‹ Scènes de la nature dans les Etats-Unis et le nord de l'Amérique [microforme]Chapitre 5 sur 17 · IL · texte numérisé non relu

IL

le pauvre crapaud saute et se débat dans l’eau. Cependant toutes les autres petites lignes sont ainsi successivement attachées, amorcées et jetées dans le courant, et nous regagnons paisiblement les bords.

Quelle délicieuse chose que la pêche! ai-je souvent entendu s’écrier à un honnête pêcheur qui, patient comme Job, immobile ou marchant à pas comptés le long d’un ruisseau large de vingt pieds et profond de trois, promène bravement sa mouche artificielle devant une truite, laquelle se prend enfin, et se trouve au bout du compte peser une demi-livre. Quant à moi, je n'ai jamais eu cette vertueuse résignation; pourtant j'ai attendu dix longues années: et maintenant les trois quarts seulement de mes oiseaux sont gravés, bien que j'aie fait la plupart des dessins depuis 1805, et qu'il me faille encore attendre deux ans, avant d’en voir la fin! Mais, je le répète, en fait de pêche, jamais je n'ai pu tenir une ligne plus de deux minutes, à moins que ça ne mordit rondement, et que sans cesse un poisson ue suivit l’autre par-dessus ma tête. Si je pèche la truite, je veux, ou m'en retourner sur-le-champ, ou bien en prendre comme j'ai fait en Pensylvanie et dans le Maine cinquante et plus dans une couple d'heures. — Pour notre ligne, elle dort dans la rivière, et elle du moins attendra très bien que je vienne y regarder ce soir, Maintenant, rien re m’empèche de prendre mon fusil, mon album, et, suivi de mon chien, de faire ma tournée dans les bois jusqu’au déjeuner. Peut-être rencontrerai-Je un dindon sauvage ou quelque daim. Il n'est que quatre heures, et la matinée est si belle !

Mais déjà voici le soir; les étoiles commencent à scmtiller au firmament, et cependant l’astre du jour vient à peine de disparaitre. Quel calme dans Pair! les in sectes et les quadrupèdes nocturnes sont sortis de leurs retraites; l'ours songe à se mettre en mouvement au travers de l’obscure cannaie, la corneille regagne son perchoir, l’'écureuil fait entendre son petit sifflement d'adieu, et le hibou, glissant silencieux et léger, tombe à l'improviste sur l’innocent animal, dont il mterrompt les joyeux ébats. — Vite à notre bateau! nous poussons au large ; bientôt la grosse ligne est dans ma main; Je sens des secousses : il faut qu’il ÿ ait quelque chose de pris! J'amène le premier hameçon, rien !' les secousses redoublent, les haniecons se succèdent... rien encore ! Ah! quel magnifique Chat marin est entortillé autour de cette petite ligne! Nathan, un don coup de gaffe! et harponne-le-moi près de la queue; ne lâche pas, mon garçon; enlève-le! Bien! maintenant nous le tenons. On continue de ürer la ligne ; et quand nous sommes au bout, plus d’un beau Soisio a fait le saut dans notre bateau. Alors on met de nouvelles amorces et l’on s’en revient, en se félicitant de cette heureuse pêche, car il y en à pour nous régaler nous et nos voi- SIDS.

Dans ce temps-là, à Henderson, j'aurais pu laisser ma ligne à l’eau toute une semaine, sans que rien la dérangeàt. La navigation s’eflectuait presque toute par le moyen de bateaux plats qui, durant les nuits sereines, s'en allaient flottant au milieu de la rivière, de façon | due les gens du bord ne pouvaient voir le poisson qui

s'était laissé prendre. Alors aucun steamer n’avaitencore descendu l'Ohio. De temps à autre, à la vérité, passait une barque ou un keelboat qu’on poussait à force de perches et de rames; mais la nature de la rivière en cet endroit est telle, que ces bateaux, en remontant, étaient obligés de longer la rive indienne, et ne pouvaient regagner le courant qu’au-dessus du petit quai du village, tandis que nos lignes étaient toujours placées au-dessous.

Il y a plusieurs espèces ou variétés de Chats marins dans l'Ohio : entre autres la bleue, la blanche et celle dite couleur de vase, qui diffèrent autant par la forme et les habitudes que par la coloration. La dernière est la meilleure, mais elle atteint rarement la taille des autres. La bleue est la plus grosse, et quand elle ne dépasse pas quatre à six livres, elle fournit un assez bon manger. La blanche est préférable et moins commune, Toutefois, je le répète, la meilleure, comme aussi la plus rare, c’est la variété jaune. On en a pris de bleues qui pesaient jusqu'à cent livres; mais c’est presque un phénomène.

Chez toutes, la forme tourne au cône. La tôte est démesurément large, tandis que le corps va se terminant en pointe à la racine de la queue. Les yeux, petits, très écartés, sont situés sur le devant de la tête, mais latéralement ; la gueule, large et armée de nombreuses dents fines et extrêmement aiguës, est en outre défendue par des épines qui, lorsque le poisson se débat dans l’agonie, se dressent à angle droit et tiennent si solidement, qu’on les casse quelquefois avant de parve-

nir à les détacher. Le Chat marin porte aussi des barbillons d’une longueur proportionnée, et qui lui sont utiles apparemment pour le guider au fond de l'eau, pendant que ses yeux s'occupent à surveiller les objets qui passent au-dessus.

Veut-on se servir avec succès de la ligne dormante , il faut que les eaux soient d’une hauteur moyenne : trop basses, elles sont trop claires, et le poisson, quoique extrèmement vorace, y regarde à deux fois avant de risquer sa vie pour un crapaud. De même, pendant les crues subites, c’est hasard si votre ligne n’est entrainée par l’un des nombreux arbres que la rivière charrie ; un juste milieu, c’est donc ici ce qu'il y a de mieux.

Quand les eaux montent et deviennent troubles, on n'emploie qu’une seule ligne pour cette pêche ; on l’attache à la branche souple de quelque saule qui s’ineline sur le courant. Elle doit avoir de vingt à trente pieds de long. Dans ce cas, mettez pour amorce les entrailles

d’un dindon sauvage ou bien un morceau de venaison fraiche ; et quand vous y reviendrez voir au matin, pourvu que l’eau n’ait pas trop haussé, les mouvements de la branche vous indiqueront qu'un poisson tient à T'autre bout, et vous n’aurez plus qu’à l’amener sur le rivage.

. Un soir que je voyais la rivière croître rapidement, bien qu’elle ne fût pas encore débordée, je m'apercus Que la perche blanche mouvait, c'est-à-dire montait de k mer. J'avais grande envie de goûter de ce poisson délicat. et, sans perdre de temps, j'amorçai ma ligne

avec une écrevisse, et l’attachai, comme je lai dit, aux branches d’un arbre. Le lendemain matin, quand j'allai pour la tirer, 1l me sembla qu'elle tenait à fond: cependant, en m'y prenant en douceur, je la sentis venir; mais une forte secousse me fit glisser la corde entre les doigts, et au même instant un gros Chat marin bondit hors de l’eau. Je le laissai se débattre un moment, et lorsqu'il se fut épuisé, Je le pris. I avait avalé l'hameçon tout entier, et je fus obligé de couper la ligne à ras de sa gueule. Alors, lui passant un bâton dans l’une des ouïes, nous l’emportèmes, mon domestique et moi, à la maison. En l'ouvrant, jugez de notre surprise ! Il avait dans l’estomac une belle perche blanche qui était morte, mais nullement détériorée. Cette pauvre perche s'était légèrement prise à l'hameçon, et le Chat marin l'ayant engloutie se l'était lui-même enfoncé dans l’estomac. Bien que l'instrument fût petit, je ne doute pas que la douleur qu'il lui causait ne l'eût, à la longue, fait périr. Nous mangeâmes la perche, et le chat fut partagé en quatre portions, que nous distribuñmes parmi nos voisins. Nicolas Berthoud, un de mes bons amis et le meilleur pêcheur que j'aie jamais connu, tendit un jour une ligne dormante dans le bassin qui est au-dessous des moulins de Tarascon, au lieu où tombent les rapides de l'Ohio. Je ne me rappelle pas bien quel était le genre d’appât; mais toujours estqu’en levant notre ligne nous trouvâmes un très beau Chat marin, dans le corps duquel était au moins k moitié d’un cochon de lait.

Cet oiseau si remarquable, et tousles autres du même genre qu'on rencontre aux États-Unis, résident constamment dans certaines parties de nos districts du sud, bien qu'ils accomplissent cependant de courtes migrations. en est même, mais en petit nombre, qui remontent jusque dans les États du centre. Je ne sache pas qu'à l’est on en ait vu plus loin que le Maryland, sauf peut-être quelques individus des espèces blanche et verte (L) qui ont été pris en Pensyivanie et dans les Etats de New-York et de New-lersey. Les Carolines, la Géorgie, les Florides, l'Alabama, la basse Louisiane, y compris l’Opelousas et le Mississipi, sont les lieux qu'ils recherchent de préférence et où ils restent toute l'année. A l'exception de Y'Ibis vert, qu'on peut regarder comme appartenant au Mexique, et qui, dans l’'Unon, se montre ordinairement solitaire ou par couples, tous les autres vivent en société et par troupes immenses, surtout dans la saison des œufs. Le pays qu'ils habitent est sans doute celui qui convient le mieux à leurs mœurs : je parle des vastes et nombreux marais, des lagunes, des eaux stagnantes et des savanes noyées de

(1) Glossy Ibis (Tantalus viridis, Gmel. — Ibis falcinellus , Vieill, ).

nos États méridionaux. Là, en effet, ils trouvent des reptiles et des poissons en abondance , et la température est parfaitement appropriée à leur organisation.

En traitant de ce même Ibis, M. Will. Barthram dit : Cet oiseau ne s'associe pas en troupes, mais demeure généralement solitaire ; assertion que Wilson a répétée, el après lui tous ceux qui ont écrit sur ce sujet, sans autre raison, probablement, que la croyance où ils élaient que les premiers avaient eux-mêmes constaté le fait. Or, dans cette espèce, c’est précisément tout le contraire. Je suis fâché d’avoir à relever cette erreur; et M. Barthram ne l'aurait peut-être pas commise, s’il eût eu plus d'occasions d'observer l'oiseau dont il s'agit sur les lieux mêmes.

L’Ibis des bois ne se rencontre presque jamais isolé, même après la saison des œufs; et il est bien moins rare, à toute époque, d’en voir une centaine ensemble que d’en trouver un qui soit seul. Pour moi, j'en ai vu des troupes composées de plusieurs milliers ; et c’est la nature même qui leur fait une nécessité de se réunir ainsi. Ils ne se nourrissent que de poisson et de reptiles aquatiques, dont ils détruisent une énorme quantité, et bien plus qu’ils n’en peuvent manger. Après en avoir tué pendant une demi-heure et s'être bien gorgés, ils laissent ce qui reste sur l’eau, sans y toucher, riche pàture abandonnée aux crocodiles, aux corbeaux et aux vautours. Pour pêcher, ils se mettent en nombre et parcourent les endroits peu profonds des lacs et des marais bourbeux. Dès qu'ils ont découvert une place où le poisson abonde, ils commencent tous à danser dans

émet tit mnt

L'IBIS DES BOIS. 59 l'eau, jusqu’à ce qu’elle soit devenue noire et épaisse en se chargeant de la vase que leurs pieds font monter d'en bas. Alors, à mesure que paraît un poisson, ils le frappent à coups de bec et, quand il est mort, le retournent et le laissent là. En moins de dix ou quinze minutes, des centaines de poissons, de grenouilles, de jeunes alligators et de serpents d’eau en couvrent la surface ; de sorte que les oiseaux n’ont plus qu’à manger, jusqu’à ce qu’ils soient complétement repus. Après quoi, ils se dirigent vers la rive la plus rapprochée, s'y établissent en longues files, tous la poitrine tournée du côté du soleil, à la manière des pélicans et des vautours, et restent dans cette posture une heure ou plus. Quand la digestion est suffisamment avancée, ils s’en volent, montent en tournoyant à une immense hauteur, où ils planent pendant une heure ou deux, en faisant les plus belles évolutions qu’il soit possible d'imaginer. Leur cou et leurs jambes sont tendus à toute longueur, et le blanc pur de leur plumage fait mieux ressortir encore le noir de jais du bout de leurs ailes. Tantôt en huges cercles, ils semblent vouloir gagner les régions les plus élevées de l’atmosphère; tantôt ils plongent vers la terre, puis doucement se relèvent, pour recommencer leurs gracieux mouvements au haut des rs. Bientôt cependant la faim les rappelle; et développant ses lignes, la troupe vogue rapidement vers un autre lac ou un autre marais.

Remarquez où ils vont, et tâchez de les suivre à travers les grands roseaux, les cyprès submergés et les lullis impénétrables. — IL est rare qu’ils revien-

nent, le même jour, manger à la même place. — Enfin, vous y voilà. C’est au bord de cette eau sombre et croupissante, dont les sinuosités égarent vos yeux qui vont se perdre au fond d’un labyrinthe où règne une complète obscurité. Les roseaux se penchent comme pour se toucher d’une rive à l’autre; les arbres séculaires qui les dominent, revêtus de lichens funèbres, s'agitent à peine au souffle d’un air suffocant ; la grenouille alarmée rentre sous l’eau, le crocodile montre sa tête à la surface, sans doute pour reconnaître si les oiseaux sont arrivés, et le rusé couguar s’avance sournoisement vers l’un des Ibis qu’il croit déjà tenir dans son repaire. Regardez bien : sous le demi-jour, ne voyez-vous pas briller quelque chose? C’est le blanc plumage des oiseaux qui s’en vont se promenant de drorie et de gauche, comme autant de spectres. Le terrible claquement de leurs mandibules vous apprend quel affreux ravage ils commettent parmi le peuple épouvanté des eaux, tandis que le son de leurs pieds, semblable à un glas, apporte à l’âme un sentiment de terreur. Remuez, doucement ou non, faites un seul mouvement, et, pour cette fois, vos observations sont finies; car depuis longtemps vous êtes découvert : un vieux mâle vous à remarqué. Est-ce à l’aide de son oreille ou de ses veux? Je ne sais; mais, au moindre bruit sous vos pas. sa voix rauque donne l'alarme, et tous ils partent, abattant les roseaux et les petites branches au travers desquels leurs ailes puissantes se frayent un passage.

Parlez-moi de la stupide indifférence de l’Ibis des

bois; dites qu’il ne connaît pas le danger, qu’on l’approche aisément et qu’on le tue de même... je vous écoute, mais c'est par pure complaisance. Moi, qui ai pu l’étudier si souvent et dans tant de circonstances, j'affirme que nous n’avons pas, dans les États-Unis, d'oiseau plus prudent, plus avisé et d’une vigilance plus remarquable. Pendant deux années entières passées, je puis dire, au milieu d'eux, puisqu’à cette époque j'en voyais, en quelque sorte, autant que je voulais, je ne suis jamais parvenu à en surprendre un seul, non pas même la nuit, quand ils étaient perchés sur leurs arbres, à près de cent pieds de haut, et parfois au milieu d’un vaste marais.

Un automne, lorsque je demeurais sur les bords du bayou Sara, désirant me procurer huit ‘a dix de ces Ibis pour en donner les peauxà mon savant et bon ami le prince Charles-Lucien Bonaparte, je pris avec moi deux domestiques, l’un et l’autre de vrais hommes des bois et de première force à la carabine ; et bien que nous eussions rencontré des centaines de ces oiseaux, il nous fallut trois jours pour en avoir une quinzaine; encore furent-ils tués, pour la plupart, au vol, avec des balles et à plus de cent pas. Nous avions remarqué qu'une troupe venait se percher régulièrement audessus d’un vaste champ de blé couvert d'arbres énormes, dont les cimes chenues annonçaient l'entière décadence. Nous nous postämes dans un coin de ce champ, cachés parmi les grandes tiges du blé mûr, et nous attendimes en silence. Le soleil venait de se coucher, lorsque, sur un front étendu, parut la troupe des Ibis

se dirigeant vers nous. Ils se posérent en foule sur les grosses branches des arbres morts; et chaque fois qu’une de ces branches venait à casser sous le poids, ilsse renvolaient tous ensemble, passaient et repassaient en l'air à diverses reprises, puisse posaient de nouveau. Un de mes compagnons, profitant d’une occasion, fit feu et en abattit deux avec la même balle; mais le jeu finit là, car cinq minutes après pas un seul ibis n’était resté à un mille à la ronde, et la place fut désertée pour plus d’un mois. Lorsqu'ils se trouvent au bord d’un lac ou même au milieu (tous les lacs où ilsse retirent étant extrêmement peu profonds), ils se mettent immédiatement sur leurs gardes, dès qu’un homme s'offre à leur vue; et pour peu qu’il avance d’un pas, ils partent tous.

Le nom d'Ibis des bois, qu’on donne à cet oiseau, ne lui convient pas mieux qu’à toute autre espèce, car je n’en connais pas qui, pour le moins autant que cellecl, ne fréquente les bois à certaines époques de l’année. Toutes, on les rencontre sur les savanes humides, sur les îles, même entourées par les eaux de la mer, par exemple les clefs de la Floride, ou les parties les plus reculées et les plus sombres des bois, pourvu qu’elles soient marécageuses ou qu'il y ait des étangs. J'ai trouvé lIbis des bois, le rouge, le blanc, le brun et le vert, autour de ces étangs, au milieu d'immenses forêts, et même sur des landes couvertes de pins, aux Florides ; parfois à plusieurs centaines de milles des côtes de la mer, sur la rivière Rouge, dans la Louisiane et au-dessus de Natchez, dans le Mississipi, aussi bien

re ET Te RE Er HR

L'IBIS DES BOIS. 93 qu'à quelques milles de l'Océan. Cependant, au delà de certaines limites, on n’en voit plus.

Voici maintenant l’une des particularités les plus curieuses de l’histoire de ces oiseaux : Pendant qu'ils prennent leur nourriture, ils sont presque constamment à la merci de gros alligators, dont ils mangent les petits, et pourtant ces reptiles ne les attaquent jamais; tandis que, si un canard ou un héron approche à portée de leur queue, il est infailliblement tué et avalé. Il y: plus: les Ibis passent jusque sous le ventre du crocodile et s’avancent au bord de son trou, sans être le moins du monde inquiétés; mais si l’un d’eux vient à être tué, le crocodile le saisit immédiatement et l’entraine sous l'eau. L'orphie n’est pas aussi courtoise : elle donne la chasse aux Ibis, chaque fois que l’occasion s’en présente; la tortue aussi fait une rude guerre aux jeunes oiseaux de cette espèce.

Le vol de l’Ibis des bois est pesant, lorsqu'il s’'enlève de terre. À ce moment, son cou se recourbe profondément en bas; ses ailes battent lourdement, mais avec une grande force, et ce n’est qu'après avoir ainsi fait péniblement quelques mètres qu’il étend ses longues Jambes en arrière. Cependant à peine est-il à huit ou dix pieds du sol, qu’on le voit monter avec une rapidité extrême, le plus souvent en spirale, et silencieusement sirien ne l’effraye. Dans le cas contraire, il fait entendre une sorte de coua coua dur et guttural. Enfin, quand il est en plein vol, il s’en va sans dévier, planant tour à tour et battant des ailes par intervalles de trente ou quarante verges. Il descend sur les arbres avec plus

d’aisance que le héron, et s’y tient droit ou s’accroupit sur la branche, à la manière du dindon sauvage et quelquefois des hérons. Quand il est au repos, son bec se couche sur la poitrine et le cou s'enfonce entre les épaules. Vous pouvez en voir cinquante dans cette attitude, sur le même arbre ou par terre, tous restant des heures entières dans une immobilité parfaite, bien que quelque individu de la bande ait toujours l'œil aux aguets et soit prêt à donner l’alarme.

Au printemps, lorsque ces oiseaux se rassemblent par grandes troupes, avant de retourner aux lieux où ils ont coutume ‘2 nicher, j'en ai vu des milliers passer ensemble au-dessus des bois, formant une ligne de plus d’un mille d’étendue, et rasant la cime des arbres avec une légèreté surprenante. Lorsqu'ils ont fait choix de quelque lieu favorable pour élever leur famille, ils y reviennent d'année en année; et quand ils ont des œufs , il n’est pas facile de le leur faire abandonner. Néanmoins, si on les a trop tourmentés, une fois la saison passée, vous ne les reverrez jamais plus.

Outre la grande quantité de poisson que les Ibis détruisent, ils dévorent aussi des grenouilles, de jeunes alligators, de jeunes râles, des mulots, des crabes et autres crustacés, de même que des serpents et de petites tortues; cependant jamais 1ls ne mangent, ainsi qu’on l'a prétendu, les œufs du crocodile, dont, je suppose, ils ne se priveraient pas s’ils pouvaient démolir son nid, trop solidement construit pour eux ; mais c’est là une tâche qui dépasserait les forces de tout oiseau que je connaisse. Jamais non plus je n’ai vu aucun ibis man-

L'IBIS DES BOIS. 95 ger d'un animal qui n’eût été tué, soit par lui-même, soit par un autre de ses camarades ; et même, lorsqu'ils l'ont tué, ils n’y touchent pas s’il y a déjà quelque temps qu'il est mort. Pendant qu'ils mangent, le claquement de leurs mandibules se fait entendre à plusieurs centaines de pas.

Quand ils se sentent blessés, il est dangereux de les approcher, car ils mordent cruellement. On peut dire qu'ils ont la vie très dure. Ils sont gras d'ordinaire, bien qu'ils aient la chair coriace et huileuse, et par cela même d’un assez mauvais goût. Cependant les nègres s'en régalent, en ayant soin de les faire cuire dépouillés de leur peau. Moi aussi j'en ai essayé, mais, je l’avoue, sans succès. Les nègres de la Louisiane détruisent souvent les petits pour en avoir l'huile, qu’ils emploient à graisser les machines.

Les créoles francais de cet État les appellent grands flamants, tandis que les Espagnols de la Floride orientale les connaissent sous le nom de fous ou boubies. Étant à Saint-Augustin, je voulus faire une excursion vers un grand lac où l'on nr’avait dit qu’il y avait abondance de boubies, en m’assurant qu'avec de suflisantes précautions je pourrais en tuer sur les arbres. Je demandai quelle apparence avaient ces boubies; on me répondit que c’étaient de gros oiseaux blancs, avec du no au bout de Paile, un long cou et un grand bec pointu. Cette description convenant en effet très bien aux boubies, je ne fis pas de questions relativement aux Jambes ni à la queue, et je me mis en route. Cher lecteur, figurez-vous trente-trois longs milles au travers

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des bois, avant d'atteindre le bienheureux lac! Enfin j'arrive : quelle déception! les rivages et les arbres aux environs étaient couverts d’Ibis des bois! Et pourtant, si je m'en étais rapporté aux braves gens qui m’avaient renseigné à leur manière, et que je n’eusse pas vérifié la chose par moi-même, j'aurais pu écrire, comme tant d’autres, qu'on trouve des boubies dans l’intérieur des Florides, qu'elles se perchent sur les arbres... assertion qui, une fois imprimée, eût probablement passé aux âges futurs, grâce à messieurs les compilateur, tous aussi ignorants que moi.

L'Ibis met quatre ans à acquérir son entier développement, bien que, dès le second printemps, on en voie quelques-uns s'accoupler; mais c’est rare, car généralement les jeunes vivent en troupes distinctes jusqu'à ce qu'ils aient atteint leur troisième année. Ils sont d'abord d’un brun sombre, avec une bordure plus claire à chaque plume; la tête est couverte, jusqu'aux mandibules, de plumes courtes et duveteuses qui tombent à mesure que l'oiseau avance en âge. A la troisième année, la tête est toute nue, ainsi qu'une portion de la partie supérieure du cou. Le mâle est beaucoup plus gros et plus pesant que la femelle ; mais il n’y a pas de différence de couleur entre les sexes.

Longtemps avant de songer à visiter moi-même les îles délicieuses des rivages sud-est de nos Florides, ce que j'avais entendu raconter des naufrageurs m'avait inspiré contre eux de terribles préventions. Souvent on m'avait parlé des moyens lâches et barbares que, disait-on, ils employaient pour attirer les vaisseaux de toutes nations sur les récifs où ils pillaient la cargaison et dépouillaient matelots et passagers; de sorte que je ne me sentais qu'un médiocre désir de rencontrer de pareils hommes, et moins encore de me voir forcé de recourir à leur assistance. Le nom de naufrageur s'était associé, dans mon esprit, aux idées de piraterie, de cruauté, et même d’assassinat.

Je me trouvais, par une belle Journée, sur le pont luisant de la Marion, coutre de la douane des États- Unis, lorsqu'une voile monta à l'horizon, se portant dans une direction opposée et serrant de près le vent. Les

(1) Nous nous permettons ce néologisme qui, répond exactement au mot Wreckers du texte. Autrement il nous faudrait dire, par une longue périphrase, « des individus dont le métier est d'épier, sinon d'occasionner eux-mêmes les naufrages, et de vivre de leurs débris, »

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