‹ Scènes choisies [sous la direction] par Ch. GeorginChapitre 6 sur 443 · Préface de La Grauge et Vivot · texte numérisé non relu

Préface de La Grauge et Vivot

XOTICE BIOGRAPHIQXnJ 19

Molière donna nnc petite pièce dont nous ne connaissons que le litre, la farce du Docteur amoureux : il y jouait le rôle du docteur. Le roi rit de bon cœur à la pièce : toute rassemblée rit de même et aux éclats. C'était un succès. IMoliére enleva ainsi l'autorisation, qu'il rêvait, de s'installer à Paris. La nouvelle troupe eut le droit de s'appeler désormais Troupe de Monsieur, frère unique du roi, et elle obtint la permission de jouer alternativement avec la troupe ilalienne du sieur Torelli sur le théâtre du Petit-Bourbon. Cet événement, qui devait avoir des suites glorieuses pour l'histoire de notre théâtre, passa d'ailleurs tout à fait inaperçu et les gazettes n'en firent point mention.

La salle du Petit-Bourbon était située vis-à-vis du cloître Saint- Germain-l'Auxerrois, dans la rue des Poulies. Molière s'arrangea immédiatement avec les comédiens italiens pour jouer le lundi, le mercredi, le jeudi et le samedi. Il entrait en concurrence avec les deux théâtres alors florissants, l'Hôtel de Bourgogne et le Marais. Les premières représentations furent accue llies avec une certaine froideur, mais les comédies de l'Etourdi et du Dépit amoureux furent applaudies, et la mode vint d'aller au théâtre de Molière. Celui-ci pouvait enfin réaliser ses rêves d'auteur et mettre sur la scène les ridicules qu'il observait depuis longtemps.

Le 18 novembre 1659, les Précieuses Ridicules étaient représentées pour la première fois au Petit-Bourbon. L'auteur s'attacjuait directement à nu travers conlempoi-ain. Le succès fut considérable et l'on doubla le prix des places à la seconde représentation. Xaturellement un tel triomphe fit des envieux: des protestations s'élevèrent: mais des esprits justes et sincères reconnurent que Molière avait trouvé la vraie voie. On prête d'ailleurs à celui-ci ce mol : « Je n'ai j^lus que faire d'étudier Plante et Térence, et d'éplucher les fragments de Ménandre : je n'ai plus qu'à regarder le monde.» C'est ce qu'il fit désormais, avec une fécondité extraordinaire.

Il eut des ennemis sans nombre : d'abord tous les comédiens rivaux qu'il avait éclipsés et qui répandirent jusque sur sa personne les pires calomnies : il savait d'ailleurs leur répondre ; ensuite tous cevix qu'il avait satirisés vigoureusement, les précieux et précieuses, les marquis, les pédants, les médecins et surtout les dévots, qui reprochaient à Molière d'attaquer la religion. On apprendra plus tard quelles difficultés Molière rencontra pour faire jouer son Tartuffe. Plus peut-être que tous les autres, avec cette amertume que la jalousie développe chez les gens du même métier, les écrivains, gazetiers et poètes, accablés par le génie de Molière, essayèrent de le discréditer. Bon nombre de pièces, brochures ou pamphlets, furent lancés contre lui : on en verra plus tard le détail et il faudra lire alors la Critique de VEcole des Fcjnmes pour voir de quel ton Molière riposte à ses adversaires. Mais faut-il s'éton-

lier que Molière n'ait point fait partie de l'Académie française ? L'illustre compagnie ne pouvait d'ailleurs admettre en son sein un comédien, c'est-à-dire un homme qu'on applaudissait sans doute au théâtre, mais dont la profession ne passait point, en ces temps-là, pour honorable. L'Académie depuis a rendu justice à Molière.

Mais il avait des défenseurs, et tout d'abord le parterre, c'est-àdire le bon public qui vient au théâtre pour s'y distraire, qui n'est pas composé de critiques de métier et qui juge simplement d'après son impression personnelle. Il avait pour lui la Cour dont il a célébré l'élégance et le goût : les plus grands seigneurs, comme Condé et la duchesse d'Orléans, Madame, cette délicieuse princesse qui devait mourir en pleine jeunesse. Il avait surtout la faveur du roi. Quand on démolit, en 1660, le Petit -Bourbon, Louis XIV donna à Molière le plus beau théâtre de Paris, le Palais-Royal ; quand les adversaires se déchaînèrent contre l'Ecole des Femmes, il donna une pension de 1,000 livres au poète; quand on accusait Molière des pires choses, en 1664, le roi de France fut, le 28 février, parrain du premier-né de ]\Iolière ; en pleine querelle du Tartuffe enfin, le roi attribuait à Molière une pension de 6,000 livres et lui permettait de donner à sa troupe le titre, envié entre tous, de Troupe du Roi. Molière était sans cesse appelé auprès du roi, pour jouer, pour prendre les ordres ou recevoir les conseils de Sa Majesté. On a même raconté à ce propos une anecdote inacceptable. Le roi mécontent de savoir Molière mal accueilli par ses valets de chambre, se serait fait servir son en-cas de nuit, c'est-àdire la collation qu'on tenait en réserve à côté de sa chambre à coucher, aurait fait asseoir Molière en face de lui, à table, puis, faisant entrer les hauts personnages, il aurait dit en servant une aile de poulet à son convive : « Vous me voyez occupé de faire manger Molière. « L'étiquette n'eût pas permis ce geste ! Mais il n'est pas douteux que le Roi ait manifestement montré pour le comédien une sympathie toute familière.

Molière eut aussi de solides amitiés. On a souvent parlé de la réunion des quatre amis, Boileau, Racine, La Fontaine et Molière. On se réunissait chez Boileau, rue du Vieux-Colombier ; on se rencontrait aussi à la Croix de Lorraine, bon cabaret, où Chapelle, volontiers buveur, entraînait Molière. Racine eut le grand tort d'oublier que INIolière avait protégé ses débuts et de se brouiller avec lui ; mais il lui rendit toujours justice. « Il est impossible que Molière fasse une mauvaise comédie », disait-il. La Fontaine et Boileau demeurèrent inaltérablement liés à leur compagnon : Boileau cria tout haut son admiration pour l'auteur de l'Ecole des Femmes, le défendit en toute occasion, déclara à Louis XIV que Molière était le plus grand écrivain du siècle, et après la mort de son ami, écrivit sur lui les vers les plus nobles et les plus émus

qui soient tombés de sa plume, saluant une dernière fois son génie et flagellant ses détracteurs.

N'oublions pas, panni les humilies amis, la servante La Forest, qui est devenue populaire, grâce à une anecdote de Boileau. La brave lille servait fidèlement son maître, un peu exigeant et irascible ; elle raccompagnait au théâtre, où elle rit un beau jour aux éclats jiarce que l'âne qui portait Molière, jouant Sancho, avait emporté trop brusquement son maître, et avant le moment, sur la scène. Or la vieille La Forest aurait été la collaboratrice anonyme de Molière ! « Il lui lisait quelquel'ois ses comédies, dit Boileau, et assurait que lorsque des endroits de plaisanterie ne l'avaient point frappée, il les corrigeait, parce qu'il avait plusieurs fois éprouvé, sur son théâtre, que ces endroits n'y réussissaient pas. «

Les gens qui ont approché Molière sans parti-pris l'ont aimé. Il avait sans doute des dél;uits, dont beaucoup tiennent à la vie spéciale des comédiens. Il aimait la bonne chère, la vie large et brillante, les belles étoffes, le luxe : il était d'une irritabilité extrême. Mais sa bonté était infinie et sa générosité inépuisable comme son indulgence. Jeune, il avait été fort gai. Il fut toujours volontiers songeur comme ceux qui observent et réfléchissent. Ses contemporains ne l'ont-ils pas surnommé « le contemplateur»? Vers la fin, épuisé par une vie d'épreuves et de travail, attristé aussi par des soucis domestiques, miné par la maladie, il devint plus sombre et l'on sent dans ses dernières pièces, sous le courant de verve gaie, un certain fonds d'amertume. Mais le trait dominant de son caractère, c'est l'activité et l'énergie. Sans cesse en lutte contre des ennemis ou rivaux, il a été directeur, comédien, auteur, jouant à Versailles, à Saint-Germain, à'Chambord, jouant à Paris ses pièces, celles des autres auteurs, et la tragédie comme la comédie; et tout en faisant sa part au plaisir, il a écrit sans arrêt un grand nombre de pièces, dont beaucoup sont en cinq actes, composant parfois et montant une œuvre en quelques journées. Et que dire de la peine qu'exige une troupe d'acteurs, « engeance » difficile à discipliner! Molière a lutté jusqu'au dernier souffle pour son théâtre et pour ses compagnons.

C'est d'ailleurs cette expression de force et de bonté qui paraît dans la physionomie de Molière, telle que l'art du 18' siècle l'a fixée. Il paraît que le vrai Molière était petit plutôt que grand, qu'il avait la tête gi'osse et enfoncée dans les épaules, le teint brun, les yeux petits et écartés, la bouche grande et les lèvres épaisses. Ce qui éclate sur son visage, c'est la flamme intérieure qui l'éclairé et qui l'embellit.

Le 20 février 166-2, Molière avait épousé Armande Béjart, fille de Madeleine, la fondatrice de l'Illustre Théâtre : Armande avait alors vingt ans, Molière quarante. Le mariage ne fut pas heui'eux,

à cause de la frivolité d'une femme trop jeune et d'une comédienne fort coquette. Elle devait se remarier en 1677 avec son camarade François Giiérin d'Estriché. Elle mourut le 30 novembre 1700, à 58 ans. Molière en avait eu deux fils qui moururent en bas-âge, et une lille, Esprit-Madeleine, qui se maria tard et mourut en 172i, sans enfants. Les contemporains de Molière ont raconté et écrit sur Armande Béjart les pires choses, où la calomnie doit avoir sa part. Nous lui savons jjré, aujourd'hui, d'avoir fait respecter le cercueil de son époux.

La mort de Molière (i6y3). — Molière, en effet, devait mourir jeune encore, usé par les préoccupations, la fatigue et la souffrance. Il avait composé le Malade imaginaire étant lui-même déjà bien malade, et au prix de la plus énergique volonté. Depuis longtemps il souffrait de la poitrine ; l'estomac aussi était touché, et il ne pouvait prendre que du lait. Chaque hiver, c'étaient de nouvelles rechutes. Il eut beaucoup de peine à conduire jusqu'au bout les trois premières représentations du Malade imaginaire les 10, M et 13 février 1673. Le vendredi 17, au matin, il se trouvait plus las que d'ordinaire. Il dit à sa femme et au comédien Baron, qui se trouvaient près de lui : « Qu'un homme souffre avant de mourir! Cependant je sens bien que je finis.» On devine l'inquiétude de son entourage, qui le supplia de prendre quelque repos. Il répondit par ces émouvantes paroles : « Comment voulez-vous que je fasse? Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n"ont que leur journée pour vivre. Que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain, un seul jour, le pouvant faire absolument. « Et il joua ce soir-là, comme d'habitude. Mais au milieu de la Cérémonie, c'est-à-dire du divertissement qui termine la pièce et qu'on lira plus loin, Molière, en prononçant le premier ,/((/'o, fut pris d'une convulsion. Il fit un effort dernier pour cacher sa douleur par un éclat de rire et il parvint, avec quelle angoisse ! au ternie de la réprésentation. Mais on dut, sitôt après, l'envelopper et le porter chez lui. Il demanda les sacrements, et l'on courut à Saint-Eustache : deux prêtres refusèrent de venir assister un comédien ; un troisième, moins rigide, arriva trop tard. Molière était mort, étouffé par le sang qui lui remontait à la bouche, entre les bras de deux religieuses auxquelles il donnait l'hospitalité '.

La femme de Molière demanda que son mari fût inhumé dans le cimetière de l'église Saint-Eustache, qui était leur paroisse. Le curé refusa, parce que Molière était mort en exerçant une profession condamnée par l'église, sans avoir reçu la confession.

1. Aujourd'hui encore, on célèbre à la Comédie-Française et à l'Odéon l'anniversaire de la mort de Molière. On

représente alors le Malade imayinaire et tous les acteurs de la maison viennent figurer dans la Cérémonie,

La veuve ne se borna pas à adresseï' une requête à l'archevêque de Paris; elle courut à Saint-Germain se jeter aux pieds du roi. Celui-ci dut intervenir, car l'archevêque, revenant sur sa décision, autorisa « la sépulture ecclésiastique, à condition que ce sera sans aucune pompe, hors des heures du jour, et qu'il ne se fera aucun service solennel. « Sa Majesté avait voulu éviter le scandale. En pleine nuit donc, le mardi "21 février 1673, le corps de IMolière fut levé rue de Richelieu, la bière étant couverte du drap des tapissiers ; trois ecclésiastiques l'accompag'naient : six enfants portaient des cierg-es, et quelques laquais tenaient des llambeaux allumés. Mignard, La Fontaine, le tidéie Boileau et Chapelle, tout en larmes, suivaient le convoi qui se rendit direclemeill au cimetière Saint-Joseph, rue Montmartre, sans passer par l'église; on n'entendit aucun chant funèbre. Dans la journée, la foule s'était amassée devant la maison mortuaire : c'étaient simplement des badauds attirés par la sympathie et surtout par la curiosité. La veuve de Molière crut à une manifestation de malveillance. Elle lit distribuer mille à douze cents livres aux pauvres qui se trouvaient là : ils étaient trois à quatre mille. Elle leur demanda de prier pour son mari, et « il n'y eut personne de ces gens-là, dit un contemporain, qui ne priât Dieu de tout son cœur. » Ainsi se continuait la générosité de Molière qui, toute sa vie, avait été si bon pour les malheureux.

Il serait déplacé ici de faire une longue élude sur le génie de Molière et le caractère de son style. C'est peu à peu, enfants, que vous comprendrez rélonnante profondeur d'un poète qui, sous son apparente gaîlé, a fait une incomparable étude des travers humains. Mais vous êtes assez grands déjà pour sentir la verve comique de Molière et la richesse vivante d'une langue qui na pas vieilli. A'ous devez dès maintenant apprendre à l'aimer, l'n grand critique du 19» siècle, Sainte-Beuve, a dit qu'il fallait aimer Rlolière comme on aime La Fontaine. Oui. il faut l'aimer tout d'abord comme homme parce que, malgré certains défauts que nous n'avons point cachés, il a eu les plus belles qualités, l'énergie et la bonté. Il faut l'aimer aussi parce qu'il est bien de chez nous, du clair pays de France, où l'on chérit la raison et la mesure en toutes choses, où Ion déteste toutes les hypocrisies, les exagérations et les manières. D'autres, comme Corneille, vous enseigneront des vertus plus hautes, le dévouement et l'héroïsme qui font la splendeur de lame humaine. Celui-ci vous donnera, tout en riant, ce sens exact de la vie, sans lequel on s'égare dans les pires chimères; il vous garantira des vaines folies et, par là, des désillusions et des tristesses : il vous apprendra l'art, difficile et précieux entre tous, de trouver le bonheur dans la sag:esse.

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