CHAPITRE XXX
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Un navire najestaeui. — Mal de mer. — Vitesse merveiHcose.
— Dangers inhérents à un steamer. — «Frère Jonathan*! se hâtant trop. — Monstres-marins. — Chant de marins. — Course en pleine mer.— Victoire signalée. — Rencontre d'iVfbergs. — Précautions extrêmes. — Manosayres solennelles. ^ Bon débarras. — Le paquebot Président. — Disparition éternelle.
— Chef de enîsine devin. — Élégie. — Vue de terre européenne.
— Américains émenreillés. — Regards de regrets en arrière.
U p«rt, le narire Qtti doit m'«Bpon«tf Mon cœur soupire De te quitter!
(Âlezandre Dumas.)
Parewell! a word that nrast be, and hath been; a aomid wbicli makes os liiiger : — Yet — FareweDI
(Lord BmoN.)
Si quelque chose potffah me distraire momentanément du chagrin que j'éprouvais, après avoir fait mes adieux à ceux que j'avais tant de raisons
* Le lecteur français ignore peut-ètire que Brother-Jonathan est une sorte de sobriquet national, par Fequel les Anglais désignent souvent les habitants des États-Unis ; il est analogue à l'expression John-Bull^ en ce qii*un Américain n'aurait jamais le droit de s'en choquer. Ces mots furent employés pour (a première fois par le
lé regretter à New-YôrK, c^ était la pensée que je rï' embarquais à bord du plus magnifique steafnship [ui jamais ait été lancé sur les flots de TOcéan. VéidUiXAsia^ le plus rapide marcheur et Tuti des Jus nouveaux des navires à vapeur de la célèbre igné anglaise, dite Cunard. Lors d6 sa première îsite au port de la Ville Impériale, les Américains B saluèrent du titre de Océan- Queen (Reine de Océan ) . Tandis que nous descendions la baie de lew-York, nous ne cessions de tonner avec nos anons de bâbord et de tribord, erî réponse à de Tuyants souhaits de bon voyage, qui nous parvelaîent du fond des gosiers de bronze des steamers t des forts que nous dépassions.
J'ai plus d'une fois remarqué que le caractère tpparenty ou maintien des passagers, subit une nodification notable, pendant les premières vingt- [uatre heures, après la sortie du port du bâtiment [ui va les transporter au delà de Focéan Atlanique. Ceci devient extrêmement frappant, quand * observateur se trouve à bord de l'un des grands iteamers-paquebots ; car le chiffre des passagers [ est, d'ordinaire, considérable. Depuis le moment )ù l'on vient de lever l'ancre, ou bien, que Ton à
;énéral Washington. Parmi ses aidcs-de-camp se trouraît un 'iextx militaire, nommé Jonathan, dont il appréciait beaucoup la agesse comme conseiller. Toutes les fois qu'entouré de son étataâjor il discutait un cas difficile, le grand guerrier he manquait acmais de s'écrier : «Voyons! qu'est-ce que notre frère Jonathan >ense de tout cela? «
démarré le câble, du dock dans lequel le navire stationnait, jusqu'à celui où Ton commence à gagner la pleine mer, tout le monde, hommes femmes et enfants, ont l'air d'être au comble du bonheur, tant leur gaieté est vive et bruyante. Sans doute , il faut en excepter ce petit nombre de personnes sensibles qui restent accablées sous le poids d'une douleur sincère, en songeant qu'elles ne reverront peut-être jamais les amis qu'elles viennent de quitter !
A part ces âmes d'élite , tous les autres passagers pourraient, ce me semble, être classés en trois catégories distinctes. D'abord, ceux qui se sont déjà aguerris aux dangers de l'Océan : ils sont, à j l'avance, parfaitement sûrs qu'ils n'auront pas le mal de mer; et, par dessus tout, ils sont doués d'un cœur stoïquement indifférent aux chagrins et aux autres contrariétés de la vie; bref, ils prennent le monde, tant de mer que de terre, « tel qu'il est » . En deuxième lieu, ceux qui partagent, quant au moral, la saine philosophie des précédents, mais dont le tempérament physique n'a pu encore s'accoutumer aux incommodités inhérentes aux voyages maritimes; ils essayent A' espérer seulement qu'ils ne seront pas malades pendant la traversée. Troisièmement, enfin, ceux qui sont certains, à priori, qu'ils ne tarderont pas à ressentir les atteintes de l'horrible indisposition. La gaieté forcée de ceux-ci est analogue à cette
surexcitation, que fait naître une quantité inusitée de boissons spiritueuses à celui qui n y est point habitué.
A peine eûmes-nous gagné le large , que cette troisième catégorie fut complètement abattue par le roulis de YAsia, Dès le premier repas du soir, (nous avions quitté New- York vers midi) , leurs places à table, qu'ils s'étaient choisies en arrivant à bord, présentaient un vide inquiétant. Pour ce qui est de la deuxième, ses rangs s'éclaircirent énormément, avant que quarante- huit heures ne se fussent écoulées; j'étais à même de m'en assurer en promenant les regards par dessus les douze grandes tables que contenait notre splendide salon.
Il existe une idée extraordinaire, ou plutôt un préjugé, répandu presque universellement parmi les voyageurs, dans les paquebots transatlantiques ; c'est que l'un des meilleurs antidotes, — Tun des remèdes les plus efficaces contre la nausée de la mer, — n'est autre que du cochon de lait rôti! ou bien, du stir-about, c'est-à-dire, un bouilli épais et lourd, fait avec de la farine d'avoine, et sucré avec de la mélasse. Que de fois j'ai entendu, en cheminant dans les couloirs des cabines, un infortuné, dont la voix languissante annonçait qu'il pourrait tout au plus supporter sur l'estomac une tasse de thé ou de tisane des « quatre fleurs » , prier du fond de son lit de souffrance le ste-
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ward * de « lui apporter de suite un plat de suchingpig (cochon de lait); et, s'il n'en restait plus, une assiettée de stir-aboiit,)) — Les enfants luttent bien plus vigoureusement que les adultes contre le mal de mer ; ils y résistent d'autant mieux que leur âge est plus tendre; probablement, parce que leurs distractions enfantines les empêchent d'en éprouver une crainte préalable.
A peine avions-nous débarqué le pilote dans s^ chaloupe, au large du phare de Sandy-Hook, à Textrêipe pointe de la baie, que YAsia prît, pour ainsi dire, son essor rapide par-dessus les profondeurs de l'Atlantique; il pe se départit pas de la première célérité de sa marche, jusqu'au moment où la première terre européenne s'offrit à nos regards, dans les parages occidentaux de l'Irlande. Admirable au-delà de toute expression était l'aspect de ce splendide navire, volant littéraleipent sur la surface de l'Océan. Nonobstant deux ou trois jours de gros temps, nous fûmes favorisés sans cesse par un vent d'arrière, ce qui perme^itait aux marins de déferler la totalité des voiles, et ce n'est pas peu dire, car YAsia est presque gréé comme une frégate de guerre. Si on songe ensuite à la puissance de ses machines, qui est de 800 chevaux, on pourra se faire une idée de la rapidité merveilleuse avec laquelle il fendait les eaux. Je
* Maître d'l)ô|.e], ou garçon, à bord d*un navire.
passais des heures entières appuyé contre Vextrême bord de la poupe, afin de mieux jouir de cet imposant spectacle, en plaçant de la sorte le navire tout entier sous mes yeux. Quel gracieux symbole de la fière Britannia, cette invincible dominatrice des mers !
Si l'on désire ne rien perdre des agréments d'un voyage de cette nature, il faut absolument chasser de son esprit la pensée des graves dangers (indépendants des périls ordinaires de TOcéan) auxquels on est exposé dans un navire à vapeur. Vous ne coure? jamais, on peut le dire, le risque d'une explosion de la chaudière , dans un vaisseau Cunard, par cette raison que le machiniste en chef anglais est obligé de se borner rigoureusement & une émission donnée de vapeur ; il devient punissable si, par effet de sa négligence, l'aiguille de son cadran a dépassé le chiffre prescrit. Les steamers de la ligne américaine CoUins ne sont pas soumis à un règlement aussi salutaire, Pourvu qu'ils aient la chance de franchir la distance entre Liverpool et New- York en quelques heures , et nîême en quelques minutes de moins que les navires Cunard, rien ne les empêche d'employer, s'ils le veulent, une grande quantité de vapeur, Du reste, les paquebots Collins sont d'une construction vraiment grandiose ; mais leur coupe est bien moins élégante que celle des navires Cunard.
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que
jamais les Anglais ni les Américains ne se servent, sur les océans Atlantique et Pacifique, de machines à haute pression : une heure de roulis, par une mer médiocrement agitée, suffirait pour en disloquer toutes les parties. Dans les vaisseaux Cunard, le danger d'incendie prédomine tous les autres. Deux causes peuvent y donner naissance : la combustion spontanée du charbon de terre qu'ils embarquent pour chaque voyage (^Asia en avait 900 tonneaux dans son fond de cale, quand nous quittâmes New-York), ou bien l'ignition de la boiserie voisine de certaines portions de la machine. — Bien des fois, j'essayai de me tenir sur une immense doublure de fer qui couvrait le pont, tout autour de la large cheminée ; mais en vain, elle avait absorbé trop de calorique pour que les pieds pussent la toucher.
Il est rare que Ton accomplisse un voyage de long cours, sans avoir fait la rencontre d'une baleine, d'un requin, d'une troupe de marsouins, ou d'une bande de dauphins. La baleine se montre ordinairement à bâbord ou à tribord, lançant haut dans l'air un long jet d'eau de mer. Ce cétacée est fort peu à redouter tant qu'on ne l'attaque pas, surtout avec un harpon. Bien que nous eussions évidemment atteint une immense baleine de deux ou trois coups de jusil, le superbe Léviathan ne parut pas se formaliser le moins du monde des piqûres faites par notre plomb meur-
trier à sa peau épaisse et coriace. Sous le rapport de la douceur, Ton pourrait, jusqu'à un certain point, le comparer à Téléphant, quoiqu'il ne soit pas doué de l'instinct de ce fameux pachyderme.
Quant au requin^ au contraire, ce ne serait pas à tort qu'on voudrait l'assimiler, çu égard à sa férocité, à l'hyène tachetée du Malabar. Traversant une fois l'océan Atlantique, à bord d'un navire à voiles, nous fûmes poursuivis, durant trois jours et trois nuits, par l'un de ces squales voraces. Il guettait , m'assura-t-on , le moment de la mort (qui n'arriva pas, heureusement!) d'un passager, atteint d'une fièvre maligne : la finesse de ses nerfs olfactifs lui avait décelé l'existence de cette maladie. Il est presque impossible de tuer d'un coup de feu, et même de harponner un requin, à cause de l'excessive célérité de sa manière de nager. On le pêche, mais très-difficilement, en attachant un morceau de porc, gros comme un jambon de Rayonne, à l'extrémité d'un solide hameçon, lequel est maintenu par une forte chaîne de fer.
Les marsouins sont encore plus inoffensifs que les baleines. Il est vrai qu'ils sont rarement un objet d'agression de la part des marins, vu que leur carcasse ne lui fournirait aucun produit utilisable. Les voyageurs sur mer devraient , néanmoins, savoir gré à ce poisson pour l'amusement
transitoire qu'il leur procure quelquefois. Viepton, par exemple, à faire entendre, sur le pont, quelques notes d'une musique ^istrumentale, ne fût-ce qu'en jouant de la flûte, lors de l'apparition dans le lointain d'un marsouin isolé? en un clin d'œil, une douzaine de ses confrères, charmés à leur tour, sortent de l'eau levffs têtes noirâtres, qui ont identiquement la forme aussi bien que h grosseur de celle de notre cochon domestique; ensuite, les voilà qui s'empressent, à qui mieux mieux, de se diriger vers le navire. Mais, arrivés à une distance respectueuse, ils font halte un instant; puis, ils reprennent leur course, parallèlement aux flancs du bâtiment. Pendant ma traversée de Liverpool à Boston, dans le steamer anglais Puropa» un bataillon de mçursouins luttèrent de vitesse, durant l'espace de trois, heures, avec notre magnifique vaisseau.
Le dauphin est un charmant poisson ; sa grosseur ne surpasse guère celle d'un saumon de grande taille. Il a cela de particulier, qu'après avoir été retiré de Teau encore vivant, dans un filet, il ne cesse de présenter, sur la surface entière de ses écailles, jusqu'au moment où il expire, toutes les nuances les plus vives de l' arc-en-ciel. C'est là un phénomène 4' optique fort curieux, car ces teintes irisées cJ^iangent de place à chaque seconde. Comme la chair de ce poisson est parfois imprégnée d'un poison délétère pour l'homme, les
cuisiniers des navires ont l'usage de jeter un^ cuiller d'argent dans la marmite où Ua le font bouillir. Si l'argent ne se noircit pas pendant 1» cuisson du dauphin, les passage rsi oe courent aucun risque k eQ manger. J'ai trouvé délicieuse la chair de celui que Ton nou^ servit, h la 9uitQ d'uue expériepce métallique de cette nature.
Les quelques lignes qui précèdent ne s'appliquent qu'au dauphin proprement dit« tel que Tçutendent les mariiiai. En zoologie, on le sait, les savants donnent au terme dauphin, un aeus bien plus vague et plus large : pour eux, c'est un genre, qui se subdivise en une infiuité d'eapècea.
Tandis que vous écoutez, du fond de votre cabine, le sifflement aigu du vent à travçrs les cordages, ou bien, ces chocs terribles des montagnes d'eau qui viennent, en se pressant les unes sur les autres, ébranler la masse entière de votre navire, en ces moments-là, dis-je, il voua parvient de temps en temps aux oreilles une harmonie plus émouvante dans son genre que biep des symphonies d'un maestro célèbre. C'est le chant cadencé, que font entendre les marins, la nuit comme le jour, toutes les fois qu'ils s'occupent d'un changement quelconque dans l'arrangement des câbles, des voiles , ou des vergues : condamnez-les à un silence absolu et il en résultera , tout porte à le croire, un danger réel pour le bâtiment. Le chant plaintivement mélodieux de l'équipage de YAsia
m'offrait un charme tout particulier. — Le personnel de ce superbe navire s'élevait, compris les officiers, à 130 individus.
Indépendamment de ces cris officiels^ souvent du sein d'un groupe de matelots se reposant momentanément, il parvient jusqu'à l'oreille du passager qui se promène sur le tillac , les paroles de l'une de leurs mélodieuses ballades nationales; ils les entonnent avec un ensemble parfait et une expression touchante. Nos hardis navigateurs de YAsia semblaient avoir pour les deux chants que nous transcrivons ici, une prédilection particulière. Cette première pièce est de Moir,