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TROISIÈME NOTE

La mère de Washington. — On a dit que « c'étaient surtout les mères qui préparaient les grands hommes; » et pour le prouver on a dressé la liste de tous les personnages illustres qui, depuis les Gracques, furent élevés par des femmes. Peutêtre eût-il été plus exact d'étendre l'observation à tous les hommes, célèbres ou obscurs, et de déclarer que leur caractère , leur conduite , leurs aptitudes mêmes, dépendent, en grande partie, de l'éducation maternelle.

Recevant l'enfant à sa naissance, présidant à ses impressions premières et lui montrant, avant aucun autre, les chemins de la vie, la mère est, en réalité, une institutrice toute-puissante qui décide des principes et des habitudes. Si elle transmet, le plus souvent, à ses (ils son tempérament et ses

traits, elle ne leur communique pas moins la physionomie de son âme. Il semble que les germes, bons ou mauvais, conservés au-dedans d'ellemême, se développent plus librement dans l'enfant élevé par ses soins, et c'est surtout dans ce sens qu'il est sa récompense ou son châtiment.

Parmi les mères qui ont pu regarder leurs fils comme la couronne de leur vie, celle de Washington occupe certainement une des premières places. Appartenant à cette vieille race virginienne que sa piété simple, sa probité et sa persévérance laborieuse avaient toujours distinguée, elle éleva son fils Georges dans les habitudes stoïques du travail et du dévouement. Lorsque ce dernier eut atteint l'âge de quinze ans, il voulut entrer dans la marine royale ; mais elle s'y opposa en déclarant qu'il devait vivre parmi ses concitoyens, travailler avec eux à transformer le pays, et mettre au service de ce dernier toutes les forces et toute Y intelligence qu'il avait reçues de Dieu. Cette résolution hâta peut-être l'affranchissement de l'Amérique en lui conservant le grand homme qui devait l'assurer. S'il fût devenu officier auglais, Washington eut

sans doute hésité davantage : partagé entre son serment militaire et son patriotisme, il eût plus diflicilement pris les armes contre l'Angleterre, et eût trouvé chez ses concitoyens moins de confiance. Ce fait proteste en même temps contre Terreur des biographes qui ont répété, l'un après l'autre, que la mère de Washington appartenait au parti loyaliste, et qu'elle fit tous ses efforts pour y retenir son fils. Les historiens américains ont depuis longtemps fait justice de ce mensonge inventé dans l'intérêt du dramatique par des compilateurs plus occupés de l'effet que de la vérité. La mère de Georges s'effraya, il est vrai, de la lutte dans laquelle son fils s'engageait; elle craignait que l'inégalité des ressources ne compromît la cause américaine ; mais elle ne tenta rien pour empêcher Washington d'accomplir son devoir.

Et comment l'aurait-elle pu quand sa vie entière avait été employée à le lui faire aimer? Elle vit Georges se mettre à la tête des insurgents avec inquiétude, mais sans faiblesse. Lorsqu'il essuya ses premiers revers, on ne l'entendit ni se décourager

ni se plaindre; quand vint le jour des triomphes, elle conserva le même calme.

Les Anglais, maîtres du New-Jersey, s'étaient éparpillés dans cette province, Washington, qui campait de l'autre côté de la Delaware, dit à ses officiers :

— Nos ennemis ont trop étendu leurs ailes; il est temps de les leur rogner.

Et, traversant le fleuve, il remporta une victoire qui sauva l'Union américaine Cette nouvelle fut apportée à sa mère par une foule d'amis qui accouraient pour la féliciter. Elle se réjouit avec eux du bonheur de la patrie; et, comme les éloges en l'honneur de Washington allaient toujours s'exaltant :

— Ceci est de la flatterie, Messieurs, dit-elle en redevenant sérieuse ; Georges se rappellera, j'espère, les leçons que je lui ai données; il n'oubliera pas qu'il est tout simplement un citoyen de l'Union que Dieu a fait plus heureux que les autres !

Lorsqu'elle sut la prise de Cornwallis, elle ne songea point ù la gloire de son fils; mais elle s'écria :

— Dieu soit loué ! notre patrie est libre, el nous allons avoir la paix 1

Un riche mariage avait fait de Washington un des propriétaires les plus opulents de l'Union ; il voulut bien des fois décider sa mère à venir demeurer dans sa belle habitation de Mont- Vernon; mais elle demeura toujours à Frédéricksburg, surveillant la petite ferme qui lui était restée pour douaire. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, on la voyait encore monter à cheval tous les matins, parcourir ses champs et donner des ordres. Ses revenus étaient des plus modestes, mais administrés avec tant d'économie, qu'ils lui permettaient de secourir un grand nombre de malheureux. Jamais, dans ces temps de trouble, un compatriote ruiné par la guerre ne sollicita en vain sa générosité : aussi avait-elle coutume de dire :

— La charité trouve toujours quelque chose dans les bourses qui ne sont pas percées.

Une maladie cruelle (un cancer à l'estomac) l'o. bligea enfin à garder la maison ; mais là encore elle s'occupait de l'administration de ses affaires.

Le colonel Fielding-Lewis,son gendre, lui proposa un jour de s'en charger.

— Merci, Fielding, lui dit-elle ; je veux bien que vous teniez mes livres en règle, car vos yeux sont meilleurs que les miens; mais pour le reste, je puis encore y veiller.

Elle fut près de sept ans sans voir son fils Georges, toujours retenu à la guerre; enfin, lorsque les armées combinées furent de retour à New-York, Washington put prendre la route de Frédéricksburg. Il envoya en avant un courrier pour faire demandera sa mère comment elle voulait le recevoir.

— Seul, répondit la mère.

Et le commandant en chef des troupes américaines, le maréchal de France, le libérateur de sa patrie, le héros du siècle, se rendit à pied à la maison de celle qu'il regardait, selon son expression, « non-seulement comme Pauteur de ses jours, mais comme l'auteur de sa renommée. »

Mistriss Washington reçut son fils avec une tendresse expansive ; mais ne lui parla point de la gloire qu'il venait d'acquérir ; ce qu'il avait fait lui semblait tout simple.

— Je lui ai enseigné la vertu, disait-elle, la gloire n'est qu'une conséquence !

Elle lui parla de ses vieux amis en l'appelant par son petit nom d'enfance, et ne s'informa pas une seule fois des honneurs rendus partout au sauveur de TUnion. Cependant lorsqu'on vint l'inviter de se rendre le soir au bal donné par ses compatriotes en l'honneur des vainqueurs de Cornwallis, elle l'accepta.

— Les jours de danse sont un peu loin de moi, dit -elle, mais je serai heureuse de prendre part à la joie publique.

Les officiers français, qui faisaient partie de l'armée libératrice, avaient une grande impatience de voir cette femme extraordinaire- Elle parut, vers le milieu du bal, vêtue du vieux costume des Virginiennes et, appuyée sur le bras de Washington, elle reçut les compliments de tout le monde avec bonté, fit quelques tours, puis se retira. Les Français restèrent confondus devant cette force et cette simplicité qui « la rendaient supérieure à sa propre grandeur. » En la regardant sortir avec Washington, l'un d'eux s'écria :

— De telles mères font comprendre de tels enfants.

Avant son retour en Europe, Lafayette se rendit à Frédéricksburg pour voir la mère de son général, « conduit par un des petits-fils de mistriss Washington, dit un biographe américain, ils approchaient de la maison lorsque le jeune homme s'écria : — Voici ma grand'maman ! Le marquis de Lafayette aperçut alors la mère de son honorable ami qui travaillait à son jardin. Le marquis parla des heureux effets de la révolution, du glorieux avenir qui s'offrait à l'Amérique régénérée, paya son tribut d'amitié et d'admiration pour Washington; mais à tous les éloges qu'il fit de celui-ci, sa mère répondit simplement qu'elle n'était point surprise de ce que Georges avait fait, parce qu'elle l'avait toujours connu vraiment bon! » Ainsi cette âme naïve avait compris que toute grande action venait du cœur.

Lafayette ne quitta mistriss Washington qu'après lui avoir demandé et avoir reçu sa bénédiction, comme s'il se fût agi de sa propre mère. Lorsque Washington eut été nommé président

de la nouvelle république, il vint voir sa mère.

— Le peuple, lui dit-il, m'a choisi pour premier magistrat des États-Unis, et je viens vous faire mes adieux ; dès que le temps de mes fonctions sera achevé, vous me reverrez dans la Virginie.

— Tu ne m'y trouveras plus ! répondit sa mère ; mais va, mon cher Georges, accomplis ta destinée, et que la grâce du ciel ne t'abandonne pas.

A ces mots, elle lui ouvrit ses bras : le président demeura longtemps le visage appuyé sur l'épaule de la vieille malade, dont les mains affaiblies caressaient sa tête. Il versait d'abondantes larmes, et ne pouvait s'arracher à ce suprême embrasscment; ce fut l'héroïque mère qui reprit la première son calme et qui le congédia doucement.

Ses pressentiments ne l'avaient point trompée ; elle mourut peu après, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. « Dans ses derniers jours, dit le biographe américain, mi s tri ss Washington parla souvent de son bon Georges, jamais de l'illustre général. » Elle rendit le dernier soupir en recommandant à Dieu son fils et sa patrie.

La fermeté stoïque de cette femme remarquable

avait toujours été tempérée par la piété; elle trouvait dans sa croyance une source inépuisable de consolations, et ce tendre courage qui en avait fait une chrétienne de Sparte! Chaque jour elle se retirait dans la solitude des champs, et là, en présence de la création, elle avait, selon ses expressions, un entretien avec Dieu, et en revenait plus saine et plus affermie.

QUATRIÈME NOTE (pourmd fille).

Les airs rustiques. — Les gens de la ferme se demandent ce que fera Jenny, en se montrant de l'œil la jeune fille qui vient des champs la faucille sur l'épaule. Jenny elle-même ne pourrait le dire : placée entre deux destinées, elle ne sait encore que choisir.

Vers la montagne, sur l'escarpement revêtu d'un maigre pâturage, est une pauvre cabane où demeurent sa marraine et Williams, le fds de la bonne vieille. C'est là que celle qui a longtemps remplacé sa mère voudrait la ramener. Bien souvent déjà elle l'a rappelée par ses messages, bien

souvent Williams est venu chercher sa réponse; mais Jenny ne sait que résoudre. Quittera-t-elle la grande terme de Georges pour la petite chaumière où elle fut élevée ? Échangera-t-elle les joies de la richesse contre les angoisses de l'indigence? Préférera-t-elle le pauvre ménétrier du village au riche laboureur? Sera-t-elle la consolation de Williams ou le luxe de Georges?

La jeune fille hésite, et cependant son esprit incline, à son insu, vers l'or et le plaisir. Elle compare, dans sa pensée, ces belles plaines couvertes de froment aux pentes rapides où l'épi de seigle perce le sol pierreux! En comptant les génisses dispersées au milieu des grandes herbes, elle se rappelle les trois chèvres de sa marraine cherchant quelques broussailles amères dans les fentes des rochers ; et quand son œil s'arrête sur les vastes toits de la ferme dont les tuiles brillent au soleil, sa mémoire lui fait revoir la petite hutte rongée de mousse, qu'un vieux lierre enveloppe et semble tenir suspendue au-dessus du ravin.

Où le bonheur sera-t-il donc plus facile, l'avenir mieux abrité? De ces deux destinées, Tune semble

ne demander que la bonne volonté d'être heureux, tandis que l'autre réclame la patience, le dévoûment, le courage ! Rien que par obéissance à la raison, ne faudrait-il pas choisir la tâche la plus facile ?

Jenny en est là de ses réflexions quand elle arrive à la ferme. Sa faucille vient d'être suspendue au-dessus de la porte, près de celle de la sœur de Georges qui l'attend et l'accueille. Les deux jeunes filles causent à demi-voix, Tune gaie et caressante, l'autre troublée et incertaine.

Tout à coup un air connu se fait entendre. Elle tressaille et se retourne.

Arrivé silencieusement près du seuil, Williams a déposé son bâton, s'est assis sans rien dire, et là, sous les rayons du soleil couchant et son chien à ses pieds, il joue les airs de la montagne.

Jenny écoute, joyeuse d'abord, puis attendrie. A chacun de ces airs se rattache un souvenir ! Toutes les images du passé se réveillent successivement, comme des oiseaux endormis se redressent en gazouillant et en battant des ailes. Une main pendante et l'autre pensivement ramenée vers son

visage,, elle assiste avec une émotion muette à cette évocation magique des jeunes années.

D'abord elle se voit faible et timide, gravissant les crêtes aiguës sous la conduite de Williams qui la soutient, et arrachant d'une main tremblante, pour l'unique vache de sa marraine, les touffes d'herbes poussées dans les gerçures du rocher.

Puis elle a pris des forces ; elle peut suivre le jeune garçon à la pâture. Il a sculpté pour elle le bâton de coudrier qui lui servira de houlette ; il allume le feu de bruyère où cuisent les châtaignes qu'il est allé cueillir ; il dresse la hutte de ramée qui l'abritera de la pluie et du soleil.

Oh î combien de services rendus ! que de sacrifices devinés plus tard ! Comme la pauvreté du fils et de la mère savait se faire opulente pour l'orpheline ! La bague d'argent qu'elle a conservée ; la croix d'or qu'elle sent sous sa main ; les plus beaux rubans dont elle se pare aux jours de fête, tout ne lui est-il pas venu d'eux?

Et quand la maladie l'a frappée, que de veilles pour la disputer à la mort ! quelles réjouissances quand elle a guéri î Cet air rustique, Williams l'a

joué la première fois qu'elle a pu venir s'asseoir sous les sapins ! Cet autre lui rappelle la première fête où ils ont dansé ensemble; ce troisième, le retour des bergers de la montagne et la joie du jeune homme en la revoyant ; tous, quelque scène touchante dans laquelle la marraine et le fils lui apparaissent comme des anges gardiens !

Oh ! joue, Williams 1 car chacun de tes airs lui fait mieux comprendre que les douces émotions ne sont point celles que procure la richesse, mais la bonne volonté; joue encore, Williams ! car elle se rappelle maintenant que depuis son enfance tu as marché dans son ombre pour la protéger, et qu'elle avait promis que tu ne la quitterais plus ; joue toujours, Williams ! car voilà que des larmes coulent sur ses joues enflammées ; les souvenirs du cœur sont les plus forts, et demain tu ne partiras point seul ; demain ta mère aura deux enfants !

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