partie de dominos au café. — Suivez bien mon raisonne^ ment
— Allez, allez, dit Rodolphe. - '
— Eh bien , continua le père Mouton, en scandant chacune de ses phrases par un coup de poing qui faisait fré-' mlr les chopes et les verres placés sur la table. — Eh bien , Je tombe sur les journaux, bon... — Qu’est-ce que je vois?= L’un qui dit blanc, l’autre qui dit noir, et pata ti et pata tà. — Qu’est-ce que ça me fait à moi ? — Je suis un bon père de famille qui vient pour faire...
— Sa partie de dominos, — dit Rodolphe.
— Tous les soirs, — continua M. Mouton — Eh bien ,
une supposition: Vous comprenez... ■ 1
— Très-bien ! dit Rodolphe. '
—Je lis un article qui n'est pas de mon opinion. Ça me
met en colère, et je me mange les sangs, — parce que,voyez-vous, monsieur Rodolphe, tous les journaux, c’est des menteries. — Oui, des menleries! hurla-t-il dans son fausset le plus aigu, et les journalistes sont des brigands , des folliculaires.
— Cependant, monsieur Mouton...
— Oui, des brigands, continua remployé. — C’est eux qui sont cause des malheurs de tout le monde •, — ils ont fhit la révolution et les assignats ; à preuve Murat.
— Pardon, dit Rodolphe, vous voulez dire Marat.
■ — Mais non, mais non, reprit M. Mouton-, — Murat, — puisque j’ai vu son enterrement quand j’étais petit.. . s
— Je vous assure... . . > :
” — Même qu’on a fait une pièce au Cirque, — là. '
— Eh bien, précisément, dit Rodolphe; — c’est Murat.
—•Mais qu’est ce que je vous dis depuis une heure? s’écria l’obstiné Mouton. — Murat, qui travaillait dans une cave, quoi! — Eh bien, une supposition. — Est-ce que les Bourbons n’ont pas bien fait de le guillotiner, puisqu’il avait trahi?
— Qui? guillotiné! trahi! quoi? s’écria Rodolphe en empoignant à son tour M. Mouton par le bouton de sa redingote.
— Eh bien! Marat...
— Mais non, mais non, — monsieur Mouton, — Murat. — Entendons-nous, sacrebleu !
— Certainement. Marat, — une canaille. 11 a trahi l’empereur en 1815. — C’est pourquoi je dis que tous les journaux sont les mêmes , continua M. Mouton en rentrant dans la thèse de ce qu’il appelait une explication. — Savez-vous ce que je voudrais, moi, monsieur Rodolphe? — Eh bien, une supposition... — Je voudrais un bon journal... Ah! — Pas grand... Bon ! — et qui ne ferait pas de phrases... — Là !
— Vous êtes exigeant, interrompit Rodolphe. Un journal sans phrases !
— Eh bien , oui ; suivez mon idée.
— Je tâche.
— Un journal qui dirait tout simplement —.la santé du roi et les biens de la terre. Car, enfin, à quoi cela sert-il, toutes vos gazettes, qu’on n’y comprend rien? — Une supposition, — moi je suis à la mairie, n’est-ce pas ? — Je tiens mon registre, bon! Eh bien , c’est comme si on venait me dire : « Monsieur Mouton, — vous inscrivez les décès. — Eh bien, faites ci, faites ça. — Eh bien , quoi, ça?
— quoi, ça? quoi ! ça? — Eh bien , les journaux, c’est la môme chose, acheva-t-il pour conclure.
— Évidemment, dit un voisin qui avait compris.
Et M. Mouton, ayant reçu les félicitations de quelques habitués qui partageaient son avis, alla reprendre sa partie de dominos.
— Je l’ai remis à sa place, dit-il en indiquant Rodolphe, qui était retourné s’asseoir à la même table où se trouvaient Schaunard et Colline.
— Quelle buse! — dit celui-ci aux deux jeunes gens en leur dé.signant l’employé.
— Il a une bonne tête, avec ses paupières en capote de cabriolet et ses yeux en boule de loto, — fit Schaunard en tirant un brûle-gueule merveilleusement culotté.
— Parbleu ! monsieur, dit Rodolphe, — vous avez là une bien jolie pipe.
—Oh! j’en ai une plusbelle pour aller dans le monde, re- prit négligemment Schaunard. — Passez-moi donc du tabac. Colline.
— Tiens ! s’écria le philosophe, — je n’en ai plus.
— Permettez-moi de vous en offrir, — dit Rodolphe, en tirant de sa poche un paquet de tabac qu’il déposa sur la table.
A celte gracieuseté, — Colline crut devoir répondre par l’offre d’une tournée de quelque chose.
Rodolphe accepta. — La conversation tomba sur la littérature. — Rodolphe, interrogé sur sa profession déjà trahie par son habit, — confessa ses rapports avec les muses, et fit venir une seconde tournée. — Comme le garçon allait remporter la bouteille, — Schaunard ie pria de vouloir
bien l’oublier. — 11 avait entendu résonner dans Tune des poches de Colline le duo argentin de deux pièces de cinq francs. Rodolphe eut bientôt atteint le niveau d’expansion où SC trouvaient les deux amis, et leur fit à son tour ses confldences.
Ils auraient sans doute passé la nuit au café, si on n'é< lait venu les prier de se retirer. — Ils n'avaient point fait dix pas dans la rue, et iis avaient mis un quart d’heure pour les faire, qu’ils furent surpris par une pluie torrenlielie. ~ Colline et Rodolphe demeuraient aux deux extrémités opposées de Paris, — l’un dans l’Ile-Saint-Louis, et l’autre à Montmartre.
Sebaunard, qui avait complètement oublié qu’il était sans domicile, leur offrit l’hospitalité.
— Venez chez moi, dit-il, je loge ici près ; — nous passerons la nuit à causer littérature et beaux-arts.
— Tu feras de la musique, et Rodolphe nous dira de ses vers, dit Colline.
— Ma foi, oui, ajouta Schaunard, — il faut rire, — nous n’avons qu’un temps à vivre.
Arrivé devant sa maison que Schaunard eut quelque difficulté à reconnaitre, il s’assit un instant sur une borne en attendant Rodolphe et Colline qui étaient entrés chez un marchand de vins encore ouvert, pour y prendre les premiers éléments d’un souper. — Quand ils furent de retour, Schaunard frappa plusieurs fois à ia porte, car il se souvenait vaguement que le portier avait l’habitude de le foire attendre. La porte s’ouvrit enfin, — et le père Durand, plongé dans les douceurs du premier sommeil, et ne se rappelant pas que Schaunard n’était plus son locataire.
ne se dérangea aucunernent quand celui-ci lui eut crié son nom parle vasistas.
Quand ils furent arrivés tous trois en haut de l’escalier,' dont l’ascension avait été aussi longue que difficile, Schaunard, qui marchait en avant, jeta un cri d'étonnement en trouvant la clef sur la porte de sa chambre. . . - • — Qu’est>ce qu’il y a î demanda Rodolphe. ^ •
— Je n'y comprends rien, murmura*t-il, je trouve sur ma porte ta clefque j’avais emportée ce matin. — Ah! nous allons bien voir. — Je l’avais mise dans ma poche. Eh! parblen ! la voilà encore ! s’écria-t-il en montrant unedef.
— C’est de la magie !
‘ De la fantasmagorie, dit Colline. ! -
— Delà fantaisie, ajouta Rodolphe. • i ?
— Mais, reprit Scbaiinard, dont la voix accusait un
commencement de terreur, entendez-vous? . . .
■ — Quoi ? ' . '
— Quoi? !
— Mon piano — qui joue tout seul, — iU,la mî ré do, la si soi ré. — Gredin de ré, va ! il sera toujours faux. '
— Mais ce n’est pas chez vous, sans doute, — lui dit Rodolphe, — qui ajouta bas à l’oreille de Colline sur qui il appuya lourdement, — il est gris.
— Je le crois. — D’abord, ce n'est pas un piano, — c’est nné flûte,
— Mais, vous aussi, vous êtes gris, mon cher, répondit
le poète au philosophe, qui s’était assis sur lé carré. — C’est un violon. '
— Un vio... Penh! dis donc, Schaunardj ' bredouilla Colline, en tirant son ami par les jambes. Elle est bonne.
SCÈNU DK LA BOHÈME.
celle-là! voilà monsieur qui prétend que c’est un vio...
— Sacrebleu ! s’écria Scbaunard, au comble de l’épou* vante, — mon piano joue toujours ; — c’est de la magie !
— De la fantasma... gorie, hurla CoUine en laissant tomber l’une des bouteilles qu’il tenait à ta main.
— De la fantaisie, glapit à son tour Rodolphe.
Au milieu de ce charivari, la porte de la chambre s’ouvrit subitement, et l’on vit paraître sur le seuil un personnage qui tenait à la main un flambeau à trois branches où brûlait de la bougie rose.
— Que désires-vous, messieurs? demanda-t-il en saluant courtoisement les trois amis.
— Ah! ciel, qu’ai-je fait! je me suis trompé; ce n’est pas ici chez moi, fit Schaunard.
— Monsieur, ajoutèrent ensemble Colline et Rodolidie, en s’adressant au personnage qui était venu ouvrir , veuillez excüser notre ami; il est gris jusqu’à latroisi^e capucine.
Tout à coup un éclair de lucidité traversa l’ivresse de Scbaunard ; — il venait de lire sur sa porte celte ligne écrite avec du blanc d’Espagne :
« Je suis venue trois fois pour chercher mes étremes.
«Phémie. »,
— Mais si, mais si, au fait, — je suis chez moi ! — s’écria-t-il; voilà bien la carte de visite que Phémie est venue me mettre au jour de l’an ; — c’est bien ma porte.
— Mon Dieu! monsieur, dit Rodolphe, je suis vraiment confus.
— Croyez, monsieur, ajouta Colline, que de mon côté
collabore activement à la confusion de mon ami.
Le jeune homme ne pouvait s’empêcher de rire :
— Si vous voulez entrer chez moi un instant, réponditil, sans doute que votre ami, dès qu’il aura vu lieux, reconnaîtra son erreur.
— Volontiers. — Et le poète et le philosophe prenant Scbaunard chacun par un bras, l’introduisirent dans la chambre, ou plutôt dans le palais de Marcel, qu’on aura sans doute reconnu.
Sdiaunard promena vaguement sa vue autour de lui , en murmurant :
— C'est étonnant, — comme mon séjour est embelli.
— Eh bien , es-tu convaincu maintenant? lui demanda Colline. — Mais Scbaunard ayant aperçu le piano s’en était approché et faisait des gammes.
— Hein, vous autres, — écoutez-moi ça, dit-il, en faisant résonner les accords... A la bonne heure ! L’animal a reconnu son maître : — si la sol, fa mi ré. — Ah î gredin de r^/ — tu seras toujours le même, val — Je disais bien que c’était mon instrument.
— 11 insiste, dit Colline à Rodolphe.
— Il insiste, répéta Rodolphe à Marcel.
— Et ça donc, ajouta Scbaunard en montrant le jupon semé d’étoiles, — qui était jeté sur une chaise, — ce n’est pas mon ornement peut-être! ah I Et il regardait Marcel sous le nez. — Et ça, continua-t-il, en détachant du mur le congé par huissier dont il a été parlé plus haut. — Et il se mit à lire : «En conséquence, M. Scbaunard sera tenu « de vider les lieux, et de les rendre en bon état de répa- « rations locatives, le boit avril avant midi. — Et je lui ai « signifié le présent acte dont le coût est de cinq francs. »
Ah ! ah ! ce n’esl donc pas moi qui suis M. Schaunard, à qui on donne congé par huissier, — les honneurs du timbre, — dont le coût est de cinq francs. — Et ça encore, continua-t-il en reconnaissant ses pantoufles dans les pieds de Marcel, — ce ne sont donc pas mes babouches, — présent d’une main chère? — 'A votre tour, monsieur, dit-il à Marcel, expliquez votre présence dans mes lares.
— Messieurs, répondit Marcel, en s'adressant particulièrement à Colline et Rodolphe, — monsieur, et il désignait Schaunard, — monsieur est chez lui, — je le confesse.
— Ah ! exclama Schaunard, — c’est heureux.
— Mais, continua Marcel, moi aussi je suis chez moi.
— Cependant, monsieur, interrompit Rodolphe, sinotre arni reconnaît...
— Oui, continua Colline, si notre ami...
— Et si de votre côté vous vous souvenez que... ajouta Rodolphe, comment se fait-il...
— Oui, reprit Colline — écho — comment il se fait !...
— Veuillez vous asseoir, messieurs, répliqua Marcel , je vais vous expliquer le mystère.
— Si nous arrosions l’explication? hasarda Colline.
— En cassant une croûte, ajouta Rodolphe.
Les quatre jeunes gens se mirent à table et donnèrent l’assaut à un morceau de veau froid que leur avait cédé le marchand de vin.
Marcel expliqua alors ce qui s’était passé le matin , entre lui et le propriétaire, quand il était venu pour emménager.
Alors, dit Rodolphe, monsieur a parfaitement raison, — nous sommes chez lui.
— Vous êtes chez vous, dit poliment Marcel.
Mais il fallut un travail énorme pour faire comprendre à Schaunard ce qui s’était passé. Un incident comique vint encore compliquer la situation. Schaunard, en cherchant quelque chose dans un buifet, y découvrit la monnaie du billet de cinq cents francs que Marcel avait changé le matin à M. Bernard.
» Ah ! j’en étais bien sûr ! s’écria-t-il, que le hasard ne m’abandonnerait pas. — Je me nqtpelle maintenant... que j’étais sorti ce matin pour courir après lui. A cause du terme, c’est vrai, il sera venu pendant mon absence. — Nous nous sommes croisés,— voilà tout. — Comme j'ai bien fait de laisser la clef sur mon tiroir !
—Douce folie! murmura Rodolphe en voyant Scbaunard qui dressait les espèces en piles égales.
— Songe — mensonge — telle est la vie , ajouta le philosophe.
Marcel riait.
Une heure après — ils étaient endormis tous les quatre.
Le lendemain, à midi, ils se réveillèrent — et parurent d’abord très-étonnés de se trouver ensemble : Schaunard, Colline et Rodolphe n’avaient pas l’air de se reconnaître et s’appelaient monsieur. — Il fallut que Marcel leur rappelât qu’ils étaient venus ensemble la veille.
En ce moment le i^re Durand entra dans la (Cambre.
— Monsieur, dit-ib à Marcel, — c’est aqjourd’hui le neuf avril mil huit cent quarante... il y a de la boue dans
SCÈNRS DR LA B0RÈM8.
les rues, et S. M. Louis-Philippe est toujours roi de France et de Navarre. — Tiens ! s’écria le père Durand en apercevant son ancien locataire. — Monsieur Scbaunard, — par où donc êtes-vous venu ?
— Par le télégraphe, répondit Scbaunard.
— Mais dites donc, reprit le portier, — vous êtes encore un farceur, vous !...
— Durand — dit Marcel, — Je n’aime pas que la livrée se mêle à ma conversation ; — vous irez chez le restaurant voisin, et vous ferez monter à déjeuner pour quatre personnes. — Voici la carte, ajouta-t-il en donnant un bout de papier sur lequel il avait indiqué son menu. — Sortez.
— Messieurs, reprit Marcel aux trois jeunes gens, vous m’avez offert à souper hier soir, permettez-moi de vous offrir à déjeuner ce matin, — non pas chez moi — mais chez nous — ajouta-t-il en tendant la main à Schaunard.
A la fin du déjeuner — Rodolphe demanda la parole.
— Messieurs , — dit-il, — permettez-moi de vous quitter...
— Oh ! non, — dit sentimentalement Scbaunard, — ne nous quittons jamais.
— C’est vrai, on est très-bien ici, ajouta Colline.
— ... De vous quitter un moment, continua Rodolphe; c’est demain que paraît F Écharpe d'iris , un journal de modes dont je suis rédacteur en chef ; — et il faut que j’aille corriger mes épreuves. Je reviens dans une heure.
— Diable! dit Colline, — ça me fait penser que j’ai une
leçon à donner à un prince indien qui est venu à Paris pour apprendre l’arabe.
— Vous irez demain, dit Marcel.
— <%! non, répondit le philosophe, — le prince doit me payer aujourd’hui. — Et puis — je vous avouerai que cette belle journée serait gâtée pour moi, si je n'allais pas faire un petit tour à la balle aux bouquins.
— Mais tu reviendras ? demanda Schaunard.
— Avec la rapidité d’une flèche lancée d’une main sûre, réponditle philosophe, qui aimait les images excentriques. — Et il sortit avec Rodolphe.
— Au fait, dit Schaunard resté seul avec Marcel, au lieu de me dorloter sur l’oreiller du far niente , — si j’allais chercher quelque or pour apaiser la cupidité de M. Bernard.
— Mais, dit Marcel avec inquiétude : — Vous comptez donc toujours déménager?
— Dame ! reprit Schaunard, — il faut bien, puisque j’ai congé par huissier, coût cinq francs.
— Mais, continua Marcel, si vous déménagez, — est-ce que vous emporterez vos meubles ?
— J’en ai la prétention, — je ne laisserai pas un cheveu, comme dit M. Bernard.
— Diable, ça va me gêner, fit Marcel, moi qui ai loué votre chambre en garni.
— Tiens, e’œt vrai, au fait, reprit Schaunard. — Ah bah ! ajouta-t-il avec mélancolie, — rien ne prouve que je trouverai mes soixante-quinze francs aujourd’hui — ni demain, — ni après.
— Mais attendez donc, s’écria Marcel, — j’ai une idée.
— Exhibez, dit Scbauinard.
— Voici la situation : — Légalement -- ce logement, est à moi — puisque j’ai payé un mois d’avance.
— Le tournent, oui ; mais les meubles, -r- si Je paye, je les enlève légalement ; — et, si cela était possible, je les enlèverais même extralégalement, dit Scbaunard.
— De façon, continua Marcel, que vous avez des meubles et pas de logement, et que moi j’ai un It^ement et pas de meubles.
— Voilà — fit Sdiauuard.
— Moi, ce logement me plaît, reprit Marcel.
— Et moi donc, ajouta Scbaunard, — il ne m’a jamais plus plu.
— Vous dites?
— Plus plu — pour davantage, — Oh ! je connais ma langue.
— Eh bien, — nous pouvons arranger cette aifaire-là,
— reprit Marcel; — restez avec moi, je fonrnirai le logement — vous fournirez les meubles.
—• Et les termes? dit Scbaunard.
— Puisque j’ai de l’argent aujourd’hui, — je les payerai ;
— la prochaine fois ce sera votre tour. — Réfléchissez.
— Je ne réfléchis jamais — surtout pour accepter une proposition qui m’est agréable; j’accepte d'emblée ; — au fait, la peinture et la musique sont sœurs.
— Belles-sœurs, dit Marcel.
En ce moment rentrèrent Colline et Rodolphe, qui . s’épiaient rencontrés.
Marcel et Scbaunard leur firent part de leur associa lion.
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• — Messieurs, — s’écria Rodolphe en faisant sonner son
gousset, — j’oifre à dîner à la compagnie.
— C’est précisément ce que j’allais avoir l’honneur de proposer, — fit Colline en tirant de sa poche une pièce d’or qu’il se fourra dans l’œil. — Mon prince m’a donné ça pour acheter une grammaire indoustan-arabe — que je viens de payer six sous — comptant.
— Et moi, dit Rodolphe, — je me suis fait avancer trente francs par le caissier de V Écharpe d'iris, — sous le prétexte que j’en avais besoin pour me faire vacciner.
— C’est donc le jour des recettes, — dit Schaunard, — il n’y a que moi qui n’ai pas étrenné, c’est humiliant.
— En attendant, — reprit Rodolphe, je maintiens mon offre du dîner.
— Et moi aussi, dit Colline.
— Ëb bien , dit Rodolphe, — nous allons tirer à pile ou face quel sera — celui qui payera la carte.
— Non, s’écria Schaunard, — j’ai mieux que ça, — mais infiniment mieux à vous offrir pour vous tirer d’embarras.
— Voyons !
— Rodolphe payera le dîner — et Colline offrira un souper.
— Voilà ce que j’appellerai de la jurisprudence Salomon, s’écria le philosophe.
— C’est pis que les noces de Garaache , — ajouta Marcel.
Le dîner eut lieu dans un restaurant provençal de la rue Dauphine, célèbre par ses garçons ■ littéraires et son ayoli. — Comme il fallait faire de la place pour le souper,
— on but et on mangea modérément. — La connaissance ébauchée la veille entre Colline et Scbaunard, et plus lard avec Marcel, devint plus intime ; — chacun des quatre jeunes gens arbora le drapeau de son opinion dans l’art -,
— tous quatre reconnurent qu’ils avaient courage égal et même espérance. — En causant et en discutant, ils s’aperçurent que leurs sympathies étaient communes, qu’ils avaient tous dans l’esprit la même habileté d’escrime comique, qui égaye sans blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n’avaient point laissé de place vide dans leur cœur, facile à mettre en émoi par la vue ou le récit d’une belle chose. — Tous quatre, partis du même point pour aller au même but, — ils pensèrent qu’il y avait dans leur réunion autre chose que le quiproquo banal du hasard, et que ce pouvait bien être aussi la Providence, tutrice naturelle des abandonnés, qui leur mettait ainsi la main dans la main, et leur souillait tout bas à l’oreille l’évangélique parabole, qui devrait être l’unique charte de l’humanité : « Soutenez-vous, et aimez-vous les uns les autres. »
A la On du repas, qui se termina dans une espèce de gravité, — Rodolphe se leva pour porter un toast à l’avenir, et Colline lui répondit par un petit discours qui n’était tiré d’aucun bouquin, — n’appartenait par aucun point au beau style, et parlait tout simplement le bon patois de la naïveté qui fait si bien comprendre ce qu’il dit si mal.
— Est-il bête ce philosophe ! murmura Schaunard, qui avait le nez dans son verre, — voilà qu’il me force à mettre de l’eau dans mon vin.
Après le dîner on alla prendre le café à Momus, où on avait déjà passé la soirée, la veille. Ce fut à compter de ce jour-là que l’établissement devint inhabitable pour les autres habitués.
Après le café et les liqueurs — le clan bohème, déflnitivement fondé, retourna au logement de Marcel, — qui prit le nom ü' Élysée Schaunard. — Pendant que Colline allait commander le souper qu’il avait promis, — les autres se procuraient des pétards, des fusées et d’autres pièces pyrotechniques; et, avant de se remettre à table, on tira par les fenêtres un superbe feu d’artiûce qui mit toute la maison sans dessus dessous, et pendant lequel les quatre amis chantaient à tue-tête :
Célébrons, célébrons, célébrons ce beau jour I
Le lendemain malin — ils se retrouvèrent ensemble de nouveau, mais sans en paraître étonnés, cette fois. — Avant de retourner chacun à leurs affaires, — ils allèrent de compagnie déjeuner frugalement au café Momus — où ils se donnèrent rendez-vous pour le soir, — et où on les vit pendant longtemps revenir assidûment tous les jours.
Tels sont les principaux personnages qu’on verra reparaître dans les petites histoires dont se compose ce volume, qui n’est pas un roman, et n’a d’autre prétention que celle indiquée par son titre; car les scènes de la Bohême ne sont en effet que des études de mœurs dont les héros appartiennent à une classe mal jugée jusqu’ici, et dont le plus grand défaut est le désordre -, — et encore peuvent-ils donner pour excuse que ce désordre même est une nécessité que leur fait la vie.
Va eBT«yé de la Prevideaee»
Schaunard et Marcel, qui s'étaient vailiamment mis à la besogne dès le matin, suspendirent tout à coup leur travail.
— Sacrebleu ! qu’il fait faim ! dit Schaunard. Et il qjouta négligemment : — Est-ce qu'on ne d^eune pas aujourd’hui?
Marcel parut très^onné de cette question, plus que jamais inopportune.
— Depuis quand d^eune-t-on deux jcnirs de suite? dit-il. Cétait hier jeudi. Et il compléta sa réponse en désignant de son appui-main ce commandement de l’Église t
« Vendredi chair ne mangeras,
<■ Ni autre chose pareillement, s
Schaunard ne trouva rien à répondre et se mit à son tableau, lequel représentait une plaine habitée par un arbre rouge et un arbre bleu qui se donnent une poignée de branches. Allusion transparente aux douceurs de l’amitié, et qui ne laissait pas en effet que d’élre très-philosophique.
En ce moment, le portier frappa à la porte. Il apportait une lettre pour Marcel. „
— C’est trois sous, dit-il.
• — Vous êtes sûr? répliqua l’artiste. C’est bon, vous nous
les devrez. Et il lui ferma la porte au nez.
Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se mit à faire dans l’atelier des sauts d’acrobate et entonna à tue-tête la célèbre romance suivante, qui indiquait chez lui l'apogée de la jubilation :
Varait quafieunea gens du quartier ;
Ils étaient tous les quat’ malades.
On les a m’nés à l’HôtehDleu Eu 1 eu ! eu ! eu I
— Eh bien, oui, dit Schaunard en continuant :
On les a mis dans un grand lit, '
Deux à la tête et deux aux pieds.
— Nous savons ça !
Ils tirent arriver un’ péUt’ sœur Eur 1 eur I eur ! eur 1
Marcel reprit ;
— Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait déjà dès symptômes d’aliénation mentale, je vais t’exécuter
l’aliégro de ma symphonie sur C influence du bleu dans les arts.
Et il s'approcha de son piano.
Cette menace produisit l’effet d’une goutte d’eau froide tombée dans un liquide en ébullition.
Marcel se calma comme par enchantement.
— Tiens ! dit-il en passant la lettre à son ami. Vois.
C’était une invitation à dîner d’un député, protecteur
éclairé des arts et en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de campagne.
— C’est pour aujourd’hui, dit Schaunard, il est malheureux que le billet ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, j’y songe, ton député est ministériel ; tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter : tes principes te défendent d’aller manger un pain trempé dans les sueurs du peuple.
— Bah! dit Marcel, mon député est centre gauche; il a voté l’autre jour contre le gouvernement. D’ailleurs, il doit me faire avoir une commande, et il m’a promis de me présenter dans le monde ; et puis, vois-tu, ça a beau être vendredi, je me sens pris d’une voracité Ugoline, et je veux dîner aujourd’hui, — voilà.
— Il y a encore d’autres obstacles, reprit Schaunard qui ne laissait pas que d'être un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait à son ami. Tu ne peux pas aller diner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet de débardeur.
— J’irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline.
— 'Jeune insensé, oublies-tu que nous sommes passé le
20 du mois, et qu’à celte époque les habits de ces mes* sieurs sont cloués et surdoués?
— Je trouverai au moins un habit noir d’ici cinq heures, dit Marcel.
— J’ai mis trois semaines pour en trouver un quand j’ai été à la noce de mon cousin; et c’était au commencement de janvier.
— Ëb bien, j’irai comme ça, reprit Marcel en marchant à grands pas. 11 ne sera pas dit qu’une misérable question d’étiquette m’empêchera de faire mon premier pas dans le monde.
— A propos de ça, interrompit Schaunard, prenant beaucoup de plaisir à faire du chagrin à son ami, et des bottes?
Marcel sortit dans un état d’agitation impossible à décrire. Au bout de deux heures il rentrait chargé d’un faux col.
— Voilà tout ce que j’ai pu trouver, dit-il piteusement.
— Ce n’était pas la peine de courir pour si peu, répondit Schaunard, il y a ici du papier de quoi en faire une douzaine.
— Mais, dit Marcel en s’arrachant les cheveux, nous devons avoir des effets, que diable !
Et il commença une longue perquisition dans tous les coins des deux chambres.
Après une heure de recherche, il réalisa un costume ainsi composé :
Un pantalon écossais,
Un chapeau gris.
Une cravate rouge,