‹ Scènes de la bohême :Chapitre 12 sur 16 · NOUS VOILA DONC ENFIN RÉUNIS · texte numérisé non relu

NOUS VOILA DONC ENFIN RÉUNIS

— Je mettrai cette clause dans mon testament, disait la veuve, et j’exigerai que ce soit à vous que la besogne soit confiée.

— Puisque c’est ainsi, madame, répondit l’artiste, j’accepte le prix que vous me proposez... mais c’est dans l’espérance de la poignée de main. N’allez pas m’oublier dans votre testament.

— Je désirerais que vous me donniez cela le plus lot possible, dit la veuve 5 néanmoins, prenez votre temps, et n’oubliez pas la cicatrice au pouce. Je veux une main vivante.

— Elle sera parlante, madame, soyez tranquille. Kit Marcel en reconduisant la veuve. Mais, au moment de sortir, celle-ci revint sur ses pas.

— J’ai encore un renseignement à vous demander, monsieur 1e peintre ; je voudrais faire écrire sur la tombe de mon mari une machine en vers, où on raconterait sa bonne conduite et les dernières paroles qu’il a prononcées à son lit de mort. — Est-ce distingué ?

— C’est très-distingué ; on appelle ça une épitaphe, c’est très-distingué !

— Vous ne connaîtriez pas quelqu’un qui pourrait me faire cela à bon marché? Il y a bien mon voisin, M. Guérin, l’écrivain public, mais il me demande les yeux de la tête.

Ici Rodolphe lança un coup d’œil à Marcel, qui comprit sur-le-champ.

— Madame, dit l’artiste en désignant Rodolphe, un hasard heureux a amené ici la personne qui peut vous être utile en celte douloureuse circonstance. Monsieur est un poète distingué, et vous ne pourriez mieux trouver.

— Je tiendrais à ce que ce soit très-triste, dit la veuve, et que l’orthographe fût bien mise.

— Madame, répondit Marcel, mon ami sait l’orthographe sur le bout du doigt : au collège, il avait tous les prix.

— Tiens, dit la veuve, mon petit-neveu a eu aussi un prix *, il n’a pourtant que sept ans.

— C’est un enfant bien précoce, répliqua Marcel.

— Mais, dit la veuve en insistant, monsieur sait-il faire des vers tristes î

— Mieux que personne, madame, car il a eu beaucoup de chagrins dans sa vie. Mon ami excelle dans les vers tristes, c’est ce que les journaux lui reprochent toujours.

— Gomment ! s’écria la veuve, on parle de lui dans les journaux *, alors, il est bien aussi savant que M. Guérin, l’écrivain public.

— Oh ! bien plus ! Adressez-vous à lui, madame, vous ne vous en repentirez pas.

Après avoir expliqué au poète le sens de l’inscription en vers qu’eile voulait faire mettre sur la tombe de son mari, la veuve convint de donner 10 fr. à Rodolphe, si elle était contente ; seulement, elle voulait avoir les vers trèsvite. Le poète promit de les lui envoyer le lendemain même par son ami.

— 0 bonne fée Artémise, s’écria Rodolphe quand la veuve fut partie, je te promets que tu seras contente ; je te ferai bonne mesure de lyrisme funèbre, et l’orthographe sera mieux mise qu’une duchesse. 0 bonne vieille, puisse, pour te récompenser, le ciel te faire vivre cent sept ans, comme la bonne eau-de-vie !

— Je m’y oppose, s’écria Marcel.

. — C’est vrai, dit Rodolphe, j’oubliais que lu as encore sa main à peindre après sa mort, et qu’une pareille longévité te ferait perdre de l’argent. — Et il leva les mains en disant : — Ciel, n’exaucez pas ma prière ! — Ah ! j’ai une Hère chance d’être venu ici, ajouta- t-il.

— Au fait, qu’est-ce que tu me voulais ? dit Marcel.

— J'y resoDge, — et maintenant surtout que je suis forcé de passer la nuit pour faire cette poésie, je ne puis me dispenser de ce que je venais te demander : 1* à dîner ; 2” du tabac, de la chandelle; et 3° ton costume d’ours blanc.

— Est*ce que tu vas au bal masqué ? C'est ce soir le premier, en effet.

— Non ; mais tel que tu me vois, je suis aussi gelé que la grande armée pendant la retraite de Russie. Certainement mon paletot de lasting vert et mon pantalon en mérinos écossais sont très-jolis , — mais c’est trop printanier, et bon pour habiter sous l’équateur ; lorsqu'on demeure sous le pèle, comme moi, un costume d’ours blanc est plus convenable, — je dirai même plus, il est exigible.

— Prends le martin, dit Marcel, — c’est une idée ; il est chaud comme braise, et tu seras là dedans comme un pain dans un four.

Rodolphe habitait déjà la peau de l'animal fourré.

— Maintenant, dit-il, le thermomètre va être furieusement vexé.

— Est-ce que tu vas sortir comme ça ? dit Marcel à son ami, après qu’ils eurent achevé un dîner vague, servi dans de la vaisselle — timbrée à 3 centimes.

— Parbleu ! dit Rodolphe, je me moque pas mal de l’opinion, — d’ailleursj c’est aujourd’hui le commencement du carnaval. Et il traversa tout Paris avec l’attitude grave du quadrupède dont il habitait le poil. En passant devant le thermomètre de l'ing^ieur Chevallier, Rodolphe alla lui faire un pied de nez.

Rentré chez lui , non sans avoir causé une grande frayeur à son portier, le poète alluma sa chandelle, et eut grand soin de l’entourer d’un papier transparent pour prévenir les malices des aquilons ; et sur-le-champ il se mit à la besogne. Mais il ne tarda pas à s’apercevoir que si son corps était préservé à peu près du froid, ses mains ne l’étaient pas ; et il n’avait point écrit deux vers de son épitaphe, qu’une onglée féroce vint lui mordre les doigts, qui lâchèrent la plume.

— L’homme le plus courageux ne peut pas lutter conire les éléments, dit Rodolphe en tombant anéanti sur sa chaise. César a passé le Rubicon, mais il n’aurait point passé la Bérézina.

Tout à coup le poète poussa un cri de joie du fond de sa poitrine d'ours, et il se leva si brusquement, qu’il renversa une partie de son encre sur la blancheur de sa fourrure : il avait eu une idée, renouvelée de Chatterton.

Rodolphe tira de dessous son lit un amas considérable de papiers, parmi lesquels se trouvaient une dixaine de manuscrits énormes de son fameux drame du Vengmr. Ce drame, auquel il avait travaillé deux ans, avait été fait, défait, refait tant de fois, que les copies réunies formaient un poids de sept kilogrammes. Rodolphe mit de côté le manuscrit le plus récent et traîna les autres devant la cheminée.

— J’étais bien sûr que j’en trouverais le placement, s'écria-t-il... avec de la patience ! Voilà certainement un joli cotret de prose. Ah ! si j’avais pu prévoir ce qui arrive, j’aurais fait un prologue et aujourd’hui j’aurais

plus de combustible... Mois bah ! on ne peut pas tout prévoir. Et il alluma dans sa cheminée quelques feuilles du manuscrit à la flamme desquelles il se dégourdit les mains. Au bout de cinq minutes, le premier acte du Vengeur était joué et Rodolphe avait écrit trois vers de son épitaphe.

Rien au monde ne saurait peindre l’étonnement des quatre vents cardinaux en apercevant du feu dans la cheminée.

— C’est une illusion, souffla le vent du nord qui s’amusa à rebrousser le poil de Rodolphe.

— Si nous allions souffler dans le tuyau, reprit un autre vent, ça ferait fumer la cheminée. Mais comme ils allaient conynencer à tarabuster le pauvre Rodolphe, le vent du sud aperçut M. Arago à une fenêtre de l’Observatoire, où le savant faisait du doigt une menace au quatuor d’aquilons.

Aussi le vent du sud cria à ses frères : Sauvons-nous bien vite, l’almanuch marque un temps calme pour cette nuit ; nous nous trouvons en contravention avec l’Observatoire et, si nous ne sommes pas rentrés a minuit, M. Arago nous fera mettre en retenue.

Pendant ce temps-là, le deuxième acte du Vengeur brûlait avec le plus grand succès. Et Rodolphe avait écrit dix vers. Mais il ne put en écrire que deux pendant la durée du troisième acte.

• — J’avais toujours pensé que cet acte-là était trop court, murmura Rodolphe, — mais il n’y a qu’à la représentation qu’on s’aperçoive d’un défaut. Heureusement que celui-ci va durer plus longtemps : il y a vingt-trois scènes, — dont la scène du trône, qui devait être celui de

ma gloire... La dernière tirade de la scène du trône s’envolait en flammèches comme Rodolphe avait encore un sixain à écrire.

— Passons au quatrième acte, dit-il, en prenant un air de feu. 11 durera bien cinq minutes, — c'est fout monologue. ' — Il passa au dénoûment, — qui ne fit que flamber et* s’éteindre. Au même moment, Rodolphe encadrait dans un magnifique élan de lyrisme les dernières paroles du défunt en l’honneur de qui il venait de travailler. — Il en restera pour une seconde représentation, dit-il, en poussant sous son lit quelques autres manuscrits.

Le lendemain, à huit heures du soir, mademoiselle Angèle faisait son entrée au bal, ayant à la main un superbe bouquet de violettes blanches, au milieu desquelles s’épanouissaient deux roses, blanches aussi. Toute la nuit, ce bouquet valut à la jeune fille des compliments des femmes, et des madrigaux des hommes. Aussi Angèle sut-elle un peu gré à son cousin qui lui avait procuré toutes ces petites satisfactions d’amour-propre , et elle aurait peut-être pensé à lui davantage sans les plantes persécutions d’un parent de la mariée qui avait dansé plusieurs fois avec elle. C’était un jeune homme blond, et porteur d’une de ces superbes paires de moustache relevées en crocs — qui sont des hameçons où s’accrodient les cœurs novices. Le jeune homme avait d^à demandé à Angèle qu’elle lui donnât les deux roses blanches qui restaient de son bouquet effeuillé par tout le monde... Mais Angèle avait refusé — pour oublier h la fin du bal les

deux fleurs sur une banquette, où le jeune homme blond courut les prendre.

A ce momenl-là il y avait quatorze degrés de froid dans le belvédère de Rodolphe, qui, appuyé à sa fenêtre, regardait du côté de la barrière du Maine les lumières de la salle de bal où dansait sa cousine Angèle, qui ne pouvait pas le souffrir.

Ee cap de« Tempête*.

II y a dans les mois qui commencent chaque nouvelle saison des époques terribles : — le l**' et le 15 ordinairement. — Rodolphe^ qui ne pouvait voir sans effroi approcher Tune ou l’autre de ces deux dates, les appelait le cap des Tempêtes. — Ce jour-là, ce n’est point l’Aurore qui ouvre les portes de l’Orient, — ce sont des créanciers, des propriétaires, des huissiers et autres gens de sac...oches. Ce jour-là commence par une pluie de mémoires, de quittances, de billets, et se termine par une grêle de protêts, — Dies irœ !

Or, le matin d’un 15 avril — Rodolphe dojmait fort paisiblement... et rêvait qu’un de ses oncles lui léguait par testament toute une province du Pérou — les Péruviennes avec.

Comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef tournant dans la serrure vint interrompre riiéritier présomptueux au moment le plus reluisant de son rêve doré.

Rodolphe se dressa sur son lit, les yeux et l’esprit encore ensommeillés, et il regarda autour de lui.

Il aperçut alors vaguement — debout au milieu de sa chambre un homme qui venait d’entrer — et quel homme?

Cet étranger matinal avait un chapeau à trois cornes, sur le dos une sacoche, et à la main un grand portefeuille ; il était vêtu d’un habit à la française, couleur gris de lin, et paraissant fort essoufllé d’avoir gravi les cinq étages. Ses manières étaient très-affables, et sa démarche sonore comme pourrait être celle d’un comptoir de changeur qui entrerait en locomotion.

Rodolphe fut un instant effrayé, — et, vu le chapeau à trois cornes et l’habit, — il pensa voir un sergent de ville.

Mais la vue de la sacoche passablement garnie le fil revenir de son erreur.

— Ah ! j’y suis, pensa-t-il, c’est un à-compte sur mon héritage — cet homme vient des Iles... Mais alors pourquoi n’est-il pas nègre? Et faisant un signe à l’homme, il lui dit en désignant la sacoche :

— Je sais ce que c’est. — Mettez ça là. — Merci.

L’homme était un garçon de la Banque de France. A

l’invitation de Rodolphe, il répondit en mettant sous les yeux de celui-ci un petit papier hiéroglyphé de signes et de chiffres multicolores.

— Vous voulez un reçu? dit Rodolphe. — C’est juste. — Passez-moi la plume et l’encre. — Là, sur la table.

— Non, je viens recevoir, répondit le garçon de recette, — un effet de cent cinquante francs. — ‘C’est aujourd’hui le 15 avril.

— Ah ! reprit Rodolphe en examinant le billet... Ordre Birmann. — C’est mon tailleur... Hélas î ajouta-t-il avec mélaneolie en portant alternativement les yeux sur une redingote jetée sur son lit et sur le billet, — les causes s’en vont, — mais les effets reviennent. Comment ! c’est aujourd’hui le 15 avril? C’est extraordinaire ! — Je n'ai pas encore mangé de fraises !

Le garçon de recette, ennuyé de ces lenteurs, sortit en disant à Rodolphe : — Vous avez jusqu’à quatre heures pour payer.

— Il n’y a pas d'heure pour les honnêtes gens, répondit Rodolphe. — L’intrigant, ajouta-t-il avec regret en suivant dra yeux le financier en tricorne, — il remporte son sac.

Rodolphe ferma les rideaux de son lit, et essaya de reprendre le chemin de son héritage ; mais il se trompa de route, et entra tout enorgueilli dans un songe, où le directeur du Théâtre -Français venait, chapeau bas, lui demander un drame pour son théâtre, et Rodolphe, qui connaissait les usages, demandait des primes. Mais au moment même où le directeur paraissait vouloir s’exécuter, le dormeur fut de nouveau éveillé à demi par l’entrée d’un nouveau personnage — autre créature du 18 avril.

C’était M. Benoit — le mal nommé — maître de l’hôtel garni où logeait Rodolphe ; M. Benoit était à la fois le

propriétaire, le bottier et l’usurier de scs locataires ; ce malin-là, M. Benoit exhalait une affreuse odeur de mauvaise eau-de-vie et de quittance échue. — Il avait à la main un sac — vide.

— Diable! pensa Rodolphe.... ce n’est plus le directeur des Français... il aurait une cravate blanche... et le sac serait plein !

— Bonjour, monsieur Rodolphe.. . fit M. Benoît en s’approchant du lit.

— Monsieur Benoît... bonjour. Quel événement me procure l’avantage de votre visite?

— Mais je venais vous dire que c’est aujourd’hui le 15 avril.

— Déjà? — Comme le temps passe! — c’est extraordinaire; il faudra que j’achète un pantalon de nankin. ïm 15 avril l ah ! mon Dieu ! je n’y aurais jamais songé sans vous , monsieur Benoit. — Combien je vous dois de reconnaissance !

— Vous me devez aussi cent soixante-deux francs , reprit M. Benoit; et il se fait temps de régler ce petit compte...

— Je ne suis pas absolument pressé — il ne faut pas vous gêner, monsieur Benoit. . . Je vous donnerai du temps. . . Petit compte deviendra grand...

— Mais, dit le propriétaire, vous m’avez déjà remis plusieurs fois...

— En ce cas , réglons — réglons — monsieur Benoit — cela m’est absolument Indifférent , aujourd’hui ou demain — et puis , nous sommes tous mortels... Réglons.

Un aimable sourire illumina les rides du propriétaire;

el il n y eut pas jusqu’à son sac vide qui ne se gonflât d’espérance.

— Qu’est-ce que je vous dois? — demanda Rodolphe.

— D’abord — nous avons trois mois de loyer à vingtcinq francs; ci , soixante-quinze francs.

— Sauf erreur, dit Rodolphe. ^ Après?

— Plus — trois paires de bottes à vingt francs...

— Un instant... un instant, monsieur Ronoît , ne confondons pas ; je n’ai plus affaire au propriétaire , mais au bottier — je veux un compte à part... Les chiffres sont chose grave — il ne faut pas s’embrouiller.

— Soit — dit M. Benoît — adouci par l’espoir qu’il avait de mettre enfin un acquit au bas de ses mémoires. — Voici une note particulière pour la chaussure. — Trois paires de bottes à vingt francs; — ci, soixante francs.

Rodolphe jeta un regard de pitié sur une paire de bottes fourbues. — Hélas ! pensa-t-il , elles auraient servi au Juif errant qu’elles ne seraient point pires... C’est pourtant en courant après Marie qu’elles se sont usées ainsi.... Continuez, monsieur Benoît...

— Nous disons soixante francs , reprit celui-ci. — Plus , argent prêté, — vingt-sept francs...

— Halle-là, monsieur Benoit. — Nous sommes convenus que chaque saint aurait sa niche... C’est à titre d’ami que vous m’avez prêté de l’argent. — Or donc, s’il vous plaît , quittons le domaine de la chaussure , et entrons dans les domaines de la confiance et de l’amitié qui exigent un compte à part. — A combien se monte votre amitié pour moi ? ,

— Vingt-sept francs...

SCKNRS DR LA BAHKMR.

— Viljgl-sept francs, — Vous avez un ami à bon marché, monsieur Benoît. — Enfin... nous disons donc — .‘«oixante-quinze, soixante, et vingt-sept... Tout cela fait?

— Cent soixante-deux francs, dit M. Benoît en présentant les trois notes.

— Cent soixante-deux francs, fit Rodolphe... c’est extraordinaire. — Quelle belle cho.se que l’addition ! Eh bien , monsieur Benoit , maintenant que le compte e.st réglé, nous pouvons être tranquilles tous les deux, nous savons à quoi nous en tenir. Le mois prochain , je vous demanderai votre acquit — et comme pendant ce temps la confiance et l’amitié que vous avez en moi ne pourront que s’augmenter, au cas où cela serait nécessaire, vous pourrez m’accorder un nouveau délai. — Cependant, si le propriétaire et le bottier étaient par trop pressés, je prierai l’ami de leur faire entendre raison. — C’est extraordinaire, monsieur Benoit; mais toutes les fois que je songe à votre triple caractère de propriétaire, de bottier et d’ami, je suis tenté de croire à la sainte trinité.

En écoutant Rodolphe , le maître d’hôtel était devenu à la fois rouge , vert, jaune et blanc; et à chaque nouvelle raillerie de son locataire, cet arc-en-ciel de la colère allait se fonçant de plus en plus sur son visage.

— Monsieur, dit-il , je n’aime pas qu’on se moque de moi. J’ai attendu a.ssez longtemps... Je vous donne congé, — et si ce soir vous ne m’avez pas donné d’argent... je verrai ce que j’aurai à faire.

— De l’argent! de l’argent! — Est-ce quejevousen demande, moi ? dit Rodolphe; et puis d’ailleurs, j’en au-

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rais que je ne vous en donnerais pas... Un vendredi , ça porte malheur.

La colère de M. Benoit tournait à l’ouragan ; et si le mobilier ne lui eût pas appartenu , il aurait sans doute fracturé les membres de quelque fauteuil.

Cependant il sortit en proférant des menaces.

— Vous oubliez votre sac , — lui cria Rodolphe en le rappelant.

— Quel métier ! murmura le malheureux jeune homme quand il fut seul. J’aimerais mieux dompter des lions.

— Mais , reprit Rodolphe en sautant hors du lit — et en s’habillant à la hâte , je ne peux pas rester ici. — L’invasion des alliés va se continuer. Il faut fuir, — il faut même déjeuner. Tiens , — si j’allais voir Schaunard. — Je lui demanderai un couvert et je lui emprunterai quelques sous. — Cent francs peuvent me sufüre... Allons chez Schaunard.

En descendant l’escalier, Rodolphe rencontra M. Benoît qui venait de subir de nouveaux échecs chez ses autres locataires, — ainsi que l’attestait son sac vide, — un objet d’art.

— Si l’on vient me demander, — vous direz que je suis à la campagne... dans les Alpes... dit Rodolphe. Ou bien, non , dites que je ne demeure plus ici.

— Je dirai la vérité, murmura M. Benoît , en donnant à ses paroles une accentuation très-significative.

Schaunard demeurait à Montmartre. C’était tout Paris à traverser. — Cette pérégrination était des plus dangereuses pour Rodolphe. — Aujourd’hui, se disait-il, les rues sont pavées de créanciers. — Pourtant , il ne prit point les

boulevards extérieurs comme il en avait envie. Une espérance fantastique l’encouragea, au contraire, à suivre l’itinéraire dangereux du centre parisien. — Rodolphe pensait que dans un jour où les millions se promenaient en public sur le dos des garçons de recette, il se pourrait bien faire qu’un billet de mille francs , abandonné sur le chemin, attendit son Vincent de Paul. Aussi Rodolphe marchait-il doucement, les yeux à terre. Mais il ne trouva que deux épingles.

Au bout de deux heures, il arriva chez Schaunard.

— Ah! c’est toi, dit celui-ci.

— Oui , je viens te demander à déjeuner.

Ah ! mon cher, tu arrives mal ; ma maîtresse vient de

venir, et il y a quinze jours que je ne l’ai vue ; si lu étais arrivé seulement dix minutes plus tôt...

— Mais tu n’as pas une centaine de francs à me prêter?

reprit Rodolphe.

' — Comment ! toi aussi, répondit Schaunard qui était au comble de l’étonnement... tu viens me demander de l’argent ! Tu te mêles à mes ennemis l — Je te le rendrai lundi.

— Ou à la Trinité. — Mon cher , tu oublies donc quel jour nous sommes? — Je ne puis rien pour toi. Mais il n’y a rien de désespéré, la journée n’est pas achevée. Tu peux encore rencontrer la Providence, — elle ne se lève jamais avant midi.

— Ah ! reprit Rodolphe : la Providence a trop de besogne auprès des petits oiseaux. — Je m’en vais aller voir Marcel.

Marcel demeurait alors rue de Rréda. Rodolphe le trouva

très-triste en contemplation devant son grand tableau qui devait représenter le Passage de la mer Rouge.

— Qu’as-tu? demanda Rodolphe en entrant. — Tu parais tout mortifié.

— Hélas! fit le peintre en procédant par allégorie, voilà quinze jours que je suis dans la semaine sainte.

Pour Rodolphe, cette réponse était transparente comme de l’eau de roche.

— Harengs salés et radis noirs ! Très-bien! — Je me souviens. (En effet,' Rodolphe avait la mémoire encore salée des souvenirs d’un temps où il avait été réduit à la consommation exclusive de ce poisson.) — Diable! diable! — fit-il — ceci est grave! Je venais l’emprunter cent francs.

— Cent francs ! — fit Marcel.,.. Tu feras donc toujours de la fantaisie... Me venir demander cette somme mythologique, à une époque où l’on est toujours sous l’équateur de la nécessité! Tu as pris du hatchicb...

— Hélas ! dit Rodolphe , je n’ai rien pris du tout , et il laissa son ami au bord de la mer Rouge.

De midi à quatre heures , Rodolphe mit tour à tour le cap sur toutes les maisons de connaissance ; il parcourut les quarante- huit quartiers et fît environ huit lieues, mais sans aucun succès. L’influence du 15 avril se faisait partout sentir avec une égale rigueur ; cependant on approchait de l’heure du dîner. Mais il ne paraissait guère que le dîner approchât avec l’heure , et il sembla à Rodolphe qu’il était sur le radeau de la Médu$e.

Comme il traversait le pont Neuf, il eut tout à coup une idée : — Oh! oh! se dit-il... en retournant sur .ses pas...

SCfCNES DE LA BOHÈME.

le 15 avril... le 15 avril... Mais j’ai une invitation à dîner pour aujourd’hui. Et fouillant dans sa poche, il en tira un billet imprimé, ainsi conçu :

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