SCÈNE IV
LÉAXDHE, OCTAVE, SCAPIX
LÉAXDRE. — Ah ! mon pauvre Scapin, j'implore ton secours.
SCAPIX, se le^'anl et passant fièrement dn^ant Léandre. — « Ah ! mon pauvre Scapin ! Je suis mon pauvre Scapin », à cette heui'C qu'on a besoin de moi *.
LÉAXDRE. — Va, je te pardonne tout ce que tu viens de me dire, et pis encore, si tu me l'as fait.
1. Pensa = faillit. Pour la place de vous, cf. Règle : Il se faut entr'aider, p. 34, n. i.
"2. Avoir de coutume, poiu- avoir coutume, a vieilli.
3. La construction est rompue (anacoluthe, cf. p. 210, Crouzet..., Gr.Fr.). On trouve de multiples exemples, dans Molière, de ces changements de tournures. RÈ-
OLR : Un verbe pouvait avoir deux compléments de nature différente, p. ex. un nom (ou un pronom) et un infinitif ou une proposition :
« lîile aime fort la conversation et surtout de plaire. » (Skvignk.) Cf. Ci;ouzRT..., Gr. Fr., ^ 389.
4. A cette heure que. Cf. Ri':- <iLE : A riicure que Je parle, p.
28(j SIOLIÈRJE
scAPiN. — ^ Non, non ; ne me pardonnez rien ; passez-moi voire épée au travers du corps. Je serai ravi que vous me tuiez.
LKANDHE. — Nou. Je te conjure plutôt de me donner la vie, en servant mon amour.
SCAPIN. — Point, point ; vous ferez mieux de me tuer.
LÉAXDRE. — Tu m'es trop précieux ; et je te prie de vouloir employer pour moi ce génie i admirable qui vient à bout de toutes clioses.
SCAPIN. — Non. Tuez-moi, vous dis-je.
LÉANDRE. — Ah ! de grâce, ne songe plus à tout cela, et pense à me donner le secours que je te demande.
OCTAVE. — Scapin, il faut faire quelque chose pour lui.
scAPix. — Le moyen, après une avanie de la sorte ?
LKAXDRE. — Je le conjure d'oublier mon emportement, et de me prêter ton adresse.
OCTAVE. — Je joins mes prières aux siennes.
scAPix. — J'ai cette insulte-là sur le cœur.
OCTAVE. — Il faut quitter ton ressentiment.
LÉANDRE. — Voudrais-tu m'abandonner, Scapin, dans la cruelle extrémité où se voit mon amour ?
SCAPIN. — Me venir faire, à limproviste, lïn affront comme celui-là !
LÉAXDRE. — J'ai tort, je le confesse.
SCAPIX. — Me traiter de coquin, de fripon, de pendard, d'infâme.
i.ÉAXDRE. — J'en ai tous les regrets du monde.
SCAPIX. — Me vouloir passer son épée au travers du corps !
LÉANDRE. — Je l'en demande pardon de tout mon cœur ; et, s'il ne lient qu'à- me jeter à les genoux, tu m'y vois, Scapin, pour le conjurer encore une fois de ne me point abandonner.
OCTAVE. — Ah ! ma foi, Scapin, il se faut rendre à cela-
SCAPIX. — Levez-vous^. Une autre fois ne soyez point si prompt.
LÉANDRE. — Me promets-tu de travailler pour moi ?
SCAPIX. — On y songera.
LÉANDRE. — Mais lu sais que le temps presse.
SCAPIX. — Ne vous mettez pas en peine. Combien est-ce qu'il vous faut ?
LÉAXDRE. — Cinq cents ècus.
i. Génie a bien ici le sens du i der) est de.
lalin ingenium = don naturel. 3. Ceci doit être dit sur un ton
•2. S'il ne tient qu'à = si la I grandiose : c'est Auguste qui j,
seule condition (pour te déci- 1 pardonne à Cinna. ^
LES FOURBERIES DE SCAPIN
SCAPIN. — Et à VOUS ?
OCTAVE. — Deux cents pistoles'.
SCAPIN. — Je veux tirer cet argent de vos pères. (A Octave.) Pour ce qui est du vôtre, la machine est déjà toute trouvée. (A Lcandre.) Et, quant au vôtre, bien qu'avare au dernier degré, il y faudra moins de façons encore- ; car vous savez que pour l'esprit, il n'en a pas, grâces à Dieu ! grande provision, et je le livre^ pour une espèce d'homme à qui l'on fera toujours croire tout ce que l'on voudra^. Gela ne vous ofTense point ; il ne tombe entre lui et vous aucun soupçon de ressemblance...
Soapin et les deux pères
[L'heure est venue où Scapin doit déplo\'er tout son génie. Il faut à Léandrc cinq cents écus, et à Octave deux cents pistoles. Et il faut en même temps calmer. la colère d'Argante, outré du mariage secret de son fils. Scapin va successivement exploiter, par des histoires de son invention, la crédulité des deux pères.]