SCÈNE I
ÉRASTK, LA MONTAGNE, sou valet.
KRASTE
Sous quel astre, hon Dieu, faut-il que je sois né,
Pour être de fâcheux toujours assassiné !
Il semble que partout le sort me les adresse,
Et j'en vois chaque jour quelque nouvelle espèce ;
Mais il n'est rien d'égal au fâcheux d'aujourd'hui ; 5
J'ai cru n'être jamais débarrassé de lui.
Et cent fois j'ai maudit cette innocente envie
Qui m'a pris à diner ' de voir la comédie,
Où, pensant m'égayer, j'ai misérablement
Trouvé de mes péchés le rude châtiment. 10
Il faut que je te fasse un récit de l'affaire.
Car je m'en sens encor tout ému de colère.
l. Le diner est le repas de mi- dans la Notice (p. 10) comment di, comme on le dit encore à la | les représentations avaient lieu campagne. Nous avons expliqué l'aprcs -raidi.
J'étais sur le théâtre', en humeur d'écouter
La pièce, qu'à plusieurs j'avais ouï vanter ;
Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence, 15
Lorsque d'un air bruyant et plein d'extravagance,
Un homme à grands canons- est entré brusquement.
En criant : « Holà ! lio ! un siège promptement ! »
Et, de son grand fracas surprenant l'assemblée,
Dans le plus bel endroit a la pièce troublée^. 20
Hé ! mon Dieu ! nos Français, si souvent redressés*,
Ne prendront-ils jamais un air de gens sensés,
Ai-je dit, et faut-il sur nos défauts extrêmes,
Qu'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes,
Et coniirmions ainsi, par des éclats ^ de fous, 25
Ce que chez nos voisins on dit partout de nous ?
Tandis que là-dessus je haussais les épaules.
Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles ;
Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas",
Et traversant encor le tliéàtre à grands pas, 30
Bien que dans les côtés il pût être à son aise.
Au milieu du devant il a planté sa chaise.
Et de son large dos morguant^ les spectateurs.
Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs.
Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu lionte ; 35
Mais lui, ferme et constant, n'en a fait^ aucun compte,
1. Les places réservées aux hommes de qualité, qui voulaient montrer leur personne et leur costume,étaienl sur la scène des deux côtés des acteurs. Il en fut ainsi jusqu'en i7o9. Naturellement ces places se payaient cher. Aussi de tels spectateurs ne craignaient point de gêner ou d'interrompre les acteurs, parfois même d'interpeller le ])arterre. Cf. Abry..., H. ill. Litt.
Fr., la gravure 89, p. 156.