RER
grené, et, en l'ouvrant, nous vimes une tête de poisson de plusieurs pouces qui, tout entière encore, s'était logée dans ses entrailles. Le malheureux oiseau, combien il avait dà souffrir!
Une autre fois, vers Charleston, je trouvai deux de ces jeunes Hérons, déjà en état de voler, et qui se tenaient droits à quelques pas du nid, dans lequel un troisième était resté, à moitié pourri, et que les autres semblaient avoir mis à mort à force de le battre et de le piétiner. Il n'opposèrent peu de résistance, se contentant de gémir et de faire entendre un sorte de grognement sauvage. Je les mis dans une grande mue où étaient enfermés quatre Hérons blancs qui tout à coup se ruèrent avec tant de fureur sur les nouveaux venus, que je fus obligé de les cher sur le pont. J'avais souvent remarqué l'extrême antipathie que la majestueuse aigrette témoigne contre le héron bleu à l'état sauvage; mais je fus étonné de la retrouver aussi forte dans de Jeunes sujets qui n’en avaient Jamais vu, et qui, à cette époque, étaient de moindre taille que les autres. En vain J'essayai de les réconcilier en les mettant ensemble dans une grande cour; sur-le-champ les blancs attaquaient les bleus qui avaient toujours le dessous. Ces derniers montrèrent une humeur plus sociable et plus d'attachement l’un pour l’autre. Quand je leur jetais en l'air un morceau de tortue, ils le recevaient avec beaucoup d'adresse et l’engloutissaient au même instant. À mesure qu'ils devinrent plus familiers, je leur donnai du biscuit, du fromage et même de la couenne de lard.
7h LE GRAND HÉRON BLEU,
Dès qu'il se sent blessé, le grand Héron bleu se prépare à la défense ; et malheur au chasseur ou au chien qui, sans précaution, approche de son redoutable bec! il est certain de recevoir une cruelle blessure, et d’autant plus dangereuse, que l'oiseau vise ordinairement aux veux. Si on le frappe avec une gaule ou un long bâton, il se renverse sur le dos et donne de grands coups de bec et de griffes. Jen ai tué plusieurs qui, longtemps après la mort, restaient pendus à l'arbre par les pieds. J'ai vu aussi ce héron donner la chasse à l'aigle pêcheur, alors que ce dernier s’en allait sans défiance au travers des airs, cherchant une place où il pût manger en paix le poisson qu'il tenait dans ses serres. Bientôt le héron l'avait rejoint, et à peine faisait-1l mine d'attaquer, que l’aigle lâchait sa proie, et l’autre, se laissant glisser en bas, allait tranquillement la ramasser par terre. Dans une de ces rencontres, le poisson retomba dans l’eau, et le héron, vexé de ne pouvoir en profiter, s’acharna contre le pauvre aigle, et le poursuivit jusqu'au milieu des bois.
Le vol du grand Héron bleu est égal, puissant. et peut se soutenir longtemps sans faiblir. En s’enlevant de terre où en quittant la branche, il reste silencieux, et part, le cou tendu et les jambes pendantes; puis son cou se retire en arrière, les jambes s’allongent en droite ligne à la suite du corps, et il continue sa route par des battements d’ailes faciles et mesurés ; tantôt rasant la surface des marais, tantôt, comme s'il y eût apparence de danger, passant à une grande hauteur audessus des champs et des forêts. Il va directement d’un
LE GRAND HÉRON BLEU, 75 étang et même d'un marais à l'autre, et ne dévie à droite ou à gauche, que lorsqu'il appréhende quelque piége. Quand il est pour se poser, il plane un moment en décrivant des cercles, et descend peu à peu vers la place qu'il à choisie. À mesure qu'il en approche, il étend de nouveau ses jambes et tient ses ailes toutes grandes ouvertes, jusqu’à ce qu'enfin il ait pris pied. Cette même manœuvre est répétée lorsqu'il veut s’abattre sur les arbres, où cependant 1l ne paraît pas si bien à l'aise que sur le sol. S'il est tout à coup surpris par quelque ennemi, il pousse plusieurs cris forts et discordants, qui cessent au moment où il s'envole. Ces oiseaux mettent trois ans et plus à acquérir leur entier développement. A la sortie de l'œuf, ils semblent tout gauches et mal faits, et ne sont, en quelque sorte, que bec et jambes. Au bout d’une semaine, la tête et le cou se garnissent d’un duvet soyeux d'une couleur gris-sombre, et le corps commence à montrer de jeunes plumes, avec de larges tuyaux entourés d’une mem brane mince et bleuâtre. À ce moment, les jointures üibio-tarsiennes paraissent d’une grosseur monstrueuse, etles os des jambes sont si mous, qu'on peut les courber et les ployer sans qu’ils se brisent. À quatre semaines, le corps et les ailes se couvrent de plumes d’une nuance ardoise foncée, avec une large bordure rouille de fer qui domine principalement sur les cuisses et l’articulation de l'aile. Le bec aussi s’est prodigieusement allongé, les jambes sont devenues plus solides, et l'oiseau peut se tenir droit sur son nid ou aux environs. Alors, ils ne reçoivent plus guère la nourriture qu'une fois par
jour, comme si les parents voulaient leur apprendre de bonne heure que l’abstinence leur sera souvent une nécessité dans le cours de leur vie. Enfin, à l’âge de six ou sept semaines, ils quittent le nid, et chacun s’en va de son côté chercher sa subsistance.
Au printemps suivant, 1ls sont mieux proportionnés et plus robustes. On distingue déjà les plumes effilées de la poitrine et des épaules. La touffe qui pend sous la gorge du mâle commence à paraitre, et l’aigrette est devenue blanche; mais, autant que j'ai pu m'en assurer, aucun n’est encore capable de se reproduire. C’est au deuxième printemps qu'ils prennent véritablement tournure ; en dessus, leur plumage s'éclaircit, les taches sont d’un noir et d’un blanc plus purs, et quelquesuns ont l’aigrette longue de trois ou quatre pouces. Il y en à même qui s’accouplent à cet âge.
Avec quel plaisir, mais aussi quels regrets, je me appelle les jours heureux que j'ai passés sur les rives de l'Ohio. Images des premières années, vous revenez en foule charmer mes yeux! Je me représente le sol fertile, l'atmosphère tiède et embaumée de notre grand jardin de l'Ouest, du Kentucky, et je revois les eaux
LA PÈCHE DANS L'OHIO. Pi
limpides de cette belle rivière qui, dans son cours, le borne à l'occident. Je me figure encore être sur ses bords : retournant de vingt ans en arrière, mes muscles ont recouvré leur souplesse, mon esprit sa promptitude et sa vigueur ; les rêves légers de l'avenir flottent devant moi, tandis que je me repose sur l’herbe du rivage, suivant du regard les ondes étincelantes. Sur ma tôte, la forêt fait ondoyer ses majestueuses cimes, le taillis entrelace ses épais berceaux, sous lesquels retentit le chœur des chantres de la solitude, et qui, de leurs voûtes, laissent pendre des grappes de fruits vermeils et des guirlandes de magnifiques fleurs. Cher lecteur, je suis bien heureux... Mais hélas! déjà le songe s’est évanoui, et je me retrouve maintenant dans l’Athènes britannique, écrivant un épisode pour varier mes biographies d'oiseaux ; autour de moi s’entassent de jaunes et poudreux in-folios, d’où je cherche à extraire quelque particularité imtéressante relativement à la pêche du Chat marin (1).
Cependant avant d'entrer en matière, je veux, dans une rapide description, vous donner au moins une idée de la de meure que j'occupais sur les bords du fleuve. Quand je débarquai pour la premicre fois à Henderson, dans le Kentucky, ma famille, de même que ce village, était très peu considérable : l’un se composait de six ou huit maisons, l’autre de ma femme, d’un enfant et de moi. Si peu nombreuses que fussent les maisons, nous eûmes cependant la chance d’en trouver une de
(4) Voyez la note de la page 55 au premier volume,
disponible. Je me trompe quand je dis maison ; c'était une hutte faite de souches et de troncs d'arbres. Comme il n’y en avait pas de meilleure, nous dûmes nous en contenter, et nous nous y installâmes de notre mieux. Le pays, aux environs, se trouvait presque sans habitants; les provisions étaient rares, mais nos voisins étaient de braves gens, et nous avions apporté avec nous de la farine et des jambons. Nos plaisirs étaient ceux de deux nouveaux mariés, pleins de vie et le cœur joyeux ; un sourire de notre enfant nous valait tous les trésors du monde. Les bois étaient peuplés de gibier, la rivière abondait en poisson; et, de temps à autre, un doux rayon de miel sauvage, que je dérobais à quelque arbre creux, venait enrichir notre petite table. Le berceau de notre enfant formait la plus riche pièce de notre mobilier; nos fusils et des lignes à pêcher étaient les instruments qui nous rendaient le plus de services. Nous avions bien commencé à cultiver un coin de jardin; mais la terre était si forte, que la première année, nos semis se trouvérent de bonne heure étouffés sous de grandes herbes. avais avec moi un associé, ou homme d'affaires, et de plus un jeune Kentuckien, à qui les amusements de la forêt et de la rivière allaient bien mieux que le livre journal ou le grand livre. C'était, je puis le dire, un garçon né pour la vie des bois ; 1l était chasseur, pêcheur, et comme moi comptait avant tout, pour fournir le ménage, sur le poisson et le gibier. Ce fut donc de ce côté que, d’un commun accord, se dirigea toute notre industrie,
Quantité aussi bien que qualité étaient des objets
importants pour nous; nous savions parfaitement que l'Ohio nourrissait trois espèces de chats marins, toutes assez bonnes; mais nous n’étions pas encore fixés sur la meilleure méthode pour les prendre. Néanmoins, nous résolûmes de travailler en grand, et sur-le-champ nous nous mimes à fabriquer une ligne dormante. ci sans doute, un mot d'explication devient nécessaire.
La ligne dormante n’est autre chose qu'une corde longue et grosse, en proportion toutefois de l'étendue du cours d’eau et de la taille du poisson auquel vous la destinez. Comme l'Ohio, à Henderson, est large d'au mois un demi-mille, et que les Chats marins pèsent depuis une jusqu'a cent livres, nous confectionnämes une ligne qui pouvait avoir deux cents mètres de long, grosse comme le petit doigt d’une belle jeune fille de quinze ans, et aussi blanche que puisse lêtre la main mignonne de la charmante enfant. Nous l’avions faite tout entière de coton du Kentucky, parce qu'il résiste mieux à l’eau que le chanvre ou le Im. La principale ligne achevée, nous en prépardmes une centaine de beaucoup plus petites, à chacune desquelles nous attachâmes un excellent hamecon de Kirby et C®. Passons maintenant à l'appat.
Nous étions au mois de mai; la nature avait fait renaître une multitude de petits animaux qui couvraient la terre, fendaient les ondes et bourdonnaieut au mileu des airs. Le Chat marin, par tempérament, est très glouton, e& nullement difficile sur le choix de ses morceaux. Comme le vautour, il se contente de charogue, quand il n’a rien de mieux. Après quelques
essais, nous reconnûmes que, de toutes les friandises avec lesquelles nous cherchions à l’allécher, ce qu'il préférait décidément en cette saison, c'était des crapauds vivants. Nous en avions grande abondance aux environs de notre village. Soit instinct, soit raison, on les voit rôder ou chercher leur vie, ordinairement à la fin ou au commencement de la nuit, pendant le clair de lune, et surtout après une ondée ; mais ils sont incapables de supporter la chaleur du soleil, quelques instants avant ou après midi. En Amérique, il y à bon nombre de ces immondes animaux, spécialement dans les régions de l’ouest et du sud; et nous n’y manquons pas non plus de grenouilles, serpents, lézards, n1 même de cette espèce de crocodiles que nous nommons alligators : c’est qu'aussi tous, tant qu’ils sont, ils trouvent là facilement à vivre, et que nous les laissons ramper, sauter et frétiller à leur aise, suivant les goûts divers qu'ils ont reçus de celui qui a créé et qui dirige chaque chose.
Donc, pendant tout le mois de mai, et même Jusqu'à l’automne, nous eûmes des crapauds à discrétion. J'imagine que plus d’une délicate lady se serait trouvée mal, ou du moins n'aurait pas manqué de Jeter les hauts cris et d'avoir ses nerfs rien qu’à regarder dans nos paniers où grouillaient ces animaux, tous bien portants et dodus. Heureusement nous n'avions ni princesse de tragédie, ni vieille fille sentimentale à Henderson ; nos dames du Kentucky ont assez de leurs propres affaires, et-si par hasard elles se mêlent de celles d’autrui, ce n’est que pour rendre service le plus qu’elles
LA PÈCHE DANS L'OHIO. 81 peuvent, Les crapauds, ramassés un à un, étaient emportés dans nos paniers à la maison, et renfermés dans un baril, pour être employés à mesure.
Supposons maintenant que la nuit est passée, et <Ions essayer notre ligne. Du haut de ce tertre, au bord de l’eau, vous pouvez suivre nos mouvements. Asseyez-vous à l'abri de ce large cotonnier, et n’ayez pas peur, en cette saison, d’y prendre froid.
Mon aide me suit avec un harpon; mot, je porte la pagaie de notre canot; un garçon à sur son dos une centaine de crapauds des plus appétissants. Notre ligne... Ah! j'avais oublié de vous dire que nous l’avions posée la veille au soir, mais sans les petites, que vous voyez maintenant sur mon bras. Un bout avait été attaché là-bas, à ce sycomore ; et nous avions fait filer notre canot, portant le reste proprement enroulé à la poupe ; puis, arrivé à l’autre bout, je l'avais jeté par-dessus le bord, avec une grosse pierre, pour l'emmener à fond : toutes précautions qui n'avaient eu pour objet que de la faire bien tremper, afin qu’au matin elle fût ferme et serrée. À présent, vous voyez: nous détachons de la rive notre léger bateau; les crapauds, toujours dans le panier, sont placés sous ma main, à Pavant; j'ai sur mes genoux les petites lignes, chacune toute prête avec son nœud coulant. Nathan manœuvre la pagaie, et profitant du courant, mainüent notre barque, la poupe juste au fil de l'eau. David fixe l'appât vivant à chaque hamecçon; et moi, qui n'ai pas quitté Là principale ligne, jy attache une des nettes, que je laisse tomber dans la rivière, Voyez comme