TOUT CE QUE JE ME RAPPELLE DE MA VIE
Depuis 1801,
Par Pierre Henri, dit La Rigueur.
Le maçon interrogé avoua, en souriant, que c'étaient des espèces de Mémoires écrits autrefois pendant les soirées pluvie uses ou les dim anches d'hiver, sans autre intention que de mettre en ordre ses souvenirs. Il ne fit, du reste, aucune^difïïculté pour en permettre la lecture à son hôte ; et, tout en l'avertissant qu'il ne dépasserait point la seconde page, il l'autorisa à emporter le cahier. L'ingénieur promit d'y veiller avec le plus grand soin * mais Pierre Henri lui déclara que le garçon en avait fait une copie rectifiée, et que le manuscrit original était destiné, depuis longtemps, au fourneau des repasseuses.
Devenu ainsi le légitime propriétaire des Mémoires, notre ami les lut et nous en parla ; mais il y a quelques mois seulement qu'ils nous furent confiés, et dès lors nous pensâmes que leur publication pouvait à la fois intéresser et instruire. Piestait à obtenir l'agrément du maçon : après avoir hésité quelque temps, il s'est rendu à nos désirs, sans autre condition que le retranchement de quelques noms propres et des détails trop personnels.
Nous avons usé de la liberté entière qui nous était d'ailleurs donnée pour abréger plusieurs chapitres, et pour rendre Fexpression plus correcte. Parfois même nous avons achevé certaines esquisses, dont les lignes étaient restées trop confuses ou trop incomplètes ; mais si ces additions et ces retranchements ont légèrement modifié la forme, ils ont toujours respecté l'esprit des Mémoires de Pierre Henri, comme peut en faire foi le manuscrit que nous gardons.
Ce manuscrit, composé de trois cahiers de gros papier bleuâtre, est entièrement couvert d'une écriture soignée ; les ratures y sont rares et les répétitions nombreuses. Des surcharges dans le texte et des additions à la marge dénoncent une écriture plus jeune; elles sont du fils de Pierre Henri, qui a reçu une éducation plus lettrée, et qui appartient à cette phalange d'ouvriers-poëtes dont l'apparition est un des caractères significatifs de notre époque. Nous avons adopté ces développements où le travailleur de notre temps interprétait les sensations du travailleur qui F avait précédé dans la carrière. Il nous a semblé que de pareils commen-
taires jetaient, de loin en loin, un rayon de soleil sur les réalités un peu frustes des Mémoires du maçon. Le plus souvent, d'ailleurs, le fils n'avait fait qu'expliquer, en meilleurs termes, les souvenirs du père, ou compléter, par écrit, des confidences reçues de vive voix.
Pierre Henri a copié dans le manuscrit que nous possédons, et chacune à leur date, les pièces officielles qui composent ses archives domestiques : son acte de naissance, les actes mortuaires de ses parents, son acte de mariage, les contrats d'acquisition de la maison qu'il habite et du jardin qu'il cultive, les principaux marchés contractés dans l'exercice de sa profession. Le manuscrit, commencé sous la forme de Mémoires, prend, plus tard, celle d'un journal, et finit par ne plus être qu'un répertoire d'affaires. Cette transformation même a sa signification, et doit, sans doute, correspondre aux préoccupations de différents âges. Jeunes, nous aimons à nous arrêter en chemin pour promener un œil rêveur sur les horizons laissés derrière nous; plus tard, pressés par le temps, nous songeons seulement à ce qui nous
entoure; plus tard encore, le regard, ramené à nos pieds, ne s'occupe plus que de calculer les distances et d'éviter l'ornière. Toute existence, hélas! suit, plus ou moins, la marche du manuscrit de Pierre Henri; on débute par des images gracieuses ou touchantes, on finit par l'arithmétique.
Nous n'avons cru devoir présenter ici que les premières. Ne pouvant imprimer le manuscrit du maçon tout entier, nous en avons extrait ce qui nous a semblé propre à calmer les esprits révoltés, et à attendrir les cœurs près de s'endurcir. Nous avons pensé qu'au milieu des agitations contemporaines, rien n'était plus opportun, plus fortifiant et plus beau que le spectacle d'une humble destinée combattant la douleur par la patience, et triomphant par l'honnêteté.
La maison de la rue du Château-Landon. — Les voisins de Pierre Henri. — Le marchand de marrons. — La petite sœur Henriette. — L'ami Maurice t.
Aussi loin que je me rappelle, je me vois demeurer avec mon père et ma mère dans une maison à deux étages, de la rue du Château-Landon, près la barrière des Vertus.
Au rez-de-chaussée logeait, tout seul, un marchand de vieux habits qui faisait son commerce pendant le jour, rentrait le soir, se grisait sans
rien dire, et cuvait son eau-de-vie jusqu'au lendemain matin. Il ne parlait jamais à personne, ne faisait aucun bruit et vivait aussi tranquille qu'un mort dans sa fosse. On passait des semaines sans le voir ni l'entendre : mais on connaissait si bien sa vie qu'on pouvait deviner à coup sûr ce qu'il faisait. Jusqu'à sept heures on disait : — Vautru est en ville. Vers huit heures : — Vautru est gris. Et à la preuve, on avait toujours raison.
Un jour pourtant, il se trouva qu'on avait tort. Vautru ne sortit pas le matin, et la petite Rose, notre voisine, après avoir regardé à travers le soupirail qui éclairait chez lui, s'enfuit tout effrayée. On lui demanda ce qu'elle avait vu ; elle répondit, en pleurant, que le marchand d'habits était devenu tout noir. Quelques voisins descendirent à leur tour, entrèrent au rez-de-chaussée et trouvèrent Vautru brûlé.
Je me suis toujours rappelé cet événement, parce que ce fut la première fois que je vis un mort. On l'avait mis dans le cercueil avec un drap blanc par dessus, une chandelle à la tête, et, près des pieds, un plat où chacun jetait quelques sous
pour payer la châsse. Ma mère m'envoya à l'offrande, et j'eus le cœur saisi. Tant que Vautru avait été notre voisin, je n'y avais pas pris garde ; mais quand je pensai qu'il y avait , entre ces planches, un homme que j'avais vu vivant, et qui ne se relèverait jamais, il me sembla que je l'avais aimé, et je me mis à pleurer.— J'ai pensé depuis, en me rappelant ceci, qu'il ne fallait pas trop éloigner des enfants les images tristes. La légèreté de leur âge les rendrait volontiers égoïstes et durs; la vue de la souffrance ou de la mort leur ouvre le cœur. Au-dessus du marchand d'habits demeurait la mère Gauville, excellente femme restée veuve et sans ressources avec trois enfants. Tant que le mari vivait, tout s'était soutenu; lui mort, les jambes leur avaient manqué, comme disait la bonne femme Cauville, et il avait fallu marcher sur son courage! La brave mère, attelée à une charrette à bras, s'était mise à crier la verdurette ; la fille aînée avait acheté un éventaire pour vendre des quatre saisons, et le fils était devenu rempailleur ambulant. La petite Rose, alors âgée de huit ans, faisait le ménage et gardait la maison ! D'abord la misère
avait rudement mordu. On mesurait les bouchées, on soufflait dans ses doigts, on dormait sur la paille ; mais, petit à petit, les gains de la mère et des deux enfants avaient grossi : les liards entassés sur les liards étaient devenus des pièces de quinze sous ; on avait pu avoir un matelas, allumer un poêle, élargir la miche. Rose fabriquait, à ses moments perdus, des allumettes de soufre que vendait la sœur, et tricotait des bas pour toute la famille. Quand je quittai la maison, les braves gens avaient des meubles, des habits du dimanche et un crédit chez le boulanger.
Le souvenir des Cauville m'est toujours resté en preuve de ce que produisaient les moindres ressources exploitées par la persévérance et la bonne volonté. C'est en réunissant les petits efforts qu'on arrive aux grands résultats ; chacun de nos doigts est peu de chose, mais réunis ils forment la main avec laquelle on élève des maisons et on perce des montagnes.
Mes parents habitaient au-dessus de la mère Cauville; plus haut, il n'y avait plus que les chats et les pierrots.
La meilleure part de mon temps se passait à faire la chasse à ces deux gibiers ou à vagabonder dans le faubourg. Nous étions une douzaine de fils de famille, mieux fournis d'appétit que de chaussures, et tenant ainsi salon sur le pavé du roi. Tout nous fournissait des amusements : la neige d'hiver qui nous servait à livrer de grandes batailles, l'eau des ruisseaux que nous retenions pour changer la rue en étang, les maigres gazons des terrains encore inoccupés avec lesquels nous bâtissions des fours ou des moulins. Dans ces travaux, comme dans nos jeux d'enfant, je n'étais ni le plus fort ni le mieux avisé; mais j'avais en haine l'injustice, ce qui me faisait choisir pour arbitre dans toutes les querelles. La partie condamnée se vengeait quelquefois de l'arrêt du juge en le rossant; mais loin de me dégoûter de mon impartialité, les coups la confirmaient; il en était d'elle comme du clou bien mis en place : plus on frappe, plus il enfonce.
Le même instinct me portait à ne faire que ce que je croyais permis, et à ne dire que ce que je savais. Mal m'en prit plus d'une fois, surtout dans l'aventure du marchand de marrons.
C'était un paysan qui traversait souvent notre faubourg avec un âne chargé de fruits,, et s'arrêtait chez un pays logé vis-à-vis de notre maison. Le vin d'Argenteuil prolongeait souvent la visite, et, groupés devant l'âne, nous regardions son fardeau avec des yeux d'envie. Un jour, la tentation fut trop forte. L'âne portait un sac dont les déchirures laissaient voir de beaux marrons lustrés, qui avaient l'air de se mettre à la fenêtre pour provoquer notre gourmandise. Les plus hardis se les montrèrent de l'œil, et l'un d'eux proposa d'élargir l'ouverture. On mit la chose en délibération; je fus le seul à m'y opposer. Comme la majorité faisait la loi, on allait passer à l'exécution, lorsque je me jetai devant le sac en criant que personne n'y toucherait ! Je voulais donner des raisons à l'appui; mais un coup de poing me ferma la bouche ! Je ripostai, et il en résulta une mêlée générale qui fut mon Waterloo. Accablé par le nombre, j'entraînai dans ma chute le sac que je défendais, et le paysan, que le bruit du débat avait attiré, me trouva sous les pieds de l'âne, au milieu de ses marrons éparpillés. Voyant mes adversaires s'en-
fuir, il devina ce qu'ils avaient voulu faire, me prit pour leur complice, et, sans plus d'éclaircissement, se mit à me punir à coups de fouet du vol que j'avais empêché. Je réclamai en vain; le marchand croyait venger sa marchandise, et avait d'ailleurs trop bu pour entendre. Je m'échappai de ses mains, meurtri, saignant et furieux.
Mes compagnons ne manquèrent pas de railler mes scrupules si mal récompensés; mais j'avais la volonté têtue ; au lieu de me décourager, je m'acharnai. Après tout, si mes meurtrissures me faisaient mal, elles ne me faisaient pas honte, et tout en se moquant de ma conduite on en faisait cas. Comme on dit dans le monde, cela me posait! J'ai souvent pensé depuis qu'en me battant, l'homme aux marrons m'avait rendu, sans le savoir, un service d'ami. Non-seulement il m'avait appris qu'il fallait faire le bien pour le bien, non pour la récompense; mais il m'avait fourni l'occasion de montrer un caractère. Je m'étais commencé, grâce à lui, une réputation que plus tard je voulus continuer ; car si la bonne renommée est une récompense, c'est aussi un frein; le bien qu'on pense sur
notre compte, nous oblige, le plus souvent, à le mériter.
A part l'honnêteté, j'avais, du reste, tous les défauts que donne l'éducation de la rue. Personne ne prenait garde à moi, et je poussais comme l'herbe des chemins, à la grâce de Dieu ! Ma mère était occupée tout le jour du soin de son ménage, et mon père rentrait seulement le soir du travail. Je n'étais pour tous deux qu'une bouche de plus à nourrir. Ils voulaient me voir vivre et ne pas souffrir; leur prévoyance n'allait pas plus loin; c'était leur manière d'aimer. La misère, qui se tenait toujours au seuil, poussait quelquefois la porte et entrait; mais je ne me rappelle pas l'avoir sentie. Quand le pain était court, on faisait d'abord la part de ma faim; le père et la mère vivaient du reste, comme ils pouvaient.
Un autre souvenir du même âge est celui de nos promenades du dimanche hors barrière. Nous allions nous attabler dans quelque grande salle pleine de gens qui buvaient en criant, et qui passaient souvent aux coups. Je me rappelle encore les efforts de ma mère et les miens pour empêcher
le père de prendre part à ces querelles. Nous le ramenions le plus souvent défiguré et toujours à grand'peine : aussi était-ce pour moi des jours de torture et de frayeur. Une circonstance me les avait encore rendus plus odieux. J'avais une petite sœur nommée Henriette, blonde, grosse comme le poing, et qui couchait près de moi dans un berceau d'osier. Je m'étais attaché à cette innocente créature qui riait en me voyant, et commençait à savoir me tendre ses petits bras. Les promenades de la barrière lui déplaisaient encore plus qu'à moi; ses cris irritaient mon père qui s'emportait souvent contre elle en malédictions. Un jour, fatigué de ses pleurs, il voulut la prendre ; mais il voyait déjà double; l'enfant glissa de ses mains et tomba la tête en avant. Gomme nous revenions, on me la donna à porter. Mon père se réjouissait de l'avoir fait taire , et moi qui sentais sa tête ballotter sur mon épaule, je la croyais endormie. Cependant, de loin en loin, elle poussait une petite plainte. En arrivant, on la mit au lit, et tout le inonde s'endormit; mais le lendemain, je fus réveillé par de grands cris. Ma mère tenait Henriette
sur ses genoux, tandis que mon père les regardait toutes deux les bras croisés et la tête basse. — La petite sœur était morte pendant la nuit ! — Sans bien comprendre alors ce qui l'avait fait mourir, je rattachai sa perte à nos promenades hors barrière, ce qui me les fit haïr encore davantage.
Après une interruption de quelques semaines, mon père voulut les reprendre, mais ma mère refusa de le suivre, et j'en fus ainsi délivré.
Cependant j'avais dix ans, et l'on ne songeait à me donner aucun maître. En cela, l'indifférence de mes parents était entretenue par les conseils de Mauricet. Mauricet avait toujours été le meilleur ami de ma famille. Maçon comme mon père et du même pays que lui, il avait, outre l'autorité que donnent les vieilles relations, celle qui résulte d'une probité sans tache, d'une capacité éprouvée et d'une aisance acquise par l'ordre et le travail. On répétait chez nous : Mauricet l'a dit! comme les avocats répètent : C'est la loi! Or, Mauricet avait horreur de la lettre moulée.
— A quoi bon entortiller ton fils dans l'alphabet? disait-il souvent à mon père ; est-ce que j'ai
eu besoin du grimoire des écoles pour faire mon chemin? Ce n'est ni la plume, ni l'écritoire, c'est la truelle et l'auget qui font le bon ouvrier. Attends encore deux ans, tu me donneras Pierre Henri, et, à moins que le diable ne s'en mêle, nous le ferons bien mordre au moellon et au mortier.
Mon père approuvait hautement ; quant à ma mère, elle eût préféré me mettre à l'école dans l'espoir de me voir la croix. Cependant elle renonça, sans trop de peine, à la gloriole de faire de moi un savant ; et je ne saurais encore ni lire, ni écrire, si le bon Dieu ne s'en fût mêlé.
Pourquoi je vais à l'école. — M. Saurin. — Je suis relégué au banc des incurables. — Pierrot et la bataille d'Iéna. — Je deviens bon écolier. — Le sanctuaire arithmétique de M. Saurin.
Notre ami Mauricet ne travaillait pas seulement pour les autres comme maître compagnon; il s'était mis, depuis quelque temps, à essayer de petites entreprises qui lui avaient rapporté un peu d'argent, ce qui le mettait en goût de poursuivre. On lui parla d'un travail de maçonnerie pour un bourgeois de Versailles qui l'avait autrefois employé. Il
en dit quelques mots chez nous , et ma mère lui conseilla de faire écrire au bourgeois; mais Mauricet avait une répugnance décidée pour les correspondances : il déclara qu'il aimait mieux attendre jusqu'au dimanche, et aller , de pied, à Versailles pour conclure l'affaire. Malheureusement, un autre fit plus de diligence; quand nous le revîmes, le lundi suivant, il nous apprit que le bourgeois avait signé le marché la veille de sa visite. Il regrettait Mauricet, à qui il eût accordé la préférence. C'était un bénéfice de quelques centaines de francs perdu faute d'une lettre. Le maître compagnon en détesta d'autant plus l'encre et le papier, qui, d'après lui, donnaient toujours l'avantage aux intrigants sur les bons ouvriers. — Bien entendu qu'aux yeux de Mauricet le bon ouvrier était celui qui ne savait ni lire ni écrire.
Mais ma mère tira de Y accident une toute autre leçon : elle en conclut qu'il était bon, même pour un ouvrier, de savoir mettre du noir sur du blanc , et elle parla de nïenvoyer à l'école. Mon père, qui n'y eût pas pensé , ne fit aucune opposition. On m'acheta donc un grand carton qu'on m'attacha
en bandoulière par un lacet; on y mit deux plumes, une main de papier dit petit pot, un encrier de basane , un abécédaire où l'alphabet était précédé d'une croix , et que l'on nommait pour cela, une « Croix de Dieu; » puis on me conduisit à la classe de M. Saurin.
M. Saurin avait été, avant la Révolution, frère lai ou novice dans nn couvent de capucins. C'était là, sans doute, qu'il avait appris à donner la discipline et à parler du nez. Du reste , le meilleur homme qui ait mangé son pain sous le ciel du bon Dieu ; patient , serviable, désintéressé ! J'aimais tout du bon M. Saurin, sauf son martinet. Il en usait pourtant avec beaucoup de justice, et en accompagnant chaque coup d'une parole d'amitié.
— C'est pour ton bien, cher petit ! répétait-il en souriant ; rappelle-toi la correction , mon enfant -, — qui aime bien, châtie bien... — Encore ceci , à cause de l'intérêt que je te porte !
Et , à chaque phrase , la triple corde à nœuds vous cinglait les reins ou les épaules.
Pour ma part, j'étais toujours parmi les plus chéris, c'est-à-dire les mieux rossés. Aussi, il faut
avouer que je tenais le haut bout sur le banc des incurables!.... C'était le nom que M. Saurin donnait aux paresseux les plus invétérés. La vie que j'avais menée jusqu'alors me rendait insupportable Fimmobilité forcée. J'avais dans les jambes des impatiences de courir que je cherchais à apaiser par les coups de pied donnés à droite et à gauche, ou par des sauts de carpe qui changeaient en zigzags les jambages qu'écrivaient mes voisins, et faisaient jaillir l'encre des écritoires jusqu'aux beaux exemples de M. Saurin. Du reste, ces exemples, qui se dressaient le long des tables, suspendus à des ficelles, par des épingles de bois, comme le linge des blanchisseuses , nous servaient bien moins de modèles pour la bâtarde et la coulée, que de remparts pour cacher nos méfaits; M. Saurin, qui avait toujours le mot pour rire (même quand son martinet nous faisait pleurer) , les appelait des paragrimaces! J'en profitais autant que personne sous ce rapport , et toute la première année se passa sans que je pusse mordre à la lecture ni à l'écriture. J'avais toujours dans l'esprit ce que j'avais entendu dire au père Mauricet, et je regardais l'in-
struction de l'école comme un luxe dont, quant à moi, je n'éprouvais pas du tout le besoin. Il fallait, pour en faire cas , apprendre à quoi elle pouvait servir.
Nous étions alors , si je me rappelle bien, en l'année 1806 : un soir, au sortir de l'école, je vis une vingtaine d'ouvriers arrêtés devant une grande affiche collée au mur; un d'eux cherchait à l'épeler ; mais sans pouvoir même arriver à bien déchiffrer le titre. Nous avions parmi nous un petit bossu nommé Pierrot, qui était le savant de l'école, et qui lisait toutes les écritures aussi couramment que les autres jouaient au sabot. En voyant la croix d'argent à ruban tricolore qu'il portait sur sa bosse de devant, les ouvriers l'appelèrent; un d'eux le prit dans ses bras pour qu'il pût voir l'affiche; il se mit à lire de sa petite voix d'oiseau :