CINQUIÈME NOTE
Le paysan et l'avocat.— Les villes ont leur individualité comme les hommes: industrielles ou maritimes, savantes ou frivoles, elles révèlent ton-
jours par leur physionomie la nature de leurs habitants. Traversez Rouen, Lyon, Brest, Strasbourg, et regardez autour de vous ; tout ce qui frappera vos yeux sera une révélation de goûts et d'habitudes; l'histoire de chaque population se trouvera, pour ainsi dire, écrite dans ses rues.
On est surtout frappé de cette vérité, lorsqu'on visite Rennes. En voyant ses grands édifices à l'air magistral, ses places magnifiques où l'herbe perce les pavés, ses solitaires promenades que traversent à peine, de loin en loin, quelques lecteurs pensifs, on reconnaît sur-le-champ la capitale du vieux duché breton, l'ancienne résidence du parlement, la ville d'études où vient se former toute la jeunesse sérieuse de la province. Car ce qui domine dans l'aspect de Rennes, c'est la gravité : la ville entière est calme et sévère comme un tribunal : et, en effet, c'est là que demeure la loi ! Là se trouvent son temple, ses grands prêtres et ses plus fervents adorateurs. On y arrive des extrémités de la Bretagne pour s'éclairer et demander conseil. Venir à Rennes sans consulter, paraît aussi impossible à un Breton, qu'il eût été impossible à un Grec de
passer près du temple de Delphes sans interroger la Pytlionisse.
Cela était vrai vers la fin du dernier siècle comme aujourd'hui, et, surtout pour les paysans, race timide par expérience et habituée à prendre ses précautions.
Or donc, il arriva qu'un jour un fermier, nommé Bernard, étant venu à Rennes pour certain marché, s'avisa, une fois son affaire terminée, qu'il lui restait quelques heures de loisir, et qu'il ferait bien de les employer à consulter un avocat. On lui avait souvent parlé de M. Potier de la Germondaie, dont la réputation était si grande, que l'on croyait un procès gagné lorsqu'on pouvait s'appuyer de son opinion. Le paysan demanda son adresse, et se rendit chez lui, rue Saint-Georges.
Les clients étaient nombreux, et Bernard dut attendre longtemps ; enfin son tour arriva, et il fut introduit. M. Potier de la Germondaie lui fit signe de s'asseoir, posa ses lunettes sur le bureau et lui demanda ce qui l'amenait.
— Par ma foi ! Monsieur l'avocat, dit le fermier en tournant son chapeau, j'ai entendu dire tant de
bien de vous que, comme je me trouvais tout porté à Rennes, j'ai voulu venir vous consulter afin de profiter de l'occasion.
— Je vous remercie de votre confiance, mon ami, dit M. de la Germondaie; mais vous avez, sans doute, quelque procès ?
— Des procès ? par exemple ! je les ai en abomination, et jamais Pierre Bernard n'a eu un mot avec personne.
— Alors c'est une liquidation, un partage de famille ?
«— Faites excuse, Monsieur l'avocat, ma famille et moi nous n'avons jamais eu à faire de partage, vu que nous prenons à la même huche, comme on dit.
— Il s'agit donc de quelque contrat d'achat ou de vente ?
— Ah bien oui ! je ne suis pas assez riche pour acheter, ni assez pauvre pour revendre !
— Mais enfin que voulez-vous de moi ? demanda le jurisconsulte étonné.
— Et bien ! je vous l'ai dit, Monsieur l'avocat, repritBernardavec un gros rire embarrassé, je veux
une consulte... pour mon argent bien entendu... à cause que je suis tout porté à Rennes et qu'il faut profiter des occasions.
M. de la Germondaie sourit, prit une plume, du papier et demanda au paysan son nom.
— Pierre Bernard, répondit celui-ci, heureux enfin qu'on l'eût compris.
— Votre âge ?
— Quarante ans ou approchant.
— Votre profession.
— Ma profession?... Ah ! oui, quoi, est-ce ce que je fais?... Je suis fermier.
L'avocat écrivit deux lignes, plia le papier et le remit à son étrange client.
— C'est déjà fini ? s'écria Bernard ; et bien à la bonne heure; on n'a pas le temps de moisir, comme dit cet autre. Combien donc est-ce que ça vaut, la consulte, monsieur l'avocat?
— Trois francs.
Bernard paya sans réclamation, salua du pied et sortit enchanté d'avoir profité de V occasion. Lorsqu'il arriva chez lui. il était déjà quatre
heures, la route l'avait fatigué et il entra à la maison bien résolu à se reposer.
Cependant ses foins étaient coupés depuis deux jours et complètement fanés ; un des garçons vint demander s'il fallait les rentrer.
— Ce soir ? interrompit la fermière qui venait de rejoindre son mari ; ce serait grand péché de se mettre à l'ouvrage si tard, tandis que demain on pourra les ramasser sans se gêner.
Le garçon objecta que le temps pouvait changer, que les attelages étaient prêts et les bras sans emploi ; la fermière répondit que le vent se trouvait bien placé et que si Ton commençait la nuit viendrait tout interrompre. Bernard, qui écoutait les deux plaidoyers, ne savait à quoi se décider, lorsqu'il se rappela, tout à coup, le papier de l'avocat.
— Minute ! s'écria- t-il, j'ai là une consulte ; c'est d'un fameux, et elle m'a coûté trois francs: ça doit nous tirer d'embarras. Voyons , Thérèse , disnous ce qu'elle chante, toi qui lis toutes les écritures.
La fermière prit le papier et lut, en hésitant, ces deux lignes :
Ne remettez jamais au lendemain ce que vous pouvez faire le jour même.
— Il y a cela ! s'écria Bernard, frappé de l'à-propos ; alors vite les charrettes, les filles, les garçons et rentrons le foin !
Sa femme voulut essayer encore quelques objections ; mais il déclara qu'on n'achetait pas une consulte trois francs pour n'en rien faire et qu'il fallait suivre l'avis de l'avocat. Lui-même donna l'exemple en se mettant à la tête des travailleurs et en ne rentrant qu'après avoir ramassé tous ses foins.
L'événement sembla vouloir prouver la sagesse de sa conduite, car le temps changea pendant la nuit, un orage inattendu éclata sur la vallée., et, le lendemain, quand le jour parut, on aperçut dans la prairie la rivière débordée qui entraînait les foins récemment coupés. La récolte de tous les fermiers voisins fut complètement anéantie ; Bernard seul n'avait rien perdu.
Cette première expérience lui donna une telle foi dans la consultation de l'avocat, qu'à partir de ce jour il l'adopta pour règle de conduite et qu'il de-
vint, grâce à son ordre et à sa diligence, un des plus riches fermiers du pays. 11 n'oublia jamais, du reste, le service que lui avait rendu M. de la Germondaie, auquel il apportait tous les ans, par reconnaissance, une couple de ses plus beaux poulets, et il avait coutume de dire à ses voisins, lorsqu'on parlait des hommes de loi, «qu'après les commandements de Dieu et de l'Église, ce qu'il y avait de plus profitable au monde était la consulte d'un bon avocat.»
Dernier chapitre des confessions. — Lectures du fils Jacques. — Tentations. — Un piqueur homme de lettres. — Conclusion.
Voilà bien longtemps que j'ai interrompu le journal de mes souvenirs. Les ligues écrites sur la dernière page ont eu le temps de blanchir, et moi j'ai fait comme elles, sans m'en apercevoir. Les gros murs sont encore solides, mais le bâtiment a perdu son air de jeunesse. Geneviève elle-même n'est plus ce qu'elle était; les rides lui viennent au coin
de l'œil. Heureusement qu'il lui reste ce qui l'ait la gaîté du ménage : la bonne santé et le bon cœur. D'ailleurs, si nous baissons, il y en a près de nous qui montent': les enfants sont là et nous remplacent ; à cette heure, c'est pour eux que brille le soleil. La vie ressemble à un bal : quand on est trop vieux pour danser, on regarde les autres, et leur joie vous rit dans le cœur.
Ceci est le mot de Geneviève. A chaque plaisir perdu, elle se console avec les plaisirs de la fdie et du jeune gars. Leurs bonnes dents remplacent les dents qui lui manquent, et leurs cheveux noirs l'empêchent de voir ses cheveux gris. Les gens qui vivent seuls ne connaissent jamais ce bonheur-là. Le monde entier a Fair de décliner avec eux, et tout ici-bas se termine à leur fosse. Mais pour celui qui a une famille, rien ne finit, car tout recommence; les enfants le continuent jusqu'au jugement 1 Je me suis quelquefois demandé, dans mes mauvaises heures, quel profit on trouvait à bien vivre; maintenant il en est un, au moins, que je connais, c'est de pouvoir impunément vieillir. Jeune, il en coûte, par instant?, de taire son devoir..
on trouve la tâche lourde et la journée longue; mais plus tard, quand l'âge a refroidi ;le sang, on récolte ce qu'on a semé. Nos efforts nous sont payés en bonne réputation, en aisance, en sécurité, et notre bien-être lui-même devient comme un certificat d'honneur.
Puis la famille est là qui bénéficie de notre passé, qui reçoit en joie le revenu de toutes nos vieilles misères ; n'y eût-il point d'autre récompense, celle-là serait suffisante, et, quoi que Dieu eût exigé, nous pourrions le tenir quitte. Pour ma part, je ne lui réclame rien. Voici les enfants qui ont grandi sans malheur, qui nous aiment et qui ont bonne espérance; que demander de plus? Jacques était déjà le meilleur maître compagnon du pays ; il vient de prouver qu'il ne serait pas le plus mauvais entrepreneur. Hier on a posé le mai sur le petit viaduc dont la construction lui était confiée, et l'ingénieur, qui ne loue jamais qu'à la dernière extrémité, a avoué que tout était bien. Quant à Marianne, il y a plusieurs mois qu'elle remplace sa mère à la blanchisserie, (ieneviève assure que tout va mieux depuis qu'elle s'en
— 2<>7 — mêle : les ouvrières chantent plus haut et n'en travaillent pas moins fort. Il n'y a que la jeunesse pour savoir ainsi assaisonner le travail de gaîté !
Dieu soit béni de les avoir mis tous deux dans la bonne route! Un instant j'ai tremblé; car eux aussi ont eu leurs tentations, Jacques surtout, qui a failli tourner par un autre chemin et nous échapper.
Ses études lui avaient donné le goût des livres, et, tout jeune encore, ce qu'il pouvait ramasser d'argent était pour les colporteurs de librairie. Chaque année, il ajoutait une planche de sapin à sa bibliothèque. La mère se plaignait bien quelquefois de la dépense, et moi du temps dérobé au chantier pour lire ; mais l'un grondait bien bas et l'autre pas bien haut, ce qui faisait que le gars ne changeait rien à ses habitudes.
Au fait, je n'aurais guère eu la force de le blâmer, moi qui avais toujours senti une sorte de vénération pour le papier imprimé. Ces pages muettes qui fixent la parole, qui la font retentir jusqu'au bout du monde, qui transmettent à tous les idées de chacun, me semblent avoir quelque chose de
— -2H8 — sacré. Je ne puis voir déchirer le plus vieil ahnanach sans impatience, et je touche avec respect les journaux roulés en cornet par 1 épicier. Jacques avait sans doute hérité de mes superstitions., car on ne le trouvait jamais sans un livre dans sa poche ou à la main. Le travail n'en allait pas mieux ! Tandis que le gars lisait Racine, nos ouvriers jouaient au bouchon î Cependant, je prenais patience ; après tout, c'était la moindre des folies de son âge. Je le laissais faire ses journées derrière les buissons, couché sur l'herbe comme les anciens bergers, et se grisant de prose ou de vers. J'espérais qu'à la longue le goût lui en passerait; mais, loin de là, il se mit lui-même à écrire, et il y eut bientôt, dans la maison, autant de manuscrits que de volumes imprimés. Je fermai encore les yeux. L'expérience m'avait appris que l'autorité faisait le même effet, contre un goût, que lèvent contre une voile, et qu'au lieu de l'arrêter elle le poussait en avant. Jacques s'aperçut de ma complicité, il en profita. D'abord il s'était contenté de rapiner des heures, comme les mauvais compagnons, ou de faire des lundis de bibliothèque ; mais peu à peu il
— -2(39 — abandonna le chantier, mit la truelle au croc, et s'enfonça dans les paperasses.
Geneviève avait toujours blâmé ma patience, en répétant que le gars courait à sa perte ; elle passa bientôt de la crainte à la désolation. J'avais essayé, à plusieurs reprises, des avertissements d'amitié dont Jacques avait d'abord tenu compte ; mais, peu à peu, il s'était déshabitué d'y prendre garde. Il ne rougissait plus de me laisser tout le travail, et ne paraissait même point se le reprocher. Évidemment, sa conscience commençait à avoir l'oreille dure. Je sentais la nécessité de m'expliquer ; mais encore fallait-il une circonstance propice.
Depuis quelques semaines, Jacques paraissait plus préoccupé que de coutume ; il avait écrit de longues lettres et semblait attendre une réponse. Elle arriva enfin, avec le timbre de Paris. En la recevant, il ne put retenir une exclamation ; il l'ouvrit précipitamment, regarda la signature, et s'enfuit pour la lire. Je rentrais au même instant. Geneviève était encore sur le seuil, payant le facteur ; elle rne prit à part pour me raconter tout bas ce qui venait d'arriver. La pauvre femme ne com-
prenait rien à ce mystère,, et tremblait sans savoir pourquoi. Elle me montra Jacques au bout du jardin, lisant à demi-voix sa lettre avec des gestes de joie, riant tout seul, et courant, comme un fou, à travers les plates-bandes d'oseille. Je n'étais pas moins curieux que Geneviève de connaître le mot de l'énigme ; mais j'arrivais en société du nouveau piqueur, établi la veille sur les travaux par ringénieur en chef, et il fallut remettre l'explication à plus tard.
Mon compagnon était un jeune homme de meilleures façons que ses confrères, mais dont l'air abattu et les habits râpés expliquaient la position. Évidemment c'était quelque fils de bourgeois élevé pour autre chose, et que la misère avait fait descendre. Touché de sa tristesse et de sa douceur, je l'avais prié d'accepter à souper, et nous entrâmes dans le petit salon de compagnie.
Jacques y avait dressé sa bibliothèque de bois peint et placé ses plus beaux livres. A leur vue, M. Ducor fit un mouvement de surprise et se mit à examiner les volumes d'un air de connaisseur. Le gars entra un instant après. Il me sembla qu'il
avait grandi de six pouces; son visage rayonnait. M. Ducor lui fit compliment sur ses volumes, et tous deux commencèrent à en parler. Le nouveau piqueur paraissait très au courant. Il avait habité Paris, et laissa même voir qu'il y connaissait plusieurs auteurs. Ceci lui gagna tout de suite l'amitié de Jacques. Pendant tout le souper, il ne fut question que de romans ou de vers. M. Ducor se contentait de répondre ; mais notre gars ne tarissait pas ; jamais je ne lui avais vu tant d'entrain. Geneviève me regardait d'un air inquiet et étonné, comme pour me demander s'il avait la fièvre. Je ne savais trop que croire moi-même, et j'attendais avec impatience le moment de tout éclaircir. Comme nous finissions, on vint me demander pour un compte. Je passai dans le cabinet vitré qui touche au salon ; Geneviève retourna au ménage avec Marianne, et les deux jeunes gens restèrent seuls.
Je feuilletais mes états de frais, sans m'occuper d'abord de leur conversation; mais, peu à peu, les voix qui s'abaissaient me firent prendre garde. Je relevai un coin du rideau pour voir dans le petit
salon. Jacques et M. Ducor étaient accoudés aux deux côtés de la table, en si intime confidence que leurs figures avaient l'air de se toucher. Le premier était très-rouge, et ses yeux brillaient comme des étoiles.
— C'est fini, disait-il au piqueur, voilà trop longtemps que le métier m'ennuie ! je veux suivre ma vocation et aller à Paris.
— Pour écrire? demanda M. Ducor,
— Et faire mon chemin comme tant d'autres, reprit le gars. Nous ne sommes plus au temps où l'ouvrier avait la main soudée à son outil; la porte est maintenant ouverte à tout le monde.
— Ce qui n'empêche pas que beaucoup restent dehors, objecta le piqueur en souriant d'un air triste.
— Je sais, je sais ! répliqua Jacques avec un peu d'impatience ; mais on se sent , voyez-vous ; et puis j'ai quelqu'un qui me poussera. Enfin, hier encore j'hésitais, ce soir je suis décidé.
Le piqueur ne répondit pas tout de suite ; il émiettait un reste de pain sur la table et paraissait pensif ; tout à coup il releva la tête :
— Ainsi vous renoncerez à votre état, dit-il lentement ; vous quitterez votre famille ; vous recommencerez tout seul une vie que vous ne connaissez pas, à laquelle rien ne vous a préparé -, vous irez là-bas faire queue avec les affamés de fortune et de renommée ?
— Qui est-ce qui m'en empêcherait ? demanda Jacques d'un ton résolu.
— Mon exemple, reprit M. Ducor plus vivement. Moi aussi je me suis cru une vocation ; et j'ai tenté l'épreuve ! Tel que vous me voyez, j'ai eu une pièce jouée, un volume imprimé, plusieurs articles de journaux qui faisaient mon éloge, ce qu'on appelle enfin des succès! Pendant trois années j'ai promené dans les salons de Paris une misère en gants blancs ; j'ai mangé mon pain sec assaisonné de promesses, j'ai attendu jusqu'à ce que le temps eût usé ma dernière espérance avec mon dernier habit.
— Et vous avez enfin dû repartir ? dit le gars.
— Pour devenir ce que vous me voyez, répliqua le piqueur. Ah ! cela vous étonne, n'est-ce pas ? Yf)us avez peine à me croire ; mais j'ai les preuves.
Tenez, voici l'annonce de ma réception dans la Société des gens de lettres, des autographes de nos grands hommes du jour... sans compter ceux que j'ai vendus pour avoir du pain... un billet du ministère de l'instruction publique annonçant un secours de cinquante francs « accordé à mon mérite littéraire; » la phrase y est ! c'est à la fois un bon d'indigence et un certificat de gloire... Ah! voici la lettre à laquelle je dois tous mes malheurs. Voyez, c'est une réponse à l'envoi de mon premier manuscrit.
Jacques lut tout haut la signature, qui était celle de ***. A ce nom célèbre, il fit un mouvement.
— Vous pouvez lire , continua M. Ducor ; la lettre vous fera comprendre comment, après l'avoir reçue, j'ai pu quitter le petit emploi que j'occupais, et croire que ma place était à Pans. Je ne savais pas encore que les encouragements de quelques-uns de nos illustres ressemblent à ces jetons de théâtre que les niais seuls prennent pour de l'or.
Pendant que le jeune homme parlait, Jacques parcourait le papier qui lui avait été remis, et je voyais son visage changer de couleur. Enfin, il
s'arrêta avec une exclamation , fouilla dans sa poche, en retira la lettre qu'il avait lui-même reçue avant le souper, et se mit à comparer, à demivoix, les deux rédactions. C'étaient les mêmes éloges et les mêmes offres de service exprimés avec le même enthousiasme. Le grand poëte auquel j'appris alors que Jacques avait envoyé une de ses œuvres, comme M. Ducor l'avait fait autrefois, répondait à tous deux dans les mêmes termes ; ses brevets d'immortalité n'avaient qu'une seule formule, comme les certificats de bonnes vie et mœurs ! Jacques ne put cacher son dépit; mais le piqueur se mit à sourire.
— Nous avons reçu le même passe-port, dit-il ironiquement; je sais où m'a conduit le mien, nous verrons où vous conduira le vôtre. De loin, ces messieurs déclarent que nous sommes des étoiles ; mais, de près, ils nous traitent comme des lampions. Les éloges qu'on prend pour des prédictions ne sont, à leurs yeux, que des politesses ; ils nous rendent la monnaie de notre admiration, et flattent chacun pour être flattés par tout le monde. Ce sont tout simplement des avo-
cais qui promettent le gain du procès afin de conserver leur clientèle. J'en ai fait, pour moi, l'expérience ; maintenant, c'est à votre tour.
Jacques garda le silence. Les deux lettres étaient ouvertes devant lui, et ses regards allaient de l'une à l'autre. 11 n'avait plus son air de triomphe, mais une mine soucieuse et comme irritée. Après une pause, il recommença à interroger le piqueur avec moins de confiance, et celui-ci raconta en détail ses trois années de Bohème littéraire, comme il les appelait. C'était une longue suite d'espérances faisant banqueroute et de souffrances qu'il fallait cacher. Le malheureux avait vécu de désappointements et d'humiliations, boutonnant son habit jusqu'au cou sur sa misère, montant du troisième étage aux mansardes, des mansardes au grenier ; fuyant la faim d'abord, puis la faim et les créanciers ! L'histoire était si lamentable et dite d'un accent si vrai, que Jacques en fut visiblement troublé ; cependant il luttait encore. Si le piqueur n'avait point réussi, peut-être ne fallait-il en accuser que lui-même. Méritait-il au même degré que notre jeune gars les éloges qui l'avaient encouragé?
C'était seulement après avoir jugé l'œuvre que Ton pouvait s'eftïayer du non-succès de l'ouvrier ! M. Ducor devina sans doute l'objection, et promit d'apporter, à sa première visite, le volume qu'il avait publié; mais, à renonciation du titre, Jacques reconnut un de ses livres favoris, celui qu'il s'était, en dernier lieu, proposé pour modèle, et dont l'auteur avait souvent excité son envie !
Cette découverte fut un vrai coup de théâtre. Après l'étonnement et les félicitations vint le désappointement. L'auteur du volume admiré était-il bien celui qu'il avait là sous les yeux ? Se pouvaitil qu'un talent qu'il espérait à peine atteindre eût ainsi misérablement échoué ? Toutes ses illusions étaient coupées au pied, tousses plans bouleversés! ïl causa encore longtemps avec le jeune poëte, l'interrogeant sur cette vie d'auteur qui lui était apparue si belle de loin. Là où il n'avait rêvé que célébrité, indépendance, richesse, loisir, le pauvre piqueur lui montrait persécutions, esclavage, indigence et travail acharné. Animé par le souvenir de ce qu'il avait souffert, il parlait avec une éloquence dont je me sentais moi-même troublé. Ses yeux
ÏG.
étaient humides et sa voix tremblait î Au moment de partir, il prit les deux mains de Jacques, et, les serrant dans les siennes :
— Réfléchissez, dit-il avec une chaleur affectueuse, et regardez bien tout ce que vous laissez ici de sûr pour l'incertain que vous poursuivrez làbas. Vous avez une famille qui vous aime, des habitudes dont vous avez fait une seconde nature, un bon métier appris dès l'enfance ; et vous voulez sacrifier tout cela à des étrangers dont vous serez la dupe, à des usages qui vous gêneront toujours, à une profession pour laquelle vous n'avez point été élevé? Qu'irez-vous chercher à Paris? du bonheur? vous l'avez; des plaisirs d'orgueil? priez Dieu de ne jamais vous les accorder ! C'est la maladie de notre temps, voyez-vous ; tout le monde veut un nom qui s'imprime et retentisse ; l'œuvre des mains fait honte ; on ne voit partout que transfuges du travail essayant de fuir dans l'art, comme autrefois les vilains cherchaient à se faufiler à la cour. Mais savez-vous ce que je voudrais faire, moi, si j'avais eu, comme vous, le bonheur de fortifier mes bras par le labeur? Je resterais où le ciel m'a
— 279 mis, par prudence d'abord, puis par fierté et dévouement. Je mettrais ce que je sais au service de mes compagnons de peine; je leur montrerais comment on peut allier l'intelligence au travail des mains; je leur apprendrais à trouver, dans les joies de l'esprit, la récompense des fatigues du corps; j'aiderais, selon mes forces, à élever leurs âmes, à leur donner la faim de l'idéal; je consacrerais ma vie à les rendre mes pareils afin de n'être plus isolé parmi eux. Là est votre véritable tâche : il ne faut pas que l'instruction devienne une porte de derrière par laquelle vous désertez du milieu de vos frères, mais une échelle que vous leur dressez pour qu'ils montent à votre niveau. Pensez-y, monsieur Jacques : à Paris vous ne seriez que le conscrit d'une armée qui a tous ses, officiers ; ici vous pouvez être le capitaine instructeur d'un bataillon qui manque de chefs. Croyezmoi, au lieu de vous déclasser, travaillez à élever votre classe. On ne déménage pas son existence comme un mobilier de garçon : là où sont les habitudes et l'affection se trouve aussi la sûreté. II ne faut jamais quitter à la légère la place où l'on
a été heureux, où Ton nous aime; le coeur doit nous la rendre sacrée.
En prononçant ces mots d'une voix troublée, le piqueur salua Jacques et sortit. J'aurais voulu courir après lui pour l'embrasser ; car ce qu'il venait de dire m'avait autant ému que le jeuue gars.
Je passai toute la nuit sans fermer l'œil. Séparé de Jacques par une simple cloison, je l'entendais se retourner et soupirer; moi-même j'avais le cœur comme étouffé. Je sentais que sa destinée se décidait en ce moment, et aussi une partie de la nôtre, à Geneviève et à moi ; car que serions-nous devenus sans notre fils? Si Marianne était la gaîté du logis, il en était la force et l'avenir. Ce que chaque jour m'enlevait, nous le retrouvions en lui. A cette heure, la maison avait deux têtes : quand la vieille faiblissait, la plus jeune était là pour tout conduire. Mais s'il partait, qu'allait devenir tout ce que j'avais préparé? Que deviendraitil lui-même au milieu des dangers que le piqueur lui avait signalés? Puis je pensais au crève-cœur de Geneviève ; car Jacques était sa tendresse favo-
rite, comme à moi Marianne, et chacun avait ainsi sa joie particulière dans la joie générale. Le gars absent, l'équilibre se trouvait rompu.
Je ruminais tout cela, le cœur gonflé d'angoisses, et je comprenais pourtant qu'influencer la volonté de Jacques, c'eût été lui donner une chance de regret, un moyen de retour ! Il fallait le laisser décider lui-même, pour que la décision fût sans appel ! J'attendis donc avec le tourment de cœur de l'homme qui va être jugé. Au point du jour, Jacques se leva. Il sifflait doucement, comme c'est sa coutume quand il réfléchit. Je suivais de l'oreille tous ses mouvements. Il descendit l'escalier sans bruit et ouvrit la porte d'entrée. Je relevai le rideau pour regarder sur la route... Ah! je crus que mon cœur allait éclater de joie... Il était en costume de travail, portant sur l'épaule le marteau et la truelle. Je courus à Geneviève en criant :
— Nous sommes sauvés ! le gars a compris!...
Depuis, tout est allé de soi-même. Jacques a mis au rancart sa gloriole. Sans renoncer à ses livres, il en a fait seulement une distraction. Appliqué do
cœur à son métier, il est devenu le premier ouvrier du pays. Personne ne toise comme lui un travail du premier regard, et le meilleur comptable ne fait pas plus vite un calcul. Avec ça bon compagnon, ayant le mot pour rire, mais la main ferme quand il faut; un vrai conducteur d'hommes, et qui sait se passer d'être conduit.
Marianne est toujours la même bonne fille qui chante, qui rit, qui court, qui vous embrasse, et vient à bout de tout sans en avoir l'air. 11 me semble voir sa mère quand je l'ai connue pour la première fois. Où elle se trouve, il y a comme un rayon de soleil. Le grand Nicolas, notre contremaître, l'a bien remarqué ; c'est un brave travailleur, pour qui nous trouverons facilement une place dans la famille : aussi je ne dis rien et je laisse aller. Aujourd'hui même, il est parti avec tout notre monde pour l'assemblée du village.... ce qui fait que je suis resté seul; et voilà pourquoi j'ai été amené à écrire ces pages.
Ce seront les dernières, car le reste du cahier a servi pour des comptes. Ma plume touche le bout du papier blanc : il faut donc dire adieu à mes
vieilles aventures du passé, mais non aux souvenirs qu'elles m'ont laissés. Ces souvenirs, je les ai là, autour de moi, vivants et transformés, niais toujours présents. C'est d'abord Geneviève^ c'est la fillette et le gars, c'est l'aisance du dedans et la bonne réputation du dehors. Quand je n'aurais rien raconté, on pourrait tout lire ici : les confessions du travailleur sont le plus souvent écrites dans son ménage lui-même, triste ou joyeux, aisé ou misérable, selon qu'il a pris la vie par le bon ou le mauvais côté; car, pour tous les hommes, la vieillesse est ce que l'ont faite la jeunesse et l'âge mûr.