PREMIER PEINTRE DU ROI
12 février 1690.
Voici un document d’un intérêt exceptionnel. La’ liste des objets d’art trouvés dans les ateliers et logements de Le Brun au jour de son décès est de la plus grande importance pour l’histoire de nos collections nationales. Pour le prouver, il suffira de constater que l’artiste fut le premier gardien du Cabinet du Roi qui ait songé à dresser une liste des œuvres d’art confiées à ses soins. Cet inventaire, qui porte la date de i683 et auquel le procès-verbal du commissaire Prioux se réfère constamment, est encore inédit. Ainsi le document suivant est un des plus anciens qu’on possède sur les collections royales.
Si la forme, sous laquelle cette pièce nous est parvenue, s’écarte des règles ordinaires et invariablement suivies en pareil cas, nous n’avons pas à nous en plaindre. Car, d’une part, les formules oiseuses, les incidentes interminables ont disparu; d’un autre côté, la partie vraiment curieuse et utile a pris un développement et une précision bien rargs dans les documents de cette natureî Nous ne possédons pas en effet le procès-verbal original d’apposition et de levée des scellés; de tous les papiers du commissaire Prioux, pas un seul ne nous est resté. Celui-ci serait entièrement perdu comme les autres, si les circonstances particulières, auxquelles le scellé de Le Brun doit son haut intérêt, n’en avaient assuré la conservation. Il en fut fait plusieurs copies ; deux de ces copies ont été sauvées. Elles offrent peu de différences.
Charles Le Brun mourut le 12 février 1690, au comble de la faveur, des honneurs et de la fortune. En sa qualité de Premier Peintre du Roi, il avait la garde des tableaux du Cabinet de Sa Majesté et occupait plusieurs pièces de l’ancien hôtel de Gramont dans le voisinage du vieux Louvre. La relation d’une visite faite par le Roi, le 5 décembre 1681, à sa collection de tableaux, récit publié par le Mercure Galant (p. 236 et
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suivantes) et reproduit dans le catalogue du Louvre, donne de curieux détails sur l’arrangement de ces peintures dans les salles du vieux palais, voisines de la galerie d’Apollon, et dans les appartements de l’hôtel de Gramont.
Le Brun mort, on ne perdit point de temps pour dresser l’inventaire des tableaux et des sculptures dont il avait la garde. Dès le 14, le commissaire Prioux se met à l’œuvre. Assisté du peintre René-Antoine Houasse, l’élève et l’ami du défunt et le futur conservateur des collections royales, le commissaire au Châtelet décrit soigneusement, et avec un luxe de détails nécessité par l’importance des objets, tout ce qu’il trouve dans les salles de l’hôtel de Gramont réservées au Cabinet de Sa Majesté. D’abord, il rencontre de nombreuses figures ou basreliefs de bronze, marbre, terre cuite et ivoire, par Sarrasin et Van Opstal. Ces œuvres sont mentionnées dans les notices que Guillet de Saint-Georges a consacrées aux deux sculpteurs.
L’inventaire des sculptures terminé, on passe aux tableaux. Sans doute, nous n’avons ici qu’une liste fort incomplète des toiles de la collection de Louis XIV ; les œuvres les plus. considérables sont ailleurs, dans les appartements du château de Versailles et dans les autres résidences royales.
Nous disions, en commençant, que le procès-verbal du commissaire Prioux se référait pour chaque tableau à un catalogue dressé par Le Brun lui-même en i683. Ce catalogue existe encore ; il est conservé dans le même carton que l’inventaire après décès de Le Brun; il fait partie du même dossier (Qi 1964)- Si la place manque ici pour entrer dans de longs développements sur ce précieux état des tableaux royaux en i683, nos lecteurs ne se plaindront pas si nous lui consacrons quelques lignes.
Il a pour titre : « Inventaire des tableaux du Cabinet du Roi. » A la suite viennent, sur la feuille de couverture, ces deux remarques : « Il est signé par feu M. Le Brun jusqu’en i683 compris. — Madame Le Brun a demandé que sur led. inventaire lad, signature de M. Le Brun fût biffée. » Le vœu de M™® Le Brun ne fut pas exaucé, car toutes les pages du registre portent en bas du recto le paraphe àe Le Brun jusqu’au n“ 426 inclusivement, après lequel on lit la note suivante : « Je recon- (( nois que les tableaux mentionnez au présent inventaire au
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« nombre de quatre cent vingt-six m’ont esté mis entre les « mains. Faict à Paris, ce dix-huictiesme octobre i683. — Le « Brun. »
Le tableau porté sous le n“ i est une Vierge de Raphaël sur bois avec saint Jean et l’enfant Jésus. L’inventaire fut continué après la mort de Le Brun; il compte en tout qSS numéros et se termine par la Mélancolie, de Feti.
Dans le cahier in-folio que nous venons de décrire se trouve intercalée une pièce dont voici le texte ;
« J’ay receu les deux tableaux du Poussin que monseigneur « de Louvois m’a envoyé, un représentant le jeune Moyse fou- « lant aux pieds la couronne de Pharaon, et l’autre le mesme « Moyse changeant sa ve^e en serpent en présence des magi- « ciens de Pharaon, cesd. deux tableaux pour mettre dans le « magasin des tableaux du Roy. Faict à Paris ce dix-septiesme « novembre M VF quatre vingt trois. — (Signé :) Le Brun. »
On peut apprécier maintenant l’importance et l’intérêt de ce premier Catalogue des tableaux du Roi, sur lequel figurent bon nombre des plus célèbres peintures du musée du Louvre. Que si l’on se demande pourquoi Le Brun avait attendu si longtemps pour dresser l’inventaire du Cabinet du Roi, il faut se rappeler que Colbert, le grand protecteur de Le Brun, était mort le 6 septembre i683. Il n’y avait du reste peut-être aucune idée de défiance contre le Premier Peintre du Roi dans la mesure ordonnée par le nouveau Surintendant des Bâtiments, aussitôt après son entrée en fonctions ; Louvois ne faisait que remplir les devoirs de sa charge en ordonnant un récollement immédiat de tous les tableaux appartenant au Roi. C’est cette précaution qui nous a valu l’inventaire décrit plus haut.
D’ailleurs, nous devons rendre justice à chacun et reconnaître que Louvois s’efforça de remettre l’ordre dans les différentes parties de l’administration dont les rouages commençaient à se désorganiser durant les dernières années de la vie de Colbert. Nous avons ici une des preuves de la sollicitude, de l’esprit d’ordre et de méthode qu’il apportait à toutes choses. Qu’il ait montré des dispositions peu favorables à Le Brun, on en a maintes preuves ; on trouvera même ici des témoignages bien évidents de cette tendance. Mais on ne saurait lui faire un reproche d’avoir pris les mesures les plus élémentaires pour
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assurer la conservation des collections précieuses confiées à sa garde.
Il est temps de revenir au document, cause de cette digression.
Le procès-verbal du commissaire Prioux constate qu’un certain nombre des tableaux du Roi, une centaine au moins, non employés à la décoration des châteaux royaux, étaient empilés dans les salles de l’hôtel de Gramont ou du vieux Louvre. Il a soin, après chaque désignation, de renvoyer au numéro que le tableau a reçu sur l’inventaire de i683.
Aucun ordre d’ailleurs dans le classement. Le commissaire inscrit chaque objet à mesure qu’il se présente, et bien souvent il écrit tout de travers le nom qui lui est dicté. Que serait-ce donc s’il ne s’était pas rencontré là un homme comme Houasse pour donner des indications exactes !
Une fois les tableaux, ainsi que tous les objets trop volumineux pour être renfermés dans des armoires closes, suffisamment décrits, les scellés sont apposés sur les portes de l’armoire contenant les dessins du Roi. La copie que nous possédons abrège le récit des opérations et arrive brusquement à la levée des scellés commencée le i3 juillet. Il s’est écoulé cinq mois depuis le jour de la mort de Le Brun. La présence des scellés sur les meubles de la succession explique le long intervalle séparant la description des tableaux et le récollement des dessins. C’est toujours le peintre Houasse qui assiste aux opérations et reçoit ensuite la garde des objets inventoriés. Malheureusement, notre pièce ne fournit sur les dessins que des renseignements bien vagues. Le commissaire reprend ici ses habitudes de concision exagérée et se borne à consigner le nombre des feuilles renfermées dans chaque carton. La plupart de ces dessins venaient du sieur Jabach et portaient son paraphe ; Le Brun avait été chargé de les recevoir et de les garder lors de leur acquisition. L’inventaire des dessins occupe sept vacations ; après son achèvement, les opérations de levée des scellés sont continuées dans l’hôtel des Gobelins, à partir du 28 juillet.
AuxGobelins, les peintures ou dessins qui garnissent les appartements de Le Brun ont un caractère tout particulier. On ne trouve plus ici que des esquisses, des croquis, des études du Pre-
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mier Peintre ou de ses élèves, des modèles pour les meubles de la couronne, des cartons de tapisseries, des projets pour la décoration de Versailles. Les travaux en cours d'exécution ou en préparation sont entassés dans la chambre dite de l’Horloge, probablement située au centre des bâtiments, et dont on retrouverait aisément l’emplacement dans les constructions encore subsistantes. C’est la vie entière de Le Brun, c’est son œuvre immense qui passe sous les yeux des commissaires. Quelle activité et quelle inépuisable fécondité! Il est vrai qu’il est secondé par une légion d’élèves et de collaborateurs. Le document contient sur la part de chacun d’eux des détails précieux. Verdier, Yvart, Nivelon, Licherie, Remondon, Bonnemer paraissent tour à tour ; mais, comme on sent qu’ils ne sont rien sans le chef qui les inspire et les dirige !
Après les tableaux, après les esquisses et les projets non terminés, comme la Chute des Anges rebelles pour la voûte de la chapelle de Versailles, arrive le tour des dessins et des cartons; ils attestent, eux aussi, la prodigieuse activité du grand décorateur de Louis XIV. Mais nous n’en avons pas fini avec l’inventaire. Il faut se transporter chez la veuve Bonnemer chez qui sont déposés vingt et un cartons pour l’exécution des tapisseries ou peintures sur moire ; puis, on revient achever le dépouillement des collections de l’hôtel de Gramont, et l’inventaire n’est clos que le 3o octobre.
Au document principal se trouvent jointes plusieurs pièces dont il convient de dire quelques mots. Antérieurement au relevé des objets placés sous scellés dans l’hôtel des Gobelins, il a été dressé, dès le 10 mars, un inventaire détaillé des tableaux trouvés dans l’appartement ou l’atelier de Le Brun aux Gobelins. Cette liste offre une particularité curieuse; à la suite de chaque numéro sont inscrites, sous la dictée de Louvois, des notes assignant à chaque objet sa destination. La plupart des articles sont réservés pour le Roi. Il semble résulter de ces additions que, du jour où il devint Premier Peintre et toucha la pension royale. Le Brun prit l’engagement formel de laisser au Roi, non seulement toutes les productions de son pinceau, mais toutes ses études, tous ses croquis, toutes les préparations qu’exige l’exécution d’une œuvre quelconque.
Il se produisit même à cette occasion un incident singulier;
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on aurait peine à l’admettre, si nous n’avions les preuves formelles du fait dont nous allons parler.
La veuve de Le Brun, privée de tous les souvenirs qu’elle espérait garder de son mari, adressa au Roi une supplique touchante pour demander la permission de conserver deux peintures originales, une Flagellation et une Nativité. Elle réclamait en outre la propriété de certaines peintures faites par Le Brun avant qu’il fût à la pension du Roi ou copiées pour lui et payées de ses deniers. Elle demandait enfin que les dessins de son mari lui fussent rendus, alléguant que celui-ci les regardait si bien comme sa légitime propriété qu’il en avait disposé par testament. Un refus absolu fut opposé à toutes c;es réclamations. *
On s’expliquerait difficilement la dureté d’un pareil refus, si on ne se rappelait le mauvais vouloir dont Louvois donna maintes fois des marques non équivoques au Premier Peintre pendant les dernières années de sa vie. Un curieux mémoire anonyme, imprimé à la suite de la notice de Guillet de Saint-Georges, dans les Mémoires des Académiciens, contient sur ce point des anecdotes significatives dans lesquelles la Chapelle-Bessé ne joue pas toujours un fort beau rôle. Il ne faut donc plus s’étonner de la façon dont Louvois accueillit la timide requête présentée per la veuve de l’ancien protégé de Colbert.
Outre son logement et son atelier des Gobelins, Le Brun avait un autre domicile à Paris. Il possédait une maison sur les Fossés-Saint-Victor. Le commissaire s’y transporte au mois d’avril, après avoir terminé ses opérations aux Gobelins, et toutes les œuvres de la main de Le Brun trouvées dans la maison des Fossés-Saint-Victor sont aussi réclamées pour le Roi et entrent dans son Cabinet.
Il en est de même des objets d’art garnissant le petit château que Le Brun possédait à Montmorency. Ce château lui venait de la libéralité du prince de Condé. Jean-Jacques Rousseau, qui l’habita quelque temps, rappelle le souvenir du peintre de Louis XIV dans ses Confessions. Par les articles de l’inventaire, on apprend que Le Brun avait transporté dans sa maison de campagne un certain nombre de cartons qui avaient d’abord servi de modèles aux élèves de l’Académie; ces jeunes gens
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les gâtaient et il les fit porter aux Gobelins, puis à Montmorency, pour les soustraire aux mauvais traitements.
Le Premier Peintre avait disposé, par testament, de la totalité de ses dessins en faveur de deux de ses élèves, les sieurs Verdier et Houasse. Ces dessins n’en sont pas moins réclamés pour le Roi. Enfin, un récolement des tableaux et des dessins confiés aux graveurs chargés de les reproduire par le burin fournit quelques détails nouveaux sur les gravures des compositions de Le Brun.
Les opérations de l’inventaire sont closes le 3o octobre. Les peintres Houasse et Yvart prennent en charge tous les articles mentionnés au procès-verbal du commissaire, à la réserve de quelques objets dont la destination est indiquée.
A la suite de cet important document, on trouvera deux pièces qui s’y rapportent ; i” une lettre du sieur de la Chapelle- Bessé, du i3 août 1690, relative à la marche par lui suivie pour la confection de l’inventaire; 2“ la requête de la veuve et des héritiers de Le Brun, dont il a été question ci-dessus, ayant pour but d’implorer la remise de plusieurs tableaux ou dessins, propriété du Premier Peintre, et, malgré cela, inscrits sur l’état des objets appartenant au Roi.
Un document comme celui-ci demanderait une note à chaque article. Pour ne pas allonger sa publication outre mesure, nous nous bornerons à signaler les tableaux de la Collection du Roi, qui font aujourd’hui partie du musée du Louvre, en renvoyant aux numéros du dernier catalogue. C’est tout au plus si un tiers des tableaux décrits ici figurent aujourd’hui dans notre galerie nationale. Que sont devenus les autres l Les changements d’attribution, les formes bizarres données au nom de certains artistes par l’inventaire rendent les recherches malaisées. Peut-être un certain nombre de ces peintures sont-elles enfermées dans les magasins du musée comme peu dignes de prendre place dans les salles d’exposition. 11 est difficile d expliquer la disparition d’un si grand nombre de toiles attribuées à des maîtres de premier ordre.
La conservation du Louvre ne devrait-elle pas prendre l’initiative delà publication de l’inventaire de 1709, et ne pourraitelle donner en même temps un état des tableaux que possède le musée et que le défaut d’espace empêche de mettre sous les
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yeux du public ^ Sans doute les peintures non exposées sont en général bien médiocres; mais il serait parfois utile d’en connaître 1 existence, d en posséder la liste imprimée, d’en pouvoir facilement consulter la description exacte.
Les pièces suivantes sont réunies dans un dossier conservé aux Archives nationales sous la cote 1964.