PREMIER GRAVEUR DU CABINET DU ROI
14 avril 1783.
En tête de la substantielle notice qu’ils ont consacrée au maître graveur, MM. Portalis et Beraldi s’expriment ainsi ; « Ce n’est pas une exagération de dire que Le Bcls est l’incarnation la plus complète de la gravure au xviii® siècle. » Suit la démonstration, qui ne laisse rien à désirer. Le Bas a organisé et dirigé un des plus célèbres ateliers que la France ait jamais possédés. Le nombre des planches sorties de cet atelier est immense. Les plus connues sont les Suites, d’après Teniers, et les Ports de mer de Vernet, publiés avec le concours de Cochin, comme on le verra ici.
Le Bas gagna beaucoup d’argent, car il travaillait vite; mais il dépensait avec une extrême facilité. Tant que sa femme vécut, bien qu’il eût fait un mariage d’inclination, les choses n’allèrent pas trop mal, et la misère put être conjurée. Quand elle fut morte, le désordre envahit la maison ; la vieillesse arrivait en même temps, la faveur du public délaissait le vieux graveur longtemps populaire, si bien que la situation était des plus embarrassées le jour où Le Bas rendit le dernier soupir.
Jacques- Philippe Le Bas, graveur et pensionnaire du roi, meurt le lundi, 14 avril 1783, en sa demeure, rue du Foin-Saint- Jacques, au coin de la rue Bouttebrie. Détail caractéristique ! C’est un créancier, le s. Louis Vernier, Conseiller du Roi, receveur des impositions à Château-Thierry, qui fait apposer les scellés par le commissaire Jean-Baptiste Dorival pour sûreté de la somme de i5,6oo livres à lui due. On voit par ce premier détail à quel degré de détresse en était venu le pauvre vieil artiste.
Après avoir pris le serment des deux servantes du s. Le Bas, le commissaire décrit le mobilier, dont nous conservons seulement les articles les plus notables :
Dans la chambre où est décédé le s. Le Bas : deux chenets, pelle et pincettes de fer; une paire de flambeaux
NOUV. ARCH. DE l’aRT FR. l885 lO
JACQUES-PHILIPPE LE BAS
de cuivre argenté; un Henry quatre et Sully dans un bocal de verre; un trumeau de cheminée de deux glaces ; une canne de jet à pomme d’or; une petite table sur son pied; quatre planches en tablettes sur lesquelles cinq volumes in-foL, vingt-quatre grand in-8°, deux cent volumes in- 12, quinze livres en brochures; un lit couchette à bas"pilliers ; deux étuys à chapeaux, dans lesquels un chapeau castor, l’autre de soye; deux Christs d’os sur leurs croix de bois, et un morceau de tapisserie verdure ; deux autres pièces de tapisserie verdure ; une montre à boîte d’or, cadran d’émail, aiguilles d’or, faite par Joubert de Londres, à Paris, n° 122, garni d’un cordon de trait or, clef anglaise de cuivre, deux cachets, l’un représentant une tête, l’autre en pierre ; un grand tableau peint sur toile, représentant portrait; un plus petit représentant portrait ; un autre tableau représentant le marché d' Amsterdam ; un autre tableau représentant un rivage de mer ; deux tableaux peints sur toile, 1 un représentant des animaux^ l’autre une marine; deux autres très petits tableaux peints sur toile, représentant deux petits sujets; un autre moyen tableau représentant une marine; un baromètre et thermomètre; six gravures de différentes grandeurs dans leurs bordures de bois doré sous verre blanc ; un petit dessein représentant une marine; un parasol de taffetas verd.
Dans un cabinet servant de garde-robbe : une redingote bleu, une veste de laine grise, quatre paires de bas de laine grise, quatre paires de bas de laine, une autre veste de drap gris; une encoignure sur laquelle quatre pots de chambre de fayance ; deux planches en tablettes sur lesquelles quatre paires de souliers; une boîte à perruque; un damier garni de ses dames; un lit de coutil rempli de plumes.
JACQUES-PHILIPPE LE BAS
En procédant, est comparu M® Jean-Baptiste-Charles Hecquet, avocat au Parlement, demeurant à Paris, rue des Francs-Bourgeois, paroisse Saint-Cosme, au nom et comme exécuteur du testament dud. deffunt s. Lebas, reçu par M® Clairet, qui en a la minutte, et son confrère, notaires à Paris, le 14 février dernier, insinué le 16 du présent mois, lequel, aud. nom, dit qu’il requiert pareillement que lesd. scellés soyent apposés à sa requête à la conservation des droits et actions de qui il appartiendra.
(C’est au nom du s. Hecquet que seront ensuite levés les scellés et c’est lui qui confiera au notaire Clairet le soin de rédiger l’inventaire.)
Dans un grand cabinet ayant ses Jours sur une seconde cour, sur le bureau : un grand tapis verd ; un poêle de fayance garni de ses tuyaux de taule ; soixanteseize gravures sous verres représentans différens sujets, dans leurs bordures de bois doré, sous leurs verres; deux tableaux dessus de porte et un grand tableau représentant différents sujets, à bordures de bois doré ; un trumeau de cheminée de deux glaces avec tableau au dessus, dans son parquet peint en gris; une paire de flambeaux de cuivre argenté; deux pinces de bras de cheminée de cuivre en couleur, etc.; une pandule à cadran de cuivre émaillé, heures d’émail, dans sa boete et sur son pied garni de cuivre doré, lad. pandule portant le nom de Guyot, à Paris ; un petit tableau peint sur toile de forme ovale ; un guéridon de bois de noyer sur son pied tourné ; deux chandeliers de cuivre ; une portière d’étoffe verte garnie de ses tringles et anneaux ; une table à piquet garnie de son tapis de drap verd; une table de bois de chesne sur ses quatre pieds et une table au dessus à dessiner.
Dans un cabinet ensuite : un lit de repos garni de deux matelas ; un buffet à quatre volets ; quarante-sept gravures de différentes grandeurs, à bordure de bois doré, sous leurs verres blancs ; une armoire à quatre volets; la tenture de la chambre de serge verte goffrée; un graphomètre.
Dans le passage : quatorze gravures sous verres dans leurs bordures de bois doré sous verres blancs , deux petits tableaux dessus de porte.
Dans un autre passage : huit gravures sous verres blancs à bordures dorées, de différentes grandeurs.
Dans le laboratoire ; un devant plein de cheminée en fer blanc; un poêle de fayance garni de ses tuyaux de taule ; deux tables à travailler, garni de leurs châssis ; deux tableaux peints sur toile, représentant différens sujets; trente-cinq gravures sous verres blancs, représentans différens sujets; deux gravures représentans l’histoire de France^; un paravant de six feuilles de papier commun.
Dans une salle à manger au deuxième étage, suit la vaisselle d’argent ; Quatorze culières, quatorze fourchettes à bouches, une culière à soupe, trois à ragoût, une fourchette à bouilly, douze culières à caflfé, une moyenne caffetière, un coquetier, une culière à moutarde, un porte huilier, deux petites salières et un gobelet à pied, le tout d’argent.
Dans lad. salle : une table à manger, un poele de fayance et ses tuyaux, une fontaine et sa cuvette de cuivre rouge, etc.; sept gravures sous verres blancs à bordures de bois doré, un pot à eau de terre blanche.
I. Au moment de sa mort, Le Bas était en train de graver une suite de sujets sur l’histoire de France, d’après Moreau le jeune. On sait le rôle suspect de Moreau en cette circonstance.
Dans un petit cabinet ; une vieille armoire de bois de chesne grillée, dans laquelle deux boîtes à thé, une douzaine et demie de tasses à caffé et leurs soucoupes, partie cassées, deux sucriers et deux caraffes, un parapluye de taffetas rouge.
(Suit l’énumération sommaire des porcelaines et fayences, puis l’inventaire de la cuisine ne méritant pas d’être rapporté.)
Dans les caves : un quart de voye de bois neuf scié ; cent-vingt-cinq bouteilles de vin blanc, cinquante-cinq de vin rouge, trois demi feuillettes remplies de vin rouge, cru de Bourgogne.
A la suite de la description du mobilier se présentent les oppositions. Elles sont nombreuses. Le Bas doit à tout le monde ; à son propriétaire, le s. André-Rousseau des Granges, a ses deux servantes, à qui il a souscrit des billets de 2,241 livres et de 1,226 livres, au boucher, au menuisier, à l’imprimeur, au papetier, à l’épicier, sans parler des graveurs qui ont travaillé pour lui et dont nous allons reproduire les déclarations.
Parmi les opposants figurent encore les héritiers naturels du défunt, ses cousins. Ils sont au nombre de trois : 1° Pierre-Bertrand Le Coq, ancien officier du roi, demeurant rue Neuve et paroisse Saint-Roch; 2“ Bernard Le Coq, officier de Madame, demeurant à Versailles, rue Saint-Louis; 3“ Germain Le Coq, demeurant à Lisbonne, représenté par un des substituts du procureur du Roi. Ils font toutes réserves contre le testament du s. Le Bas, puis demandent qu’il soit procédé à la levée des scellés.
Nous citons celles des oppositions qui offrent un intérêt particulier :
Le vendredy i8 avril : opposition à la requête de Nicolas-Bernard Lepicié, peintre du Roy, professeur en son Académie de peinture et sculpture, demeurant à Paris, au Louvre, près le jardin de l’Infante, lad. opposition motivée pour sûreté de réclamation qu il doit faire.
JACQUES-PHILIPPE LE BAS
Autre oppositicm à la requête du s. Augustin Pajou^ sculpteur du Roy et trésorier de PAcadémie royale de peinture et sculpture, demeurant à Paris, rue Froimanteau, lad. opposition motivée pour sûreté des sommes dues aud. s. Pajou par led. deffunt.
Du jeudy 24 avril : En procédant, est comparu s. Marin- Ovide Michel \ graveur en taille-douce, demeurant à Paris, rue du Faubourg-Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice, maison du s. Chavagnac, maître maçon, entrepreneur de bâtimens, lequel nous a dit et déclaré qu’il est opposant pour sûreté et avoir payement de la somme de cent livres à luy due par led. defifunt s. Lebas^ requérant les intérêts de lad. somme, comme aussy à l’effet de réclamer trente-six estampes, première et seconde vue d’Antonny (d’Automne?), sur lesquelles sont 1 adresse du comparant ou de la dame veuve Lagardette, lesquelles il avoit confié aud. deffunt pour les vendre pour son compte et qui doivent se trouver en nature. . . et a signé.
Michel.
Est aussy comparu Jean-Baptiste Racine., graveur à Paris, y demeurant rue du Faubourg-Saint-Martin., n® 6, lequel a dit qu’il s’opose^ par ces présentes à la reconnoissance et levée desd. scellés pour sûreté des sommes dues par led. deffunt.
Le samedy, 26 avril lySS, se présente M® René Bourreau d’Alvran, procureur aud. Châtelet, au nom et comme substituant M® Hocquart, son confrère, procureur de s. Nicolas-Bernard Lepicié, peintre du Roy, professeur en son Académie de peinture et de sculpture, demeurant à Paris, au Louvre, lequel, aud. nom, a dit