‹ Scènes de la bohême :Chapitre 6 sur 16 · SCÈNES -UB LA UOHÈHB · texte numérisé non relu

SCÈNES -UB LA UOHÈHB

Un gant jadis blanc,

Un gant noir.

— Ça te fera deux gants noirs au besoin, dit Sehaunard. Mais quand tu seras habillé, tu auras l’air du spectre solaire. — Après ça, quand on est coiorisfe!

Pendant ce temps Marcel essayait les bottes.

Fatalité ! elles étaient toutes deux du même pied !

' L’artiste, désespéré, avisa alors dans un coin une vieille botte dans laquelle on' mettait les vessies usées. 11 s’en empara.

— De Garrick en Syllabe^ dit son ironique compagnon : celle-ci est pointue et l’autre est carrée.

— Ça ne se verra pas, je les vernirai.

— C’est une idée ! 11 ne te manque plus que l’habit noir de rigueur.

— Oh ! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu !

Us entendirent de nouveau frapper à la porte. Marcel ouvrit.

— Monsieur Sehaunard? dit un étranger en restant sur le seuil.

— C’est mol, répondit le peintre en le priant d’entrer.

— Monsieur, dit l’inconnu, porteur d’une de ces honnêtes figures qui sont le type du provincial, mon cousin m’a beaucoup parlé de votre talent pour le portrait ; et, étant sur le point de faire un voyage aux colonies, où je suis délégué par les raffîneurs de la ville de Nantes, je désirerais laisser un souvenir de moi à ma famille. C’est pourquoi je suis venu vous trouver.

— O sainte providence !... murmura Scbaunard. Marcel, — donne un siège à monsieur...

— M. Blancheron, reprit l’étranger; Blancheron de Nantes, délégué de l’industrie sucrière, ancien maire de V..., capitaine de la garde nationale, et auteur d’une brochure sur la question des sucres.

— Je suis fort honoré d’avoir été choisi par vous, dit

l’artiste en s’inclinant devant le délégué des rafflneurs. Comment désirez-vous avoir votre portrait ? •

' — ^ A la miniature, comme ça, reprît M. Blancheron, en indiquant un portrait à l’huile; car, pour le délégué comme pour beaucoup d’autres, ce qui n’est pas peinture en bâtiments est miniature, il n’y a pas de milieu. Cette naïveté donna à Schaunard la mesure du bonhomme auquel il avait alTaire, surtout quand celui-ci eut ajouté qu’il désirait que son portrait fût peint avec des couleurs Anes.

— Je n’en emploie Jamais d’autres, dit Schaunard. De quelle grandeur monsieur désire-t-il son portrait ?

— Grand comme ça, répondit M, Blancheron en montraqt une toile de vingt. Mais dans quel prix ça va-t-il?

— De cinquante à soixante francs ; cinquante sans les

mains, soixante avec. ,, .

— Diable ! mon cousin m’avait parlé de trente francs.

•rr C’est selon la saison, dit le peintre ; les couleurs sont

beaucoup plus chères à différentes époques.

— Tiens ! c’est donc comme le sucre ?

- Absolument.

— Va donc pour cinquante francs, dit M. Blancheron.

— Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auriez

les mains, dans lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucrière, ce qui serait flatteur.

— Ma foi, vous avez raison.

— Sacrebleu ! dit en lui-même Schaunard, s’il continue, il va me faire éclater, et je le blesserai avec un de mes morceaux.

— As- tu remarqué ? lui glissa Marcel à l’oreille.

— Quoi ?

— Il a un habit noir.

— Je comprends et je coupe dans tes idées. Laisse-moi faire.

— Eh bien, monsieur, dit le délégué, quand commencerons-nous? 11 ne faudrait pas tarder, car je pars prochainement.

— J’ai moi-même un petit voyage à faire ; après-demain je quitte Paris. Donc, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne séance avancera la besogne.

— Mais il va bientôt faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumières, dit M. Blancheron.

— Mon atelier est disposé pour qu’on y puisse travailler à toute heure... reprit le peintre. — Si vous voulez ôter votre habit et prendre la pose, nous allons commencer.

— Oter mon habit ! Pourquoi faire ?

— Ne m’avez- vous pas dit que vous destiniez votre portrait à votre famille?

— Sans doute.

— Eh bien , alors, vous devez être représenté dans votre costume d’intérieur, en robe de chambre. C’est l’usage d’ailleurs.

SCÈNSS DB LA BOflèME.

— Mais je n’ai pas de robe de chambre ici.

— Mais j’en ai, moi. Le cas est prévu, ditSchaunard en présentant à son modèle un haillon histOTié de tadies de peintures et qui 6t tout d’abord hésiter l'honnéte provincial.

— Ce vêtement est bien singulier, dit-il.

— Et bien précieux, répondit le peintre. C’est un vixir turc qui en a fait présent à M. Horace Vemet, qui me l’a donné à moi. Je suis son élève.

— Vous êtes élève de Vemet? dit Blancheron.

— Oui, monsieur, je m’en vante. — Horreur, murmura-t-il en lui-même, je renie m^ dieux.

— Il y a de quoi, jeune homme, reprit le délégué en endossant la robe de chambre qui avait une si noble ori^ne.

— Accroche l’habit de monsieur au portemanteau, dit Schaunard à son ami avec un clignement d’yeux significatif.

— Dis donc, murmura Marcel en se jetant sur sa proie et en désignant le Blancheron, il est bien bon ! si tu pouvais en garder un rnorœau ?

— Je tâcherai ! mais ce n’est pas ça, habille-toi vite et file. Sois de retour à dix heures, je le garderai jusque-là. Surtout rapporte-moi quelque chose dans tes poches.

— Je l’apporterai un ananas, dit Marcel en se sauvant.

Il s’habilla à la hâte. L'habit lui allait comme un gant,

puis il sortit par la seconde porte de l’atelier.

Schaunard s’était mis à la besogne. Comme la nuit était tout à fait venue, M. Blancheron entendit sonner six heures et se souvint qu’il n’avait pas dîné. U en fit la remarque au peintre.

SCÈNES DE LA BOnÈMB.

— Je suis .dans le inêHie cas j mais, pour vous obliger^ je in’en passerai ce soir. Pourtant j’étais invité dans une maison du faubourg Saint-Germain, dit Schaunard. Mais nous ne pouvons pas nous déranger, ça compromettrait la re.ssemblance. Il se mit à l’œuvre.

— Après ça, dit-il tout à coup, nous pouvons dîner sans nous déranger. Il y a en bas un excellent restaurant qui nous montera ce que nous voudrons. Et ScbaunarU attendit l’elTet de son trio de pluriels.

— Je partage votre idée, dit M. Blancberon, et en revanche j’aime à croire que vous me ferez l’honneur de me tenir compagnie à table.

Schaunard s’inclina.

— Allons, se dit-il à lui-même, c’est un brave homme, un véritable envoyé de la Providence. Voulez-vous faire la carte? demanda-t-il à son amphitryon.

— Vous m’obligerez de vous charger de ce soin, répondit poliment celui-ci.

— Tu t’en repentiras, Nicolas, chanta le peintre en descendant les escaliers quatre à quatre.

Il entra chez le restaurateur, se mit au comptoir et rédigea un menu dont la lecture fit pâlir le Vatel en boutique.

— Du bordeaux à l’ordinaire.

— Qu’est-ce qui payera?

, — Pas moi probablenieht, dit Schaunard, mais un mien oncle que vous verrez là-haut, un fin gourmet. Ainsi tâchez de vous distinguer, et que nous soyons servis dans une demi-heure — et dans de la porcelaine surtout !

A huit heures, M. Blancheron sentait déjà le besoin

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d’épancher dans le sein d’un ami ses idées sur l’industrie sucrière, et il récita à Schaunard la brochure qu’il avait écrite.

Celui-ci l’accompagna sur le piano.

A dix heures, M. Blancheron et son ami dansaient le galop et se tutoyaient.

A onze heures, ils jurèrent de ne jamais se quitter et flrent chacun un testament où ils se léguaient réciproquement leur fortune.

A minuit, Marcel rentra et les trouva dans les bras l’un de l’autre; ils fondaient en pleurs. Et U y avait déjà un demi-pouce d’eau dans l’atelier. Marcel se heurta à la table et vit les splendides débris du superbe festin. Il regarda les bouteilles, elles étaient parfaitement vides.

11 voulut réveiller Schaunard, mais celui-ci le menaça de le tuer s’il voulait lui ravir M. Blancheron, dont il se faisait un oreiller.

— Ingrat ! dit Marcel en tirant de la poche de son habit une poignée de noisettes. Moi qui lui apportais à dîner!

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