‹ Scènes américaines; dix-huit mois dans le Nouveau mondeChapitre 38 sur 91 · POMPIERS DE NEW-YORK · texte numérisé non relu

POMPIERS DE NEW-YORK

schako, qui est aussi en cuir extrêmement dur, rappelle celle de ces casquettes que portent les pilotes et autres marins, quand le temps est mauvais en mer. A certaines époques de Tannée, les firemen de Philadelphie et ceux de New -York échangent en masse des visites de courtoisie qui durent deux jours au moins. Leur arrivée dans la ville hospitalière a lieu habituellement à la tombée de la nuit, afin qu'ils puissent faire avec plus d'éclat leur procession d'usage à travers la ville, à la lueur des torches. En tête de cette espèce d'armée, marche une bande de musiciens ; et chaque membre de l'immense bande qui suit tient l'une des cordes qui traînent leurs pompes à feu, les échelles, etc. Ces pompes, et autres machines analogues, sont presque toujours splendidement dorées ; r amour-propre et la vanité de chaque compagnie essayent, en effet, de les rendre aussi magnifiques que possible aux yeux du public.

Comme ces firemen constituent un corps de volontaires s'il en fut jamais, ils sont obligés d'acheter à leurs frais tout leur costume, et à orner les diverses parties de leurs pompes, qu'ils reçoivent de la municipalité dans un état assez grossier, sans peinture ni dorure quelconque. Ceux de New- York sont divisés en six compagnies tout-à-fait distinctes, et même rivales; de telle sorte que, dès que le gros bourdon du City-Hall (Hôtel-de- Ville) annonce, par son glas, qu'un incendie vient

de se déclarer quelque part, aussitôt vous voyez, comme par un effet de magie, toutes les engines ou pompes des compagnies respectives sortir de leur cachette, et se diriger à Tenvi vers le théâtre du sinistre.

Au plus fort des ardeurs de la canicule, de même que pendant les froids rigoureux de l'hiver, les firemen ne cessent, tout en traînant leurs lourdes machines, de courir avec une vitesse prodigieuse, ce qui, en été surtout, doit être pour les pompiers de New- York excessivement pénible, à raison de la nature de leur costume; c'est une blouse rouge en laine très-épaisse, et serrée à la ceinture; leur chapeau, à bord fort large, est formé de tôle vernie. C'est un point d'honneur pour une compagnie que de parvenir la première au lieu d'un incendie, et, à fortiori^ de réussir seule à le maîtriser ; voilà pourquoi celle qui a devancé les autres est en droit d'empêcher celles qui suivent de faire fonctionner leurs pompes sans son autorisation. De là naissent parfois, comme on le devine bien, des collisions plus ou moins graves entre les compagnies rivales de pompiers de New- York.

Il ne se passe peut-être pas une seule nuit pendant toute l'année, dans cette « Cité Impériale, » sans que vous soyez, au moins une fois, réveillé en sursaut par les cris lugubres de Fire/ fire! (au feul au feul) que profèrent simultanément les

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voix rauques de plusieurs centaines d'individus, dont vous entendez déjà les pas rapides et le roulement des engines, au-dessous de votre fenêtre. Quelque rigoureuse que soit la saison, Ton a peine à s'empêcher de se lever un instant de son lit, pour contempler le spectacle extraordinaire qui se présente dans cette occasion. Chaque compagnie est précédée par trois hommes de grande taille, dont deux élèvent au-dessus de leur tête une torche volumineuse ; et le troisième, qui court au milieu, tient à la main un énorme porte-voix, au moyen duquel il s* écrie, en se retournant toutes les cinq ou six minutes : « En avant, camarades, en avant I » Par moments, les torches, en vacillant, se réfléchissent sur les blouses d'un rouge de sang que porte cette multitude d'hommes; et, ce qui est encore plus saisissant, la lumière de ces torches fait souvent pâlir la lueur de l'incendie luimême, que vous apercevez avec effroi à votre droite ou à votre gauche, tandis que vous regardez par la fenêtre.

La « Ville Impériale » a été, dans ces dernières années, approvisionnée d'une abondance d'excellente eau vive, par suite de travaux analogues à ceux qui ont procuré un semblable bienfait aux habitants de Philadelphie, mais sur une échelle infiniment plus vaste, et même grandiose. Le point de la rivière Croion, dont il s'agissait de tirer

parti pour cet effet, se trouve placé k kO milles de

New-York ; il y avait donc des difficultés innombrables à surmonter avant de pouvoir arriver à l'achèvement du magnifique aqueduc qui aboutit maintenant à ces deux superbes réservoirs que nous voyons à l'extrémité nord-ouest de la ville. La partie la plus merveilleuse de cet aqueduc, c'est le High'Bridge, c'est-à-dire le n Pont élevé, » qui joint l'île de Mannâliata, sur laquelle est bâtie New- York, à la terre ferme de sa province : ce pont a seize arches, et il est élevé de 114 pieds audessus du niveau des eaux sous-jacentes. L'on a évité complètement l'usage du perfide métal , le plomb, non-seulement dans toute l'étendue des conduits principaux de cet aqueduc, mais encore dans chacune de leurs ramifications ; c'est le fer ou bien la fonte qui y sont employés. Il faut avoir vu, « de ses propres yeux, » ces admirables Crotonwater -Works (travaux hydrauliques du Croton), comme on les appelle, pour s'en faire une idée exacte : l'aqueduc de Roquefavour, qui amène à Marseille les eaux de la Durance, est loin de pouvoir leur être comparé. Les « travaux Croton » ont coûté une somme de 14 millions de dollars I (70 millions de francs.)

L'île de Mannâhata, que couvre en grande partie la ville de New-York, présente, en quelque sorte, la forme d'une langue de chien ; vers son milieu, elle est renflée dans presque toute sa longueur, circonstance qui, en facilitant l'écoulement des

eaux impures, mériterait à New- York la réputation de Tune des villes les plus propres et les plus saines de T univers (favorisée qu'elle est par Tair de la mer, en proportion considérable), s'il y avait chez les classes inférieures de la population assez de zèle et de bonne volonté pour aider les autorités à concourir à cette fin : le défaut contraire n*y est malheureusement que trop commun. La plupart des rues transversales de cette ville célèbre sont désignées par de simples numéros ordinaux. Ainsi, par exemple, l'on dit « la dix-neuvième, la vingtième, la vingt et unième rues, )) trois des rues les plus à la mode.

Indépendamment de la grande artère de Broadway, c'est-à-dire la « route large, » qui sillonne la ville longitudinalement dans une distance de 5 milles, il y a encore quatre longues avenues se dirigeant dans le même sens. La plus ancienne d'entre elles, appelée la Bowery (vert bocage), au lieu d'être parallèle aux autres , décrit une vaste courbe qui rappelle la forme du boulevard des Italiens à Paris. L'animation qui règne dans la Bowery, tout le long du jour, est aussi bruyante que celle de Broadway ; mais les éléments de ces deux sortes de mouvements sont d'une nature diamétralement opposée. Dans Broadway, ce sont des magasins splendides, des équipages de luxe remplis de cette classe de monde que les Américains euxmêmes, tout républicains qu'ils sont, qualifient de

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a membres de T aristocratie. » Dams la Bowery, au contraire, vous n'avez guère, en fait de magasins, que de modestes boutiques et étalages où l'on trouve le strict nécessaire de la vie : de petits épiciers en quantité , des tailleurs et des modistes, qui ont toujours prêt un grand assortiment de vêtements tout faits, à la portée de toutes les bourses, pour l'un et T autre sexe. Les trottoirs regofgent de monde , il est vrai ; mais ce ne sont que les femmes et les filles des citoyens appartenant à la petite bourgeoisie, ou bien les servantes irlandaises et allemandes , qui essayent de choisir quelque étoffe, ruban ou autre colifichet qui leur convienne. Puis, au milieu de cette légion féminine, vous êtes coudoyé à chacjue instant par un rowdie, c'est-à-dire un jeune homme plus ou moins fainéant , en casquette , et dont les deux bouts du pantalon sont rentrés au dedans de ses bottes : il se pavane là, le cigare à la bouche, aussi plein d'importance que le premier muscadin de Broadway. Il va sans dire qu'un équipage élégant, longeant la Bowery, serait, tant il est rare, un véritable phénomène aux yeux des promeneurs ébahis. Dans quelques-unes des plus belles boutiques de Broadway, on expose aux regards des passants une sorte de marchandise qui n'y est, à notre avis, nullement à sa place: ce sont de magnifiques cercueils de toutes les grandeurs, les uns en acajou ciselé et doré, les autres en bois de palissandre,

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S* autres, enfin , tout revêtus de riche velours de couleur cramoisie ou noire, et parsemé de têtes de clous dorées. Ne serait-il pas plus couvetiablë de déléguer ces lugubres objets dans un quartier peu fréquenté de la ville, et, par là réunion de tous les magasins où l'on en vend actuellement, dé consti-' tuer un seul bazar des « pompes faiièbrei » que de les laisser établis là où ils le sont aajourd'huî i New- York? Il y a dix à parier coutre un que, si uÉte joyeuse jeune fille qui sort dé chez un bijoutier ou de chez une marchande de dentelles dans Broad* way, après avoir acheté une partie complémenfeire de son trousseau de noce pour le lendemain, fixe par hasard ses yeux sur le magasin immédiatement à côté, elle apercevra , parmi une rangée Inélégants cénotaphes tout prêts à être occupés, un •ercueil eh satin blanc moiré, en d'autres termes, îi cercueil destiné à une jeune fille ! Est-ce là un homént opportun pour lui mettre sous les yeux ^tte sinistre image de sa dernière demeure ?

La religion catholique fait à New-York, comme i^artout ailleurs dans l'Amérique du Nord, des procès sensibles, en dépit des efforts que tente sans lesse rintolérance d'un grand nombre de sectes hétérodoxes pour l'en empêcher. Le prélat distingué qui est chargé de cet important diocèse a été investi en 1861, par le saint-siége, du titre d'archevêque. C'est un fait digne de remarque que, parmi les trente diocèses catholiques des États-

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Unis, y compris la Californie, il y en a vingt-deux qui sont gouvernés par des évêques ou archevê-^ ques irlandais. Les archi-diocëses sont au nombre^ de six, savoir : Saint-Louis, Cincinnati, Orégon, la^ Nouvelle-Orléans , Baltimore et New-York. Il y a ' d,eux archevêques français parmi les chefs de ces i six archi-diocèses : ce sont ceux de la Nouvelle- ' Orléans et de TOrégon. Les autres évêques fran- ' çais sont ceux de Mobile , de Yincennes (Indiana) , de Détroit (Michigan) et de Dubuque, dans TÉtat j d'Iowa. Il y a aujourd'hui plus de 3 millions de catholiques romains disséminés dans les États-Unis. La colonie française de New-York possède une ' charmante église, située dans Canal-Street, quartier très-beau et en même temps très-central. La première fois que le hasard m'y fit entrer, c'était au moment d'une première communion d'enfants. L'arrangement symétrique des jeunes garçons et des gracieuses jeunes filles, les notes des cantiques touchants chantés avec tant d'ensemble, l'exhortation paternelle et affectueuse du prêtre français qui monta en chaire , toute la cérémonie, enfin, ressemblait tellement à celles dont nous sommes témoins, à une certaine époque de l'année, à Saint-Sulpice ou à Saint-Roch, à Paris, que je fus presque tenté de m' écrier avec Chateaubriand, en sortant du temple saint :

Ma sœur I qu'ils étaient beaux les Jours De France !

Au milieu du silence sépulcral qui règne, le dimanche, dans la plupart des grandes villes des États-Unis, le flâneur rencontre de temps en temps sur son chemin, principalement le long des Mûharfs , un nombreux rassemblement. Il est composé d'individus qui écoutent , bouche béante et cou tendu, un prédicateur ambulant qui lance les anathèmes et les promesses de ce qu'il prétend être l'Évangile , du haut d'un tonneau ou d'une vieille table, élevée elle-même sur une estrade. Ce Soi-disant apôtre rappelle souvent, par ses gestes ît par ses cris rauques , certains coryphées de charlatans et de saltimbanques, que nous remar- {uons aux Champs-Elysées au moment d'une fête populaire. Il les égale, s'il ne les surpasse en habileté, car il réussit à retenir indéfiniment son iuditoire, sans vouloir faire comprendre à aucun i'eux le sens véritable de ses paroles, ni le nom le la secte utopienne à laquelle il appartient.

Çà et là, amarrés aux quais, vous apercevez en ;oute saison de gros navires sans mâts qui, après ivoir achevé leur long service en mer, se trouvent gtctuellement transformés en temples pour les marins , ainsi que l'indique le mot « Bethel, » peint sur la proue de chacun d'eux. Ce terme anglo-hébraïque signifie , pour les méthodistes, les unitariens, et les épiscopaux : « Ponton pour le culte. »

L'une des causes qui ont élevé la ville de New- York au rang éminent qu'elle occupe de nos jours,

puisque, sous le rapport çofpgferçial, p||p ne reconnaît pour rivales roarilime9« par tout rynivers, que Liverpool et Londres, c'est évidemment la sûreté et l'entrée large et profonde de son magnifique port. En y arrivant de l'océan Atlantique, l'on est frappé de la manière singulière dont il a | été construit par la nature. Chacun des côtés de cette admirable baie est formé par une ile grande et très-fertile : Long-Islande sur la droite, et Staten-Island, sur la gauche. Après s'être rapprochées pendant un moment à l'endroit dit les « Narrows » (col étroit), les côtes s'écartent soudain, au point de présenter, au fond de la baie, une nappe d'eau assez spacieuse et assez profonde pour y tenir ei) rade toutes les flottes c^e l'Europe réunies. Outre la gracieuse ile de Mannahata, contenant la u ville Impériale, p qui a l'air, en s' avançant au cex^Xc^ de la baie , d'aller au devant du commerce 4' outremer, qui s'est laissé attirer par ses charmes, vous voyez encore quatre ou cinq autres îles verdoyantes, encadrées çà et là dans la surface cristalline des eaux. Sur la plus considérable des deux lies latérales que nous avons mentionnées {JLong-Island) , se trouve , directement en face de Ne>Y-York , la petite viUe florissante de Brooielyn» que Von regarde comme un de ses faubourgs : c'est là qu'fst située la Navy-Yard, ou arsenal m^rit^me 4^ la ^ ville Impériale. I

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