‹ Scènes de la nature dans les Etats-Unis et le nord de l'Amérique [microforme]Chapitre 12 sur 17 · TE · texte numérisé non relu

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transis et découragés, étaient debout au petit matin, heureux de regagner les bateaux et de rentrer à leur vaisseau.

Avant de quitter le Labrador, plusieurs de nos jeunes amis commencèrent à sentir le besoin de renouveler leurs vêtements ; alors nous aussi nous nous fimes lailleurs, à l'instar des matelots, toujours si adroits à manier l’aiguille, et nos genoux ainsi que nos coudes se couvrirent de pièces aux couleurs bariolées. Nos chaussures en lambeaux, nos habits graisseux, nos chapeaux détoncés, étaient en harmonie avec nos figures tannées et ridées par le froid. Nous avions véritablement l'air d’une bande de gueux et de vagabonds; mais le cœur était joyeux, car nous pensions au retour, et nous nous sentions fiers de notre succès.

Cependant les bourrasques glacées qui précèdent les tempêtes de l'hiver, amoncelant le brouillard sur les montagnes, soulevaient les vagues sombres de la mer; et nous, chaque jour nous trouvait plus impatients de partir et de quitter ces mornes solitudes, ces rochers à l'aspect sinistre et ces stiriles vallées; mais les vents contraires nous empêchèrent pendant queique temps de déployer nos blanches voiles. Enfin, un matin que le soleil semblait vouloir adresser un dernier sourire à cette terre de brumes et de frimas, nous pûmes lever l'ancre. Bientôt le Ripley bondit sur les flots, et nous tournâmes nos regards vers ces régions désolées, en leur disant, de bon cœur, adieu pour toujours.

Le 22 mai 1833, mes compagnons et moi, nous fimes reçus à bord du schooner le Swifisure commandé par le capitaine Cooledge, qui nous débarqua, le matin suivant, sur l'ile Hlanche-L'éte, à l'entrée de la baie de Fundy.Cette île est la propriété d’un digne Anglais, du nom de Franckland , Qui nous accueillit avec k plus grande amalulité et nous autorisa à mettre ses domaines à contribution, en nous priant de rester aussi longtemps que cela nous ferait plaisir. « Les Gcélands à manteau bleu, nous dit-il, nichent chez moi en nombre considérable, et vous trouverez où vous exercer. » En conséquence, nous nous mimes en chasse et cirigedmes nos recherches vers les bois de sapins où l’on nous avait prévenus que nous les trouverions. Après avoir traversé un grand marais, nous arrivämes à l’eudroit in diqué, et j'aperçus en eflet beaucoup de Goëlands posés sur des pius, et d’auties qui planaient aux environs ; mais quad nous voulûnes appiccher, les preniers aussi abandonnèrent leurs nids et commencèrent à voler autour de nous en poussant des cris contiuuels.

de fus bien surpris de voir ces nids sur des arbres, ls uns près du sommet, d’autres vers le milieu ou sur ls basses branches; tandis qu’il y en avait. plusieurs

tout à fait par terre. I est vrai que le capitaine m'en avait averti; mais je me disais qu’une fois sur les lieux je trouverais probablement des oiseaux tout autres que des Goëlands. Mes doutes maintenant ne pouvaient plus subsister ; et j'étais charmé de cette prévoyance qu'avait su leur enseigner l’ingénieuse nature, pour mettre leurs œufs et leurs petits à l'abri des entreprises de l’homme, Dans la suite, j'appris encore avec bien plus de plaisir, de M. Franckland, que c'était là, chez eux, une habitude acquise, ainsi qu'il avait pu personnellement le reconnaître; «car, me dit-il, dans les premiers temps que je vins ici, il ÿ a déjà nombre d'années, tous les Goëlands bâtissaient leur nid dans la mousse et sur la terre, sans aucune autre précaution ; mais les pêcheurs et mes fils, ravissant leurs œufs pour les besoins de l'hiver, ennuyérent tellement ces pauvres bêtes, que les vieux songèrent, dès ce moment, à placer leurs nids sur les arbres dans les parties les plus épaisses des bois. Quant aux oiseaux plus jeunes et moins expérimentés. ce sont eux qui en ont encore quelques-uns sur le sol. Cependant ils sont redevenus tous un peu moins sauvages, depuis que j'ai défendu aux étrangers de toucher à aucun de ces nids. Quant à vous, messieurs, vous êtes les seules personnes, si j'en excepte celles de ma famille, qui, depuis plusieurs années, aient tiré un coup de fusil sur l’île Blanche-Tête ; mais je sais que vous n'en userez qu'avec discrétion : aussi êtes-vous les bienvenus. »

Je rendis un juste hommage à l'humanité de notre hôte, et le priai de me faire savoir quand tous les Goé-

lands, ou du moins, la plupart d’entre eux, auraient abandonné les arbres et repris leur ancienne manière de nicher par terre. I me le promit ; mais d’après co que j'ai vu dans la suite, je ne crois pas que cette habitude revienne jamais: car sur plusieurs autres îles voisines où les pêcheurs et les chercheurs d'œufs ont un libre accès, les Goëlands, pillés chaque année, ont tout à fait pris le parti de ne plus nicher que sur les arbres. le crois même qu’à la longue, se voyant ainsi tourmentés, ils finiront par s'établir sur les parties les plus inaccessibles des rochers ; et j'ajoute que M. Franckland m'a dit que déjà plusieurs couples avaient choisi ces lieux de refuge, pour élever leur famille en parhite sécurité, Le plus remarquable effet produit par ce changement de domicile, c’est que les petits éclos sur les arbres ou les rochers élevés ne peuvent quitter le nid qu'ils ne soient capables de voler; tandis que ceux dont le berceau est placé simplement par terre, courent aux environs au bout d’une semaine et se cachent, à la vue de l’homme, parmi les mousses et les plantes où souvent ils trouvent leur salut. Quant aux premiers, on les jette à bas du nid, ou bien on les assomme à coups de gaule, leur chair étant considérée comme excellente par les chercheurs d'œufs et les pêcheurs, qui en font provision et la salent pour l'hiver. Quelques-uns de ces nids étaient placés à plus de cinquante pieds de haut sur les arbres; d’autres, trouvés dans les profondeurs des bois, n'étaient qu'à huit ou dix pieds de terre et collés contre le tronc, comme pour échapper plus sûrement à l'œil. C'était vraiment un

spectacle intéressant de voir ces oiseaux aux larges ailes passer et repasser autour de ces retraites si bien cachées. Les nids qui reposaient par terre étaient éloignés l’un de l’autre de plusieurs mètres, et présentaient un diamètre de quinze à dix-huit pouces, sur une profondeur de quatre à six. La couche inférieure se composait d'herbe, de diverses plantes, de lichen gris, le tout bordé de jonc très fin, mais sans aucune plume. Le diamètre extérieur de ceux que je vis sur les arbres pouvait être de vingt-quatre ou vingt-six pouces. C'étaient les mêmes matériaux. mais en plus grande quantité; et Je reconnus là encore l'effet d’une sage prévoyance, ayant pour but d'assurer plus d'espace aux jeunes à mesure qu'ils grandiraient, attendu qu’ils ne pourraient, comme les autres, s’ébattre sur la mousse aux alentours. Peut-être aussi cette capacité moindre des nids placés par terre tenait-elle à ce qu’ils appartenaient à de jeunes Goëlands; car j'ai maintes fois remarqué que, plus l'oiseau est âgé, plus grand il fait son nid. M. Franckland me dit qu'ils réparent souvent les vieux nids an commencement de la saison, et c’est ce dont j'ai pu m'assurer de mes propres yeux. On y compte trois œufs qui ont trois pouces de long et deux de large; ovales et même un peu en forme de poire, ils sont rudes au toucher, mais sans granulations, d'une couleur terreuse, jaunâtre sombre, et irrégulièérement tachetés de brun foncé. Presque aussi larges que ceux du grand Goëland à manteau noir, ils en diffèrent cependant beaucoup par le volume et la couleur, étant les uns plus ronds, d’autres plus allongés. Le jaune est

orange clair, l’albumen d’un blanc bleuâtre, et je les donne pour un excellent manger.

Vers les premiers jours de mai, ces Goëlands se rassemblent par grandes troupes : le temps de la reproduction est arrivé. Alors ils se retirent sur les bancs de able ou de vase, dans les eaux basses, et l’on entend de très loin leur bruyant caquetage. A l’aide d’une lunette vous pouvez suivre les mâles dans leurs galantes démonstrations : la tête haute et la gorge gonflée, ils marchent fièrement et tâächent, par leurs notes les plus tendres, d'exprimer toute la vivacité de leurs désirs, Ces réunions générales ont lieu à quelque heure du jour que ce soit, selon l'état de la marée, et se continuent pendant une quinzaine; après quoi ils partent tous pour les les où ils veulent nicher. Plusieurs de ces îles sont situées près celle où nous étions. Il y en a une, non loin du cap Sable, à quelques milles de l'extrémité sud de la Nouvelle-Écosse , sur laquelle, en longeant cette côte, comme nous voguions vers le Labrador, nous en vimes des milliers perchéssur les arbres. Certains d’entre eux commencent à pondre dèsle 19 mai et même quelques jours plus tôt, tandis que d'autres n’ont pas encore fini à la mi-juin. Dans cet intervalle ils se retirent, à des heures déterminées, sur quelques îlots couverts de rochers où la copulation s'accomplit. Un jour que nous étions assis au bord d’un grand banc de sable, mangeant notre diner, nous aperçûmes un nombre immense de ces Goëlands formant sur les rochers une masse épaisse qui couvrait environ une demi-acre. À midi, ceux qui n'étaient pas retenus à couver passèrent

par-dessus nos têtes et se posèrent sur la mer, à un demi-mille du rivage, où ils restèrent près d’une heure à nager gracieusement et en silence. Un veau marin, qui vint à montrer sa tête hors de l’eau, leur fit peur; et tous ils levèrent les ailes, comme prêts à s'envoler. Bientôt après, en effet, ils partirent ensemble, puis se séparérent pour chercher la nourriture, et revinrent au bout d’une heure vers l'ile, volant haut et criant fort. Un peu avant le coucher du soleil, ceux qui n'étaient point occupés sur le nid gagnérent, pour se percher, les mêmes rochers, en volant silencieusement et la plupart en longues files. Nous remarquâmes qu'aussitôt qu’une troupe nombreuse s'approchait de la mer en caquetant, tous les canards qui étaient aux environs, comme saisis de frayeur, s’envolaient à de grandes distances; et nous pûmes constater que ces Goëlands, bien que craintifs en présence de l’homme, attaquaient avec beaucoup de courage les oiseaux rapaces tels que geais, corneilles, corbeaux et même des faucons qu'ils pourchassaient jusque dans la profondeur des bois, ou du moins forçaient à abandonner le voisinage de leurs nids.

Presque aussi défiants et aussi farouches que le Goëland à manteau noir, on ne pouvait les approcher qu'en se tenant bien à couvert ; le moindre bruit les faisait immédiatement quitter leur perche. Nous étions six, armés chacun d’un bon fusil, et la plupart assez bons tireurs; cependant nous ne pûmes jamais en tuer, pour ce jour-là, qu’une douzaine, et tous au vol. Dès que l’un d’eux partait, il donnait le signal d'alarme: et

des centaines s’enlevaient et planaient sur nos têtes, à une hauteur où il était impossible de les atteindre. Ce n'était que par hasard qu'il en passait à portée, en rasant la cime des arbres. Comme nous nous en revenions, le soir, nous en tirèmes un qui volait très haut ; il tomba, ayant seulement le fouet de l'aile cassé. Nous le primes et le posèmes parterre, dans un étroit sentier, et aussitôt il partit en courant devant nous, presque jusqu’à la maison du gouverneur ; c’est ainsi qu’on appelait le capitaine Franckland. Il ne fit pas de résistance, mais mordait cruellement, et de temps à autre se couchait pour se reposer quelques instants. Il marchait assez vite pour nous précéder de plusieurs pas, sans jamais cesser de crier ; une fois il s’élança hors du sentier, à l’improviste, et fut sur le point de nous échapper.

Leur aile est aussi puissante que celle du grand Goëland ; mais ils volent avec plus d’aisance et plus de grâce. Tant que dure la saison des amours, leurs évo- “tions aériennes offrent un spectacle que l’on aime à contempler : à une hauteur immense, vous les voyez lendre les airs, en décrivant de larges cercles ; puis ils redescendent, en curieux zigzags jusqu’au sommet des arbres, ou près de la surface de la mer. Quand ils poursuivent le poisson, ils dardent en lignes courbes, avec une extrême rapidité, se mettent soudain à tournoyer lorsqu'ils sont au-dessus de leur proie, et tombeit sur elle comme un trait. Dans leurs grands voyages, ils passent indifféremment par-dessus la terre ou sur l’eau; mais d'habitude à une hauteur considérable.— Leur nourriture se compose principalement de harengs

dont ils font de grandes destructions ; de là vient qu'on les appelle aussi Goëlands des harengs. Ils mangent, en outre, d’autres poissons de moindre taille, des crevettes, des crabes, des crustacés, même de jeunes oiseaix, de petits quadrupèdes, et sucent tous les œufs qu’ils peuvent trouver. Je vis les rochers des îles où ils nichent couverts d’oursins de mer hérissés de courtes épines grisätres qui leur donnent l'apparence d’une houle de mousse. Dans les eaux basses, les Goëlands se jettent sur ces animaux et percent de leur bec la coquille, dont ils aspirent le contenu. Ils savent aussi très bien les lancer en l’air et les faire tomber sur les rochers pour qu'ils s’y brisent. Nous en vimes un qui s'était attaqué à une moule très dure, la jeter ainsi trois fois de suite, sans parvenir à ses fins ; et nous prenions, à cette petite scène, un intérêt d'autant plus vif, qu’à chaque fois l'oiseau la laissait retomber d’une plus grande hauteur. [ls semblent avoir certaines heures pour aller pêcher à la mer; du moins nous remarquâmes qu'ils partaient dès que les flots commencaient à se retirer, pour revenir au rivage avec la marée montante.

Dans les premiers temps, les jeunes ne sont nourris que de crevettes et autres petits crustacés que les parents ramassent sur les bancs de sable, au long des bords. Ils ont, à ce moment, tout le dessus du corps d’une nuance de rouille foncée, et conservent en partie cette couleur qr.and ils deviennent adultes, sauf que les plumes sont bordées de gris ou de brun clair. Les pieds et les jambes sont d’un bleu verdâtre, tirant sur le pourpre; le bec est sombre ou presque noir. Au prin-

LE GOELAND A MANTEAU BLEU. 363 temps, ils acquicrent tout leur développement, mais retiennent encore le plumaze gris rouillé. L'année suivante, la tête montre davantage de gris cendré clair et de blanc, ainsi qu'on en voit sur le cou et les parties inférieures. Des taches orange paraissent sur le bec ; les pieds et les jambes deviennent couleur de chair; la queue est toujours partiellement barrée vers le bout, Je crois qu'alors 1ls peuvent se reproduire: du moins jen ai vu portant cette livrée, qui s'étaient accouplés avec de plus vieux oiseaux.

Aucune autre espèce, à ma connaissance, n’avait ses nids sur ces mêmes îles. Vieux et jeunes vivent ensemble durant toute l'année, si ce n’est quand vient la saison des œufs : à cette époque, les premiers se retirent à l'écart pour se livrer aux soins importants qui ks réclament, Leur cri, qu'on entend de très loin, imite assez bien la syllabe hac, hac, hac; cah, cah, cah.

Le Goëland des harengs. dans ses migrations le long de nos côtes et à l’intérieur, parcourt une étendue de pays plus considérable qu'aucune autre espèce d’Amérique : je l'ai trouvé, dans les mois d'automne, sur nos grands lacs, sur l'Ohio, le Mississipi et jusque dans le golfe du Mexique ; en hiver, sur les bords de ce même golfe, comme au long de toutes nos côtes orientales. On peut dire qu'il habite constamment les États-Unis, puisqu'ilniche depuis Boston jusqu'à East-Port: toutefois le plus grand nombre remonte davantage au nord. Nous en recueillimes quelques nids sur les rochers du Veau- Marin, au Labrador ; mais aucun sur la côte elle-même. Ils étaient composés d'herbes sèches et de mousse ap-

portées du continent. Les oiseaux se tenaient à part entre eux, et semblaient complétement dominés par le grand Goëland à manteau noir. A notre retour, nous en aperçümes des vieux et des jeunes sur la côte nord de Terre-Neuve et sur les différentes baies où nous passämes.

Il y à déjà quelques années, après avoir employé le printemps à étudier les mœurs des passereaux émigrants et autres oiseaux de terre que je voyais arriver en troupes nombreuses dans le voisinage de Camden (New- Jersey), je me préparai à visiter les rivages maritimes de cet État, pour y continuer le cours de mes observations. C'était au mois de juin; on jouissait d’un temps délicieux, et le pays semblait sourire dans l'attente des beaux jours et des fraiches brises. Des pêcheurs passaient journellement entre Philadelphie et les différents petits ports, avec des wagons à la Jersey, chargés de poisson, de volailles, de provisions et autres articles indispensables aux familles de ces hardis bateliers. C'est avec l’un d’eux que je fis marché pour me conduire moi et mon bagage jusqu’au grand Port aux œufs.

Une après-midi, comme le soleil allait se coucher, un véhicule fit halte à ma porte, et le conducteur me donna de suite à entendre qu'il était très pressé de repartir. En conséquence, sans perdre de temps, je mis sur la charrette une malle, deux fusils avec les autres choses nécessaires en pareil cas; puis j'y montai moi-même. Le conducteur n'eut qu'à siffler, et ses chevaux partirent au bon trot par-dessus les sables épais et mouvants qui, dans presque toutes les parties de cet État, forment le fond des routes. Nous marchions depuis un certain temps, lorsque nous rattrapâmes toute une caravane devéhicules semblables au nôtre et qui suivaient la même direction. Quand nous fûmes près d'eux, nos chevaux e mirent au pas; et étant tous deux descendus de voiture, nous nous trouvâmes au milieu d’un groupe de joyeux charretiers en train de se raconter leurs aventures de la semaine (on était alors au samedi soir). L'un faisait le compte des tétes de mouton qu'il portait à la ville; l’autre parlait des courlis qui restaient encore sur les sables ; un troisième se félicitait d’avoir ramassé tant de douzaines d’œufs de râle, etc., etc. À mon tour, je demandai si les faucons pêcheurs étaient abondants aux environs du grand Port aux œufs : à cette question unindividu d'un certain àge ne put s'empêcher de rire, dt me demanda à moi-même si j'avais jamais vu le weak fish, au long de la côte, sans l'oiseau dont je lui parlais? Ne sachant quel animal il entendait par là, J'avouai mon ignorance; alors toute la bande poussa de grands éclats de rire auxquels je fus le premier à me joindre.

Il pouvait être minuit, lorsque nous arrivâmes à une sorte d’auberge où nous primes quelques instants de re. pos. De cet endroit divergeaient plusieurs routes, et les charrettesse séparèrent, uneseulement devantcontinuer son chemin avec nous. La nuit était noire, maisle sable nous indiquait suflisamment la voie. Tout à coup un galop de chevaux frappa mon oreille; nous nous retournâmes et reconnûmes que notre attelage était dans un danger imminent : mon conducteur sauta à bas de son siége et tira précipitamment ses chevaux de côté; il n’était que temps, eur les fuvards passèrent tout à côté de nous, ventre à terre, mais sans pourtant nous toucher. Derrière eux courait leur maitre hors d'haleine : ils avaient été, nous dit-il, effrayés par un bruit venant des bois, mais sans doute ils ne tarderaient pas à s'arrêter. Il achevait à peine de parler, que nous entendimes un fort craquement, après quoi 11 y eut quelques minutes de silence. Bientôt, en effet, le hennissement des chevaux nous apprit qu'ils avaient brisé leurs traits, En arrivant sur le lieu, nous trouvèames la charrette renverste et, quelques mêtres plus loin, les chevaux paissant tranquillement sur le côté de la route.

Le lever de l'aurore, dans les Jerseys et surtout au mois de juin, est digne d’un pinceau plus brillant que le mien ; aussi me contenterai-je tout simplement de veus dire que, du moment où les rayons du soleil commencèrent à dorer l'horizon, nous entendimes monter vers le ciel les notes joyeuses de l'alouette des prés. De chaque côté de la route s'étendaient des bois clairsemés, et sur la cime des grands aibres j'apercevais de

temps à autre le nid d’une orfraie, au-dessus duquel, tout là-haut dans les airs, l'oiseau à la blanche gorge déployait ses ailes, en prenant son essor vers la mer, dont j'aspirais avec délices les àpres parfums. Après ue demi-heure de marche, nous nous trouvâämes au centre même du grand Port aux œufs.

J'eus la satisfaction d’être reçu dans la maison d’un vieux pêcheur qui, propriétaire d’un agréable cottage stué à quelques centaines de mètres du rivage, avait en outre le bonheur de posséder une excellente femme, et d'être père d’une charmante enfant, joueuse comme ue petite chatte, mais sauvage comme une mouette demer. En moins de rien, j'étais installé dans leur demeure et pouvais déjà me regarder comme appartenant à la famille. Nous consacrèmes le reste de la journée à des exercices pieux.

Les huîtres, quoique la saison en fût passée, me parurent aussi bonnes et tout aussi fraiches que si on les eût prises à l'instant même sur leurs bancs. J'en fis mon premier repas, et jamais je n’en avais mangé de plus belles ni de plus blanches. Rien qu’à les voir ainsi sur une table amie, ayant à côté de moi une famille industrieuse et honnête, j'éprouve toujours une jouissance que les festins les plus somptueux ne peuvent me procuter, Notre conversation était simple autant qu’innocente, etle contentement brillait sur tous les visages. À mesure que la connaissance devenait plus intime, j'avais à répondre à diverses questions relatives à l’objet de n:2 visite. Mon digue hôte se frotta les mains, ‘jxand ic parlai de chasse et de pêche et des longues excursions

que je projetais à travers les marais du voisinage. C'était alors, et c’est maintenant encore, je l'espère, un homme de haute stature, aux os saillants, très museuleux, avec un teint brun et des yeux percants comme ceux de l'aigle de mer, C'était aussi un rude marcheur, se riant des difficultés et sachant manier l’aviron comme le meilleur marin. Quant autir, je ne sais vraiment à qui donner la palme, de lui ou de M. Égan, le pilote de Pile Indienne. Ce que je puis dire, c'est que rarement je les ai vus l’un ou l’autre manquer le but.

Nous fûmes debout avec l'aube et prêts à nous mettre en route. Moi, j'avais mon fusil à deux coups en bandoulière ; mon hôte s'était armé d’une longue canardière et, en plus, de deux avirons et d’une paire de pinces pour les huîtres, tandis que sa femme et sa fille s'étaient chargées d’une seine. Le bateau était bon. la brise favorable ; et nous nou, en allions naviguant ainsi sans fatigue, le long des étroites passes, vers des retraites bien connues de mes compagnons. Pour les naturalistes qui ont la faculté d'observer nombre d’objets à la fois, le grand Port aux œufs fournit un champ d'étude aussi abondant et aussi varié qu'aucune autre partie de nos côtes, si j'en excepte lesclefs de la Floride. On y trouve des oiseaux de toute espèce, aussi bien que des poissons et desanimaux à coquilles. Les forêts abritent 4ne foule de plantes rares, et jusque sur les arides bancs de sable habitent des insectes aux teintes les plus brillantes. Cependant notre principal objet était de nous procurer certains oiseaux qu'on appelle ici des

avocettes (1); et pour y parvenir, nous suivimes pendant plusieurs milles une passe tortueuse qui nous conduisit dans l’intérieur d'un vaste marais où, après quelques recherches, nous finimes par trouver non-seulement ces oiseaux, mais encore leurs nids. Notre filet avait été tendu en travers du canal ; et quand nous revinmes, la marée, en se retirant, y avait laissé quantité de baux poissons dont plusieurs furent cuits et mangés sur place. l'en réservai un qui me parut curieux el que j'envoyai au baron Cuvier. Notre repas fini, nous étendimes le filet pour le faire sécher, et continuâmes nos recherches jusqu'au retour de la marée. Après avoir fait un assez riche butin, nous reprîmes les avirons et ne nous arrèiimes qu’en face la maison du pêcheur, où nous traimes plusieurs fois la seine et toujours avec grand profit.

Je passai, de cette manière, plusieurs semaines, sur ces rivages salubres et délicieux : tantôt m’enfonçant autravers des bois et des marécages, retraites préférées des hérons ; tantôt prenant plaisir à écouter le cri retenüissant des râles ; ou bien encore portant la destruction parmi les blanches mouettes; d'autrefois m’amusant à pêcher, dans quelques remous près du bord, le poisson qu'on appelle téte de mouton, et suivant enfin du regard le sterne rapide qui faisait ses évolutions au sein

(1) Lawyers. Ce nom d'avocette, ou avocat, leur a été donné, remarque Wilson, parce qu'ils ont la langue bien pendue et crient continuellement ; mais là, ajoute-t-il, s'arrête la comparai-on, car l'avocette est simple, timide et incapable de faire aucun mal,

Il, 2h

des airs ou plongeait après quelque menu fretin, Là aussi j'ai fait plus d’une esquisse et j'ai vu s’écouler plus d’un heureux jour. Avec quel plaisir j'irais revoir encore l’honnête famille et la petite maison que j'habitais avec elle !

Le Pluvier doré passe l'automne, l'hiver et une partie du printemps dans les États-Unis. Il se montre par troupes considérables, soit le long de nos côtes, soit dans l’intérieur, et même souvent sur les terrains les plus élevés. Cependant le plus grand nombre s’avance, dans les hivers rigoureux, jusqu’au delà des limites de nos États méridionaux ; et, dans cette espèce, les migrations partielles sont surtout influencées par l’état de la saison. Du milieu d'avril au commencement de mai, ces oiseaux sont plus abondants sur les côtes maritimes des districts du centre et de l’est ; tandis qu’en automne ils fréquentent l’intérieur, et plus spécialement les prairies de l'Ouest. Dans les premiers jours de mai, ils se réunissent en troupes immenses, et commencent leurs migrations vers les contrées septentrionales où l’on dit qu’ils vont nicher.

Les détails que donne Wilson sur cette espèce se

rapportent en partie au Pluvier à téte de bœuf (Charadrius helveticus) ; et même, dans la seconde édition de ses œuvres, l'éditeur a rejeté le Pluvier doré, comme n’appartenant pas à l'Amérique, bien qu'il eût pu en voir très souvent sur les marchés de Philadelphie, Le prince Bonaparte a fait justice de cette erreur dans ses remarquables Observations sur la nomenclature del'Ornithologie de Wilson. M. Selby, en parlant du Pluvier doré, dit que, dans son opinion, l'oiseau qu'on désigne sous ce nom en Amérique diffère de celui d'Europe, Pour moi qui les ai vus et examinés sur les deux continents, j'ai reconnu que leurs mœurs, le son de leur voix, leur manière d’être, en un mot toute leur apparence, étaient exactement semblables.

Ce Pluvier marche légèrement sur le sol; souvent, quand on l’observe, il s'éloigne de quelques pas en courant, puis s'arrête tout court, fait deux ou trois inclinaisons de tête en se secouant tout le corps, et lorsqu'il croit qu'on ne le voit plus, se foule et demeure ainsi caché jusqu'à ce que le danger soit passé. Quand vient pour ces oiseaux le moment de quitter le Nord, et pendant qu’ils se tiennent sur les sables ou les bancs de vase au bord de la mer, ils lèvent fréquemment les ailes, comme pour leur faire prendre l'air quelques instants. En cherchant leur nourriture, ils se dirigent en droite ligne, regardent souvent en bas et de côté, et chemin faisant, ramassent ce qu’ils trouvent en se courbant par un mouvement particulier. On les voit aussi fouler avec leurs pieds la terre humide, pour en faire sortir les vers. En automne, ils se retirent sur les terrains les

plus élevés, où ils savent qu'abondent les baies, les insectes et les sauterelles.

Lorsqu'il doit voyager loin, le Pluvier doré vole à une hauteur de trente à soixante pieds, d’une manière régulière et avec une grande rapidité. Si la troupe est nombreuse, elle se forme sur un front étendu et se pousse en avant par des battements d'ailes bien réglés, chaque individu émettant une note assez douce et qu’il répète par intervalles. Avant de se poser, ils font diverses évolutions; tantôt descendent en effleurant le sol, tantôt décrivent une courbe ou s'élancent de côté; d’autres fois resserrent, puis étendent leurs rangs; et à la fin, au moment même où ils semblaient près de s’abattre, le chasseur, impatienté de les attendre, les voit subitement prendre l'essor et lui échapper. Quand ils se posent à portée, le meilleur moment pour les tirer est celui où ils touchent la terre, car alors ils ne présentent qu'une masse compacte et se dispersent l'instant d'après. J'en ai souvent remarqué qui, en passant d’un endroit à l’autre, rompaient soudain leur élan comme pour regarder les objets au-dessous d’eux, ainsi que le font les courlis.

Le 16 mars 1821, étant à la Nouvelle-Orléans, je fus invité, par quelques chasseurs français, à une partie dans les environs du lac Saint-Jean: c'était pour assister au passage des Pluviers, qui par myriades venaient du nord et continuaient leurs migrations vers le sud. Dès le matin, à la première apparition de ces oiseaux, des compagnies de vingt à cinquante chasseurs s'étaient postées dans les différents lieux où ils savaient

LE PLUVIER DORÉ. 978 par expérience qu'ils Gevaent passer; placés à égale distance les uns des autres , ils attendaient assis par terre. Quand une troupe approchait, chaque individu se mettait à sifller en imitant leur cri d'appel; à ce signal, les Pluviers descendaient et commençaient à tournover en défilant devant les chasseurs , qui tous, à tour de rôle, leur envoyaient leur coup de fusil, avec tant de succès, que J'ai vu de ces troupes, composées de cent oiseaux et plus, qui se trouvaient ainsi réduites à un misérable reste de cinq ou six individus. Pendant que les chasseurs rechargeaient les armes, les chiens rapportaient le gibier. Le jeu continua de cette manière toute la journée, et au coucher du soleil, quand je quittai ces destructeurs, ils paraissaient tout aussi acharnés à la besogne que lors de mon arrivée. Un seul individu, tout près de l'endroit où J'étais moi-même, en tua, pour sa part, soixante-trois douzaines. En évaluant le nombre des chasseurs à deux cents, et supposé que chacun en eût tué vingt douzaines, c'étaient quarante-huit mille Pluviers dorés qui avaient été abattus dans cette journée.

Je demandai si leur passage avait lieu fréquemment, et l’on me répondit que, six ans auparavant, on les avait vus arriver en aussi grand nombre, immédiatement après deux ou trois jours d’une chaleur excessive, poussés qu'ils étaient par une brise du nord-est. Parmi cette multitude d'oiseaux, quelques-uns seulement étaient gras, la plupart de ceux que j’examinai me parurent très maigres; à peine si je leur trouvai quelques aliments dans l’estemac, et les œufs dans

l'ovaire des femelles n'étaient nullement développés.

J'ai eu de nouveau recours à l’obligeance de mon ami W. Macgillivray, pour ohtenir des renseignements sur leurs mœurs, et je ne puis mieux faire que de transcrire ici ceux qu’il m’a donnés.

« Le Pluvier doré est un oiseau très commun dans presque toutes les parties de l'Écosse, spécialement dans les Highlands du nord et aux Hébrides. Quand le temps commence à s'adoucir, vers la fin du printemps on les voit, le long des rivages ou sur les champs à proximité, voler à une grande hauteur et en troupes peu serrées qui tantôt se massent en rangs profonds, tantôt présentent des lignes anguleuses et irrégulières. ls avancent d'un mouvement paisible et réglé, faisant entendre, à de courts intervalles, leurs notes douces et plaintives; parfois poussant un cri singulier qui ressemble aux syllabes courlie-wee. Ces oiseaux alors abandonnent leurs retraites de l'hiver, et retournent aux marécages de l'intérieur, sur lesquels ils se dispersent par couples. Au commencement du printemps, si vous traversez un de ces marais à l'aspect sinistre, vous êtes presque sûr d’entendre la voix gémissante du Pluvier, qu'accompagne souvent le faible cheep-cheep de la bécassine ou le cri perçant du courlis. Avancez encore un peu : devant vous, sur ce tertre couvert de mousse, vient de se poser un mâle revêtu de sa belle livrée d'été, noir et vert; vous pouvez, si cela vous convient, en approcher à moins de dix pas; et dans certaines localités il ne serait pas difficile à un seul chasseur d’en tuer, en cette saison, plusieurs douzaines par jour.

après que l’incubation a commencé. les femelles se tiennent à leur poste et ne se montrent plus guère. Je ne sais si les mâles les assistent ou non dans leur tâche pénible , mais toujours est-il qu'ils ne les abandonnent pas. Le nid a tout simplement l'apparence d’un petit enfoncement dans une touffée de mousse ou dans une place sèche sur la lande; quelques brins d'herbe étries en tapissent négligemment le fond. Les œufs, ne dépassant jamais le nombre de quatre, se trouvent, comme c'est l'habitude dans cette famille, ramassés ensemble par le petit bout. Ils sont beaucoup plus gros et plus pointus que ceux du vanneau, leur longueur étant d'environ deux pouces un huitième, sur une largeur d'un pouce et demi. La coquille, mince et lisse, est d'un jaune grisâtre, irréguliérement brouillée et pointillée de brun foncé, avec quelques légères taches pourpres, plus marquées vers le gros bout. Les jeunes quittent le nid immédiatement après avoir brisé la coquille, et commencent à se cacher en se foulant à plat sur la terre. À ce moment, la femelle témoigne la plus vive inquiétude pour leur sûreté: s'il en est besoin, elle feindra d’être boiteuse, pour attirer l'ennemi à sa suite; plusieurs fois je l’ai vue, cette tendre mère, s'envoler à une distance considérable, puis, se posant dans un endroit bien découvert, se trainer par terre comme si elle eût été prête à mourir, et battre péniblement des ailes pour faire croire qu'elle les avait cassées. Les œufs sont excellents, et la chair des jeunes n’est pas moins délicate quand ils commencent à prendre leurs plumes.

» Dèsque leurs petits sont en état de voler, lesPluviers se réunissent de nouveau par troupes, mais restent sur les marais jusqu'au commencement de l'hiver, Ce n’est qu’alors qu'ils gagnent les champs ; et quand la saison est trop rigoureuse, ils se retirent sur les terrains bas, près des bords de la mer. Pendant les longues gelées ils cherchent leur nourriture sur les sables et les rivages rocailleux, à la marée descendante; et en général, tant que dure la mauvaise saison, ils ne s’éloignent guère de la mer.

» Quand une troupe s’abat sur un champ, les divers individus se dispersent et courent chacun de leur côté avec une grande activité, en récoltant ce qui se trouve. Il y en a de si peu farouches, qu'on peut s’en approcher à quinze mètres; et souvent j'ai fait plusieurs fois le tour d’une de cestroupeséparpillées, pour les ramener ensemble avant de tirer. Dans les temps de vent, ils se foulent à ras de terre, et j'ai lieu de penser que d’ordinaire ils gardent cette position durant la nuit. Sur les Hébrides, J'ai été maintes fois à la chasse de ces oiseaux au clair de lune; et je ne les trouvais pas moins occupés et moins actifs que dans le jour; ce qui, je crois est aussi le cas pour les bécassines. Mais rarement aaisais-je capture, attendu la difficulté de bien apprécier la distance dans les ténèbres. Le nombre des Pluviers qui fréquentent, en cette saison, les pâturages sablonneux et les Hébrides sporades (1) est véritablement étonnant.

(1) Outer Hebrides, C'est l'archipel qui comprend les îles éparses et les plus éloignées de la côte d'Écosse.

» Le Pluvier doré entre parfois à gué dans l’eau, pour cherchersa nourriture ; cependant il préfère de beaucoup les terrains secs, et sous ce rapport il diffère essentiellement des chevaliers et des barges. Il aime à sonder les sables humides ; et dans l'été, sur les marécages et les prairies, on trouve les résidus de la fiente de vache fréquemment perforés par son bec. La chair de cet oiseau est délicieuse et, dans mon opinion, nele cède guère à celle de la bécasse. »

On rencontre ce fameux Canard depuis les bouches du Mississipi jusqu’à l’Hudson ou rivière Nord ; au delà de cette dernière limite, il se montre rarement sur nos côtes de l'Est, quelle que soit la saison. Cette circontance, jointe à cet autre fait, qu’on le voit de temps en temps sur les hautes eaux de nos districts de l'Ouest, et qu'il niche en grand nombre, soit au bord de la rivière de l’Ours, dans la Californie supérieure, soit sur les marais et au long des cours d’eau, dans maintes parties des montagnes Rocheuses, cette circonstance, dis-je, me porte à penser qu’au lieu de côtoyer la mer ou les fleuves, ces oiseaux passent par le milieu des terres, en

gagnant les régions où ils veulent faire leurs nids, quelque reculées qu’elles soient vers le Nord. D'après le docteur Richardson, ils nichent dans toutes les contrées où l’on va chercher des fourrures, depuis le cinquantième parallèle jusqu'aux plus hautes latitudes septentrionales.

Tout le temps qu’il demeure dans ceux de nos États qui bordent l'Atlantique, ce Canard abonde principalement sur la baie de Chesapeake et les cours d’eau qui s’y déversent. Il n’y a pas plus d’une vingtaine d'années que ses apparitions régulières et son séjour ont été observés ou du moins signalés sur nos eaux du Sud ; cependant à la Nouvelle-Orléans, où on le désigne sous le nom de Canard-cheval, il était connu de temps immémorial, au dire des plus anciens chasseurs encore vivants ; et selon eux, c'est seulement environ depuis quinze ans, qu'il a commencé de monter, d’un prix très bas, jusqu’à deux dollars la paire, taux auquel il était rigoureusement tenu lors de mon passage en cette ville, au mois de mars 1837.

Ce renchérissement extraordinaire est dû, je crois, à la préférence marquée que lui donnent les épicuriens de nos États du centre, où on le vante avec exagération comme infiniment supérieur à tous les autres canards du monde. La plupart de nos méridionaux sont tellement engoués de cette prétendue supériorité, que plusieurs fois ils ont fait venir des provisions de ces fins Canards, de Baltimore à Charleston et même jusqu'à Savannah, en Géorgie, bien que l'espèce n’en soit pas très rare au voisinage de cette dernière ville, non plus

que sur la grande rivière Santee, Un jour je montrais, jun ami qui n'est plus, quelques douzaines de ces mèmes Canards étalés sur le marché de Savannah; mais lui voulait, à toute force, que je fusse dans l’errur, et me soutenait que ce n’était là que de pauvre ubier, sec, maigre, avec un insupportable goût de poison, et d’une qualité bien inférieure à celle du canard auvage et de la sarcelle aux ailes bleues. Et de fait n'avait pas tort, car dans cette saison ils ne valent guère mieux qu'il ne disait.

J'en ai vu des quantités considérables sur les nombreux ilots et les rivières de la Floride orientale ; mais ans en rencontrer un seul sur le golfe Saint-Laurent, along des côtes du Labrador ou de Terre-Neuve.

Isarrivent dans les environs de la Nouvelle-Orléans, du 20 octobre à la fin de décembre, par compagnies de huit à douze individus, qui probablement ne se composent que des membres d’une seule famille ; et à l’inwerse de plusieurs autres espèces, ils se tiennent par pets groupes, tant que dure l'hiver. Néanmoins, à l'approche du printemps, ils se réunissent entre eux et, vers le premier avril, partent en grandes troupes. Dans kurs stations, ils ont coutume de se poser à découvert ur les prairies humides, les étangs vaseux, et font leur iourriture des graines de diverses plantes, notamment de celles du lis d’eau et de l’avoine sauvage.

Au rapport d'Alexandre Wilson, qui le premier a décrit cette espèce, leur apparition dansles districts du Centre a lieu vers le 15 octobre ; mais plus récemment d'autres auteurs ont écrit qu’à moins d’un froid rigou-

reux dans le Nord, ils se montrent rarement avant le 45 novembre. C’est aussi mon avis. étant Convaineu, je le 4 répète, que pour se rendre aux lieux où ils nichent, de M même que pour les quitter, leurs voyages s’accomplis- 4 sent par le milieu des terres. Si ce dernier point était # bien vérifié, il faudrait y voir la preuve que ces oiseaux, M différents en cela des autres canards, au lieu de s’avan- ! cer directement au Sud, quand viennent l'automne et l'hiver, suivent une direction oblique vers les régions 8 de l'Est où ils résident, jusqu’à ce que le froid s’y fasse trop vivement sentir, et qu’ils reprennent leur vol pour M gagner des contrées plus chaudes, où ils demeurent tout M le reste de l'hiver.

Leur vol, bien que rappelant par sa pesanteur celui de nos plus grosses espèces de mer, est puissant, rapide, 4 par moments très élevé et bien soutenu. Ils nagent en- M foncés dans l'eau, surtout quand ils redoutent quelque 4 danger, et probablement pour être toujours prêts à disparaître en plongeant, exercice auquel ils sont des plus experts. Ils fendent l'eau avec une extrême agilité, mais! se meuvent lourdement sur terre. Leur régime varie suivant les lieux et les saisons. La plante nommée Wallisnérie (1), et dont on dit qu’ils font leur nourriture sur la baie de Chesapeake, est plus abondante dans ces eaux que partout ailleurs ; et là même elle devient quelque-

(1) C'est cette même plante qui présente, dans ses amours, des phénomènes si singuliers, d’ailleurs bien constatés par les savants, et dont plusieurs poëtes ont fait l’objet de leurs chants: voyez Darwin, dans ses Amours des plantes, et Delille dans les Trois règnes de la naturt.

LE CANARD DE LA VALLISNÉRIE. 381 lis assez rare pour que ce Canard, ainsi que d’autres qui n’en sont pas moins friands, se voient obligés de recourir aux poissons, grenouillettes et lézards aquaiques, limaces et mollusques, ainsi qu'aux graines de liverses espèces qu'on retrouve en plus ou moins grande quantité dans leur estomac.

On ne sait rien de leurs mœurs durant la saison des ets, et l’on ignore également ce qui se rapporte aux hangements de plumage qu'ils peuvent subir à cette 1ème époque.

Quant aux moyens qu’on emploie pour en approvisonner nos marchés, n'ayant pu, faute d'occasions, “en instruire suflisamment par moi-même, je vais ranscrire ici un compte rendu de la chasse aux Canards ur les eaux du Chesapeake, publié il y a déjà quelques unées dans le Cabinet d'histoire naturelle, et dont une “pie m'a été transmise par l’auteur, le docteur Sharless de Philadelphie. Je m’empresse de lui en adresser nesremerciments, sans oublier les nombreuses preuves lobligeance qu'en mainte autre circonstance 1l m’a lnnées :

« La baie de Chesapeake, avec ses divers tributaires, at le lieu le plus fréquenté par: les oiseaux d’eau qu'il ait dans tous les États-Unis. Cela tient à l'abondance lenourriture qu'ils y trouvent, soit sur les immenses les de sable ou bas-fonds qui, de l'embouchure de la Niquehannah, s'étendent tout le long de la rivière Elk, sit sur les bords mêmes de la baie et de ses affluents, lisqu'aux rivières York et James dans le sud.

» Cependant leur nombre va en décroissant depuis

quelques années ; et même plusieurs personnes m'ont ‘ assuré que, rien que dans les quinze dernières, il avait à diminué de moitié. Cela, à n'en pas douter, provient # d’abord de la plus grande destruction qu’on en fait. tout le monde aujourd’hui s’acharnant après eux, par # occupation ou par passe-temps; ensuite le trouble incessant qu’on leur cause les porte à se disperser plus au +. loin et à déserter leurs anciennes retraites.

» Dès la première ou la seconde semaine d'octobre on voitapparaitre, sur les parties supérieures de la baie, les petites espèces de canards, telles que la sarcelle religieuse, le canard à longue queue etle canard rougeàtre: ? puis, dans les derniers jours du mois, le millouinan, le jensen et le millouin (1), qui avec l’oie du Canal” se répandent bientôt sur toute l'étendue de la baie. M Enfin, mais seulement après que le froid a sévi dans le Nord, arrivent en grand nombre et jusqu’au milieu des novembre le Canard de la Vallisnérie et le cygne d'A-# mérique. Tous ces oiseaux, dans les premiers temps, A sont maigres et sans goût, à cause des privations qu'il ont souffertes pendant le voyage et peut-être pendant lesf préparatifs de leur installation. Il faut plusieurs jou d'un repos non interrompu pour leur communiquer celte saveur qu'on prise tant chez certains d’entre eux. Dans les basses marées qui suivent leur retour, ils & tiennent sur les bancs, loin du rivage, et raremen prennent l'essor, à moins qu’ils ne soient inquiétés, mais quand les marées du printemps rendent les eau

(4) Anas albeola, glacialis, rubida, marila, Americana, ferina.

trop profondes pour qu’ils v puissent trouver leur nourriture, ils s'envolent, chaque matin, pour descendre la baie et revenir avec le soir. La plupart se nourrissent de la même herbe qui croît abondamment dansles basfonds de la baie et les eaux adjacentes et qu’on appelle l'herbe aux Canards, où Vallisnérie d'Amérique. Elle a d'ordinaire de six à dix-huit pouces de haut et s’arrache très facilement. Des personnes qui ont observé de près nos Canards, lorsqu'ils vont pour manger, disent que, de même que le millouinan, ils plongent pour se procurer cette herbe, se contentant eux-mêmes des racines, tandis que le jensen et le millouin prennent les feuilles, En eflet, bien que le jensen soit beaucoup plus petit que le Canard de la Vallisnérie, il ne se gêne pas, affirme-t-on, pour lui dérober tout le butin qu’il rapporte, au moment même où il revient du fond de l'eau.

» Toutes ces grosses espèces cherchent la pâture de compagnie, mais se séparent quand elles s’envolent. Qu'elles vivent les unes et les autres de la même herbe, cela est évident, leur chair à tous ayant le même fumet : si bien que les individus dont le goût est le plus exercé sous ce rapport sont embarrassés pour dire à quelle espèce ils ont aflaire; cependant le jensen est celui qu'on préfère généralement.

» Vers le milieu de décembre, surtout quand l’hiver a été un peu rigoureux, ces différents canards sont devenus si gras, que j'en ai vu dont la gorge crevaiten tombani :ur l'eau. Dès lors, comme ils dépensent moins detempsà manger, ils passent et repassent, matin etsoir,

par-dessus la baie, offrant ainsi au chasseur des occasions très favorables. Ils conservent, dans leurs plus courts voyages, l’ordre qu'ils observent pour leurs migrations, c’est-à-dire qu'ils volent en ligne ou bien en formant un triangle sans base ; et si le vent souffle sur les pointes de terre qui font saillie au-dessous d’eux, c’est alors qu'on à beaucoup de chance d’en tuer. D’ordinaire, en effet, ils évitent autant que possible d'approcher du rivage ; mais lorsqu'une forte brise les pousse vers ces sortes de promontoires, ils sont obligés de céder au vent et passert à portée de fusil du bord, quelquefois même par-dessus la terre.

» Quand on les trouble sur leurs bancs, alors même qu'ils y trouveraient abondance de nourriture, on les force la plupart du temps à s'éloigner et à chercher d’autres lieux pour vivre. Aussi, sur les rivières qui descendent à la baie, au voisinage des pointes d'où il est aisé de les guetter, jamais, soit de jour, soit de nuit, ils ne se voient inquiétés par des bateaux chasseurs. À la vérité, le bruit des coups qu’on tire du rivage les fait d’abord s'envoler, mais bientôt ils reviennent: tandis que si une voile les poursuit seulement pour quelques instants, ils abandonnent leur retraite favorite, et on ne les revoit pas de plusieurs jours.

» D'après le nombre de Canards qu’on aperçoit dans toutes les directions, on serait tenté de croire qu’on n’a qu’à les attendre à la première pointe venue, pour être sûr d’en abattre à discrétion; mais si lon fait attention à la puissance de leur vue qui distingue de si loin, comme aussi à l’immensité de l’espace dont

LE CANARD DE LA VALLISNÉRIE. 385 ils disposent, on reconnaîtra qu'à moins de circonstance! "ssez heureuses, un chasseur peut rester des jours entiers sans obtenir aucun succès. Du côté ouest de la baie, là où croît surtout la plante qu’ils aiment, les vents du sud sont les plus propices. Si la marée est haute, avec une petite gelée et un vent frais du midi, ou même par une matinée calme, ces oiseaux se mettent en mouvement par troupes dont le nombre dépasse toute idée ; et ils approchent si près des pointes. qu'un médiocre tireur peut en tuer de cinquante à cent par jour.

» Lorsqu'un étranger visite ces eaux et qu’il voit ces Canards qui par milliers couvrent les bancs de sable etremplissent l’air de leurs bataillons serrés, avec des multitudes de beaux cygnes blancs posés non loin du rivage, où ils ressemblent à des masses de neige nouvelle, il s’imagine qu'on n’a qu’à tirer et qu’au milieu de ces rangs profonds il n’est pas un coup de fusil qui ne porte. Mais qu'il considère l'épaisseur du plumage qui ls défend, la rapidité de leur vol, la promptitude et la durée de leurs plongeons, sans compter les circonstances du vent et de la saison, qui ont ici une si grande inluence, et il s'étonnera bien plutôt que l'on en puisse détruire autant.

» Jusqu'ici la méthode la plus habituellement employée contre eux a été ‘de les tuer au vol, soit des pointes dont j'ai parlé, soit du rivage ou posté sur des bateaux, après qu'ils se sont posés pour manger; ou bien encore, comme l’on dit, en les attirant ; opération qui consiste à faire venir les Canards quelquefois d’une

distance de plusieurs centaines de mètres, de facon qu'ils s'approchent à quelques pieds de la terre. Pour cela, on choisit un lieu où on les ait auparavant laissés vivre assez tranquilles et où ils se tiennent habituellement à trois ou quatre cents mêtres du bord, dont ils peuvent d'ailleurs approcher jusqu'à cinquante ou soixante pas; ce qu'au reste ils ne font jamais que lorsqu'ils ont la facilité d’y nager librement. Plus la marée est haute et le temps serein, plus on a de chance de réussir, car alors ils sont moins éloignés de la rive et voient plus distinctement. La plupart des gens qui habitent ces côtes élèvent une petite race de chiens blancs ou argentés, qu’on désigne familièrement dans le pays sous le nom d’appeleurs, et qui, je crois, sont tout bonnement des barbets communs. Ces chiens sont très vifs, aiment beaucoup à jouer, et on leur apprend à courir çà et là sur le rivage, en vue des Canards, soit à un simple mouvement de la main, soit en leur jetant des morceaux de bois de côté et d'autre. Bientôt ils comprennent parfaitement ce qu'on leur demande; et quand ils voient que les Canards commencent à venir, ils font leurs sauts et leurs gambades moins haut, et finissent même par ramper, de peur que ces oiseaux ne découvrent quel est l'objet qui excite ainsi leur curiosité. On a aussi mis à profit cette disposition qui les pousse à s'approcher pour reconnaitre ce qui leur paraît singulier, en agitant devant eux un mouchoir noir ou rouge dans le jour et blanc pendant la nuit, ou même en battant doucement l’eau au loug des bords. Les Canards qui s'en trouvent les plus voisins sont d'abord

LE CANARD DE LA VALLISNÉRIE. 387 frappés de cette étrange apparition ; ils lèvent la tête, regardent avec grande attention pendant quelques instants, puis se dirigent vers le lieu d’où vient l’objet, suivis de toute la bande. En maintes occasions, j'en ai vu des milliers qui nageaient ainsi en masse compacte pour gagner le rivage; et à mesure que le chien recule parmi les herbes, ils s’avancent quelquefois jusqu'à moins de quinze pieds. Enfin, quand ils sont arrivés assez près. en général leur curiosité est satisfaite, et après avoir couru quelques bordées de droite et de gauche, ils rétrogradent et s'en retournent à leur première station. Le bon moment pour le chasseur, c’est quand ils présentent le flanc, et 1l peut alors en tuer une cinquantaine, même avec un petit fusil. Celui qui vient ordinairement le premier est le millouinan, ensuite le millouin, puis le Canard de la Vallisnérie. Le dernier de tous est le jensen, et encore ne se décide-t-il que bien difficilement. C’est aussi dans cet ordre qu'ils s’approchent des pointes en volant; mais quand une fois le Canard de la Vallisnérie a pris sa direction, il ne s’en laisse pas aisément détourner. Dans ces moments-là vous n'avez pas besvin de vous cacher; les Canards ne s’effrayent nullement, et la vue même d’un grand feu ne pourra les arrêter. Les jensens nuisent beaucoup quand on veut en tuer d’autres au vol : ils sont si défiants, que non-seulement ils évitent les pointes pour eux-mêmes, mais par leurs sifflements et le trouble de leurs évolutions ils donnent l'alarme à ceux qui les accompagnent.

» On se croirait, n'est-ce pas, très sûr de son coup, quand il ve s’agit que de tirer au milieu d'une masse

solide de Canards couvrant l’eau à une distance de quarante à cinquante mètres? Toutefois, en réfléchissant que le chasseur est placé presque de niveau avec la surface, on comprend que le corps qu’il a devant lui, bien que composé de plusieurs centaines d'individus, ne présente qu’une largeur de quelques pieds; aussi le meilleur conseil que puissent donner les vieux tireurs, c’est, si l’on ne veut pas porter trop haut, de tenir le Canard le plus rapproché toujours en plein au-dessus de la ligne de mire, quelle que soit la longueur de la colonne. J'ai vu l'exactitude de ce principe complétement vérifiée par l'expérience, un jour que j'avais attiré plusieurs centaines de Canards à cinquante pas du rivage : environ vingt mètres au delà des derniers rangs étaient cinq millouinans, et un seulseulement de ceux-ci fut tué, quoiqu'on eût visé juste au milieu de la bande, et qu’on se fût servi d’une canardière bien chargée et à l'épreuve.

» Avant de quitter ce sujet, Le tir au Canard, quand il est posé, je veux citer encore un fait qui s’est passé sur la rivière Bush (1), il y a quelques années : un mdividudont l'habitation était située près du bord s’apercut, un matin, qu'à une vingtaine de mètres du rivage et juste en face de sa maison, les eaux étaient toutes prises par la glace, sauf un espace de dix à douze pieds entièrement couvert de Canards. S’étant armé de son grand fusil, il tira au beau milieu, et plus dela moitié resta sur la place. Ceux qui d’abord avaient

(4) Dans l’État de Maryland.

LÉ CANARD DE LA VALLISNÉRIE. 889 pris la fuite ne tardèrent pas à revenir se faire tuer au mème endroit, et 1l continua de tirer jusqu’à ce qu’enfin, craignant que dans le nombre ne se trouvassent ceux de sa basse-cour, 1l cessa le massacre et alla chercher ses victimes : il y en avait quatre-vingt-douze, dont la plupart étaient des Canards de la Vallisnérie.

» Pour empêcher les chiens, pendant qu’ils manœuvrent sur le rivage, de courir dans l’eau, on ne leur permet jamais d'y aller pour rapporter le gibier; mais on dresse, à cet effet, une autre grosse espèce croisée de chiens de Terre-Neuve et de barbets. Ces animaux, quand ils voient la partie engagée ou sur le point de se terminer, semblent y prendre non moins d'intérêt que le chasseur lui-même. Tant que les oiseaux sont en l'air, leurs veux s'occupent continuellement à regarder de quel côté ils viennent ; et souvent, par certains gestes, ils m'ont averti de l’arrivée d’une troupe encore trop éloignée pour qu’un homme eût pu l’apercevoir. Lorsque les Canards approchent, les chiens se couchent, mais sans jamais les quitter de l'œil, et au moment où le coup part, ils se relèvent d’un bond pour mieux juger du résultat. Si un Canard tombe roide mort, ils plongent et le rapportent; mais très souvent ils attendent pour savoir comment il est tombé et dans quelle direction il nage. Ils semblent reconnaître, presque aussi bien que le chasseur, quand il n’y a pas de chance de le prendre, et alors ils n’y essayent même pas, sachant par expérience que, lorsqu'il n’est simplement que désailé, il leur échappe presque toujours en plongeant. Ces chiens ne rapportent d'ordinaire

590 LÉ CANARD Di LA VALLISNÉRIE,

qu'un Canard à la fois; mais un vrai Terre-Neuve que nous avions avec nous, cet automne , nageait plus de vingt mètres au delà du premier, pour en prendre un second dans sa gueule et les rapporter tous les deux. Ces nobles animaux sont pleins d’ardeur et d’ambition : un gentleman me racontait qu’il avait ainsi vu rapporter à son chien, dans l’espace d’une heure, vingt-deux Capards de la Vallisnérie et trois cygnes, à un moment où l’eau était si froide et la saison si rigoureuse, que la pauvre bête était toute couverte de glaçons, au point que, pour l'empêcher de geler, il avait dà prendre son manteau et l'en envelopper. Il y en a qui plongent très loin après un Canard; mais lorsqu'un millouinan ou un Canard de la Vallisnérie n’est que blessé, +1l s’enfonce si profondément dans l'eau, qu’il est presque impossible au chien de les atteindre. Pour vous donner une idée de la rapidité avec laquelle ces oiseaux disparaissent, il me suffira de vous citer un fait dont j'a été témoin moi-même, et j'ajoute qu’un autre tout semblable s’offrit le même jour à l'observation de l’un de mes amis : un mâle, de l’espèce du Canard à longue queue, fut tiré sur l’eau avec un fusil à piston ; mais en plongeant, il évita le coup et, quelques instants après, s’envola; quand il fut à environ cinquante mètres de la barque et peut-être à un pied au-dessus de la surface de l’eau, le chasseur lui envoya un second coup; mais à la seule explosion de la capsule, il avait eu le temps de replonger; et, bien que le plomb eût couvert la place où il venait de disparaitre, nous le vimes se renlever bientôt après, sans le moindre mal.

» Lorsqu'un de ces Canards a été frappé sur quelque cours d’eau du voisinage, il gagne immédiatement la baie et s’y tient caché parmi les herbes, jusqu'à ce qu’il soit guéri; à moins toutefois qu'il ne lui arrive d’être achevé par les aigles, les faucons, les goëlands ou les renards qui rôdent continuellement aux environs. Si vous entuez un de l'espèce de la Vallisnérie etque vous ne le preniez pas de suite, il ne tardera pas à devenir la proie du goëland, qui généralement ne touche qu’à celui-là. J'ai vu de ces lâches maraudeurs assaillir des Canards ainsi blessés. Presque toujours un ou deux coups de bec mettaient fin à la résistance ; cependant le combat ne laissait pas que d'être rude. et parfois même l’agresseur était repoussé. S'il se trouve que le Canard soit d'une saveur remarquable, le goëland manifeste sa joie gloutonne d’une façon si bruvante, que bientôt d’autres se rassemblent, et dans ce cas le morceau reste au plus courageux ou au plus fort.

» Une autre méthode pour prendre les Canards consiste à tendre un filet sous l’eau, dans les lieux où ils ont coutume de venir manger; et quand ils plongent pour chercher la nourriture, leur tête et leurs ailes s'embarrassent dansles mailles où ilsse noïent. Ce moyen réussit d'abord, mais bientôt les oiseaux s’effarouchent et finissent par s'éloigner. Dans certains cas même, il a suffi d'en tendre ainsi deux ou trois fois de suite, pour les empêcher de revenir de plusieurs semaines. Quand on cherche à s'avancer sur eux à la rame, de nuit comme de jour, on produit le même effet; et ce procédé, assez généralement en usage sur la rivière Bush,

est hautement désapprouvé parles chasseurs qui affûtent les Canards de dessus les pointes. Durant ces trois dernières années, on à constamment pu voir, sur la rivière dont je parle, un homme dans son bateau, armé d'un long fusil que soutient un porte-mousqueton ; et la quantité de gibier qu’il détruit est immense. Mais ce genre de chasse déplait si universellement, qu’à diverses reprises on a cherché à couler bas le bateau et le fusil ; et on lui a si souvent envoyé des balles à lui-même, que maintenant ses expéditions ne peuvent plus avoir lieu que la nuit.

» Quant à la chasse au clair de lune, elle est peu pratiquée; néanmoins, comme les Canards sont en mouvement dans les nuits où cet astre brille, on pourrait aisément les attirer à portée, en les appipant lorsqu'ils volent. En certains lieux, on imite leur cri dans la perfection ; et j'ai vu des oies s'écarter à angle droit de leur route pour venir à cet appel. Le chasseur les amène Jusqu'au-dessus de sa tête, où elles planent ; et c'est surtout lorsqu'il emploie un oiseau captif, que la réussite devient certaine.

» Cette chasse, si facile en apparence etsi fructueuse, n'en est pas moins une de celles où l’on est le plus exposé au froid et à l'humidité ; et les personnes qui voudront s’en donner le plaisir, sans être munies d'un courage à loule épreuve, reconnaîtront trop tôt que pour un bien il faut affronter mille maux : ramper à travers la boue et la vase, pendant des centaines de pas, et souvent pour ne rien attraper du tout ; ou bien encore, se tenir des heures entières sur une pointe, par une

LE CANARD DE LA VALLISNÉRIE. 393 pluie battanie et un vent qui transperce les os, n'est-ce pas là de quoi mettre à bout la patience du plus déterminé chasseur ? Cependant, c’est un amusement plein d'attrait et de charme ; et celui qui, doué d’un tempérament capable de supporter le rude froid des pôles, voudra s’y risquer, sans se laisser rebuter par la perspective de nombreux jours de misère et de fatigues, celui-là, je le lui promets, y trouvera une moisson de jouissance et de santé telle qu’un rôdeur des bois à rarement l’occasion d’en faire. »

Le nom de ce Canard si renommé lui vient, comme on sait, de la Vallisnérie qui, sur les eaux douces, forme le fonds de sa subsistance. Toutefois, comme cette plante se trouve assez peu répandue, il est loin de se borner à cette seule espèce végétale, mais se nourrit encore et principalement de celle qu’on appelle Herbe à l’anguille (xostera marina) (1), qui abonde dans les détroits et les fonds plats, tout lelong des côtesde la mer. Pour moi, Je dois l'avouer, sa chair ne me semble guère plus délicate que celle du millouin, qui se trouve souvent avec lui dans les mêmes troupes ; et, sur les marchés, on les vend indifféremment l’un pour l’autre.

(1) Genre de plante monocotylédone, de la famille des Aroïdées. La Lostère marine croît au fond de la mer, dans l'Océan et dans la Méditerranée.

Cet oiseau, l'un des plus beaux de sa famille, quand il a revêtu la livrée du printemps, se rencontre, en hiver, le long des côtes méridionales des États-Unis, depuis la Caroline du Nord jusqu'à l'embouchure de la rivière Sabine, et j'ajoute que là on le trouve en nombre considérable, bien qu'en cette même saison il y en ait peut-être tout autant qui voyagent dans le Texas et le Mexique, où j'ai pu les voir, du commencement d'avril à la fin de mai, lors de leurs migrations vers l’est, Je m'en procurai plusieurs spécimens dans le cours de mes explorations sur les clefs de la Floride, et au voisinage de Saint-Augustin; en mai ét juin, aussi bien qu'en septembre et octobre, il ; en a sur presque toutes nos côtes maritimes, du Maine au Maryland ; mais au Labrador j'en cherchai vainement, quoique le docteur Richardson assure qu'ils viennent nicher sur les bords de la baie d'Hudson, et depuis l'océan Arctique jusqu'au soixante-quinzième parallèle.

Au printemps, les Tourne-pierres se réunissent rarement par troupes de plus de cinq ou six individus; mais ils s'associent souvent avec d'autres espèces telles que chevaliers, maubèches et alouettes de mer. Cependant, vers la fin de l'automne, ils forment des rassemblements bien plus considérables et qui durent tout

LÉ TOURNE-PIERRE. 395 l'hiver. Je n'en ai jamais rencontré au bord des rivières et des lacs, mais toujours près de la mer, et surtout au long des larges îlots, si nombreux sur nos côtes, Ils savancent assez loin en mer; j'en ai vu sur des îles rocheuses, à trente milles du continent, et deux fois, en traversant l'Atlantique, j'en ai remarqué, non loin des grands bancs, plusieurs troupes qui volaient rapidement; elles rasaient presque les vagues autour des vaisseaux, puis, partant tout droit dans la direction du sud-ouest, en quelques minutes elles disparurent à nos regards, Au commencement de juin, j'en vis aussi un certain nombre sur les hautes terres de l'île de Grand- Manan, ce qui me fit supposer qu'ils y nichaient; mais nous ne pâmes jamais trouver de nids; et j'ai su depuis qu'effectivement, vers la fin de juillet, on prend beaucoup de petits sur cette ile, de même qu’au long des côtes du Maine.

J'ai observé que, lorsqu'ils sont en compagnie d’oisaux d’une autre espèce, les Tourne-pierres se montent bien plus farouches que quand ils se tiennent eutre eux ; dans ce dernier cas, ils ne semblent même pas avoir peur de l’homme.

Je pourrais, à cet égard, citer plusieurs faits : Un jour, sur l'ile Galveston, au Texas,' mon ami Harris, avec mon fils et divers individus de notre société, avait tué quatre daims, que les matelots apportèrent à notre petit camp, près du rivage. Me sentant un peu latigué, je ne voulus pas retourner à la chasse et me Proposai pour dépouiller la venaison, avec l’aide de l'un de nos hommes. Quand l'opération fut terminée

et qu’on eut retranché de chaque animal la tête et les pieds, mon matelot et moi nous portèmes le gibier à la mer pour l'y laver ; et je fus tout étonné d’apercevoir, juste devant nous, quatre Tourne-pierres qui se tenaient dans l’eau. Ils ne s’éloignèrent que très peu en nous voyant, et à peine commencions-nous à nous retirer qu'ils revinrent à la même place. Ceci se répéta quatre fois de suite; et quand nous fûmes enfin partis, ils se remirent à chercher tranquillement leur nourriture. Le plus éloigné ne se trouvait qu'à quinze ou vingt pas, et je prenais plaisir à voir leur confiance et leur air délibéré, pendant qu’ils retournaient coquilles d’huîtres, mottes de boue et autres petits corps qu’en se retirant la marée avait laissés à sec. Quand l’objet n'était pas trop gros, l'oiseau, les jambes à moitié ployées, introduisait son bec par-dessous, donnait subitement un coup de tête, avalait prestement la proie ainsi mise en vue, et sans plus de cérémonie passait à une autre. Mais s’il arrivait que l’huitre ou le petit monceau de boue se trouvassent trop pesants pour être si aisément remués, alors ils employaient non-seulement le bec et la tête, mais encore la poitrme, et poussaient de toute leur force; à peu près comme je faisais moi-même pour tourner sens dessus dessous quelque grosse tortue. Quand il s'agissait d'herbes marines rejetées sur la grève, ils ne se servaient que du bec; et j'admirais avec quelle dextérité ils savaient les secouer et les épandre de côté et d'autre. Je vis ainsi mes quatre Tourne-pierres fouiller tous les recoins du rivage, sur un espace de trente ou quarante mètres; après quoi

LE TOURNE-PIERRE. 397 je les fis partir, de crainte que les chasseurs ne les tuassent en revenant.

Une autre fois, en compagnie de M. Harris et sur la même île, je fus témoin d’une scène semblable : nous vimes plusieurs Tourne-pierres occupés à chercher leur nourriture ets’y prenant avec non moins d'adresse, En différentes occasions, notamment au voisinage de Saint-Augustin, dans la Floride orientale. je me suis amusé à guetter ces oiseaux avec une lunette, tandis qu'ils travaillaient sur les bancs d’huîtres du Raton. Ils recherchaient de préférence les huitres que l’ardeur du soleil avait tuées, et retiraient le corps d’entre les valves, précisément à la manière de l’huîtrier commun ; mais, pour les coquilles minces, ils les frappaient et les brisaient, comme je pus le reconnaître en allant examiner les lieux. Sur la côte de la Floride, près du cap Sable, j'en tuai un au mois de mai, qui avait l'estomac rempli de ces jolis coquillages auxquels leur ressemblance avec les grains de riz à fait donner communément le nom de coquilles de riz.

J'ai toujours considéré le Tourne-pierre, surtout sous le rapport de ses mœurs, comme une espèce très voisine de l’huîtrier. Certainement 1l en diffère en plusieurs points; mais si Je n'avais à consulter que ses affintés pour déterminer sa place, je le ferais sortir de la famille des Tringæ. Sa manière de chercher la nourriture autour des petits cailloux et autres objets semblables, la force relative de ses jambes, sa disposition à h solitude, ses notes sifflantes pendant qu’il vole, tout cela finira par prouver, je l’espère,que ce que je viens

d'avancer ici pourrait bien être d'accord avec le seul système vrai. je veux dire le simple système de la nature, si l’on est jamais assez heureux pour le coniprendre. |

2et oiseau reste chez nous plusieurs mois ; cependant on en voit très peu qui soient dans toute la beauté de leur plumage; et parmi les nombreux spécimens que je me suis procurés, depuisle commencement de mars jusqu’à la fin de mai, ou depuis août jusqu'en mai, j'en ai à peine trouvé deux qui fussent marqués exactement de la même manière. Pour cette raison, je ne mets pas en doute que cet oiseau, de même que le chevalier et plusieurs autres, ne perde sa riche livrée d'été immédiatement après la saison des œufs, époque ou les vieux peuvent difficilement se distinguer des jeunes. J’airemarqué toutefois que chaque mois du printemps apporte un nouvel éclat à leur parure, et qu'ils revêtent successivement ces plumes brillamment tachetées qui les décorent en dessus et en dessous, comme il arrive pour le chevalier, la bécassine à gorge rouge, les barges et mainte autre espèce. D'après M. Hewitson, les œufs, au nombre de quatre, se terminent brusquement en pointe par le petit bout, et ont, en général, un pouce quatre huitièmes et demi de long, sur un pouce un huitième et demi de large. Le fond de la coquille est d'un vert jaunâtre pâle, avec des taches irrégulières et des traits d’un rouge-brun croisés de quelques lignes noires. . Pour la couleur du plumage, je n'ai pas remarqué de différence sensible entre les deux sexes, quelle que fût la saison ; seulement le mäle est d'ordinaire un peu

plus gros que la femelle, ce qui, comme on le sait, n'est pas le cas dans la famille des Tringæ proprement dits.

Mon digne ami le docteur Bachmann avait chez lui un de ces oiseaux vivants et qui portait une légère blessure à l’aile. Après qu'il s'en fut guéri, il le donna à une dame de nos amies, qui le nourrit de riz bouilli et de pain trempé dans du lait, qu'il aimait également bien. Elle le garda ainsi en captivité près d'une année, mais il périt par accident. Il était devenu très familier, mangeait dans la main de sa bonne maitresse, se baignait fréquemment dans un bassin qu’on avait mis exprès à côté de lui, et ne tenta jamais de s'échapper, bien qu’il eût toute hberté pour le faire.

J'éprouve un vrai plaisir, cher lecteur, à vous certifier que notre Pélican blanc, considéré jusqu'ici comme le même que celui qui habite l’Europe, en est totalement différent. Après m'être bien assuré de ce fait, j'ai cru pouvoir l’honorer du nom de ma patrie bien-aimée ; et puisse. sur nos vastes fleuves, ce magnifique oiseau errer toujours libre et paisible, jusqu'aux

h00 LE PÉLICAN BLANC D'AMÉRIQUE.

temps les plus reculés, comme il la fait depuis les âges ténébreux de la mystérieuse antiquité !

Dansson introduction au second volume de la Faune boréale américaine, le docteur Richardson nous apprend que le Pelecanus onocrotalus (aujourd’hui Pelecanus americanus) se trouve par grandes troupes, durant tout l'hiver, dans les régions du Nord. À la page 472, cet intrépide voyageur nous dit que les Pélicans sont nombreux dans l’intérieur de ces mêmes contrées, en remontant jusqu’au seizième degré, mais qu’ils approchent rarement à moins de deux cents milles de la baie d'Hudson. Ils déposent leurs œufs sur les rochers des Îles, à la chute des cascades, là où ils n’ont guère à craindre d’être mquiétés; et cependant ce ne sont pas des oiseaux farouches. Mon savant ami parle aussi de la longue protubérance osseuse qu’ils portent sur la mandibule supérieure, et quoique ni lui ni M. Swainson ne fassent ressortir les autres différences bien réelles qu'on remarque entre cette espèce et celle d'Europe, 1l constate néanmoins que l’existence de cette dernière particularité n’a point été signalée chez le Pélican blanc de l’ancien continent.

I y a déjà plus de trente ans, lorsque je me retira pour la première fois dans le Kentucky; je voyais très fréquemment de ces Pélicans sur les bancs de sable de l'Ohio et sur les rochers qui brisent le cours de cette majestueuse rivière, à l'endroit qu’on appelleles Rapides, situés entre Louisville et Shippingport; et même quelques années plus tard, lorsque je m'établis à Henderson, ils étaient si abondants, qu’il m’arriva souvent d’en

LE PÉLICAN BLANC D'AMÉRIQUE. hOt

tuer plusieurs d’un seul coup, sur un banc de sable bien connu derrière lequel s’abrite l’île de la Crique au canot. En ces jours fortunés de ma première jeunesse, que d'heures délicieuses j'ai passées en les guettant ! Il me semble y être encore ; et quand j'y songe, je relis avec moins de fatigue les notes éparses dans mon journal tant de fois feuilleté.

Rangés en lignes brisées sur les bords du banc de sable, se tiennent une centaine de Pélicans aux larges pieds. Les riches teintes de l'automne décorent lesarbres aux alentours; et à les voir réfléchies comme des fragments de l’arc-en-ciel, on dirait qu’elles remplissent de leurs nuances variées les profondeurs mêmesdu fleuve qui laisse dormir ses ondes. L’orbe du jour n’a plus que des rayons rougeûtres et voilés : c’est le commencement de l'été indien, cette heureuse saison, plus qu'aucune autre, charmante et sereine, etsemblable à l'automne de la vie qui, pour un véritable amant de là nature, est, en effet, l’époque la plus pure et la plus calme de l’existence. Les Pélicans rassasiés se mettent à nettoyer leur plumage, attendant avec patience que la faim les presse de nouveau. Si un d’eux, par hasard, vient à bâiller, aussitôt, et comme par sympathie, tous, les uns après les autres, ouvrent leur large bec et s'en donnent longuement et à leur aise ; puis ils recommencent à se parer, à lisser leurs plumes, en les étirant tout du long entre leurs mandibules, jusqu’à ce qu'enfin tout soit bien en ordre, comme s’ils se préparaient à figurer dans quelque grande cérémonie. Cependant le soleil va bientôt disparaître, et sa lumière

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rougeûtre ne colore plus que les dernières cimes des arbres. L’estomac des Pélicans réclame à grands cris, et pour le satisfaire, il faut maintenant travailler : ils se lèvent avec effort sur leurs jambes semblables à des piliers, et entrent pesamment dans l’eau. Mais quel changement soudain ! Voyez comme ils flottent, agiles et légers ; leurs lignes se déploient, et de leurs pieds larges comme des rames ils se poussent en avant. Làbas, dans cette anse que forme le fleuve, sautillent les petits poissons, sur l’onde paisible, saluant peut-être à leur manière le départ de l’astre du jour, peut-être cherchant quelque chose pour leur souper. Il y en a des milliers; et leurs ébats mêmes, faisant étinceler les eaux, trahissent leur présence et appellent les ennemis. Aussitôt les Pélicans, sachant combien la proie aux brillantes écailles est prompte à leur échapper, élèvent au vent leurs vastes ailes, s’élancent en donnant de vigoureux coups de pieds, enferment les pauvres poissons dans les eaux basses, le long du rivage, puis ouvrant leurs énormes poches, comme autant de filets, en prennent et en dévorent des centaines à la fois. N’est-il pas étonnant qu’on trouve ces oiseaux s’occupant à leurs nids, dans les régions du Nord, précisément vers la méme époque où on les rencontre sur les baies intérieures du golfe du Mexique? Le 2 avril 1832, j'en vis un grand nombre près de l'embouchure sudouest du Mississipi; et quelques années après je les retrouvai, au même moment, sur chaque île, chaque baie ou rivière, en m’avançant vers le Texas; ensuite, au A mai, j'en apercus quelques-uns sur la baie

de Galveston. Il y a plus : lors de mon excursion à l’île Grand-Terre, M. Audry, planteur, qui depuis longtemps y demeurait, m'’assura que, presque à chaque mois de l’année, on voyait des Pélicans blancs sur ces rivages. Serait-ce donc que, dans les oiseaux de cette espèce, comme dans beaucoup d’autres, les individus stériles restent dans des localités entièrement abandonnées par ceux qui ont la faculté de se reproduire ? Ces derniers, en effet, nous le savons, gagnent les montagnes Rocheuses, les latitudes les plus froides ; et c’est là qu’ils nichent. Ou bien, parmi ces Pélicans, de même que cela se voit chez diverses espèces de nos canards, en est-il qui, pour élever leur couvée, demeurent dans les contrées méridionales, obéissant ainsi à un instinct secret ou à quelque particularité d'organisation ? Ah! lecteur, que nous savons peu de chose encore des merveilleuses combinaisons dont la nature dispose pour assurer, en toute circonstance, le bien-être et la félicité de chacune des créatures qui lui doivent l’existence ! Mon ami John Bachman dit, dans une note qu'il m'’adressait : Cet oiseau est maintenant beaucoup plus rare, sur nos côtes, qu'il n’était il y a une vingtaine d'années, puisque diverses personnes m'ont affirmé qu'il nichait anciennement sur les bancs de sable de nos îles aux oiseaux. En 1814, le 1° juillet, j'en vis une troupe sur les bancs de Bulls-Island, et j'en tuai deux vieux dans leur plumage complet. Je crois même qu’ils avaient leurs œufs sur l’un de ces bancs qui malheureusement avait été submergé, la veille, par une marée de printemps que poussait un vent impétueux,

h0f LE PÉLICAN BLANC D'AMÉRIQUE.

Il y a dix ou douze ans, on tua un couple de ces Pélicans blancs, non loin de Philadelphie, sur la Delaware. Cesont, autant que je puiscroire, les seuls de cette espèce qu’on ait encore vus dans nos États du centre, où même le Pélican brun ne passe jamais. Je ne sache pas qu'aucun individu de l’une ou l’autre espèce sesoit montré nulle part sur nos côtes de l'Est. De tous ces faits on peut conclure que les Pélicans blancs gagnent les régions nord de la baie d'Hudson, en voyageant vers l'intérieur des terres, et surtout en longeant au printemps, lecours de nosgrandesrivières de l'Ouest; ce qu'ils font aussi, quoique d’un vol moins rapide, en automne,

A bien réfléchir, ne doit-on pas penser que les migrations d’un grand nombre de nosoïiseaux, aujourd’hui du moins, sont en parlie artificielles; et que, pour la plupart, ces myriades d’oies, de canards et autres que nous voyons, chaque printemps, quitter nos districts méridionaux pour remonter vers le Nord, avaient autrefois l'habitude d'établir leur nid et de se fixer partout où, quelle que fût la latitude, ils trouvaient les conditions du climat favorables? Quant à moi, je crois que, si ces pauvres bêtes s’enfoncent à présent dans des régions du globe sauvages et inhabitées, c’est pour fuir les difficultés et les dangers qu’ils rencontrent dans la multiplication sans cesse croissante de notre espèce ; ils vont chercher de lointaines retraites où ils puissent jouir de la paix et de la sécurité nécessaires pour élever leur innocente famille, et qui, de nos jours, leur sont refusées aux lieux qu’anciennement ils possédaient.

Le Pélican blanc ne fond jamais sur sa proie en vo-

LE PÉLICAN BLANC D AMERIQUE. h05

lant, comme fait le Pélican brun. I pêche généralement de la manière que nous venons d'indiquer, en modifiant toutefois son procédé d’après les circonstances, telles que le besoin de veiller à sa sûreté et la rencontre accidentelle de bancs de poissons, dans les bas-fonds qu'une troupe peut entourer. Jamais non plus ils ne plongent pour prendre leur nourriture, mais enfoncent seulement la tête dans l’eau, aussi loin que le cou peut atteindre, pour la retirer aussitôt qu'ils ont attrapé quelque chose, ou qu'ils ont manqué le but, car ils ne la tiennent presque jamais hors de vue plus d’une demiminute. Sur les rivières, ils cherchent ordinairement au long des bords, mais le plus souvent en nageant profondément ; et alors ils avancent bien plus rapidement que sur le sable. Tandis qu’ils nagent ainsi, vous les voyez allonger le cou et ne montrer que la mandibule supérieure au-dessus de l’eau, inférieure restant tendue horizontalement et prête à recevoir tout ce que le hasard amène dans la grande poche qui pend en dessous.

Ces oiseaux pèchent indifféremment, soit le long des eaux douces, soit sur les rivages de la mer ; et, dans ce dernier cas, il est bon que vous sachiez comment ils s'y prennent. Au mois d'avril 1837, sur l’île de Barataria, je remarquai une troupe de Pélicans blancs en compagnie de Pélicans bruns, et qui tous étaient à l'œuvre pour chercher leur nourriture, ceux-ci travaillant comme à l'ordinaire, et les premiers de la manière suivante : ils nageaient à la fois contre le vent et le courant, les ailes en partie ouvertes, le cou tendu, et ne

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laissant voir que leur mandibule supérieure, tandis que l'inférieure écumait l’eau en dessous, comme une véritable nasse ; puis ils l’élevaient de temps en temps, la rapprochaient de l’autre, et toutes deux se rencontrant dans une position perpendiculaire, l'eau s'en échappait; enfin, par un second mouvement du bec en haut, le poisson se trouvait englouti. Après avoir ainsi balayé un espace d'environ cent pas, en ligne déployée et nageant parallèlement l’un à l’autre, ils prenaient l'essor, tournoyaient quelque temps dans le voisinage, et bientôt redescendaient à l'endroit où ils avaient commencé la pêche, pour répéter les mêmes manœuvres. Ils se tiennent plus loin du rivage que les Pélicans bruns, et dans de plus hautes eaux ; cependant il s’en détachait parfois quelqu'un de ces derniers qui, en poursuivant un poisson, s’approchaittout près des autres, sans qu’ils se témoignassent entre eux le moindre mauvais vouloir. Je les observai pendant plus d’une heure, caché derrière de grosses souches; et quand leur repas fut terminé, ils s'envolèrent tous de compagnie vers une autre île, sans doute pour y passer la nuit, puisqu'ils sont les uns et les autres des oiseaux diurnes. Une fois repus, ils gagnent la rive, les petites îles dans les baies et les rivières, ou bien se posent sur des troncs d'arbres flottants à la surface des basses eaux, mais à une bonne distance du bord ; et dans ces différents cas, ils aiment àse tenir ensemble et très rapprochés les uns des autres.

Il m'était absolument indispensable d’en avoir plusieurs spécimens, pour pouvoir en donner une bonne description anatomique; et j'avais mis en réquisition

tousles gens de l'équipage, leur recommandant de m'en tuer le plus qu’ils pourraient. Mais voyant que, malgré toutes ces précautions, je n’avais encore pu m'en procurer un seul, je me décidai à tenter moi-même une expédition avec quelques hommes choisis. J'avais entendu dire à nos matelots que de grandes troupes de ces oiseaux fréquentaient les îlots intérieurs de la baie de Barataria : en conséquence, je fis équiper un bateau, et mon ami Édouard Harris, mon fils et moi, nous partimes pour les chercher. Effectivement nous ne tardâmes pas à en apercevoir un nombre considérable sur de gros tas de souches; mais il n’était pas facile d’en approcher, à cause du peu de profondeur que présenlait l’eau, à près d’un demi-mille autour de nous, Cependant, avec toute la précaution possible, nous parvinmes à nous avancer suffisamment ; et je l'avoue, j'éprouvai un singulier plaisir en me retrouvant, une fois encore, à portée de fusil d’une troupe de Pélicans blancs. Et vous non plus, cher lecteur, vousn’eussiez pu vous défendre d'un vif intérêt, en voyant le calme et la gravité de ces oiseaux dont plus d’une centaine couvraient confusément de larges piles de bois, ou s’étendaient en longues files sur un étroit banc d’huîtres. Ils reposaient appuyés sur la gorge ; mais en nous voyant approcher, ils se levèrent prudemment de toute leur hauteur ; quelques-uns se laissèrent glisser de dessus les souches et nagèrent vers les troupes voisines, aussi insouciants du danger que s'ils eussent été à un mille de nous. Déjà nous voyions distinctement leurs yeux brillants; nos fusils, chargés avec du plomb à daim, étaient

h08 LE PÉLICAN BLANC D'AMÉRIQUE,

tout prêts, et mon fils, couché sur l'avant de la barque, n'attendait que le signal. — Feu! soudain la détonation retentit; les Pélicans effrayés battent des ailes et se dispersent dans toutes les directions, laissant derrière eux trois de leurs camarades sur l’eau. Un second coup part et en abat un quatrième au vol; plusieurs en outre étaient blessés. Nous nous mîmes à leur donner la chasse, et quelques instants après nous les avions en notre pouvoir. Poussant alors environ un quart de mille plus loin, nous en tuâmes encore deux et en poursuivimes d’autres qui étaient blessés à l’aile; mais nous ne pümes faire avancer notre bateau assez vite au milieu des passes étroites et des bas-fonds tortueux, de sorte qu'ils finirent par nous échapper. Ces oiseaux nous parurent très peu farouches, pour ne pas dire tout à fait stupides. Dans une seule place où il y en avait près de soixante sur une énorme souche, nous en eussions peut- être tué huit ou dix d’une décharge, si nous avions pu nous approcher de vingt pas de plus; mais nous en avions une bonne provision, et nous revinmes au vaisseau sur le pont duquel on laissa les blessés se promener en liberté. Les Pélicans sont très difficiles à tuer : plusieurs que le plomb avait percés de part en part, n’expirèrent que huit ou dix minutes après avoir recu le coup. Ils ont la vie si dure, que l’un de ces oiseaux, qui avait eu le derrière de la tête fracassé par une balle à mousquet, semblait cinq jours après presque convalescent et même était devenu très familier. Quand ils se sentent blessés, ils nagent avec lenteur et pesamment, et ne cherchent pas à plonger, ni même à mordre, ainsi que font les

Pélicans bruns, bien qu’ils soient pour le moins deux fois aussi gros et forts en proportion. Après le coup de fusil, ils restent un moment silencieux; mais quand ils s'enlèvent, on entend un son creux et guttural, assez semblable au bruit que l'on produit en soufflant par la bonde d’une barrique.

Les Pélicans blancs paraissent inactifs pendant ia plus grande partie du jour, et ne se mettent à pêcher qu'après le lever du soleil, pour recommencer une heure environ avant qu’il se couche. Parfois cependant toute la troupe monte au haut des airs, où elle fait ses évolutions, en décrivant de larges cercles à la manière des grues, des ibis et des vautours. Ces mouvements ont probablement pour objet de faciliter leur digestion : ils veulent se plonger au sein d’un air plus actif, dans les régions fraiches et élevées de l'atmosphère. Sur le sol, on les voit de temps à autre, mais bien moins fréquemment que le Pélican brun, ouvrir leurs ailes à la brise ou aux rayons du soleil. En marchant, ils semblent excessivement gauches, et, comme nombre d’individus des moins braves dans notre propre espèce, ils sont enclins à japper et cherchent à mordre, mais seulement lorsqu'ils savent que ceux auxquels ils s'adressent leur sont trop supérieurs pour daigner faire la moindre attention à leurs provocations. Leur manière habituelle de voler rappelle exactement celle duPélican brun. Certains auteurs prétendent que le Pélican blanc peut se poser sur les arbres, mais c’est un fait dont je n'ai jamais été témoin. Je pense que la crête osseuse qu'ils ont sur la mandibule supérieure s’allonge et

grossit avec l’âge, et probablement ils s’en servent comme d’une arme, pour la défense ou pour l'attaque, dans les combats qu’ils livrent à leurs rivaux, quand vient la saison des amours.

Le nombre de petits poissons que consomme un seul de ces oiseaux vous semblera, comme à moi, véritablement extraordinaire. Un jour, on en tua un qui passait au-dessus de la maison du général Hernandez, à sa plantation de la Floride-Orientale. Il n’était pas encore adulte, et paraissait avoir au plus dix-huit mois. Nous l’ouvrimes et lui trouvâmes dans l'estomac plusieurs centaines de poissons de la grosseur du vairon commun. J'en ai ouvert bon nombre d’autres, et en diverses occasions; mais jamais leur estomac ne contenait de poissons de la taille de ceux dont se nourrit habituellement le Pélican brun. Ce dernier, qui plonge en volant après la proie, doit en effet en prendre de plus gros que l’autre, qui ne sait que les poursuivre en nageant.

Ce bel oiseau — car, lecteur, ce sont réellement de beaux oiseaux, et vous diriezcomme moi, si vous pouviez les contempler sur l’eau, dans toute la blancheur et la propreté de leur plumage — ce bel oiseau porte sa crête largement étalée et comme partagée en deux à partir du milieu dela tête. Le brillant de ses yeux me paraissait égaler l'éclat du plus pur diamant; dans la saison des amours ou bien au printemps, le rouge orangé de ses pattes et de ses pieds, ainsi que celui de son bec et de sa poche, présente des nuances étonnamment riches, mais qui en automne deviennent plus pâles. Sa chair est coriace et nauséabonde, avec un fort goût de poisson,

LE PÉLICAN BLANC D'AMÉRIQUE. hi

de sorte qu’on ne peut l’employer comme aliment que dans un cas d'extrême nécessité. On a prétendu, bien à brt, que les Pélicans se laissent facilement prendre { quand ils sont repus de poisson; car en pareille circondance, dès qu’on veut en approcher, ils rendent gorge mme font les vautours.

L'ANHINGA,

Quelles jouissances pures ont signalé le cours de «tte vie aventureuse qui fut la mienne! Moins nomlreuses, sans doute, et moins paisibles elles eussent été, i depuis les premiers temps auxquels peut se reporter na mémoire, je n’avais été dominé par cette enthousaste, cette irrésistible passion que j’ai toujours nourrie pour les merveilleuses scènes de la nature. Ceux qui m'ont le mieux connu ne s’étonneront pas de m’enlndre dire que jamais il ne fut pour moi de plaisir tmparable à celui de poursuivre et de décrire fidèle- ment tel ou tel de nos oiseaux d'Amérique encore inconnu, ou seulement mal observé jusqu'alors.

Mais aussi que de jours pénibles j'ai dû consacrer par un hiver rigoureux, au milieu des marais pestilentiels

h12 L'ANHINGA

et des sauvages forêts de la Louisiane, à étudier en ! silence et le cœur palpitant d'émotion les mœurs si curieuses de l’Anhinga! J'aimais à épier la femelle couvant ses œufs avec tendresse, dans un nid placé par elle, hors de toute atteinte, sur la branche prodigieusement étendue de quelque gigantesque cyprès qui, planté là comme par magie, s'élevait du centre même d’un vaste lac. Je la vois encore : d’un œil attentif, elle suit chaque mouvement du farouche busard ou de la corneille rusée ; elle veille, de peur que l’un ou l’autre de ces maraudeurs ne lui ravisse le fruit de ses amours, et pendant ce temps plane au haut des airs, le compagnon de ses joies et de ses fatigues. Les ailes toutes grandes ouvertes , la queue étalée en éventail, il jette d’abord un regard inquiet vers celle qu’il aime, puis un autre, plein de colère et de défi, sur chacun de leurs nombreux ennemis. En cercles plus hardis il s’élance, monte de plus en plus haut; bientôt il ne : semble qu’un point obscur, et enfin disparaît complé- ! tement dans l’immense étendue du ciel bleu. Mais tout « à coup, fermant ses ailes, il tombe comme un météore, » et je l’aperçois posé maintenant sur le bord du nid où il contemple tendrement l’objet de tous ses soins.

Trois semaines s’écoulent; autour du cyprès sont épars les débris des coquilles que l’intelligente mère à rejetés hors de sa demeure et qui flottent sur le vert limon du marais. Je monte au nid, et je vois les petits revêtus d’une ouate plus fine que nos cotons les plus moelleux ; ils allongent leur cou mince et tremblant; le bec ouvert et leurs poches tendues, ils demandent,

OU L'OISEAU-SERPENT. h13

| comme tous les enfants, la nourriture qui convient à leur délicate structure. Alors je me retire à l'écart, pour tout observer sans les troubler ; et bientôt la mère arrive avec une provision d'aliments qu’elle a soigneusement mâchés et ramollis : ce sont divers poissons que

| lelac lui à fournis et qu’elle dégorge avec mesure à

{ chacun de ses nourrissons. Je les ai vus croître, tous œs membres de la jeune famille; chaque jour j'ai remarqué leurs progrès plus ou moins rapides, selon les changements de température et l’état de l'atmosphère. Enfin, après une attente longue et continue, je les ai vus se tenir presque tout droits sur un espace à peine assez large pour les contenir. Les parents semblaient ne pas ignorer le danger de leur position; et pourtant, ifectionnés comme ils paraissaient toujours l'être, je croyais remarquer qu’ils ne leur témoignaient plus le même intérêt, et j'en ressentais de la peine. Oui ! ce fut pour moi une véritable peine de les voir, la semaine uivante, repousser leurs enfants et les précipiter dans l'eau qui s’étendait au-dessous. Il est vrai qu’auparatant les jeunes Anhingas avaient essayé le pouvoir de kurs ailes, lorsqu'ils se tenaient debout sur le nid, en lattant l'air par intervalles et pendant plusieurs minutes de suite; néanmoins, quoique bien convaincu qu'ils aient par eux-mêmes en état de risquer le saut, je ie pus me défendre d’un mouvement de frayeur, en les voyant culbuter en l'air et faire le plongeon dans le marais. Mais en cela, comme toujours, la nature avait ai conformément à ses fins, c’est-à-dire sagement ; et je reconnus bientôt qu’en chassant ainsi leurs petits,

Ml L'ANHINGA

les parents avaient eu pour objet d'élever une autre 1

couvée à la même place, avant le commencement de la mauvaise Saison,

Nombre d'auteurs, que je m’abstiens de nommer ici, ont décrit ce qu’il leur a plu d'appeler les mœurs de l'Anhinga; il en est même qui n’ont pas hésité à nous présenter de longs commentaires à leur sujet, fabriquant et généralisant des théories à perte de vue. N faut les entendre nous enseigner, d’un ton d’oracle, ce qu’il en doit être de ces oiseaux, alors que toutes leurs ima- : ginations n'avaient pour base qu’une peau desséchéeet quelques plumes! Laissons ces ornithologistes s'amuser aux bagatelles du cabinet; et pour nous, continuons le : cours de nos recherches et de nos études sur la nature même.

L'oiseau-serpent réside constamment dans les Florides et les parties basses de la Louisiane, de l’Alabama | et de la Géorgie. Quelques-uns passent l'hiver dans la … Caroline du Sud ou dans tout autre district à l’est de cet État; mais il en est aussi qui poussent, au printemps, * jusqu’à la Caroline du Nord et nichent le long de la : côte. J'en ai rencontré dans le mois de mai, au Texas, ! sur la rivière Sainte-Hyacinthe, où ils se reproduisentet ! où l’on me dit qu’ils restent l'hiver. Rarement remon- ! tent-ils le Mississipi au delà de Natchez et de ses envi- 4 rons, et presque tous ils reviennent aux embouchures du grand fleuve, sur les nombreux étangs et les lacs qui l'avoisinent, où j'en ai vu, en toute saison, aussi bien que dans les Florides.

Comme c’est un oiseau qui, par Ja singularité de

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ses mœurs, attire l'attention de l’observateur le plus indifférent, on lui a donné une foule de noms : les créoles de la Louisiane, autour de la Nouvelle-Orléans, et jusqu’à Pointe-Coupée (1), l'appellent Bec à lancette, à cause de la forme de son bec; aux embouchures du Mississipi, il porte le nom de Corneille d’eau ; dans le Sud de la Floride, celui de la Dame grecque; pour les habitants de la basse Caroline, c’est un Cormoran; et dans tous ces divers lieux, il est également connu sous le nom d’Oiseau-serpent ; mais nulle part, chez nous, on ne l'appelle le Dardeur à ventre noir, nom qui, du reste, ne pourrait s'appliquer convenablement qu'au mâle adulte.

Les Anhingas qui d’un côté remontent le Mississipi, ou de l’autre visitent les Carolines, arrivent chacun à leur destination, dans le commencement d’avril, en certaines années même, dès le mois de mars, et y restent jusqu'aux premiers jours de novembre. On trouve accidentellement ces oiseaux au voisinage de la mer, et parfois leur nid n’est pas éloigné du bord. Cependant je n’en ai jamais vu un seul pêcher dans l’eau salée : ils donnent une préférence marquée aux rivières, aux lacs ou lagunes de l’intérieur, et choisissent toujours les parties les plus basses et les plus unies de la contrée. Plus le lieu est sauvage et solitaire, mieux ils s’y plaisent. Souvent, en effet, j'en ai trouvé sur de petits étangs que je découvrais par pur hasard et à l’improviste, dans des réduits de la forêt si bien cachés, que

(1) Village sur la rive droite du Mississipi,

h16 L'ANHINGA

leur subite apparition me causait une sorte de surprise. Aussi les Florides leur conviennent-elles particulièrement : là, les eaux croupissantes des rivières, des bayous et des lacs sont abondamment fournies de poissons, de reptiles et d'insectes ; et au milieu d’une température qui leur est favorable en toute saison, ils jouissent d’une paix et d’une sécurité qu’ils ne trouveraient nulle part ailleurs. Partout où de semblables conditions sont réunies, on est sûr de rencontrer les Anhingas, en nombre proportionné à l'étendue des lieux. Presque jamais on n’en voit sur des courants rapides, moins encore sur des eaux claires; et dans toutes mes excursions, je n'ai noté qu’un seul exemple de ce cas. Mais remarquez bien ceci : en quelque endroit que vous rencontriez cet oiseau, toujours vous reconnaîitrez qu'il s’est ménagé les moyens de s'échapper. Jamais, en effet, vous n’en verrez Sur un marais Ou un étang complétement entouré par de grands arbres, de façon que la retraite leur soit fermée; ils choisiront bien plutôt quelque marais impénétrable et profond, du milieu duquel s'élève un bouquet d'arbres, pour pouvoir, de dessus les hautes branches, observer facilement les approches de l’ennemi et prendre la fuite à temps. Différent en cela de l'orfraie et du roi pêcheur, l’Anhinga n’a pas pour habitude de fondre sur sa proie, de quelque point culminant; mais parfois il se laisse glisser, en silence, de sa perche dans l’eau, et c’est sans doute ce qui aura induit certains naturalistes en erreur.

Le Dardeur à ventre noir (je veux varier ses noms, pour éviter des répétitions fastidieuses), le Dardeur à

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ventre noir peut être considéré comme vivant dans un état habituel de société, mais composée d’un nombre d'individus très variable. C’est ainsi qu'en certains temps, surtout l’hiver, on peut en voir des troupes de huit ou plus, et d’autres fois, de deux seulement, comme dans la saison des amours. Dans l'intérieur des parties les plus méridionales de la Floride, il nest arrivé, quoique rarement, d’en apercevoir une trentaine réunis sur le même lac; et pendant que j'explorais sur toute sa longueur la rivière Saint-Jean, j'en rencontra, à diverses reprises, plusieurs centaines qui se tenaient ensemble. J'en tuai des quantités sur cette même rivière ainsi que sur les lacs du voismage et ceux qui entourent la plantation de M. Bulow, dans la partie Est de la Péninsule. Je dois noter encore que, dans cette espèce, comme parmi les cormorans, les hérons et beaucoup d'autres oiseaux, les jeunes restent séparés des vieux, qu'ils ne rejoignent qu'au printemps suivant, lorsqu'ils ont eux-mêmes toutes leurs plumes.

L’Anhinga est un oiseau entièrement diurne, et, comme le cormoran, il aime quand on ne l’y tracasse pas, à revenir, chaque soir, vers la brune, au même perchoir. J'en voyais souvent de trois à sept se poser, pour la nuit, sur la cime dépouillée d’un grand arbre, et cela durait plusieurs semaines ; mais quand j'en avais tué ou blessé quelques-uns, le reste abandonnait la place; et après de furieux combats avec une autre troupe qui perchait à environ deux milles de là, ils finissaient par s'établir au milieu d’elle. Dans ce cas, ils ne se tiennent pas près l’un de l’autre, ainsi que font

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