‹ Scènes de la bohême :Chapitre 3 sur 16 · V!II PRÉFACE · texte numérisé non relu

V!II PRÉFACE

excite une pitié sympathique sur laquelle le bon sens vous force à revenir; car si vous leur faites observer tranquillement que nous sommes au dix-neuvième siècle, que la pièce de cent sous est Impératrice de l'humanité, et que les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le dos et vous appellent bourgeois.

Au reste, ils sont logiques dans leur héroïsme insensé ; ils ne poussent ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destinée obscure et rigoureuse qu'ils se font eux-mêmes. Ils meurent pour la plupart, décimés par cette maladie à qui la science n’ose pas donner son véritable nom, la misère. S’ils le voulaient cependant, beaucoup pourraient échapper à ce dénoûment fatal qui vient brusquement clore leur vie à un âge où d’ordinaire la vie ne fait que commencer. 11 leur suffirait pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la nécessité, c’est-à-dire de savoir dédoubler leur nature, d’avoir en eux deux êtres : le poète, rêvant toujours sur les hautescimes où chante le chœur des voix inspirées; et l’homme, ouvrier de sa vie sachant se pétrir le pain quotidien. Mais cette dualité, qui existe presque toujours chez les natures bien trempées dont elle est un des caractères distinctifs, ne se rencontre pas chez la plupart de ces jeunes gens que l’oi-gueil, un orgueil bâtard, a rendus invulnérables à tous les conseils de la raison. Aussi meurent-ils jeunes, laissant quelquefois après eux une œuvre que le monde admire plus tard, et qu’il eût sans doute applaudie plus tôt si elle n’était pas restée invisible.

Il en est dans les luttes de l’art à peu près comme à la guerre : toute la gloire conquise rejaillit sur le nom des chefs ; l’armée se partage pour récompenser les quelques lignes d’un ordre du jour. Quant aux soldats frappés dans le combat, on les enterre là où ils sont tombés, et une seule épitaphe suffit pour vingt mille morts.

De même aussi la foule, qui a toujours les yeux fixés vers

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ce qui s’élève, n’ahaisse jamais son regard jusqu’au monde soiUerrain où luttent les obscurs travailleurs; leur existence s’achève inconnue, et, sans avoir m^mc quelquefois la consolation de sourire à une œuvre terminée, ils s’en vont de la vie ensevelis dans un linceul d’indifférence.

Il existe dans la Bohême ignorée une autre fraction ; clic sc compose des jeunes gens qu’on a trompés ou qui se sont trompés eux-mêmes, ils prennent une fantaisie pour une vocation, et, poussés par une fatalité homicide, ils meurent les uns victimes d’un perpétuel accès d’orgueil, les autres idolâtres d’une chimère.

Et ici, qu’on nous permette une courte digression.

Les voies de l’art, si encombrées et si périlleuses, malgré l’encombrement et malgi-é les obstacles, sont pourtant chaque jour de plus en plus encombrées, et par conséquent jamais la Bohême ne fut plus nombreuse.

Si on cherchait pai'mi toutes les raisons qui ont pu déterminer cette affluence, on pourrait peut-être trouver celle-ci.

Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à propos des artistes et des poètes malheureux. Les noms de Gilbert, de Malûlâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop imprudemment, et surtout trop iuutilement jetés en l'air. On a fait de la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le martyre de l’art et de la poésie.

Adieu, trop inféconde terre.

Fléaux humains, soleil glacé !

Comme un fantôme solitaire.

Inaperçu J’aurai passé.

Ce chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l’orgueil que lui avait inoculé un triomphe factice, est devenu un

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certain temps la Marseillaise des volontaires de l’art, qui allaient s’inscrire au martyrologe de la médiocrité. ”

Car toutes ces funèbres apothéoses, ce requiem louangeur, ayant tout l’attrait de l’abîme pour les esprits faibles et les vanités ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pensé que la fatalité était la moitié du génie; beaucoup ont rêvé ce lit d’hôpital où mourut Gilbert, espérant qu’ils y deviendraient poètes comme il le devint un quart d’heure avant de mourir, et croyant que c’était là une étape obligée pour arriver à la gloire.

On ne saurait trop blâmer ces mensonges immoraux, ces paradoxes meurtriers, quidétournent d’une voie où ils auraient pu réussir tant de gens qui viennent finir misérablement dans une carrière où iis gênent ceux à qui une vocation réelle donne seulement le droit d’entrer.

Ce sont ces prédications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes qui ont créé la race ridicule des incompris, des poètes pleurards dont la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peignés, et toutes les médiocrités impuissantes qui, enfermées sous l’écrou de l’inédit, appellent la muse marâtre et l’art bourreau.

Tous les esprits \raimcnt puissants ont leur mot à dire et le disent en effet tôt ou tard. Le génie ou le talent no sont pas des accidents imprévus dans l’humanité ; ils ont une raison d’être, et par cela même ne sauraient rester toujours dans l’obscurité ; car si la foule ne va pas au-devant d’eux, ils savent aller au-devant d’elle. Le génie, c’est le soleil : tout le monde le voit. Le talent, c’est le diamant qui peut rester longtemps perdu dans l’ombre, mais qui toujours est aperçu par quelqu’un. On a donc tort de s’apitoyer aux lamentations et aux rengaines de cette classe d’intrus et d’inutiles entrés dans l'art malgré l'art lui-même, et qui composent dans la

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Bohême une catégorie dans laquelle la paresse, la débauche et le parasitisme forment le fond des mœurs.

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