‹ Scènes américaines; dix-huit mois dans le Nouveau mondeChapitre 11 sur 91 · LOUISVILLE · texte numérisé non relu

LOUISVILLE

devenues invisibles à Toeil par suite d'un débordement du fleuve, plutôt que de payer le droit exigé. Ce fut la résolution que prit le capitaine du vapeur à bord duquel je ine trouvais, tandis qu'il démarrait son vaisseau du quai de Louisville. A la rigueur, le péril n'est pas imminent tant que le niveau de la rivière reste élevé de A ou 5 mètres, par exemple, au-dessus des pointes supérieures de la barre. Lorsque nous tentâmes ce passage, les eaux baissaient si rapidement , que les passa* gers consternés pouvaient conclure aisément par le4 bouillonnements et par le commencement de petits brisants qui se manifestaient tout autour, au moment où nous eûmes gagné le point le plus à craindre, que les rochers eux-mêmes étaient très-près au-dessous de la surface. Comme l'on arrête alors par précaution l'émission de la vapeur, il ne faut pas moins d'un quart d'heure pour accomplir la partie la plus dangereuse de la tâche. Si notre steamer fut plus heureux sur ce point qu'un autre pyroscaphe qui y périt corps et biens, un mois auparavant, ce fut sans doute à raison de sa légèreté spécifique , qui , me dit-on , était extrême.

A la distance de 180 milles plus bas que les chutes dont nous venons de parler, l'on aperçoit sur la gauche l'embouchure de la rivière Verte (Green River), àur les bords de laquelle (mais assez loin de FOhio) est située la caverne Mam-

moth. Tune des merveilles naturelles les plus remarquables des États-Unis. Cet immense souterrain a déjà été exploré pendant un trajet de 20 milles; et Ton croit que ce n'est là que le tiers tout au plus de sa véritable étendue. II contient 226 avenues et plusieurs rivières, dont Tune, !'£chO'River, est assez profonde pour y laisser flotter le plus gros des steamers de TOuest. Çà et là, Ton voit les débris des maisonnettes occupées autrefois par les poitrinaires, auxquels Ton conseillait souvent un séjour plus ou moins long dans le Mammoth-Cave , à cause de la température constamment douce et uniforme que Ton y observait. Aujourd'hui, les praticiens américains ont complètement abandonné ce mode de traitement. C'est à la Havane, ou bien à Saint- Augustin, aux Florides, qu'ils ont maintenant l'habitude d'envoyer cette classe de malades, qui m'a paru être fort nombreuse aux États-Unis, et chez les hommes plus encore que chez les femmes. Une autre rivière de cette sombre région, appelée « le Styx , » renferme, ainsi qu'un lac nommé le Dead-Sea (mer Morte), une espèce abondante de poissons, que Ton rencontre bien rarement, même à l'état empaillé dans les musées. Ce poisson est complètement dépourvu d'yeux, et son crâne, en particulier, offre partout une surface entièrement lisse. Un savant de Boston qui a disséqué un de ces poissons n'a pu y découvrir les moindres rudi-

l'ohio. 9

ments de nerfs optiques. L'on récolte du nitrate de potasse en assez grande quantité dans ce souterrain. Tandis que l'on chemine à la lueur des torches à travers les labyrinthes de cette fameuse caverne, l'on ne cesse d'entendre le sifflement des myriades de chauve-souris qui la peuplent. A en juger par l'intensité de ces cris perçants, dont chacun rappelle tout à fait le sifflet d'une locomotive, il est présumable que, dans cette race extraordinaire de mammifères , s'en trouvent plusieurs qui appartiennent au genre le plus gros du vespertilio, c'est-à-dire, au terrible vampire lui-même. Après avoir navigué durant quelques heures, en quittant la rivière Verte, nous nous trouvâmes en face de l'entrée d'une autre caverne, désignée sous le nom du Caveau du Bandit. Gomme phénomène naturel, elle mérite d'attirer l'attention du touriste, tout inférieure qu'elle est au Mammoth- Cave. Mais sa célébrité se rattache surtout au séjour qu'y fit, au commencement de ce siècle, un redoutable brigand, nommé Mason, qui continua pendant longtemps de l'infester à la tète d'une horde de scélérats. Cet audacieux bandit, qui était devenu le fléau de tout le littoral du grand Ohio, ne manquait jamais de s'emparer, par l'intermédiaire de ses vedettes, des embarcations chargées de marchandises qui passaient en face de son antre, d'où lui-même fondait alors en véritable bête

fauve sur leurs malheureux équipages qu'il massait

craît. Notre steamer avait pour contre- maître un vieux marin, qui m'assura avoir été arrêté dans sa jeunesse par Mason en personne, tandis qu'il fidsait voguer tranquillement sa légère nacelle ; mais son effroi ne fut pas de longue durée, car le bandit exigea de lui tout simplement la monnaie de quelques pièces d'or étranger, dont il venait de dévaliser certains voyageurs. Sa vie inique fut tranchée par la main d'un de ses propres lieutenants, qui le tua d'un coup de carabine, afin de percevoir une somme de 500 dollars (2,000 francs) , que le gouverneur de l'État du Mississipi avait promise au premier qui lui rapporterait sa tête.

Nous venions de laisser bien loin derrière nous la « Caverne du bandit, » et chacun se préoccupait vivement de la pensée du fleuve Mississipi, dans lequel nous devions entrer prochainement, lorsque le vaisseau fut ébranlé par un choc des plus violents; en même temps deux state-roomsj c'est-à-dire cabines de première classe , furent brisées de fond en comble , et les quatre lits qu'elles contenaient volèrent en éclats. Par un hasard providentiel, personne ne s'y trouvait dans ce moment-là, bien que l'accident arrivât à neuf heures du soir. Je n'oublierai pas de sitôt les cris déchirants des dames qui étaient réunies en assez grand nombre dans le salon , en attendant le souper. Tous les passagers étaient convaincus que nous venions d'être poignardés par

L*OHIO. li

un efdeùt (notis expliquerons un peu plus bas la Bature de ces Fedoutables objets) , et , par conséquent, que nous allions sombrer à l'instant même. Hais cet accident avait une autre cause : l'un des rayons de la roue de bâbord s'était détaché, à Tune de ses extrémités , du point où il était préalablement fixé ; puis, il se mit à frapper le flanc du inalbeareux steamer, à l'instar des aries et des balistes ^es ancien^. Si la partie défoncée se fût trouvée plus bas de quatre décimètres environ , c'en était fait de nous : heureusement, elle était placée un peu au-dessus du niveau de la rivière. Cet événement fut , sans doute , occasionné par l'extrôme célérité avec laquelle nous marchions depuis plus d'une heure. Pour le voyageur le plus inexpérimenté , il était évident que le chauffeur mettait à profit le nec plus ultra de sa vapeur ; car les tasses, assiettes, etc. , que l'on venait de poser pour le repas , sur les tables, avaient prit leur part de la vibration générale, d'une façon extraordinaire. En effet , nous courions, comme on dit, avec un autre steamer, quand le choc fui produit. Cette détestable manie des courses paraît être innée chez les capitaines et chez les machinistes des bateaux de l'Ouest.

Sur la pointe nord de la rencontre de TOhio et du Mississipi, s'élève une petite ville non acher vée , et présentant , en oe qui touche la portion habitable , tous les tymptèmet d^un dépérissemMt

prématuré : cette localité , c'est Caïro, nom qui a retenti dans bien des bouches , en France , il y a quelques années. 11 s'agissait alors de prendre des actions dans une entreprise ayant pour objet de construire une ville grande comme la Nouvelle- Orléans elle-même , dans Tune des plus magnifiques positions que Ton pût choisir pour une cité commerçante. Le monde des spéculateurs avait pris tellement au sérieux le projet en question, que Ton ne tarda pas à recueillir, tant en Amérique qu'en Europe, les fonds requis pour commencer les travaux gigantesques que Ton avait en vue ; et Ton se souvient que MM. Rothschild euxmêmes s'y intéressèrent efficacement. Mais à peine l'embryon de la nouvelle ville fut-il bâti, que l'on s'aperçut qu'il fallait l'abandonner et la laisser en quelque sorte à l'état d'enfant mort-né. L'on n'avait pas réfléchi plus tôt au danger imminent auquel est exposé, d'une manière toute spéciale , remplacement de la superbe capitale que l'on s'était proposé d'y élever, d'être subitement submergée par les débordements et du Mississipi et de l'Ohio à la fois. Cette dernière rivière atteint souvent, en quelques heures, une crue de 20 mètres. Comme conséquence de ces inondations périodiques et fréquentes, il s'ensuit que le pays qui nous occupe est excessivement malsain. Les eaux , en s' évaporant, déposent sur toute la surface du sol une fange méphy tique, d'où émanent,

l'ohio. 13

surtout quand le soleil y donne , des gaz plus ou moins imprégnés de miasmes délétères. Aussi des fièvres malignes règnent-elles endémiquement aux abords du confluent de TOhio et du Missîssipi. Certes, ce triste pays est bien digne de cette horde de spadassins nomades, qui, armés du bowie-knife (espèce de gros couteau-poignard à double-tranchant) , s'y arrêtent , dit-on, parfois, dans leurs courses vagabondes , au milieu des paisibles habitants. Voilà donc, aujourd'hui, le lieu où l'on se flattait naguère de fonder une ville aussi opulente à tous égards que le fut jamais son antique homonyme, à l'embouchure du Nil, en Egypte. Il y avait une certaine analogie entre la non-réussite de l'entreprise imaginée par les principaux spéculateurs de l'affaire Caïro et celle du système proposé par le soi-disant financier Law, sous la Régence , peu après la mort de Louis XIV. Cette dernière entreprise avait rapport pareillement, l'on se le rappelle, au fleuve Mississipi. Elle a déjà mérité dans l'histoire le nom de uMississipi'Bubblen (Bulle de savon du Mississipi). En arrivant devant Caïro, l'on se souvient malgré soi de ce vers si connu d'Horace :

Parturiunt montes; nascetur ridiculu» mus.

ik SCÈNES AMÉBICAINES.

Page 1