‹ Scènes choisies [sous la direction] par Ch. GeorginChapitre 8 sur 443 · EXEMPLE DE LECTURE EXPLIQUÉE · texte numérisé non relu

EXEMPLE DE LECTURE EXPLIQUÉE

i^rave se pose : le mariage de sa fille. Elle aime Cléonte, simple bourgeois ; le père ne veut pour gendre qu'un gentilhomme. Cléonte vient de faire sa demande, et naturellement M. Jourdain a refusé. M™e Jourdain a manifesté sa surprise et rappelé à son mari qu'il était fils de marchand. Voici donc les deux époux en conflit, et il s'agit du bonheur de Lucile. M^e Jourdain, aidée de la servante Nicole, représente la cause du bon sens contre la manie de M. Jourdain. Nicole riposte brièvement, M"ie Jourdain développe toute une tirade. C'est le moment où les sentiments sont poussés au plus vif, c'est la crise.

Lecture. — Une scène de comédie, /(hYi; />()»;■ être jouée, doit être lue avec intelligence et vie. Il faut :

\° Nuancer la voix selon les trois personnages : solennelle et un peu acerbe pour M. Jourdain, ferme, sarcastique et assez criarde pour sa femme, joyeuse et sonore pour Nicole. Et qu'on distingue bien quand M"ie Jourdain parle pour son compte, ou cite les propos futurs et viaJveiUauts du quartier ; qu'il y ait de la bonhomie heureuse dans son invitation à son futur gendre.

2° Appuyer, pour les faire valoir, sur les mots essentiels, qui expriment particulièrement la pensée du personnage : moi, je veux, geiitillioiiniie ; propre, iinilitorne, dadais ; impertinente, fourre-, honneur, marquise (ce dernier mot trois fois répété doit prendre du relief [affirmation, stupeur, affirmation]); m'en garde ; résolue ; ne consentirai point (scander), fâcheux, à ma fille, honte, grand'maman, équipage, quartier, sottises. Madame la marquise, glorieuse, fille de M. Jourdain, trop heureuse, relevée, vendaient du drap, en l'autre monde, si riche, caquets, je ne veux point, je veux, obligation, mon gendre, avec moi. . . Un mot, ainsi détaché, est déjà expliqué pour sa valeur dramatique.

Etude de la L.\ngue. — Un texte du 17e siècle présente toujours des particularités à expliquer, tant au point de vue du vocabulaire que pour la svntaxe.

(i) Expliquez d'abord les mots qui offrent quelque difficulté de sens, qu'ils soient mal connus de vous, ou d'une acception spéciale, ou moins usités de nos jours. Tels sont ici propre, honnête homme, gueux, vialitorne, dadais, impertinente, équipage, glorieuse, relevée, caquet. Dites ce que signifie jouer à la Madame, justifiez grand' dans grand'dame, et indiquez en passant ce qu'était la porte Saint-Innocent ;

h) Signalez les constructions qui ne nous sont plus familières, l'absence de que dans Dieu m'en garde, l'emploi de oii, — de soi

dans plus grand que soi, — la nuance entre liuuujucr à et iiunhjuer de, — l'absence de l'article dans qui lu'ail obligation de. — Note/, la place du pronom dans je la veux faire marquise et dans qu'elle me vint visiter. — Commenter l'inversion puisse à ma fille reprocher.

Pour cela, recourez aux notes qui sont au bas de la page ou répandues dans le livre. Et n'hésitez pas à rechercher l'étymologie des mots ou à consulter la Grammaire.

Les Caractères. — Le génie de Molière est, jusque dans le moindre détail de l'expression, de dessiner ses personnages avec leur physionomie propre. Nicole et M"^^ Jourdain ont même cause et même bon sens, mais non même figure ni même accent.

M. Jourdain se montre méprisant pour les siens ; il ne discute pas : tout ce que j'ai à zvus dire. Il tient à distance sa servante : impertinente ; vous vous fourre-. Mais il est fier de sa fortune : /'(// du bien ; il peut donc s'ennoblir en mettant un noble dans sa famille : il lui faut de Vhonneur, un gendre gentilhomme, une fille nuvquise. Ces mots le transportent, l'enivrent. Il ne démordra point du projet qu'il a résolu.

Nicole est la fille de village, gaillarde et bien bâtie : elle aime les gens solides, un bon mari capable de la mater, et elle ne voudrait point même du hobereau de son pays, qui a !e corps aussi mal fait que l'esprit. Elle a de la santé, "^elle aime la santé sous toutes ses formes.

Mme Jourdain sait que la vie n'est pas un rêve et que la première condition du bonheur en ménage, c'est la parfaite convenance des deux époux. Elle veut pour gendre un honnête homme, certes, mais, comme Nicole, elle le veut bien fait, et d'ailleurs riche. Car M^e Jourdain, bourgeoise convaincue, sait le prix de l'argent. Elle entend être aimée de son gendre et de ses petitsentants. Elle a le respect du qu'en dira-t-on, en femme qui a habité le même quartier et qui sait comme l'on jase entre voisins. Elle n'ignore pas qu'on en veut à sa fortune, que les gens médisent volontiers des parvenus et les traitent de malhonnêtes gens par jalousie. Aussi estime-t-elle qu'il iaut fonder le bonheur de la tamille sur la tranquillité, sur la confiance réciproque. Elle affirme (avec raison) que la manie de paraître est absurde : « Restons chez nous et entre nous », voilà toute la sagesse, familière, expérimentée et solide de cette mère qui défend sa fille avec un amour farouche.

Ainsi, en une courte page, les personnages apparaissant avec plein relief, tels qu'ils se sont montrés dès le début, tels qu'ils resteront jusqu'à la fin. Unité et profondeur, voilà leur mérite, dû à la plus pénétrante observation.

EXEMPLE nE LECTURE EXPLIQUEE

Le Style a la même valeur. Ce n'est pas le stj'le de Molière, mais celui des personnages. Tous trois parlent, en somme, une langue familière et populaire. Malgré ses prétentions, M. Jourdain, qui se surveille, a gardé certaines expressions du faubourg (jvoiis vous fourre:^ toujours dans la conversation). Mais Nicole est plus villageoise ; elle dira nous avons le fils ; elle parlera de nialitorne et de dadais. M™e Jourdain ne cherche pas les jolis tours (les alliances avec plus s^rand que soi, — z'oye:;;^-votis, dirait-on, cette Madame la Marquise) ; elle emploie le mot propre et non académique {grand'inaman, i;rand'danie, relevée, caquet) ; elle aura des formules proverbiales (qu'ils paient bien cher eti l'antre monde). Mais elle dit bien ce qu'elle veut dire, nettement, comme elle le pense.

Quelle variété, d'ailleurs, en cette page ! Les affirmations fermes, quatre répliques bien découpées ; puis un dialogue vif, court, heurté ; puis le grand couplet de M^'e Jourdain, lancé tout d'une haleine jusqu'à ces « je ne veux point », « je veux «, où toute l'âme éclate et qu'encadre le cordial appel de la fin. On peut trouver qu'un tel couplet, malgré la naïveté familière de la forme, a son éloquence.

La Leçon morale. — Toute la morale de Molière, c'est de suivre la nature et d'écouter le bon sens. Il ne demande pas aux hommes l'héroïsme ou le sacrifice ; mais il estime que ceux qui sortent de la voie naturelle sont ridicules et parfois dangereux. Tel est M. Jourdain. Nicole et M"is Jourdain, âmes simples, loyales et s\-mpathiques, expriment cette morale, dont le but n'est certes pas la vertu, mais le bonheur. La Fontaine a eu souvent la même philosophie pratique d;ms ses Fables.

Conclusion. — Voilà dans une pièce, dont certaines parties tiennent de la farce, une page d'excellente comédie ; sans bouffonnerie, sans outrance, sans quiproquos, elle fait rire par la vérité même. Elle est bien de Molière, par la leçon de bon sens qui s'en dégage, par le naturel des caractères et de la forme : elle est classique.

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