‹ Scènes choisies [sous la direction] par Ch. GeorginChapitre 213 sur 443 · Le potage ne se bornait pas le pris · texte numérisé non relu

Le potage ne se bornait pas le pris

alors à ce qui est notre soupe; 7. Faire crever = faire écla-

on appliquait ce mot à des plats ter.

gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vousen lire un peu les préceptes de la santé i, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.

HARPAGON. — Il a raison.

VALÈRE. — Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge, qu'une table reniplie de trop de viandes"^ ; que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne; et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger^.

HARPAGox. — Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence* que j'aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi. . . Non, ce n'est pas cela. Gomment estce que tu dis ?

VALÈRE. — Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.

HARPAGON, à inaitre Jacques. — Oui. Entends-tu? (A Valère.) Qui est le grand homme qui a dit cela ?

VALÈRE. — Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

HARPAGON. — Souviens-toi de m'écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.

VALÈRE. — Je n'y manquerai pas. Et pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire ; je réglerai tout cela comme il faut.

HARPAGON. — Fais douc.

MAITRE JACQUES. — Tant micux ! j'en aurai moins de peine.

HARPAGON, d Valère. — Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord ; quelque bon haricot^ bien gras, avec quelque i)àté en pot bien garjii de marrons.

VALÈRE. — Reposez-vous sur moi.

HARPAGON. — Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.

^. Les préceptes de la santé, j sententia).

c.-à-d. les livres d'hygiène. 5. Haricot (mot d'orip^ine in-

2. FJand^s a simplementle sens connue) a le sens de ragoût de

de plats. (Du bas latin vivenda, mouton. Le nom désignait la

aliments.) viande et il semble que le sens

3. Vieil adag-e déjà attribué à ait passé à la fève qui accompa- Socrate. gne ordinairement le rag-oût. On

4. Sentence = maxime (du latin dit encore un haricot de mouton.

MAITRE JACQUES. — Attendez ; ceci s'adresse au cocher. (Maître Jacques remet sa casaque.) Vous dites...

UARPAGOX. — Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux toxit prêts pour conduire à la foire '. . .

MAITRE JACQUES. — Vos clicvaux, Mousicur ? ]\[a foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière-, les pauvres bètes n'en ont point, et ce serait fort mal parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ^ ou des fantômes, des façons^ de chevaux.

HARPAGON. — Les voilà bien malades ! Ils ne font rien*.

MAITRE JACQUES. — Et pour uc faire rien. Monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, de*' travailler beaucoup, de manger de même. Gela me fend le cœur de les voir ainsi exténués. Car, enlin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu"iH me semble que c'est moi-même quand je les vois pàtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être, Monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain^.

iiARPAGOX. — Le travail ne sera pas grand, d'sller jusqu'à la foire.

MAITRE JACQUES. — Nou, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferai conscience'* de leur donner des coups de fouet, en l'état où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils "^ ne peuvent pas se traîner eux-mêmes ?

vAi>ÈRE. — Monsieur, j'obligerai " le voisin le Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera-l-il ici besoin pour apprêter le souper'-.

1. Les principales foires du temps, à Paris, étaient la foire Saint-Laurent et la foire Saint- Germain.

2. Etre sur la litièj-e se dit d'un cheval fatigué, qui se couche sur sa litière. Maître Jacques lait ainsi un jeu de mots.

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