‹ Scènes de la nature dans les Etats-Unis et le nord de l'Amérique [microforme]Chapitre 7 sur 17 · LA CHANSON DES NAUFRAGEURS · texte numérisé non relu

LA CHANSON DES NAUFRAGEURS

Vous tous, écoutez en silence

Un betit air de ma facon ;

Et, sans plus tarder, ché commence :

Chai fait et musique et chanson

En l’honneur de notre vaisseau ; Qw'il est donc fier et qu'il est beau, Lorsqu'il porte, affrontant l'orage, Les joyeux amis du naufrage!

Ce roc, au milieu de l’abime, Est notre sompre rentez-vous :

Là, sans soubçon, paufre fictime, Passe un nafire, près de nous.

Dansons et chantons ; dans la nuit, Le courant l’entraîne sans bruit, Sur l’écueil où gronte l'orage,

A nous les tébris du naufrage!

Au secours ! spectacle funeste !

Il est pertu..... Saufons les biens, Les agrès aussi... Pour le reste, Au bon Tieu de sauver les siens,

Et nous allons, le lentemain,

En or chancher notre butin.

Sur l’écueil où gronte l'orage,

A nous les tébris du naufrage !

Alors, sans souci, poche pleine, A terre, en praves matelots, Nous puvons, toute une semaine, A ceux qui voguent sur les flots.

Puisse, vous poussant par ici, Un bon fent nous jeter aussi, Sur l’écueil où gronte l'orage, Les tébris de votre naufrage !

» Le chanteur, avec un fort accent germanique, appuyait emphatiquement sur certains mots, et entre chaque couplet jouait une ritournelle, en ayant toujours bien soin de nous répéter : Messieurs, c’est de ma composition! Vingt ou trente voix reprenaient en chœur; et je vous assure que, dans le calme de la nuit, cela ne produisait pas un trop mauvais effet. »

On croit généralement que ce Canard est très com mun dans toutes les parties des États-Unis; mais moi, j'ai des preuves positives du contraire. Si les auteurs avaient entendu ne parler ainsi que d’après le rapport des autres, ou qu’ils eussent simplement voulu dire qu'à l'état domestique cet oiseau véritablement abonde, rien de mieux, et Je n'aurais pas un mot à répondre. Voici ce que Je sais d’après mes propres observations, et j'ai pu les répéter en maintes circonstances des plus favoables : c’est qu’à l’état sauvage, cette précieuse espèce est extrêmement rare au voisinage de Boston, dans le Massachusetts. Pour appuyer cette assertion, j'ai le témoignage de mon savant ami M. Nuttall, lequel y a r'ésidé pendant plusieurs années. Plus loin, vers l’est, c'est à peine si ces oiseaux sont connus; et ni moi, ni ceux qui m’accompagnaient, nous n’en avons jamais vu un seul au delà de Portland, dans le Maine. Sur la côte ouest du Labrador, aucun des habitants que nous interrogeèmes ne connaissait le Canard sauvage; de même à Terre-Neuve, où l'espèce est remplacée par la macreuse. À partir de New-York, vers le sud, ils commencent à se montrer plus en nombre, et l’on en voit

souvent sur les marchés de Philadelphie, Baltimore, Richmond en Virginie, et dans d’autres villes. Hs sont déjà très abondants aux Carolines, aux Florides et dans la Basse-Louisiane, mais le deviennent encore beaucoup plus dans l’Ouest. La raison de cela, c’est simplement que celte espèce, à l'inverse de celles de mer, ne fréquente que par exception les eaux salées, et que sa route, pour venir des contrées où elle niche, est par l'intérieur du continent, De nos grands lacs elle se répand au long des rivières, se retire sur les étangs, les plaines humides, les savanes submergées et les marais au milieu des terres. On la trouve aussi dans les épaisses futaies, au commencement de l'automne, et avant mème qu'on puisse distinguer le vert foncé qui pare la têtedes mâles. Nombre d'individus sortent des limites des États- Unis.

Il serait curieux de savoir à quelle époque cette espèce fut pour la première fois domestiquée ; mais la solution de ce problème est une entreprise dans laquelle je n’ose m'aventurer, et Je me borne à dire qu’en le prenant à cet état de domestication, le Canard est connu de tout le monde. Jeune, c’est un excellent manger, et plus tard il donne des œufs qu’on prise également. Un lit fait de son duvet ne laisse pas que d’être préférable à la dure, dans le camp d’un de nos Américains des bois, ou à la planche sur laquelle le milicien étend, pour la nuit, ses membres fatigués. Sivous voulez en savoir davantage à ce sujet, vous n’avez qu'à consulter par ordre chronologique tous les compilateurs, depuis Aldrovande jusqu’à nos jours.

Ne vousétonnez pas, cher lecteur, si je vous dis qu’il en est, et beaucoup, de ces Canards qui ont été élevés sur les lacs, près du Mississipi, ou même sur quelque petit étang, dans les basses terres du Kentucky, de l’Indiana et de l'Ilinois; car maintes fois il m'est arrivé de surprendre, dans ces mêmes contrées, des femelles sur leurs œufs, et de m'emparer des jeunes que la mère, inquiète et précautionneuse, conduisait, pour plus de sûreté, à quelque ruisseau : et souvent j’en ai tué, de ces pauvres petits, encore incapablesde voler, maissi dodus, sitendres etsi pleins de jus, que je doute si, comme moi, vous ne leur eussiez pas donné de bien loin la préférence même sur le fameux Canard de la Valisnérie.

Regardez-le, ce beau mâle flottant sur le lac : il redresse sa tête, qui brille d’un vert d’émeraude ; son œil couleur d'ambre étincelle à la lumière ; même de cette distance 11 vous aperçoit , et il soupeonne que vous n'avez pas de bonnes intentions à son égard, car il voit un fusil dans vos mains, et trop souvent il en à entendu l'effrayante détonation. Aussitôt il ramène ses pieds sous son corps, en détache sur l'eau deux coups vigoureux, ouvre les ailes, pousse quelques bruyants quack, quack, et vous dit adieu.

En voici un autre devant vous, sur le bord de ce ruisseau murmurant. Que ses mouvements sont vifs et légers, comparés à ceux de ses frères qui se traînent si gauchement dans votre basse-cour! combien ses formes sont plus gracieuses, quel autre lustre sur tout son plumage ! C’est que l'oiseau que vous avez chez vous descend d’une race d'esclaves, et ses facultés natives

sont abâtardies; ses ailes s'exercent si rarement, qu'elles peuvent à peine le soulever de terre; mais celui qui nait et reste libre, sur qui la main de l'homme n’a pas pesé, le Canard des marais enfin, voyez comme son vol est puissant et avec quelle rapidité il disparaît au-dessus des bois.

in général, les Canards arrivent dans le Kentucky et les divers Etats de l'Ouest, depuis le milieu de septembre jusqu'au premier d'octobre, ou dès que le gland et la faine sont mürs. Bientôt ils se répandent sur tous les étangs couverts d'herbes ayant des graines. Quelques troupesqui paraissent conduites par un guide expérimenté s’abattent directement sur l’eau, avec un sifflement d’ailes qu'on ne peut comparer qu'au bruit que fait l'aigle en fondant sur sa proie; tandis que d’autres, comme si elles suspectaient la sûreté de la place, passent et repassent plusieurs fois, avant de sédécider à descendre. Dans l'un et l'autre cas, ils commencent par se baigner, se battent les flancs de leurs ailes, et font de courts plongeons entremêlés de telles cabrioles, qu’on les croirait entièrement fous. En réalité, cependant, toutes ces démonstrations, toute cette gaieté, semblent n'avoir pour but que de se débarrasser le corps d'insectes nulsibles ; ensuite, ils veulent exprimer le plaisir qu'ils éprouvent en se trouvant dans un climat plus doux après une Journée et une nuit de fatigue; ils se nettoient et rajustent leur plumage, avant de se mettre à manger. À leur place, tout voyageur n’en ferait-il pas autant?

Maintenant, vers les rives ombragées, ils nagent par petits pelotons. Voyez-les sauter hors de l’eau pour

LE CANARD SAUVAGE. au

courber les têtes pesantes des hautes herbes, Malheur au limaçon qui se rencontre sur leur passage! D’autres barbotent dans la vase et font la guerre aux sangsues, grenouilles et lézards qu’ils ont à portée de leur bec. Les plus vieux courent dans les bois et se remplissent le jabot de faines et de glands, sans dédaigner de se le garnir, chemin faisant, de quelques souris qui, effrayées de l'approche de ces maraudeurs, se hâtaient de regagner leur trou. Et pendant tout ce temps, leur caquetage vous assourdirait, si vous étiez plus près d'eux... Mais soudain il a cessé ; quelque chose d’extraordinaire les menace, et tous à la fois ils sont devenus silencieux. Les cous s’allongent, les têtes se dressent, et d’un regard inquiet ils explorent les environs. Heureusement ce n’est rien : ce n’est qu’un ours qui, uon moins qu'eux, friand de glandée, laboure avec son museau les feuilles tombées nouvellement, ou qui retourne une vieille souche pourrie pour y chercher des vers; et les Canards, de plus belle, se remettent à la besogne..…… Mais un autre bruit s’est fait entendre, et cette fois bien plus alarmant. L'ours lui-même se dresse sur ses pattes de derrière, renifle l'air et, avec un sourd grognement, rentre au galop dans les profondeurs de sa cannaie. Les canards battent en retraite vers l’eau, se réfugient au centre du marais et, ne hasardant plus que quelques cris à demi étouflés, ils attendent que se montre au loin l’objet de leur terreur. Cependant l'ennemi s'avance; plein de ruse et à petits pas, il marche à couvert, d’un arbre à l’autre. Il sait qu’il a manqué la meilleure occasion : l’ours lui échappe; mais il a faim, et

un Canard, après tout, vaut bien un coup de sa carabine rouillée, C’est un Indien; vous le reconnaissez à sa peau rouge, à ses cheveux noirs et retombants qu'il a coupés ras de chaque côté de la tête. Au milieu d’une sorte de mauvaise couverture dont l’acquisition lui a coûté bien cher, il a fait un trou par où passe sa tête nue; et cette guenille lui sert, comme le caparaçon d’un cheval, pour chasser les derniers moustiques qui. dans cette saison, s’acharnent encore sur ses jambes et lui sucent le sang. Garde à vous, Canards! ne perdez plus une minute, car je le vois qui met en joue; partez, partez vite! Non? eh bien! un de vous certainement lui servira pour son diner. Parmi la cime des arbres la fumée monte en tournoyant; une détonation retentit, et tous les Canards s’envolent, moins deux, qui, traiînant le derrière et battant en vain l'air de leurs pieds, ont été frappés par la même balle. Alors lentement il s'approche, le fils de la forêt ; d’un regard il estime la profondeur du marécage, entre résolüment dans l’eau, puis à l’aide d’un long roseau attire à lu son butin. Pour le moment, c’est assez : il regagne le bois, allume un petit feu, et bientôt les plumes volent autour de lui. De chaque aile il à soin d’arracher un tuyau pour déboucher la lumière de son fusil, dans les temps de pluie, et de mettre de côté les entrailles, qu'il destine à servir d’appât pour quelque piége. Mais déjà les Canards sont cuits, et le chasseur se livre à la joie d’un bon repas, bien qu’il ne perde guère de temps à savourer ses morceaux. C’est qu'il faut que la lune le retrouve sur pied, courant les bois à la faveur de sa

pâle lumière, pour tâcher de surprendre d'autre gibier.

Les canards qui restent avec nous durant toute l’année, et qui nichent sur les rives du Mississipi, du lac Michigan, ou dars les plaines bordant çà et là le Schuylkil, en Pensylvanie, commencent à s’accoupler au cœur même de l'hiver: et bien qu’on ne puisse dire, en aucune façon, que ces oiseaux soient doués de la faculté du chant, cependant ils ne laissent pas que de se montrer galants à leur manière, Les mâles, en brillants séducteurs, font tout d’abord la cour à la première belle qu'ilsjugent digne deleurattention; ilslui promettentune fidélitéinviolable, une affection à toute épreuve: ce quine les empêche pas de renouveler ailleurs leurs protestations, dès qu'ils’en rencontre une autre à leur goût. Regardez celui-ci : comme il étale avec complaisance, et dans toute sa beauté, le plumage soyeux qui lui orne la tête! comme il fait jouer la lumière sur les miroirs de ses ailes, tandis que son babil doucereux exprime l'extrême ardeur de sa tendresse! Tantôt à l’une, tantôt à l’autre iladresse son admiration et ses flatteries, jusqu’à ce que s'enflamment de jalousie entre les rivales; et de là, des querelles, des raccommodements, que suivent bientôt de nouveaux dédains. Enfin, pour mettre un terme à ces manœuvres amoureuses, les femelles s’éloignent et cherchent une place sûre où déposer leurs œufs et élever leur couvée. Elles amassent autour d’elles une grande quantité d'herbe sèche assez négligemment arrangée en forme de nid, dans lequel sont déposés de sept à dix œufs; puis elles s’arrachent elles-mêmes leur duvet

Il. )

til LE CANARD SAUVAGE.

le plus moeileux, l’étendent sous les œufs, et commencent la longue tâche de l’incubation, pour ne l’interrompre qu’à de courts intervalles, lorsque le besoin de nourriture se fait trop impérieusement sentir.

Enfin, au bout de trois semaines, la vie s'annonce par de faibles cris sous la coquille, et la nouvelle famille, faisant un violent effort, parait au jour. Qu'ils sont gentils, pendant que de leur bec si tendre encore ils démêèlent et assèchent leur léger duvet! Mais déjà, s’alignant l’un après l’autre, voyez-les suivre leur heureuse mère, qui les conduit à l'eau où ils se baignent et plongent aussitôt, comme pour exprimer toute leur joie d’avoir reçu le jour. Bien loin de à, sur un autre marais, se tient à l'écart le mâle fatigué et amaigri; père dénaturé, jamais il n'eut souci de sa progéniture; sans regrets, 1l a pu délaisser sa femelle, qu'autrefois il semblait tant aimer! Que lui importent ses cruelles inquiétudes et la peine qu’elle a dû ressentir en se voyant si complétement abandonnée? A elle-seule, d’abord la lourde charge des œufs, et maintenant les soins et les anxiétés pour cette nombreuse et innocente couvée, qu’elle voudrait défendre et faire prospérer aux dépens de sa propre vie ! Elle les guide, ces chers petits, le long des rives couvertes d'herbe, dans les endroits peu profonds, et leur apprend à saisir les msectes qui voltigent en abondance, les mouches, les moustiques et les scarabées étourdis, qui tournoient ou serpentent à la surface. À la moindre apparence de danger, ils prennent leur élan, se dirigent vers le bord, ou plongent et disparaissent. Au bout de six semaines,ceux qui ont

échappé à la gueule vorace des poissons et des tortues, commencent à être passablement gros; les tuyaux leur poussent aux ailes, le corps se revêt de plumes ; mais aucun n’est encore en état de voler. Ils savent déjà se procurer la nourriture, en enfonçant la tête et le cou dans l’eau, ainsi qu’ils continueront de le faire par la suite; à ce moment aussi, ils sont devenus bons pour la table, et leur chair est non moins délicate que savoureuse. Enfin, quand les feuilles commencent à changer de couleur, les jeunes Canards prennent librement l'essor, et c’est alors que les vieux mâles rejoignent le reste de la troupe.

Les pionniers du Mississipi en élèvent un grand nombre qu'ils prennent très jeunes, et qu’une année suffit pour apprivoiser entièrement. Les couvées qu’on en obtient sont supérieures même à celles des Canards sauvages, mais seulement pour la première ou la seconde année; après quoi, elles dégénérent et ne donnent plus que des Canards ordinaires. Les hybrides provenant de l’espèce sauvage et du Canard de Moscovie sont de grande taille et fournissent un manger excellent. Quelques-uns de ces métis restent plus ou moins vagabonds, ou même redeviennent tout à fait sauvages. Certaines personnes les regardent comme formant une espèce distincte. A l'état domestique, ils produisent aussi avec la macreuse et le chipeau (1); et ce dernier accouplement donne naissance à un très beau métis, qui retient les pieds jaunes ainsi que le

(1) Anas strepera.

plumage bigarré de l’un des parents, et le vert de la tête de l’autre.

J'ai vu des nids de Canards sur de grosses souches brisées, à trois pieds de terre et dans le milieu d’une cannaie, à plus d’un mille de l’eau. Une fois je trouvai, dans les bois, une femelle à la tête de sa jeune couvée, que sans doute elle acheminait vers l'Ohio; Mais elle m'avait aperçu la première, et s'était cachée parmi les herbes, ayant autour d’elle toute sa famille. Quand je voulus approcher, ses plumes se hérissèrent, et elle se mit à siffler en me menaçant, comme aurait pu faire une oie; pendant ce temps, les petits décampaient dans toutes les directions. J'avais un chien de première qualité, et parfaitement dressé à prendre les jeunes oiseaux sans leur faire aucun mal. Je le lançai sur leurs traces; aussitôt la mère s’envola, mais en affectant de se soutenir à peine, et semblant prête à tomber à chaque instant. Elle passait et repassait devant le chien, comme pour le troubler dans ses recherches et en épier le résultat; et quand les canetons. l'un après l’autre, m’eurent été rapportés et que je les eus mis dans ma gibecière, où ils criaient et se débattaient, elle vint d’un air si malheureux se poser tout près de moi, par terre, roulant et culbutant presque sous mes pieds, que je ne pus résister à son désespoir. Je fis coucher mon chien, et avec une satisfaction que comprendront ceux-là seulement qui sont pères, je lui rendis son innocente famille, et m'éloignai. En me retournant pour l’observer, je crus réellement apercevoir dans ses yeux une expression de gratitude ; et cet

SR CREne

instant me procura l’une des plus vives jouissances que j'aie de ma vie éprouvées, en cherchant à surprendre les secrets de la nature au milieu des bois.

Dans les lieux peu fréquentés, les Canards volent, pour chercher leur nourriture, le jour comme la nuit ; mais quand ils sont troublés par des coups de fusil, ils ne sortent guère que la nuit ou vers le soir et au lever du soleil. Dans les temps très froids, ils remontent les cours d’eau, et se retirent même aux petites sources où on les rencontre en compagnie de la bécasse. Souvent, après de fortes pluies, on les voit chercher des vers sur les champs de blé; et quand arrive la fin de l’automne, ils aiment à pâturer sur les rizières de la Géorgie et des Carolines. J'ai lieu de croire que ces oiseaux accomplissent alors une seconde migration, car c’est par milliers qu’ils viennent, de l'intérieur, fondre sur les plantations de riz. Dans les Florides, 1l y en a parfois de telles multitudes, que l'air en est obscurci; et le bruit qu’ils font en s’enlevant des vastes savanes ressemble au roulement du tonnerre. Lors de mon séjour chez le général Hernandez, dans la Floride orientale, ces Canards étaient si nombreux, qu’un nègre que ce gentleman avait pris à son service comme chasseur en tuait à lui seul de cinquante à cent vingt par jour, -et en entretenait ainsi toute la plantation.

Le vol du Canard sauvage est rapide, fort et bien soutenu. D'un seul coup d’aile 1l s’enlève de terre, aussi bien que de l’ear:, et monte perpendiculairement pendant dix ou quinze mètres, ou même, quand il part du milieu d’un bois, jusqu’à ce qu’il soit au-dessus de la

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cime des plus grands arbres ; après quoi, il prend son essor et se dirige horizontalement. En cas d'alarme, il ne manque Jamais de pousser plusieurs quack, quack; mais, si rien ne l’épouvante, il reste silencieux en s'envolant. Quand :l passe en l'air, pour quelque destination lointaine, le sifflement de ses ailes s’entend d’une distance considérable, particulièrement pendant le calme des nuits. son vol peut, je pense, être estimé à raison d’un mille et demi par minute ; et s'il veut en déployer toute la puissance, et qu'il s’agisse d’un long voyage, je crois fermement qu’il peut faire cent vingt milles à l'heure.

Ce Canard est omnivore dans la véritable acception du mot. Tout lui est bon pour satisfaire son excessive voracité ; propre ou non, il engloutit ce qui se rencontre: vieux rebuts, tripailles, poisson pourri, aussi bien que reptiles et petits quadrupèdes. Les noix et les fruits de toute espèce lui sont un régal, et on l’engraisse promptement avec duriz, du blé ou d’autre grain. Ilest en général sigoulu, que souvent j'en ai vu deux tiraillant et se disputant pendant plus d’une heure la peau d’une anguille que l’un avait déjà en partie avalée, tandis que le camarade tenait ferme à l’autre bout. Ils gobent aussi très adroittement les mouches, et ont l’habitude de piétiner la terre humide pour en faire sortir les vers.

Outre l’homme, le Canard a pour ennemis l’aigle à tête blanche, le hibou de neige, le grand duc de Virginie, le raton, le Iynx et la tortue. On le prend facilement au filet et au piége amorcé avec du blé; mais, comme aux États-Unis nous ne savons ce que c'est

que la chasse à l’appeau, je ne veux pas vous ennuyer en vous donnant une nouvelle édition de tout ce qui a été dit et redit, dans tous les traités d’ornithologie, relativement à ce procédé, qui n’est, hélas ! que trop destructif.

Les œufs, dans cette espèce, ont 2 pouces 1/4 de long sur un pouce 5/8 de large. Ils sont moins gros que dans l'espèce domestique, et rarement aussi nombreux. La coquille est lisse, d’un vert légérement foncé. Aussitôt que l’incubation commence, les mâles se réunissent entre eux par troupes, jusqu’à ce que les jeunes soient capables de les suivre dans leurs migrations. Ils n’élèvent qu'une couvée par saison ; et jamais, en automne, je n’al trouvé d'œufs dans leur nid. La femelle a soin de les couvrir avant de s'éloigner pour chercher de la nourriture ; et de cette manière, elle les maintient suffisamment chauds jusqu’à son retour.

L'HUITRIER À MANTEAU D’AMÉRIQUE.

Les domaines de cet oiseau comprennent une grande étendue de pays. L'hiver on le rencontre au long des côtes, depuis le Maryland jusqu’au golfe du Mexique; et comme il abonde alors sur les rivages des Florides, on peut dire qu’à toute époque de l’année il habite l'un ou l’autre des États de l'Union. A l'approche du

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printemps, il regagne ceux du centre où il niche, aussi bien que dans la Caroline du Nord. Plus rare entre Long-Island et Portland dans le Maine, où cependant il reparait, on le trouve jusqu’au Labrador; et dans cette dernière contrée, j'en vis plusieurs qui avaient des œufs au mois de juillet. Sauf l'hiver, qu’ils se rassemblent au nombre de vingt-cinq ou trente individus, ces oiseaux ne vont ordinairement que par petites sociétés d’un ou deux couples, avec leurs jeunes familles qui paraissent suivre les parents jusqu’au printemps. On n’en rencontre jamais dans l’intérieur des terres, ni même bien haut, sur nos plus grandes rivières: les lieux où ils se plaisent, en tout temps, c’est sur les grèves sablonneuses et les bords rocailleux des baies et des marais salés. Au Labrador, j'en trouvai plus loin de la mer, que je n’en eusse encore vu en aucun autre pays; mais toujours près de l’eau salée. C’est du reste la seule espèce dont j'aie eu connaissance sur les côtes de l'Amérique du Nord.

Craintif, vigilant et sans cesse sur ses gardes, l'Huitrier prend, en marchant, un certain air de dignité que rehausse considérablement la beauté de son plumage et la forme si remarquable de son bec. Si vous vous arrêtez pour l’observer, à l'instant même vous entendez. en signe d'alarme, retentir son cri perçant. Cherchez à faire un pas vers lui, pourvu qu’il n'ait ni œufs n petits, aussitôt 1l s'envole, et vous ne le voyez déjà plus. Peu d'oiseaux, en effet, sont aussi difficiles à approcher. Pour étudier ses mœurs, je fus obligé de recourir à un excellent télescope que je braquai sur lui d’un

L'HUÎTRIER À MANTEAU D'AMÉRIQUE. 121

quart de mille, et qui me permit, à loisir et sans l’inquiéter, de le suivre dans chacun de ses mouvements. De cette manière, je pus le voir qui sondait le sable de toute la longueur de son bec, détachait des patelles des rochers au Labrador, et sur les bancs d’huitres que, dans le Sud et les Florides, on appelle bancs d'huîtres du Raton, en se servant de son bec comme d'un ciseau, qu’il insinuait de côté entre le roc et l'écaille, pour saisir enfin le corps de ces pauvres mollusques, au moment où leurs deux valves s’entr’ouvraient. D’autres fois, il déterrait un solen, ou manche de couteau, qu’il battait contre les graviers, jusqu’à ce qu'il en eût brisé la coquille et avalé le contenu; ou bien, il semblait sucer les hérissons de mer, en introduisant son bec par l'orifice buccal, sans endommager la coquille. Ensuite, il s’en allait, passant à gué d’un banc à l’autre, tout en attrapant çà et là quelque crevette et d’autres crustacés; où même il se mettait à la nage, si cela était nécessaire, plutôt que de prendre son vol, lorsqu'il n’y avait qu’une courte distance à traverser. Cet oiseau fait aussi sa proie de petits crabes de diverses espèces et de vers de mer, dont j'ai toujours trouvé, en plus ou moins grand nombre, les coquilles brisées dans son gésier. Quand il est sur des grèves humides, il aime à fouler le sable avec ses pieds, pour en faire sortir les insectes. Une fois j'en vis un s’élancer de l’eau sur le rivage, tenant dans son bec une petite sole qu’il mangea.

L'Huîtrier ne construit pas de nid, à proprement parler, mais se contente de gratter dans le sable sec,

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au-dessus de la ligne des plus hautes eaux ; et là, il fait une espèce de trou dans lequel il dépose ses œufs. Au Labrador, comme à la baie de Fundy, il pond à nu sur le roc. Lorsque les œufs sont sur le sable, rarement les couve-t-il, tant que le soleil est chaud ; mais au Labrador, je l'ai vu couver aussi assidûment qu'aucun autre oiseau; nouvelle preuve de la différence extraordinaire de mœurs qui peut résulter, dans une même espèce, de la seule différence du climat. Celle-ci me frappa tellement, que j'en étais à me demander si les individus chez lesquels elle se rencontre pouvaient bien appartenir à la même espèce; et mon doute ne cessa que lorsque m'étant procuré deux spécimens pris dans la saison des œufs, l’un au Labrador, l’autre dans nos États du centre, je me fus convaincu, par le plus minutieux examen, qu'ils étaient, en effet, tous deux parfaitement identiques. Mais, quelle que soit la latitude, j'ai toujours remarqué que l'Huitrier choisit de préférence les endroits où le flot rejette des débris de coquillages ou des graines et des herbes marines, comme plus sûrs pour ses œufs qui, de fait, n’y sont pas très faciles à trouver. Il n’en pond que deux ou trois, ayant un peu plus de deux pouces de long sur un pouce et demi de large. Ils ressemblent, pour la forme, à ceux de la poule domestique, et sont d’une couleur de crème pâle, marqués presque également partout de points, les uns d'un noir brunâtre, les autres plus clairs. Lors même qu'il ne les couve pas, l’Huitrier veille sur eux avec tant de sollicitude, qu’à la vue seule d'un ennemi, il pousse le cri d'alarme et s'envole en

L'HUÎTRIER A MANTEAU D'AMÉRIQUE. 123

tournant autour de vous, mais toujours à une distance respectueuse. Si vous venez à trouver les petits, qui partent grand train dès qu'ils sont éclos, le père et la mere manifestent la plus vive anxiété ; ils se mettent à courir devant vous, voltigent au-dessus de votre tête, en faisant entendre une note particulière, pour les avertir de se fouler sur le sable et parmi les débris de coquilles, au milieu desquels, en effet, à cause de leur couleur d’un sombre grisâtre, il est rare qu'on les aperçcoive, à moins de passer tout à côté d'eux; mais si cela arrive, ils décampent avec un cri plaintif qui redouble le désespoir des parents. Leur corps est, à ce moment, presque tout rond; et les raies qu’ils ont au derrière et sur le eroupion, comme aussi la pointe recourbée de leur bec, vous les feraient prendre pour tout autre chose que de jeunes Huitriers. Je m'en suis procuré quelques-uns qui. bien qu'ayant toutes leurs plumes et paraissant âgés de plus d’un mois, étaient encore incapables de voler. Ts semblaient appesantis par la graisse, et on les attrapait assez vite en les poursuivant sur le sable. On ne voyait, aux environs, ni le pére ni la mère; cependant je doute fort qu’ils pussent déjà par eux-mêmes subvenir à leurs besoins; et Je crois plutôt qu'ainsi que beaucoup de jeunes oiseaux, dans d’autres espèces, ils étaient visités et approvisionnés par leurs parents, à certaines heures du jour et de la nuit, comme c’est le cas, par exemple, pour les hérons et les ibis; car l'Huitrier lui-même n'est que très peu nocturne.

Au commencement d'octobre ils reviennent vers le

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Sud. J'en ai vu, au Labrador, jusqu’au 44 d’août ; mais je ne puis dire à quelle époque ils en repartent. Si on les blesse, pendant qu’ils explorent à gué les rochers, ou marchent à sec sur le rivage, ils s’élancent à l’eau sur laquelle ils flottent et semblent se mouvoir parfaitement À l'aise.

Le vol de l'Huitrier d'Amérique est puissant , léger, parfois élégant, et peut se soutenir très longtemps. C’est en l’air qu'il déploie toutes les beautés de son plumage aussi remarquable que celui du pic à bec d'ivoire dont il rappelle, jusqu'à un certain point, la couleur. La blancheur transparente du gros des ailes contraste avec le noir de jais qui les termine, et se trouve rehaussée par la nuance du bec qui est d’un rouge de corail, tandis que le blanc pur des parties inférieures du corps produit à l'œil un effet très agréable. De même, son cri de wheep, wheep, lorsqu'il éclate à votre oreille, paraît étrange et vous étonne. Enfin, pendant leurs évolutions si variées et sigracieuses, si vous ne connaissez pas Ces Oiseaux, vous ne pouvez vous empêcher de vous demander : Qu'est-ce cela? Tantôt, tournoyant avec une impétuosité extraordinaire, ils passent à cent mètres de vous, puis changent soudain de direction, et reviennent, non plus en rasant l’eau comme tout à l'heure, car ils sont déjà au plus haut des airs; tantôt ils forment leurs rangs sur un large front; d’autres fois, comme alarmés par la détonation lointaine d’une arme à feu, ils se serrent tous pêle-mêle et plongent vers les sables ou la surface de la mer. Tirez sur un en ce moment, et vous pouvez vous attendre à en tuer

L'HUÎTRIER A MANTEAU D'AMÉRIQUE. 125

pour le moins deux. Mais pendant que vous vous apprôtez, les rusés, devinant sans doute vos intentions, s'éparpillent soudain; et, en moins d’une minute, loin de toute atteinte, là-bas, là-bas, leurs dernières files ont disparu.

Le gosier, chez cet oiseau, peut au besoin se dilater considérablement, Quand vous y introduisez le doigt, il passe sans gène dans une sorte de jabot où probablement les aliments sont préparés avant de parvenir au gésier, qui se compose de muscles forts et nombreux. Maintenant, qu’y deviennent les parties dures des coquilles, les petits cailloux et autres matières semblables dont les aliments sont mélangés? C’est ce que je ne puis absolument comprendre; et je vous laisse volontiers le problème à résoudre. La chair est noirâtre, coriace, et ne peut se manger que dans un cas de nécessité extrême.

Les femelles et les jeunes sont, en dessus, d’un brun olive, comme les mâles; mais cependant avec une tente plus foncée. Jamais, dans aucune partie des États-Unis, je n'ai rencontré l’Huîtrier d'Europe (Hæmatopus ostralegus), et sans pouvoir affirmer qu’il n'y existe pas, je serais porté à croire que Wilson et autres l'ont confondu avec notre espèce à manteau. Du moins la figure donnée par Wilson ressemble à celui d'Europe, quoique sa description de la femelle et des jeunes, ainsi que leurs dimensions, se rapportent plutôt à la présente espèce.

Les eaux débordées, par suite des premières pluies du printemps, ne sont pas plutôt rentrées dans leur lit, et la température s’est à peine radoucie, qu'on voit nos bois épanouir leurs boutons et leurs fleurs. C'est le moment où la Perche blanche qui, durant l'hiver, a vécu dans l'Océan, commence à remonter les rivières pour chercher les retraites bien connues auxquelles, la saison dernière, elle a confié son frai. Son impétueux élan triomphe de la violence du Mississipi, dont le courant troublé ne peut cependant lui convenir. Elle a hâte d'entrer dans lun des innombrables affluents qui, pacifiques et limpides, portent au fleuve majestueux le tribut de leurs ondes. Parmi ces derniers, l'Ohio est un de ceux dont la pureté semble surtout lui plaire ; et c’est par troupes et en se jouant, que nos légers poissons s’avancent, le long des rives, jusqu'à ses principales sources. Sur les bancs caillouteux où couverts de gravier, ils poursuivent leur proie ; tantôt saisissant la moule rampante, et tantôt, avec la rapidité de la flèche, tombant sur un vairon. D’autres fois, à la pointe d’un roc qui penche, ou simplement à côté d’une pierre, 1ls surprennent quelque écrevisse. Surtout pas d'aliments impurs! la grondeuse n’y touche

LA PERCHE BLANCHE ET LES ÉCREVISSES. 127 jumais; c'est pourquoi, lecteur, gardez-vous d’en choisir de tels pour lamorcer; autrement vous en seriez pour votre peine, et vous auriez le désagrément de ne pas goûter de ce poisson délicieux. Si donc vous n'avez pas l'habitude d’une pareille pêche, regardez ces gens qui sont là, devant vous sur le rivage, ils pourront vous donner une leçon.

Aucun souffle ne ride la surface des eaux, le ciel est clair. et le courant s'en va doucement, sans faire peutêtre plus d’un mille à l'heure; le silence règne autour de vous. Voyez: chaque pêcheur porte un panier ou une calebasse contenant plusieurs écrevisses vivantes; et chaque ligne, grosse comme une plume de corneille, est à peine longue d’un stade. À l’un des bouts, deux hamecons à perche sont attachés, de manière à ne pouvoir se mêler ensemble: quelques pouces au-dessous du point où se trouve le derngr, un poids d’environ un quart de livre et percé d’un trou dans sa longueur, passe sur la corde et se fixe, par un nœud, à son extrémité. L'autre bout de la ligne tient sur le bord, où vous observez que le tout est soigneusement enroulé au pied du pêcheur. Maintenant, à chaque hameçcon, on enfile une écrevisse qu'on perce, pour cela, en dessous de la queue, en enfonçant la pointe du fer jusque dans la tête du pauvre animal, dont les pattes peuvent ainsi s’agiter en toute liberté. Alors, ie pêcheur saisit sa ligne environ un mètre au-dessus des hamecons, la fait tournoyer plusieurs fois en l'air, et la lance, à toute volée, en travers de la rivière. Aussitôt qu’elle a touché le fond, mollement entraînée par

le courant. elle flotte d’abord de côté et d’autre, et finit par prendre le fil de l’eau... Mais déjà je m’aperçois que le poisson a mordu; le pêcheur, pour le mieux piquer, donne une brusque secousse, et lentement ramène la ligne à soi. Perche infortunée, que te sert de plonger et de te débattre si péniblement? Ils n’auront aucune pitié de toi, et l’on va te jeter sur le sable pour {’y laisser longuement sentir le frisson de la mort. Ah! j'en vois deux à cette ligne, là-bas, et des belles, s’il vous plaît; Cependant, d'ordinaire, il ne s’en prend qu'une à la fois, et encore, nombre d’amorces sont enlevées par d’autres habitants des eaux plus rusés. Quels magnifiques poissons ! comme leurs écailles brillent en dessous d’un vif éclat d'argent, quelles riches couleurs en dessus, et quel œil superbe ! En deux ou trois heures, chaque pêcheur en a tout ce qu'il peut désirer; il enroule sa ligne, accroche une demidouzaine de ces perches de chaque côté de la selle, enfourche son cheval. et reprend joyeusement le chemin de la maison.

C’est de cette manière qu’on prend la Perche blanche, le long des rives sablonneuses de l'Ohio, depuis son embouchure jusqu’à sa source. Dans beaucoup de lieux, notamment au-dessus de Louisville, les pêcheurs préfèrent se servir de la ligne dormante. Dans ce cas, on amorce plus souvent avec des moules qu'avec des écrevisses, peut-être simplement parce que ces dernières sont plus rares que vers le bas de la rivière. On prend aussi un grand nombre de Perches à la seine, surtout quand les eaux viennent à croitre pour quel-

ques jours; mais on ne pêche guère à la gaule, parce que ces poissons se tiennent généralement au long des banes de sable, près des endroits profonds. Comme tous les autres individus de son genre, la Perche blanche recherche, pour déposer son frai, les lits de fin gravier que recouvrent cinq à six pieds d’eau. Ces lits sont ronds avec un rebord formé du sable qu'elle tire du milieu, en le creusant de deux ou trois pouces. D’habitude elle reste quelques jours à veiller sur son trésor, sans le garder toutefois avec cette tendre sollicitude que nous avons admirée chez le petit poisson soleil ; au | contraire, elle s’en éloigne à la moindre apparence de : danger. Souvent j'ai pris plaisir à laisser flotter mon canot au-dessus de ces espèces de couches, quand l’eau était assez claire pour me permettre de voir et le poisson et le nid où reposent les œufs; mais dès que le soleil brillait, l'ombre même du bateau le faisait fuir. Je suis porté à croire, sans en être cependant certain, qu'il rentre, pour la plupart du temps, dans l'Océan, » vers le commencement de novembre.

La longueur de ce poisson, qu’on appelle dans l'Ohio . la Perche blanche, et dans l’État de New-York, {a … grondeuse, est communément de quinze à vingt pouces. | J'en ai vu cependant de beaucoup plus fortes. Le poids Varie depuis une jusqu’à quatre et même six livres. | Six semaines après leur arrivée dans les eaux douces, elles sont dans leur vraie saison : la chair en est alors blanche, ferme et excellente ; mais durant les chaleurs de l'été, elles deviennent maigres et sont rarement bonnes à manger. Quelquefois, cependant, dans les nn, 9

derniers jours de septembre, j'en ai goûté dont la chair me paraissait de même qualité qu’au printemps. L'une des habitudes les plus remarquables de cette Perche est celle qui lui a valu son nom de grondeuse. Quand elle se balance dans l’eau, près du fond d’une barque, elle fait entendre une sorte de murmure sourd qui ressemble assez à un grognement. Dès qu’on fait le moindre bruit dans le bateau, en frappant au fond ou sur le bord, il cesse à l’instant même, pour recommencer quand tout est redevenu tranquille; mais on ne l'entend d’ordinaire que quand le temps est calme et beau.

La Perche blanche ne mord à l’appàt qu'avec de grandes précautions; et très souvent elle l’enlève sans se prendre. Aussi faut-il beaucoup d’adresse pour la piquer; et si vous la manquez la première fois qu’elle touche à l’hamecon, il est probable qu’elle n’y reviendra plus. J'ai vu à l’œuvre des mains novices qui, dans tout le cours d’une matinée, ne réussissaient qu'à en attraper une ou deux, en perdant peut-être vingt écrevisses. — Maintenant que je vous ai mis au courant de quelques-unes des particularités qu'offre l’histoire de la Perche blanche, laissez-moi vous dire un mot de ses amorces favorites.

On ne peut certes pas prétendre que l’Écrevisse soit un poisson, bien que ce soit par ce nom que d’ordinaire on la désigne ; etcomme chacun connaît sa forme et sa nature, je vous tiens quitte, à cet égard, de plus amples explications; mais du moins on peut dire que c'est un beau crustacé qui, par son importance, doit,

de même que tous ceux de sa famille, être considéré comme de premier ordre, Quant à moi, les Écrevisses d’eau douce ou d’eau salée, dépouillées de leur carapace, m'ont toujours paru figurer merveilleusement dans un potage. Bouillies ou rôties. je ne les estime pas moins; et vous-même, lecteur, qu’en pensez-vous? Celles dont je parle plus spécialement abondent dans toutes les parties de l'Union; on les trouve nageant, rampant au fond des eaux ou sur le rivage, et travaillant à creuser leur trou bourbeux. Si je ne me trompe nous en avons deux espèces, dont l’une se plaît bien plus que l’autre dans les ruisseaux caillouteux, et est de beaucoup la meilleure, quoique l’autre ne soit pas, tant s'en faut, à dédaigner. Toutes les deux nagent en donnant de forts coups de queue qui les poussent, à reculons, à une distance considérable. Je n’ai qu’un reproche à adresser à ces animaux, c’est d’être absolument de petits vautours aquatiques, ou, si vous l’aimez mieux, des crustacés à mœurs de vautour. Ils font ventre de tout, frais ou non, du moins lorsqu'ils n’ont pu se procurer autre chose; aussi peut-on en prendre autant qu'on veut, simplement en attachant à une corde un morceau de viande qu'on laisse un moment dans l’eau ; ensuite on n’a qu’à le retirer avec une certaine précaution, et en le soulevant avec un filet, on est certain d'amener en même temps plusieurs Écrevisses sur le rivage; mais ce procédé, d’ailleurs excellent, n’est bon que pour celles qui vivent dans les eaux courantes. La forme de ces dernières est délicate, leur couleur olivâtre, et leurs mouvements sont très actifs. Les autres,

plus lourdes, d’un brun grisâtre, paraissent moins alertes dans l’eau que sur terre, quoique étant bien de véritables amphibies. Les premières se cachent sous les rochers, les pierres ou les plantes aquatiques ; les autres se font un trou dans le sol humide, en rejetant à côté les matériaux, comme lorsqu'un homme creuse un puits. |

Ces trous sont plus ou moins profonds, suivant la nature du terrain; cela dépend également de la sécheresse croissante du sol, augmentée par la chaleur de l'été, et enfin de la composition des diverses couches. Par exemple, dans les endroits où l’Écrevisse peut atteindre l’eau au bout de quelques pouces, elle reste là, pendant le jour, sans pousser plus avant, et se met en route, quand vient la nuit, pour chercher sa nourriture. Toutefois, lorsqu'elle se trouve à sec, elle recommence à piocher; et c’est ainsi que, tandis qu'un trou n’a quelquefois que cinq ou six pouces de profondeur, un autre peut avoir deux, trois pieds et mème plus. Dans le premier cas, on la déloge facilement; mais lorsque le trou est profond, il faut se servir d’une ficelle à laquelle on attache un morceau de viande; l'Écrevisse mord avidement à l’appât, alors on la tire petit à petit, et on s’en empare sans plus de cérémonie. L'Ibis blanc s’y prend d’une autre façon: ayant remarqué ces petits tas de boue, qu’elle établit en forme de rempart autour de son trou, il s’en approche doucement, puis commence à démolir la construction par le haut, et en rejette les fragments dans la cavité où se tient l'animal. Cela fait, il se retire à l’écart, et attend

patiemment le résultat. L'Écrevisse, incommodée par le poids de la terre, veut immédiatement réparer le dégât, et monte, aussi vite qu’elle peut, à l'entrée de sa retraite; mais, à l'instant où elle paraît, l’Ibis est là qui l'arrête d’un coup de bec. Jugez maintenant quelle est la méthode la plus ingénieuse de celle de l’homme ou de celle de l'oiseau.

Cette espèce est abondante au bord des lacs stagnants et des étangs de nos districts méridionaux. J'en ai même vu prendre dans les rues des faubourgs, à la Nouvelle-Orléans, après de grandes pluies. Elles causent d'énormes dommages en perforant les chaussées et les écluses, et sont souvent maudites par les meuniers, les planteurs, et même par les inspecteurs des digues qu’on élève au long du Mississipi. Mais, après tout, ce sont de curieux petits animaux, créés, sans aucun doute, dans un but utile, et, tels qu’ils sont, très dignes assurément d’être connus.

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