‹ Scènes de la bohême :Chapitre 2 sur 16 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS EUE VIVIENNE, 2 btS.

PREFACE

Les bohèmes dont il est question dans ce livre n’ont aucun rapport avec les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymesde filous et d’assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les montreurs d’ours, les avaleurs de sabres, les marchands de chaînes de sûreté, les professeurs d’à tout coup l'on gagne, les négociants des bas-fonds de l’agio, et mille autres industriels mystérieux et vagues dont la principale industrie est de n’en point avoir, et qui sont toujoure prêts à tout faire, excepté le bien.

La Bohème dont il s’agit dans ce livre n’est point une race née aujourd’hui, elle a existé de tout temps et partout, et peut revendiquer d’illustres origines. Dans l’antiquité grecque, sans remonter plus haut dans cette généalogie, exista un bohème célèbre qui, en vivant au hasard du jour le jour, parcourait les campagnes de l’Ionie florissante en mangeant le pain de l’aumône, et s’arrêtait le soir pour suspendre au foyer de l’hospitalité la lyre harmonieuse qui avait chanté les

tl PRÉFACE.

Amours Hélène et la Chrde de Troie, En descendant l'échelle des âges, la Bohème moderne retrouve des aïeux dans toutes les époques artistiques et littéraires. Âu mo^en âge elle continue la tradition homérique avec les ménestrels et les improvisateui-8, les enfants du gai savoir, tous les vagabonds mélodieux des campagnes de la Touraine ; toutes les muses errantes qui, portant sur le dos la besace du nécessiteux et la harpe du trouvère, traversaient, en chantant, les plaines du beau pays, où devait fleurir l’églantine de Clémence Isaure.

A l’époque qui sert de transition entre les temps chevaleresques et l’aurore de la renaissance, la Bohême continue à courir tous les chemins du royaume, et déjà un peu les rues de Paris. C'est maître Pierre Gringoire, l'ami des truands et l'ennemi du jeûne; maigre et affame comme peut l'être un homme dont l'existence n'est qu'un long carême, il bâtie pavé de la ville, le nez au vent tel qu'un chien qui lève, flairant l'odeur des cuisines et des rôtisseries; ses yeux, pleins de convoitises gloutonnes, font maigrir, rien qu’eu les regardant, les jaml)ons pendus aux erochets des charcutiers, tandis qu’il fait sonner, dans son imagination, — et non dans ses poches, hélas ! les dix écus que lui ont promis messieurs les échevins en payement de la très-pieuse et dévote sotie qu’il a compo- .séc pour le théâtre de la salle du palais de justice. A côté de ce profil dolent et mélancolique do l’amoureux d'Esméralda, les chroniques de la Bohème peuvent évoquer un compagnon d’humeur moins ascétique et de figure plus réjouie, c’est maître François Villon, l'amant de la belle qui fût haultmière. Poète et vi^abond par excellence, celui-là ! et dont la poésie, largement imagée, sans doute à cause de ces pressentiments que les anciens attribuent à leurs votes, était sans cesse poursuivie par une singulière préoccupation de la potence, où ledit Villon faillit un jour être cravaté de chanvre pour avoir voulu regarder de trop près la coulctn- des écus du roi. Ce même

Villon, qui avait plus d'une fois essoufflé la uiaréchausséc lancée à ses trousses, cet hôte tapageur des bouges de la rue Pierre-Lescot, ce pique-assiette de la cour du duc d’Égypte, ce Salvator Rosa de la poésie, a rimé des élégies dont le sentiment navré et l’accent sincère émeuvent les plus impitoyables, et font qu’ils oublient le malandrin, le vagabond, et le débauché, devant cette Muse toute ruisselante de ses propres larmes.

Au reste, parmi tous ceux dont l’œuvre peu connue n’a été fréquentée que des gens pour qui la littérature française ne commence pas seulement le jour où « Malherbe vint, » François Villon a eu l’honneur d’être un des plus dévalisés, même par les gros bonnets du Parnasse moderne. On s’est précipité sur le champ du pauvre et ou a battu monnaie de gloire avec son humble trésor. 11 est telle ballade écrite au coin de la borne et sous la gouttière, un jour de froidure, par le rapsode bohème ; telles stances amoureuses improvisées dans le taudis où la belle qui fût haultmière détachait à tout venant sa ceinture dorée, qui aujourd’hui, métamorphosées en galanteries de beau lieu flairant le musc et l’ambre, flgurent dans l’album armorié d’une Chloris aristocratique.

Mais voici le grand siècle de la renaissance qui s’ouvre. Michel-Ange gravit les échafauds de la Sixtine et regarde d’uii air soucieux le jeune Raphaël qui monte l’escalier du Vatican, portant sous son bras les cartons des Loges. Benvenuto médite son Persée, Ghiberti cisèle les portes du Baptistère en même temps que Donatello dresse, ses marbres sur les ponts de l’Arno ; et pendant que la cité des Médicis lutte de chefs-d’œuvre avec la ville de Léon X et de Jules 11, Titien et Véronèse illustrent la cité des Doges; — Saint-Marc lutte avec Saint- Pierre.

Cette fièvre de génie, qui vient d’éclater tout à coup dans la péninsule italienne avec une violence épidémique, répand sa . ..'Ij

IV PRKVACK.

glorieuse contagion dans toute l’Iiurope. L'ai t, ri' al de Dieu, marche l’égal des rois. Charles-Quint s’incline pour ramasser le pinceau du Titien, et François I®' fait antichambre dans l’imprimerie où Etienne Dolel corrige peut-être les épreuves de Pantagruel.

Au milieu de cette résurrection de l’intelligence, la Bohême continue comme par le passé à chercher, suivant l’expression de Balzac, la pâte et la niche. Clément Marot, devenu le familier des antichambres du Louvre, devient, avant même qu’elle eût été la favorite d’un roi, le favori de cette belle Diane dont le sourire illumina trois règnes. Du boudoir de Diane de Poitiers, la muse infidèle du poète passe dans celui de Maiguerite de Valois, faveur dangereuse que Marot paya par la prison. Presque à la même époque, un autre bohème, dont l’cnfancc avait été sur la plagô de Sorrente caressée par les baisers d’une musc épique, le Tasse, entrait à la cour du duc ^ de Feirare comme Marot à celle de François I*®; mais, moins heureux que l’amant do Diane et de Marguerite, l’auteur de la Jérusalem pavait de sa raison et de ta perte de sou génie l’audace de son amour pour une fille de la maison d’Este.

Les guerres religieuses et les orages politiques qui signalèrent en France l’arrivée des Médicis n’arrêtent point l’essor de l’art. Au moment où une balle atteignait, sur les échafauds des Innocents, Jean Goujon, qui venait de retrouver le ciseau • païen de Phidias, Ronsard retrouvait la lyre de Pindare, et fondait, aidé de sa pléiade, la grande école lyrique française. A cette école du renouveau succéda la réaction de Malherbe et des siens, qui chassèrent de la langue toutes les grâces exotiques que leurs prédécesseurs avaient essayé de nationaliser sur le Parnasse. Ce fut un bohème, Malhurin Régnier, qui défendit uii des derniers les boulevards de la poésie lyrique attaquée par la phalange des rhéteurs et des grammairiens qui

FRÉrACE.

ilt'claraient Rabelais barbare et Montaigne obscur. Ce Tut ce môme Mathurin Régnier le cynique qui, rajoutant des nœuds au fouet satirique d’Horace, s’écriait indigné en voyant les mœurs de son époque \ *

L'honneur est un vieux saint que l’on ne chôme plus.

Au dix-septième siècle le dénombrement de la Bohême contient une pai'tie des noms de la liltérature de Louis XIII et de Louis XIV ; elle compte des membres parmi les beaux esprits de l’hôtel Rambouillet, où elle collabore à la guirlande de Julie ; elle a ses entrées au palais Cardinal, où elle collabore à la tragédie de lfor»amne 'avec le poëte-ministre, qui fut le Robespierre de la monarchie. Elle jonche de madrigaux la ruelle de Marion Delorme et courtise Ninon sous les arbres de la place Royale; elle déjeune le matin à la taverne des Goinfres ou de V Épée- Royale, et soupe le soir à la table du duc de Joyeuse ; elle se bat en duel sous les réverbères pour le sonnet d’Uranie contre le sonnet de Job. La Bohème fait l’amour, la guerre et même de la diplomatie ; et sur ses vieux jours, lasse des aventures, elle met en poème le Vieux et le Nouveau Testament, émai^e sur toutes les feuilles de bénéfices, et, bien nourrie de grasses prébendes, va s’asseoir sur un siège épiscopal ou sur un fauteuil de l’Académie fondée par l’un des siens.

Ce fut dans la transition du seizième au dix-huitième siècle que parurent ces deux fiers génies que chacune des nations oîi ils vécurent opposent l’une à l’autre dans leurs luttes de rivalité littéraire Molière et Shakspeare : ces illustres bohémiens dont la destinée offre tant de rapprochements.

Les noms les plus célèbres de la littérature du dix-huitième siècle se retrouvent aussi dans les archives de la Bohème, qui parmi les glorieux de cette époque peut citer Jean Jacques et d’Alembert, l’enfant trouvé du parvis Notre-Dame, et parmi

PHÉFACe.

les obscurs, Malfllâtre et Gilbert ; deux réputations surfaites : car l'inspiration de l’un n’était que le pâle reflet du pâle lyrisme de Jean-Baptiste Rousseau, et l’inspiration de l’autre que le mélangé d’une impuissance orgueilleuse, alliée avec une haine qui n’avait môme point l’excuse de l’initiative et de la sincérité, puisqu’elle n’était que l’instrument payé des rancunes et des colères d’un parti.

Nous avons clos à cette époque ce rapide résumé de la • Bohême en ses différents âges; prolégomènes semés de noms illustres que nous avons placés à dessein en tête de ce livre ; pour mettre en garde le lecteur contre toute application fausse qu’il pourrait faire préventivement en rencontrant ce nom de bohèmes, donné longtemps à des classes d’avec lesquelles tiennent à honneur de différencier celle dont nous avons essayé de retracer les mœurs et le langage.

Aujourd’hui comme autrefois, tout homme qui entre dans les arts, sans autre moyen d’existence que l’art lui-même, sera forcé de passer par les sentiers de la Bohême. La plupart des contemporains qui étalent les plus beaux blasons de l’art ont été des bohémiens ; et, dans leur gloire calme et prospère, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-être, le temps où, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n’avaient d’autre fortune, au soleil de leui s vingt ans, que le courage, qui est la vertu des jeunes, et que l’espérance, qui est le million des pauvres.

Pour le lecteur inquiet, pour le bourgeois timoré, pour tous ceux qui ne trouvent jamais trop de points sur les i d’une définition, nous répéterons en forme d’axiome ;

« La Bohême, c’est le stage de la vie artistique ; c’est la préface de l’Académie, de l’Hotel-Dieu ou de la Morgue. »

Nous ajouterons que la Bohême n’existe et n’est possible qu’à Paris.

Comme tout état social, la Bohême comporte des nuances

l’RÉFACE. " VU

différentes, des genres divers qui sc subdivisent eux-mêmes et dont il ne sera pas inutile d'établir la classification.

Nous commencerons par la Bohême ignorée, la plus nombreuse. Elle se compose de la grande famille des artistes pauvres fatalement condamnés à la loi de l’incognito, parce qu’ils ne savent pas ou ne peuvent pas trouver un coin de publicité pour attester leur existence dans l'art, et, par ce qu'ils sont déjà, prouver ce qu’ils pouiraient être un jour. Ceux-là , c’est la race des obstinés rêveui'S pour qui l’art est demeuré une foi et non un métier, gens enthousiastes, convaincus ; à qui la vue d’un chef-d’œuvre suffit pour donner la fièvre, et dont le cœur loyal bat hautement devant tout ce qui est beau, sans demander le nom du maître et de l’école. Cette Bohême-là se recrute parmi ces jeunes gens dont on dit qu’ils donnent des espérances, et parmi ceux qui réalisent les espérances données, mais qui, par insouciance, par timidité, ou par ignorance de la vie pratique, s’imaginent que tout est dit quand l’œuvTe est terminée et attendent que l’admiration publique et la fortune, entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent pour ainsi dire en mai^e de la société, dans l’isolement et dans l’inertie. Pétrifiés dans l’art, ils prennent à la lettre exacte les symboles du dithyrambe académique qui placent une auréole sur le front des poètes, et, pei'suadés qu’ils flambloient dans leur ombre, ils attendent qu’on les vienne trouver. Nous avons autrefois connu une petite école composée de ces types si éti’anges, qu’on a peine à croire à leur existence ; ils s’appelaient les disciples de Vart pour l'art. Selon ces naïfs, l’art pour l’ai’t consistait à se diviniser entre eux, à ne point aider le hasard qui ne savait même pas leur adresse, et à attendre que les piédestaux vinssent se placer sous leurs pas.

C’est, comme on le voit, le stoïcisme du ridicule. Eh bien , nous l’affirmons encore une fois pour être cru, il existe au sein de la Bohême ignorée des êtres semblables dont la misère

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