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comparés à ceux de la bécassine. En outre, il existe entre les mœurs de ces deux espèces une différence que je m'étonne de ne pas voir mentionnée par Wilson, cet observateur si judicieux et si habile : je veux dire que la Bécasse, dont l’habitude est de fouiller la vase, fréquente cependant l’intérieur des grandes forêts où l'on remarque un peu d'humidité, et qu’elle s’y occupe à retourner les feuilles avec son bec pour chercher dessous sa nourriture, à la manière du pigeon voyageur, des quisquales et autres oiseaux. Il en est autrement de la bécassine: on la voit parfois se poser au bord des étangs et des cours d’eau ombragés, mais elle ne vole jamais au travers des bois.
La Bécasse d'Amérique, ou, comme on l'appelle dans le Nouveau-Brunswick, le bog-sucker (1), setrouve l'hiver en abondance et dispersée dans les États du sud, parfois même dans les parties chaudes et retirées des districts du centre. Ses stations, à cette époque, semblent entièrement dépendre de l’état plus ou moins favorable de la saison : dans la Caroline, ou même dans la basse Louisiane, 1l suffit, comme je lai souvent observé, d’une nuit de forte gelée, pour qu'au matin il n’en reste presque plus là où. la veille, on les avait encore vues en grand nombre. Jusqu’à présent on n’a pu déterminer les limites de leurs migrations au Nord, lorsque va commencer pour elles la saison des œufs. Pendant mon séjour à Terre-Neuve, on m'assura qu’elles y nichaient: mais ni là, ni au Labrador, je n’en pus voir une seule,
(1) Suceur de marais.
LA PCTITE BÉCASSE D'AMÉRIQUE. 291 quoique l’été elles ne soient pas rares dans les provinces anglaises du Nouveau-Brunswick et dela Nouvelle- Écosse. Des premiers jours de mars jusqu'aux derniers d'octobre, on en trouve dans chaque État de l’Union, partout où le terrain convient à leur genre de vie, et le nombre, j'en suis persuadé, en est bien plus grand qu’on ne le suppose généralement. Comme elles ne cherchent leur nourriture que la nuit, on n’en rencontre que très peu dans le jour, à moins qu’on ne s'applique à leur faire la chasse par plaisir ou par spéculation. Ce que je sais, c’est que, du commencement de juillet jusqu’à la fin de l'hiver, on en tue des quantités considérables , et que dans la saison nos marchés en sont remplis. Vous voyez les chasseurs en rapporter par douzaines, et même on a connu des novices qui pouvaient en tuer près de cent dans un seul jour , avec des chiens et des fusils de rechange. A la basse Louisiane, on allume des torches pour les surprendre pendant la nuit; et tandis que ces pauvres oiseaux immobiles et éblouis restent là, 1es yeux fixés sur la lumière, on les assomme à coups de gaule ou de bâton. Cette chasse toutefois n’est en usage que sur les plantations de sucre et de coton.
A l'époque où ces Bécasses quittent le Sud et reviennent pour nicher vers les diverses parties des États- Unis, elles voyagent seule à seule, mais se suivent de si près, qu’on peut dire qu'elles arrivent en troupes, l’une venant immédiatement dans le sillage de l’autre. C’est ce qu’on peut très bien observer lorsqu’en avril ou mars, à l'heure du crépuscule, on se tient sur la rive orien-
tale du Mississipi ou de l'Ohio. De là, presque à chaque instant, vous entendez un bourdonnement d'ailes : c’est une Bécasse qui passe au-dessus de votre tête, avec une rapidité qu'égale à peine celle de nos plus légers oiseaux. Voyez-la qui traverse ou ‘descend le large fleuve; le bruit de son vol, qui tout à l'heure vous annoncait son approche, meurt graduellement derrière elle, à mesure qu’elle s'enfonce dans les bois. Au mois d’octobre, voyageantavecma famille dans le Nouveau-Brunswick et les parties nord de l’État du Maine, je fus témoin de leur migration vers le Sud : elles ne passaient que tard le soir, à quelquesmètres ou même à quelques pieds de terre, mais toujours à peu près en même nombre, et d’une manière presque continue.
Dans la saison des œufs, elles s’accommodent aussi facilement des parties plus chaudes de nos États-Unis, que des hautes latitudes du Nord. C’est un fait bien connu qu’elles se reproduisent au voisinage deSavannah, dans la Géorgie, et près de Charlestown dans la Caroline du Sud. Mon ami John Bachman en a vu trente jeunes, n'ayant pas encore toutes leurs plumes, et qui avaient été tuées le même Jour, non loin de cette dernière ville. Je n’en ai jamais trouvé de nids dans la Louisiane; mais ils ne sont pas rares, ainsi que j'ai pu le vérifier par moi-même dans le Mississipi et surtout le Kentucky. Dans les États du centre, ces Bécasses commencent à s’apparier à la fin de mars; au Sud, un mois plutôt. A cette époque, et pendant une quinzaine, on les voit le matin et le soir monter et descendre en spirak, comme fait la bécassine, en se donnant des mouve-
LA PETITE BÉCASSE D'AMÉRIQUE. 293 ments très singuliers, et en poussant un petit cri qu’on pourrait rendre par la monosyllabe kwauk, kwauk. Alors aussi, de même qu’en automne, le mâle, quand il est posé par terre, répète souvent ce cri, comme pour appeler des camarades qui seraient dans le voisinage; et en effet, dès qu’on lui a répondu, il vole vers l’autre oiseau qui, de son côté, s’avance à sa rencontre. En l'observant à ce moment, vous croiriez que la production de cette note lui coûte les plus grands efforts : sa tête et son bec s’inclinent vers la terre, et vous voyez tout son corps faire un violent mouvement en avant, à l'instant même où le kwauk parvient à votre oreille ; après cela, de sa queue à demi étalée il fouette l’air, se redresse, semble écouter un moment, et quand on ne lui a pas répondu, il recommence. J'imagine qu’au printemps la femelle, attirée par ce bruit, vient trouver le mâle; du moins plusieurs fois j'ai vu l'oiseau qui venait de pousser ce cri en caresser immédiatement un autre, qui ne faisait que d’arriver et qu’à sa grosseur je reconnaissais pour la femelle; mais je n’oserais affirmer que les choses se passent toujours ainsi, car, dans d'autres occasions, c'était un mâle qui venait se poser près d’un autre en entendant cet appel. Dans ce cas la bataille s'engageait sur-le-champ: ils se tiraillaient, se poussaient l’un l’autre avec leur bec, et me donnaient le spectacle le plus divertissant du monde.
Le nid, composé sans beaucoup de soin de feuilles sèches et d'herbe, est ordinairement caché dans une partie retirée du bois, au pied de quelque buisson, ou log d’un arbre déraciné. Une fois, près de Camden,
j'en trouvai un dans un petit marais, sur la partie supérieure d’une souche dont le bas plongeait dans l’eau de plusieurs pouces. La ponte se fait depuis février jusqu'au premier juin, suivant les latitudes; communément il y a quatre œufs, bien qu’assez souvent j’en aie compté cinq dans le même nid. Leur longueur est de 4 pouce cinq huitièmes et demi, leur largeur de 4 pouce 1/8; ils sont lisses, d’une épaisseur variable, et présentent une couleur d'argile jaunâtre foncée, avec des taches irrégulières, maistrès serrées, d’un brun sombre, mélangées d’autres d’une teinte pourpre.
Les jeunes se mettent à courir en sortant de la coquille. Dans l’une de mes excursions, je fus tout étonné d'en rencontrer trois au long d’un banc de sable, sur l'Ohio. Ils étaient sans leur mère, et très probablement à peine éclos depuis douze heures. Je me cachaï non loin d’eux, et pendant tout le temps que je restai à les observer, ces pauvres petits ne cessèrent de suivre en trottinant le bord de l’eau, comme si la mère eût prise chemin. Je passai ainsi une bonne demi-heure, mai ne la vis pas paraître, et je ne sais ce qu'ils devinrent. En naissant, ils sont couverts d’un duvet brun jaunâtre, puis il paraît des raies d’une teinte terre d'ombre plus foncée, et par degrés ils prennent la couleur des vieux Au bout de trois ou quatre semaines, ils n’ont p& encore toutes leurs plumes, mais sont déjà capables de déployer leurs ailes et d'échapper à leurs ennemi Quand ils atteignent six semaines, ils sont presque aus difficiles à tuer au vol que s'ils étaient beaucoup ple vieux. À cet âge, on les traite généralement de stupidé'
et au fait, étant d'eux-mêmes d’un naturel sans malice, et manquant encore d'expérience, ils n’ont pas suffi samment appris à se défier du danger qui les menace, quand un monstre à deux pieds, armé d’un grand fusil, se présente pour la première fois devant eux. Mais, cher lecteur, observez un vieux mäle en pareil cas : voyez comme il se tient tapi sans bouger, sous les larges feuilles de cette grande patience ; ses deux yeux noirs, à fleur de tête, se fixent sur les miens ; il paraît être diminué de moitié, tant il se fait petit; et le voilà qui, rampant et sans qu’on l’aperçoive, se tire tout doucement d’un autre côté. Bientôt le nez du chien fidèle est sur la voie; mais, à moins que vous nesoyez d’avance au courant de ses défaites, l'oiseau rusé a grand’chance de vous échapper; car à ce moment même il s'enfonce parmi les herbes, gagne un tas de broussailles, ne fait que les traverser, et s'enlève à l’improviste d’un endroit où vous ne le guettiez ni vous ni votre chien. Vous êtes surpris, ajustez mal et perdez votre poudre et votre plomb.
On ne manque pas d'amateurs, sans nous compter vous et moi, pour lesquels cette chasse est un vrai plaisir: c’est un exercice sain, mais parfois assez pénible. Vous connaissez, je le suppose, en quels lieux, suivant la saison, il fait bon à chercher ce gibier ; vous savez que, si le temps est au sec depuis plusieurs jours, la Bécasse se retire dans les plaines humides, comme celles qui bordent le Schuylkill ; que, par les grandes chaleurs, elle préfère les marais ombragés; vous n'ignorez pas qu'après de longues pluies, si le ciel continue à rester
couvert, on la trouve au penchant des petites montagnes du côté du midi; que lorsqu'il y a de la neige, les terrains limoneux visités par la bécassine sont aussi ceux où elle se plaît; et qu’enfin, à la suite d’une forte gelée, il faut la dépister dans les fourrés, le long de quelque rivière au cours tortueux ; et vous êtes averti de plus que, quelque temps qu’il fasse, il vaut mieux avoir avec soi un chien, quel qu’il soit, que pas du tout, C’est bien ! toutes vos précautions sont prises; vous partez, et déjà vous venez d’en lever une qui, sans se gêner, file devant vous, de manière que si vous la manquez, votre camarade, lui, ne la manquera pas. Et quand même il serait aussi maladroit que vous, il vous reste la chance de la relever une fois, deux fois, trois fois de suite, ‘car toujours elle se repose assez près au milieu des broussailles, ou plonge dans quelque coin du marais ; sans compter qu’en avançant pour la retrouver, vous pouvez en faire partir une demi-douzaine d’autres; et si stupide que vous soyez à votre tour, 1 vous arrivera toujours bien d’en jeter quelqu’une par terre. Mais comprenez-vous maintenant que la chasse aux Bécasses réclame pour le moins autant d'habitude qu'aucune autre : les novices tirent trop vite ou ne tirent pas du tout, et dans l’un et l’autre cas le plaisir est plutôt pour le gibier que pour le chasseur. Cependant lorsque vous avez acquis le sang-froid et la promptitude nécessaires, vous pouvez tirer, recharger et tirer encore du soir jusqu’au matin, tant que dure la saison de là Bécasse.
Cette Bécasse, par moments, lorsqu'elle est ennuyés
de se voir poursuivie, prend le parti de se jeter au milieu de quelque grand marécage, où ni l’homme ni le chien ne la rejoindront facilement ; et même, si vous approchez, elle ne se lèvera pas, à moins que vous ne marchiez dessus. Le chien quelquefois fait arrêt, lorsqu'il n’en est plus qu’à deux ou trois pouces, et elle se laisse prendre plutôt que de partir. Dans les bois peu garnis, comme sont les landes où croissent les pins, elle fuit souvent tout droit à de longues distances, puis par un circuit revient se poser non loin de la place d’où elle s’est envolée. Elle se montre extrêmement attachée à certains lieux : on a beau la troubler, elle ne les abandonne pas.
Elle vole avec des battements d’aile vifs et continus, et dans ses migrations passe avec une grande rapidité. Je pense qu’elle peut accomplir tout d’une suite de longs voyages ; du moins c’est ce qu’on est porté à croire, en la voyant arriver chaque année de si bonne heure, dans le Maine et le Nouveau-Brunswick. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'à cette époque elle vole plus vite que notre perdrix. Tout en avan- «ant ainsi et de distance en distance, elle dévie capriceusement à droite et à gauche. Quand on la lève après qu’elle s’est un instant reposée, elle part sans avoir l'air de se soucier de votre présence, fait lentement quelques pas et s’arrête, puis repart en courant, pour se fouler bientôt de nouveau et attendre que vous soyez éloigné. On la voit, moins souvent que la bécassine, se promener à gué dans l’eau, et jamais elle ne cherche sa nourriture dans les marais salés ni sur les
terrains couverts d'eaux saumâtres. Elle préfère les ruisseaux qui serpentent sous les bois ombragés et dont les bords humides sont composés d'un sol vaseux ; mais, comme je l’ai déjà dit, son choix à cet égard dépend beaucoup de l’état de la saison et du degré de température.
Sa nourriture consiste principalement en gros vers de terre, dont elle peut avaler en une seule nuit presque aussi pesant qu’elle. Ses facultés digestives égalent celles des hérons, et il n’est pas rare de lui trouver des vers entiers dans l'estomac. Elle les prend en enfoncant son bec dans la terre humide ou dans la vase, et en retournant les feuilles sèches au milieu des bois. En captivité, elle s’habitue promptement aux morceaux de fromage, aux grains de blé et au vermicelle ramolls dans l’eau. J'en ai vu devenir assez familieres pour se laisser caresser de la main de leur maître. Je m'avisa un jour d’en observer quelques-unes, pendant qu'elles fouillaient de la vase contenue dans un tube où l'on avait introduit des vers; cela se passait dans une chambre à demi obscure. Elles enfonçaient leur bec jusqu'aux narines, mais jamais plus avant ; et d’après les mouvements que je remarquais à la base des mandibules, je conclus que ces oiseaux avaient le pouvoir de produire à l'extrémité une sorte de vide, qui leur permettait de saisir les vers par un bout et de les attirer par succion dans le gosier, sans avoir besoin de retirer leur bec, comme le font les courlis et les barges. Un fait dont je fus également témoin me donna une idée de la subtilité de leur vue, tandis qu’elles sont ainsi occupées : dans
LA PETITE BÉCASSE D'AMÉRIQUE. 299 le coin de la pièce, il y avait un chat, à la même hauteur, au-dessus du parquet, que la surface de la boue qui remplissait le tube. La Bécasse l'aperçut et au mème instant retira son bec, fouetta de la queue, sauta sur le plancher et s'enfuit en courant à l’autre extrémité de la chambre. Dans une autre occasion, ayant placé le chat. au-dessus du niveau de l'oiseau, de toute la hauteur du tube qui avait au moins un pied, j’obtins le même résultat, et j'en conclus encore que la position élevée des yeux, chez la Bécasse, a probablement pour objet de lui permettre de découvrir au loin ses ennemis, de surveiller leur approche pendant que son bec traaille, et non de protéger cet organe contre la vase ; d'autant moins que c'est un oiseau toujours très propre, et que jamais on ne lui voit de terre sur les plumes voisines du bec.
Quel plaisir, quand on est bien fatigué et qu’on a grand’faim , quand les habits sont couverts de boue et tout trempés, quel plaisir de rentrer chez soi, la gibecière garnie de Bécasses, et de se voir accueilli par le doux sourire de ceux qu'on aime! Vous vous dites, en vous séchant, que sur la petite table ronde déjà couverte va bientôt fumer un mets délicat et succulent dont la perspective aiguise l'appétit. Enfin, établi devant le foyer, vous vous asseyez au milieu de la joyeuse famille ; et l’une de vos filles, accorte et prévenante, apporte sans retard le fameux oiseau si blanc, si tendre, et qui nage si magnifiquement dans un jus savoureux. Un cruchon de cidre de Newark (1) petille
(1) Newark, ville de l’État d'Ohio.
sous votre main ; et sans fourchette ni couteau, une Bécasse est bientôt expédiée..….! Ah! lecteur, ou plutôt hélas! car je ne suis pas pour le moment dans les Jerseys, en compagnie d'Édouard Harris, ou sous le toit hospitalier de John Bachman. Non ! je suis à Édimbourg, m’escrimant de mon mieux de ma plume de fer, et sans la moindre Bécasse en perspective pour mon dîner, ni d'aujourd'hui, ni de demain que je sache, ni de plusieurs mois, je m’imagine.
Le 26 mai 1826, je quittai la Nouvelle-Orléans, à bord du vaisseau le Délos, commandé par Joseph Hatch esquire, et frété pour Liverpool. Le vapeur Hercules, qui nous remorquait, nous laissa à quelques milles au delà du fort Balize (1), environ dix heures après notre départ. Mais il n’y avait pas le moindre souffle de vent: la surface de la mer était plus unie que les prairies de l’Oppelousas, et bien que nous eussions déployé toutes nos voiles, nous restions sans avancer sur les ondes, comme une baleine morte qui flotte à la merci des courants. Le temps était extraordinairement beau, la cha-
(1) Balize, à trente lieues S.-0. de la Nouvelle-Orléans.
leur excessive, et nous demeurâmes plusieurs jours dans cette immobilité désespérante, Une semaine s'écoula ; nous avions enfin perdu le fort de vue, quoique le capitaine m'assurât que, pendant tout ce temps, notre navire avait rarement obéi au gouvernail, Les matelots sifflaient après le vent et tendaient les mains dans toutes les directions, pour tâcher de sentir quelque mouvement dans l'air; mais tout cela n’y faisait rien : le calme était d’un plat à nous faire croire qu’Éole et \eptune s'étaient donné le mot, pour éprouver notre patience ou nous retenir jusqu'à ce que la liste de nos divertissements fût épuisée. Des divertissements, ai-je dit? à la vérité, nous n’en manquions pas, soit à bord, soit autour du vaisseau. Et pour vous faire passer le temps, à vous même, cher lecteur, je ne puis rien imaginer de mieux que de vous donner une idée de nos distractions, durant cet accès de sommeil de l’élément qui nous retenait sous ses lois, et dont le caprice nous empêchait, pour le moment, de continuer notre oyage vers la joyeuse Angleterre.
Des troupes de superbes dauphins glissaient près des lances du vaisseau, étincelant comme l'or bruni à travers k lumière, et semblables en éclat aux météores de la nuit. Le capitaine et ses matelots étaient habiles à les surprendre avec l’hameçon, non moins qu’à les percer d'un instrument à cinq pointes qu'ils appelaient pique; etmoï aussi je prenais plaisir à cet amusement, d’ault plus que j'y trouvais une occasion d’observer et denoter quelques-unes des habitudes de ce beau poisson, en même temps que celles de plusieurs autres.
302 uw LONG CALME EN MER.
Quand il a senti l’hamecon, le dauphin se débat violemment et s'élance avec impétuosité jusqu'à bout de ligne. Alors, se trouvant soudain arrêté, 1l saute souvent en se tenant tout droit, plusieurs pieds hors de l’eau, se débat encore en l'air, et quelquefois même parvient à se détacher. Quand il est bien pris, le pêcheur expérimenté le laisse d’abord faire ses évolutions; bientôt il s’épuise, et on le hisse sur le pont. Quelques personnes préfèrent le tirer tout de suite; mais rarement elles réussissent, car ses brusques secousses, lorsqu’il se sent hors de son élément, suffisent en général pour le dégager. Les dauphins vont par troupes de cinq à vingt individus, chassant en meute dans l’eau, comme les loups sur la terre, quand ils courent après leur proie. L'objet de leur poursuite est d'ordinaire le poisson volant, de temps en temps la bonite; et quand rien de mieux ne se presente, 1ls se contentent de la petite perche marine (1) qu'ils attrapent, sans peine, sous là poupe du bâtiment. Les poissons volants leur échappent d'abord par la rapidité de leur fuite ; mais quant ils voient de nouveau le dauphin approcher, ils s’élancent en l'air, déploient leurs larges ailes en forme de nageoires, prennent l'essor et se dispersent dans touté les directions, comme une couvée de perdrix devant ke vorace faucon. Les uns poussent en droite ligne, d’autres divergent à droite et à gauche; mais ils ne tardent pi à se replonger dans la mer. Pendant qu'ils volaiant,
(1) Rudderfish (Perca sectatrix de Catesby), mot à mot poissoi gouvernail, ainsi nommé parce qu’en traversant l'Atlantique, il st attache presque toujours au gouvernail des vaisseaux.
leur ennemi subtil et affamé les suivait à vue, comme un lévrier, et par une suite de sauts de plusieurs pieds la bientôt rejoint quelque malheureux retardataire, qu'il saisit juste au moment où il retombe.
Les dauphins se témoignent les uns aux autres une sympathie vraiment remarquable : du moment que l'un d'eux est pris à l’hameçon ou à la pique, tous ceux de sa société s’approchent de lui et l'entourent, jusqu’à ce qu’on l’ait enlevé sur le pont. Alors ils s’éloignent ensemble, et aucun ne veut plus mordre, quelque chose qu’on leur jette. Cela cependant n’a lieu que lorsqu'il s’agit de gros individus qui se tiennent à part des jeunes, comme on l’observe dans plusieurs espèces d'oiseaux. Au contraire, si vous avez affaire à une troupe de petits dauphins, ils resteront tous sous l'avant du vaisseau et continueront de mordre, l’un après l'autre, à toute sorte de ligne, comme empressés de voir, par eux-mêmes, ce qu'est devenu le camarade qu'ils viennent de perdre ; et de cette mamière, ils sont souvent tous capturés.
N'allez pas supposer que le dauphin soit sans ennemis: qui donc, en ce monde, homme ou poisson, peut se vanter de n’en pas avoir, et plus qu’il ne voudrait ? Souvent, au moment même où il se croit sur le point l'avaler un beau poisson, qui n’est qu'un morceau de plomb autour duquel on a laissé flotter quelques plumes pour lui donner l’air d’un poisson volant, il se sent pris et coupé en deux par l’insidieux balacouda (1); moi-
(1) C'est, sans doute, la Sphyræna barracuda, de Guvier et } Valenciennes, quelquefois appelée Bécune, On la dit plus dangereuse
même, une fois, j'ai vu ce redoutable animal emporter, avec ses dents tranchantes, la meilleure partie d'un dauphin qui tenait à l’hamecon et que déjà l’on avait amené à la surface de l’eau.
Les dauphins que nous prîmes ainsi dans le golfe du Mexique étaient soupçonnés d’avoir la chair vénéneuse, et pour vérifier le fait, notre cuisinier, qui était un nègre d'Afrique, n’en faisait jamais frire ni bouillir sans jeter un dollar dans le vase où ils cuisaient (1). Si le poisson n'avait pas terni la pièce, lorsqu'il était prèt à être mis sur table, on le servait aux passagers, ave force assurances qu’il était parfaitement bon. Mai, comme sur une centaine de dauphins ainsi éprouvés, pas un seul n’eut la propriété de convertir l'argent en billon, j'en conclus que notre Africain, avec toute a finesse, m'était pourtant pas sorcier.
Un matin, le 23 juin, par une chaleur étouffante, |e fus surpris en sautant de mon hamac, qui se balançal sur le pont, de voir autour de nous la mer couverte d’une multitude de dauphins qui s’ébattaient, en grande liesse, à sa surface. Les matelots m'’affirmèrent que c'était un signe certain de vent. Oui! dirent-ils, etqu plus est, d’un bon vent. Je pris plusieurs dauphis dans l’espace d’une heure, et au bout de ce temps n’en restait presque plus dans le voisinage du vaisseai.
encore que le requin ; Catesby assure en avoir vu de dix pieds de long et Dutertre prétend que sa chair a le goût de celle du brochet,
(1) C'est aussi ce qui se pratique à l’île de la Trinité ; seulement ol se sert, pour cette épreuve, d’une cuiller d'argent.
Mais aucun souffle d’air ne vint à notre aide, ni ce jourlà, ni même le suivant. Les matelots étaient désespérés, et moi aussi je me serais sans doute abandonné au même découragement, si un énorme dauphin ne fût venu fort à propos mordre à ma ligne. Quand je l’eus bisé à bord, je le reconnus pour l’un des plus gros que j'eusse jamais pris. C'était réellement un superbe animal; je l’admirais pendant qu'il frissonnait dans les angoisses de la mort; sa queue battait le pont retentissant avec un bruit semblable au roulement d’un tambour, et sur son corps se succédaient les plus magnifiques changements de couleur. En un instant il passait du bleu au vert; il brillait comme l'argent, resplendissait comme l'or, d’autres fois présentait les reflets du cuivre bruni, ou bien laissait voir toutes les teintes entremêlées de l’arc-en-ciel!.. Mais hélas! il vient d’expirer, et soudain a cessé le chatoiement de la lunière. Lui aussi, il s’est endormi dans ce calme profond qui paralyse l'énergie des vents aux bruyantes balemes, et depuis trop longtemps aplanit les vagues orgueilleuses de l'Océan.
Le meilleur appât, pour la pêche au dauphin, est une longue tranche de chair de requin; et je crois qu’en effet il préfére cette amorce à celle par laquelle on figure un poisson volant, et qu’il ne peut saisir que lorsque le vaisseau est en panne, et qu’on a soin de la tenir à la surface. Cependant, en certains moments, quand la faim le presse et qu’il ne trouve pas mieux, il se jette sur toute sorte d’appât. J'en ai même vu prendre avec un simple morceau d’étoffe blanche attachée à
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l’hamecon. Leur appétit est complaisant, non moins que celui du vautour; et chaque fois qu'une bonne occasion se présente, ils se gorgent au point de n'offrir plus qu’une proie facile à leurs ennemis, la Sphyrène et le marsouin à nez en bouteille. Une fois, on en piqua un, tandis qu’il s’en allait nageant nonchalamment sous la poupe de notre vaisseau, et on lui trouva l'estomac complétement garni de poissons volants disposés côte à côte, tous la queue par en bas; ce qui m'a fait dire que le dauphin avale toujours sa proie en commencant par la queue. Il y en avait vingt-deux, longs chacun de six à sept pouces, et ils étaient empilés, comme les harengs salés dans un baril.
La longueur ordinaire des dauphins qu’on prend dans le golfe du Mexique est d'environ trois pieds ; je n’en ai pas vu qui excédassent quatre pieds deux pouces. et même l’un de ces derniers ne pesait que dix-huit livres. Ce poisson, en effet, est très étroit, eu égard à sa longueur ; seulement en hauteur il regagne un peu. Lorsevil vient d’être pris, la nageoire supérieure qui se continue, de l’avant de la tête, presque jusqu'à la queue. paraît d’un beau bleu sombre ; le dessus du corps, dans toute son étendue, présente une couleur d’azur, et le dessous, de splendides reflets d’or irrégulièrement semés detaches bleu foncé. Il faut croire qu’ils entrent parfois dans les eaux extrêmement basses, puisque lors de mon dernier voyage, le long de la côte des Florides, on en prit plusieurs dans une seine, avec le chevalier (1) leur parent, dont je parlerai plus tard.
4) Eques Americanus, Bloch. De la famille des Lophiodontes.
La chair du dauphin est ferme, blanche, et semble comme feuilletée quand elle est cuite. D'abord on en mange avec grand plaisir ; mais, si l'on vous en sert plusieurs Jours de suite, vous finissez par la trouver isipide. Ce n’est pas un mets comparable au barracuda, l'un des meilieurs poissons que puisse fournir le golfe du Mexique.
Avant d’avoir visité les Clefs de la Floride, je n’avais vu que quelques Frégates. en naviguant sur le golfe du Mexique: et encore était-ce d’une certaine distance qui me permettait tout au plus de les reconnaître à leur manière de voler. Toutefois, en approchant de la Clef Indienne, j'en pus déjà remarquer plusieurs: et à mesure que je descendais vers le sud, leur nombre Saugmentait rapidement ; mais sur les Tortugas, je den aperçus qu’un très petit nombre. Cet oiseau pénètre rarement, à l’est, plus loin que la baie de Charkstow, dans la Caroline du Sud; et cependant il tbonde en toute saison, depuis le cap Floride jusqu’au cap Sable, ces deux points extrêmes de la Péninsule. Maintenant, jusqu’à quelle limite s'avance-t-il dans le midi? C’est ce que je ne puis dire.
La Frégate-Pélican vit en société, comme nos vautours. Vous les voyez par bandes plus où moins nombreuses, suivant les circonstances. De même encore que les vautours, elles passent la plus grande partie du jour à voler, en cherchant leur nourriture; et ainsi qu’eux enfin, lorsqu'elles sont repues ou qu'elles veulent se percher, elles se rassemblent en troupes considérables, soit pour s'éventer avec leurs ailes, soit pour dormir à côté les unes des autres. Elles se montrent, non moins qu'eux, paresseuses, despotiques et voraces: elles tyrannisent les oiseaux plus faibles, et dévorent les jeunes de toute espèce en l'absence des parents: en un mot, ce sont de vrais vautours de mer.
Vers le milieu de mai, époque qui me semblait très tardive pour un climat aussi chaud que les Clefs de la Floride, les Frégates se réunissent par troupes de cinquante à cinq cents couples ou plus. On les voit alors voler à une grande hauteur au-dessus des îles où, depuis nombre d'années, elles ont coutume de nicher. Pendant des heures entières, elles se font la cour, puis se rabattent vers les mangliers où elles se posent, et commencent ensemble à réparer leurs anciens nids, sinon à en construire de nouveaux. Elles se dérobent mutuellement leurs matériaux, et pour s’en procurer d’autres, font des excursions sur les Clefs les plus voisines. Tout en fendant l'air d’une aile légère et comme en se jouant, elles cassent les petites branches sèches des arbres, d’un seul coup de leur bec puissant, et les emportent. C’est en réalité un beau spectacle de les voir, surtout quand il y en a plusieurs, passant et repas
sant par-dessus les cimes chenues ; leur mouvement est si rapide, qu’il s’accomplit comme par magie. Je ne connais que deux autres oiseaux qui exécutent la même manœuvre : l'un est le faucon à queue fourchue, l’autre notre hirondelle de cheminée; mais ils ne sont ni l’un ni l'autre aussi adroits que la Frégate. Parfois il lui arrive de laisser tomber le petit bâton qu’elle charrie de cette manière à son nid; et quand c’est au-dessus de la mer, elle plouge après et le reprend dans son bec, avant qu’il ait touché les flots.
Les nids se trouvent ordinairement placés au midi, dans les arbres qui penchent sur les eaux : les uns sont bas, d’autres à une grande élévation, tantôt un seul, tantôt plusieurs à la fois sur le même arbre, selon la force du manglier, mais, dans certains cas, bordant tout un côté de l’île. Ils se composent de bûchettes entre-croisées sur une hauteur d'environ deux pouces, et sont d’une forme aplatie, mais pas très larges. Quand les oiseaux couvent, leurs longues ailes et leur queue en dépassent les bords de plus d'un pied. Ils pondent deux ou trois œufs, plus souvent trois, qui ont 2 pouces 7/8 de long et 2 pouces de large. La coquille est lisse, épaisse, d’un blanc verdâtre, et fréquemment salie par la fiente du nid. Les jeunes sont couverts d’un duvet blanc jaunâtre, et l’on dirait à première vue qu’ils n’ont pas de pieds. Leur accroissement est lent; leurs parents leur dégorgent la nourriture, et ils n'abandonnent le nid que lorsqu'ils sont capables de les suivre.
A ce moment, le plumage des jeunes femelles est marbré de gris et de brun, à l’exception de la tête et
310 LA FRÉGATÉ-PÉLICAN.
du dessous du corps, qu’elles ont blancs. La queue peut avoir la moitié de la longueur qu’elle acquerra lors de la première mue, et de mème que les primaires, est d’un noir brunâtre: mais après le renouvellement des plumes, les ailes s'allongent, et leur vol désormais es! aussi élégant et aussi ferme que celui des vieux oiseaux,
Au second printemps, toujours chez les femelles, le plumage des parties supérieures devient d’un noir brun, et cette couleur s'étend au-dessus de la tête et autour du cou en taches irrégulières, puis continuant en angle aigu vers la poitrine, se trouve partagée à droite et à gauche par le blanc qui, de chaque côté du cou, monte et gagne la tête. Les basses couvertures de la queue, ainsi que les parties inférieures du ventre et des flancs, sont egalement d'un noir brunâtre. Seules, les épaules n’ont point changé de livrée. La queue et les ailes ont pris tout leur développement.
Au troisième printemps, le noir de la tête et du cou, en descendant jusqu’à l'extrémité de l’angle sur la poitrme, se montre plus vif. Il en est de même pour le ventre et les couvertures de la queue ; le blanc des espaces intermédiaires est aussi beaucoup plus pur. On commence à distinguer çà et là des teintes d’un bronze clair. Les pieds, qui d’abord étaient jaune sombre, se couvrent d'une riche couleur rouge orange, et le bec est d’un bleu pâle. Dès lors l'oiseau peut se reproduire. bien qu’il lui faille encore une mue pour apparaitre dans le dernier état de son plumage, qui doit être lustre en dessus et d’un blanc parfait à la gorge.
Les changements que subissent les mâles sont moins
LA FRÉGATE-PÉLICAN. 311 remarquables : d’abord, quand ils ont toutes leurs plumes, leur couleurest uniformément celle qu’on voit sur les parties supérieures des jeunes femelles, et dans la suite les teintes ne font que se prononcer, Le brunâtre devient noir, et ils montrent plus pures ces nuances de vert, de pourpre et de bronze que, sous certaines incidences de la lumière, reflète chaque partie de la tête, ainsi que le cou, ie corps et même les ailes et la queue des vieux mâles. Ils s’accouplent aussi la troisième année. — Mais il est temps de revenir aux mœurs de cet intéressant oiseau.
La Frégate-Pélican est douée d’une puissance de vol supérieure peut-être à celle de tout autre oiseau. Quelque vif que soit le coup d’aile du sterne de Cayenne, des petites mouettes ou du labbe, elle semble ne se faire qu'un jeu de les dépasser. L'autour, le faucon d'Islande et le pèlerin, que je crois les plus légers de leur famille, sont obligés d’user de tous leurs moyens, quand ils donnent la chasse à la sarcelle aux ailes vertes où au pigeon voyageur; et encore ne les rattrapentils souvent qu’au bout d’un demi-mille. Mais l'oiseau dont je parle tombe pour ainsi dire du ciel, avec la rapidité de la foudre; et quand il approche de sa viclime que son œil perçant éplait, tandis qu’elle pèchait au loin, il s'élance, manœuvre de droite et de gauche pour lui couper la retraite, puis ouvre son bec recourbé et la force d'abandonner le poisson qu’elle venait de prendre. Voyez : là-bas, sur les vagues, saute le brillant dauphiv, qui lui aussi poursuit une troupe de poissons volants, et s'attend à les saisir au moment où ils
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vont retomber dans l'eau. La Frégate l'a remarqué; elle ferme les ailes, plonge vers lui, et remonte bientôt avec l’un des pauvres fuyards, chétive proie qu’elle tient en travers dans son bec. D’autres fois, planant à plus de cinquante verges au-dessus de la mer, elle aperçoit un marsouin en pleine chasse, s’élance encore, et en passant enlève le mulet qui déjà se réjouissait d'avoir échappé à son redoutable ennemi. Mais ce poisson est trop gros pour son gosier; alors elle monte en le mâchonnant, et semble vouloir se perdre dans les nuages. Cependant trois ou quatre autres maraudeurs de son espèce la guettaient et viennent d’être témoins de sa bonne fortune; les ailes toutes grandes ouvertes, ils se précipitent après elle, s'élèvent en décrivant de larges cercles, tranquillement et comme certains de bientôt la rejoindre. Parvenus tous à la même hauteur, ils s'en approchent, la harcèlent à coups d'ailes, et c’est à qui lui ravira sa proie. Ah! l’un d’eux s’en est emparé!... Mais non : à son tour, le poisson contesté lui échappe et roule dans l'air ; un autre, qui l’a déjà repris, voit bientôt la bande entière à ses trousses; et ainsi de suite. jusqu'à ce qu’enfin, ballotté de bec en bec et tout à fait mort, l'infortuné poisson tombe rapidement et disparaisse cette fois sous les flots. Cruel désappointement pour tous ces ventres affanés; mais ils l'ont bien mérité!
Des scènes comme celles-ci, vous pouvez en vor chaque jour, pour peu que vous vous donniez la peine de visiter les Clefs de la Floride; mais 1l m'en reste d’autres à vous décrire et qui me rappellent des souve-
nirs non moins agréables. Me reposant un jour, sous la fraiche véranda du major Glassel, à la Clef de l'Ouest, jobservais une de ces Frégates qui venait de forcer un sterne de Cayenne, encore en vue, à lâcher un poisson que le ravisseur aux puissantes ailes avait sans peine urêté dans sa chute. Ce poisson, long d'environ huit pouces, était un peu fort pour le sterne. La Frégate senleva, l’'emportant en travers dans son bec; puis elle le jeta en l'air et le reprit comme il tombait, mais par k queue. Une seconde fois elle le lâcha pour le rattaper, lorsqu'il n'était descendu que de quelques mètres, mais encore par la queue; le poids de la tête, je m'imagine, l'avait empêchée de le saisir autrement ; pour la troisième fois lancé en Pair, il fut enfin reçu comme il fallait, la tête en bas, et avalé sur le coup.
A l'heure où la lumière du matin commence à réjouir k nature, où les chantres des airs attendent, silencieux encore, les premiers rayons du soleil et se disposent à saluer son retour de leurs plus brillants concerts, la Frégate ouvre ses ailes et quitte la retraite où elle a passé la nuit. Doucement et sans effort, le cou ramené en arrière, elle glisse et semble vouloir essayer la vigueur renouvelée de son vol. Elle s'avance vers l’abime, monte, monte encore, et, longtemps avant tout autre oiseau, peut voir l’astre étincelant sortir des flots. Quelle limpidité dans l’azur des cieux; quelle riche couleur d’un vert foncé sur la mer qu'aucun souffle d'agite ! tout annonce une magnifique journée ; et maintenant l'oiseau secoue ses ailes avec transport, et bien loin, au sein des airs, son essor l'emporte là où ne peut
äl! LA FRÉGATE-PÉLICAN.
atteindre la faible vue de l’homme, I flotte à présent, dans ces régions pures et sereines où l'imagination seule peut le contempler! Mais déjà le voici qui reparait : les ailes à demi fermées, 11 descend lentement vers la mer; un instant il s'arrête, puis se replonge dans les airs. Trois fois 11 s’est approché de la surface de l'Océan; enfin, d'un mouvement brusque et violent, il bat des ailes, semblable au guerrier qui fait tournoyer sa claymore; tout va bien! et il part, en poussant des bordées de côté et d'autre, pour chercher la proie.
Cependant le soleil arrive au milieu de sa course; des nuages menacants obscurcissent l'horizon, la brise, que l’on ne sent point encore, commence à soulever les ondes ; un brouillard épais s'étend sur l'abime, les cieux s’assombrissent; déjà les vents déchainés font écumer les vagues, et à leur mugissement répondent les roulements lointains du tonnerre. La nature entière est enveloppée de ténèbres, les éléments sont confondus: seule, la Frégate tient vaillamment tête à l'ouragan. Si son vol ne peut en forcer l’impétuosité, du moins elle ne recule pas et continue de se balancer comme le faucon, dont l'œil est fixé d'en haut sur sa proie. Mais la tempête a redoublé de fureur; alors loiseau s'élève obliquement : en quelques vigoureux coups d’aile, il surmonte les nuages tumultueux et ne tarde pas à entrer dans une atmosphère paisible, où il vogue à l'abri des orages, attendant qu’au-dessous de lui monde ait repris sa tranquillité.
Souvent j'ai vu la Frégate se gratter, en volant, li
LA FRÉGATE=PÉLICAN, 315 ite avec ses pieds. C'est ce que j'avais remarqué no= lamment chez l'un de ces oiseaux qui, s'étant laissé tomber au travers des airs, comme ils ont parfois coulume de le faire, vint à portée de fusil juste au-dessus de ma tête, où je le tuai. Je cherchais depuis longues amées quel pouvait être l'usage des ongles pectinés pour les oiseaux; celui-ci, que je me hâtai de ramasser, me l'apprit. En examinant les deux pieds à la loupe, j'en trouvai les dentelures toutes garnies d'insectes 1els qu'on en voit à sa tête et principalement autour de ses weilles. Je remarquai aussi que ces ongles sont, dans celle espèce, beaucoup plus longs, plus aplatis, et resmblent davantage aux dents d'un peigne, que ceux d'aucune autre que je connaisse ; et je conclus, en conséquence, que cet instrument, plus où moins utile en d'autres cas, sert incontestablement ici à l'oiseau pour reltoyer les parties de sa peau que son bec ne peut atteindre.
Parfois on voit ces Frégates se chasser et se pousser l'une l'autre, comme en folätrant: après quoi, elles partent à tire-d'aile et en droite ligne, jusqu'à ce quelles soient hors de vue ; mais, si leur vol est libre et puissant, à un degré qu'aucun autre ne surpasse, en revanche elles éprouvent la plus grande difficulté à se nouvo" sur la terre. Néanmoins elles peuvent s'enéver d'un banc de sable, quelque uni et bas qu'il soit En pareil cas, de même que lorsqu'elles se reposent sur l'eau, ce qu'elles ne font que rarement, eiles commencent par relever perpendiculairement les ailes ; la queue s'étale et se redresse, et au premier coup qu’elles
en donnent simultanément sur le sol, elles bondissent et puis s’envolent. Les pieds, outre ce que j’en ai dit. ne leur servent guère qu’à supporter le corps, quand elles s’abattent sur une branche. Dans cette position, elles se tiennent difficilement droites, bien que pouvant marcher de côté, comme les perroquets. Jamais elles ne plongent. Leur bec, par sa forme, rappelle celui du cormoran qui, lui non plus, ne plonge jamais en volant pour prendre un poisson, mais se laisse seulement aller dans l’eau, de dessus sa perche ou son rocher, quand quelque danger le menace. C’est, du reste, ce que font les anhingas et différents autres oiseaux.
Quand notre Frégate a besoin d’un poisson mort, d’un crabe ou de tout autre objet flottant qui convient à son appétit, elle s'approche de l’eau à la manière des goëlands, les ailes hautes et battant sans cesse, jusqu'à ce que le bec ait accompli sa fonction. Cela fait, elle se renlève immédiatement et dévore sa proie.
Elle voit très bien la nuit, et cependant ne va jamas à la mer que le jour. Maintes fois, et à différentes heures, j'ai longé sur ma barque des îles couvertes de mangliers où se tenaient perchés des centaines de ces oiseaux, qui paraissaient profondément endormis. Alors. pour les faire partir, je n'avais qu'à tirer un coup de fusil , et sur-le-champ je les voyais prendre lessor € fendre l'air avec autant d’aisance qu’au milieu du jour puis ils revenaient se percher, quand le bateau s'élotgnait. Ils ne sont point farouches, et même semble ne pas craindre le fusil. Rarement partent-ils tous quand on tire après eux ; ils ne s’effrayent sérieusemeil
qu'après qu'on en à tué un grand nombre. Ce qui surtout est cause qu’on à du mal à s’en procurer, c’est qu'en quittant les arbres ils montent de suite à une hauteur considérable. Mais nous avions d'excellents fusils: et T'om le Long. celui de notre digne pilote, se distinguait entre tous. Dans une de ces rencontres, ils planèrent pendant plus d'une demi-heure au-dessus de notre tête. et nous en tuâmes près d’une trentaine. Nous pouvions entendre le coup les frapper ; et en tomhant, le bruit de leurs grandes ailes qui tournoyaient en l'air ressemblait à celui d'une voile battant contre lk mât. dans un temps calme. Dès qu'ils se sentent louchés à mort, où même très légèrement, il: rendent gorge, comme les vautours, les mouettes et quelques ernes. Une fois tombés, si l’on cherche à s'en approcher, ils continuent de vomir le contenu de leur estomac, qui parfois exbale une odeur insupportable. On peut mettre la main dessus, bien qu’ils soient à peine blessés, sans qu'ils montrent grande disposition à se défendre ; seulement ils se tourmentent et se débattent jusqu'à ce qu'on les ait achevés. Prenez garde, toutefois; car vous vous avisez de leur introduire le doigt dans le bee, vous ne le retirerez pas sans dommage.
Ils sont d’un naturel morne ct silencieux ; le seul cri que je leur aie entendu pousser, était une sorte de croassement. Is dévorent les jeunes du pélican brun, lorsqu'ils sont encore tout petits; n'épargnent pas ceux des autres oiseaux dont les nids sont plats et se trou vent exposés à leurs attaques, pendant l'absence des Parents; mais aussi gare à leur propre couvée, que ne
traite pas mieux le busard des dindons, plus vorace qu'eux! Quant à cette croyance où lon est que la Frégate force les pélicans et les boubies à lui dégorger leur proie, je puis assurer que c’est une erreur. Le pélican, s’ilse voyait attaqué ou poursuivi, n'aurait qu'à se poser sur l'eau où partout ailleurs, et d’un seul coup de son bec puissant et acéré, 1l mettrait à la raison le téméraire agresseur. Pour la boubie, non moins fortement armée, elle obtiendrait, je n'en doute pas, le même succès. Le sterne de Cayenne et autres espèces de ce genre, ainsi que plusieurs petites mouettes, qui tous abondent sur les côtes de la Floride, leur servent ordinairement de pourvoyeurs. Les Frégates les contraignent de rendre gorge ou de laisser tomber leur proie. Ceux des habitants de la mer qui chassent pour elles sont les dauphins, les marsouins et, par occasion, le requin. Leur vue est extraordinairement percante: et parfois elles se précipitent d’une grande hauteur. pour ramasser sur l’eau un poisson mort, long de quelques pouces. Leur chair est coriace, noire, et J'estime qu’il n'y a qu'un estomac mourant de faim qu puisse s’en accommoder.
ns
Le quatre juin, notre situation n'avait pas changé ; ice n’est que les courants du golfe nous avaient emportés à une grande distance du lieu où, comme je vous le disais, nous nous amusions à prendre des dauphins. Ces courants étaient des plus irréguliers et nous entrafnaient çà et là, tantôt nous faisant craindre d’être jetés sur les côtes de la Floride, et menaçant tantôt de nous envoyer à Cuba. Parfois un faible souffle de vent, ranimant notre courage, gonflait légèrement nos voiles et nous poussait sur les ondes immobiles, comme le patinur dont les pieds rapides ne font qu’effleurer la dhce; mais, après quelques heures d'espérance, tout retombait en calme plat.
Un jour, plusieurs petits poissons vinrent se poser sur nos espars et même s’abriter jusque sur le pont. Lun d'eux, une femelle d'ortolan, attira particulièrement notre attention ; car, Immédiatement après elle et ur sa trace, nous vimes descendre un superbe faucon pélerin. Le ravisseur plana quelque temps au-dessus l'elle, puis vint s'établir à l'extrémité d’une vergue, et de là, fondant à l'improviste sur le petit glaneur des champs, l'emporta en triomphe dans ses serres. Remar- (uez, Je vous prie, la date, et jugez de ma stupéfaction,
quand je le vis dévorer, touten volant, le pauvre Oiseau, sans plus de souci ni de gêne que n’en montrerait le faucon du Mississipi (1). pour avaler, au haut des airs, un lézard à gorge rouge qu’il aurait ramassé sur quelque arbre majestueux, dans les bois de la Louisiane.
Nous avions à bord une favorite, appartenant à notre capitaine, et qui n'était rien moins que la compagne d’un coq, ou, en d’autres termes, une simple | poule. Les uns l’aimaient, parce que de temps en ! temps elle nous pondaït un œuf frais, chose assez rare en mer, même sur le Délos; d’autres, pour le plaisir qu’ils trouvaient à la jeter par-dessus le bord et à la voir se débattre des pieds et des ailes, avec terreur, et tenter les derniers efforts pour regagner sa maison flottante, ce qu’elle n'aurait jamais pu faire, sans la généreuse assistance de notre bon capitaine. L’excellent cœur! quelques semaines après, la malheureuse poule tomba par hasard à l’eau ; nous filions alors grand train: et je crus apercevoir une larme dans ses yeux, quand il la vit flotter haletante et bientôt disparaître dans notre sillage. — Mais pour le moment, nous sommes encore en calme, et maudissant de tout notre cœur h tyrannie du vieil Éole.
Une après-midi nous primes deux requins; dans l’un, c'était une femelle d'environ sept pieds de long, nous trouvâmes deux petits tout vivants et qui ne demandaient qu’à nager, ainsi que l'expérience nous le prouva. En effet, nous en jetâmes un à la mer. et de suite l
(4) Falco plumbeus, Gmel.
TOLJOURS EN CALME. 921
plongea, comme s'il eût été de tout temps habitué à ssuffire à lui-même. On avait séparé l’autre en deux; mais la tête remuait encore et semblait vouloir s’échapper. Le reste du corps fut coupé en morceaux, ainsi que la mère, pour servir d’amorce aux dauphins, qui, je le répète, sont friands de cette chair.
Notre capitaine, toujours empressé de me procurer quelque distraction, vint m’avertir qu’il y avait une foule de perches marines sous notre poupe ; et des hamecçons lurent immédiatement préparés pour cette pêche. Maintenant on sentait un peu d'air sur nos têtes, les oiles s’entr'ouvraient à la brise, et sous leur impulsion le vaisseau commençait à se mouvoir. Le capitaine et moi, nous nous mîmes à la fenêtre de la cabine; nous avions chacun un bon hamecon, une ligne de fil, quelques petits morceaux de lard; et notre amorce descendait à peineau milieu de la troupe frétillante, que, l’un après l’autre, les petits poissons venaient mordre en se suivant de si près, qu'en moins de deux heures, si je m'en rapporte à mon journal, nous en enlevâmes trois cent soixante-dix. Quel régal, quelle délicieuse friture! Si jamais, par même calme, je me trouve retenu dans lk golfe du Mexique, je n’oublierai pas cette perche. Celles que nous venions de prendre avaient à peine trois pouces de long; elles étaient maigres, de forme épaisse, et ne nous en fournirent pas moins un excellent repas. C'était plaisir de les voir se tenir en masse compacte à l'abri près du gouvernail ; elles étaient si voraces, qu'à l'approche seule de notre appât elles sautaient hors de l'eau, comme fait parfois le poisson-soleil dans
ul. 21
322 TOUJOURS EN CALMFE.
nos rivières; toutefois, dès l'instant que le vaisseau s'arrêtait, elles se dispersaient le long de ses flancs et ne voulaient plus mordre. J'en dessinai une ; et c’est ce que j'ai toujours tâché de faire pour les autres espèces que j'ai pu me procurer, durant ce calme mortel. Mais je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré de ces perches, en traversant l’Atlantique, bien qu’en haute mer, diverses sortes de poissons viennent également s'attacher à la poupe des navires et soient désignées par le même nom.
Une autre fois nous primes un marsouin qui avait bien deux mètres de long. C'était la nuit; un beau clair de lune me permettait de voir parfaitement la scène. Contrairement à ce qui se pratiquait d'habitude, le poisson fut piqué, au lieu d’être harponné; mais les pointes s'étaient enfoncées d’une telle force dans le devant de la tête, qu’il lui était impossible de se détacher : en vain il se débattait et faisait des bonds prodigieux. L'individu qui l'avait frappé, passant au capitaine la ligne où tenait le fer, se laissa glisser au moyen d’une corde le long des sous-barbes du beaupré, et mancæuvra de facon à le prendre par la queue. Quelques matelots alors le hissèrent à bord. En arrivant sur le pont, il poussa un profond gémissement, s’agit convulsivement à plusieurs reprises, et bientôt rendit lé dernier soupir. Nous l’ouvrimes le lendemain matin, huit heures après sa mort, et lui trouvâmes les intestins encore chauds; ils étaient disposés de la même manière que ceux d’un cochon de lait. Il avait dans le ventre plusieurs seiches en partie digérées. Sa mà-
TOUJOURS EN CALME. 323 choire inférieure dépassait la supérieure d'environ 3/4 de pouce ; et chacune était garnie d’une simple rangée de dents coniques, longues d’un demi-pouce, et séparées de telle sorte qu’en se correspondant aux deux mâchoires elles pouvaient tout justement jouer les unes entre les autres. L'animal pesait comme quatre cents livres ; ses yeux étaient extrêmement petits. Nous avions à bord des gens qui considéraient sa chair comme délicate; mais, dans mon opinion, si elle est bonne, celle de l’alligator l’est aussi, et ce que je puis dire, c’est que de longtemps l'envie ne me prendra de me régaler ni de l’une ni de l’autre. Le capitaine avait vu de ces marsouins sauter perpendiculairement à plusieurs pieds hors de l’eau, puis retomber dans de petites barques que leur poids faisait souvent enfoncer.
Durant ces longues journées, des troupes de pigeons ne cessèrent de passer entre Cuba et les Florides, et de temps en temps une mouette à gorge rose venait se jouer autour de nous; la nuit, des sternes noddies se posaient sur nos cordages; et parfois apparaissait une frégate planant au-dessus de notre tête, dans le limpide aur des cieux.
Cependant on étudiait la direction des courants, et notre capitaine, qui avait de véritables dispositions pour l mécanique, s’'employait à tourner des cornes à poudre et autres articles. Il faisait si peu d'air et la chaleur était si étouffante, que nous avions dressé sur le pont te grande tente pour prendre nos repas et passer la nuit; mais, malgré tout, la fatigue et l'ennui nous domitient ; et je crois que les matelots se seraient presque
jetés à l’eau, pour gagner la terre à la nage. Enfin, le cinquante-seplième jour depuis notre départ, l'air fraichit un peu. À l'instant tout fut en mouvement à bord; vers midi, nous passions au sud du phare des Tortugas, et quelques heures après nous naviguions sur l’Atiantique. Éole, cette fois, s'était bien réveillé de son profond sommeil. Dix-neuf jours après avoir perdu de vue les caps de la Floride, je débarquais à Liverpool.
Le 26 mai 1832, je longeais les côtes de la Floride, sur la barge de M. Thruston, en compagnie de son digne pilote et de mon aide, lorsque j'aperçus une nombreuse troupe de Sternes qu’à leur grosseur et d’après d’autres indices j'aurais pris pour des Sternes de marais, si une différence dans leur manière de voler ne m’eûl convaincu que j'avais affaire à une espèce qui m'était encore inconnue. Le plaisir qu'on éprouve en pareille occasion ne peut s'exprimer ; et, pour satisfaire mon impatient désir, je priai qu'on voulit bien ramer vers eux le plus vite possible. Un signe d’acquiescement et un certain coup d'œil du pilote m'apprirent qu'on allait de suite faire droit à ma requête.
Eu quelques minutes, tous les fusils étaient prêts à bord, et plusieurs oiseaux tombaient bientôt autour de nous. Ceux que le plomb n'avait pas atteints continuèrent de planer au-dessus de leurs camarades morts ou mourants, de sorte que nous pûmes en tuer un très grand nombre. En examinant le premier qui fut ramassé sur l'eau, je reconnus de suite, au jaune qui lui recouvrait la pointe du bec, qu’il différait de tous ceux que j'avais vus jusqu'ici ; et dans ma joie je m'écriai : Une prise, une prise ! une nouvel oiseau pour la faune d'Amérique ! Cela était vrai. cher lecteur, car personne, avant moi, n'avait encore trouvé le Sterne Sandwich sur aucune partie de nos côtes. On en remplit un grand panier ; puis nous continuâmes notre route. J’en ouvris plusieurs ettrouvai, dans les femelles, des œufs prêts à être pondus. Chez les mâles aussi, je distinguai les symptômes bien connus qui indiquent le renouvellement des bonctions sexuelles ; j'avais grande envie de découvrir k lieu où ils nichaient, et cette jouissance, quelques jours plus tard, me fut accordée.
Je prenais plaisir à considérer la vigueur et l’activité de cet oiseau, quand il est sur ses ailes. Son vol est plus puissant que celui du Sterne des marais, son proche alé; ses battements d’aile sont courts et réguliers, comme ceux du pigeon voyageur, lorsque seul et loin de ses compagnons il s’avance, avec un redoublement de vitesse, pour les rejoindre. Quand il plonge après de petits mulets et autres poissons de moindre taille, qui composent le fond de sa nourriture, il darde perpendiculairement en bas, avec toute la force et l’agilité
du Sterne arctique ou du Sterne commun. Parfois son corps entier s'enfonce dans l'eau, mais l'instant d’après il se reulève et gagne prestement une position avantageuse d’où il puisse fondre sur une nouvelle proie, S'il arrive que le poisson disparaisse, tandis que l'oiseau se précipite vers lui, aussitôt ce dernier s'arrête, sans même descendre jusqu'à la surface de l'eau. Sa voix est aigre, perçante, et se distingue à un demi-mille, I la fait entendre par intervalles en volant ; et quand vous approchez de son nid, il se tient au--dessus de votre tête el ne cesse de vous menacer de ses cris de colère qui déchirent les oreilles.
Quand je découvris l’île où nichent ces oiseaux, j'en trouvai qui pondaient encore ; mais il n’y en avait aucun qui couvât. Le même nid ne contenait, au plus, que trois œufs qui reposaient sur le sable, à petite distance les uns des autres ; et c’est à peine si l’on distinguait une apparence de trou préparé pour les recevoir. Quelques-uns avaient été placés au pied d’une maigre touffe d'herbe; et tous étaient exposés en plein à la chaleur du soleil qui, je le crois, était à cette époque bien suffisante pour les cuire. [ls varient autant en couleur que ceux du Sterne arctique ou du grand guillemot, et paraissent non moins disproportionnés avec la taille de l'oiseau, leur grand diamètre étant de deux pouces un huitième, et le petit d’un pouce trois huitièmes et demi. Ils sont d’une forme ovale et pointus; le fond, d’un gris jaunâtre, est plus ou moins taché, barbouillé ou nuancé de différentes teintes de terre d'ombre, de bleu pâle et de rougeâtre. D'après ce que dit mon ani
M. Hewitson, quien a donné d'excellentes descriptions accompagnées de planches non moins exactes, ces œufs sont ordinairement au nombre de deux, pour chaque couple d'oiseaux, etquelquefois de trois, par exemple sur ls iles de la côte du Northumberland, où il trouva une grande quantité de ces Sternes qui nichaient. Les œufs, ajoute-t-il, étaient si abondants et si près l’un de l'autre, que nous étions obligés de marcher avec une extrême précaution, pour ne pas en écraser. Îls reposaient simplement sur l'herbe, comme elle poussait, ou bien sur quelques brins que les oiseaux avaient négligemment rassemblés. J’observe, en outre, que ces œufs sont un mets très délicat.
Je u’ai jamais rencontré le Sterne Sandwich sur d'autres parties de nos côtes que celles qui s'étendent des clefs de la Floride à Charleston. Maintenant d'où sont-ils venus là, ou comment ont-ils pu passer jusqu’en Europe? C'est une énigme qui ne sera peut-être jamais expliquée. J'ai demandé aux naufrageurs s'ils voyaient habituellement de ces oiseaux; et ils m'ont répondu affirmativement, et de plus qu’ils leur rendaient de fréquentes visites, à cause de leurs œufs, et aussi des petits qui, lorsqu'ils vont pour quitter ke nid, sont également très bons à manger. A les en croire, cette espèce passe l'hiver sur les clefs ou aux environs , et les jeunes se tiennent à l’écart des vieux oseAUx .
Par une claire et froide matinée de décembre, porté sur mon bateau plat, j'approchais de la ville de Natchez. Les rivages du Mississipi étaient bordés d'une foule d'embarcations de toute espèce chargées des difiérents produits de l'Ouest; et c'était entre elles un mouvement et un tumulte tels que ceux des grandes foires où chacun ne pense qu’à s'assurer l'avantage de la place la plus favorable et du meilleur marché, Cependant la scène était loin d’avoir pour moi tout son charme, car j'étais encore «au pied de la montagne »; mais en m'éloignant de la basse ville, je ne tardai pas à découvrir les rochers sur lesquels est bâtie la ville proprement dite. D’innombrab.es vautours, les ailes toutes grandes ouvertes, rasaient la terre, en cherchant leur nourriture; çà et là des pins énormes et de superbes magnolias élançaient vers le ciel leurs cimes toujours vertes ; tandis que, sur l’autre rive, s’étendaicnt de vastes terrains d’alluvion, et qu’à l'horizon, pour dernière perspective, se déployait un rideau d’épaisses forêts. À chaque moment, des steamers sillonnaient les eaux du large fleuve; dans l'éloignement, les rayons du soleil produisaient les effets de lumière les plus variés; et tout en suivant du regard les évolutions de
l'aigle à tête blanche qui donnait la chasse à l'orfraie, ma pensée remontait vers le Tout-Puissant, auteur de mon être, et j’admirais ses voies merveilleuses.
Avant de prendre terre, j'avais remarqué plusieurs moulins à scie bâtis sur des fossés ou d’étroits canaux le long desquels l’eau descendait des marais de l’intérieur vers le fleuve, et qui servaient à faire flotter le bois de construction jusqu’au rivage. J’appris dans la suite qu’un seul de ces établissements temporaires avait donné, en une seule saison, un profit net d'environ six mille dollars.
Les environs de Natchez sont très pittoresques, et la basse ville offre, avec la haute, un contraste des plus remarquables. Dans la première, les habitations n’ont rien de régulier, mais sont généralement construites en bois provenant des bateaux plats hors de service, et disposées en rangs qui indiquent l'intention de former ue longue rue. La population présente un mélange qu'il m'est impossible de décrire. Des centaines de charrettes et autres véhicules cahotaient, avec leurs charges, au long de la pente qui sépare les deux villes; mais, lorsque par une rude montée, j'eus gagné le sommet, j'oubliai ma fatigue en me trouvant au milieu d'une avenue de ces beaux arbres qu’on appelle ici l’orgueil de la Chine (4). Dans la haute ville, les rues étaient loutes tirées à angle droit et passablement garnies de maisons en briques ou en planches. La richesse et la fertilité du pays m'’étaient indiquées par des tas de
(1) Des pawlonias et des catalpas.
balles de coton et autres produits encombrant les rues. Les églises ne me plurent pas; mais, comme pour me dédommager de cette fâcheuse impression, je rencontrai mon parent M. Berthoud, qui me remit des lettres de ma femme et de mes fils. Les bonnes nouvelles qu'elles cuntenaient me rendirent toute ma gaieté, et nous nous dirigeàmes ensemble vers le meilleur hôtel de la place, qui est celui de M. Garnier. La maison, bâtie à la mode espagnole et très spacieuse, était entourée de larges vérandas qui, à une grande distance l’une de l'autre, dominaient un beau jardin. A cette époque. Natchez ne renfermait pas plus de trois mille âmes. Je n’y suis pas retourné depuis; cependant sans aucun doute, comme pour toutes les autres villes de nos États de l'Ouest, la population a dû considérablement s'accroitre. Elle possédait une banque , et la malle arrivait trois fois par semaine de chaque partie de l'Union.
La première chose qui frappe l'étranger est la douceur de la température. On y voyait déjà en pleine maturité nombre de légumes et de fruits aussi agréables à l’œil que savoureux à la bouche, et qu’on trouve rarement sur nos marchés de l'Est avant le mois de mai. Le pewee avait choisi le voisinage de la ville pour ses quartiers d'hiver; et notre oiseau moqueur, si justement renommé, chantait et sautillait gratis pour chaque passant. J'étais surpris de voir le nombre immense de vautours qui cheminaient le long des rues ou qui dormaient sur les toits. Le pays, jusqu'à plusieurs milles dans les terres, s'étend en une suite de légères ondulations ; le coton y vient à mervaille, et presque partout
ha joie et la richesse semblent s'être fixées dans l’habitation du planteur, toujours prête à recevoir l'étranger ou le voyageur égaré qui cherchent un lieu de repos. Le gibier abonde; les Indiens libres, à l’époque dont je parle, ne laissaient manquer le marché ni de venaison ni de dindons sauvages; enfin, le Mississipi qui baigne le bas de la montagne, à quelques centaines de pieds au-dessous de la ville, fournit aux habitants de nombreuses variétés de poisson. Le plus grand inconvénient est le manque d’eau que l’on est obligé de charrier du fleuve, pour les usages communs; tandis que celle qu'on boit est recue des toits, dans des citernes, et devient ès rare durant les longues sécheresses. Jusqu'à ces dernières années l’oranger y rapportait en plein air; mais de grands changements sont survenus dans la température, et maintenant des gelées fortes quoique passagères obligent de le tenir en serre, pour qu’il puisse mürir son fruit.
On voit encore, à quelque distance de la ville, les restes d’un vieux fort espagnol. On me dit que, deux ans auparavant, une grande partie de la montagne voisine s'était éboulée en glissant à une centaine de pieds, et qu’elle avait entrainé dans la rivière beaucoup de maisons de la basse ville. Ce malheur, à ce qu'il paraît, était arrivé par suite de l’intiltration des sources qui coulent au-dessous des strates d'argile et de sable mouvant dont elle est composée. La portion restée en place présente une large excavation en forme de bassin dans lequel on jette les immondices, qui servent de lourriture aux vautours quand ils ne peuvent rien
attraper de mieux. C’est là que je vis un aigle à tête blanche donner la chasse à l’un de ces dégoûtants oiseaux, le frapper et le tuer pour se repaître des entrailles d’un cheval que le vautour avait déjà en partie avalées. A la vérité, je ne trouvai pas à Natchez beaucoup d'amateurs de la science ornithologique ; mais j'y recus un accueil que de longtemps je n’oublierai. M. Garnier me donna, dans la suite, des preuves d’une véritable amitié, ainsi que vous le saurez en son lieu. Je veux dire aussi quelques mots d’un autre personnage dont la bonté envers moi s’est gravée en traits ineffaçables dans mon cœur; toutefois, pour peindre un homme de ce caractère, il faudrait la plume d’un Fénelon: Charles Carré était d’origine française et fils d’un noble de l’ancien régime. Ses qualités acquises et la bienveillance de son naturel me firent, à première vue, ne ! telle impression, que je ne pus m'empêcher de le regarder comme un autre mentor. À peine lui restait-il quelques cheveux grisonnants sur la tête, mais dans toute sa contenance respiraient la gaieté et l’esprit bouillant de la jeunesse. Il pratiquait les plus saints préceptes du christianisme. car son cœur et sa bourse étaent toujours ouverts pour l’infortune. Ce fut sous sa direction que je visitai les environs de Natchez ; il possédait à fond toute l’histoire de cette ville, depuis l’époque où elle était d'abord tombée au pouvoir des Espagnols, jusqu’à leur expulsion du pays, ensuite jusqu’à la domination des Français qu’en définitive avait remplacée la nôtre. Il était, en outre, très versé dans la connais sance des divers idiomes indiens, parlait le français avec
ue grande pureté et faisait des vers religieux. Jai passé des heures bien agréables dans sa compagnie; mais hélas ! lui aussi maintenant, il a pris le chemin de loute la terre.
L'oiseau dont j'entreprends ici de décrire les mœurs appartient à la plus grande espèce de Hérons qu’on ait, jusqu’à présent, rencontrée aux États-Unis. Il est remarquable, non-seulement à raison de sa haute taille, mais encore par l’éclatante blancheur de son plumage, qui reste la même à toutes les époques de sa vie. Les auteurs qui ont subdivisé cette famille, en affirmant qu'aucun vrai Héron n’est blanc, vont être choqués, je l'en doute pas, au simple énoncé d'un fait si nouveau ; cependant, à bien réfléchir, les efforts que l’on fait pour découvrir le véritable arrangement des choses ne peuent pas toujours être également heureux ; et il est clair enfin que celui-là seul qui a tout étudié, doit avoir de grandes chances de disposer tout dans l’ordre des affnités naturelles.
Le 24 avril 1832, jour où j'abordai sur la clef Indienne, dans la Floride, je fus mis en rapport avec M. Egan, dont j'ai déjà eu occasion de vous parler. C’est lai qui le premier appela mon attention sur l'oiseau qui
33h LE GRAND HÉRON BLANC.
fait le sujet de cet article, et dont je ne crois pas qu'aucune description ait encore été donnée. Le second jour de mon arrivée, n’ayant pu l'accompagner, parce que j'étais pressé de finir un dessin, je le vis revenir avec deux Jeunes Hérons en vie et un autre mort dans un nid qu’il s'était procuré en faisant abattre le manglier sur lequel ils étaient. Figurez-vous ma Joie : du premier coup d'œil j'avais reconnu qu'ils appartenaient à une espèce toute nouvelle pour moi ! Les deux qu'il m'apportait vivants étaient d’un beau blanc, avec une légère tente jaune-crème, et paraissaient remarquablement gras et forts pour leur âge, qui, au dire de notre digne pilote, ne remontait pas à plus de trois semaines. Le corps du troisième était en putréfaction et beaucoup plus petit. On eût dit que, par mégarde, les parents l'avaient étouffé en marchant dessus; du moins son corps était tout aplati et couvert d’ordures. Je plaçai le nid, avec les deux restés en vie, dans la cour. Ces jeunes Hérons ne semblaient nullement effrayés lorsque quelqu'un s’'approchait d'eux; et néanmoins. dès qu’on étendait la main dans leur direction, ilscherchaient à donner de bons coups de bec. J'avais un chien de Terre-Neuve, parfaitement dressé, d’un instinct sûr et d'humeur très paisible ; je le sifflai pour essayer : en l'apercevant, les oiseaux se dressèrent à moitié sur leurs jambes, et les plumes hérissées, les ailes étendues, le bec ouvert, firent claquer leurs mandibules d’un ar menaçant, sans toutefois chercher à quitter le nid. Je fis approcher mon chien de plus près, en lui défendant de leur toucher : ils le laissèrent venir à portée; puis.
soudain, le plus gros lui détacha un violent coup de bec et se suspendit à son nez. Mais Platon était trop brave pour ne pas prendre la chose en bonne part ; il se con« tenta de m'apporter l’irascible oiseau, que j’empoignai par les ailes, en lui faisant lâcher prise. Après quoi, notre champion se mit à marcher d’un air tranquille, fer comme pas un de sa tribu ; et je l'avoue, je fus charmé de le savoir doué de tant de courage.
Le 26 du même mois, M, Thruston nous prit, mes com» pagnons et moi, danssa belle barge, pour nous conduire à quelques îles sur lesquelles les cormorans de la Flonde nichaïient en grand nombre. Avant d'arriver, nous apercümes deux Jeunes Hérons blancs, de haute taille, qui reposaient dans leur nid. J'avais grande envie de les prendre vivants ; toutefois un malencontreux coup de fusil que tira l’un de nous, les fit se jeter à l’eau. lisétaient, me dit-on, très capables de voler , mais probablement n'avaient encore point vu de figures humaines. En cherchant, ce même jour, des nids de la tourterelle Zénaïde, nous fimes rencontre d’un autre jeune Héron de l'espèce dont je parle, et qui se promenait, parmi les mangJliers, au bord de l’île où nous étions. Immédiatement nous tous mimes à sa poursuite ; et vous eussiez ri de nous voir, bien que nous-mêmes n’eussions guère été d’humeur de nous associer à votre gaieté : imaginez-vous sept ou huit personnes aux trousses d’un pauvre oiseau qui, le cou tendu, jouant des ailes et- des jambes, se dépéchait tant qu’il pouvait, au milieu des arbres et des broussailles. A la fin, j'étais tellement impatienté, que, malgré tout mon désir de l'avoir vivant, je fus
plusieurs fois sur le point de lui envoyer un coup de fusil, Pourtant, étant parvenu à le prendre on lui attacha solidement le bec et les pattes, et on l’expédia à la clef Indienne, pour le mettre avec ceux de sa parenté. Dès que ces derniers l’aperçurent, ils coururent à lui, en ouvrant le bec, et lui firent l’accueil le plus amical, ne cessant de le caresser et frottant leur tête contre la sienne d’une façon très divertissante. On placa devant eux un baquet plein de poissons, qu’ils eurent avalés en deux ou trois minutes. Il suffit de quelques jours pour les habituer à manger des morceaux de porc frais, du fromage, etautres substances.
En naviguant autour des îles nombreuses qui se trouvent entre la clef Indienne et la clef de l'Ouest, je vis plusieurs oiseaux de cette même espèce, quelques-uns seuls, d’autres par couples ou rassemblés en troupes plus ou moins considérables; mais je ne pus jamais en approcher à portée. M. Egan, pour me consoler, me dit qu’au delà de la clef de l'Ouest, il connaissait certains endroits où, si nous voulions y consacrer un jour et une nuit, nous serions sûrs d'en tuer et plus d'un. Le docteur B. Strobel me répéta la même chose ; et de fait, en moins de huit jours, nous nous en procurèmes plus d’une douzaine de différents âges, aussi bien que des œufs et des nids; de sorte que les mœurs de ces oiseaux purent être étudiées avec tout le soin convenable par plusieurs personnes de ma société.
Un matin, vers trois heures, vous nous eussiez vus M. Egan et moi, à environ huit milles de notre mouillage, pagayant en silence dans les passes étroites el
snueuses formées par la marée sur une grande île plate que la mer recouvrait en partie. Là, nous espérions trouver abondance de Hérons; mais longtemps nous cherchâmes sans succès. En vain d’autres oiseaux s’offraient à nos coups ; nous nous étions promis de ne faire feu que sur le grand Héron blanc, et pas un ne s'était encore approché de nous. Enfin, après six ou sept heures de fatigue, un Héron s’enleva au-dessus de notre tte, et nos deux coups partirent à la fois. L'oiseau tomba roide mort. C'était une femelle qui couvait encore, ou dont les petits devaient être nouvellement éclos, car son ventre était nu et tout son plumage en mauvas état. Nous primes alors un peu de repos, déjeunàmes de quelques biscuits assaisonnés de mélasse et tempés dans l’eau, et nous étendîmes à l'ombre des mangliers, offrant aussi aux moustiques une excellente occasion de rompre leur jeûne. Ensuite nous visitèmes ls clefs l’une après l’autre, et vimes un grand nombre de Hérons blancs. Enfin, à la nuit, nous regagnâmes k Marion, épuisés et n’emportant pour tout butin qu'un seul oiseau. Cependant M. Égan et moi, nous songions aux moyens d'en avoir d’autres à moins de frais, ce qui eût pu se faire très facilement un mois plus tôt, alors que ces oiseaux, comme il me dit, étaient entièrement absorbés par les soins de lincubation. 1 me demanda si je ne voudrais pas retourner, cette nuit même, à minuit, sur la dernière île que nous venions de parcourir? J’acceptai la proposition et en fis part à iotre capitaine, qui, ne cherchant que l’occasion de M'obliger quand le service ne réclamait pas sa présence Il. 22
à bord, s’offrit à nous accompagner lui-même dans la yole. Les fusils furent promptement nettoyés; on mit les provisions et les munitions dans les bateaux; et après avoir bien soupé, nous attendîmes, en causant et en riant, l'heure du départ.
Au coup de huit heures, nous étions sur pied, faisant route pour les îles. La lune brillait dans le clair firmament; mais il n’y avait pas même un souffle de brise, et nous fûmes obligés de prendre les avirons. De plus nous avions la marée contre nous, et pendant plusieurs milles il nous fallut tirer nos bateaux sur des bas-fonds vaseux et glissants. Enfin nous arrivâmes à une grande île, au milieu d’un profond canal ombragé de mangliers sur lesquels, le soir précédent, nous avions remarqué que les Hérons venaient se percher. Nous restâmes là, sans bouger, jusqu’à la pointe du jour. Ah! lecteur, vous ne vous imaginez pas ce que c’est que de passer une mortelle heure, dans un pareil lieu, en proie aux mouches et aux moustiques, alors surtout qu’il vous est absolument interdit de faire un seul mouvement. Heureusement le jour parut ; les bateaux se séparèrent en se donnant rendez-vous au bord opposé de l'ile, et nous commençâmes à ramer chacun de notre côté, en faisant le moins de bruit possible. Bientôt un Héron s’enlevad’une branche, juste au-dessus de nostêtes ; une triple décharge retentit ; mais l'oiseau n’en volait que mieux : sans doute, le pilote et moi nous nous étions trop pressés. Le héron, tout en s’en allant, poussait de grands cris qui, joints au bruit de nos armes à feu, en reveillèrent des centaines d’autres que nous vimes s’en
lever également des mangliers, et planer autour de nous à la pâle clarté de la lune, semblables à une légion de spectres. Je désespérais de pouvoir m'en procurer un seul; la marée montait rapidement ; et quand nous rejoignimes l’autre bateau, on nous dit que si nous avions eu la précaution de ne les tirer que surles arbres, nous aurions pu en tuer plusieurs ; mais qu'à présent il nous faudrait attendre jusqu’à la pleine marée, tous les oiseaux étant partis pour chercher la nourriture.
Les bateaux se séparèrent de nouveau; et on convint que celui qui tuerait un Héron en donnerait chaque fois avis aux autres, en tirani un second coup de fusil, une minute exactement après le premier.
M. Égan nous avait, en passant, montré un nid sur lequel on voyait deux jeunes Hérons, et s'était fait mettre à terre pour guetter au pied de l'arbre. Quant à moi, je poussai mon bateau dans une petite anse où jattendis environ une demi-heure. Alors un Héron passa au-dessus de ma tête, et celui-là, je ne le manquai pas. C'était un beau vieux mâle. Avant même que j'eusse pu tirer pour avertir mes compagnons, j'entendis un coup au loin ; le mien partit, et J'en entendis un second : j'étais donc certain qu'il y avait deux oiseaux de tués. Effectivement, en rejoignant le bateau du capitaine, je le trouvai qui en tenait un. Mais M. Égan avait en vain fait sentinelle, pendant deux heures, auprès du nid; ni le père ni la mère n'avaient paru, Nous le reprimes avec nous, et nous chargeâmes de notre double capture. Maintenant le flot était presque entièrement monté. À un mille à peu près du lieu
où nous étions, se tenaient plus de cent Hérons sur un banc de vase où ils étaient enfoncés jusqu’au ventre, Le pilote nous avertit que c'était le bon moment : La marée, dit-il, les forcera bientôt à s'envoler, et ils viendront se reposer sur les arbres. En conséquence. nous nous dispersâmes pour nous placer chacun de notre mieux ; et je me postai sur la partie la plus basse de l’île, en ayant une autre, en face de moi, dont je n'étais séparé que par un canal. De ce point j'eus le plaisir de voir tous les Hérons prendre l'essor, en se suivant rapidement les uns les autres ; et bientôt j'entendis les coups de fusil de mes camarades, mais sans que retentit le signal qui devait annoncer le succès, Moi-même, à ce moment, ayant cru trouver une occasion favorable, j’en ajustai un très gros, lchai la détente et entendis distinetement le coup le frapper... le Héron se contenta de pousser son croassement d’habitude, et ne ralentit point son vol. Il n'en vint pas d'autre à portée ; bien qu’on en vit un grand nombre s’abattre dans l’île voisine, où ils se tenaient, perchés sur leurs longues jambes, comme autant de statues du plus pur albâtre, formant un beau contraste avec le bleu foncé du ciel. Les bateaux revinrent; M. Égan avait un oiseau, le capitaine un autre, et tous deux me regardèrentavec surprise. Nous nous embarquänes alors pour l’île qui était devant nous, et où nous espérions faire meilleure rencontre. À peine nous étions-nous avancés d’une centaine de pas le long du bord, que nous trouvâmes celui que j'avaistiré, gisant, les ailes étendues, dans les dernières convulsions de la mort. Ainsi,
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nous n’avions pas fait trop mauvaise chasse ; mais dans d'autres occasions j'en tuai beaucoup plus, et jugeant désormais que j'en avais assez, je laissai les pauvres oiseaux vaquer en paix à leurs affaires.
Ces Hérons sont extrêmement farouches; ils partaient parfois d’une distance d’un demi-mille, et fuyaient à perte de vue. Quand on les poursuit, ils reviennent aux mêmes Îles et aux bancs de vase qu'ils ont quittés ; et il est tout à fait impossible d’en approcher, quand ils sont perchés, ou qu'ils se tiennent dans l'eau.
Ils résident constamment sur les clefs de la Floride et, durant la saison des œufs, s'y trouvent plus abondants que partout ailleurs. Rarement s'avancent-ils, à l'est, plus loin que le cap Floride ; on n’en voit aucun sur les Tortugas, probablement parce que ces îles ne portent pas de mangliers. Is commencent à s'accoupler en mars, mais d'ordinaire ne pondent que vers le milieu d'avril. Leurs nids parfois sont très loin l’un de l’autre ; et bien qu’en nombre assez considérable sur la même le, ils s'y trouvent cependant moins rapprochés que ceux du grand Héron bleu. Is ne les établissent guère qu'à quelques pieds au-dessus de la marque des plus hautes eaux, c’est-à-dire si bas, qu’ils ne sont réellement qu'un mêtre ou deux plus élevés que les racines des arbres. Jen examinai de vingt à trente, que je trouvai tous placés de cette manière. Ils étaient larges, présenlant près de trois pieds de diamètre, composés de bàtonnets de différente grosseur, mais sans aucune apparence de rebord, tout à fait plats et seulement épais de quelques pouces. On y compte toujours trois
œufs dont la longueur est de deux pouces trois quarts, sur un pouce huit douzièmes de large, et qui ont une forte coquille d’une couleur uniforme tirant sur le grisbleu clair. M. Égan me dit que l’incubation dure trente jours, et que les deux oiseaux couvent (la femelle toutefois étant la plus assidue), en se tenant les jambes étendues tout du long devant eux, comme font les jeunes qui n’ont encore que deux ou trois semaines, Ces derniers, et j'en ai vu plusieurs ayant depuis dix jours jusqu’à un mois, sont d’un blanc pur, très légèrement teintés de jaunâtre, et sans aucun indice de crête, Ceux que j'apportai à Charlestown, et que je gardai plus d’un an, n’annonçaient encore leur sexe par aucune marque distinctive. Je ne sais pas combien il leur faut de temps pour acquérir leur plumage complet; et ce dernier état, on le reconnaît, à ce qu’ils ont sur la tête une touffe de brins larges, lâches et assez courts, avec d’autres qui pendent sous la gorge, quoique également peu allongés ; mais cependant sans que jamais ils montrent les plumes étroites qu'on voit sur le croupion et les ailes, dans d’autres espèces.
Ces Hérons sont sédentaires, d'humeur paisible entre eux, et peut-être moins vifs que l’Ardea herodias (1). Ils marchent majestueusement , d’un pas ferme et avec une grande élégance. Au contraire de l'espèce que je viens de nommer, ils s'associent, pour chercher leur nourriture, par troupes de cent et plus; et ce qui me paraît remarquable, c’est qu'ils se retirent sur les bancs
{4) Le Héron cendré d'Amérique,
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de vase et de sable, à distance des îles où ils nichent et reviennent passer la nuit. Je crois pouvoir dire, autant du moins que mes observations m'y autorisent, que ce sont des oiseaux diurnes ; et cette opinion est corroborée par le témoignage de M. Égan, homme dont on ne peut trop estimer le sens droit, l'esprit juste et la sagacité. Quand ils sont sur ces bancs, ils restent immobiles, sans faire presque jamais un pas vers la proie, mais attendant qu’elle-même vienne à portée, pour lui détacher un grand coup de bec et l’avaler tout entière. Cependant, lorsqu'elle leur paraît trop grosse, ils la battent sur l’eau, la secouent violemment, et ne cessent de la mâchonner et de la mordre. Jamais ils ne quittent la place, qu'ils n’en soient chassés par la marée; et même ils y demeurent jusqu’à ce que l’eau leur monte au ventre. Ils sont très méfiants ; et bien que revenant souvent se percher sur les mêmes îles, ils se reposent presque à chaque fois sur des arbres différents; quand on les trouble par trop, ils s’en vont tout à fait, ou du moins pour plusieurs semaines. Étant perchés, ils se tiennent généralement sur un pied, tandis que l’autre est retiré sous le corps. Jamais ils nese mettent, comme les Ibis, à plat sur la branche ; néanmoins ils rentrent le cou et se cachent la tête sous l’aile.
Dans une troupe qui gardait, pendant le jour, cette attitude endormie, j'ai souvent remarqué avec surprise un ou plusieurs individus se tenant le cou tendu, l'œil aux aguets, et qui soudain s’élançaient, à la vue d’un marsouin ou d’un requin donnant la chasse à quelque poisson ; l’approche d’un homme ou d’un bateau sem-
ok LE GRAND HÉRON BLANC.
blait les troubler, et cependant on me dit que jamais personne ne songeait à les poursuivre. Si on les surprend ils s’enlévent en poussant de rauques croassements, et fuient, en droite ligne, à de grandes distances, mais sans entrer dans l’intérieur des terres.
Le vol du grand Héron blanc est ferme, régulier et bien soutenu; ses ailes battent lentement et par intervalles égaux ; bientôt sa tête s’abaisse sur le corps, et ses jambes s’allongent en arrière, comme c’est l'habitude des autres Hérons. Parfois 1l s'élève au haut des airs, où il plane en décrivant de larges cercles ; ce qu'il fait toujours, lorsqu'il va pour se poser, à moins qu'il ne veuille s’abattre, pour manger, sur un terrain où déjà se sont établis d’autres imdividus de son espèce. Il est vraiment étonnant qu'un oiseau doué d’une tel puissance de vol ne visite jamais la Géorgie ou les Carolines, et ne passe pas sur le continent. Lorsque, vers le milieu du jour, vous les voyez réunis sur les lieux où ils ont coutume de chercher leur nourriture, ils semblent ainsi, dans le lointain, avoir presque doublé de taille ; et réellement leur apparence est très singulière. On ne peut guère en tuer qu’avec du plomb à daim, et c’est de celui-là que nous nous servions toujours.
En quittant la clef de l’Ouest pour revenir à Charlestown, j'emportai deux jeunes qui avaient été confiés aux soins du docteur Strobel; et ce dernier nr’assura que, par jour, ils consommaient de nourriture plus pesant qu'eux. J'en avais aussi deux en vie de l’Ardea herodius. Quand ils furent à bord, je les mis tous quatre ensemble, dans une très grande cage; mais bientôt je fus
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obligé de les séparer, car les blancs refusaient d'aller d'accord avec les cendrés, et même les auraient infailiblement tués. On leur accordait la liberté de se promener pendant quelques minutes sur le pont, et ils employaient ce temps à maltraiter ceux des espèces moins fortes, par exemple, les petits de l’Ardea rufescns, de l’Ardea ludoviciana ; et quelqueloisils lestransperçaient du premier coup et les avalaient tout entiers, bien qu'ils fussent eux-mêmes abondamment approvisonnés de chair de tortue. Aucun homme de l'équipage ne put jamais réussir à s’en faire bien venir.
A la clef Indienne, je retrouvai ceux que j'avais kissés avec M. Egan, dans un état de santé excellent, etbeaucoup plus forts ; mais je fus surpris de leur voir le bec en partie cassé, ce qui provenait, me dit-il, de qu'ils en frappaient trop violemment les poissons qu'on leur jetait sur les rochers de leur enclos ; et c'est un fait que je pus vérifier le jour même. On eut beaucoup de peine à les prendre dans la cour; et pour ks transporter à bord, il fallut leur attacher le bec hès serré, de peur qu'ils ne nous fissent du mal. Ils réussirent bien, et dans aucune occasion ne manikstèrent de l’animosité l’un contre l’autre. L'un d'eux qu se promenait par hasard devant la cage où étaient ks Hérons cendrés, lança un coup de bec à travers les barreaux et fendit le crâne à un de ces malheureux, Qui expira sur-le-champ.
En arrivant à Charlestown, nous en avions encore quatre de vivants. Je les fis porter chez mon amiJ. Bach- Man, qui fut très content de les voir. Il en garda un
couple pour lui, et offrit l’autre à notre ami commun, le docteur Samuel Wilson, qui accepta, mais pour le donner bientôt au docteur Gibbes, et cela, par l'unique motif qu’ils lui avaient, disait-il, tué trop de canards, Bachman conserva les siens pendant plusieurs mois. Ils étaient si voraces, qu'il pouvait à peine les entretenir de poisson : ils avalaient plein un baquet de mulets en quelques minutes ; ce qui faisait, pour chacun d'eux, au moins un gallon. Pour se percher, ils avaient adopté un bel arbre de son jardin; et à les voir ainsi dans la nuit, avec leur blanc plumage, on eût dit des êtres d’un autre monde. Un fait remarquable, c’est que la pointe de leur bec, dont plus d’un pouce avaitété brisé, repoussa, dans l’espace de six mois, aussi droite et aussi fine que si aucun accident ne lui fût arrivé. De bonne heure, au soir ou au matin, on les voyait en arrêt, comme de vrais chiens, devant les mouches qui voltigeaient autour des fleurs; et ils savaient happer très adroitement le léger insecte, qui au même instant disparaissait dans ! leur gosier. En maintes occasions aussi ils s’attaquaient { aux poulets, aux canards et autres volailles, qu’ilsmet- ! taient en pièces et dévoraient. Une fois, un chat qu dormait au soleil, sur l’un des bancs de la véranda, fut cloué d’un coup de bec contre la planche et mas sacré. À la fin même ils commençaient à poursuivre les jeunes enfants de mon &ni, lorsque celui-ci donna l’ordre de les mettre à mort. L'un d’eux fut très habilement empaillé par mon aide naturaliste, M. H. Ward, et figure maintenant dans le musée de Charlestown. Le docteur Gibbes fut obligé de faire subir aux siens le
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mème traitement, et plus tard j'en revis un dans sa collection.
M. Egan a gardé, pendant une année environ, un de «es oiseaux pris dans le nid et qu’on laissa, quand il lt grand, vaguer en liberté sur les bords de la clef Indienne, pour y chercher sa nourriture. On lui avait rgné l'aile , et il était bien connu de tous les habitants de l’île; mais 11 fut tué par un chasseur indien qui kisait sa tournée dans le pays, où il venait offrir une collection de coquilles de mer.
Parfois, quand arrivent la fin de l'automne et le commencement de l'hiver, les Hérons se nourrissent de baies de certains arbrisseaux ; et dans les derniers jours de septembre, le docteur Strobel à vu le Héron de nuit manger celles du gobolimbo.
Dans les descriptions si nombreuses et trop souvent contradictoires qu’on a données des Hérons, vous pourrez lire que ces oiseaux saisissent la proie en volant et en plongeant la tête et le cou dans l’eau ; mais ce point me semble fort douteux. Je ne crois pas davantage qu'ils guettent la proie du haut des arbres où ils sont perchés. D’autres encore prétendent que les Hérons sont constamment maigres et très mauvais à manger ; mais 1l n’en est pas toujours ainsi, du moins en Amérique; et je regarde même leur chair comme particulèrement délicate, pourvu qu'ils ne soient pas trop Vieux.
Je me rappelle avec grand plaisir les jours agréables que j'ai passés dans la compagnie des jeunes gentlemen avec lesquels j'ai visité les côtes orageuses et stériles du Labrador, et Je pense que quelques détails sur la manière dont nous savions occuper notre temps, ne pourront qu'être du goût de mes lecteurs.
Nous avions acheté nos provisions à Boston ; mais malheureusement beaucoup de choses très nécessaires avaient été oubliées ; c’est pourquoi arrivés à East-Port, dans le Maine, nous suppléâmes, par de nouvelles acquisitions, à Ce qui pouvait nous manquer. Quand il s’agit d’une de ces longues et souvent périlleuses expéditions, aucun voyageur, qu’on me permette de donner cet avis, ne devrait rien négliger de ce qui est propre à assurer le succès de son entreprise, ni même rien de ce qu'il sait pouvoir contribuer à son bien-être personnel. On n'a guère l’occasion de renouveler ses provisions, soit munitions, soit vêtements, dans un pays comme le Labrador ; et je l’avoue, nous nous en remîmes trop complétement au zèle et à la prévoyance de nos pour- | voyeurs d’'East-Port. Sans doute nous n'avions pas à nous plaindre des munitions, le pain était excellent, ainsi que la viande et les pommes de terre; mais le
beurre était tout à fait rance, l'huile bonne tout au plus à graisser nos fusils, le vinaigre trop libéralement délayé de cidre; enfin, la moutarde et le poivre n’aaient point le piquant voulu. Et ce qu’il y a de pis, cest que nous ne nous aperçûmes de tout cela que brsqu'il était trop tard pour y remédier. Plusieurs de ns jeunes gens n'étaient pas habillés comme il convient pour des chasseurs , et quelques-uns de nos fusils hissaient beaucoup à désirer sous le rapport de la qualité. Quant à notre vaisseau, du moins, nous étions bien partagés : c'était un excellent marcheur, ne prenant pas l’eau, et qui, monté par un bon équipage, obéissait à un habile marin. La cale était parquetée, et me entrée y conduisait de la cabine; de sorte que nous trouvions là, tout à la fois, parloir, salle à manger, «lon, bibliothèque, etc., etc.; l’ensemble cependant ne brmant qu’une seule pièce. Une table de sapin d’une longueur démesurée occupait le centre; un de mes compagnons avait suspendu son hamac à l’un des bouts, et dans son voisinage dormaient le cuisinier et un June garçon qui remplissait les fonctions d’armurier. la cabine était peu spacieuse, mais disposée de façon à pouvoir servir de dortoir. Elle contenait une petite kble et un poële. Nous avions adopté en grande parie l'accoutrement des pêcheurs américains sur cette tôte, à savoir : de fortes culottes de drap bleu, une sirte de veste bien chaude et des jaquettes de molleton. \os bottes étaient larges, à bout rond, et ferrées d’éiormes clous pour nous empêcher de glisser sur les chers. De grosses cravates de laine, d’épaisses mi-
taines et un chapeau à larges bords complétaient notre équipement plus pittoresque que fashionable, A la première Occasion, nous changeâmes nos bottes pour des mocassins esquimaux en peau de veau marin, imperméables, légers, aisés et attachés par le haut, vers le milieu de la cuisse, au moyen de courroies qui, bouclées par-dessus la hanche, les maintenaient solidement en place. Enfin, nous nous étions précautionnés de plusieurs bateaux à l'épreuve et dont l’un, extrêmement léger, avait été construit pour les eaux basses. Aussitôt arrivés sur la côte et à peine entrés dans le port, nous convinmes d’un règlement pour l’ordre et le bien général : chaque matin, il fallait que le cuisinier fût debout avant trois heures, et le déjeuner sur table à trois heures et demie. A ce moment chacun devait être équipé. Fusils, munitions, boîtes de botaniste, paniers pour les œufs et les minéraux, tout cela était prêt. Notre déjeuner se composait de café et de pain, avec quelques accessoires. À quatre heures, sauf le cuisinier et un matelot, tous partaient, chacun dans sa direction, et 4 emportant avec soi des provisions cuites. Les uns ga- ! gnaient les îles, d’autres les baies profondes ; ceux-h, { en prenant terre, se mettaient à battre le pays jusqu'à midi : alors ils s’'étendaient sur la riche mousse, où bien s’asseyaient sur le granit, et prenaient une heure de repos pour manger leur diner et causer entre eux deleurs succès ou de leurs désappomtements. Je regrette de ne pas avoir crayonné les groupes curieux que formaient, dans ces occasions, nos jeunes amis; ou lorsqu’au soir, revenus à bord, ils étaient tous occupés à
mesurer , peser, comparer et disséquer leurs oiseaux ; opération importante et qu'éclairaient nombre de chandelles enfoncées dans le cou des bouteilles. lei l'un examinait les feuilles et les fleurs de quelque plante , lun autre explorait les derniers replis de la gorge d'un plongeon, tandis qu'ailleurs un troisième levait k peau d’une mouette ou d’un tétrao. Notre journal, non plus, n’était pas oublié; on prenait de nouvelles dispositions pour le matin, et à minuit, nous en remettant du reste au cuisinier, chacun regagnait son hamac.
Si le vent soufflait trop fort, tous descendaient sur krivage ; et, sauf dans les jours de grande pluie, nos axplorations continuèrent régulièrement ainsi pendant toute la durée de notre séjour. Dans ces arrangements sous avions égard aux diverses dispositions physiques des jeunes gens : Shattuck et Ingals allaient ensemble ; lk capitaine et Cooledge se recherchaient l’un l’autre, attendu que ce dernier avait aussi été officier. Lincoln et mon fils, qui étaient les deux chasseurs les plus robustes et les plus déterminés, marchaient généralement de compagnie ; et moi, je me mettais tantôt avec celuiti, tantôt avec celui-là, suivant les cas, mais je ne sorlais pas tous les jours, car j'avais assez de besogne pressante qui me retenait au vaisseau.
Le retour de mes compagnons et des marins était loujours attendu avec une vive impatience. En mettant ke pied à bord, ils ouvraient leurs sacs, dont ilsétalaient k contenu sur le pont ; et c'était une joie et des éclats de rire ! ceux qui rapportaient les plus rares échantillns se moquaient de ceux qui ne brillaient que par la
quantité ; à charge de revanche pour ces derniers, Mais toujours ils étaient sûrs de trouver un bon repas, car nous avions un fin cuisinier, qui malheureusement aimait un peu trop la bouteille,
Nous fêétûmes religieusement l'anniversaire de notre quatre juillet, et chaque samedi soir nous ne manquions jamais de porter des toasts aux femmes et aux fiancées d’abord, ensuite aux parents et aux amis, Quelles douces heures de loisir et quel entrain dans ces réunions ! Les uns chantaient, les autres accompagnaient sur la flûte et le violon. Un mois ne s’était pas écoulé que maintes dépouilles d'oiseaux pendaient tout autour de notre appartement ; plantes «t fleurs étaient sous la presse; moi, de mon cûtr, j'avais achevé plusieurs dessins, et nos grandes jarres se remplissaient de poissons, de quadrupèdes, de reptiles et même de mollusques. Nous avions aussi des oiseaux vivants, tels que mouettes, cormorans, guillemots, puffins, et enfin jusqu'à un corbeau. Dans quel- | ques havres, l’eau était si transparente, que nous pouvions voir les poissons, et beaucoup d’espèces très curieuses, venir se prendre à l’hamecon.
Cependant les campements, la nuit, hors du vaisseau étaient véritablement pénibles. Les mouches et les moustiques ne nous y laissaient pas une minute de repos. Ils nous attaquaient par nuées, surtout quand not étions couchés ; à moins qu’on n’eût pris soin de s’envelopper de tourbillons de fumée, ce qui n’était pas non plus fort agréable, Une fois, par un temps affreux, nos chasseurs se trouvaient à vingt milles de Wopatiguan:
la nuit commençait à venir, la pluie tombait par torrents et l'air était extrêmement froid. On planta en terre les avirons pour servir de support à quelques couertures, et à grand’peine un petit feu fut allumé devant lequel on prépara un maigre repas. Quelle différence wec un campement sur les bords du Mississipi! Là, où le hois est abondant et l’air généralement si doux ; où les moustiques, bien qu’assez communs, ne sont pas du moins accompagnés de l’insupportable cortége des mouches du renne ; où les jappements du joyeux écureuilet les notes plaintives de la chouette nébuleuse, ce grave bouffon de nos bois de l'Ouest, nemanquent jamais d'arriver à l'oreille du chasseur, tandis qu’il coupe, à droite et à gauche, les branchages et les roseaux dont veut se bâtir un abri! Au Labrador, rien de semblable : il ne voit autour de lui que mousse et granit ; le slence du tombeau l'enveloppe de toutes parts; et quand les voiles de la nuit ont caché à ses regards cette lugubre scène, les loups s’approchent pour dévorer les restes de son chétif souper. Couards comme ils sont, ls ne se hasardent pas à vous attaquer; mais leurs hurlements troublent votre sommeil. Vous vous rôtissez les pieds pour les maintenir chauds, et, pendant ce temps, votre tête et vos épaules gelent. Enfin apparaît l'aurore, non plus souriante et les jouesroses, mais tristement enveloppée d’un manteau de brouillard qui vous annonce, hélas ! tout autre chose qu'un beau jour. L'expédition dont je parle avait pour objet de se procurer quelques hiboux qu'on voyait voler dans la jouruée ; elle ne produisit absolument rien, et nos geus.