‹ Scènes de la bohême :Chapitre 11 sur 16 · CÔTÉ DES PROSATEURS CLASSIQUES · texte numérisé non relu

CÔTÉ DES PROSATEURS CLASSIQUES

Les dames devaient occuper un espace pratiqué au centre.

— Ah çà ! mais ça manque de chaises , dit Rodolphe.

— Oh ! fit Marcel, il y en a plusietirs sur le carré qui sont accrochées le long du mur. — Si nous les cueillions !

— Certainement qu’il faut les cueillir, dit Rodolphe en allant s'emparer des sièges qui appartenaient à quelque voisin.

Six heures sonnèrent; les deux amis allèrent dincr en toute hâte et remontèrent procéder à l’éclairage des salons. — Ils en demeurèrent éblouis eux-inémes. A sept heures , Schaunard arriva accompagné de trois dames qui avaient oublié de prendre leurs diamants et leurs chapeaux. L’une d’elles avait un chàle rouge , taché de noir. Schaunard la désigna particulièrement à Rodolphe. >

•—C’est une femme très comme il faut, dit-il, une Anglaise que la chute des Stuarts a forcée à l’exil ; elle vit modestement en donnant des leçons d’anglais. Son père a été chancelier sous Cromwell , à ce qu’elle m’a dit ; faut être poli avec elle ; — ne la tutoie pas trop.

Des pas nombreux se firent entendre dans l’escalier, c’étaient les invités qui arrivaient ; ils parurent étonnés de voir du feu dans le poêle.

L’habit noir de Rodolphe allait au-devant des dames et leur baisait la main avec une grâce toute régence ; quand il y eut une vingtaine de personnes, Schaunard demanda s’il n’y aurait pas une tournée de quelque chose.

— Tout à l’heure, dit Marcel ; nous attendons l’arrivée du critique influent pour allumer le punch.

A 8 heures, tous les invités étaient au complet, et l’on commença à exécuter le programme. Chaque divertissement était alterné d’une tournée de quelque ciiose — on n’a jamais su quoi.

Vers les 10 heures , on vit apparaître le gilet blanc du critique influent ; il ne resta qu’une heure et fut très-sobre dans sa consommation.

Sur le minuit, comme il n’y avait plus de bois et qu’il faisait très-froid , les invités qui étaient assis tiraient au sort à qui jetterait sa chaise au feu.

A 1 heure, tout le mcmde était debout.

Une aimable gaieté ne cessa point de régner parhii les invités. On n’eut aucun accident à regretter, sinon un accroc fait à la poche aux langues étrangères de l’habit de Colline, et un soufflet que Schaunard appliqua à la fille du chancelier de Cromwell.

Cette mémorable soirée flit pendant huit jours l’objet de la chronique du quartier ; et Pbémie Teinturière, qui avait été reine de la fête , avait l’habitude de dire en en parlant à ses amies : — C’était fièrement beau ; il y avait de la bougie , ma chère.

MMlein*la«lie Musette.

Mademoiselle Musette était une jolie fille de vingt ans , qui , peu de temps après son arrivée à Paris, était devenue ce que deviennent les jolies filles quand elles ont la taille fine , beaucoup de coquetterie , un peu d’ambition et guère d’orthographe. Après avoir fait longtemps la joie des soupers du quartier Latin où elle chantait d’une voix toujours très-fraîche , sinon très-juste , une foule de rondes campagnardes qui lui valurent le nom sous lequel l'ont depui.s célébrée les plus fins lapidaires de la rime, mademoiselle Musette quitta brusquement la rue de la Harpe pour aller habiter les hauteurs cythéréennes du quartier Bréda.

Elle ne tarda pas à devenir une des lionnes de l’aristocratie du plaisir, et s’achemina peu à peu vers cette cclé-

Lrité qui consiste à être citée dans les Courriers de Paris, ou lithographiée chez les marchands d’estampes.

Cependant mademoiselle Musette était une exception parmi les femmes au milieu desquelles elle vivait. Nature instinctivement élégante et poétique, comme toutes les femmes vraiment femmes , elle aimait le luxe et toutes les jouissances qu’il procure ; sa coquetterie avait d’ardentes convoitises pour tout ce qui était beau et distingué : ûile du peuple , elle n’eùt été aucunement dépaysée au milieu des somptuosités les plus royales. Mais mademoiselle Musette, qui était jeune et belle , n'aurait jamais voulu consentir à être la maîtresse d’un homme qui ne fût pas comme elle jeune et beau. On lui avait vu une fois refuser bravement les offres magnifiques d’un vieillard si riche , qu'on l’appelait le Pérou de la Cbaussée-d’Ântin , et qui avait mis un escalier d’or aux pieds des fantaisies de Musette. Intelligente et spirituelle, elle avait aussi en répugnance les sots et les niais, quels que fussent leur âge, leur titre et leur nom.

C’était donc une brave et belle fille que Musette, qui , en amour, adoptait la moitié du célèbre aphorisme de Champfort : « L’amour est l’échange de deux fantaisies. » Aussi , jamais ses liaisons n’avaient été précédées d'un de ces honteux marchés qui déshonorent la galanterie moderne. Comme elle le disait elle-même. Musette jouait franc jeu , et exigeait qu’on lui rendit la monnaie de sa sincérité.

Mais si ses fantaisies étaient vives et spontanées, elles n’étaient jamais assez durables pour arriver à la hauteur d’une passion. Et la mobilité excessive de ses caprices, le peu de soin qu’elle apportait à regarder la bourse et les

bottes de ceux qui lui en voulaient conter, apportaient une grande mobilité dans son existence, qui était une perpétuelle alternative de coupés bleus et d’omnibus, d’entre-sol et de cinquième étage , de robes de soie et de robes d’indienne. O fille charmante ! poème vivant de jeunesse, au rire sonore et au chant joyeux ! cœur pitoyable , battant pour tout le monde sous la guimpe entre-b&illée, ù mademoiselle Musette ! vous qui êtes la sœur de Bernerette et de Mimi Pinson ! il faudrait la plume d’Alfred de Musset pour raconter dignement votre insouciante et vagabonde course dans les sentiers fleuris de la jeunesse*, et certainement il aurait voulu vous célébrer aussi, si, comme moi , il vous avait entendu chanter de votre jolie voix fausse ce rustique couplet d’une de vos rondes favorites :

C’était un beau jour de printemps •

Que je me déclarai l’amant.

L’amant d’une brunelte Au cœur de Cupidon,

Portant fine cornette,

Posée en papillon.

L’histoire que nous allons raconter est un des épisodes les plus charmants de la vie de cette charmante aventurière, qui a jeté tant de bonnets par-dessus tant de moulins.

A une époque où elle était la maîtresse d’un jeune conseiller d’État qui lui avait galamment mis entre les mains la clef de son patrimoine, mademoiselle Musette avait l’habitude de donner une fois par semaine des soirées dans son joli salon de la rue de la Bruyère. — Ces soirées ressem-

blaient à la plupart des soirées parisiennes , — avec cette différence qu’on s’y amusait ; — quand il n’y avait pas assez de place , on s’asseyait les uns sur 1 ^ autres^ et U arrivait souvent aussi que le même verre servait pour un couple. Rodolphe , qui était l’ami de Musette et qui ne fht jamais que son ami ( ils n’ont jamais su pourquoi ni I’uq ni l’autre)^ Rodolphe demanda à Musette la permission de lui amener son ami , le peintre Marcel 5 un garçon de talent , eyouta-t-il , à qui l’avenir est en train de broder un habit d’académicien.

Amenez, dit MusettCi

Le soir où iis devaient aller ensemble chez Musette ^ Ro* dolplie monta chez Marcel pour le prendre* L’ailiste faisait sa toilette.

— Comment, dit Rodolphe, tu vas dans le monde avec U ne chemise de couleur?

— Est-ce que ça blesse l‘usage? dit tranquillement Marcel.

— Si ça le blesse? mais jusqu’au sang , malheureux.

— Diable , fit Marcel en regardant sa chemise qui était à fond bleu , avec vignettes représentant des sangliers poursuivis par une meute, c’est que je n’en oi pas d’autre ici. — Ah bath I tant pis 5 je prendrai un faux col t, et comme Mathusalem boutonne jusqu’au cou, on ne verra pas la couleur de mon linge.

— Comment, dit Rodolphe avec inquiétude, tu vas encore mettre Mathusalem?

— Hélas ! répondit Marcel , il le ftmt bién 5 Dieu le veut, et mon tailleur aussi; d’ailleurs il a une garniture de boutons neuve, et je l’ai reprisé tantôt avec du noir de j»6che.

Mathusalem était simplement l’habit de Marcel; il le nommait ainsi parce que c’était le doyen de sa garde^ robe. Mathuaalem était fait à la dernière mode d’il y a quatre ans, et était en outre d’un vert atroce; mais, aux lumières , Marcel alTirmait qu’il jouait le noir.

Au bout de cinq minutes, Marcel était habillé ; il était mis avec le mauvais goût le plus parfait : tenue de rapin allant dans le monde.

M. Casimir Bonjour ne sera jamais si étonné le jour où on lui apprendra son élection li l’Institut, que ne furent' étonnés Marcel et Rodolphe en arrivant à la maison de mademoiselle Musette. Voici la cause de leur étonnement : mademoiselle Musette, qui depuis quelque temps s’était brouillée avec son amant le conseiller d’État, avait été dé> laissée par lui dans un moment fort grave. Poursuivie par ses créanciers et par son propriétaire , ses meubles avaient été saisis et descendus dans la cour de la maison pour être enlevés et vendus le lendemain. Malgré cet incident , mademoiselle Musette n’eut pas un moment l’idée de fausser compagnie à ses invités, et ne décommanda point la soirée. Elle ùt gravement disposer la cour en salon , mit on tapis sur le pavé, prépara tout comme à l’ordinaire, s’habilla pour recevoir, et invita tous les locataires à sa petite fête , à ia splendeur de laquelle le bon Dieu voulut bien contribuer pour les illuminations.

Cette boufTonnerie eut un succès énorme; jamais les soirées de Musette n’avaient eu tant d’entrain et de gaieté ; on dansait et on diantait encore, que les commissionnaires vinrent enlever meubles , tapis et divans , et force fot alors à la compagnie de se retirer.

Muselle reconduisait loul son monde en chantant :

On en parlera longtemps, larl ra,

De ma soirée de jeudi.

On en parlera longtemps, la ri ri.

Marcel et Rodolphe restèrent seuls avec Musette, qui était remontée dans son appartement , où il ne restait plus que le lit.

— Ah çà! mais, dit Musette, ça n’est pas déjà si gai mon aventure; il va falloir que j’aille loger à l’hôtel de la belle étoile. Je le connais , cet hôtel ; il y a furieusement des courants d’air.

— Âh ! madame , dit Marcel , si j’avais les dons de Phitus, je voudrais vous otfrir un temple plus beau que celui de Salomon. Mais...

— ^Vous n’êtes pas Plutus, mon ami. C’est égal, je vous sais gré de l’intention. — Ah bath ! ajouta-t-elle en parcourant son appartement du regard, je m’ennuyais ici, moi ; et puis le mobilier était vieux. Voilà près de six mois que je l’avais ! Mais ce n’est pas tout, ça; après le bal on soupe , que je .soupçonne.

— Soupe-çonnons donc, dit Marcel , qui avait la maladie du calembour, le matin surtout , où il était terrible.

Comme Rodolphe avait gagné quelque argent au lansquenet qui s’était fait pendant la nuit , il emmena Musette et Marcel dans un restaurant qui venait d’ouvrir.

Après le d^euner, les trois convives, qui n’avaient aucune envie d’aller dormir, parlèrent d’aller achever la journée à la campagne ; et comme ils se trouvaient prés du

chemin de fer, ils montèrent dans le premier convoi près de partir, qui les descendit à Saint-Germain.

Toute la journée, ils coururent les bois, et ne revinrent à Paris qu’à sept heures du soir, — et cela , malgré Marcel , qui soutenait qu’il ne devait être que midi et demi , et que s’il faisait nuit, c’était parce que 1e temps était couvert.

Pendant toute la nuit de la fête et tout le reste de la journée, Marcel, dont le cœur était un salpêtre qu’un seul regard allumait, s’était épris de mademoiselle Musette , et lui avait fait une cour colorée^ comme il disait à Rodolphe. Il avait été jusqu’à proposer à la belle fille de lui racheter un mobilier plus beau que l’ancien, avec le produit de la vente de son fameux tableau du Passage de la mer Rouge. Aussi l’artiste voyait-il avec peine arriver le moment où il faudrait se séparer de Musette — qui, tout en se laissant baiser les mains , le cou et divers autres accessoires , se bornait à le repousser doucement toutes les fois qu’il voulait pénétrer dans son cœur avec effraction.

En arrivant à Paris, Rodolphe avait laissé son ami avec la jeune flilej qui pria l’artiste de l’accompagner jusqu’à sa porte.

— Me permettrez-vous de venir vous voir ? demanda Marcel ; je vous ferai votre portrait.

— Mon cher, dit la jolie fille , je ne peux pas vous donner mon adresse, puisque je n’en aurai peut-être plus demain ; — mais j 'irai vous voir, — et je vous raccommoderai votre habit qui a un trou si grand, qu’on pourrait déménager au travers sans payer.

— Je vous attendrai comme le Messie, dit Marcel.

— Pas si longtemps , dit Musette en riant.

— Quelle charmante fllle , disait Marcel en s’en allant lentement; c’est la déesse, de la gaieté. — Je ferai deux trous à mon habit.

11 n’avait pas fait trente pas qu’il se sentit frapper sur l’épaule : c’était mademoiselle Musette.

— Mon cher monsieur Marcel , lui dit-elle , êtes-vous chevalier français ?

— Je le suis ; — Rubens et ma dame , — voilà ma devise.

— Eh bien, alors, oyez ma peine et y compatissez, noble sire, reprit Musette , qui était un peu teintée de littérature , bien qu’elle se livrât sur la grammaire à d’horribles Saint- Barthélemy ; mon propriétaire a emporté la clef de mon appartement, et il est onze heures du soir : comprenezvous?

— Je comprends, dit Marcel en offrant son bras à Musette. 11 la conduisit à son atelier, situé quai aux Fleurs. Musette tombait de sommeil ; mais elle eut encore assez de force pour dire à Marcel en lui serrant la main ; — Vous vous rappellerez ce que vous m’avez promis.

— O Musette ! charmante fille , dit l’artiste d’une voix un peu émue , vous êtes ici sous un toit hospitalier ; dormez en paix , bonne nuit ; moi , je m’en vais.

— Pourquoi? dit Musette, les yeux presque fermés ; je n’ai point peur, je vous assure; d’abord il y a deux chambres, je me mettrai sur votre canapé.

— Mon canapé est trop dur pour y dormir, ce sont des cailloux cardés. Je vous donne l’hospitalité chez moi, et je vais aller la demander pour moi à un ami qui demeure là sur

moD carré; c’est plus prudent, dit-ii. Je tiens ordinairement ma parole ; mais j’ai vingt-deux ans et vous dix-huit, ô Musette... et je m’en vais. Bonsoir.

Le lendemain matin, à huit heures, Marcel rentra chez lui avec un pot de fleurs qu’il avait été acheter au marché. 11 trouva Musette qui s'était jetée tout habillée sur le Ut et dormait encore. Au bruit qu'il fit elle se réveilla et tendit la main à Marcel.

— Brave garçon, lui dit-elle.

— Brave garçon, répéta Marcel, n’est-il point là un synonyme à ridicule ?

— Oh! fit Musette, pourquoi me dites- vous cela? ce n’est pas aimable; au lieu de me dire des méchancetés, oCfrez-moi donc ce joli pot de fleurs.

— C’est, en eflet, à votre intention que je l’ai monté, dit Marcel. Prenez-lc donc, et en retour de mon hospitalité chantez-moi une de vos jolies chansons; l’écho de ma mansarde gardera peut-être quelque chose de votre voix, et je vous entendrai encore quand vous serez partie.

— Ah çà I mais vous voulez donc me mettre à la porte? dit Musette. Et si je ne veux pas m’en aller, moi I écoutez, Marcel , je ne monte pas à trente-six échelles pour dire ma façon de penser. Vous me plaisez et je vous plais. Ça n’est pas de l’amour, mais c’en est peut-être de la graine. Eh bien, je ne m’en vais pas, je reste et je resterai ici tant que les fleurs que vous venez de me donner ne se faneront pas.

— Ah ! s’écria Marcel, mais elles seront flétries dans deux jours 1 — si j’avais su, j’aurais pris des immortelles.

Depuis quinze jours Musette et Marcel demeuraient ensemble et menaient, bien qu’ils fussent souvent sans argent, la plus charmante vie du monde. Musette sentait pour l’artiste une tendresse qui n’avait rien de commun avec ses passions antérieures : et Marcel commençait à craindre qu’il ne fût amoureux sérieusement de sa maîtresse. Ignorant qu’elle-même redoutait fort d’être trèséprise de lui, il regardait chaque matin l’état dans lequel se trouvaient les fleurs dont la mort devait amener la rupture de leur liaison ; — et il avait grand’peine à s’expliquer leur fraîcheur chaque jour nouvelle. — Mais il eut bientôt la clef du mystère : une nuit, en se réveillant, 'il ne trouva plus Musette à côté de lui. — H se leva, courut dans la chambre et aperçut sa maîtresse qui profitait chaque nuit] de son sommeil pour arroser les fleurs et les empêcher de mourir.

!.«« Flota da Faciale.

C’était le 19 mars Et, dût-il attendre l’àge avancé

deM. Raoul-Rochette quia vu bâtir Ninive, Rodolphe n’oubliera jamais cette date, car ce fut ce jour-là môme, jour de Saint-Joseph, à trois heures de relevée, que notre ami sortait de chez un banquier, où il venait de toucher une somme de 500 francs en espèces sonnantes et ayant cours.

Le premier usage que Rodolphe fit de cette tranche du Pérou, qui venait de tomber dans sa poche, fut de ne point payer ses dettes ; attendu qu’il s’était juré à luimôme d’aller à l’économie et de ne faire aucun extra. Il avait d’ailleurs à ce sujet des idées extrêmement arrêtées, et disait qu’avant de songer au superflu il fallait s’occuper

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du nécessaire ; c’est pourquoi il ne paya point ses créanciers et acheta une pipe turque, qu’il convoitait depuis longtemps.

Muni de cette emplette, il se dirigea vers la demeure de son ami Marcel qui le logeait depuis quelque temps. En entrant dans l’atelier de l’artiste, les poches de Rodolphe carillonnaient comme un clocher de village le jour d’une grande fête. En entendant ce bruit inaccoutumé, Blarcel pensa que c’était un de ses voisins, grand joueur à la baisse, qui passait en revue ses bénéfices d’agio, et il murmura :

— Voilà encore cet intrigant d’à côté qui recommence ses épigrammes. Si cela doit durer, je donnerai congé. Il n’y a pas [moyen de travailler avec un fpareil vacarme. Gela donne des idées de quitter l’état d’artiste pauvre pour se faire quarante voleurs. Et sans se douter le moins du monde que son ami Rodolphe était métamorphosé en Crésus, Marcel se remit à son tableau du Passage de la mer Rouge, qui était sur le chevalet depuis tantôt trois ans.

Rodolphe, qui n’avait pas encore dit un mot, ruminant tout bas une expérience qu’il allait faire sur son ami, se disait en lui-même; — Nous allons bien rire tout à l’heure; ah ! que ça va donc être gai, mon Dieu ! et il laissa tomber une pièce de cinq francs à terre.

Marcel leva les yeux et regarda Rodolphe, qui était sérieux comme un article de la Revue des deux Mondes.

L’artiste ramassa la pièce avec un air très-satisfait et lui fit un très-gracieux accueil, car, bien que rapin, il savait vivre et était fort civil avec les étrangers. Sachant,

du reste, que Rodolphe était sorti pour aller chercher de l’argent, Marcel , voyant que son ami avait réussi dans ses démarches , se borna à en admirer le résultat , sans lui demander à l’aide de quels moyens il avait été obtenu.

Il se remit donc sans mot dire à son travail, et acheva de noyer un Égyptien dans les flots de la mer Rouge. Comme il accomplissait cet homicide, Rodolphe laissa tomber une seconde pièce de cinq francs. Et, observant la ligure que le peintre allait faire, il se mit à rire dans sa barbe qui est tricolore, comme chacun sait.

Au bruit sonore du métal , Marcel , comme frappé d'une commotion électrique , se leva subitement et s’écria :

— Comment! il y a un second couplet?

Une troisième pièce roula sur le carreau, puis uneautre, puis une autre encore ; enûn tout un quadrille d’écus se mit à danser dans la chambre.

. Marcel commençait à donner des signes visibles d’aliénation mentale, et Rodolphe riait comme le parterre du Théâtre-Français à la première représentation de Jeanne de Flandre. Tout à coup, et sans aucuns ménagements, Rodolphe fouilla à pleines mains dans ses poches, et les écus commencèrent un steaple chase fabuleux. — C’était le débordement du Pactole, — le bacchanal de Jupiter entrant chez Danaé.

Marcel était immobile, muet, l’œil fixe; l’étonnement amenait peu à peu chez lui une métamorphose pareille à celle dont la curiosité rendit jadis la femme de Lot victime; et comme Rodolphe jetait sur le carreau sa dernière

pile de ceot francs, l’artiste avait déjà tout un côté du corps salé.

Rodolphe, lui, riait toujours. Et auprès de celle orageuse hilarité, les tonnerres d'un orchestre de M. Sax eussent semblé des soupirs d’enfants à la mamelle.

Ébloui, strangulé, stupéûé par l’émotion, Marcel pensa qu’il rêvait ; et pour chasser le cauchemar qui l’obsédait , il se mordit le doigt jusqu’au sang, ce qui lui procura une douleur atroce au point de le faire crier.

Il s’aperçut alors qu’il était parfaitement éveillé; et voyant qu’il foulait l’or à ses pieds, il s’écria, comme dans les tragédies : — En croirai-je mes yeux ? Puis il ajouta, en prenant la main de Rodolphe dans la sienne :

— Donne-moi l’explication de ce mystère.

— Si je te l’expliquais, ce n’en serait plus un.

— Mais encore ?

— Cet or est le fruit de mes sueurs, dit Rodolphe en ramassant l’argent, qu’il rangea sur une table ; puis, se reculant de quelques pas, il considéra avec respect les cinq cents francs rangés en piles et il pensait en luimême :

— C’est donc maintenant que je vais réaliser mes rêves?

— Il ne doit pas y avoir loin de six mille francs, disait

Marcel, en contemplant les écus qui tremblaient sur la table. — J’ai une idée. Je vais charger Rodolphe d’acheter mon Passage de la mer Rouge.

Tout à coup Rodolphe prit une pose théâtrale et, avec . une grande solennité dans le geste et la voix, il dit à l’artiste :

— Écoute-moi, Marcel, la fortune que j’ai fait briller à

tes regards n’est point le résultat de viles manœuvres, je n’ai point trafiqué de ma plume, Je suis riche mais honnête ; cet or m’a été donné par une main généreuse, et j’ai fait serment de Tutiliser à acquérir par le travail une position sérieuse pour l’homme vertueux. Le travail est le plus saint des devoirs.

— Et le cheval est le plus noble des animaux, dit Marcel en interrompant Rodolphe. Ah çà! ajouta- t-il, que signifie ce discours, et d’où tires-tu cette prose? des carrières de l’école du bon sens, sans doute ?

— Ne m’interromps point et fais trêve à tes railleries, dit Rodolphe, elles s’émousseraient d’ailleurs sur la cuirasse d’une invulnérable volonté dont je suis revêtu désormais.

— Voyons, assez de prologue comme cela. Où veux-tu en venir?

— Voici quels sont mes projets. A l’abri des embarras matériels de la vie, je vais travailler sérieusement ; j’acbèverai ma grande machine, et je me poserai carrément dans l’opinion. D’abord, je renonce à la Bohême, je m’habille comme tout le monde, j’aurai un habit noir, et j’irai dans les salons. Si tu veux marcher dans ma voie, nous continuerons à demeurer ensemble, mais il faudra adopter mon programme. La plus stricte économie présidera à notre existence. En sachant nous arranger, nous avons devant nous trois mois de travail assuré sans aucune préoccupation. Mais il faut de l’économie.

— Mon ami, dit Marcel, l’économie est une science qui est seulement à la portée des riches, ce qui fait que toi et moi nous en ignorons les premiers éléments. Cependant,

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en faisant une avance de fonds de 6 fr., nous achèterons les œuvres de M. Jean-Baptiste Say, qui est un économiste très-distingué, et il nous enseignera peut-être la manière de pratiquer cet art... Tiens, tu as une pipe turque, toi ?

— Oui, dit Rodolphe, je l’ai achetée 25 francs.

— Comment! tu mets 25 francs à une pipe... et tu parles d’économie?...

— Et ceci en est certainement une, répondit Rodolphe ; je cassais tous les jours une pipe de deux sous ; à la fin de l’année, cela constituait une dépense bien plus forte que celle que je viens de faire... C’est donc en réalité une économie.

— Au fait, dit Marcel, tu as raison... je n’aurais pas trouvé celle-là.

En ce moment une horloge voisine sonna six heures.

— Dînons vile, dit Rodolphe, je veux, dès ce soir, me mettre en route. Mais, à propos de dîner, je fais une réflexion : nous perdons tous les jours un temps précieux à faire notre cuisine-, or, le temps est la richesse du travailleur, il faut donc en être économe. A compter d’aujourd’hui nous prendrons nos repas en ville.

— Oui, dit Marcel, il y a à vingt pas d’ici un excellent restaurant, il est un peu cher 5 mais comme il est notre voisin, la course sera moins longue, et nous nous rattraperons sur le gain de temps.

— Nous irons aujourd’hui, dit Rodolphe; mais demain ou après, nous aviserons à adopter une mesure encore plus économique.... Au lieu d’aller au restaurant, nous prendrons une cuisinière.

— Non, non, interrompit Marcel, nous prendrons plutôt un domestique qui sera en même temps notre cuisinier. Vois un peu les immenses avantages qui en résulteront. D’abord, notre ménage sera toujours fait, il cirera nos bottes, il lavera mes pinceaux, il fera nos commissions, je tâcherai même de lui inculquer le goût des beaux-arts et j’en ferai mon rapin. De cette façon, à nous deux, nous économiserons au moins six heures par jour en soins et en occupations qui seraient d’autant nuisibles à notre travail.

— Ah ! fit Rodolphe, j’ai une autre idée, moi.... Mais allons dîner.

Cinq minutes après, les deux amis étaient installés dans un des cabinets du restaurant voisin, et continuaient à deviser d’économie.

— Voici quelle est mon idée : si, au lieu de prendre un domestique, nous prenions une maîtresse ? hasarda Rodolphe.

— Une maîtresse pour deux, flt Marcel avec effroi, ce serait de l’avarice portée jusqu’à la prodigalité, et nous dépenserions nos économies à acheter des couteaux pour nous égorger l’un l’autre. Je préfère le domestique ; d’abord, cela donne de la considération.

— En effet, dit Rodolphe, nous nous procurerons un garçon intelligent; et s’il a quelque teinture d’orthographe, je lui apprendrai à rédiger.

— Ça lui sera une ressource pour ses vieux jours, dit Marcel en additionnant la carte qui se montait à 15 fr. Tiens, dit-il, c’est assez cher. Habituellement, nous dînions pour 30 sous à nous deux.

— Oui, reprit Rodolphe, mais nous dînions mal, et nous étions obligés de souper le soir. Atout prendre, c'est donc une économie.

— Tu es comme le plus fort, murmura l’artiste vaincu par ce raisonnement, tu as toujours raison. Est-ce que nous travaillons ce soir ?

— Ma foi, non. Moi, je vais aller voir mon oncle, dit Rodolphe 5 c’est un brave homme, je lui apprendrai ma nouvelle position, et il me donnera de bons conseils. Et toi, où vas-lu, Marcel ?

— Moi, je vais aller chez le vieux Médicis pour lui demander s’il n’a pas de restaurations de tableaux à me confier. A propos, donne-moi donc cinq francs.

— Pourquoi faire ?

— Pour passer le pont des Arts.

— Ah ! ceci est une dépense inutile, et, quoique peu considérable, elle s’éloigne de notre principe.

— J’ai tort, en effet, dit Marcel, je passerai par le pont Neuf. ... mais je prendrai un cabriolet.

Et les deux amis se quittèrent en prenant chacun un chemin différent, qui, par un singulier hasard, les conduisit tous deux au même endroit, — où ils se retrouvèrent.

— Tiens, tu n’as donc pas trouvé ton oncle? demanda Marcel.

— Tu n’as donc point vu Médicis ? demanda Rodolphe,

Et ils éclatèrent de rire.

Cependant ils rentrèrent chez eux de très-bonne heure — le lendemain.

Deux jours après, Rodolphe et Marcel étaient complète-

meot métamorphosés. Habillés tous deux comme des ma* riés de première classe, ils étaient si beaux , si reluisants, si élégants, que lorsqu’ils se rencontraient dans la rue, ils hésitaient à se reconnaître l’un l’autre.

Leur système d’économie était, du reste , en pleine vigueur; mais l’organisation du travail avait bien de la peine à se réaliser. — Ils avaient pris un domestique. C’était un grand garçon de trente-quatre ans, d’origine suisse, et d’une intelligence qui rappelait celle de Jocrisse. Du reste, il n’était pas né pour être domestique; et si un de ses maîtres lui conQait quelque paquet un peu apparent à porter, Baptiste rougissait avec indignation, et faisait faire la course par un commissionnaire. Cependant Baptiste avait des'qualités ; ainsi , quand on lui donnait un lièvre , il en faisait un civet au besoin. En outre, comme il avait été distillateur avant d’être valet, il avait conservé un grand amour pour son art, et dérobait une grande partie du temps qu’il devait à ses maîtres à chercher la composition d’un nouveau vulnéraire supérieur, auquel il voulait donner son nom ; — il réussissait aussi dans le brou de noix. Mais où Baptiste n’avait pas de rival , c’était dans l’art de fumer les cigares de Marcel et de les allumer avec les manuscrits de Rodolphe.

Un jour Marcel voulut faire poser Baptiste en costume de Pharaon pour son tableau du Passage de la mer Bouge. A cette proposition, Baptiste répondit par un refus absolu , et demanda son compte.

— C’est bien , dit Marcel , je vous le réglerai ce soir, votre compte.

Quand Rodolphe rentra , son ami lui déclara qu’il fal-

lait renvoyer Baptiste. Il ne nous sert absolument à rien, dit-il.

— 11 est vrai , répondit Marcel , c’est un objet d’art vivant.

— 11 est bête à faire cuire.

— Il est paresseux.

— Il faut le renvoyer.

— Renvoyons-le.

— Cependant il a bien quelques qualités. Il fait très-bien le civet.

— Et le brou de noix , donc. Il est le Raphaël du brou de noix.

— Oui', mais il n’est bon qu’à cela, et cela ne peut nous suffire. Nous perdons tout notre temps en discussions avec lui.

— Il nous empêche de travailler.

— Il est cause que je ne pourrai pas avoir achevé mon Passage de la mer Bouge pour le salon. Il a refusé de poser pour Pharaon.

— Grâce à lui, je n’ai point pu achever le travail qu’on m’avait demandé. Il n'a pas voulu aller à la Bibliothèque chercher les notes dont j’avais besoin.

— 11 nous ruine.

— Décidément nous ne pouvons pas le garder.

— ■ Renvoyons-le... Mais alors il faudra le payer.

— Nous le payerons, mais qu’il parle; donne-moi de l’argent, que je fasse son compte.

— Comment! de l’argent! Mais ce n’est pas moi qui tiens la caisse, c’est toi.

— Du tout , c’est toi. Tu t’es chargé de l’intendônce générale , dit Rodolphe.

— Mais je t’assure que je n’ai pas d’argent ! exclama Marcel.

— Est-ce qu’il n’y en aurait déjà plus ! C’est impossible, on ne peut pas dépenser 500 fr. en huit jours, surtout quand on vit, comme nous l’avons [fait, avec l’économie, la plus absolue , et qu’on se borne au strict nécessaire (C’est au strict superflu qu’il aurait dû dire.) Il faut vériûer les comptes, reprit Rodolphe; nous retrouverons l’erreur.

— Oui , dit Marcel; mais nous ne retrouverons pas l’argent. C’est égal , consultons les livres de dépense. ,

Voici le spécimen de cette comptabilité , qui avait été commencée sous les auspices de la sainte Économie :

— Le 19 mars. — En recette, 500 fr. En dépense : une pipe turque, 25 fr.; dîner, 15 fr.; dépenses diverses, 40 fr.

— Qu’esl-ce que c’est que ces dépenses-Ià? dit Rodolphe à Marcel qui lisait.

— Tu sais bien , répondit celui-ci, — c’est le soir où nous ne sommes rentrés chez nous que le matin. Ou reste , cela nous a économisé du bois et de la bougie.

— Après? Continue.

— Du 20 mars. — Déjeuner, 1 fr. 50 c.; tabac , 20 c.; dîner, 2 fr.; un lorgnon, 2fr. 50 c. — Oh ! dit Marcel, c’est pour ton compte le lorgnon ? qu’avais-tu besoin d’un lorgnon , tu y vois parfaitement...

— Tu sais bien que J’avais à faire un compte rendu du Salon dans V Écharpe (TIri$ ; il est impossible de faire de la

critique de peinture sans lorgnon; c’était une dépense légitime. — Après...

— Une canne en jonc.. .

— Ah ça ! c’est pour ton compte, fit Rodolphe ; tu n’avais pas besoin de canne.

— C’est tout ce qu’on a dépensé le 20 , fit Marcel sans V répondre. — I.e 21 , nous avons déjeuné en ville , et diné aussi , et soupé aussi.

— Nous n’avons pas dû beaucoup dépenser ce jour-là I

— En effet, fort peu... A peine 30 fr.

— Mais à quoi donc , alors ?

— Je ne sais plus, dit Marcel ; c’est marqué sous la rubrique dépenses diverses.

— Un titre vague et perfide , interrompit Rodolphe.

Le 22. — C’est le jour d’entrée de Baptiste; nous lui avons donné un à- compte de 5 fr. sur ses appointements ; pour l’orgue de barbarie , 50 c.; pour le rachat de quatre petits enfants chinois condamnés à être jetés dans le fleuve Jaune, par des parents d’une barbarie incroyable, 2 fr. 40 c.

— Ah çà ! dit Rodolphe , explique-moi un peu la contradiction qu’on remarque dans cet article. Si tu donnes aux orgues de Barbarie , pourquoi insultes-tu les parents barbares ? Et d’ailleurs quelle nécessité de racheter des petits chinois? S’ils avaient été à l’eau-de-vie, seulement.

— Je suis né généreux , répliqua Marcel, va , continue ; jusqu’à présent on ne s’est que très-peu éloigné du principe de l’économie.

— Du 23. — 11 n’y a rien de marqué. — Du 24. — Idem. Voilà deux bons jours. — Du 26. — Donné à Baptiste , à-compte sur ses appointements, 3 fr.

11 me semble qu’on lui donne bien souvent de l’argent, lit Marcel en manière de réflexion.

— On lui devra moins, répondit Rodolphe. — Continue.

— Du 26 mars. — Dépenses diverses et utiles au point de vue de l’art, 36 fr. 40 e.

— Qu’est-ce qu’on peut donc avoir acheté de si utile ? dit Rodolphe 5 je ne me souviens pas, moi. 36 fr. 40 c. qu’est-ce que ça peut donc être ?

— Comment ! tu ne te souviens pas?... C’est le jour où nous sommes montés sur les tours Notre-Dame pour voir Paris à vol d’oiseau...

— Mais ça coûte huit sous pour monter aux tours, dit Rodolphe.

— Oui, mais en descendant, nous avons été dîner à Saint-Germain.

— Cette rédaction pèche par la limpidité.

— Du 27, il n’y a rien de marqué.

— Bon! voilà de l’économie.

— Du 28. Donné à Baptiste, à compte sur ses gages, 6 francs.

— Ah ! cette fois, je suis sûr que nous ne devons plus rien à Baptiste. Il se pourrait même qu’il nous dût.... Il faudra voir.

— Du 29. Tiens, on n’a pas marqué le|29; la dépense est remplacée par un commencement d’article de mœurs.

— Le 30. Ah ! nous avions du monde à dîner ; forte dépense le 30 : 55 fr. — Le 31, c’est aujourd’hui, nous n’avons encore rien dépensé. — Tu vois, dit Marcel en

achevant, que les comptes ont été tenus très-exactement. — Le total ne fait pas 600 fr.

— Alors, il doit rester de l’argent en caisse.

— On peut voir, dit Marcel en ouvrant un tiroir. — Non, dit-il, il n’y a plus rien. — Il n’y a qu’une araignée.

, — Araignée du matin — chagrin, — fit Rodolphe.

— Où diable a pu passer tant d’argent? reprit Marcel atterré en voyant la caisse vide.

— Parbleu ! c’est bien simple, — dit Rodolphe, — on a tout donné à Raptiste.

— Attends donc, s’écria Marcel en fouillant dans le ' tiroir où il aperçut un papier. — La quittance du dernier terme! — s’écria-t-il.

— Bah ! fit Rodolphe — comment est-elle arrivée là?

— ■ Et acquittée encore, ajouta Marcel j c’est donc toi qui as payé le propriétaire ?

— Moi ! allons donc — dit Rodolphe.

— Cependant, que signifie ?...

— Mais je t’assure...

« Quel est donc ce mystère ? » chantèrent-ils tous deux en chœur sur l’air du finale de la Dcme blanche.

Baptiste, qui aimait la musique, accourut aussitôt.

Marcel lui montra la quittance.

— Ah ! oui, fit Baptiste négligemment, j’avais oublié de vous le dire, — c’est le propriétaire qui est venu ce matin pendant que vous étiez sortis. — Je l’ai payé, pour lui éviter la peine de revenir.

— Où avez-vous trouvé de l’argent ?

— Ah ! monsieur, fit Baptiste, je l’aijînse dans le tiroir qui était ouvert ; j’ai même pensé que ces messieurs l’a-

valent laissé ouvert dans cette intention, et je me suis dit : Mes maîtres ont oublié de me dire en sortant : Baptiste, le propriétaire viendra toucher son terme de loyer, il faudra le payer; et j’ai fait comme si l’on m'avait commandé — sans qu’on m’ait commandé.

— Baptiste! dit Marcel avec une colère blanche, — vous avez outre-passé nos ordres ; à compter d’aujourd’hui, vous ne faites plus partie de notre maison. — Baptiste, rendez votre livrée !

Baptiste ôta la casquette de toile cirée qui composait sa livrée, et la rendit à Marcel.

— C’est bien, dit celui-ci; maintenant vous pouvez partir...

— Et mes gages ?

— Comment dites-vous, drôle? — Vous avez reçu plus qu’on ne vous devait. Je vous ai donné 14 fr. en quinze jours à peine. — Qu’est-ce que vous faites de tant d’argent? vous entretenez donc une danseuse ?

— De corde, ajouta Rodolphe.

— Je vais donc rester abandonné , dit le malheureux domestique, sans abri pour garantir ma tète !

— Reprenez votre livrée , répondit Marcel ému malgré lui. Et il rendit la casquette à Baptiste.

— C’est pourtant ce malheureux qui a dilapidé notre fortune, dit Rodolphe en voyant sortir le pauvre Baptiste. — Où dînerons-nous aujourd’hui ?

— Nous le saurons demain, répondit Marcel.

C« qnc ceûto une pièce de ein^ rranea.

Un samedi soir, dans le temps ou il n’était pas encore en ménage avec mademoiselle Mimi, qu’on verra paraître bientôt, — Rodolphe fit connaissance à sa table d’hôte d’une marchande à la toilette en chambre, appelée mademoiselle Laure. Ayant appris que Rodolphe était rédacteur en chef de V Écharpe d'iris et du Castor, journaux de fashion, la modiste, dans l’espérance d’obtenir des réclames pour ses produits, lui fit une foule d’agaceries significatives. A ces provocations, Rodolphe avait répondu par un feu d’artifice de madrigaux à rendre jaloux Benserade, Voiture et tous les Ruggieri du style galant; et à la fin du dîner, mademoiselle Laure , ayant appris que Rodolphe était poète, lui donna clairement à entendre qu’elle n’était pas

éloignée de l’accepter pour son Pétrarque. Elle lui accorda môme, sans circonlocution, un rendez-vous pour le lendemain.

— Parbleu ! se disait Rodolphe en reconduisant mademoiselle Laure, — voilà certainement une aimable personne. — Elle me parait avoir de la grammaire et une garde-robe assez cossue. — Je suis tout disposé à la rendre heureuse.

Arrivée à la porte de sa maison, mademoiselle Laure quitta le bras de Rodolphe en le remerciant de la peine qu’il avait bien voulu prendre en l’accompagnant dans un quartier aussi éloigné.

— Oh ! madame, répondit Rodolphe en s’inclinant jusqu’à terre, j’aurais désiré que vous demeurassiez à Moscou ou aux îles de la Sonde, aûn d’avoir plus longtemps le plaisir d’être votre cavalier.

— C’est un peu loin, répondit Laure en minaudant.

— Nous aurions pris par les boulevards, madame, dit Rodolphe. — Permettez-raoi de vous baiser la main sur la personne de votre joue, continua-t-il en embrassant sa compagne sur les lèvres, avant que Laure eût pu faire résistance.

— Oh ! monsieur, exclama-t-elle, vous allez trop vite.

— C’est pour arriver plus tôt, dit Rodolphe. En amour,

les premiers relais doivent être franchis au galop.

— Drôle de corps ! pensa la modiste en rentrant chez elle.

— Jolie personne ! disait Rodolphe en s’en allant.

Rentré chez lui, il se coucha à la hâte, et fit les rêves les plus doux. Il se vit ayant à son bras, dans les bals.

dans les théâtres et aux promeoades, mademoiselle Laure vêtue de robes plus splendides que celles ambitionnées par la coquetterie de Peau-d’Ane.

Le lendemain à 11 heures, selon son habitude, Rodolphe se leva. Sa première pensée fut pour mademoiselle Laure.

— C’est une femme très-bien, murmura-t-il 5 je suis sûr qu’elle a été élevée à Saint-Denis. — Je vais donc enfin connaître le bonheur d’avoir une maîtresse qui ne soit pas grêlée. Décidément, je ferai des sacrifices pour elle, je

m’en vais aller toucher mon argent à V Echarpe d'iris, j’achèterai des gants et je mènerai Laure. dîner dans un restaurant où on donne des serviettes. — Mon habit n’est pas très-beau, dit-il en se vêtissant ; mais bath ! le noir, ça habille si bien !

Et il sortit pour se rendre au bureau de V Écharpe d’iris. En traversant' la rue, il rencontra un omnibus sur les panneaux duquel était collée une affiche où on lisait : aujourd’hui dimanche, grandes eaux de VERSAILLES.

Le tonnerre tombant aux pieds de Rodolphe ne lui aurait pas causé une impression plus profonde que la vue de cette affiche.

— Aujourd’hui dimanche, je l’avais oublié, s’écria-t-il, je ne pourrai pas trouver d’argent. — Aujourd’hui dimanche ! ! ! mais tout ce qu’il y a d’écus à Paris est en route pour Versailles.

Cependant, poussé par un de ces espoirs fabuleux auquel l’homme s’accroche toujours, Rodolphe courut à son journal, coiqptant qu’un bienheureux hasard y aurait amené le caissier*

M. Boniface était venu, en effet, un instant, mais il était reparti immédiatement.

— Pour aller à Versailles, dit à Rodolphe le garçon de bureau.

— Allons, ditRodolphe, c’est flni... Mais voyons, pensat-il, mon rendez-vous n’est que pour ce soir. — Il est midi, j’ai donc cinq heures pour trouver 5 francs, — 20 sous l’heure, comme les chevaux du bois de Boulogne. — En route!

Comme il se trouvait dans le quartier où demeurait un journaliste qu’il appelait le critique influent, Rodolphe songea à faire près de lui une tentative.

— Je suis sûr de le trouver, celui-là, dit-il en montant l’escalier -, c’est son jour de feuilleton, il n’y a pas de danger qu’il sorte. Je lui emprunterai 5 francs.

— Tiens ! c’est vous, dit l’homme de lettres en voyant Rodolphe, vous arrivez bien ; j’ai un petit service à vous demander.

— Comme ça se trouve ! pensa le rédacteur de ï Echarpe <r/ri«.]

— Étiez-vous à l’Odéon, hier?

— Je suis toujours à l’Odéon.

— Vous avez vu la pièce nouvelle, alors ?

— Qui l’aurait vue? Le public de l’Odéon, c’est moi»

— C’est vrai, dit le critique : vous êtes une des cariati-* des de ce théâtre. Le bruit court même que c’est vous qui en fournissez la subventiou. Eh bien , voilà ce que j’ai à vous demander : le compte-rendu de la nouvelle pièce.

— C’est facile ; j’ai une mémoire de créancier.

ir

— De qui esl-ce, celte pièce? demanda le critique à Rodolphe pendant que celui-ci écrivait.

— C’est d’un monsieur.

— Ça ne doit pas être fort.

— Moins fort qu’un Turc, assurément.

— Alors, ça n’est pas robuste. — Les Turcs, voyez-vous, ont une réputation usurpée de force, — ils ne pourraient pas être Savoyards.

— Qu’est-ce qui les en empêcherait ?

— Parce que tous les Savoyards sont Auvergnats, et que les Auvergnats sont commissionnaires. Et puis, il n’y a plus de Turcs, sinon aux bals masqués des barrières et aux Champs Éiysées, où ils vendent des dattes. Le Turc est un préjugé. — J’ai un de mes amis qui connaît l'Orient, il m’a assuré que tous les nationaux étaient venus au monde dans la rue Coquenard.

— C’est joli, ce que vous dites-là, dit Rodolphe.

— Vous trouvez ? fit le critique. — Je vais mettre ça dans mon feuilleton.

— Voilà mon analyse; c’est carrément fait, — reprit Rodolphe.

— Oui, mais c’est court.

— En mettant des tirets, et en développant votre opinion critique, ça prendra de la place.

— Je n’ai guère le temps, mon cher, et puis mon opinion critique ne prend pas assez de place.

— Vous mettrez un adjectif tous les trois mots.

— Est-ce que vous ne pourriez pas me faufiler à votre analyse une petite ou plutôt une longue appréciation de la pièce, hein ? — demanda le critique.

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— Dame, dit Rodolphe, j’ai tûen mes idées sur la tragédie, mais je vous préviens que je les ai imprimées trois fois dans le Castor, et l'Écharpe d'iris.

— C’est égal, combien ça fait-il de lignes, vos idées?

— Quarante lignes.

— Fichtre! Vous avez de grandes idées, vousl Eh bien, prêtez-moi donc vos quarante lignes.

— Bon ! pensa Rodolphe, si je lui fais pour vingt francs de copie, il ne pourra pas me refuser cinq francs. Je dois vous prévenir, dit-il au critique, que mes idées ne sont pas absolument neuves. Elles sont un peu râpées — au coude. Avant de les imprimer, je les ai hurlées dans tous les cafés de Paris, et il n’y a pas un garçon qui ne les sache par cœur.

— Oh ! quéque ça me fait !.... Vous ne me connaissez donc pas ? Est-ce qu’il y a quelque chose de neuf au monde ! excepté la vertu.

— Voilà ! dit Rodolphe quand il eut achevé.

— Foudre et tempête ! il manque encore deux colonnes. .. Avec quoi combler cet abîme ? s’écria le critique. Tandis que vous y êtes, fournissez-moi donc quelques paradoxes !

— Je n’en ai pas sur moi, dit Rodolphe : mais je puis vous en prêter quelques-uns ; seulement, ils ne sont pas de moi ; je les ai achetés 50 centimes à un de mes amis qui était dans la misère. Ils n’ont encore que peu servi.

— Très-bien ! dit le critique.

— Ah ! ût Rodolphe en se mettant de nouveau à écrire, je vais certainement lui demander dix francs — ence tempsci, les paradoxes sont aussi chers que les perdreaux. Et il écrivit une trentaine de lignes où on remarquait des bali-

120 SCÈNES DE U BOBÊHE.

vernes sur les pianos, les poissons rouges, l’école du bon sens et le vin du Rhin, qui était appelé un vin de toilette.

— C’est très-joli, dit le critique 5 faites-moi donc l’amitié d’ajouter que le bagne est l’endroit du monde où on trouve le plus d’bonnêtes gens.

— Tiens, pourquoi ça?

— Pour faire deux lignes. — Bon, voilà qui est fait, dit le critique influent, en appelant son domestique pour qu’il portât son feuilleton à l’imprimerie.

— Et maintenant, dit Rodolphe, poussons-lui la botte I Et il articula gravement sa demande.

— Ah ! mon cher, dit le critique, je n’ai pas un sou ici. Lolotte me ruine en pommade, et tout à l'heure elle m’a déyalisé jusqu’à mon dernier as pour aller à Versailles, voiries Néreïdes et les monstres d’airain vomir des jets liquides.

— A Versailles 1 Ah çà I mais, dit Rodolphe, c’est donc une épidémie?

— Mais pourquoi avez-vous besoin d’argent?

■— Voilà le poëme, reprit Rodolphe. — J’ai ce soir, à cinq heures, rendez-vous avec une femme du monde, une personne distinguée, qui ne sort qu’en omnibus. Je voudrais unir ma destinée à la sienne pour quelques jours, et il me parait décent de lui faire goûter les douceurs de la vie. Dîner, bal, promenades, etc., etc.: il me faut absolument cinq francs^ si je ne les trouve pas, la littérature française est déshonorée dans ma personne.

— Pourquoi n’emprunteriez-vous pas cette somme à cette dame même ? s’écria le critique^

— La première fois, — ce n’est guère possible. — II n’y a que vous qui puissiez me tirer de là.

— Par toutes les momies d’Égypte, je vous jure ma grande parole d’honneur qu’il n’y a pas ici de quoi acheter une pipe d’un sou ou une virginité. Cependant, j’ai là quelques bouquins que vous pourriez aller laver.

— Aujourd’hui dimanche, impossible ; la mère Mansut, Lebigre, et toutes les piscines des quais et de la rue Saint- Jacques sont fermées. Qu’est-ce que c’est que vos bouquins ? Des volumes de poésie, avec le portrait de l’auteur en lunettes? Mais ça ne s’achète pas, ces choses-là.

— A moins qu’on n’y soit condamné par la cour d’assises, dit le critique. Attendez donc, voilà encore des romances et des billets de concert ; en vous y prenant adroitement, vous pourriez peut-être en faire de la monnaie.

— J’aimerais mieux autre chose, un pantalon, par exemple.

— Allons ! dit le critique, prenez encore ce Bossuet et 1e plâtre de M. Odilon Barrot ; ma parole d’honneur, c’est le denier de la veuve.

— Je vois que vous y mettez de la bonne volonté, dit Rodolphe. J’emporte les trésors ; mais si j’en tire 30 sous, je considérerai cela comme le treizième travail d’HercuIe.

Après avoir fait environ quatre lieues, Rodolphe, àl’aide d’une éloquence dont il avait le secret dans les grandes occasions, parvint à se faire prêter 2 francs par sa blanchisseuse, sur la consignation des volumes de poésies, des romances et du portrait de M. Barrot.

— Allons, dit-il en repassant les ponts, voilà la sauce ;

i22 SCÈNES DE LA BOHÈME.

maintenant il faut trouver le fricot. Si j'allais chez mon oncle 1

Une demi-heure après il était chez son oncle Monetti, lequel lut sur la physionomie de son neveu de quoi il allait être question. Aussi se mit-il en garde, et prévint toute demande par une série de récriminations telles que celles-ci : — Les temps sont durs, le pain est cher, les créanciers ne payent pas, les loyers qu’il faut payer, le commerce dans le marasme, etc., etc., — toutes les hypocrites litanies des boutiquiers.

— Croirais-tu’, dit l’oncle, que j’ai été forcé d’emprunter de l’argent à mon garçon de boutique pour payer un billet?

— 11 fallait envoyer chez moi, dit Rodolphe. Je vous aurais prêté de l’argent ; j’ai reçu deux cents francs il y a trois jours.

— Merci, mon garçon, dit l’oncle, mais tu as besoin de ton avoir. — Ah ! pendant que tu es ici, tu devrais bien, toi qui as une si belle main, me copier des factures que je veux envoyer toucher.

— Voilà cinq francs qui me coûteront cher, dit Rodolphe en se mettant à la besogne, qu’il abrégea.

— Mon cher oncle, dit-il à Monetti, je sais combien vous aimez la musique, et je vous apporte des billets de concert.

— Tu es bien aimable, mon garçon. Veux-tu dîner avec moi?...

— Merci, mon oncle, je suis attendu à dîner faubourg Saint-Germain ; je suis même très-contrarié, parce que je

n’ai pas le temps d’aller chez moi prendre de l’argent pour acheter des gants.

— Tu n’as pas de gants ? veux-tu que je te prête les miens? dit l’oncle.

— Merci, nous n’avons pas la môme main ; seulement vous m’obligeriez de me prêter...

— 29 sous pour en acheter. Certainement, mon garçon, les voilà. Quand on va dans le monde, il faut y aller bien mis. Mieux vaut faire envie que pitié, disait ta tante. Allons, je vois que lu te lances, tant mieux... Je t’aurais bien donné plus, reprit-il, mais c’est tout ce que j’ai dans mon comptoir ; il faudrait que je monte en haut, et je ne peux pas laisser la boutique seule : à chaque instant il vient des acheteurs.

— Vous disiez que le commerce n’allait pas ?

L’oncle Monetti fit semblant de ne pas entendre, et dit

à son neveu, qui empochait les 29 sous :

— Ne te presse pas pour me les rendre.

— Quel cancre ! lit Rodolphe en se sauvant. Ah ça ! fitil, il manque encore trente et un sous. Où les trouver? Mais j’y songe, allons au carrefour de la Providence.

Rodolphe appelait ainsi le point le plus central de Paris, c’est-à-dire le Palais-Royal. Un endroit où il est presque impossible de rester dix minutes sans rencontrer dix personnes de connaissance, — des créanciers surtout. Rodolphe alla donc se mettre en faction au perron du Palais-Royal. Cette fois, la Providence fut longue à venir. Enfin, Rodolphe put l’apercevoir. Elle avait un chapeau blanc, un paletot vert et une canne à pomme d’or ; — une Providence très-bien mise.

124 SCÈNES DK LA BOTÊME.

Célait un garçon obligeant et riche, quoique phalanstérien.

— Je suis ravi de vous voir, dit-il à Rodolphe ; venez donc me conduire un peu, nous causerons.

— Allons, je vais suhir le supplice du phalanstère, murmura Rodolphe en se laissant entraîner par le chapeau blanc, qui, en effet, le phalanstérina à outrance.

Comme ils approchaient du pont des Arts, Rodolphe dit à son compagnon : — Je vous quitte, n’ayant pas de quoi acquitter cet impôt.

— Allons donc, dit l’autre en retenant Rodolphe et en jetant deux sous à l’invalide.

— Voilà le moment venu, pensait le rédacteur de V Écharpe d' Iris en .traversant le pont; et, arrivé au bout, devant l’horloge de l’Institut, Rodolphe s’arrêta court, montra le cadran avec un geste désespéré et s’écria :

— Sacrebleu ! cinq heures moins le quart ! je suis perdu !

— Qu’y a-t-il ? dit l’autre étonné. .

— Il y a, dit Rodolphe, que grâce à vous, qui m’avez entraîné malgré moi jusqu’ici, j’ai manqué un rendezvous.

— Important?

— Je crois bien, de l’argent que je devais aller chercher à cinq heures... aux Batignolles... Jamais je n’y serai... Sacrebleu ! comment faire?...

— Parbleu! dit le phalanstérien, c’est bien simple, venez chez moi, je vous en prêterai.

— Impossible, vous demeurez à Montrouge, et j’ai une affaire à six heures Ghaussée-d’Antin... Sacrebleu]!...

— J’ai quelques sous sur moi, dit timidement la Providence... mais très-peu.

— Si j’avais de quoi prendre un cabriolet, peut-être arriverais-je à temps aux Batignolles.

— Voilà le fond de ma bourse, mon cher, 31 sous.

— Donnez vite, donnez, que je me sauve ! dit Rodolphe qui venait d’entendre sonner cinq heures, et il se hâta de courir au lieu de son rendez-vous.

— Ç’a été dur à tirer, flt-il en comptant sa monnaie. — Cent sous, — juste comme de l’or. — Enfin, je suis paré, et Laure verra qu’elle a affaire à un homme qui sait vivre. — Je ne veux pas rapporter un centime chez moi ce soir. — 11 faut réhabiliter les lettres, et prouver qu’il ne leur manque que de l’argent pour être riches. .

Rodolphe trouva mademoiselle Laure au rendez-vous.

— A la bonne heure ! dit-il. Pour l’exactitude — c’est une femme Bréguet.

11 passa la soirée avec elle, et fondit bravement ses cinq francs au creuset de la prodigalité. — Mademoiselle Laure était enchantée de ses manières, et voulut bien s’apercevoir que Rodolphe ne la reconduisait pas chez elle qu’au moment où il la faisait entrer dans sa chambre à lui.

— C’est une faute que je fais, dit-elle. — N’allez point m’en faire repentir par une ingratitude qui est l’apanage de votre sexe.

— Madame, dit Rodolphe, je suis connu pour ma constance. — C’est au point que tous mes amis s’étonnent de ma fidélité, et m’ont surnommé le général Bertrand de l’amour.

tiem violettefl du pèle.

En ce temps-là, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, qui ne pouvait pas le souffrir, et le thermomètre de l’ingénieur Chevallier marquait 12 degrés au-dessous de zéro.

Mademoiselle Angèle était la fille de M. Monetti, le poélier-fumiste dont nous avons eu l’occasion de parler déjà. Mademoiselle Angèle avait dix-huit ans, et arrivait de la Bourgogne, ou elle avait passé cinq années près d’une parente qui devait lui laisser son bien après sa mort. Cette parente était une vieille femme qui n’avait jamais été ni jeune ni belle, mais qui avait toujours été méchante, quoique dévoie — ou parce que. — Angèle qui, à son départ, était une charmante enfant, dont l’adolescence portait déjà

le germe d’une charmante jeunesse, revint au bout de cinq années changée en une belle, mais froide, mais sèche et indifférente personne. La vie retirée de province, les pratiques d’une dévotion outrée et l’éducation à principes mesquins qu’elle avait reçue, avaient empli son esprit de préjugés vulgaires et absurdes, rétréci son imagination, et fait de son cœur une espèce d’organe qui se bornait à accomplir sa fonction de balancier. Angèle avait, pour ainsi dire, de l’eau bénite au lieu de sang dans les veines. A son retour, elle accueillit son cousin avec une réserve glaciale, et il perdit son temps toutes les fois qu’il essay a de faire vibrer en elle la tendre corde des ressouveuirs

— souvenirs du temps où ils avaient ébauché tous deux cette amourette à la Paul et Virginie qui est traditionnelle entre cousin et cousine. Cependant, Rodolphe était trèsamoureux de sa cousine Angèle, qui ne pouvait pas le souffrir ; et ayant appris un jour que la jeune fille devait aller prochainement au bal de noces d’une de ses amies, il s’était enhardi jusqu’au point de promettre à Angèle un bouquet de violettes pour aller à ce bal. — Et après avoir demandé la permission à son père, Angèle accepta la galanterie de son cousin — en insistant toutefois pour avoir des violettes blanches.

Rodolphç, tout heureux de l’amabilité de sa cousine, gambadait et chantonnait en regagnant son mont Satni- Bemard. C’est ainsi qu’il appelait son domicile. On verra pourquoi, tout à l’heure. Comme il traversait le Palais- Royal, en passant devant la boutique de madame Provost,

— la célèbre fleuriste, — Rodolphe vit des violettes blanches à l’étalage, et par curiosité il entra pour en demander

le prix. Un bouquet présentable ne coûtait pas moins de dix francs, mais il y en avait qui coûtaient davantage.

— Diable! dit Rodolphe, dix francs, et rien que huit jours devant moi pour trouver ce million. — 11 y aura du tirage ; mais c’est égal, ma cousine aura son bouquet. — J’ai mon idée.

Cette aventure se passait au temps de la genèse littéraire de Rodolphe. Il n’avait alors d’autre revenu qu’une pension de quinze francs par mois, qui lui était faite par un de ses amis, — un grand poète qui, après un long séjour à Paris, était devenu, à l’aide de protections, maître d’école en province. Rodolphe, qui avait eu la prodigalité pour marraine, dépensait toujours sa pension en quatre jours; et, comme il ne voulait pas abandonnerjla salnte^et peu productive profession de poète élégiaque, il vivait le reste du temps de cette manne hasardeuse qui tombe lentement des corbeilles de la Providence. Ce carême ne l’effrayait pas ; il le traversait gaiement, grâce à une sobriété stoïque, et aux trésors d’imagination qu’il dépensait chaque jour pour atteindre le l®*” du mois, ■ — ce jour de Pâques qui terminait son jeûne. A cette époque, Rodolphe habitait rue Contrescarpe-Saint-Marcel, dans un grand bâtiment qui s’appelait autrefois l’hêtel de VÉminenee grise^ parce que le père Joseph, l’âme damnée de Richelieu, y avait habité, disait-on. Rodolphe logeait tout en haut de cette maison, une des plus élevées qui soient à Paris. Sa chambre, disposée en forme de belvédère, était une délicieuse habitation pendant l’été ; mais d’octobre à avril , c’était un petit Kamtchatka. Les quatre vents cardinaux, qui pénétraient par les quatre croisées dont chaque

face était percée, y venaient exécuter de farouches quatuor durant toute la mauvaise saison. Comme une ironie, on remarquait encore une cheminée dont l’immense ouverture semblait être une entrée d’honneur réservée à Borée et à toute sa suite. Aux premières atteintes du froid, Rodolphe avait recouru à un système particulier de chauffage: il avait mis en coupe réglée le peu de meubles qu’il avait, et au bout de huit jours son mobilier se trouva considérablement abrégé, il ne lui restait plus que le lit et deux chaises ; il est vrai de dire que ces meubles étaient en fer et, par ainsi, naturellement assurés contre l’incendie. Rodolphe appelait cette manière de se chaulfer — déménager par la cheminée.

On’était donc au mois de janvier, et le thermomètre, qui marquait 12 degrés au quai des Lunettes, en aurait marqué deux ou trois de plus s’il avait été transporté dans le belvédère que Rodolphe avait surnommé le mont Sainte Bernard^ le Spitzberg, la Sibérie.

Le soir où il avait promis des violettes blanches à sa cousine, Rodolphe fut pris d’une grande colère en rentrant chez lui : les quatre vents cardinaux avaient encore cassé un carreau en jouant aux quatre coins dans la chambre. C’était 1e troisième dégât de ce genre depuis quinze jours. Aussi Rodolphe s’emporta en imprécations furibondes contre Éole et toute sa famille de Brise-Tout. — Après avoir bouché cette brèche nouvelle avec un portrait d’un de ses amis, Rodolphe se coucha tout habillé entre les deux planches cardées qu’il appelait ses matelas, et toute la nuit il rêva violettes blanches.

Au bout de cinq jours, Rodolphe n’avait encore trouvé

'aucun moyen qui pût l’aider à réaliser son rêve, et c’était le surlendemain qu’il devait donner le bouquet à sa cousine. Pendant ce temps-là, le thermomètre était encore descendu, et le malheureux poète se désespérait en songeant que les violettes étaient peut-être renchéries. Enfin, la Providence eut pitié de lui, et voici comment elle vint à son secours.

Un matin, Rodolphe alla à tout hasard demander à déjeuner à son ami, le peintre Marcel, et il le trouva en conversation avec une femme en deuil. C’était une veuve du quartier 5 elle avait perdu son mari récemment, et elle venait demander combien on lui prendrait pour peindre sur le tombeau qu’elle avait [fait élever au défunt une main d'homme, au-dessous de laquelle on écrirait :

JE t’attends, mon épouse chérie.

Pour obtenir le travail à meilleur compte, elle fit même observer à l’artiste qu’à l’époque où Dieu l’enverrait rejoindre son époux il aurait à peindre une seconde main 5 sa main à elle, ornée d’un bracelet, avec une nouvelle légende qui serait ainsi conçue :

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