, en une maison à porte cochère, dont le s. Dusseau Langeac, ancien mousquetaire, est propriétaire, où, étant entré au fond de la cour dans un pavillon à droite, et monté au premier étage dans une chambre ayant ses jours sur la cour occuppée par lad. dame Eisen, il trouve en évidence les meubles suivants :
Un paravant de quatre feuilles; deux flambeaux de cuivre ; un petit miroir de toilette à bordure dorée ; deux tableaux peints sur toile, l’un représentant le portrait du deffunt et l’autre représentant des fleurs, à bordures dorées; un autre tableau représentant lad. dame Eisen, un moulin à caffé de bois, etc. (Tous ces objets appartenant à la dame Eisen.)
Suivent les oppositions formées par ; Antoine Tournay, maître en chirurgie à Paris, rue Guénégaud ; Patasse^ graveur à Paris, rue du Plâtre-Saint-Jacques-, d"® Martin, ouvrière en linge -, Nicolas Gascouen, maître
perruquier, rue du Paon ; Lemaire, marchand fruitier, rue du Cœur-Volant ; François Joguel, frotteur, rue Saint-Jacques (il lui est dû 3 9 francs).
Le lundy, 23 mars 1778, se présente devant le commissaire ladite dame veuve Eisen, tant en son nom à cause de la communauté de biens qui a été entre elle et sond. mary, qu'au nom et comme fondée de la procuration générale et spéciale de s. Jacques-Philippe Ei^en, peintre et doreur * , demeurant en la paroisse Saint-Pierre de Caen; lad. procuration passée devant M®* Bénard et Le Danois, Conseillers du Roy, notaires à Caen, le 21 Janvier 1778; led. s. Jacques-Philippe Ei^en habile à se dire et porter héritier pour un tiers dud. s. Charles Ei\en, son père; laquelle veuve demande qu’il soit procédé à la levée des scellés.
Elle désigne pour faire l’inventaire le notaire Antoine- Jean Cayrez ou Cahiez.
Sont aussi comparus : s. Charles-Christophe Ei\en^ ^ maître peintre à Paris, y demeurant rue de la Croix, parroisse Saint-Nicolas-des-Champs, habile à se dire et porter héritier pour un tiers dud. s. Charles Ei\en, son père, et s. Jean-Baptiste Roger, professeur de muzique à Paris, y demeurant rue Beaubourg, parroisse Saint-Nicolas-des-Champs, au nom et comme tuteur de d*‘® Anne-Justine Roger, âgée de neuf ans ou environ, mineure, sa fille et de deffunte d“® Catherine- Justine
I. Né le 3 novembre 1747» d’après Jal ; il eut pour parrain le graveur Le Bas.
^ E, Christophe-Charles était le fils aîné du maître graveur. Il vint au monde, d après Jal, le 4 octobre 1744, un an avant le mariage de son père, qui eut lieu le 20 septembre 1745. On voit qu’il suivit la carrière de son père et de son aïeul, et cependant il ne figure nulle part, sur aucun Dictionnaire, avec le titre de peintre.
Eizen, son épouze^, habile à se dire et porter héritière pour l’autre tiers dud. deffunt s. Ei^en^ son ayeul.
En procédant, est comparu M® Jean-Pierre-Louis Boucher, procureur aud. Châtelet, et du s. Patasse (ou Patas), maître graveur à Paris y demeurant rue du Plâtre-Saint-Jacques, lequel a dit que les causes de l’opposition formée par led. s. Patasse à la reconnoissance et levée desd. scellés sont pour sûreté et avoir payement : i“ de 240 livres que led. s. Patasse avon donné à compte aud. s. Ei\en sur deux desseins qu il devoir luy livrer, ainsy qu’il est constaté par trois reçus signés dud. s. Ei\en, en datte des 7 septembre, 5 novembre 1773 et 5 janvier suivant, controllés à Paris le 7 février dernier; 2° d’une somme de 36 livres, aussy donnée à compte sans reçus par led. s. Patasse aud. s. Ei^en, qui n^a pas fait la livraison desd. deux desseins; 3° pour les frais faits à sa requete pour parvenir à la levée des présens scellés, dont il requiert payement par privilège.
Est aussi comparu Pierre-Vincent Pucelle, procureur aud. Châtelet et de s. Antoine Tournay, maître en chirurgie, lequel nous a dit que les causes de l’opposition formée par led. s. Tournay à la reconnoissance et levée desd. scellés sont pour être payé : 1° de la somme de 106 livres 10 sols de principal, contenu en un arrêté dud. deffunt s. Ei:{en ; 2“ de la somme de 170 livres pour pancemens, traitemens, peines et soins fournis aud. s. Ei:{en par led. Tournay depuis led. arrêté.
1. Le mariage de la fille à'Eisen eut lieu le 4 novembre 1767 (voy. Jal). Le père de la mariée n’y assistait pas.
2. Ce^X. Jean-Baptiste Patas, né à Paris vers 1748, d’apres Le Blanc, mort vers 1817, l’auteur des planches du Sacre et ou ronnement de Louis XVI, paru en 177^*