‹ Scènes de la chouannerieChapitre 8 sur 14 · BULLETIN DE L1 ARMÉE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

BULLETIN DE L1 ARMÉE FRANÇAISE

Victoire remportée sur les Prussiens à Iéna.

C'était le récit de la bataille avec l'histoire des cinq bataillons français que la cavalerie prussienne n'avait pu entamer , et des cinq bataillons prus-

siens que la cavalerie française avait éparpillés comme un écheveau de fil. Pierrot lisait cela d'un air aussi fier que s'il eût été général en chef, et les ouvriers, les yeux fixés sur lui, buvaient ses paroles. Quand il s'arrêtait , les plus pressés criaient : — Après ! après ! Et les autres reprenaient : — Donnez-lui le temps ; faut au moins qu'il reprenne sa respiration. Lit-il bien, ce petit citoyen-là ! Allons, mon bijou, tu en es à la charge du maréchal Davoust !

Et on se taisait de nouveau pour entendre Pierrot.

La lecture achevée , il arriva d'autres passants. Le petit bossu fut obligé de recommencer. Lui qu'on traitait d'habitude avec moquerie , tout le monde lui parlait alors avec considération; on eût dit qu'il était pour quelque chose dans le glorieux récit qu'il faisait connaître; chacun lui en savait gré; on lui adressait des paroles de caresse et d'encouragement , tandis qu'on nous imposait silence à coups de pied; l'avorton était devenu notre roi à tous !

Ceci me frappa comme l'aventure de Mauricet avait frappé ma mère. Sans raisonner la chose , je

sentis qu'il était bon parfois do savoir ! Le petit triomphe de Pierrot me mit en goût de la lettre moulée; je ne puis pas dire que je pris une résolution; mais dès le lendemain, je devins plus attentif aux leçons ; quelques éloges de M. Saurin entretinrent ces bonnes dispositions, et mes premiers progrès achevèrent de me donner courage.

Au bout de la seconde année , je savais lire et écrire ; M. Saurin commença à me donner des leçons de calcul.

Ces leçons-là n'étaient accordées qu'aux écoliers favoris, à ceux qui avaient le feu sacré, comme disait l'ancien capucin. On les prenait dans une petite pièce particulière où se trouvait un tableau noir sur lequel M. Saurin donnait ses démonstrations. Les profanes avaient défense d'approcher du sanctuaire. La chambre au tableau était pour eux comme le cabinet de Barbe-Bleue. M. Saurin nous enseignait les quatre règles avec autant de solennité que s'il nous eût enseigné le moyen de faire delor; et peut-être, après tout, nous apprenait-il une science aussi précieuse. J'ai bien souvent pensé que la connaissance de l'arithmétique était le plus

grand don qu'un homme pût faire à un autre homme. L'intelligence est beaucoup, l'amour du travail bien plus , la persévérance encore davantage; mais sans l'arithmétique tout cela est comme un outil qui frappe dans le vide. Compter, c'est trouver le rapport qu'il y a entre l'effort et le résultat, c'est-à-dire entre la cause et l'effet. Celui qui ne compte pas marche au hasard; avant, il ne sait pas s'il prend la meilleure route ; après , il ignore s'il Ta prise. L'arithmétique est, dans les choses d'industrie, comme la conscience dans les choses d'honnêteté; c'est seulement quand on l'a consultée qu'on peut voir clair et être en repos. L'expérience m'a bien des fois prouvé ce que je dis là pour les autres et pour moi-même.

Grâce aux leçons de M. Saurin, j'en étais arrivé à calculer assez promptement et à résoudre toutes les questions qu'il me posait sur son tableau noir. Depuis le départ de Pierrot, j'étais le plus fort de la classe; la petite croix d'argent ne quittait plus ma veste rapiécée; j'avais fait comme Napoléon, j'étais passé empereur à perpétuité.

Cn grand malheur. — Cn véritable ami — OpLricn de lingenieur fur la légèreté de* enfants — M Lencir et •et cartes de g -r graphie.

Un soir d'iiiv Saurin nf avait gardé plus

tard pour résoudre des questions : je ne revins chez nous qu'à la nuit dose. Ed arrivant, je trouvai la porte ferm 7 lit l'heure où mon père était ha-

bit uellement de retour, et où ma mère préparait souper. Je ne pouvais comprendre ce qu'ils étaient devenu? : : us leux; m'assis sur les marhes le Fc « tlk : pour les attendre.

J'étais là depuis quelque temps, lorsque Rose descendit et m'aperçut. Je lui demandai si elle savait pourquoi notre porte était fermée; mais au lieu de me répondre, elle remonta tout effarée, et je l'entendis crier en rentrant chez elle : — Pierre Henri est là... On répondit quelque chose, puis il y eut des chuchotements précipités ; enfin la mère Cauville parut au haut de l'escalier, et m'invita d'une voix très-amicale à monter. Elle allait se mettre à table avec ses enfants, et elle voulut me faire partager leur souper. Je répondis que je voulais attendre ma mère.

— Elle est sortie... pour une affaire, dit la veuve, qui avait l'air d'hésiter; peut-être bien qu'elle ne rentrera pas de sitôt; mange et bois, mon pauvre Pierre; ce sera toujours un repas de fait.

Je pris place près de Rose; tout le monde gardait le silence, sauf la mère Cauville qui m'excitait à manger; mais, sans savoir pourquoi, j'avais le cœur serré. J'écoutais toujours s'il ne montait pas quelqu'un dans l'escalier, et je regardais à chaque instant vers la porte.

Le repas achevé, on me donna une chaise près

du feu : les Gauville étaient debout autour de moi, et continuaient à ne rien dire. Ce silence, ces soins finirent par m'effrayer; je me levai en criant que je voulais voir ma mère.

— Attends, elle reviendra, me dit la veuve. Je demandai où elle était.

— Eh bien, reprit la mère Gauville, elle est «à l'hôpital.

— Elle est donc malade ?

— Non, elle est allée conduire ton père qui a eu un malheur au chantier.

Je déclarai que je voulais les rejoindre; mais la marchande ambulante s'y opposa; elle prétendait ignorer à quel hôpital le blessé avait été conduit , et soutenait que, d'ailleurs Je ne serais point reçu. Il fallut donc attendre. J'avais le cœur dans un étau et j'étranglais. Tout le monde semblait saisi comme moi. Nous étions assis autour du feu qui grésillait doucement ; on entendait au dehors la pluie et la bise retentissant sur les toits délabrés de la vieille maison. Dans ce marnent, un chien se mit à hurler vers les cultures de Pantin, et, sans savoir pourquoi , je commençai à pleurer. La mère Cau-

ville me laissa faire sans rien dire , comme si elle n'eût pas voulu me donner d'espérance en me consolant ; enfin , assez tard, dans la soirée , nous entendîmes des pas lourds dans l'escalier. La voisine et ses enfants coururent à la porte; je m'étais levé tout tremblant, et je regardais vers l'entrée; ma mère y parut.

Elle était ruisselante de pluie. Sa figure, tachée de boue et de sang, avait une expression que je ne lui avais jamais vue. Elle s'avança jusqu'au foyer sans rien dire, et tomba sur une chaise. On voyait bien qu'elle avait envie de parler , car ses lèvres remuaient, mais il n'en sortait que des espèces de sifflements.

Je m'étais jeté contre elle et je la serrais dans mes bras. La marchande ambulante lui demanda enfin des nouvelles de Jérôme.

— Eh bien ! je vous ai dit, bégaya ma mère d'une voix presque inintelligible... le médecin a averti tout de suite... Il n'a eu que le temps de me reconnaître... Il m'a donné sa montre... et puis... ça été fini !

La voisine joignit les mains, ses enfants se

regardèrent; quant à moi, je n'avais pas bien compris ; je me mis à crier que je voulais aller à l'hôpital où était mon père. A cette demande, la pauvre femme se redressa, me prit les deux mains et me secoua avec une sorte de colère folle.

— Ton père ! malheureux ! dit-elle; mais tu n'en as plus 1 Entends-tu bien, tu n'en as plus I

Je la regardai tout effaré; cette idée ne pouvait entrer dans mon esprit; je continuai à répéter que je voulais voir mon père.

— Tu ne comprends donc pas qu'il est mort ! interrompit la mère Cauville avec rudesse.

Ce fut pour moi comme une lumière. J'avais vu le marchand d'habits et ma petite sœur; je savais ce que c'était que la mort. Ce mot se rattachait dans mon souvenir à plusieurs images effrayantes. Un drap cousu, une bière clouée, un trou creusé dans la terre 1 Je me mis à pousser des cris et des sanglots. On m'arracha à ma mère et on m'emmena dans notre logement.

Je ne me rappelle rien de ce qui suivit. Lorsque je revis ma mère le lendemain, elle était au lit; elle me sembla mieux que la veille, parce qu'elle

n'était plus pâle : on me dit qu'elle avait la fièvre. L'ami Maurieet vint dans la journée pour la voir; mais on me renvoya pendant qu'il lui parlait. Le lendemain, il revint me chercher pour l'enterrement; j'avais mes plus beaux habits, et on avait attaché un crêpe noir à mon chapeau. Nous n'étions pas plus de six ou huit à suivre le corbillard, ce qui m'étonna. Mon père fut porté à la fosse commune. Maurieet acheta sur-le-champ une croix de bois qu'il planta lui-même à la place où on l'avait enterré. Je revins les yeux rouges , mais le cœur déjà soulagé; j'étais comme la plupart des enfants chez qui la douleur ne peut tenir. Depuis j'ai souvent pensé à cela, et j'en parlais un jour à M. D... l'ingénieur, en me plaignant de l'ingratitude et de l'insensibilité de ce premier âge. Il m'a répondu que c'était une précaution de la Providence.

— Les occupations forcées de la vie, m'a-t-il dit, détournent les hommes de leurs regrets les plus sincères; quand on a un métier, il faut ajourner son chagrin après l'ouvrage, et le travail vous console ainsi ? peu à peu, malgré vous. Mais l'enfant

a tout son temps, et s'il se rappelait sa peine, il la retournerait dans son cœur sans relâche ni distraction jusqu'à en mourir. Dieu n'a pas voulu l'énerver par de telles épreuves ; il a pensé qu'il avait besoin de toutes ses forces pour grandir, qu'il fallait laisser au feu de la vie le temps de s'allumer avant d'y laisser couler tant de larmes, et il lui a donné l'oubli , comme il lui avait donné la faim, pour qu'il pût prendre des forces et devenir un homme.

En quittant le cimetière , l'ami Mauricet revint avec moi chez ma mère. A notre vue, celle-ci fondit en larmes, car notre retour lui annonçait que son compagnon de vingt années était à jamais parti; mais Mauricet se fâcha.

— Allons, Madeleine, dit-il avec une brusquerie où l'on sentait l'amitié, ce que vous faites là n'est point raisonnable. Jérôme est, comme vous, où le bon Dieu l'a mis ! Faites chacun ce que vous devez faire ; lui se repose ; vous, travaillez et prenez courage ! il y a ici un pauvre gars qui a besoin de vous ; voyez si celui-là aussi n'est pas Jérôme ; il lui ressemble déjà comme un sou à un sou.

Il m'avait poussé vers ma mère qui m'embrassa en sanglotant.

— Assez, reprit-il en me retirant, au bout de quelques minutes; essuyez vos yeux, voyons; fermez la fontaine de votre cœur. Vous êtes une vaillante, ma vieille, il s'agit de le prouver. Qu'est-ce que vous comptez faire maintenant? parlons de ça , c'est le plus pressé.

Ma mère répondit qu'elle n'en savait rien, qu'elle ne voyait aucun moyen de vivre, qu'il ne lui restait plus qu'à mendier aux portes.

— Ne dites donc pas de ces bêtises-là ! s'écria Maurice t avec humeur; c'est-il une idée qui doive venir à la veuve d'un ouvrier? Si vous avez des mains pour demander, vous en aurez bien pour travailler, peut-être ! Croirait-on pas que vous avez peur de l'ouvrage, vous que je cite toujours à ma fille et à ma femme ! On ne sait donc plus faire des ménages? on n'est donc plus la meilleure laveuse du quartier? Mais faut donc que ça soit moi qui vous rappelle qu'on vous nommait dans le pays la petite adresse , rapport à l'habileté de vos doigts I

Ces éloges relevèrent un peu le moral de ma mère qui consentit à chercher avec Mauricet ce qu'elle pourrait essayer. Le maçon avait déjà tout son plan qu'il fit accepter en ayant l'air d'en laisser l'honneur à la veuve. 11 fut convenu qu'elle chercherait quelque ménage de garçon à soigner, tandis que j'entrerais au chantier comme gâcheur. Mauricet promit de veiller à tout, et si , en commençant, les bénéfices ne pouvaient suffire, il s'engagea, dans son style faubourien, «à mettre un peu de beurre dans les épinards. »

Nous quittâmes notre logement pour prendre le rez-de-chaussée autrefois habité par le marchand d'habits, et qui se trouvait alors vacant. Ce changement, auquel nous étions forcés par économie, fut pour ma mère un crève-cœur. Notre ménage ne put trouver place dans l'espèce de cave où nous descendions. Il fallut vendre les meubles les moins nécessaires. Le petit Ut où avait couché ma sœur fut celui que je regrettai le plus. Quant à ma mère, elle ne pouvait mettre fin à ses lamentations. Son ménage était sa gloire; en le voyant réduit et entassé dans la pièce obscure que nous allions habi-

ter , elle se cacha la tête sous son tablier; on eût dit qu'elle se regardait comme déshonorée.

Je ne puis savoir pourquoi les pauvres gens tiennent plus que les riches aux objets parmi lesquels ils vivent ! Peut-être y sont-ils attachés par la peine qu'ils ont eue à les acquérir, ou par un usage plus continuel. Chez eux, rien ne disparaît, rien ne change ; le meuble qui a commencé le ménage reste à sa place jusqu'au jour où le ménage finit; il fait, pour ainsi dire, partie des maîtres eux-mêmes. Si le temps Pébrèche , ils le réparent ou le transforment : ses débris mêmes sont utilisés. Quand le feu a percé le pot de terre dans lequel cuisait le dîner de la famille, ils y plantent des pois de senteur et du réséda pour orner la fenêtre. Tous ces meubles en ruine sont comme des amis qui ont vieilli à leurs côtés. Pour ma part, je n'ai jamais pu me séparer volontiers de ce qui avait longtemps vécu avec moi. Encore aujourd'hui, j'ai un grenier encombré de meubles éclopés et d'ustensiles hors d'usage; c'est mon hôtel des Invalides pour de vieux serviteurs. Gela n'est guère raisonnable , je le sais; mais on peut bien accorder quelque chose

à ce qu'on sent quand on tâche toujours de faire ce qu'on doit.

Dès la semaine qui suivit , ma mère trouva à se placer chez un vieux célibataire qui habitait un petit pavillon au haut du faubourg Saint-Martin. M. Lenoir n'avait qu'une passion T celle de la géographie. Tous les murs de son logement étaient tapissés de cartes où il avait enfoncé des épingles dont la tête était garnie de cire à cacheter. Ces épingles, comme il me l'apprit plus tard , marquaient la route suivie par les plus célèbres voyageurs. M. Lenoir se rappelait leurs moindres aventures, savait le nom de tous les endroits qu'ils avaient visités et connaissait les plus petites peuplades de l'Afrique. En compensation, il n'eût pu dire qui étaient ses voisins , et il n'avait visité de Paris que son quartier. Aussi le traitait-on de maniaque; mais quand j'y ai réfléchi depuis, j'ai pensé que la plupart des gens qui se moquaient de lui n'étaient guère plus sages. Ne négligeaient-ils point, également , les connaissances indispensables pour des fantaisies ruineuses ou inutiles? Ne voyageaientils pas en Afrique avec des épingles à têtes rouges,

quand il eût fallu s'occuper de leurs affaires et de leurs familles ? Chaque fois que j'ai été tenté de perdre mon temps à des choses sans résultat , je me suis rappelé M. Lenoir, et cela m'a arrêté. — Preuve que tout sert d'enseignement à qui regarde, et que les fous eux-mêmes peuvent donner des leçons de sagesse.

Le gâcheur. — Explication de ce que c'est que le vrai maçon par le père Maurîcet. — Légende du gros Mauduit et du Petit Gauvet. — Je deviens bon ouvrier. — Tentations ; ma première faute. — Leçon donnée par Mauricet. — La cheminée de Jérôme.

En me faisant accepter pour gâcheur au chantier, le père Mauricet me dit :

— Te voilà en route, Pierre Henri; sois un vrai bon goujat si tu veux devenir quelque jour un franc ouvrier. Dans notre métier , vois-tu, c'est pas comme dans le monde ; les meilleurs valets font les meilleurs maîtres ; va donc de l'avant, et si quelque compagnon te bouscule , accepte la

chose en bon enfant; à ton âge, la honte n'est pas de recevoir un coup de pied, c'est de le mériter.

La recommandation n'était pas inutile vu les manières en usage dans la partie. De tout temps, le maçon a eu droit de traiter son gâcheur paternellement, c'est-à-dire de le rosser pour son éducation. Je fus mis aux ordres d'un Limousin qui avait conservé, à cet égard, les antiques traditions. A la moindre maladresse, les coups pleuvaient avec un roulement de malédictions ; on eût dit le tonnerre et la giboulée ! Je fus d'abord étourdi ; mais je me remis assez vite pour apprendre le métier et servir de rigueur, comme disait l'ami Mauricet.

Au bout d'un mois, j'étais le meilleur goujat du chantier. Le Limousin fut assez juste pour ne pas m'en savoir mauvais gré. 11 continua de punir, à l'occasion, mes gaucheries, mais sans chercher de prétexte ; l'homme était brutal et non méchant ; sa sévérité lui paraissait un droit, et il frappait le goujat qui avait failli, comme le juge applique la loi, sans haine contre le condamné.

Bien qu'un peu rude, mon nouveau métier ne

me déplaisait pas. Il me permettait de prouver ma force et mon agilité. Mauricet ne manquait pas de les faire remarquer, ce qui me donna bientôt une réputation parmi les compagnons. Je m'appliquai à la soutenir en redoublant de zèle. La bonne renommée est, tout à la fois, une récompense et une chaîne; si on en profite, elle vous engage; ce sont comme des arrhes reçues du public, et qui obligent à faire son devoir. J'avais réussi à obtenir les bonnes grâces de tous les ouvriers du chantier par ma bonne volonté; j'y gagnai d'apprendre plus rapidement et avec moins d'efforts le métier que beaucoup de mes pareils n'arrivaient jamais à savoir. Les leçons qu'on leur refusait et qu'ils devaient, pour ainsi dire, dérober, on me les donnait, à moi, avec une sorte de complaisance. J'étais devenu l'élève de tous les compagnons ; chacun d'eux mettait son honneur à m'apprendre quelque chose. On me permettait d'essayer les travaux les plus faciles, et l'on dirigeait mes tentatives. Mauricet, spécialement, avait toujours l'œil sur moi; il ne m'épargnait ni conseils, ni encouragements.

— Vois-tu, Pierre Henri, me répétait-il sans cesse, un maçon, c'est comme un soldat ; faut qu'il fasse honneur au régiment de la truelle. L'architecte est notre général, il fait le plan de la bataille; mais c'est à nous de la gagner en travaillant bravement le mortier et le moellon, comme les troubadours de là-bas travaillent l'ennemi. Le véritable ouvrier ne songe pas seulement à la note du boulanger, il aime l'ouvrage de ses bras, il y met sa gloire. Tel que tu me vois, je n'ai jamais posé le mai enrubané surun pignon sans sentir là quelque chose ! Les maisons où j'ai mis la main deviennent comme qui dirait mes enfants; lorsque je les vois, ça me réjouit l'œil ; il me semble que les locataires sont un peu mes obligés, et je m'intéresse à eux ! Quand je parle de ça, il y en a qui ricanent et me regardent comme un vieil empaillé d'avant le déluge ; mais les bons ouvriers me comprennent et topent dant mon sentiment. Aussi, crois-moi, petit, si tu veux avoir ta place parmi les lapins d'élite, mets du cœur au manche de ta truelle ; il n'y a que ça qui fasse le maître compagnon.

J'écoutais d'autant plus volontiers le père Mau-

ricet que je sentais déjà à sa manière. Le métier m'était passé dans le sang, comme on dit; j'aimais mon travail pour lui-même ; j'en étais fier : j'y entrais tout entier. Depuis, j'ai reconnu [que c'était là ce qu'on appelait la vocation. Tout ouvrier qui ne se plaît pas à son œuvre est hors du bon chemin; Dieu ne l'a pas destiné à la tâche que le hasard lui a donnée. Pour faire valoir les gens et les choses, la première condition est de les avoir à gré. J'ai connu un vieux jardinier dont la culture étonnait tous ses voisins. Si ailleurs les laitues montaient, on voyait les siennes s'arrondir à souhait ; quand le vent avait brûlé toutes les floraisons, ses espaliers étaient cachés sous une neige de fleurs ; pendant que le soleil d'août faisait jaunir les plus belles pelouses, ses gazons restaient vert émeraude.

— Qui diable faites-vous donc à vos plants pour que tout vous profite ainsi l demandaient les voisins stupéfaits.

— Une seule chose, répondait le vieux jardinier : je les aime !

C'est qu'en effet ce mot-là disait tout. Que de soins impossibles à prescrire d'avance, et que la

bonne volonté du cœur inspire ! L'exemple et l'habitude peuvent vous apprendre le métier; mais il n'y a que le goût de l'œuvre qui fasse de vous un ouvrier.

Au reste, les conseils du père Mauricet n'étaient pas mes seuls encouragements. Je trouvais à chaque instant des excitations indirectes dans les entretiens des compagnons. Tout en jointoyant la pierre, ou en crépissant les murs, ils racontaient les chroniques du métier et les hauts faits de leurs grands hommes. Il y avait surtout l'histoire du grosMauduit que je ne pouvais me lasser d'entendre.

Le gros Mauduit était un maître compagnon natif de la Brie, qu'on avait surnommé quatre mains, parce qu'il faisait autant d'ouvrage que les deux meilleurs ouvriers. Il travaillait toujours seul, servi par trois goujats qui pouvaient à peine lui suffire. Vêtu d'un habit noir, chaussé d'escarpins cirés à l'œuf, et coiffé à l'oiseau royal, il achevait sa journée sans qu'une tache de plâtre ou qu'un choc de boulin (1) nuisît à l'élégance de son costume On venait le voir travailler des quatre coins de la

(1) Nom donné aux perches qui supportent l'échafaudage.

France, et il y avait toujours sous son échafaudage autant de curieux que devant les tours de Notre-Dame.

Personne n'avait jamais entrepris de lutter contre le gros Mauduit, quand il arriva un jour, de la Beauce, un petit homme appelé Gauvert, qui, après l'avoir vu travailler, demanda à concourir avec le roi des maîtres compagnons. Gauvert n'avait pas cinq pieds et était tout costumé de drap couleur marron, avec un petit catogan qui pendait sur le collet de son habit. On plaça les adversaires aux deux bouts d'un échafaudage, et, à un signal donné, la lutte commença.

Le mur grandissait à vue d'œil sous leurs doigts, mais en se maintenant toujours de niveau; si bien qu'à la fin delà journée aucun d'eux n'avait dépassé l'ouvrage de son concurrent de l'épaisseur d'un caillou. Ils recommencèrent le lendemain, puis les jours suivants, jusqu'à ce qu'ils eussent conduit la maçonnerie à la corniche. Comprenant alors l'impossibilité de se vaincre, ils s'embrassèrent en se jurant amitié, et le gros Mauduit donna sa fille en mariage au petit Gauvert. Les descendants de ces

deux vaillants ouvriers ont aujourd'hui une maison à cinq étages dans chaque arrondissement de Paris !

Cette histoire, racontée avec mille variantes, et dont je ne me permettais point de soupçonner l'authenticité, m'enflammait d'une passion fanatique pour la truelle et le marteau. Sans l'avouer tout haut, je nourrissais l'espérance de surpasser tous les compagnons de France et de Navarre, de devenir un second Gauvert ou un nouveau Mauduit ! Cette ambition accéléra tellement mes progrès, que je me trouvai en mesure de prendre rang d'ouvrier à l'âge où l'on devient généralement apprenti. Un pareil succès m'étourdit : enlevé trop tôt à la dépendance que j'avais supportée jusqu'alors, j'abusai d'une autorité que je n'avais point appris à exercer. Mon goujat fut le plus mal mené du chantier. Mauricet m'avertit deux ou trois fois.

— Prends garde, petit, me dit-il, avec sa familiarité ordinaire ; tu n'as encore que tes dents de lait; si tu mords trop dur, tu les casseras.

Sa prophétie faillit s'accomplir à la lettre, car un beau jour mon servant, lassé de mes mauvais trai-

tements , s'insurgea tout de bon et me traita comme le plâtre qu'il avait l'habitude de préparer. Je portai pendant plus d'un mois les marques de cette correction trop bien méritée et qui me profita. Mais redressé de ce côté, je me laissai tomber d'un autre.

Quelques-uns des compagnons du chantier fêtaient dévotement saint Lundi, et avaient essayé plusieurs fois de m'entraîner. Je résistai d'abord sans trop de peine. Les souvenirs de la barrière ne me riaient pas; mais on m'attaqua par la raillerie; on déclara que j'avais peur d'être fouetté par ma mère, que je n'étais point encore sorti de sevrage, et que le cognac me brûlerait le gosier. Ces sottises me piquèrent. Je voulus prouver que je n'étais plus un enfant, en me conduisant aussi mal qu'un homme. Entraîné hors barrière un lendemain de paie, et encore muni de l'argent de ma quinzaine, j'y demeurai jusqu'à ce que tout eût passé de la poche de ma veste dans le tiroir du marchand de vin.

Le dimanche et le lundi avaient été employés à cette longue débauche; je rentrai le soir du second jour sans chapeau, couvert de boue et bat-

tant de mon corps toutes les murailles du faubourg. Ma mère ignorait ce que j'étais devenu, et me croyait blessé ou mort; elle m'avait cherché à la morgue d'abord, puis à l'hôpital. Je la trouvai avec Mauricet qui s'efforçait de la rassurer. Ma vue la tira d'inquiétude, mais non de peine. Après la première joie de me retrouver, vint le chagrin de me voir en un pareil état. Aux lamentations succédèrent les reproches. J'étais tellement ivre que j'entendais à peine, et que je ne pouvais comprendre. Le ton seul m'apprit qu'on me réprimandait. Ainsi que la plupart des ivrognes, j'avais le vin glorieux, et je me regardais, pour le quart d'heure, comme un des rois du monde. Je répondis en imposant silence à la bonne femme, et déclarant que je voulais désormais vivre à ma guise et porter tout seul, comme on dit, ma cuiller à ma bouche. Ma mère éleva la voix ; je criai plus fort, et la querelle s'envenimait, quand le père Mauricet mit le holà ! Il déclara que ce n'était point le moment de causer et me fit coucher sans aucune observation. Je dormis d'un trait jusqu'au lendemain.

Quand j'ouvris les yeux, au petit jour, je me

rappelai tout ce qui s'était passé, et je sentis un peu de honte mêlée de beaucoup d'embarras. Cependant, l'amour-propre m'empêchait de me repentir. En définitive, j'étais maître de l'argent gagné par mon travail; je pouvais disposer de mon temps ; nul n'avait droit d'y trouver à redire, et je résolus de couper court à toutes les observations.

Ma mère seule m'inquiétait : voulant éviter ses reproches, je me levai doucement et je partis sans la voir.

Lorsque j'arrivai au chantier, je trouvai déjà les autres au travail ; mais ils ne parurent pas prendre garde à moi. Je me mis à limousiner d'assez mauvaise humeur et avec nonchalance. Ces deux jours de débauche m'avaient ôté le goût du métier. J'avais, de plus, comme une humiliation intérieure que je cachais sous un air de bravade. Je prêtais l'oreille à ce que disaient les autres compagnons, craignant toujours d'entendre quelque plaisanterie ou quelque fâcheux jugement sur mon compte. Quand l'entrepreneur arriva, je feignis de ne pas le voir, et j'évitai de lui parler, de peur qu'il ne me demandât la cause de mon absence de la

veille. J'avais perdu cette bonne conscience qui, autrefois, me faisait regarder le monde en face ; je sentais maintenant dans ma vie un souvenir à cacher.

Ceux qui m'avaient entraîné à la barrière n'étaient point encore de retour; l'entrepreneur en fit la remarque.

— C'est une infirmité qu'ils ont comme ça, dit le loustic du chantier ; quand ils travaillent par hasard, ils avalent tant de plâtre qu'il leur faut au moins trois jours de vin d'Argenteuil pour se rincer le gosier.

Tous les compagnons se mirent à rire; mais il me sembla qu'il y avait dans ce rire une sorte de mépris. Je rougis involontairement, comme si la plaisanterie eût été faite contre moi. Tout nouveau dans le désordre, j'en étais encore aux scrupules et aux remords.

La journée se passa ainsi assez tristement. L'espèce de malaise que j'éprouvais dans tous les membres s'était communiqué à mon esprit ; j'étais fatigué au dedans et au dehors.

Tant que nous avions travaillé, le père Mauricet

ne m'avait point adressé la parole ; mais à l'heure de partir, il vint à moi et me dit que nous ferions route ensemble. Gomme il logeait à l'autre bout de Paris, je lui demandai s'il avait quelque affaire dans notre quartier.

— Tu verras , me répondit-il brièvement.

Je voulais suivre mon chemin ordinaire ; mais il me fit prendre par d'autres rues, sans me dire pourquoi, jusqu'à ce que nous fussions arrivés devant une maison du faubourg Saint-Martin ; là il s'arrêta.

— Vois-tu dans ce bâtiment, me dit-il, la haute cheminée qui se dresse près du pignon, et que j'appelle la cheminée de Jérôme ? c'est là que ton père s'est tué !

Je tressaillis jusqu'au fond des entrailles,' et je regardai la cheminée fatale avec une espèce d'horreur mêlée de colère.

— Ah 1 c'est là, répétai-je d'une voix qui tremblait; vous y étiez, pas vrai, père Mauricet?

— J'y étais.

— Et comment la chose est-elle arrivée ?

— Ni par la faute du bâtiment, ni par la faute

du métier, répliqua Mauricet. L'échafaudage était bien établi, le travail sans danger; mais ton père est venu là en descendant de la barrière ; la vue était trouble, les jarrets ne se connaissaient plus ; il a pris -le vide pour une planche, et il s'est tué sans excuse.

Je sentis le rouge me monter au visage et le cœur me battre plus fort.

— Le père Jérôme eût été un vaillant ouvrier, reprit Mauricet, si la gourmandise ne l'avait perdu. A force de s'attabler chez les marchands de vin, il y avait laissé sa force, son adresse et son esprit. Mais bah ! on ne vit qu'une fois, comme dit cet autre ; faut bien s'amuser avant son enterrement. Si les veuves et les orphelins ont faim ou froid plus tard, ils vont au bureau de charité, et ils soufflent dans leurs doigts. C'est-il pas ton opinion, dis?

Et il se mit à chanter un refrain bachique alors à la mode :

Occupons-nous de bien boire.

Quand on sait bien boire on sait tout.

J'étais humilié, confus, et je ne savais que répondre; je sentais bien que Mauricet ne parlait pas

sérieusement; mais l'approuver m'eût fait honte; le contredire, c'était me condamner. Je baissai la tête sans rien dire. Cependant il continuait à regarder ce pignon maudit.

— Pauvre Jérôme, reprit Mauricet, en changeant de voix et comme attendri, s'il n'eût pas suivi les mauvais exemples quand il était jeune, nous l'aurions encore avec nous ; Madeleine reposerait son vieux corps, et toi tu trouverais quelqu'un qui te montrerait la route. Mais non, il n'y a plus rien de lui, pas même un bon souvenir, car on ne regrette que les bons ouvriers. Quand le malheureux s'est écrasé là sur le pavé, sais-tu ce qu'a dit le tâcheron?... — Un ivrogne de moins, enlevez et balayez 1

Je ne pus retenir un mouvement d'indignation.

— Dame ! c'était un dur à cuire , continua Mauricet; il n'estimait les hommes que pour ce qu'ils valaient. Si la mort avait pris un bon travailleur, il eût dit : — C'est dommage ! "Au fond, tout le monde pensait comme lui , et la preuve, c'est qu'il n'y a eu que les amis à suivre le corps de Jérôme jusqu'à la fosse. Ceux-là même avec lesquels il trin-

q uait lui ont tourné le dos dès qu'il a été dans sa bière; car les vauriens se fréquentent, vois-tu, mais ils ne s'aiment pas.

J'écoutais toujours sans répondre. Nous nous étions remis en marche : au premier carrefour, Mauricet s'arrêta, et me montrant la cheminée qui se dressait au loin par-dessus les toits :

— Quand tu voudras recommencer ta vie d'hier, dit-il, regarde d'abord de ce côté, et le vin que tu boiras aura le goût du sang.

Il partit en me laissant tout saisi.

Mauricet avait une manière à lui que j'ai remarquée plus tard, et qui empêchait d'oublier ce qu'il avait dit. C'était un homme ignorant, mais qui frappait toujours droit, Se's paroles vous arrivaient à l'esprit comme les images à notre œil; on les vovait sous une forme et avec une couleur. Ce n'était pas toujours le mot [seul qui en était la cause, mais le geste, le regard, l'accent, je ne sais quoi enfin qui sortait de lui pour venir [à vous. Depuis que j'ai un peu lu et un jpeu pensé, je me suis dit que c'était là ce qui devait faire les hommes éloquents.

Je rentrai chez ma mère très-troublé, sans vouloir le paraître ; je luttais contre la leçon [que je venais de recevoir, je me révoltais en moi-même de me sentir ébranlé; je jurais tout bas de ne point céder et de continuer à prendre la vie joyeusement. Je cherchais d'autant plus à me fortifier dans mon impénitence que je m'attendais aux reproches de Madeleine. Préparé à y couper court par une déclaration d'indépendance, j'entrai dans notre pauvre demeure le front haut et d'un pas délibéré.

La vieille femme achevait de mettre le couvert et me reçut comme d'habitude. Cette bonté déconcerta toutes mes résolutions. Je me trouvai tellement saisi du sentiment de ma faute, que si je n'avais fait un effort j'aurais pleuré. Ma mère n'eut l'air de rien voir (j'ai su depuis que Mauricet lui avait fait la leçon); elle causa aussi gaîment que de coutume, ne parla point de l'argent de ma quinzaine dont je l'avais frustrée pour la première fois, et ne parut nullement inquiète. Je me couchai complètement désarmé et le cœur bourrelé de remords. Toute la nuit, je crus voir mon père chan-

celant sur l'échafaudage ou se brisant sur le pavé. Moi-même je me trouvais ivre au plus haut d'une corniche, suspendu sur l'espace et près de me précipiter. Lorsque je me levai le lendemain, j'avais la tête lourde et tous les membres douloureux.

Cependant j'arrivai au travail à l'heure ordinaire: ce fut encore un mauvais jour. J'étais moins étourdi que la veille, mais plus triste. A l'embarras avait succédé le regret. Il fallut près d'une semaine pour me rendre ma vigueur et mon entrain. La première fois que Mauricet m'entendit chanter, il passa près de moi en me frappant sur l'épaule :

— Le contentement est revenu au logis, me ditil ; à la bonne heure, fieu! garde-moi bien cet oiseau-là.

— Ne craignez rien, répondis-je en riant, nous lui ferons une jolie cage où il trouverai manger...

— Tâche, surtout, qu'il n'ait pas trop à boire ! répliqua Mauricet.

Nous échangeâmes un regard, et il passa en sifflant.

Trente-trois ans se sont écoulés depuis ce jour, et je n'ai jamais oublié la promesse que je me fis

alors à moi-même. Exposé à toutes les tentations de l'intempérance, j'ai fini par ne plus y prendre garde. Dans le bien comme dans le mal, ce sont les premiers pas qui décident de la route ; une habitude est quelquefois impossible à vaincre, mais presque toujours facile à éviter.

Un malheur domestique. — Je suis mis à l'épreuve. — Ma mère part. — Histoire du petit verre d'eau- de -vie. — Ce qu'est la vie de garçon pour l'ouvrier. — La chambrée ; le bonhomme Marcille et Faroumont dit La Chiourme. — Une position difficile.

Depuis que je gagnais des journées d'ouvrier, le ménage avait retrouvé un peu d'aisance. Nous avions pu quitter notre cave pour reprendre l'ancien logement. Les meubles qu'il avait fallu vendre après la mort du père, avaient été remplacés; nous remontions décidément sur l'eau et les voisins nous traitaient déjà de richards.

Tout alla bien jusqu'au moment où ma mère commença à se plaindre de sa vue, qui avait baissé, petit à petit, sans que la chère femme y prît garde, ou plutôt sans qu'elle voulût se l'avouer. Il y avait toujours pour elle un prétexte. Aujourd'hui c'était la fumée, demain le brouillard, le jour suivant un rhume de cerveau ; ce fut seulement au bout de dix ans qu'elle s'avisa de s'en prendre'4à ses yeux. Elle ne distinguait plus les menus objets; il avait fallu renoncer à la couture et au ménage du vieux géographe ; je commençai à m'inquiéter; Mauricet, dont je pris conseil, me proposa de consulter un oculiste pour lequel il avait travaillé et qu'il connaissait.

On eut grand'peine à persuader ma mère qui, n'ayant jamais été malade ne voulait point croire aux médecins; enfin, pourtant, elle se laissa conduire.

L'oculiste était un homme de moyen âge, grand, maigre, d'un calme superbe. Il regarda les yeux de la mère, ne dit pas un mot et écrivit une ordonnance qu'il me remit. J'aurais bien voulu avoir une parole qui pût me rassurer; mais d'autres

attendaient leur tour, je n'osai rien dire, et il fallut partir comme nous étions venus. Cependant, à la porte, je m'aperçus que Mauricet ne nous avait point suivis. Plus hardi avec l'oculiste, il avait voulu, sans doute, l'interroger. Nous l'attendîmes quelques minutes au bas de l'escalier où il nous rejoignit enfin.

— Eh bien, qu'a dit votre charlatan? demanda ma mère, qui ne pouvait pardonner au médecin sa froideur silencieuse.

— Il vous ordonne de manger du rôti à discrétion et de dormir sur les deux oreilles, répondit Mauricet.

— Mais est-il sûr de la guérison? demandai-je.

— Est-ce qu'il ne t'a pas donné un papier? répliqua le maçon.

— Le voici.

— Alors, fais ce qu'il a écrit dessus et laisse l'eau couler sous le Pont-Neuf.

L'accent de Mauricet avait quelque chose de bref qui me frappa ; mais je ne voulus rien dire sur le moment. Il prit le bras de la chère femme auquel il fit cent contes pendant le chemin ; jamais

je ne l'avais vu si boute-en-train. Cependant, une fois arrivé, je le tirai à part pour l'avertir que je voulais lui parler.

— Moi aussi, répliqua-t-il tout bas ; quand je sortirai reconduis-moi.

La mère s'était déjà remise à ses arrangements de ménage; Mauricet ne tarda pas à prendre congé, et je le suivis.

Comme nous descendions l'escalier, je lui demandai avec inquiétude ce qu'il avait à me dire.

— Attends que nous soyons dans la rue, me répliqua-t-il.

Nous y arrivâmes et il fit encore une dizaine de pas sans parler; je ne pus attendre davantage.

— Au nom de Dieu ! Mauricet, que vous a dit l'oculiste? demandai-je avec angoisse.

Il se retourna de mon côté.

— Ce qu'il m'a dit? tu t'en doutes bien, reprit-il brusquement; il croit que la mère Madeleine est en train de devenir aveugle.

Je jetai un cri ; mais il continua presque en s'emportant :

—Allons, tonnerre ! il ne s'agit pas de pousser des

hélas 1 causons tranquillement comme des hommes.

— Aveugle î répétai-je, et que deviendra-t-elle? Gomment lui trouver une compagnie? Qui la soignera !

— Ah ! voilà ! dit Mauricet; il est clair qu'il faut prendre un parti, et c'est pourquoi je t'ai parlé de la chose. Une vieille femme aveugle sera une rude charge pour un jeune gars ; c'est à toi de voir si tu la trouves trop lourde.

Je le regardai d'un air qui lui prouva que je ne comprenais pas.

— Eh bien oui, oui, continua-t-il, en répondant à ma physionomie, tu peux t'en décharger si le cœur t'en dit. Il y a des retraites pour les pauvres gens incurables !

— Où cela?

— A l'hospice.

— Vous voulez que je mette ma mère avec les mendiants? m'écriai-je.

— Parbleu l vas-tu pas faire le sénateur, dit Mauricet sans me regarder ; il y en a de plus hup-

pées que Madeleine, de vraies dames qui ont eu laquais et équipages.

— Alors c'est qu'elles n'ont pas de fils ! repris-je.

— C'est à savoir, continua le maçon, en pliant les épaules, les fils ne sont pas plus obligés que les mères, et il y en a pas mal de celles-ci qui portent l'enfant au tour des orphelins.

— Mais ce n'est pas la mienne, interrompis-je vivement; la mienne m'a gardé dans ses bras tant que j'étais petit; elle m'a nourri de son lait et de son pain, j'ai grandi comme un espalier contre la muraille de son amitié, et maintenant que le mur a des lézardes, je laisserais d'autres le soutenir! Non pas, non pas; père Mauricet, vous ne pouvez pas avoir cru ça. Si la bonne femme perd vraiment la vue,; eh bien ! il lui restera la mienne ; entre deux ça ne fait qu'un œil à chacun ; mais, faute de mieux, on s'en contentera. ']

— Tu dis ça dans un accès de cœur, fît observer Mauricet ; mais faudra réfléchir de sang-froid. Songe bien que c'est un boulet que tu te rives au pied. Adieu la liberté, les économies , le mariage même, car de longtemps tu ne gagneras assez pour

entreprendre une famille avec une pareille non-valeur.

— Une non-valeur, répétai-je scandalisé , vous vous trompez, Mauricet; la vieille femme me donnera du contentement et du courage. Quand je suis né, j'étais aussi une non-valeur pour la pauvre créature, et cependant elle m'a reçu volontiers. Bien sûr que je sais à quoi je m'engage et que je n'ai pas la tête dans le cœur comme vous paraissez le croire. Je trouve l'épreuve rude et j'aurais voulu ne pas avoir à la supporter ; mais, puisqu'elle est venue, que Dieu me punisse si je ne fais pas mon devoir jusqu'au bout!

Ici Mauricet, qui ne m'avait point encore regardé, se tourna vivement de mon côté et me prit les deux mains.

— Tu es un vrai bon ouvrier ! s'écria-t-il tout épanoui; j'ai voulu voir ce que tu avais là et si les fondations étaient solides; maintenant je suis content. Au diable la frime ! causons à cœur ouvert.

— Mais l'oculiste pense-t-il réellement qu'il n'y ait aucun remède? demandai-je.

— C'est son opinion, répondit Mauricet; cepen-

dant , comme je le quittais , il a dit qu'il restait peut-être espoir d'enrayer le mal si la bonne femme pouvait vivre à la campagne, avec de l'air à discrétion et de la verdure sous les yeux.

Je l'interrompis en m'écriant que je l'y enverrais...

— Ça sera difficile, objecta Mauricei ; en vivant séparés, vous dépenserez quasiment le double , et j'ai peur que les cordons de ta bourse ne soient moins longs que tes bons désirs.

Mais l'espérance incertaine donnée par le médecin me préoccupait par-dessus tout , je me mis à chercher avec Mauricet quelque expédient pour tenter ce dernier moyen. Il se rappela enfin une payse, la mère Riviou, établie près de Lonjumeau, et chez laquelle Madeleine pouvait trouver peutêtre , sans beaucoup de frais , la vie et les soins dont elle avait besoin. Il lui fit écrire et reçut une réponse telle que nous pouvions la désirer.

Restait à faire consentir la malade elle-même. Il fallut pour cela, que Mauricet appuyât mes prières de toute son éloquence. La chère femme regardait son séjour à la campagne comme un exil ; elle

m'en voulait seulement d'y avoir pensé. Enfin pourtant elle céda, et j'allai moi-même la conduire.

La mère Riviou nous reçut comme de vieilles connaissances. Jamais femme plus brave n'avait mangé le pain du bon Dieu. Elle comprit tout de suite le caractère de sa nouvelle pensionnaire et me promit de lui donner contentement.

— Nous passons notre vie aux champs, me ditelle, si bien que la maison sera à votre mère ; elle pourra la conduire comme on fait de son âne, par la bride et le licou. Nous avons trop à faire pour chicaner à quelqu'un sa fantaisie ; ici chacun aime son repos, ce qui fait qu'on ne touche pas à celui des autres. Dans un mois, j'aurai une filleule qui tiendra compagnie à la bonne femme et l'aidera pour le ménage. C'est un vrai chien de berger que votre mère pourra faire obéir au doigt et à l'œil ; par ainsi, il faudra bien qu'elle se plaise parmi nous ou le diable s'en mêlera. — Je partis complètement rassuré.

J'avais pris pour revenir une de ces charrettes de messagers, encore communes dans ce temps-là

aux environs de Paris, et qui transportaient, pêlemêle, marchandises et voyageurs. La carriole était attelée d'un seul cheval, qui allait au pas, la route cahoteuse, les bancs formés d'une simple planche mal rabotée, de sorte que je perdis patience à michemin; je descendis près du conducteur et je me mis à suivre à pied, comme lui.

Ce conducteur était un homme encore jeune, de belle apparence et dont le visage annonçait cette santé robuste qui est le salaire d'une bonne conscience. A tous les hameaux où nous nous arrêtions, je le voyais donner ou recevoir des commissions sans entendre jamais aucune plainte. S'il avait à rendre sur une pièce d'argent , on prenait toujours la monnaie sans compter; les femmes lui demandaient des nouvelles de ses enfants, les hommes le chargeaient d'achats au bourg; la conduite de tous prouvait enfin l'amitié et la confiance.

Autant que j'en avais pu juger par ma conversation avec le voiturier, il me semblait la mériter. Toutes ses paroles exprimaient un bon sens et une bienveillance auxquels les charretiers de Paris ne

m'avaient pas accoutumé. Il connaissait les améliorations tentées dans le pays; il nommait les propriétaires de chaque champ que nous dépassions et s'intéressait à sa bonne ou à sa mauvaise récolte. J'appris bientôt que lui-même avait quelques arpents de terre qu'il cultivait entre ses voyages , et pour lesquels il profitait de toutes les observations recueillies sur le chemin. Il me racontait l'histoire de son domaine, comme il l'appelait en riant, quand nous fûmes croisés sur la route par un homme pauvrement vêtu , courbé et dont les cheveux grisonnants retombaient en désordre sur un visage bourgeonné. Au moment où il passait près de nous, je m'aperçus qu'il chancelait. Il salua le voiturier avec la chaleur bruyante de l'ivresse, et celui-ci répondit d'un ton de familiarité qui me surprit.

— C'est un de vos amis ? demandai-je quand il fut éloigné.

— Cet homme-là? répéta-t-il; c'est mon bienfaiteur et mon maître !

Je le regardai comme si je n'avais pu comprendre.

— Ça vous étonne , reprit le messager en riant ; c'est pourtant la vérité. Seulement le malheureux ne s'est jamais douté de la chose. Faut vous dire d'abord que Jean Picou (c'est comme ça qu'on le nomme), Jean Picou donc est un ancien camarade d'enfance. Nos parents demeuraient porte à porte, et nous avons fait notre première communion la même année. Seulement Picou était déjà, pour lors, un peu folâtre, et, en prenant de l'âge, il a eu bientôt adopté toutes les habitudes des bons vivants. Je ne l'avais pas beaucoup fréquenté d'abord; mais le hasard finit par nous mettre ouvriers chez le même bourgeois. Le premier jour, au moment de partir pour le travail , voilà que Picou et les autres s'arrêtent au cabaret pour boire le coup d'eau-de-vie du matin. Je restai à la porte sans trop savoir ce que je devais faire; mais ils m'appelèrent tous.

— N'a-t-il pas peur que cela le ruine ! s'écria Picou en se moquant ; deux sous d'économisés ! il croit peut-être que ça le rendra millionnaire !

Les autres se mirent à rire, ce qui me fit honte, et 'j'entrai boire avec eux. Cependant, arrivé au

champ, et, tout en m'occupant du labour, je commençai à ruminer ce que Picou avait dit : Le prix de ce petit verre du matin était, dans le fait, peu de chose, mais répété chaque jour, il finissait par produire trente-six francs dix sous! Je me mis à calculer tout ce que l'on pourrait avoir avec cette somme.

Trente-six francs dix sous, dis-je en moi-même, c'est, quand on est en ménage, une chambre de plus au logement, c'est-à-dire de l'aisance pour la femme, de la santé pour les enfants, de la bonne humeur pour le mari. — C'est le bois de l'hiver, ou le moyen d'avoir du soleil à domicile quand il n'y a que de la neige au dehors. — C'est le prix d'une chèvre dont le lait augmente le bien-être du ménage. — C'est de quoi payer l'école où le garçon apprend à lire et à écrire. — Puis, retournant mon espi'it d'un autre côté, j'ajoutais : Trente-six francs dix sous! Notre voisin Pierre ne paie point davantage pour la location de l'arpent qu'il cultive et qui nourrit sa famille ! C'est juste l'intérêt de la somme que je devrais emprunter pour acheter au commissionnaire du bourg, le cheval et la

charrette qu'il veut vendre ! Avec cet argent dépensé chaque matin, au détriment de ma santé, je puis me faire un état, élever une famille, ramasser les épargnes nécessaires à mes vieux jours.

Ces calculs et ces réflexions me décidèrent. Je laissai de côté la mauvaise honte qui m'avait fait céder une fois aux sollicitations de Picou; j'épargnai sur mes premiers gains ce qu'il m'aurait fait dépenser au cabaret, et bientôt, je pus entrer en marché avec le voiturier auquel j'ai succédé.

Depuis j'ai toujours continué à calculer chaque dépense et à ne négliger aucune économie, tandis que Picou persévérait, de son côté, dans ce qu'il appelle la vie des bons enfants ! Vous voyez où cela nous a conduits tous deux : les haillons du pauvre homme, sa vieillesse avant l'âge, le mépris des honnêtes gens et mon aisance, ma santé, ma bonne réputation, tout vient d'une habitude prise ! Sa misère, c'est le petit verre d'eau-de-vie qu'il boit en se levant, comme mes joies sont les deux sous épargnés chaque matin !

Ainsi parla le messager ! Depuis, je me suis bien des fois rappelé l'histoire du petit verre d'eau-de-

vie, et je l'ai racontée à bien d'autres comme une leçon.

Cependant, l'absence de ma mère changeait tout pour moi. Maintenant j'étais seul, obligé de manger chez le marchand de vin et de coucher à la chambrée . Ne partageant point les habitudes des autres compagnons, je ne savais que faire de mes dimanches et de mes soirées. Mauricet s'aperçut que je tombais dans la tristesse.

— Prends garde, me dit-il, faut tirer parti de toutes les positions. J'ai passé par là, mon petit, et je sais ce que c'est que de bivouaquer ainsi dans le provisoire et d'avoir toujours sa vie sous le pouce, comme un déjeuner de passage. Au commencement, ça vous embrouille, ça vous ennuie, on aimerait mieux coucher sur la paille que dans les draps de tout le monde; mais c'est un apprentissage, vois-tu, il n'y a pas de mal que tu te trouves abandonné à toi-même et obligé de veiller au grain. Avec les mères on n'est jamais sevré ! Quand nous sommes tout petits et que le bon Dieu nous les donne, il nous fait une grâce; mais quand nous sommes devenus des hommes, et qu'il nous les re-

tire pour un temps, c'est nous rendre service. Si Madeleine n'était point partie, tu n'aurais jamais appris à remettre tes boutons de bretelles.

Je sentais la vérité de ce qu'il disait; mais je trouvais ce nouvel apprentissage autrement dur que celui auquel j'avais dû me soumettre pour un métier; je commençais à comprendre qu'il était plus difficile d'être un homme que de devenir un ouvrier.

La chambrée où je couchais avait une douzaine de lits occupés par des compagnons appartenant aux différentes parties du bâtiment, tels que maçons, charpentiers, peintres ou serruriers. Parmi eux se trouvait 'un Auvergnat déjà sur le retour qu'on nommait Marcotte, et qui avait autrefois limousine dans notre chantier. C'était un homme tranquille, tout à son travail, sans être grand ouvrier, et qui ne parlait que lorsqu'il ne pouvait pas se taire. Le bonhomme Marcotte vivait de noix ou de radis, selon la saison, et envoyait tous ses gains au pays pour acheter de la terre. Il possédait déjà une dizaine d'arpents et attendait qu'il lut arrivé à la douzaine pour se retirer sur son domaine.

— Teii devait se bâtir lui-même une maisonnette, avoir deux vaches, un cheval, et vivre là en cultivateur.

Ce projet, poursuivi depuis l'âge de quinze ans, était presque accompli : encore quelques mois et il touchait au but. Nous plaisantions parfois le bonhomme qu'on avait surnommé le propriétaire ; mais les moqueries glissaient sur son amourpropre comme la pluie sur les toits. Tout à son idée, le reste n'était pour lui que du bruit. Ce fut en le voyant que je réfléchis pour la première fois à ce qu'il y avait de force dans une volonté toujours la même et toujours active. Avant cet exemple, je ne savais pas ce que peut la persévérance ^du plus faible contre l'obstacle le plus fort.

Le voisin de chambrée du bonhomme Marcotte acheva la leçon. Celui-ci était un compagnon serrurier jeune et habile, mais qui ne travaillait qu'à ses heures, s'amusait à discrétion et ne restait jamais dans un atelier plus d'un mois, de peur d'y être pris par la mousse, comme il le disait. Tout ce qui le gênait était traité par lui de superstitions. Parlait-on de la régularité dans le travail : su-

perstition ! de la probité envers le bourgeois : superstition ! de l'obligeance pour les camarades : superstition ! de ce qu'on doit aux siens : superstition! Faroumont déclarait hautement que chacun vivait pour soi et devait regarder les autres hommes comme un gibier excellent à frire quand on pouvait l'attraper. On riait de ses idées, mais il courait sur son compte des bruits qui sentaient la correctionnelle, et les bons ouvriers s'en tenaient avec lui à bonjour et à bonsoir.

Pour ma part, je l'évitais le plus possible, moins par raison que par répugnance. Aussi, dès le premier jour, il m'avait appelé la Rosière, en raillerie de quelques scrupules que j'avais laissé voir, et j'avais répondu au sobriquet en le nommant la Chiourme, par allusion au bagne, où ses principes me paraissaient devoir le conduire. Depuis, les deux noms nous avaient été conservés par la chambrée. Bien que Faroumont eût paru prendre la chose en riant, il m'avait gardé rancune, et il essaya plusieurs fois de me chercher querelle, sachant bien que je n'étais pas de force à lui résister; mais j'y mis assez de prudence pour tromper

ses intentions. Mauricet, témoin d'une de ses tentatives, m'encouragea à persister.

— Défie-toi de la Chiourme comme du diable, me dit-il sérieusement ; tu sais que je ne suis pas un enfant et que j'ai tenu tête à des lurons solides; mais j'aimerais mieux une maladie de six mois que d'avoir affaire à celui-là.

Je pensais de même : l'intelligence et la méchanceté de Faroumont rendaient sa vigueur véritablement redoutable ; car une des misères de notre condition, à nous autres gens de métier, est le respect aveugle que nous avons pour la force. Une sorte de point d'honneur réduit l'ouvrier à ses moyens personnels de défense ; il tient à gloire de n'en point chercher au dehors, de sorte que celui qui peut avoir raison de chacun en particulier, se trouve en mesure de tyranniser tout le monde. Si la race des duellistes à coups d'épée disparaît dans les autres classes, celle des duellistes à coups de poing est toujours aussi nombreuse parmi nous. Combien n'ai-je pas vu de ces vauriens féroces qui avaient estropié de braves ouvriers, ou même fait des veuves, et à qui leur scélératesse tenait lieu

de considération? Nul n'osait leur montrer son mépris, de peur de grossir la liste des victimes. Tout le monde disait : « Faut prendre garde ; c'est un méchant gueux ! » Et on avait pour lui des égards ! Qu'eût-il été cependant contre tous? Puisqu'on était d'accord pour le juger, d'où vient qu'on ne s'entendait pas pour exécuter le jugement? Seraitil donc si difficile aux honnêtes ouvriers de se réunir contre ces bêtes enragées pour les chasser de leurs rangs? Mais nous avons encore, à plus d'un égard, des idées de sauvages : comme eux, nous prenons l'esprit de brutalité et de bataille pour le courage et nous en faisons une vertu qui rachète tous les vices !

Le voisinage de la chambrée m'avait lié avec le bonhomme Marcotte, autant du moins que le permettait la différence d'âge et de goûts. Il me confia son projet de retourner prochainement au pays ; il n'attendait pour cela qu'une occasion d'achever l'acquisition de son petit domaine.

Deux ou trois jours après cette confidence, il rentra plus tard qu'à l'ordinaire ; une partie de nos compagnons étaient déjà couchés; j'avais veillé

pour écrire à Lonjumeau; et j'allais éteindre ma chandelle quand j'entendis le bonhomme qui montait en chantonnant. Il ouvrit la porte avec une assurance bruyante qui m'étonna. Contrairement à toutes ses habitudes, il avait la voix haute, l'œil brillant et le chapeau crânement penché sur l'oreille. Au premier regard, je compris que le propriétaire avait dérogé à sa sobriété habituelle. Le vin le rendait causeur, et il s'assit sur le bord de son lit pour me raconter sa soirée : il venait de quitter le voiturier qui faisait les commissions au pays. Il avait appris de lui que la pièce de terre, longtemps convoitée et qui devait compléter sa gagnerie, était enfin à vendre; le notaire n'attendait que son argent.

— Vous avez la somme? demandai-je.

— Comme tu dis, mon vieux, reprit Marcotte, en baissant la voix et avec ce rire mystérieux de ceux qui n'en ont pas l'habitude : livres et appoints, tout est prêt.

Il regarda autour de lui pour s'assurer que tout le monde dormait, puis, fourrant le bras jusqu'à l'épaule dans sa paillasse , il en retira un sac

qu'il me montra avec une expression glorieuse.

— Voici la chose, me dit-il ; il y a là un bon lopin de terre et de quoi me construire un chenil.

Il avait déroulé la corde qui serrait la poche de toile et plongé la main au dedans pour toucher les écus; mais au bruit de l'argent, il tressaillit, jeta un regard de côté, me fit signe de ne rien dire et referma le sac qu'il cacha sous son traversin. Luimême fut bientôt au lit et endormi.

Je me déshabillai pour en faire autant ; mais, au moment d'éteindre la chandelle, je me retournai vers le lit de Faroumont ; le compagnon serrurier avait les yeux grands-ouverts ! il les referma brusquement sous mon regard. Je n'y pris pas autrement garde et je me couchai.

Je ne puis dire ce qui troubla mon sommeil au milieu de la nuit; mais je fus réveillé presque en sursaut. Le clair de lune arrivait fà travers les fenêtres sans rideaux et jetait une lueur très-nette de notre côté. Je me trouvais en face du lit de la Chiourme ; il était vide ! Je me redressai sur mon coude pour mieux voir : le doute était impossible ;

Faroumont s'était levé ! Au même moment, j'entendis un craquement du plancher à ma droite ; je tournai la tête; une ombre s'abaissa brusquement et eut l'air de se perdre sous le lit du père Marcotte! je me frottai les yeux pour m'assurer que je ne rêvais pas, et je regardai de nouveau. On ne voyait rien ; tout était redevenu silencieux ! Je me recouchai en tenant les yeux à demi entr'ouverts. Un quart d'heure se passa et ma paupière commençait à se refermer tout de bon, quand un nouveau craquement du plancher me la fit ouvrir. Je n'eus que le temps de voir passer Faroumont qui rentra au lit [et disparut sous ses couvertures. Il ne me vint aucune idée dans le moment ; je me rendormis.

Des cris mêlés de pleurs et de gémissements interrompirent brusquement mon sommeil. Je me redressai d'un bond; le jour commençait à poindre et j'aperçus l'Auvergnat qui s'arrachait les cheveux devant son lit bouleversé. Tous les compagnons de la chambrée étaient sur leur séant.

— Qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il? demandaient plusieurs voix.

— On lui a volé son argent ! répondirent quelques autres.

— Oui, volé, cette nuit, répétait Marcotte avec un désespoir qui le rendait fou; hier il était là... je l'ai touché, je l'avais sous ma tête en dormant. Le brigand qui me l'a pris est ici !

Un souvenir m'éclaira subitement :jeme retournai vers la Chiourme; il était le seul qui eût l'air de dormir au milieu de ce tumulte et de ces cris. J'envisageai rapidement ma position. Il n'y avait probablement que moi qui eût connaissance du vol; si je gardais le silence, l'Auvergnat perdait la somme laborieusement épargnée et qui devait réaliser les espérances poursuivies pendant quarante années ! Si je parlais, au contraire, je pouvais forcer la Chiourme à une restitution, mais je m'exposais à toutes ses vengeances ! Malgré le danger de choisir, ma délibération ne dura pas longtemps. J'étendis la main vers l'Auvergnat et je le tirai à moi.

— Remettez-vous, père Marcotte, m'écriai-je; votre argent n'est point perdu.

— Qu'est-ce que tu dis? s'écria le vieil ouvrier dont les traits étaient égarés, tu sais où est le

sac! malheureux! est-ce toi qui l'aurais pris?

— Allons, vous êtes fou ! lui dis-je tout en colère.

— Où est-il alors! où est-il? commença-t-il à crier en me regardant.

Je me retournai du côté de Faroumont.

— Voyons, la Chiourme, lui dis-je, c'est assez rire comme ça, faut pas qu'une plaisanterie donne la jaunisse au propriétaire. Rends-lui vite son argent.

Bien qu'il eût toujours les yeux fermés, sa figure changea de couleur ; ce qui me prouva qu'il avait entendu. Marcotte s'était jeté sur lui comme un chien qui pille et le secouait en réclamant ses écus. Faroumont joua assez bien l'homme qui se réveille et demanda ce qu'on lui voulait; mais les cris de l'Auvergnat le lui apprirent trop vite pour qu'il eût le temps de préparer un faux-fuyant. J'insistai d'ailleurs avec résolution, en présentant toutefois l'enlèvement du sac comme un mauvais tour joué au père Marcotte dans l'intention de l'inquiéter. La Chiourme fut obligé de restituer l'argent, en répétant qu'il avait voulu faire une farce : cependant

il lut sans peine sur toutes les figures qu'on savait à quoi s'en tenir. Chacun s'habilla à la hâte et sortit sans lui parler. Lui seul affecta de ne point se presser et acheva sa toilette en sifflotant ; mais lorsque je passai devant son lit, il me jeta un regard de froide rage qui me fit courir un frisson dans les cheveux. Désormais, j'étais sûr d'avoir un ennemi à mort.

Ma mère aveugle. — Geneviève et Robert. — Je retrouve Faroumont. — La corde de l'échafaudage. — ■ Mon séjou« à l'hôpital. — Vie et mort du bonhomme Numéro douze.

Un jour, Mauricet me dit :

— J'ai, devers Berny, une manière de débiteur qui a fait le plongeon l'an dernier, et qui vient de reparaître sur l'eau; faut que j'aille m'assurer du phénomène et repêcher, si c'est possible, mes cinquante écus. Prends les voitures avec moi samedi soir, tu pousseras jusqu'à Lonjumeau pour voir

Madeleine, et j'irai te rejoindre le lendemain, au bois Riant.

La chose fut convenue. Je n'avais visité ma mère que deux fois depuis son départ, et la dernière, je l'avais trouvée presque complètement aveugle, du reste, mieux portante que jamais, et tout à fait de belle humeur. Mais il y avait de cela près de trois mois, et, depuis, le travail m'avait toujours retenu au chantier.

Lorsque j'arrivai à Lonjumeau, le jour était déjà sur sa fin. Je pris le chemin qui conduisait chez la mère Riviou ; mais on avait coupé des arbres, abattu des clôtures; je ne reconnaissais plus ma route. Après m'être embrouillé dans deux ou trois sentiers, je cherchai autour de moi quelqu'un qui pût me mettre en bonne direction. Les plus proches maisons étaient loin, et je n'aperçus d'abord que des cultures pour le moment désertes. Une voix qui chantait arriva, tout à coup, jusqu'à mon' oreille ; je reconnus le refrain d'une vieille ronde que, dans mon enfance, j'avais souvent entendu répéter à ma mère. Je m'arrêtai tout surpris de contentement. C'était la première fois que je retrouvais cet

air depuis quinze années; il me sembla que j'étais redevenu enfant et que j'entendais Madeleine rajeunie. Dans le fait, bien que la voix fût ferme et fraîche, elle rappelait celle de ma mère; c'était la même manière de jeter les sons aux vents avec une gentillesse un peu triste, comme je l'ai entendu faire depuis aux bergerettes de Bourgogne et de Champagne. Je m'approchai de la chanteuse, qui s'occupait à détacher du linge blanc des cordes d'un séchoir. Je trouvai une grande fille de mine avenante, qui me regarda en face quand je lui demandai le chemin du boisRiaut, et qui se mit à rire.

— Gage que vous êtes le fils de Madeleine, me dit-elle.

Je la regardai à mon tour en riant.

— Et moi, je parie que vous êtes la jeune fille que la mèreRiviou attendait, répondis-je.

— On vous appelle Pierre-Henri?

— Et vous Geneviève?

— Eh bien, voilà comme on se rencontre.

— Et comme on se reconnaît sans s'être jamais vu! Nous éclatâmes encore de rire, et les explications commencèrent.

J'appris que ma mère avait complètement perdu la vue, mais sans vouloir en convenir. Du reste, Geneviève me déclara qu'elle était plus vaillante que toutes les jeunesses de la maison, et toujours chantant comme un pinson.

— C'est elle qui vous a appris le refrain que vous répétiez tout à l'heure? lui demandai-je.

— Ah ! vous m'avez entendu? répliqua- t-elle ; oui, oui, la bonne Madeleine m'apprend toutes ses vieilles chansons; elle dit que ça me servira pour bercer mes enfants ou ceux des autres.

Tout en causant, elle se hâtait de réunir son linge. Je l'aidai à en faire un paquet que je pris sur mon épaule.

— Eh bien! voilà-t-il pas que j'ai un serviteur ! dit-elle gaîment.

Et comme je lui disais qu'il était [juste au fils de rendre ce qu'elle faisait pour la mère, elle commença à me parler de Madeleine avec tant d'amitié que, quand nous arrivâmes au bois Riaut, je m'étais déjà déclaré son obligé au fond du cœur.

La mère, qui était à la "porte, reconnut ma voix et ne manqua pas de dire qu'el/e m'avait vu! De-

puis qu'il faisait nuit close pour elle, tout son amour-propre était de ne point paraître aveugle. Geneviève l'aidait sans en avoir l'air. Elle avait entouré la maison, au dedans et au dehors, d'une grosse corde qui formait main-courante et dirigeait l'aveugle ; un nœud servait d'avertissement quand elle approchait d'un porte, d'un meuble ou d'une marche ; un taquet, mû par le vent, indiquait à son oreille la place du puits ; des signes de reconnaissance avaient également été placés dans les allées du jardinet; grâce à Geneviève enfin, le bois Riaut était une vraie carte de géographie que Ton pouvait lire à tâtons : aussi la chère femme était-elle toujours en mouvement, trouvant tout, parce qu'on lui mettait tout sous la main, [et se glorifiant, chaque fois, comme d'une preuve de sa clairvoyance. Tout le monde, au reste, dans la maison, respectait son erreur et mettait une innocente malice à l'entretenir; elle était là comme l'enfant gâté dont tout fait sourire et paraît bien venu.

Mauricet, qui m'avait rejoint selon sa promesse, comprit sur-le-champ la position faite à Madeleine par la bonté de ses hôtes.

— Vous n'avez pas toujours eu votre compte, en fait d'aisance et de bonheur, lui dit-il; mais il me semble] que pour le quart d'heure on vous paie votre arriéré, ma vieille.

— Il est certain que le pays est agréable ! répliqua la bonne femme, qui n'aimait pas à avouer trop haut son contentement.

— Oui, reprit Mauricet; mais ce sont les braves gens qui font les bons pays, et vous êtes tombée ici dans une colonie de chrétiens d'une espèce pas trop commune.

— Aussi , je ne me plains pas ! fit observer Madeleine.

— Et vous avez raison ! continua le maître maçon; les bons cœurs vous ont rendu plus que la chance ne vous avait ôté : voilà pourquoi je vous conseille de remercier la maladie qui vous a valu tant de serviteurs et d'amis. Si vous aviez encore vos yeux...

— De quoi ! de quoi! mes yeux ! interrompit la vieille mère impatientée ; va-t-il pas s'imaginer, par hasard, que je suis aveugle !

— C'est juste! vous êtes guérie, répliqua Maurice t en souriant.

— Et la preuve, c'est que je vous vois, continua Madeleine qui entendait le bruit des fourchettes ; vous êtes à table avec Pierre Henri! Ah! ah! Et tout à l'heure vous avez demandé le pain, et vous en avez coupé. Ah ! ah ! ah ! c'est que rien ne m'échappe, et il y en a encore plus d'un qui ont leurs yeux de quinze ans, et qui ne feraient pas ce que je fais ici.

La mère Riviou vint appuyer le dire de Madeleine en rapportant tout ce qui était laissé à ses soins dans la maison. L'excellente femme avait compris que pour l'infirme qui a du cœur la plus dure épreuve était le sentiment de son inutilité; Geneviève renchérit encore sur la fermière. Quand nous fûmes en route pour revenir, Mauricet me fit remarquer cette bonne entente de toute la famille pour contenter Madeleine.

— On dit pourtant que le monde est méchant ! ajouta-t-il avec chaleur; que les bons sont devenus des espèces de merles blancs impossibles à trouver; mais ceux qui le répètent, vois-tu, ne les cher-

client pas,et le plus souvent ne s'en soucient guère. Pour ma part, je n'ai jamais passé un jour sans recevoir de quelqu'un une bonne parole ou un bon service. Par malheur, il y a des gens qui ne tiennent compte que du mal qu'on leur fait, et qui reçoivent le bien comme un paiement en retard : c'est presque toujours parce qu'on est trop content de soi qu'on est si mécontent de tous les autres.

Quelques mois se passèrent sans amener rien de nouveau. Je fis plusieurs voyages au bois Riaut, et Geneviève m'apporta plusieurs fois des nouvelles de la vieille mère. L'excellente fille venait à Paris aussi souvent qu'il lui était permis pour voir son neveu Robert, placé par elle en apprentissage. Robert avait alors dix-sept ans, et travaillait dans la bijouterie en faux, mais comme un fils de famille qui compte sur des rentes. Son maître , que j'allai voir un jour de la part de Geneviève, me déclara qu'il ne sortirait jamais des bousilleurs qui fabriquent la camelotte des boutiques à trois sous.

— Ça veut faire le muscadin, me dit-il; mais ça n'a ni le cœur ni les bras au travail.

A vrai dire, monsieur Robert ressemblait plutôt

— M — à un fils de sénateur qu'à un apprenti bijoutier ; Geneviève lui donnait jusqu'à son dernier sou, et quand on l'en blâmait, elle revenait toujours à raconter comment son frère lui avait recommandé l'enfant à son lit de mort, comment elle avait promis d'être pour lui toute une famille , et alors il lui roulait de si grosses larmes dans les yeux et sur les joues, qu'on n'avait plus le cœur de rien dire. Monsieur Robert connaissait son faible, et ne manquait pas d'en abuser. Il avait une jolie petite figure rose , les mains blanches et la voix douce comme une jeune fille. On eût dit un de ces agneaux qu'on mène avec un ruban; mais, en réalité, aucune force ne valait contre sa volonté , et un dogue enragé eût été plus facile à conduire. Je l'ai bien su dans la suite, à mon grand dommage. Pour le moment, tout se borna entre nous à de courtes conversations. Il me parut même que le petit neveu n'était guère enchanté de la connaissance de sa tante , et qu'il avait peur de salir sa veste à un bourgeron. Au fait, nos amitiés et nos occupations nous éloignaient l'un de l'autre. Monsieur Robert était lancé dans la société des griset-

tes et des commis marchands; il chantait des romances, faisait des tours de cartes , et fréquentait les bals de nuit.

Moi , je vivais à l'écart plus que jamais. Ce qui m'était arrivé avec Faroumont m'avait dégoûté de la chambrée, et j'avais loué un petit cabinet sous les toits. Une chaise , une malle, un lit de sangle y formaient tout mon mobilier; mais, du moins, j'étais seul; l'espace compris entre les quatre murs n'appartenait qu'à moi ; on ne venait pas, comme à la chambrée, me manger mon air, me troubler mon silence, interrompre mon chant ou mon sommeil. J'étais maître de ce qui m'entourait, ce qui est le seul moyen d'être maître de soi-même. Cela me parut d'abord si bon que je ne songeai qu'à en jouir ; j'étais comme le frileux qui, une fois enfoncé sous ses couvertures, ne peut plus en sortir. Je me dorlotais dans ma liberté nouvelle, et je ne quittais guère ma mansarde après mes heures de travail. Mauricet se plaignit deux ou trois fois de ne plus me voir.

— Va pas t'habituer à vivre en sournois, me ditil; dans le monde comme à l'armée, vois-tu, il est

bon de sentir un peu le coude de son voisin ; tu es trop jeune pour te faire colimaçon et rentrer ainsi dans ta coquille ; viens voir les amis ; c'est sain au cœur et ça fait prendre l'air.

Je n'avais rien à répondre ; seulement, je continuais à rester chez moi. J'aurais pu utiliser cette espèce de retraite en reprenant mon instruction interrompue ; mais personne ne m'y poussait et je n'en sentais pas le goût. Je ne puis dire ce qui se passait alors en moi; j'étais comme engourdi dans ma nonchalance ; je restais des heures entières sans penser précisément à rien, mais allant d'une chose à l'autre, comme quand on se promène sans but. J'avais besoin d'une secousse pour sortir de ce sommeil éveillé ; la malice de Faroumont m'en préparait une sur laquelle je n'avais point compté .

Nous ne nous étions point revus depuis plusieurs mois lorsque je le rencontrai à la bâtisse que nous achevions, rue du Cherche-Midi. Il venait poser les gros fers de la charpente. En me reconnaissant, il s'interrompit de son travail avec un méchant rire.

— Eh bien ! failli chien , c'est donc ici que tu ca-

melottes ! me demanda-t-il avec son insolence habi tuelle.

Je répondis d'un ton bref en montrant une fenêtre percée, après coup, près des combles, et que je venais achever.

— Ah! c'est pour toi l'échafaudage! dit-il.

Et son regard se tourna vers la planche qui flottait au haut du pignon. J'allai déposer ma veste et mon panier au rez-de-chaussée; puis je me dirigeai vers la nouvelle fenêtre. L'échafaudage était solidement suspendu à deux cordes que j'avais moi-même attachées à la charpente ; mais à peine y eus-je posé les pieds que le mauvais visage de la Chiourme se montra au-dessus, entre les solives ; au même instant, une corde fut dénouée, la planche bascula et je fus lancé d'une hauteur de quarante pieds sur les décombres.

Je ne puis dire combien de temps je restai évanoui; la douleur me fit reprendre connaissance au moment où l'on voulut me transporter. Je poussai des cris aigus en suppliant de me laisser. Il me semblait que la terre sur laquelle j'étais étendu faisait partie de moi-même, et qu'on ne pouvait

m'en arracher sans déchirements. Quelques camarades allèrent chercher un médecin et un brancard, tandis que les autres, parmi lesquels se trouvait Faroumont, continuaient à m'entourer. Je souffrais cruellement; mais il me semblait bien que mes blessures n'étaient pas mortelles.

Le médecin qui arriva peu après ne dit rien ; il me donna seulement les premiers soins, me fit étendre sur le brancard et conduire à l'hôpital.

Je ne me rappelle que confusément ce qui s'y passa pendant quelques jours. Mon premier souvenir distinct est la visite de Mauricet. Ce fut lui qui m'apprit que j'étais là depuis une semaine ; qu'on avait désespéré de ma guérison, et[que maintenant le chef de service en répondait. Le brave maçon était à la fois tout réjoui de la nouvelle et encore un peu en colère contre moi. Quand il avait voulu connaître la cause de l'accident, on lui avait parlé d'une corde mal attachée, et il me reprocha énergiquement ma négligence. Je me justifiai sans peine en lui racontant ce qui s'était passé. 11 fit un

mouvement en arrière et frappa ses mains Tune contre l'autre :

— Voilà le mot de la charade, s'écria-t-il. Nom d'une trique! j'aurais dû m'en douter! Dès que la Chiourme était là, il y avait à parier que le diable s'en serait mêlé. L'as-tu déjà dit à quelqu'un?

— A personne.

— Et il n'y a point de témoins ?

— Nous étions seuls au faîte du bâtiment.

— Alors, motus, dit-il, après un instant de réflexion ; accuser sans preuves un ennemi ne vous en débarrasse pas, et 'ça l'envenime ! Si tu ne dis rien, la Chiourme regardera peut-être votre compte comme réglé et n'y reviendra plus, tandis qu'en causant, tu l'obligerais à recommencer. Ce qui t' arrive est arrivé à bien d'autres dans notre état ; comme on dit, le moyen est [connu l Moi-même» qui te parle, j'ai fait un faux pas de deux étages par la malice d'un compagnon qui me devait quarante écus, dont il espérait comme ça avoir quittance. Il n'y avait que nous deux à savoir la chose; je n'ai soufflé mot; j'ai laissé le temps faire jus-

tice du brigand, et six mois après, deux de ses pareils l'ont assommé comme un chien pour lui voler trente sous.

Je compris la prudence des conseils de Mauricet, et cependant je ne m'y soumis qu'avec répugnance. J'étais révolté, en moi-même, de l'impunité que s'assurait ainsi le coupable. Depuis j'en ai vu bien d'autres exemples, et j'ai dû reconnaître que, parmi nous autres ouvriers, la force et l'audace étaient trop souvent une sauvegarde pour les méchants. Le temps, l'argent et l'instruction nous manquent pour réclamer régulièrement justice, si bien que quand nous ne pouvons nous la rendre à nous-mêmes, nous nous résignons à nous en passer. On encourage ainsi bien des oppressions, bien des iniquités, et même des crimes ! Si les ouvriers s'entendaient entre eux, s'ils comprenaient bien ce qui fait leur sécurité et leur gloire, ils auraient toujours parmi eux des arbitres d'honneur qui jugeraient ce qui ne peut être jugé par la loi, et qui empêcheraient de frapper quelqu'un en passant son couteau à travers les jointures du Gode. Plusieurs corps d'état ont ainsi des jurys de famille

qui tiennent en respect les mauvais et qui protègent les bons.

Ma chute me retint pendant plus de deux mois à l'hôpital. Je me désespérais parfois de guérir si lentement ; mais j'avais un voisin qui me donnait courage.

C'était un pauvre vieux tout courbé par la souffrance, et qui se nommait, je crois, Pariset; mais on ne l'appelait guère que par le numéro de son lit, qui était douze. Ce lit l'avait déjà reçu trois fois pour trois longues maladies, et était ainsi devenu, en quelque sorte, sa propriété : aussi M . Numéro douze était connu du médecin en chef, des élèves et des infirmiers. Jamais plus douce créature ne marcha sous le ciel. Quand je dis marcher, ce n'était plus, hélas ! pour le brave homme, qu'un vieux souvenir ! Depuis bientôt deux ans, il avait perdu presque complètement le mouvement des jambes. Cependant, comme il vivait de copies pour le Palais, il ne s'était pas trop déconcerté, ainsi qu'il le disait, et il avait continué à expédier ses rôles sur papier timbré. Un peu plus tard, la paralysie atteignit le bras droit ; il s'exerça alors à

écrire de la main gauche ; mais le mal grandissant, il avait fallu le transporter à l'hôpital, où il avait eu le bonheur de retrouver libre son même lit, ce qui l'avait presque consolé.

— La mauvaise chance n'a qu'un temps, disaitil à cette occasion ; tous les jours ont un lendemain.

Le bonhomme Numéro douze avait pris possession de son lit avec attendrissement. L'hôpital, dont le séjour paraît si dur à certaines gens, était pour lui une maison de plaisance. Il y trouvait tout à souhait. Ses admirations pour les moindres commodités prouvaient quelles privations il avait jusqu'alors supportées. 11 s'extasiait sur la propreté du linge, sur la blancheur du pain, sur la succulence des potages ! et je ne m'en étonnai plus quand j'appris que, depuis vingt ans, ii vivait de pain de munition, de bouillon d'herbes et de fromage blanc ! Aussi ne pouvait-il assez vanter la munificence de la nation qui avait ouvert de pareilles retraites pour les pauvres malades. Au reste, sa reconnaissance ne s'arrêtait point là ; elle embrassait tout. A lVntendre, Dieu avait eu pour

lui des faveurs particulières; les hommes s'étaient montrés pleins de bienveillance, et les choses tournaient toujours à son avantage : aussi l'interne disait-il que Numéro douze avait la « fatuité du bonheur! » mais cette fatuité-là ne vous donnait que de l'estime pour le brave homme et des encouragements pour vous-même.

Je crois le voir encore assis sur son séant avec son petit bonnet de soie noire, ses lunettes et le vieux volume de vers qu'il ne cessait de relire. Son lit recevait, dès le matin, les premiers rayons du jour, et il ne les apercevait jamais sans se réjouir et sans remercier Dieu. A voir sa reconnaissance, on eût dit que le soleil se levait particulièrement pour lui. Il s'informait régulièrement du progrès de ma guérison , et trouvait toujours quelque chose à dire pour me donner patience. Lui-même était un exemple vivant qui en disait plus que ses paroles. Quand je voyais ce pauvre corps sans mouvement, ces membres tournés, et , au-dessus , cette figure souriante , je n'avais le courage ni de m'emporter ni de me plaindre.

— - C'est un mauvais moment à passer, disait-il à chaque crise; bientôt le soulagement viendra; tous les jours ont un lendemain.

C'était le mot du père Numéro douze, et il le ramenait sans cesse. Mauricet, qui, en venant me voir, avait fini par le connaître, ne passait jamais devant son lit sans le saluer.

— C'est un saint ! me disait-il ; mais il ne gagne pas seulement le paradis pour lui, il le fait gagner aux autres. Des hommes pareils devraient être au haut d'une colonne pour être vus de tout le monde. Quand on les regarde, ça fait honte d'être heureux, et ça donne envie de le mériter. Qu'est-ce que je pourrais faire à ce brave père Numéro douze pour lui prouver que je l'estime?

— Tâchez, lui dis-je, de trouver sur les quais le second volume des poésies de Jean-Baptiste Rousseau; voilà six ans qu'il l'a perdu et qu'il relit le premier.

—Quoi ! il tient aux livres ! répliqua Mauricet un peu fâché; parbleu! on dit bien qu'il faut que chacun ait sa faiblesse. N'importe, écris-moi sur

du papier le bouquin que tu dis, et je le lui chercherai.

Il revint effectivement huit jours après avec un volume relié, qu'il présenta triomphalement au vieux malade. En l'ouvrant, celui-ci parut d'abord étonné ; mais Mauricet lui ayant dit que c'était sur ma recommandation qu'il avait voulu lui procurer ce second tome de Jean-Baptiste Rousseau, le père Numéro douze le remercia avec effusion. Cependant je conservais quelques doutes, et quand le maître maçon fut parti, je voulus voir le volume ; mon vieux voisin rougit, balbutia, essaya de détourner la conversation ; mais enfin, forcé dans ses derniers retranchements, il me tendit le livre : c'était un vieil almanach royal ! Le bouquiniste, abusant de l'ignorance de Mauricet, l'avait substitué au volume demandé. J'éclatai de rire, mais Numéro douze m'imposa silence avec une certaine vivacité.

— Voulez-vous que M. Mauricet vous entende? s'écria-t-il. J'aimerais mieux perdre mon dernier bras que de lui ôter le plaisir de son cadeau. Je ne tenais pas hier à l'almanach royal; mais plus tard,

je l'aurais peut-être désiré ; tous les jours ont un lendemain. C'est d'ailleurs une lecture très-instructive; j'ai vu les noms et prénoms d'une foule de princes dont je n'avais entendu jamais parler.

L'almanach fut précieusement conservé à côté du volume de poésies , et le vieux malade ne manquait jamais de le feuilleter quand il apercevait Mauricet. Celui-ci en était tout fier et tout réjoui.

— Il paraît, me disait-il chaque fois, que je lui ai fait un fameux cadeau.

Vers la fin de mon séjour à l'hôpital, les forces du père Numéro douze diminuèrent rapidement. Il perdit d'abord tout mouvement, puis la langue elle-même s'embarrassa. Il n'y avait plus que les yeux qui nous riaient encore. Un matin pourtant, il me parut que le regard était plus éteint. Je commençais alors à me lever, et je m'approchai pour lui demander s'il voulait boire ; il fit un mouvement des paupières qui me remerciait, et dans ce moment, un premier rayon de soleil brilla sur son lit. Alors son œil se ranima comme une lumière qui pétille avant de s'éteindre ; il eut l'air de saluer

ce dernier présent du bon Dieu ; puis je vis sa tête retomber de côté ; son brave cœur avait cessé de battre, et il n'y avait plus de jours pour lui ; il venait de commencer l'étemel lendemain/

cv(g^)6)o

Jours de nonchalance. — La visite chez l'entrepreneur; le vieux portrait à baguettes noires; je reçois une leçon. — Nouvelles études.

En sortant de l'hôpital, je repris mon travail, mais tout doucement ; je n'avais plus autant de forces ni surtout autant d'ardeur. Ce long repos paraissait avoir mêlé de l'eau à mon sang. J'étais, de plus, si bien guéri de mon ambition par l'exemple du vieux copiste , que j'attendais tranquillement le pain de chaque jour sans m'occuper

de -avoir s'il serait noir ou blanc. Maurice! finit par s'impatienter de mon apathie.

— Faut pas non plus exagérer les choses, dit-il : une fois la soupe trempée , les bons enfants la mangent comme elle est ; mais tant qu'elle est à faire, ils tâchent de l'engraisser ! Après tout, nous ne sommes plus en nourrice; c'est pas à la Providence de nous cuisiner notre avenir; chacun doit y mettre la main. La sagesse, pour un gaillard qui a ses quatre membres, n'est pas de vivre comme un paralytique, mais de s'en servir le mieux qu'il peut.

Je ne lui contestais rien; seulement mes mains avaient beau continuer à maçonner et à crépir, le cœur n'y était plus! Je n'aurais pu moi-même dire pourquoi. Rien ne me déplaisait dans l'état; ni ne me plaisait davantage ailleurs : c'était simplement le courage qui dormait. Il fallait une occasion pour le réveiller.

J'allai un jour avec Mauricet chez un des plus forts entrepreneurs de Paris pour un renseignement demandé au maître maçon, et que, sous sa dictée, j'avais couché par écrit. L'entrepreneur

n'était pas dans son cabinet, si bien qu'on nous fit traverser plusieurs pièces pour aller le rejoindre au jardin. C'étaient partout des tapis de mille couleurs, des meubles à pieds dorés, des tentures de soie et des rideaux de velours. Jamais je n'avais vu rien de pareil; aussi j'ouvrais de grands yeux et je marchais sur la pointe des pieds de peur d'écraser les fleurs des tapis. Mauricet me regarda de côté.

— Eh bien, comment trouves-tu la case ? demanda-t-il d'un air malin ; ça te paraît-il suffisamment soigné et cossu ?

Je répondis que la maison avait l'air de celle d'un prince.

— Prince de la truelle et de l'équerre, répliqua mon compagnon. Sais-tu que c'est honorable pour la partie! Encore a-t-il trois autres hôtels dans Paris , sans parler d'un château en province.

Je ne répondis pas dans le moment; toute cette opulence venait de remuer quelque chose de mauvais au dedans de moi. En voyant tant de velours et de soie, je me regardai, je ne sais pourquoi, et j'eus honte d'être si mal vêtu. Mais, dans

ma honte, il y avait du mécontentement; je me sentais disposé à haïr le maître de toutes ces richesses pour m'avoir fait remarquer ma pauvreté. Mauricet , qui ne se doutait de rien , continuait à me détailler les beautés du logis; j'écoutais avec impatience; le cœur me battait, le sang me montait au visage , mes yeux ne pouvaient finir de regarder, et plus je voyais, plus j'étais envenimé. Mon ambition, qui dormait depuis quelque temps, venait de se réveiller, mais par l'envie !

Nous nous étions arrêtés dans un dernier salon, tandis que le domestique cherchait son maître. Mauricet me montra, tout à coup, un méchant petit portrait à baguettes noires accroché au milieu de grands tableaux richement encadrés. Il représentait un ouvrier en veste, tenant d'une main sa pipe, et de l'autre un compas. C'était de cette peinture à six francs dont on voit des échantillons aux portes, avec les modèles de corsets et les faux râteliers.

— Voilà le bourgeois, me dit le maçon.

— Il a donc été ouvrier? demandai-je.

— Comme toi et moi, répliqua Mauricet, et tu vois que ça ne lui fait pas affront.

Je regardai le cadre de bois noir, puis l'opulent mobilier, comme si mon esprit cherchait la transition de l'un à l'autre.

— Ah ! ça te chiffonne le raisonnement, reprit le maçon en riant; tu cherches l'échelle qui a pu le faire descendre ici du haut de son échafaudage. Mais tout le monde ne sait pas s'en servir, vois-tu ; en voulant la prendre, plus d'un a manqué les barreaux : faut du poignet et de l'adresse.

Je fis observer qu'il fallait surtout de la chance, que tout était heur ou malheur dans le monde, et que nous n'étions pour rien dans le succès.

— Par exemple, père Mauricet, ajoutai-je aigrement, pourquoi n'avez-vous pas un hôtel aussi bien que celui qui demeure ici? Êtes-vous moins méritant ou moins brave? S'il a mieux réussi que vous, n'est-ce pas tout bêtement une histoire de hasard ?

Mauricet me regarda en clignant l'œil.

— Tu dis ça pour moi, mais c'est pour toi que tu le penses, fistot, répliqua-t-il avec malice.

— - Tout de même, repris-je, un peu vexé d'être ainsi percé à jour; je ne passe pas pour mauvais

ouvrier, et je ne suis pas plus Champenois qu'uu autre ; s'il suffisait de faire son devoir pour devenir millionnaire, je pourrais aussi aller en carrosse.

— Et c'est une manière de marcher qui te conviendrait? ajouta mon compagnon ironiquement ..

— Pourquoi pas? Tout le monde aime, mieux ménager ses jambes que celles des chevaux ; mais n'ayez pas peur que ça m'arrive ; c'est ici-bas, voyez-vous, comme autrefois dans les familles nobles : tout pour l'aîné, rien pour les cadets ; et nous sommes des cadets, nous autres.

— C'est pourtant vrai ! murmura le maître compagnon, qui devint tout pensif.

— Et il n'y a rien à dire, repris-je ; puisque c'est convenu ainsi, c'est juste ! Faut pas déranger le monde ! Seulement, voyez-vous, ça nie fait bouillir le sang quand je regarde la part de chacun. D'où vient que celui-ci loge dans un palais pendant que d'autres perchent dans un pigeonnier? Pourquoi est-ce à lui plutôt qu'à nous ces tapis, cette soie, ce velours?...

— Parce que je les ai gagnés, interrompit quelqu'un brusquement.

Je fis un soubresaut ; l'entrepreneur était derrière nous en pantoufles brodées et en robe de chambre de basin ! C'était un petit homme grisonnant, mais taillé en force et avec une voix de commandement.

— Ah ! il paraît que tu es un raisonneur, toi, reprit-il, en me regardant entre les deux yeux; tu me jalouses, tu demandes de quel droit ma maison est à moi plutôt qu'à vous ; eh bien tu vas le savoir; viens.

Il avait fait un mouvement vers une porte intérieure ; j'hésitai à le suivre, il se retourna vers moi :

— As-tu peur ? me demanda-t-il d'un ton qui me fit monter le rouge jusqu'aux yeux.

— Que le bourgeois me montre le chemin, répliquai-je presque effrontément.

Il nous conduisit dans un cabinet au milieu duquel se dressait une longue table couverte de godets, de pinceaux, de règles et de compas. Au mur étaient suspendus des plans lavés, représentant toutes les coupes d'un bâtiment. Çà et là, sur des étagères, on voyait de petits modèles d'escaliers

ou de charpentes, des boussoles et des graphomètres avec d'autres instruments dont j'ignorais l'usage. Un immense cartonnier à compartiments étiquetés occupait le fond, et, sur un bureau, étaient entassés des mémoires et des devis. L'entrepreneur s'arrêta devant la grande table, et me montrant un lavis :

— Voici un plan à modifier, dit-il ; on veut rétrécir le bâtiment de trois mètres ; mais sans diminuer le nombre de chambres, et il faut trouver place à l'escalier. Mets-toi là et fais-moi un croquis de la chose.

Je le regardai tout surpris, et lui fis observer que je ne savais pas dessiner.

— Alors examine-moi ce mémoire de toiseur, reprit-il, en prenant une liasse de papiers sur son bureau ; il y a trois cent douze articles à discuter.

Je répondis que je n'étais point assez au courant d'un pareil travail pour discuter le prix ou vérifier les mesures.

— Tu pourras au moins me dire, continua l'entrepreneur, quelles sont les formalités à remplir pour les trois maisons que je vais bâtir ; tu con-

nais les règlements de voierie, les obligations et les droits envers les voisins ?

Je l'interrompis brusquement en disant que je n'étais pas avocat.

— Et comme tu n'es pas non plusbanquier, reprit le bourgeois, tu ignores sans doute à quels termes il faut échelonner ses payements ; quel est le temps moyen nécessaire à la vente, quel intérêt on doit tirer de son capital pour ne pas arriver à la banqueroute ? Gomme tu n'es pas négociant, tu serais bien embarrassé de me nommer les provenances des meilleurs matériaux, de nrindiquer la bonne époque pour l'achat, les moyens les plus économiques de transport? Comme tu n'es pas mécanicien, il est inutile que je te demande si la grue, dont tu vois là le modèle, donnera une économie de forces *? Comme tu n'es pas mathématicien, tu essayerais vainement de juger ce nouveau système de pont que je vais appliquer sur la basse Seine ? Enfin, comme tu ne sais rien que ce que savent cent mille autres compagnons, tu n'es bon, comme eux, qu'à manier la truelle et le marteau !

J'étais complètement déconcerté, et je tournais mon chapeau sans répondre.

— Comprends-tu maintenant pourquoi je demeure dans un hôtel, tandis que tu demeures dans une mansarde ! reprit l'entrepreneur, en élevant la voix ; c'est que je me suis donné de la peine; c'est que j'ai appris tout ce que tu as négligé de savoir ; c'est que, à force d'études et de bonne volonté, je suis passé général, tandis que lu restais parmi les conscrits ! De quel droit demandes-tu donc les mêmes avantages que tes supérieurs? La [société ne doit-elle pas récompenser chacun selon les services qu'il rend ? Si tu veux qu'elle te traite comme moi, fais ce que j'ai fait; retranche suf ton pain pour acheter des livres, passe le jour à travailler et la nuit à apprendre ; guette partout l'instruction comme le marchand guette un profit, et quand tu auras montré que rien ne te décourage, quand tu connaîtras les choses et les hommes, alors si tu restes dans ton grenier, viens te plaindre et l'on verra à t'écouter.

L'entrepreneur s'était animé en parlant et avait fini par être un peu en colère ; cependant je ne ré*

pliquai rien, ses raisons m'avaient ôté la parole. Mauricet, qui vit mon embarras, essaya quelques mots pour me justifier, puis en vint au sujet de notre visite. Le bourgeois examina la note que j'avais dressé, demanda quelques éclaircissements, puis nous congédia. Mais, au moment où j'allais passer la porte, il me rappela.

— Souviens-toi de ce que je t'ai dit, coller ie, reprit-il avec une bonhomie familière, et, au lieu d'avoir de l'envie, tâche d'avoir un peu d'honnête ambition. Ne perds pas ton temps à maugréer contre ceux qui sont en haut, travaille plutôt à te filer une corde pour les rejoindre ; si je peux jamais t'y aider, tu n'auras qu'à dire, je te prêterai les premiers brins de chanvre I

Je le remerciai très-brièvement, et je me liai ai de sortir. Lorsque nous fûmes dans la rue, Mauricet éclata de rire.

— Eh bien, en voilà une humiliation pour un savant comme toi ! s'écria-t-il ; était-il donc fier de t'avoir mis à quia !

Et comme il vit que je faisais un mouvement d'impatience.

— Allons, vas-tu i'ostiner pour une pareille farce? ajouta-t-il amicalement; le bourgeois a plaidé sa cause, c'est trop juste ; mais il aura beau dire, quoiqu'on n'ait pas équipage, on connaît les couleurs ! un millionnaire, vois-tu, ça ne se construit ni avec les compas ni avec le tire-lignes.

— Et avec quoi donc? demandai-je.

— Avec les écus !

Je fus cette fois de l'avis du maître compagnon ; mais malgré mon dépit, la leçon de l'entrepreneur avait porté coup; quand je me retrouvai de sangfroid j'arrivai à penser que la raison pourrait bien être de son côté ! Ceci avait donné comme une secousse à mon esprit ; je repris mon activité d'autrefois ; convaincu de la nécessité d'apprendre, je revins au goût d'étudier. Le difficile était de s'en procurer les moyens ! Bien qu'il m'en coûtât de retourner vers l'entrepreneur à qui j'avais dû laisser un mauvais souvenir, je me décidai à lui rappeler sa proposition de me venir en aide. Il me reçut nien, s'informa de ce que je savais, et m'adressa à un toiseur qu'il employait. Celui-ci m'admit gratuitement à une classe du soir, où venaient

quelques jeunes gens auxquels il enseignait la géométrie et le dessin linéaire.

Je ne me fis d'abord remarquer que par ma bêtise et ma maladresse ; il fallait toujours m'expliquer deux fois ce que les autres comprenaient au premier coup 5 ma main, habituée à manier la pierre, perçait le papier ou écrasait les crayons ; je ne suivais le dernier élève que de très-loin ! Cependant, peu à peu, et à force de persévérance, la distance s'amoindrit, et j'arrivai tout doucement à prendre le niveau .

VIIT

La mère Madeleine s'affaiblit ; avertissement de Mauricet — Un adieu. — J'épouse Geneviève.

Ma vie se passait tranquillement entre le travail du chantier et celui de la classe. De temps en temps j'allais voir la mère à Lonjumeau, et Geneviève m'apportait de ses nouvelles. Depuis quelques mois les forces de l'aveugle baissaient sensiblement ; elle ne quittait presque plus son fauteuil, et ses idées n'étaient plus aussi nettes. Mauricet en fut frappé comme moi.

— La quenouille s'embrouille, me dit-il avec sa brusquerie ordinaire : gare la fin de l'écheveau I

Je repoussai cette sinistre prédiction avec une sorte de colère.

— De quoi ! de quoi ! reprit le maître compagnon, est-ce que tu penses que la chose me sourit plus qu'à toi? Mais l'avenir est comme les hommes, faut toujours le regarder en face. Voilà-t-il pas une belle avance de fermer les yeux pour ne pas voir le mal qui vient ? On a beau s'aimer, mon pauvre fieu, un jour ou l'autre faut qu'on se quitte ; tant mieux pour ceux qui partent les premiers.

— Et pourquoi penser d'avance à ces cruelles séparations? demandai-je?

— Pourquoi? répéta Mauricet, pour ne pas être pris sans vert, mon petit ; pour se raffermir le cœur et se conduire en homme quand vient le moment ! Dans la vie, vois-tu, il ne s'agit pas de jouer à cache-cache avec la vérité 5 les braves gens ne mentent ni aux autres, ni à eux-mêmes. — D'ailleurs, ajouta-t-il avec émotion, de penser à la mort, c'est toujours sain/ Qu'on parte ou qu'on voie partir, on veut laisser un bon souvenir à ce-

lui qui s'en va ou à celui qui reste, et on devient meilleur. Maintenant, que tu es averti, je gage que tu t'occuperas plus de Madeleine, et que tu voudras lui faire une belle soirée après un si mauvais jour.

Mauricet avait raison : son avertissement eut pour résultat de me faire retourner plus souvent à la ferme et de me rappeler plus constamment mon devoir. A chaque voyage j'apportais pour la mère ce que je savais de son goût, et elle ine remerciait en m'embrassant comme elle ne m'avait jamais embrassé. Peut-être bien sentait-elle aussi la vie s'en aller, et se reprenait-elle de cœur à ceux qu'elle était près de quitter.

— Tu veux me faire remercier le bon Dieu d'être vieille ! me disait-elle à chaque soin que je prenais d'elle.

Puis elle se mettait à me parler de sa jeunesse, des premières années de son mariage, de mon enfance. Elle se rappelait tout ce que j'avais fait et tout ce que j'avais dit depuis le jour de ma naissance : c'était pour elle l'histoire du monde. Geneviève écoutait aussi attentivement que si on lui

eût raconté la vie de Napoléon! Toujours alerte, toujours chantant, elle apportait avec elle la gaieté. La vieille aveugle la grondait toujours, mais de ce ton qui veut dire que c'est seulement pour s'occuper de vous, et quand nous étions seuls, elle répétait : — C'est la fille cadette du bon Dieu ! Geneviève, qui l'entendait quelquefois, n'en faisait point semblant, afin de laisser à la bonne femme le plaisir de gronder. — Cependant, à mon dernier voyage, elle m'avait paru inquiète.

— La mère Madeleine ne va pas bien, me dit-elle au moment du départ.

— Hélas ! mon Dieu ! je l'ai bien vu, répondisje ! mais elle prétend ne pas souffrir et refuse de voir un médecin.

— Elle a peut-être raison, dit la jeune fille ; ça ne ferait que l'attrister.

Nous échangeâmes un soupir et je partis le cœur serré.

Le surlendemain, j'étais au nouveau bâtiment, sur le plus haut échafaudage, quand je m'entendis appeler. Je regardai en bas, et tout mon sang s'arrêta '• c'était Geneviève.

— Comment va la mère? lui criai-je.

— Mal, répondit-elle d'une voix altérée. En un instant je fus descendu.

— Elle veut vous voir, reprit Geneviève précipitamment ; venez tout de suite ; le médecin a dit que c'était pressé.

Nous partîmes sur-le-champ. Jamais route ne m'avait paru si longue. Il me semblait que les chevaux marchaient moins vite, que le cocher s'arrêtait plus souvent. J'aurais voulu connaître au juste Fétat de la vieille mère, et je n'osais interroger Geneviève. Nous arrivâmes enfin à Lonjumeau. Je pris la route de la ferme presque en courant... La mère Riviou n'était pas aux champs selon l'habitude ; je l'aperçus à la porte qui avait l'air d'attendre, ce qui me parut un mauvais signe. Elle s'écria en me voyant ; je la regardai d'un air qu'elle comprit • car elle s'empressa de me dire :

— Entrez, elle demande après vous !

Je trouvai la mère au plus mal ; cependant elle me reconnut et me tendit ses deux mains. Je ne puis dire ce qui se passa alors en moi; mais quand je la vis ainsi, les traits couleur de plomb, l'œil

luisant et les lèvres agitées par le frisson de mort, le souvenir de tout ce qu'elle avait fait pour moi me traversa subitement l'esprit. L'idée que j'allais la perdre sans avoir reconnu tant de bonté, me frappa comme un couteau; je poussai un grand cri, et je me jetai dans ses bras.

— Allons, Pierre, n'aie pas de chagrin, me ditelle très-bas; je meurs contente puisque je t'ai vu.

Je sentis qu'il fallait me rendre maître de ma peine, et je m'assis près du lit en cherchant à donner des espérances; mais elle ne voulut pas m'écouter.

— Ne perdons pas le temps à nous tromper, me dit-elle d'une voix toujours plus faible; je veux te dire mes dernières volontés; appelle Geneviève.

La jeune fille s'approcha : la malade lui donna les clefs de son armoire en demandant plusieurs choses qu'elle désigna : c'était une montre qui avait appartenu à mon père, des boucles d'oreilles de son mariage, un petit gobelet en argent et quelques bijoux. Elle fit ranger le tout sur son lit; appela l'un après l'autre, les gens de la maison, et

donna quelque chose à chacun. La mère Hiviou eut le gobelet d'argent, elle me remit la montre et voulut que Geneviève mît les boucles d'oreilles. Elle choisit ensuite le drap dans lequel on devait l'ensevelir, dit comment elle voulait être enterrée, et demanda qu'il y eût sur sa tombe une pierre taillée par moi-même !

Nous écoutions en retenant nos pleurs à grand' peine, et promettant tout ce qu'elle demandait. Ce fut alors que le prêtre arriva. J'avais le cœur trop plein; je sortis pour aller pleurer derrière la maison.

Je crois que j'y restai longtemps, car lorsque j'entrai il faisait nuit. Le prêtre n'y était plus. J'entendis Geneviève qui répondait à ma mère. Au premier mot, je compris qu'il était question de moi. La mourante, qui s'inquiétait de me laisser seul au monde, avait communiqué à la jeune fille un souhait auquel celle-ci avait l'air de résister doucement.

— Pierre Henri a trop de sagesse et de bon cœur pour ne pas savoir ce qu'il doit faire, disait-elle d'une voix un peu troublée.

— Mais alors, pourquoi ne veux-tu pas l'épouser? demanda la malade.

— Je n'ai pas dit cela, mère Madeleine, répondit Geneviève.

— Laisse-moi donc lui parler.

— Non, reprit-elle vivement; aujourd'hui il n'a rien à vous refuser, et plus tard il pourrait se repentir. Il ne faut pas qu'il se décide pour vous,., ni pour moi, bonne mère; il doit choisir selon son goùl et sa volonté... Quoi qu'il fasse, vous savez bien que je serai toujours prête à le servir.

— Jésus ! murmura ma mère plaintivement ; j'attendais encore pourtant cette joie sur la terre.

— Et vous l'aurez s'il ne dépend que de moi, m'écriai-je en nr approchant du lit; personne ne peut craindre que je me repente, car votre choix est mon choix.

Voilà comme j'ai épousé Geneviève, et je puis dire que ça été le dernier bienfait de celle qui m'avait mis au monde.

Elle mourut le lendemain, quand midi sonnait, en tenant ma main et celle de Geneviève. Que Dieu

— 1-29 — la récompense de ce qu'elle a souffert et la dédommage de ce que je n'ai pu lui rendre ! Une mère est trop forte créancière pour que ses enfants la paient jamais ici-bas.

c/§(§y3)to

L'ouvrier dans son ménage. — Une brave femme. — La faiblesse d'un bon cœur. — Les billets de Robert. — M. Dumanoir. — Ruine.

Mon mariage avec Geneviève fut le terme de mes études. Jusqu'alors j'avais travaillé à devenir capable ; une fois chef de famille, je m'occupai à tirer parti de ma capacité.

Pour celui qui a vécu dans Tordre et le travail, cette entrée en ménage est une grande joie et un grand encouragement. L'idée qu'on ne se fatigue

plus pour soi tout seul vous met au cœur plus de courage; on commence à penser au lendemain quand on doit y arriver de compagnie; en sentant que désormais on est deux, on noue plus ferme les cordes de son échafaudage, et on ajoute un étançon pour plus de sûreté. Depuis mon premier jour de noces, j'ai bien eu des soucis ou des humeurs noires; plus d'une fois, sousla charge lourde de la famille, j'ai senti que les bretelles me tiraient à r épaule ; mais quand je suis revenu de bon sens, j'ai toujours trouvé que le mariage était une sainte et brave chose, le meilleur secours contre les mauvais coups du sort, et, pour tout dire, la véritable force des hommes de bonne volonté. Aussi faut-il savoir y mettre du choix. Avant d'appeler ainsi dans votre vie un autre vous-même, qui devient comme votre ombre vivante, il est bon de lui regarder à la tête et au cœur, de s'assurer qu'on aura près de soi, dans la maison, une seconde conscience et non pas un tentateur. Si, pour un associé d'affaires, on hésite de peur qu'il ne vous prenne votre crédit et votre argent, qu'est-ce donc pour un associé d'existence, qui peut vous pren«

dre votre repos et votre honneur? A dire le vrai, les femmes qui tournent ainsi contre vous sont le petit nombre : presque toutes apportent au ménage pour le moins autant de droiture, de bonne conduite et de dévoûment que le mari. Elles peuvent avoir plus de menus défauts, mais elles ont bien moins de vices; il est rare de les trouver endurcies dans le mal; encore, si cela arrive, ne le sont-elles, le plus souvent, que par notre faute.

Ceux qui vivent au-dessus de nous, dans une aisance qui leur est venue d'héritage ou que le travail leur gagne sans trop de peine, ne savent pas tout ce que vaut une brave femme d'ouvrier. Ce n'est pas seulement la ménagère de notre pain, c'est la ménagère de notre courage et de notre probité. Que de tentations entreraient au logis, si elle n'était point là pour leur fermer la porte ! que de laides idées qui n'osent pas naître parce que son regard va jusqu'au fond de nous ! L'embarras d'avouer une mauvaise intention nous force souvent de rester honnêtes: car ce n'est pas chose si facile qu'on croirait de s'avouer, l'un à l'autre sa méchanceté et de marcher à deux dans le mal.

Quoi qu'on fasse, la hardiesse n'est point égale ; il yen a toujours un qui s'inquiète, qui tire en arrière, et c'est la femme le plus souvent. D'habitude, où on l'écoute, tout va en droite ligne et sûrement.

Pour ma part, j'avais eu la main heureuse. Je trouvais dans Geneviève ce que j'avais espéré, et au delà. Telle je l'avais vue le premier jour, telle je la visaprèsle mariage, telle elle est toujours restée. Je lui confiais tous mes projets, je lui racontais toutes mes affaires, et elle me donnait ses conseils sans trop en avoir l'air. A mon idée, la plus grande joie du ménage est dans cette confiance qui fait que le cœur est, comme la bourse, toujours en commun. Que vous ayez de la tristesse, de la colère ou de l'espoir, vous trouvez du moins quelqu'un pour en prendre sa part; vous ne laissez pas grandir en vous-mêmes tous ces petits ruisseaux qui, à la longue, forment un étang et emportent la chaussée. Ce qui vous arrive chaque jour par le courant de la vie s'en va par les confidences, comme parmi trop plein, et, de cette manière l'âme garde à peu près son niveau.

Depuis mon mariage, j'avais imité Maurice! : je m'étais lancé dans de petites entreprises qui avaient réussi; mais, à l'exemple de tous ceux qui débutent, j'avais dû soumissionner au rabais et exécuter avec de faibles ressources : aussi le bon résultat était-il moins dans les bénéfices que dans la réussite. J'avais gagné peu de chose, mais je commençais à me faire connaître. Bientôt je me trouvai engagé dans un assez grand nombre d'affaires. Mon exactitude et mon activité avaient inspiré de la confiance ; à défaut de capital, j'obtenais des crédits. Il fallait avoir l'esprit et la main à tout, conduire les choses vivement, sûrement, et arriver à heure fixe, sous peine de verser. La tâche était rude, mais en définitive tout marchait ; les rentrées et les paiements étaient échelonnés de manière à se compenser, et j'espérais que mes efforts finiraient par me desserrer un peu les coudes. Une fois maître d'un capital suffisant, les choses devaient aller d'elles-mêmes; seulement il fallait, pour le quart d'heure, monter au toit sans échelle, en attendant qu'on l'eût fabriquée barreau par barreau.

Robert venait nous voir assez souvent, et je m'étais aperçu plus d'une fois que les'petites épargnes destinées à quelques rares parties de plaisir ou à la toilette de Geneviève, passaient invariablement du tiroir de la tante dans la poche du neveu. Je ne m'en plaignais pas, parce qu'il m'était, après tout, plus facile de sacrifier ce peu d'argent que d'affliger l'excellente créature; elle rachetait ces petites prodigalités par tant de travail, de frugalité et d'économie, que j'avais l'air de ne rien voir. En cela je cherchais plutôt mon repos que son avantage, et, si j'avais eu plus de sens, j'aurais compris que mon devoir était de l'éclairer. Parce que l'infirmité de ceux qui vivent à vos côtés est encore peu de chose et ne vous cause nulle gêne, il ne faut pas fermer les yeux ; mais, bien au contraire, y prendre garde, la soigner et la guérir.

J'étais parti pour la Bourgogne, où j'allais étudier un travail qu'on voulait adjuger prochainement; mon absence devait durer une douzaine de jours. Geneviève était seule avec notre garçon, Marcel, qui n'avait que trois ans. Je n'ai donc

su que par elle tout ce qui se passa alors et que je vais raconter.

Le surlendemain de mon départ, Robert vint la voir. Il lui parut inquiet et abattu. A toutes les questions, il ne répondait que par des mots interrompus ou par des soupirs. Elle le retint à dîner ; mais il ne mangeait rien et devenait toujours plus triste. Tourmentée, elle le pressa davantage; alors il se mit à dire que la vie lui déplaisait, et qu'un jour ou l'autre il la jetterait là comme une paire de souliers usés. Geneviève, saisie, voulut en vain combattre son découragement; plus elle parlait, plus Robert s'exaltait dans sa résolution, jusqu'à ce qu'il eût fait entendre qu'il ne lui restait plus d'autre parti. Sa tante le pressa de s'expliquer ; mais il s'obstinait dans ce silence têtu des coupables qui ne veulent point avouer. Tout à l'ait épouvantée, elle alla reporter dans son berceau le petit Marcel, qui s'était endormi sur ses bras, et revint vers Robert, décidée à lui arracher son secret.

Elle le trouva les deux coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains comme un désespéré, Ge-

neviève lui dit tout ce que sou amitié pouvait inventer! elle lui parla de son père, de la promesse quelle avait faite de le remplacer ; elle nomma, Tune après l'autre, toutes les fautes qu'elle pouvait supposer, en lui demandant de répondre seulement par un mot, par un signe ; mais Robert secouait toujours la tête. Enfin, à bout de patience, elle venait de s'interrompre, lorsqu'il se redressa brusquement, et s'écria que s'il n'avait pas cent louis pour le lendemain il était perdu. Geneviève fit un bond en arrière, comme si on lui eût demandé la couronne de France.

— Cent louis ! répéta-t-elle; et qui veux-tu qui te les donne? Pourquoi en as-tu besoin ? Qu'en veux- tu faire?

— Je les dois, répondit Robert.

Et comme sa tante le regardait d'un air de doute, il se mit à lui dérouler la liste de ses désordres depuis trois années. Il avait sur lui des lettres de créanciers, des factures non acquittées, et jusqu'à des assignations sur papier timbré; mais à mesure qu'il expliquait le tout à Geneviève, celle-ci s'indignait et sentait la pitié s'en aller.

— Eh bien, puisque vous avez pu dépenser une pareille somme, vous verrez à la gagner, dit-elle résolument. Je la tiendrais là, dans mon tablier, à moi et ne servant à rien, que vous n'en auriez pas le premier écu. Ah ! on a raison de1 dire que Dieu nous aime mieux que nous ne l'aimons nousmêmes ! Quand il a repris mon pauvre frère, je l'ai accusé dans mon cœur, et maintenant je vois qu'il aurait fallu le remercier ; car il lui a épargné du chagrin et de la honte.

— Oui, interrompit Robert avec une sorte d'audace désespérée, plus de honte que vous ne le croyez ; car je n'ai pas tout dit.

— Et que vous reste-t-il donc encore à dire, malheureux ? s'écria Geneviève.

Son neveu s'était levé, pâle et comme hors de lui.

— Eh bien, dit-il en montrant les papiers des créanciers, il fallait payer tout cela sous peine d'aller en prison... et je l'ai payé.

— Vous? comment?

— Avec un billet.

Elle le regarda sans comprendre.

— im —

— Quel billet? demanda-t-elle.

— Un billet signé du nom de votre mari.

— Que dis-tu, malheureux? un faux?

Il baissa la tête; Geneviève joignit les mains en poussant un cri ! Tous deux restèrent un instant sans parler. Enfin la tante se releva, prit Robert parles coudes et le secoua.

— Tu m'as menti ! s'écria-t-elle; tu ne dois pas cent louis, tu n'as pas fait un faux, et tu ne veux que me soutirer de l'argent?

Le jeune homme releva la lête en rougissant. — Ah ! j'ai menti, bégaya-t-il; eh bien, c'est bon î alors, n'en parlons plus.

Il prit son chapeau et sortit précipitamment.

Geneviève le laissa partir ; mais elle passa une nuit terrible. Elle se redressait à chaque bruit, croyant qu'on venait lui apprendre l'arrestation ou la mort de Robert ; elle s'accusait de dureté. Deux fois elle mit son châle pour courir chez son neveu, et deux fois, un doute qu'elle ne pouvait renvoyer la retint. Le lendemain, une partie de la journée se passa de même; enfin, vers l'après-midi,

an inconnu à gros favoris, couvert de bagues et de breloques, se présenta avec trois billets signés de mon nom. C'étaient les faux dont Robert avait parlé !

Quand elle les vit, Geneviève devint très-pâle, si pâle, que l'étranger, qui s'appelait M. Du manoir, s'informa de ce qu'elle avait. Mais la pauvre femme continuait à tenir les billets qui tremblaient dans sa main et ne pouvait répondre. M. Dumanoir fronça le sourcil; enfin, ne sachant que dire, elle lui demanda de qui il tenait ces valeurs.

— Vous pouvez voir, répliqua l'inconnu en montrant, au revers, la signature de trois ou quatre endosseurs.

— Et Monsieur a besoin... tout de suite... de l'argent, dit ma femme de plus en plus troublée.

— Parbleu ! répliqua-t-il, j'ai demain deux paiements, et j'ai compté sur mes rentrées. On m'a dit que votre mari était bon; j'espère bien, nom d'un diable, qu'on ne m'a pas trompé !

En parlant ainsi, il regardait Geneviève entre les deux yeux; celle-ci n'y tint plus, et se mit à pleurer.

— Hein ! s'écria M. Duimiuoir, des larmes ! Ester que ce serait par hasard tout ce que vous auriez à me donner! Mais vous n'êtes donc pas solvables? Vous n'avez point les cent louis? Ah! mille tonnerres ! je suis ruiné!

Il se leva alors avec tant de malédictious et de menaces contre moi/ que ma pauvre femme effrayée avoua tout. A l'annonce que les billets étaient faux, M. Du manoir fit un bond.

— Ainsi, je suis volé, s'écria-t-il; et par qui? Vous connaissez le faussaire ; vous vous intéressez à lui, car vous n'avez pas déclaré tout de suite la fraude. Je veux que vous me le fassiez connaître, ou je vous dénonce, je vous poursuis, je vous fais condamner comme son complice.

Geneviève allait répondre quand la porte s'ouvrit brusquement : c'était Robert. Au cri qu'elle poussa, M. Dumanoir se retourna vers le jeune homme, et celui-ci, qui vit entre ses mains les billets, tomba à genoux.

Il y eut alors une scène que ma femme n'a jamais pu me raconter, parce que, seulement quand elle y,pense, la douleur lui coupe la voix. Tout ce

— \H — que j'ai su, c'est qu'après beaucoup de larmes et de prières, voyant l'homme aux billets décidé à faire arrêter Robert, et celui-ci cramponné à la fenêtre, où il menaçait de se jeter dans la cour, son cœur n'y put tenir; elle courut au secrétaire qui me servait de caisse, y prit treize cent cinquante francs qui étaient toute ma réserve, et les offrit pour racheter les billets. Le créancier parut d'abord hésiter, mais, sur l'observation que Robert était sans ressources, et qu'en refusant cette transaction il perdrait tout, l'échange se fit.de la main à la main, et M. Dumanoir partit. Après avoir remercié rapidement sa tante, Robert le suivit.

11 y avait eu dans son accent et dans son attitude un changement si subit, que Geneviève en fut frappée. Restée seule et remise de son émotion, elle repassa dans sa mémoire tout ce qui venait d'avoir lieu, et y trouva quelque chose de singulier. Plus elle réfléchissait, plus les paroles et les actions de Robert lui laissaient de doute. Elle ne pouvait dire ce qu'elle soupçonnait, mais elle sentait qu'il y avait là quelque mensonge! Elle espérait tout éclaircir à la prochaine visite du jeune homme .

Deux jours se passèrent sans qu'il reparût ! Geneviève, dont l'inquiétude augmentait, confia Marcel à une voisine, et courut le chercher rue Bertin- Poirée.

En arrivant au cinquième, sur le palier de la petite chambre qu'il habitait, elle vit la porte s'ouvrir et un homme de mauvaise mine sortir chargé d*un paquet. Bien qu'il eût changé de costume et qu'il ne portât plus de favoris, elle reconnut M. Dumanoir ! celui-ci profita du mouvement de surprise qui la tint un instant sans parole pour passer vivement et descendre. Geneviève poussa la porte de Robert; il n'y avait personne ; mais les tiroirs des meubles étaient renversés, les armoires ouvertes et vides; quelques vêtements hors d'usage restaient seuls dispersés à terre. Surprise de ce désordre, elle redescendit chez le portier pour lui demander des explications. Le portier ne savait rien et n'avait rien vu. Tout ce qu'il put dire, c'est que Robert était rentré l'avant-veille avec l'homme qu'elle venait de croiser sur l'escalier; que tous deux paraissaient en grande réjouissance et faisaient sonner les pièces de six livres dans leurs

goussets. Geneviève n'en pouvait plus douter : la scène des billets était une comédie convenue entre Robert et le prétendu créancier; on avait compté sur son effroi, sur sa faiblesse; elle était victime d'une escroquerie dont le fils de son frère était l'inventeur ! Cette idée fut pour elle un coup de couteau dans le cœur. Elle voulut la repousser ; elle attendit Robert tout le soir et encore le lendemain. Elle ne pouvait douter et pourtant elle ne pouvait croire. Le chagrin, l'indignation, l'inquiétude., la bourrelaient tour à tour. Lorsque j'arrivai , elle avait perdu, depuis cinq jours, le sommeil et l'appétit ; je la trouvai tellement changée, que je lui demandai, tout effrayé, si elle était malade.

— C'est bien pis ! me répondit-elle d'une voix étouffée.

Et sans attendre mes questions, comme quelqu'un qui a besoin de soulager son esprit, elle se mit à me raconter en phrases interrompues ce qui .-'était passé depuis mon départ. Quand elle arriva aux treize cent cinquante francs donnés pour Robert, jp l'interrompis par un cri d'épouvante : je

<iu avoir mal comprisse courus au secrétaire! La cachette ne renfermait plus que le sac! Ma gorge se dessécha, mes jambes plièrent- il fallut rn'appuyer au mur. Geneviève me regardait les yeux grands ouverts, les mains pendantes, les lèvres agitées d'un frisson comme dans la fièvre. En la voyant ainsi, je sentis retomber la colère qui me roulait dans le cœur, et je lui dis très-doucement :

— Tu as donné Fargent... Je ne pourrai pas payer ce que je dois... Alors tout est dit... Nous sommes perdus !

Par le fait, j'avais trois échéances pour le surlendemain, et la somme mise en réserve était destinée à y satisfaire. Sa disparution dérangeait tous mes calculs, détruisait mon crédit 1 Je le fis comprendre à Geneviève en lui montrant mon état de situation. La pauvre créature fut si altérée que je voulus cacher mon propre tourment.

Ce bon mouvement me rendit content de moi et me releva le cœur. Le courage que j'avais d'abord montré par amitié pour Geneviève me gagna peu à pou : fêtais jeune, bien portant, je n'avais aucun

— U6 — tort, je sentis quo toutes mes lbrees me restaient

pour recommencer. L'important à cette heure était de faire honneur à mes engagements. Je parlai à Geneviève tranquillement, tendrement, comme un homme ! Je lui dis que rien n'était désespéré, mais qu'il fallait renoncer, pour le moment, à toutes les petites aisances du ménage, ne garder que l'indispensable et accepter la rude vie des plus pauvres ouvriers. Elle ne répondait qu'en pleurant et en me serrant les mains. Quand j'eus fini :

— Ah ! tu es encore meilleur que je ne croyais, me dit-elle; je ne demande plus qu'une chose au bon Dieu, c'est de me laisser vivre assez pour te payer ta bonté !

Dieu a écouté sa prière; et elle a rempli sa promesse, car ce qu'elle appelait ma bonté a été payé en bonheur, intérêts et principal !

Dès le soir même, je courus chez d'autres entrepreneurs auxquels je cédai quelques marchés pour un peu d'argent comptant, et qui me prirent mes matériaux. Pendant ce temps, Geneviève faisait venir les marchands et vendait le meilleur de notre mobilier. Le tout réuni fit la somme dont

j'avais besoin, et mes billets furent payés à l'échéance.

Mais la débâcle avait été visible; on sut que j'étais rentré dans le régiment des gueux, et on me retira la considération qu'on m'avait prêtée. Je me présentai inutilement pour soumissionner; nul ne voulait plus me faire d'avances ni de crédit; on voyait ma ruine sans prendre garde à ma probité. Pour dernier malheur, Mauricet était absent; le besoin pressait ; il fallut reprendre la truelle et vivre de sa journée.

Cependant Robert n'avait point reparu ! Malgré tout, Geneviève lui gardait une amitié incurable; je voyais qu'elle était triste de ne rien savoir sur lui . Deux mois s'étaient passés; et pour ma part, je tachais d'oublier le neveu, quand un sergent de ville se présenta dans mon taudis. J'étais heureusement seul. Il me montra un chiffon de papier avec mon nom et mon adresse à moitié effacés ; on l'avait trouvé sur un assassiné ! Un peu troublé, je suivis le sergent à la Morgue, et là je reconnus le corps de Robert. Il avait encore au cou la corde et la pierre qu'on lui avait attachée pour le noyer. Les

— 1-iS — complices de son vol avaient voulu en profiter seuls, et, comme il arrive si souvent, le crime avait été puni par un nouveau crime !

Geneviève ne sut la chose que longtemps après. Jusqu'ici les meurtriers n'ont point été retrouvés : peut-être ont-ils subi à leur tour le sort qu'ils avaient fait subir, car dans le mal, comme dans le bien, il est rare qu'on ne récolte pas ce qu'on a semé. Quant à nous, le souvenir du malheureux qui était venu jeter sa méchanceté à travers notre bonheur, se perdit bientôt dans des épreuves plus rudes; les mauvais jours approchaient et nous allions être obligés, comme le disait l'ami Mauricet, de nous garantir de l'orage sans cape et sans parapluie.

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La fête aux noix. — Le point d'appui. — Mauricet bat monnaie. — Un procès. — Le pot de giroflée.

C'est une rude chose que de redescendre quand on montait de si bon cœur, et le pain noir semble dur à mâcher alors que les dents ont commencé à s'amollir sur le pain blanc. Je faisais bonne mine au mauvais sort ; mais, dans le fond, j'avais un dépit rentré qui me rendait tout déplaisant, et donnait, comme on dit, mauvais goûta la vie. Bien

qu'elle eût l'air aussi résolu, Geneviève n'était pas plus résignée. Nous chantions chacun de notre côté, mais pour narguer le sort, et non par gaîté. De peur de laisser son cœur s'ouvrir, on gardait le silence, on enveloppait sa tristesse dans sa fierté, et on s'endurcissait tout doucement. Je le sentais bien, mais sans pouvoir faire autrement. J'étais comme les gens qui chancellent; pour rester debout, il fallait me roidir.

Un soir, je revenais du travail le sac sur l'épaule, et je montais le quartier en siftlottant; j'allais sans me presser, car la vue de mon ménage ne me réjouissait } lus l'œil comme autrefois. Je ne pouvais m'accoutumer aux vides qui s'étaient faits dans le mobilier, à la muraille sans tapisserie, et surtout à l'air soucieux de Geneviève. Autrefois tout était propre et gai, tout me souhaitait la bien venue ; il y avait dans notre intérieur comme un éternel rayon de soleil; mais, depuis notre ruine, on eût dit que les points cardinaux étaient changés : du midi nous nous trouvions passés au nord ! Je montais donc à petits pas, en suivant les maisons, sans prendre trop garde à une neige fine qui tombait

- loi -

comme à travers un tamis et poudrait le verglas dont la chaussée était couverte. Près d'arriver au haut du faubourg, j'aperçus une vieille femme qui s'épuisait à pousser devant elle une de ces petites charrettes de coureurs qui sont les boutiques ambulantes du peuple de Paris. Le verglas rendait la tâche doublement laborieuse. Une neige épaisse rayait le gros châle de laine dans lequel elle était enveloppée et chargeait les plis du madras qui la coiffait. Elle haletait bruyamment, s'arrêtait de minute en minute, à bout de forces, puis redoublait de courage. Je fus pris involontairement de pitié. Le ^uvenir, ma mère me traversa l'esprit, et de joignant la marchande qui venait de s'arrêter :

— Hé ! la vieille, lui dis-je en souriant, il y a là trop forte charge pour vous.

— C'est la vérité, mon fils, répondit-elle, en essuyant son front où la sueur se mêlait au givre ; les forces s'en vont avec l'âge, tandis que les noix pèsent toujours leur poids ; mais le bon Dieu fait bien ce qu'il fait ; il n'abandonne pas les pauvres gens.

Je lui demandai ou elle allait ainsi : elle me mon-

tra la barrière et voulut se remettre eu marche; je posai alors la main sur un des brancards.

— Laissez, lui dis-je doucement, c'est mon chemin; il ne me coûtera pas plus de faire route avec votre brouette.

Et, sans attendre sa réponse, je poussai la charrette devant moi. La vieille femme ne fit aucune résistance ; elle me remercia simplement, et se mit à marcher à mes côtés. J'appris alors qu'elle venait d'acheter aux halles une provision qu'elle devait revendre. Quels que fussent la saison et le temps, elle continuait à parcourir Paris jusqu'à ce qu'elle eût tout placé. Depuis trente années, elle vivait de ce commerce, qui lui avait fourni les moyens d'élever trois fils.

— Mais quand je les ai eus grands et forts, on me les a pris, me dit la pauvre femme : deux sont morts à l'armée, et le dernier est prisonnier sur les pontons.

— De sorte, nïécriai-je, quevousvoilàseule, sans autre ressource que votre courage !

— Et le protecteur de ceux qui n'en ont pas d'autre, ajouta-t-elle. Faut bien que te bon Dieu ail

quelque chose à faire dans son paradis; et à quoi passerait-il son temps, si ce n'était à prendre soin des créatures comme moi ? Allez, allez, on a beau être vieille et misérable, l'idée que le roi de tout vous regarde, qu'il vous juge et vous tient compte, ça vous soutient ! Quand j'ai trop de fatigue, que mes pieds ne peuvent plus me porter, eh bien ! je me mets à genoux, je lui dis tout bas ce qui me chagrine, et quand je me relève, j'ai toujours le cœur plus léger. Vous êtes encore trop jeune pour sentir ça ; mais un jour viendra où vous comprendrez pourquoi on apprend à dire aux petits enfants : Notre Père qui êtes aux deux.

Je ne répondis pas; je sentais que la lumière était venue ! La marchande continua de même jusqu'au sommet du faubourg. Pour toutes ses grandes épreuves, elle avait cherché une consolation, plus haut que la terre, dans un inonde où rien ne pouvait changer. En l'écoutant parler, mon cœur battait. Je regardais cette vieille femme boitant, la tête branlante, déjà courbée comme pour ramasser son drap mortuaire, et je m'étonnais de la trouver plus forte que moi et Geneviève.

C'était donc vrai que l'homme avait besoin d'un autre point d'appui que les hommes, et que, pour se tenir solidement sur cet échafaudage qui compose la vie, il fallait une corde nouée dans le ciel !

Quand je quittai 'la marchande, près de la barrière, elle me remercia ; mais, à vrai dire, c'était moi qui lui devais de la reconnaissance, car elle avait réveillé des idées qui dormaient au fond de mon esprit. J'arrivai au logis tout occupé de ma rencontre. Ce soir-là, sans que j'aie su pourquoi. Geneviève était plus triste ; il me sembla même qu'elle avait les yeux rouges. On soupa sans rien dire ; l'enfant s'endormit ; puis on resta près du feu qui s'éteignait. Ce fut seulement quand l'horloge sonna que Geneviève se leva avec un soupir. C'était l'heure du coucher. Alors je me levai aussi ; je pris la main de la chère femme, et, l'attirant contre mon épaule :

— Voilà trop longtemps que nous portons notre chagrin tout seuls, luidis-je presque bas; demandons à Dieu d'en prendre sa part. Et je me mis à genoux- Geneviève, en fit autant

sans rien dire. Je commençai alors à répéter toutes les prières que j'avais apprises dans mon enfance et qui étaient restées depuis, comme en dépôt, dans un coin de mon cœur. A mesure que les mots me revenaient à la mémoire, il me semblait leur trouver un sens que je n'avais jamais saisi : c'était une langue que je comprenais pour la première fois. Je ne puis dire si quelque chose de pareil se passait chez Geneviève, mais je l'entendis bientôt qui pleurait tout bas. Quand je me relevai, elle m'embrassa en sanglotant.

— Tu as eu une idée qui nous sauve, me ditelle ) maintenant que tu m'as fait repenser à Dieu, je sens que je pourrai retrouver du courage !

Et, ,de fait, depuis ce jour tout alla mieux au logis. Nos cœurs étaient détendus; nous recommençâmes à penser tout haut ; la prière du soir nous était toujours une espèce de repos et comme d'attendrissement. — Pauvre vieille femme! tandis qu'elle me racontait sa vie, elle ne se doutait guère du bien qu'elle allait me faire. Depuis je ne l'ai jamais revue; mais plus d'une fois je l'ai bénie avec Geneviève.

— Tu vois bien que le temps des bonnes fées n'est point tout à fait passé, me disait celle-ci, puisque tu en as trouvé une qui, pour payement d'un léger service, t'a donné un talisman de résignation.

Quoique forcément revenu à la truelle, je n'avais point perdu l'espoir de rentrer dans les entreprises; et c'était souvent pour moi un crève-cœur de voir passer en d'autres mains des affaires dont je connaissais tous les avantages. Une surtout me tenta par ses profits; il fallait malheureusement, pour la tenter, une avance de quelques centaines de francs!.. Je m'en retournais au chantier, assez triste de ne pouvoir saisir une si heureuse occasion, quand deux larges mains s'appuyèrent sur mes épaules. Je me retournai brusquement : c'était Mauricet.

Le maître maçon, retenu depuis plusieurs mois en Bourgogne, était revenu pour affaires à Paris, d'où il repartait le soir même. 11 me fit entrer chez le marchand de vin, et, quoi que je pusse dire, il fallut redéjeuner avec lui. La prospérité avait engraissé Mauricet, qui était vêtu d'une splendide

veste d'Elbeuf à petits pans, d'un castor à longs poils et d'un cravate de soie cerise. Le cœur était toujours le même, mais le ton avait haussé d'un cran; Mauricet ne doutait plus de rien depuis qu'il se trouvait à la tète de cinquante ouvriers. Je l'avais toujours vu si raisonnable que son aplomb me parut seulement la conscience de sa prospérité.

Dès son arrivée à Paris, il avait vaguement appris ma débâcle, et voulut tout savoir. Quand je l'eus mis au fait, il frappa la table avec la bouteille de Bordeaux cacheté qu'il avait fait venir malgré mes objections.

— Mille tonnerres! pourquoi ne m'as-tu pas écrit la chose? s'écria-t-il; je t'aurais trouvé assez de pièces de six livres pour faire marcher ton affaire. Que fais-tu maintenant? voyons, où en es-tu? Ne peut-on pas mettre un peu de chaux dans ton mortier ?

Je lui fis connaître ma position, en disant un mot de l'affaire qui se présentait.

— Et tu n'aurais besoin que de 500 francs ? demanda Mauricet.

Je répondis que cette somme me suffirait et au delà. Il appela aussitôt; un garçon entra.

— Une plume et de l'encre ! cria le maître maçon.

Je regardai avec surprise.

— Tu ne comprends pas ce que je veux faire de ces drogues-là, pas vrai? me dit-il en riant; au fait, je ne suis guère plus partisan du blanc et du noir que par le passé ; mais il faut bien braire pour les baudets. Quand j'ai vu qu'on ne pouvait brasser les affaires qu'avec les bouts d'aile et l'écritoire, ma foi ! j'ai dit : En avant l'arrière-garde ! et aujourd'hui j'en use tout comme un autre.

— Vous avez appris à écrire! m'écriai-je.

— Tu vas voir! dit Mauricet en clignant de l'œil.

Il avait retiré d'un portefeuille un papier timbré sur lequel il me fit rédiger une obligation de 500 francs. Quand j'eus achevé, il signa son nom en lettres inégales et imitant l'impression.

— Maintenant, me dit-il, quand la pénible operation fut achevée, présente-moi ça chez Périgeux, et tu auras ton argent d'aplomb: le seing du père

Mauricet est connu dans leur boutique, et je peux battre monnaie à discrétion.

On me remit, en effet, les fonds sans aucune difficulté, et, dès le lendemain, j'avais l'entreprise à laquelle ils étaient destinés. Tout marcha d'abord à souhait. Les travaux furent vivement conduits et achevés avant le terme. J'avais pu, sur les premiers payements, rendre à Mauricet son argent; de nouveaux marchés me ramenèrent dans le courant des affaires du bâtiment. Je reprenais le flot et je commençais à me sentir remonter, quand un procès intenté à notre principal entrepreneur vint tout arrêter. Mon sort et celui de dix autres était forcément lié au sien ; nous nous trouvions les mains prises, sans aucun moyen d'agir ni de nous retirer. Pendant ce temps, les obligations particulières de chacun restaient entières; l'époque de payement arrivait pour les marchandises non employées ; les soldes d'arriérés se succédaient impitoyablement : il fallait faire face à toutes les attaques, l'arme au bras, comme on dit; trouver chaque jour quelque nouvel expédient ; obtenir des termes, effectuer des reports, compenser des dettes

et des créances 1 Mes journées entières étaient employées à ce stérile travail. Je ne gagnais rien, et mes ressources s'épuisaient de plus en plus : tandis que j'employais mon temps à me sauver de la faillite, Geneviève et l'enfant manquaient du nécessaire. Je me mangeais la cervelle sans pouvoir faire avancer les choses. Le procès était toujours près d'être jugé, et reculait sans cesse. Un jour, quelque pièce avait été oubliée; un autre jour, l'avocat se trouvait absent; le tribunal prenait des vacances, ou l'adversaire avait demandé une remise! Pendant ce temps, les semaines et les mois s'écoulaient. Notre pauvre ménage ressemblait à ces équipages pris par un calme plat au milieu de la mer, qui réduisent chaque jour la ration et regardent en vain à l'horizon si les nuages leur annoncent le retour du vent. J'ai eu de dures épreuves dans ma vie, mais aucune qui soit comparable à celle-ci. D'ordinaire, les malheurs qui nous frappent laissent place à l'action; on peut chercher le soulagement ou le salut; mais ici tous nos efforts étaient inutiles; il n'y avait qu'à se croiser les bras cl q attendre.

A la longue, cette agitation dans l'impuissance me rendit sombre et hargneux. Ne sachant plus qui accuser, je m'en prenais à Geneviève; je ne tenais point compte à la pauvre créature de ses efforts pour me déguiser notre misère, de son travail pour l'amoindrir. On eût dit que je lui en voulais des privations qu'elle supportait. Au fond, mon irritation était encore de l'amitié : elle venait de mon chagrin de la voir souffrir. J'aurais donné mon sang goutte à goutte pour lui acheter de l'aisance et du repos d'esprit; mais ma bonne volonté élait de mauvaise humeur faute d'avoir réussi : c'était comme une haie d'épines à laquelle je la déchirais, par dépit de n'avoir pu en faire une enveloppe pour la défendre.

Un jour surtout je rentrai plus aigri. J'avais passé trois heures chez l'avoué, qui causait avec des amis et que j'entendais rire, tandis que je me rongeais le cœur. Il avait fallu attendre la fin de leurs histoires plaisantes ; puis, quand mon tour était venu, j'avais trouvé un homme qui m'avait écouté en bâillant, qui ne savait rien de mon affaire, et m'avait renvoyé à son premier clerc alors

absent. Je revenais donc gonflé de rancune contre les gens de justice, qui emmagasinent dans leurs cartons notre fortune, notre repos, notre honneur, et qui, le plus souvent, ne savent pas même ce qu'on leur a donné à garder. Pour m'achever, j'avais vu refuser le payement de mon dernier billet !

Comme si tout devait irriter ma tristesse, je trouvai à Geneviève un air de fête. Elle rangeait en chantant, et me reçut par une exclamation joyeuse. Je lui demandai brusquement ce qu'il était arrivé d'heureux depuis mon départ, si nous avions reçu une succession d'Amérique. Elle répondit en plaisantant, me prit par le cou, et me conduisit en face de l'almanach suspendu contre la cheminée.

— Eh bien? lui demandais-je.

— Eh bien ! vous ne voyez point la date, monsieur I dit-elle gaiement; c'est aujourd'hui le 25.

— Oui, répliquai-je en me dégageant avec humeur; et bientôt ce sera le 30, jour d'échéance. Que l'enfer confonde les billets et les almanachs !

Elle eut un air de douloureux etonnement.

— Qu'y a-t-il donc encore, Pierre Henri? repritelle inquiète ; ayez-vous appris quelque mauvaise nouvelle ?

— Je n'ai rien appris, comme d'habitude.

— Alors, reprit-elle en passant un bras sur le mien, remettons les inquiétudes à demain, et gardons ce jour- ci pour être heureux.

Je la regardai de manière à lui prouver que je ne comprenais pas.

— Allons, vilain homme ? dit-elle d'un ton de bouderie amicale, ne savez-vous donc plus que c'est l'anniversaire de notre mariage?

Je l'avais effectivement oublié. Les années précédentes, cet anniversaire était pour moi une occasion de réjouissance et d'attendrissement ; mais cette fois il en fut tout autrement. Le souvenir du bonheur passé me rendit les souffrances présentes plus amères. La comparaison que j'en fis, dans ma pensée, excita chez moi une sorte de désespoir, et je me laissai tomber sur une chaise avec de sourdes malédictions. Geneviève, effrayée, voulut savoir ce que j'avais.

— Ce que j'ai ï m'ecnai-je; Dieu me pardonne !

ou dirait que vous n'en avez jamais entendu parler ! Ce que j'ai ! eh bien, parbleu ! j'ai des dettes que je ne puis payer, et des créances qui ne me rentrent pas ; j'ai un procès qui me ruine en attendant que je le gagne ; j'ai trois bouches à nourrir tous les jours, sans autre ressource que deux bras qui ne peuvent travailler... Ah! ce que j'ai, demandez-vous ? J'ai le regret de ne pas m'être cassé les reins le jour où je suis tombé d'un troisième, parce qu'alors je n'étais qu'un ouvrier sans obligation et sans famille, et qu'une bière de quatre francs eût réglé mes comptes sur la place de Pans !

Tout cela était dit avec un emportement qui lit trembler la chère femme ; elle me regarda, et des larmes lui vinrent dans les yeux.

— Au nom de Dieu ! ne parlez pas ainsi, Pierre- Henri, me dit-elle ; ne me dites jamais que vous regrettez de vivre, à moins que vous ne vouliez aussi me faire mourir. Vous avez été tourmenté tout le jour, pauvre homme, et vous me revenez outré ; mais oubliez pour aujourd'hui les affaires, et ne pensez qu'à ceux qui vous aiment.

J'allais peut-être fnire ce qu'elle demandait, car sa voix m'avait remué le cœur, quand on frappa à la porte ; un sergent de ville entra.

— Pardon, dit-il poliment ; je suis monté parce que vous êtes en contravention et que je dois vous dénoncer procès-verbal, rapport au pot de fleurs de votre fenêtre.

J'allais répondre qu'il y avait erreur, lorsque Geneviève courut à la croisée et en retira précipitamment une giroflée encore enveloppée de sa feuille de papier blanc. Elle déclara qu'elle venait de l'acheter et de la déposer à cette place, où elle était d'ailleurs retenue par plusieurs barreaux. L'homme de police écouta patiemment toutes ses explications; mais, après avoir constaté ce qu'il appelait le corps du délit, il prit nos noms et prénoms, avertit que nous aurions à nous présenter au tribunal pour payer l'amende, et se retira en saluant.

Cette interruption inattendue et la perspective des frais nouveaux auxquels nous allions être condamnés, arrêtèrent brusquement mon retour de bonne humeur. Quand Geneviève voulut me par-

1er, je me levai exaspéré, en maudissant le caprice qui venait ainsi ajouter subitement à notre misère. Je me promenais à grands pas, j'élevais la voix, je m'animais de mes propres paroles, tandis que la femme, pâle et tremblante, me regardait sans rien dire. J'avais éclaté quand elle s'était efforcée de parler, et son silence augmenta ma colère 1 Hors de moi, je saisis la fleur., cause première de ce débat, et je courais à la fenêtre pour la lancer dans la rue, quand un cri de Geneviève m'arrêta. La pauvre femme était près du berceau de l'enfant que je venais d'éveiller ; elle le pressait d'un bras contre sa poitrine, et son autre main était tendue vers moi.

— Ne la brise pas, Pierre Henri, me dit-elle d'une voix que je n'oublierai jamais, c'est la fleur de notre anniversaire !

Je gardais la giroflée entre mes mains, hésitant sur ce que je devais faire- Je me rappelai alors que tous les ans, à pareille époque, Geneviève avait célébré la date de notre mariage par l'achat d'une de ces fleurs que ma mère cultivait au Bois-Riaut. A cette, pensée je sentis une secousse au dedans;

l m île ma colère tomba d'un seul coup, il s'ouvrit comme une fontaine dans mon cœur. Geneviève courut aussitôt vers moi, et se jeta avec l'enfant dans mes bras.

Quand tout fut pardonné et oublié, nous nous mîmes à table pour le repas du soir. Ce qui venait de se passer avait empêché la femme de rien préparer; je ne voulus point la laisser sortir pour remplacer ce qui nous manquait. Nous soupâmes gaiement avec du pain et des radis, la giroflée au milieu de la table et embaumant notre festin !

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Continuation d'inquiétudes. — Un malheur domestique, — Abattement. — Retour de Mauricet. — Le pont du Châtelet. — Un devoir accompli.

Nous avions obtenu un jugement qui reconnaissait notre bon droit, et assurait une partie de notre créance sur le cautionnement de l'entrepreneur, mais les formalités à remplir ne finissaient pas. Geneviève et moi en étions toujours aux expédients, vivant de hasards et n'ayant jamais, dans le buffet, le pain du lendemain. Mes journées se

partageaient entre quelques travaux passagers, les courses chez les co-intéressés, et les visites au palais. Depuis, je me suis dit que le plus sage eût été de chanter le De profundis sur mon saintfrusquin, et de recommencer bellement, comme reniant qui vient de naître ; mais j'étais acoquiné par ces quelques milliers de francs qu'on me montrait toujours en perspective, et je ne pouvais donner congé à mon espérance.

Des mois se passèrent ainsi. J'avais perdu l'habitude d'une occupation régulière, ma vie était dérangée. Au lieu de faire mon chemin avec les travailleurs, je me trouvais arrêté parmi ces pauvres diables qui mangent leur pain sec à la fumée d'un rôti qu'on leur promet sans cesse et qui tourne toujours; j'employais le présent à faire queue à la porte de l'avenir.

Par surcroît, l'enfant tomba très-malade ; j'étais forcé d'aller à mes affaires et de laisser tous les soins à Geneviève ; mais au premier moment de liberté, je revenais encourant. Le mal ne diminuait pas, au contraire ! j'entendais les plaintes de

la pauvre créature et sa respiration étouffée. Quand

sa mère, ou moi, nous nous penchions sur n lit, il nous tendait ses petites mains, et nous regardait d'un air suppliant ; il avait l'air de nous demander grâce. Habitué à tout recevoir de nous, il croyait que nous pouvions lui rendre la santé ! Notre voix, nos caresses, l'encourageaient un moment, puis la souffrance reprenait le dessus ; il nous repoussait, il semblait nous faire des reproches, il tordait ses petits membres avec des cris qui nous fendaient le cœur. D'abord j'avais combattu les craintes de la mère ; mais, à la longue, je ne me sentais plus capable de lui rien dire ; je restais là, les bras croisés, mécontent de son désespoir qui augmentait le mien, et n'ayant point la force de lui donner de l'espérance. Le médecin d'ailleurs ne se prononçait pas : il venait au berceau de l'enfant, l'examinait à la hâte, ordonnait ce qu'il fallait faire, puis disparaissait, sans un mot de consolation ; on eût dit un architecte visitant du mortier et des moellons. Quelquefois j'aurais voulu l'arrêter par les deux bras et lui crier de parler, de nous ôter l'illusion ou le souci ; mais je n'en avais même pas le loisir ; ce qui était pour

nous lu source de tant d'angoisses, n'était pour lui qu'un emploi de journée !

Oh ! les tristes heures, mon Dieu ! passées près de ce petit lit ! quelles longues et froides nuits ! comme j'ai désiré de fois pouvoir hâter le temps, arriver tout de suite au fond de mon malheur ! Depuis, je me rappelle avoir lu que c'était encore là un bienfait de Dieu. En nous faisant traverser tant d'angoisses, il nous rend moins sensible au dernier coup ; la douleur de l'attente nous le fait désirable, notre pensée court à sa rencontre, et quahâ il nous atteint, nous l'acceptons com ne un soulageaient.

Après une maladie de quinze jours, l'enfant mourut ! J'y étais préparé, mais il ne parut point que Geneviève le fût ! Les mères ne renoncent jamais à l'être qu'elles ont mis au monde ; elles ne peuvent pas croire à la possibilité de s'en séparer ! Ce fut le plus rude de l'épreuve ! les jours avaient beau passer, rien ne consolait ma pauvre femme. Je la trouvais assise devant le berceau vide, ou bien raccommodant les petits vêtements du mort, et mettant sur chaque point une larme et un bai-

ser ! J'avais beau parler raison ou ine fâcher, elle écoutait tout patiemment, sans relever la tète, comme un pauvre cœur dont le ressort est brisé ! Cet abattement finit par me gagner. Je me laissai aller à mon tour, je me désintéressai de tout; j'étais des heures entières debout, devant la croisée, tambourinant sur les vitres et regardant le vide ; nous nous engourdissions tous deux dans notre chagrin.

Nous n'avions pas revu Mauricet depuis deux ans qu'il habitait la Bourgogne ; on m'avait dit seulement que l'ancien maître compagnon s'était lancé dans les grandes entreprises. Deux ou trois fois j'avais eu l'idée de l'avertir de mes embarras, et de lui demander un coup d'épaule; je ne sais quelle fierté m'avait retenu; maintenant que je le supposais dans les gros traitants, j'étais moins à l'aise avec lui; j'avais peur qu'il ne me soupçonnât de vouloir exploiter notre vieille amitié.

Nous avions donc l'air de nous être un peu oubliés, quand je vis arriver, un soir, le nouvel entrepreneur, non pas en fiacre, comme j'aurais pu le croire, mais à pied, et uue blouse de voyage par-

— 17.! — dessus son habit de Louvi ers. Il descendait de diligence, et venait nous demander à dîner.

Dès le premier coup d'œil, je trouvais en lui un changement. Il parlait aussi volontiers et aussi fort que jamais; il riait à tout propos, ne pouvait tenir en place, et faisait plus de questions qu'il n'attendait de réponses ; mais tout ce mouvement et tout ce bruit paraissaient forcés ; sa gaieté avait la lièvre ; à peine s'il nous dit quelques mots sur la mort de notre enfant ; quand je voulus lui parler de mes affaires, il m'interrompit pour causer des siennes. Il apportait des notes et des mémoires qu'il m'expliqua en me priant de mettre le tout en ordre. Bien que ses manières m'eussent un peu refroidi, je fis ce qu'il désirait. Pendant ce travail, Mauricet parcourait la chambre, les mains dans les poches, et sifflottant tout bas. De temps en temps il s'arrêtait devant la feuille de papier que je couvrais de chiffres, comme s'il eût voulu en deviner le résultat, puis il reprenait sa musique et sa promenade. Le calcul fut long à établir ; quand je l'eus achevé, je le fis connaître au maître compagnon : le passif était presque double de l'actif.

A renonciation des chiffres. Maurice t ne put retenir une exclamation.

— Es-tu certain de la chose? demanda-t-il d'un accent qui me parut altéré.

Je lui expliquai les motifs qui avaient dû nécessairement amener ce résultat. Le premier était la multiplicité des emprunts et l'accumulation des intérêts, dont il n'avait point semblé se préoccuper. L'absence de comptabilité écrite et sérieuse l'avait évidemment trompé ! il écouta mes explications les deux poings appuyés sur la table et les regards fixés sur les miens.

— Je comprends! je comprends! dit-il, quand j'eus achevé ; j'ai fait entrer dans mon écurie tous les chevaux qu'on a voulu me prêter sans penser qu'ils me ruineraient en fourrage ! Mille millions de diables! voilà où l'on est conduit quand on ne sait pas tracer vos pattes de mouches, et qu'on ne connaît pas votre grimoire ? Ceux qui n'ont que leur caboche pour grand livre devraient tout régler de la main à la main, et ne pas se jeter dans les paperasses. C'est comme la rivière, vois-tu, on finit toujours par s'y noyer.

Je lui demandai avec inquiétude s'il n'avait point d'autres ressources que celles dont je venais de prendre note, et si c'était bien là son bilan définitif.

— Du tout, du tout, reprit-il précipitamment ; tu me dis qu'il manque vingt-trois mille francs?... Eh bien ! on les trouvera ; ils sont ailleurs.

Et comme j'insistais plus vivement.

— Quand on te dit que tout peut s'arranger! interrompit-il avec impatience; ce n'était seulement que pour voir, comme on dit, jusqu'au fond du puits ! à cette heure, c'est fait... Vingt-trois mille francs

de déficit!... Eh bien! c'est bon le reste ira

tout seul.... Dînons toujours provisoirement, mon vieux; j'ai faim comme trente loups.

Malgré cette dernière affirmation, Mauricet ne mangea presque rien; mais en revanche il but beaucoup, et parla encore davantage : on eût dit qu'il cherchait à s'étourdir. Quand nous quittâmes la table, le jour commençait à tomber ; Mauricet reprit ses papiers, les mit en ordre regarda quelque temps le compte que j'avais dressé, comme s'il eût pu le lire: il ne dit rien, mais il me sembla nue sa

main tremblait. Il posa ensuite le tout sur la commode, se remit à parcourir la chambre et nous demanda enfin où était notre fils !

Geneviève se retourna avec un cri ; je le regardai en face tout stupéfait. Lorsque l'enfant était mort, nous le lui avions écrit, et lui-même, en arrivant, nous avait parlé de cette perte ; il s'aperçut de sa distraction, et porta les deux mains à sa tète.

— Tonnerre ! il n'y a donc plus de cervelle ladedans ! murmura-t-il avec une sorte de rage ; pardon excuse, les amis ; c'est la faute à Pierre Henri il m'a fait trop boire, mais n'importe !

j'aurais pas dû oublier votre chagrin.

11 s'assit et resta quelque temps dans une espèce d'accablement. Je lui demandai encore si ses affaires l'inquiétaient.

— Pourquoi ça, reprit-il brusquement, est-ce que je me suis plaint, est-ce que j'ai demandé quelque chose?

Et se radoucissant tout à coup.

— Tiens, ne parlons plus d'affaires, continuat-il ; causons de toi, de Geneviève... Vous*'U's ton-

jours heureux, pas vrai 1 quand on s'aime, qu'on

est jeune et qu'on ne doit rien ! Ah! si j'étais

à vos âges, moi ! Mais quoi ! on ne peut pas être et avoir été; chacun son tour; j'ai déjà vu filer une

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