LES MORMONS
grecs. Il s'était assuré d'avance que, parmi la nombreuse assistance qui suivait ses prédications, pas un individu ne comprenait un mot, ne connaissait même l'alphabet de cette ancienne langue.
Depuis que les Mormons ont déménagé avec leurs pénates , la plus riche habitation de Nauvoo est devenue la propriété et la demeure du chef , du grand-maitre des Icariens, M. Cabet. Quant aux malencontreux Icariens eux-mêmes, ils ont été relégués sur les bords sauvages de la rivière Yazoo et de l'Arkansas, bien plus au sud que Nauvoo. En arrivant sur cette plage désolée, après avoir été embauchés par la supercherie, tandis qu'ils jouissaient sur la terre de France d'une aisance comparative , ils ont pu , à la vue de leur nouveau séjour, s'écrier avec Milton (Paradis Perdu) : « Uail^ horrors ! (Salut, lieux d'horreurs I) » Ces pauvres dupes avaient espéré la possession de ce paradis terrestre , sur l'existence imaginaire duquel leur coryphée avait publié à leur intention , deux ou trois gros tomes in-12. Quant aux Mormons, tous les « vrais croyants » de cette étrange secte se trouvent maintenant concentrés, au nombre de 11,000, sur un territoire appelé Vtah , situé à une distance de plusieurs centaines de lieues , à l'ouest du Mississipi, tout près du grand « Salt-Lake , (Lac salé). » Le nouvel État qu'ils y ont formé récemment est présidé par un gouverneur, qui
prêche d'exemple avec beaucoup de zèle, à ce qu'il parait, Fun des points fondamentaux du dogme mormonien, celui qui autorise une polygamie illimitée. Ce digne président, nous dit-on, n'a pas moins de vingt-quatre femmes, et l'on prétend qu'il s'est promené en voiture, il y a quelques mois, accompagné de seize de ses épouses, dont quatorze tenaient chacune un nouveauné à la mamelle. L'un des paquebots arrivés i Liverpool depuis mon retour, annonce qu'il eirculait le bruit à New- York, le jour de son départ , que les Mormons étaient en pleine révolte contre les autorités Américaines dans leur nouvelle colonie d' Utah , qui , comme on le sait , a été récemment incorporée comme Etat dans la grande république de l'Union. Une autre vertu propre à ces sectaires, c'est l'humilité, mais l'humilité vue , en quelque sorte , à rebours , car ils sont collectivement et individuellement, à ce qu'ils prétendent, des « saints'*'. »
Dès que l'on a dépassé l'embouchure de l'Ohio, en descendant le « Père-des-Eaux » vers la Non-
* Dans le même État (l*lHinofs) où est situé Nauvbo, se trouve tine autre petite ville qui mérite ici d*être mentionnée ; c'est Gêiena, célèbre par ses riches carrières plonibifi.Tos; de là le nom qu^on lui donne; car ce même mot de galène ou galena est, comme un le sait, le terme technique, en chimie, pour désigner le miuerai Bulfure de plomb. C'est à la position topographique de Galena, que la florissante petite ville de Chicago, sur le lue Micbigan, est re- Uvablô Ht «likDâe partie de ma impuctancé attaeUe.
velIe-Orléass, Ton n'aperçoit presque point de coteaux ni à droite ni à gauche. A l'exception des «ivirons de Memphis, de Vicksburg et de Natehex, et, plus au nord, de trois promontoires nommés les « Gbikasaw-Bluffs ^ » les deux rives du gtlund ftetare sont presque à fleur d*eâu. Inutile d'ajouter que nulle part l'on ne découvre de ces ruines vénérables qui communiquent en Europe tant d'intérêt aux pays que parcourt le voyageur. Bon nombre de touristes sont donc désappointés fiiand ib eimsidèrent pour la premi^ fois les bords de cette rivière, qu'ils qualifient de « laids et de monotones. » Mais ceux-là ne réfléchissent peutêtre pas assez que c'est précisément cette absence d'une variété de délicieux paysages, qui met encore mieux en relief la véritable beauté du Mississipi , sa sauvage et imposante grandeur. Du reste, des distractions multipliées y abondent, même pour cette classe difiicile à laquelle nous faisons allusion i ^t dont l'âme reste inaccessible aux sen*timents élevés que le spectacle du fleuve immense est si propre à inspirer.
A mesure que le steamer fend les eaux, îl vous semble, grâce au cours sinueux du Mississipi, que vous vous trouvez sans cesse au milieu d'un nouveau lac large et profond, enchâssant çà et là utie lie verdoyante. L'on compte 122 de ces lies depuis Caïro jusqu'à la Nouvelle-Orléans ; elles ne sont désignées autrement que par leur numéro
respectif, TUe n* 1 se trouvant au nord. Ces lies numérotées sont très-utiles quand il s'agit de rendre compte d'un accident quelconque arrivé sur une partie du fleuve ; c'est ainsi que souvent vouz lisez dans les journaux que u tel ou tel steamer a fait explosion auprès de l'Ile 24 ou 67. »
Quand nous eûmes atteint la hauteur de l'île n'94, nous fumes témoins d'un incident qui doit se reproduire souvent, vu la consistance généralement molle des bords du Mississipi : c'était un bœuf superbe qui essayait de lutter contre le courant rapide du fleuve, au milieu duquel il venait évidemment de tomber. Pendant qu'il paissait sur l'extrême bord, dont l'élévation perpendiculaire était de 6 mètres environ, le terrain s'était, suivant les conjectures de notre capitaine, soudainement aflaissé sous son poids. En moins de cinq minutes après que nous l'eûmes aperçu, il dut nécessairement se noyer.
— « Pourquoi donc, vous écrierez-vous peut-être, les gens de votre steamer n'ont-ils pas fait quelques eflbrts pour retirer de l'eau ce noble animal?»
— Plus d'un capitaine américain laisserait volontiers périr une vingtaine de bœufs pareils, à moins qu'il ne dût en tirer un profit considérable, plutôt que d'arrêter un seul instant sa machine à haute pression ; c'est tout au plus s'il consentirait à perdre assez de temps pour accomplir cet acte si naturel d'humanité, à la vue d'un de ses semblables se débattant vainement contre la mort.
n existe pareillement une multitude d'autres îles sur le haut Mississipi, au-dessus de Caïro; mais chacune de ces dernières porte un nom particulier. Quelques-unes de ces désignations sont assez singulières ; c'est ainsi que j'ai remarqué, en allant à Saint-Louis, tout près du cimetière, «l'Ileà-Pendre-les-Chiens » {Hang-Dog-Island), et Ylie^de-Beelzebuth, etc. , etc. Une autre distraction pour le touriste, fatigué par la monotonie apparente du « Meschacébé, » résulte de la nécessité où se trouve le steamer de s'arrêter deux fois au moins dans les vingt-quatre heures pour renouveler sa provision de combustible, auprès de quelque m'gwam solitaire. Tandis que cette opération s'exécute, les voyageurs peuvent, s'ils en ont le désir, faire une petite exploration le long de la lisière d'une vraie forêt éternelle, où des nuées d'oiseaux multicolores, semblables à des parcelles animées d'un arc-en-ciel, voltigent parmi les rameaux des énormes arbres séculaires.
De temps à autre, la vue du haut de la cheminée de fer d'un malencontreux steamer, qui a sombré, après avoir fait explosion hier ou avant-hier, vous suggère une foule de réflexions sérieuses, et même lugubres, il est vrai, — mais qui n'en sont pas moins de nature à servir de distractions efficaces à celui qui est trop adonné au spleen et à l'ennui.
Quoi encore de plus propre à donner des émotions à ceux qui en sont avides, que ces change-
lïients insensibles de climat qui s'observent grar duellement à mesure que Ton s'avance vers une nouvelle latitude méridionale ? Lorsque je quittai Saint-Louis, le thermomètre (centigrade) marquait 3* au-dessous de zéro : toute végétation était suspendue; pas de verdure, point de feuillage; sur les campagnes environnantes était répandu un épais linceul de neige; bref, l'hiver y trônait en souverain légitime, car c'était sa saison propre. Mais à peine avions-nous atteint, en descendant le fleuve, le 38' degré de latitude, que les sourires de la nature s'épanouissaient avec une grâce croissante à vue d'œil. C'était d'abord la parure éméraude du printemps proprement dit, puis la végétation luxuriante du mois de juin dans laTouraine; et toutes ces transformations atmosphériques et terrestres eurent lieu dans le court espace de sept jours que dura mon voyage de Saint-Louis à la Nouvelle-Orléans,
Les ténèbres de la nuit amènent à leur tour force incidents pour distraire le touriste observateur. L'un des plus fréquents, c'est la rencontre d'un gros bateau à vapeur, et souvent de deux, qui luttent de vitesse en remontant le fleuve. Rien de plus féerique que ces éblouissants palais de feu , au milieu de la nuit profonde. D'un bout à l'autre de la coque s'étend un splendide salon , surmonté d'un second étage, réservé à des usages divers. La double bordée de fenêtres pratiquées de chaque
LE MIS8ISSIPI. 27
^ôté du vaisseau offre aux regards une illumination admirable; car, depuis la tombée de la luit, toutes les pièces intérieures restent éclairées jusqu'à une beure du matin. Cet éclat est rehaussé par celui des foyers des deux chaudières latérales dont la porte, toujours ouverte, est parallèle au flanc du bateau, puis par les gerbes bleuâtres du gaz oxyde de carbone enflammé s' élançant des deux cheminées, qui ne sont que trop souvent maintenues à Tétat incandescent. Ajoutez à tout cela le bruit saccadé que produit une machine à haute pression, et Ton dirait la respiration palpitante de quelque énorme léviathan qui s'approche.
En côtoyant de nuit certaines parties du bas Mississipi , celui qui flâne sur le pont est persuadé qu'il entend sur la plage le roulement rapide d'un long train à vapeur. Telle était ma pensée en passant au large de la rive Ténesséenne, lorsqu'un officier de quart, qui devina le sujet de ma préoccupation, vint m'informer que ces sons n'étaient autre chose que le coassement d'une espèce de gre» nouilles, de proportions démesurées, qui peuplent par myriades les marécages des bords de la plupart des grandes rivières de l'Ouest. C'était, je me rappelle , dans le voisinage de ce pays des grenouilles, que l'on nous montra, le lendemain matin, le repaire d'un fameux pirate et bandit, nommé Murrel, pendu il y a quelques années, et dont la
carrière ressemblait à celle de Mason (sur TOhio), dont nous avons déjà parlé.
Nous passons sous silence un autre genre d'émotion , plutôt physique que moral , de la nature de celle que nous éprouvâmes deux fois durant cette descente du Mississipi. Par exemple, vous êtes réveillé en sursaut, au milieu de la nuit, par un bruit brusque et vibrant accompagné d'un tintamarre métallique extaordinaire , dans lequel prédomine ce frôlement de chaînes particulier qui annonce qu'une machine à haute pression s'est entièrement arrêtée. En réponse à votre question empressée : * « Qu'est-ce qui est arrivé ? » le nègre de veillée 1 vous apprend « que la proue du steamer vient de butter violemment contre un point en saillie de la plage, attendu que le timonier ne peut plus distinguer le lit du fleuve, à raison de l'extrême épaisseur du brouillard. » Un effet précisément semblable, quant au frémissement des chaînes, est de temps en temps produit par une collision ou choc contre un autre steamer ; mais cette dernière cause amène généralement avec elle de grands malheurs, du moins pour l'un des pyroscaphes.
LE IflSSISSlPI. 29