‹ Scènes américaines; dix-huit mois dans le Nouveau mondeChapitre 13 sur 91 · LB III98IS$IPI. IS · texte numérisé non relu

LB III98IS$IPI. IS

Bt maiBtenant, (juelques mots d'explication sur ce terme ckîcots.

Les traités les plus élémentaires de géologie ont appris à chacun de nos lecteurs que la presque totalité du littoral non-seulement du Mississipi, mais aussi du Missouri et de ses autres tributaires, est composé d'un terrain argileux extrêmement mou. Comme le lit de ces fleuves change fort souvent de place, les eaux, en se retirant de Fune des rives, se refluent vers la rive opposée, qu'elles minent rapidement.

Or, il existe encore, dans une multitude d'endroits, d'immenses massifs de cèdres et d'autres arbres séculaires qui croissent tout près des bords. Il arrive un moment où leurs racines n'étant plus enveloppées d'une portion suffisante de terre pour les soutenir, ces arbres énormes tombent dans le fleuve et flottent au gré du courant pendant un temps assez court ; puis ils ne tardent pas à obéir aux lois de la pesanteur, en fixant leur volumineuse racine dans l'épais limon qui couvre le fond du fleuve. En outre, comme le Mississipi coule du nord au sud avec une rapidité de 5 milles à l'heure, chacun de ces troncs d'arbres prend bientôt une direction correspondante. Au bout d'une semaine tout au plus, le frottement continuel du courant a transformé, en l'aiguisant, leur sommet en une sorte de formidable poignard gigantesque.

De ce que nous venons de dire, il s'ensuit que

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lès Steamers qui montent les rivières où existent des chicots courent infiniment plus de risques que ceux qui les descendent, bien que, dans des cas exceptionnels, ces derniers soient frappés de temps en temps par ce que Ton appelle des snags latéraux. Tant que le Mississipi est très-haut, Ton n'aperçoit au-dessus de son niveau qu'un nombre fort limité de ces chicots ; circonstance qui les rend pour les navigateurs doublement dangereux. Nous marchions depuis quelques heures dans le Mississipi, la proue tournée vers Saint-Louis, quand le capitaine s'écria en s' adressant à un groupe de passagers réunis sur le pont : a Nous voici dans le cimetière » [grave-yard). En promenant le regard tout autour, j'aperçus des chicots par centaines qui montraient leurs pointes chauves éparpillées partout sur la surface : vus de loin, ils suggèrent, par leur aspect, l'idée d'un de ces champs de repos où séjournent les morts ; mais le nom lugubre que porte cette partie du Mississipi lui a été conféré surtout parce que maint bateau à vapeur y a péri avec tous ceux qui le montaient. L'on comprend maintenant de quelle façon ces naufrages ont lieu : les steamers du Mississipi n'ont presque pas de quille proprement dite ; la superficie convexe qu'ils présentent en dessous n'est jamais munie d'une doublure métallique, afin que le bateau puisse conserver la légèreté première du bois de sapin, qui entre en majeure partie dans sa con-

struction, et qu'ainsi il tire le moins d'eau possible. Un snag vient-il en contact avec les quilles presque plates que nous avons mentionnées, le steamer est percé àl'instant même, et l'eau s* élance par la brèche avec tant de précipitation , qu'il coule assez souvent à fond avant que le pilote ait eu le temps de l'échouer sur l'un ou l'autre des rivages.

C'est, sans doute, en raison des innombrables désastres qui ont eu pour théâtre la zone du fleuve comprise entre Caïro et Saint-Louis, que plusieurs . autres localités, sur la rive droite comme sur la gauche, sont connues sous des noms de sinistre augure. Ainsi, par exemple, la dénomination bizarre de « DeviCs Tea-table » (Table à thé du Diable) a été donnée à un rocher d'une fonne remarquable qui s'élève sur la rive Missourienne, à une hauteur de 150 pieds. C'est une colonne d'un diamètre peu considérable jusqu'aux trois quarts de son élévation; puis il s'élargit prodigieusement , et en s' aplatissant il offre si parfaitement l'apparence d'un immense guéridon ou table circulaire, qu'on le croirait taillé par la main de l'homme.

Sur la rive opposée, dans Y Illinois ^ à 10 milles plus au nord , on découvre une autre masse rocailleuse qui mérite que les yeux s'y arrêtent en passant : c'est le « Four à boulanger de Satan » (The devifs Bake-Oven). Effectivement, cette curieuse roche, haute de 100 pieds, présente

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d'une façon surprenante la forme d*un fouràeoife le pain , et au centre , du côté qui fait face à la rivière, la nature a pratiqué une singulière ouverture, l'entrée d'une caverne, — dont le nom fantasque est en harmonie avec le rocher lui-même. A une demi-lieue en aval de Saint- Louis, nous côtoyâmes une île d'un aspect morne et stérile, dont le nom n'est guère de nature à fournir matière à des réflexions agréables. C'est nBloody-Islandrt (île sanglante) , sorte de bois de Boulogne pour les duellistes des contrées environnantes. Gomme les lois de l'État de Missouri sévissent quelquefois contre cet usage barbare du duel , ceux qui veulent se soustraire à toute poursuite judiciaire se donnent rendez-vous dans cette ile, que Ton considère comme un terrain neutre , à cause de sa situalion au milieu du fleuve.

Lorsque j'arrivai à Saint-Louis , l'on s'occupait activement à relever de ses ruines tout un quar-; tier de la ville incendiée peu de temps auparavant. En dépit de l'insalubrité de son climat , pour ne rien dire de l'apparition périodique, presque chaque été , du choléra dans son enceinte, Saint- Louis est assurément l'une des villes les plus importantes des États-Unis. Pour s'en convaincre , l'on n'a qu'à songer qu'elle absorbe , à elle seule, lea deux tiers du commerce de la grande république tout entière. La population actuelle , de 56,000 âmes, est répartie entre trois catégories distinctes :

BAINT-LOUISf If

( celle des Américains , des Français et des Indiens. Les Américains y sont aujourd'hui en grande majorité ; quant aux Indiens, ils en disparaissent graduellement ; mais le vide qu'ils y laissent sera, selon toute apparence , comblé par une colonie allemande dont existe déjà le noyau. C'est à Saint-Louis que les voyageurs allant en Californie font leurs derniers préparatifs , quand ils se décident à s^acheminer vers cette lointaine région , par le passage Over-Land, c'est-à-dire en affrontant les difficultés presque insurmontables qui assiègent ceux qui veulent braver les rigueurs des montagnes Rocheuses, ainsi que les attaques sanglantes des i^nthropopbages.

Saint-Leuis est le grand entrepôt de la puissante compagnie de la Baie de Hudson , pour les riches fourrures , que les employés recueillent sur l'immense théâtre de leurs chasses. Cette quantité prodigieuse de buffalo-robes {ipesiux de buffles), qui sont une ressource si précieuse en hiver, comme remplaçants du manteau , à travers la vaste étendue des États-Unis, parviennent toutes à leurs destinataires, via Saint-Louis. Le lecteur français n'ignore sans doute pas que cette célèbre métropole de l'ouest a été fondée par ses compatriotes. Elle n^est pourtant pas la capitale de l'État de Missouri , où elle se trouve placée. On a élevé à ce rang important la ville naissante de Jefferson-City, à raison de sa position parfaitement centrale, -r

Les jésuites possèdent à Saint-Louis une maison extrêmement florissante ; il en est à peu près de même de celle que les dames du Sacré-Cœur y ont établie il y a quelques années.

De Saint-Louis , on a des occasions journalières d'aller visiter , en remontant encore quelque peu le Mississipi , la petite ville de Nauvoo , dans TlUinois , où la fameuse secte des Mormons avait pendant long-temps établi son quartier-général. L'on y voit encore les restes de leur temple grandiose : ce bel édifice, assez spacieux pour contenir 3,000 personnes , fut réduit en cendres par la malveillance le 9 octobre 1848; il avait coûté un demi million de dollars (2,500,000 fr. ) Quatre années avant que cet incendie arrivât , le fondateur du Mormonisme , un nommé Joe Smith , fut massacré dans la prison de Nauvoo , par la multitude , avec des circonstances qui rappellent d'une manière frappante l'affreuse mort du capitaine Porteous , dans la Prison d'Edimbourg , de sir Walter Scott Ce Joe (Joseph) Smith, surnommé le Prophète, était natif de l'État de Vermont. Il s'avisa, n'étant encore que fort jeune homme , d'imiter Mahomet et de fonder une nouvelle religion. Il n'eut pas grand' peine à faire croire à ses adeptes qu'il avait reçu du ciel un Alcoran, rédigé par Dieu lui-même ; pour cela, il lui suffit d'étaler devant leurs yeux les pages d'un gros in-â* , qui n'était autre chose qu'un Nouveau-Testament imprimé en caractères

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