LA GRUE AU CRI RETENTISSANT, OU GRUE BLANCHE D'AMÉRIQUE
Les teintes variées du feuillage annoncent que les
derniers jours d'octobre sont arrivés; le ciel se charge de sombres nuées, les vents du nord soufflent par
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rafales, et comme heureux d'échapper enfin aux régions glacées qui leur ont donné naissance, ils se jouent avec un redoutable mugissement parmi les arbres et dans les clairières de la forêt, et chassent devant eux des ondées de givre et de neige qui, par intervalles, couvrent la terre. Le laboureur soigneux rassemble ses troupeaux pour les mettre à l'abri; le voyageur accepte de grand cœur l’hospitalité de l'habitant des bois; il s’assied à son foyer qui petille, et prend plaisir à contempler les divers travaux de ses hôtes diligents. C’est le moment où le bûcheron se prépare à son long voyage, où le trappeur cherche les retraites de l’industrieux castor, et où l’Indien à peau rouge fait ses dispositions pour les chasses de l'hiver. Déjà, vers le sud, les oies et les canards sont arrivés sur les étangs; de temps à autre, on aperçoit un ou deux cygnes poursuivant leur migration au sein des airs; et tandis que l'observateur de la nature se tient l'esprit attentif aux apparences et aux changements de la saison, de là-haut parvient à son oreille le cri des Grues qui passent rapides, sans que son œil puisse encore les voir. Mais soudain l’atmosphère s’est éclaircie et la troupe errante apparaît. Graduellement elles descendent, mettent en ordre leurs longues lignes, et se disposent à toucher terre. Le cou tendu, leurs grandes jambes osseuses en arrière. elles s’avancent, portées par leurs ailes blanches comme la neige, et que termine une pointe d’un noir lustré. Les voilà qui planent audessus de l'immense savane; elles tournoyent, s’approchent lentement du sol, puis, les ailes à moitié fermées
et allongeant les pieds, elles s’abattent, ayant soin de faire quelques pas en courant , pour amortir la violence du choc.
Maintenant elles se secouent bruyamment et rajustent leur plumage. Fiers de la beauté de leurs formes, plus fiers encore de leur vol si puissant, voyez-les, ces majestueux oiseaux, fouler les herbes flétries et marcher à pas comptés, de l'air imposant d’un chef superbe. Is portent haut la tête, leurs yeux brillent de plaisir: c'est que le grand voyage est fini; c’est qu’ils sont de . retour au pays bien connu que si souvent ils ont visité, et où ils vont, sans perdre de temps, se préparer pour passer l’hiver.
Ces Grues arrivent dans les États de l'Ouest vers le milieu d'octobre ou le commencement de novembre, par troupes de vingt à trente individus, et quelquefois en nombre double ou triple, les jeunes se tenant à part, mais suivis de près par leurs parents. Elles se répandent depuis l'Illinois, en franchissant le Kentucky et tous les États intermédiaires, jusqu'aux Carolines, aux Florides, à la Louisiane et même aux frontières du Mexique. C’est dans ces diverses contrées qu’elles doi- : vent séjourner pendant l'hiver, attendant, pour reparür, d'ordinaire le milieu d’avril, ou les premiers jours | de mai. On les trouve au bord des vastes étangs où abondent de hautes herbes, sur les champs et les * savanes, tantôt au milieu des bois ou dans les maré- : Cages d’une grande étendue. L'intérieur des terres et | le voisinage des rives de la mer leur conviennent éga- | lement bien, aussi longtemps, du mains, que la tem-
pérature s'y maintient assez élevée; mais dans les États du centre, on en voit rarement; et à l’est, on ne les connait pas. En effet, toutes leurs migrations s’accomplissent par le milieu des terres, et c’est ainsi qu’elies quittent et regagnent leurs retraites du nord où, diton, elles nichent et passent l'été. Pendant qu’elles émigrent, elles semblent voyager de nuit comme de jour, car très souvent je les ai vues le jour et entendues la nuit, tandis qu’elles se rendaient à leur destination. Que le temps soit calme, ou la tempête déchaînée, peu leur importe; la force de leurs ailes leur permet de se jouer des caprices du vent. J'en ai vu qui précipitaient leur vol au milieu de l'ouragan le plus furieux, et se dirigeaient tantôt haut tantôt bas, avec une dextérité surprenante. Parfois, les membres d’une même troupe se forment en triangle aigu; ou bien ils volent en longue file, puis se mêlent confusément ou s’alignent sur un front étendu; mais quel que soit l’ordre qu'ils gardent en avançant, chaque oiseau fait entendre tour à tour sa note sonore, qu'il répète de la même manière en cas d'alarme. Tant qu'ils restent avec nous, c’est également toujours par troupes qu’on les rencontre.
Maintenant, lecteur, permettez-moi de me reporter à mon journal, d'où j'extrairai, relativement à remarquable oiseau, certains détails que, je l’espere, vous ne jugerez pas sans Intérêt.
Louisville, Etat de Kentucky, mars 1810, — J'ai eu le plaisir de conduire Alex. Wilson à quelques étangs éloignés de plusieurs milles de la ville, et là, je lui a montré nombre d’oiseaux de cette espèce dont jusqu'ici
il n'avait encore vu que des échantillons empaillés. Je lui ai dit que les sujets blancs étaient des adultes, et les gris des jeunes. Wilson, dans l’article qu’il consacre à cette Grue, ne manque pas de faire allusion à ce fait; seulement, ici, comme en d’autres circonstances, il oublie de dire au lecteur d’où lui est venue l’information.
Henderson, A1 novembre 1810. — La Grue est arrivée, vers le 28 du mois dernier, au long étang, où j'en ai vu deux troupes de jeunes; il y en a aussi une d'adultes sur le petit étang. Les unes et les autres se sont mises immédiatement à fouiller dans la boue, les eaux de pluie commmençant à peine à couvrir ces bas-fonds qui, dans l'été, sont tout à fait à sec. Elles travaillent résolûment de leur bec, et parviennent à déterrer les racines des grands lis d’eau, qui souvent s’enfoncent à une profondeur de deux ou trois pieds. Plusieurs Grues sont ensemble dans le même trou, bèchant après les racines et autres substances qu’elles finissent par découvrir, et qu’elles mangent avidement. Tandis qu'elles travaillent, on a chance de les approcher; en effet, comme elles baissent la tête, elles ne peuvent vous voir ; et en attendant qu’elles la relèvent de temps en temps, pour examiner ce qui se passe aux environs, vous pouvez vous avancer à portée de fusil. Je remarquai que pendant qu’elles étaient à l’ouvrage, elles gardaient le plus parfait silence. Je me tenais caché derrière un gros cyprès, à une trentaine de pas d’une de ces troupes ainsi occupée; chaque oiseau était enfoncé, comme je l’ai dit, dans les grands trous qu’ils
avaient creusés ; et, de cette distance, ils me faisaient l'effet d’une bande d’ours ou de cochons dans les lieux où ils aiment à se vautrer ; {e pouvais même distinguer la couleur de leurs yeux, qui sont bruns chez les jeunes, et jaunes chez les adultes. Après les avoir observées à loisir, je sifflais et aussitôt toutes relevèrent la tête pour voir de quoi il s'agissait. L'occasion était trop belle, je ne pus résister à la tentation; d'autant moins que plusieurs de ces oiseaux avaient leurs cous si rapprochés, que j'étais sûr d’en tuer plus d’un. En conséquence, au moment même où leurs derniers cris d'alarme retentissaient, et où je les voyais prêts à se remettre à l'ouvrage, je tirai. Deux seulement , à ma grande surprise, s’envolérent en descendant l'étang, et se dirigèrent vers moi; de mon second coup, je les abattis, En allant au trou, j'en trouvai sept. Celles qui étaient dans les autres trous, plus au loin, s’enlevèrent en criant, et ne reparurent pas de l'après-midi. Il ne leur avait fallu qu’une semaine pour retourner la terre et labourer profondément toutes les parties sèches des étangs. Dès que les creux sont remplis par les grandes pluies, les Grues les abandonnent et se retirent en d’autres lieux.
Natchez, novembre 1891, — Les Grues fréquentent maintenant les champs de blé, de pois et de pommes de terre, en même temps que les plantations de coton, Elles se nourrissent de la graine des pois et déracinent les pommes de terre, dont elles paraissent très friandes. Dans les endroits humides, elles attrappent des insectes aquatiques, des crapauds,
des grenouilles ; mais je ne leur ai jamais vu prendre de poissons,
Bayou-Sara, 12 avril 1829. — Toutes les Grues ont quitté les champs, pour gagner les marais et les lacs de l'intérieur, J'en aï vu quelques-unes prendre de jeunes grenouilles mugissantes, des lézards et des serpents d’eau, et jusqu’à de jeunes alligators. L'une d'elles amême attaqué une tortue qui, cependant, est parvenue à s'échapper. L'Ibis des bois ne va pas avec ces oiseaux, qui le chassent et le poursuivent dans l’eau jusqu’au ventre.
16 avril. — J'ai vu neuf de ces Grues, adultes et dans toute la beauté de leur plumage; elles étaient autour d'un tronc d'arbre couché par terre , à environ 20 mètres de l’eau, et fort occupées à détruire une bande de jeunes alligators qui, probablement, avaient cherché à se sauver en se cachant sous la souche, J'ai : tiré dessus, mais sans beaucoup d'effet, car elles se | sont toutes envolées; cependant je crois en avoir blessé | deux. Auprès de la souche, j'ai trouvé plusieurs jzunes alligators de 7 à 8 pouces de long, et dont le crâne était | brisé d’un seul coup de bec; ceci me donne à penser que ces oiseaux font un grand massacre d'animaux | avant d’en manger aucun, comme nous avons vu que | C'était la coutume de l’Ibis des bois. Cette après-midi, j'ai vu quatre jeunes Grues qui labouraient la terre, en cherchant des écrevisses. L’une à pris un papillon qui voltigeait près d’elle et l’a de suite avalé.
Du reste, ces oiseaux ne cherchent leur nourriture que pendant le jour, et de temps à autre, ils mangent
aussi des taupes, des mulots, et parfois même à ce que je pense, des serpents d'assez grande taille. J'en ai ouvert un qui avait dans l'estomac un serpent jarretière de plus de quinze pouces de long.
Ils sont extrêmement farouches, et parfois, il ne faut rien moins que toute la ruse d’un chasseur indien pour mettre en défaut leur surveillance, surtout quand il s’agit de vieux oiseaux. Doués d’une vue très perçante, ils ont l’ouïe d’une merveilleuse finesse : cherchez à vous approcher d’eux, même à la distance d’un quart de mille ; qu'une petite branche craque sous vos pieds, ou simplement armez votre fusil; aussitôt ils vous voient, ils vous entendent; à l'instant toute la troupe lève la tête, et le signal du départ est donné. Fermez derrière vous la barrière d’un champ; de ce moment, vous êtes découvert, et vous ne ferez plus un seul mouvement qui ne soit épié. Une fois qu’ils ont reçu l'éveil, vous aurez beau tenter de les joindre en rampant parmi les grandes herbes, c’est inutile; à moins que vous ne vous couchiez à plat pour les attendre, sans bouger ni souffler mot, ou que vous ne vous teniez tapi sous quelque arbre touffu, un tas de broussailles ou derrière une grosse souche, vous ferez aussi bien de rester chez vous. En général, ils vous voient longtemps avant que vous les ayez aperçus vous-même, et tant qu’ils croient que vous ne les avez pas remarqués, ik demeurent silencieux ; mais, si par mégarde ou autrement, vous leur donnez à connaître que vous les savez là, sur le champ leur cri d'alarme vous avertit que vous ne devez plus compter sur rien; pour moi, j'aimerai
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autant essayer de prendre un daim à la course, que de tuer une Grue qui est ainsi sur ses gardes. Quelquefois, aux approches du printemps, lorsqu'elles se disposent à retourner aux lieux où elles doivent nicher, le cri d'une seule suffit pour effaroucher et faire fuir toutes les autres à un mille à la ronde. Dans ce cas, elles se réunissent en une grande troupe, s’enlèvent graduellement en décrivant une spirale, montent à une hauleur immense et partent en droite ligne.
Lorsqu'on a blessé un de ces oiseaux, il ne faut s’en approcher qu'avec précaution, car leur bec peut faire de cruelles blessures. Je le sais par expérience, et donne avis à tout chasseur de ne pas oublier derrière soi son fusil, quand il veut poursuivre quelqu’une de ces Grues qu'il à frappée. Une après-midi, pendant l'hiver, descendant le Mississipi pour aller à Natchez, j'en aperçus plusieurs posées sur un large banc de sable. Aussitôt, prenant ma carabine et des munitions, je sautai, du | bateau plat, dans un canot, en recommandant à mes hommes de ne pas me perdre de vue, à cause de la rapidité du courant que le banc de sable, en cet endroit, resserrait et rendait dangereux. Je saisis donc la pagaie, et tout en me dirigeant vers le rivage, je remarquai qu'en m’y prenant bien, je pourrais m’approcher des Grues, sous le couvert d’un gros arbre échoué près du bord. Bientôt je débarquai, amarrai mon canot, et me mis à ramper de mon mieux, en poussant mon arme devant moi. Arrivé au tronc d'arbre, je levai tout doucement la tête, et de derrière une branche qui me cachait, je vis les Grues qui n'étaient pas à plus de
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cent mètres. J'ajustai très bien, du moins je le crus, car l’extrème désir que j'avais de faire valoir, devant les bateliers, l'excellence de mon coup d'œil, le rendait peut-être moins sûr qu'à l'ordinaire, et je tirai. Les Grues épouvantées s'envolèrent toutes, moins une qui fit quelques sauts en l'air, mais retomba de suite, et se mit à courir çà et là, en trainant une aile. Quand je fus debout, elle m’aperçut, j'imagine, pour la première fois, car elle commença à pousser de grands cris et à se sauver avec la rapidité d’une autruche. Moi, laissant là ma carabine déchargée, je n’eus rien de plus pressé que de partir à ses trousses, et sans doute elle m’eût échappé, s’il ne se fût rencontré par hasard une pile de bois, près de laquelle elle se retrancha et m'attendit. Quand je voulus m'en approcher, haletante et épuisée comme elle était, elle se redressa de toute sa hauteur sur ses longues jambes, étendit le cou, hérissa ses plumes qui frénuirent, et marcha sur moi le bec ouvert, les yeux étincelants de colère. Je ne puis vous dire si ce fut, chez moi, l’effet d’un abattement inusité, ou d’une extrême fatigue; mais toujours est-il que je ne me sentis nullement d'humeur de me mesurer avec mon adversaire, et que je ne songeai qu’à battre en retraite, sans cependant le quitter des yeux. Plus je reculais, plus la Grue avançait; tant et si bien, que je lui tourna enfin les talons, et commençai à jouer des jambes, en fuyant plus vite que je n'étais venu. La Grue me pour: suivait toujours, et je fus bien heureux d’atteindre la rivière où je me jetai jusqu'au cou, en appelant le hommes du bateau qui vinrent, en toute hâte, à moi
secours. Le maudit oiseau ne cessait cependant de me lancer des regards furieux ; entré lui-même dans l’eau jusqu’au ventre, et seulement à quelques pas de moi, il m'adressait de là de grands coups de bec, et ne quitta la place que quand il vit approcher les rameurs. Vous vous imaginez sans peine combien ma triste position dut leur donner à rire. Néanmoins la bataille fut bientôt terminée; un ou deux coups d’aviron sur la tête me débarrassèrent de mon antagoniste à plumes, et sans autre encombre, nous pûmes l'emporter à bord.
Durant mon séjour aux Florides, je ne vis qu’un petit nombre de ces oiseaux vivants; mais on m'en montra beaucoup que des Espagnols et des Indiens avaient tués pour leur chair et leurs belles plumes dont on fait des éventails et des chasse-mouches. L'hiver, iln'en reste aucun dans ces contrées; et Will. Bartram, qui dit le contraire, doit avoir confondu cette espèce avec l’Ibis des bois.
Les jeunes sont beaucoup plus nombreux que les adultes, et c’est cette particularité qui probablement a fait croire à certains naturalistes que les premiers consituaient une espèce distincte à laquelle ils ont donné lenom de Grue du Canada.
Suivant les circonstances, ces oiseaux passent la nuit tout simplement par terre, ou se perchent sur de grands arbres. Dans ce dernier cas, ils quittent les lieux où ils cherchaient leur nourriture, environ une heure avant le coucher du soleil, et se retirent en silence dans l’intérieur des forêts où ils choisissent les arbres les plus élevés pour se poser, d'ordinaire à six ou sept, sur la
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même branche. D'abord, ils emploient une demi-heure à s'arranger les plumes, et pendant ce temps restent tout droits ; ensuite, ils s’accroupissent sur la branche, à la manière du dindon sauvage, et quant ils sont dans cette posture, on en tue quelquefois au clair de lune. Ceux qui se retirent dans les plantations, au voisinage des grands marais couverts de hautes herbes, de queues de chat (1) et autres plantes, s’établissent pour la nuit, sur quelque monticule où ils se tiennent sur une seule jambe, ayant l’autre ramenée sous le corps, et la tête cachée par les plumes de l’épaule. Au matin, lorsqu'ils se renvolent, plus ou moins tôt, selon le temps, ils crient comme d'habitude, mais d’une voix sourde et beaucoup moins forte. S'il fait froid, et que le ciel soit clair, ils repartent de très bonne heure ; mais quand il fait chaud et qu’il pleut, ils n’abandonnent leur retraite que tard dans la matinée. Au soir, leurs mouvements sont déterminés par les mêmes circonstances. Pour s’enlever de terre, ils font quelques pas en courant, volent bas, pendant trente ou quarante mètres; puis montent, en décrivant des cercles qu’ils mêlent et confondent de toutes les manières, comme c’est l’habitude pour les vautours, les ibis et d’autres oiseaux. Si on les surprend, et qu’on tire dessus, ils poussent alors des cris perçants que je ne puiscomparer au son d’aucun instrument que je connaisse. Je les ai entendus d’une distance de trois milles, au commencement du prin-
* (4)Cal's-tail. C'est le Typha ou Massette, qu'on appelle aussi queue de renard,
temps, lorsque les mâles font la cour aux femelles, ou qu'ils se battent entre eux. C’est une sorte de kewrr, : kewrr,kewrooh; et, si étranges et si rauques qu'ils parais- ‘ sent, mon oreille les a toujours écoutés avec plaisir.
En décembre 1833, j'envoyai mon fils à Spring- Island, sur la côte de Géorgie, où ces Grues ont l’habitude de séjourner chaque hiver. M. Hammond, le pro- | priétaire de l’île, le reçut avec cette bienveillante + cordialité qui distingue les planteurs du Sud. Les Grues ; abondaient; on en trouvait sur tous les champs de pommes de terre, qu'elles fouillaient avec non moins 1 d'adresse que les nègres eux-mêmes; on les voyait | explorer avec soin chaque sillon, le sonder de leurs pieds et de leur bec, à la manière des bécasses et bécas- | sines, et quant elles avaient frappé sur quelque tuber- À cule, en écarter la terre, l’arracher, et enfin le manger À par petits morceaux. C'est ainsi qu’elles s’en allaient, à sur la surface entière du champ, glanant toutes les . pommes de terre qui avaient échappé aux cueilleurs. L Cependant, elles étaient si farouches, que mon fils, D malgré les plus grandes précautions, et bien qu’il eût lk main prompte et le coup d’œil bon, ne put jamais | en tuer qu’une jeune. Je la reconnus pour être de l’an- | née, à sa couleur d’un brun rougeâtre, aux longues } plumes qui commençaient à paraître sur le croupion, et enfin à ce que la tête était encore couverte d’une | sorte de poils entre lesquels se voyait la peau ridée si E remarquable chez les vieux oiseaux de cette espèce. | Ce jeune sujet, du reste, fut soigneusement étudié et décrit, et la peau est maintenant au musée britannique
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à Londres. La chair en était tendre, juteuse et excel. lente. J'en dirai autant de toutes celles de cet âge dont j'ai goûté, et qui sont réellement un mets délicat, aussi longtemps, du moins, qu’elles portent leur livrée brune, et alors même que les taches blanches commencent à se montrer. Mais la chair des vieilles devient ñoire, coriace, et tout à fait impropre pour la table, n'en déplaise aux Indiens séminoles qui leur font la chasse.
En captivité, cette Grue s’apprivoise très bien, et &e nourrit volontiers de grain et autres substances végétales. M. Magwood, de la Caroline du sud, en gard une quelque temps, à laquelle !! ne donnait que du maïs. Par accident, elle se blessa au pied en marchant sur une écaille d’huître; et malgré tous les soins qu’on lui prodigua, elle périt, après avoir langui deux ou trois sémaines. Moi-même, j'en ai eu chez moi une vivante. et voici ce que j'ai pu observer de ses mœurs :
Elle était presque entièrement venue, quand elle me fut donnée, et son plumage passait du brun grisâtre au blanc. C'était un présent du capitaine Clarck commandant du sloop de guerre l’Érié. Blessée à l'aile, sur k côte de la Floride, on lui avait amputé le membre fracturé, et bientôt elle guérit. Pendant un voyage de trois mois, elle s’apprivoisa parfaitement, et par sa gentil lesse et sa familiarité, devint la favorite de l'équipage. — Je la plaçai dans ma cour, en compagnie d’uné belle oie dé neige (1); c'était à Boston. Elle se montrait doucé, que je pouvais la caresser avec la main. Sû
(1) Anser hyperboreus.
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grand plaisir était de chercher des vers et des chenilles dans une pile de bois qui se trouvait là, et dont elle sondait chaque trou avec autant de soin et de dextérité que le pic à bec d'ivoire. Parfois aussi, avec la patience d'un chat, elle guettait les mouvements de quelques souris qui avaient établi leur domicile aux environs. Du premier coup elle les tuait, les avalait d’un seul morceau ; et tant et si bien elle en prit, qu’elle les extermina toutes, l’une après l’autre. Je la nourrissais. en outre, de blé, des restes de la cuisine auxquels j'ajoufais du pain, du fromage et même des pommes. On lui avait donné de la paille, pour l'empêcher de se salir les pieds; elle la prenait dans son bec et l'arrangeait autour d'elle en rond, comme pour faire un nid. Parfois, elle restait des heures entières sur une seule jambe. dans une posture très gracieuse ; mais ce qui me parais sait surtout curieux, c’est qu'il y avait une jambe dont elle se servait de préférence, ou plutôt exclusivement, car personne de la maison ne put jamais la voir se tenir ainsi sur l’autre. Cette habitude se rattachait probablement à la mutilation de son aile, la jambe dont elle faisait usage correspondant au côté blessé. Le moi: gion de l'aile semblait l’incommoder beaucoup, et partieulièrement à l'approche de l'hiver. Elle hérissait et ramenait ses plumes tout autour et Pabritait avec tant de soin, que véritablement j'en souffrais pour la pauvre bête. Quand le froid devenait trop vif, elle se retirait régulièrement, au soir, sous un passage couvert où elle restait pendant les heures de la nuit; mais elle n'y entrait jamais qu'avec une répugnance marquée, ét
seulement alors que tout était tranquille et qu’on n'y voyait presque plus. Qu'il y eût ou non de la neige sur la terre, elle ne manquait pas d’en ressortir à la première lueur de l’aube. Par moments, elle se mettait à courir, en étendant la seule aile qni lui restât, puis faisait plusieurs sauts en criant, comme inquiète et désireuse de s’en retourner au séjour de la liberté; ou bien, elle regardait vers le ciel, et semblait appeler à grands cris quelque connaissance passant là-haut dans les airs; mais elle reprenait son ton de voix ordinaire, chaque fois que sa camarade, l’oie de neige, faisait entendre son propre signal. Rarement avalait-elle un morceau sans le porter auparavant à l’eau où elle le plongeait plusieurs fois, et même elle se serait dérangée d’assez loin tout exprès pour cela. L'hiver fut très rude, puisque le thermomètre, dans certaines matinées, descendit jusqu’à dix degrés; cependant elle n’en engraissait pas moins et semblait se porter parfaitement. Le naturel soupçonneux était si fort chez elle, que je la voyais s'approcher à pas lents de quelques feuilles de chou, les regarder de côté l’une après l’autre, avant d’y toucher; et quand après tout, il lui arrivait par mégarde d’en lancer quelqu’une en l’air, en voulant la déchirer, aussitôt elle se sauvait, comme si l'ennemi eût été à ses trousses.
Je n’ai point eu la satisfaction de voir, par moimème, les lieux où nichent ces Grues; mais je sais qu’elles ont souvent des petits, longtemps avant l’entier développement de leur plumage. Celles dont mon excellent ami, le prince Charles Bonaparte, a cru devoir
faire une espèce à part (4rdea peali) s’accouplent, ainsi qu'il arrive souvent pour l’aigle à tête blanche, entre individus dont les uns, non encore complétement venus, portent une livrée blanc de neige, tandis qué les adultes sont d’un pourpre bleu-grisâtre. Les jeunes de l’Ardea cœrulea ont été aussi considérés quelque temps comme une espèce distincte, parce qu'ils sont blancs d’abord, puis bleus et blancs, et finalement d'un bleu foncé. Mais c'est surtout l’Ibis écarlate qui nous offrirait un remarquable exemple des changements que l’âge fait subir au plumage des oiseaux. Dans mon humble opinion, j'estime, qu’à moins qu’ils ne soient primitivement que d’une seule couleur, laquelle, malgré ses variations, continue toujours de rester uniforme, on ne doit guère s'arrêter au x nuances successives que revêt leur plumage, pour établir un caractère spécifique.
Je remarque encore que la force extraordinaire des cuisses, des jambes et des pieds, dans notre Grue, tend à en faire un oiseau beaucoup plus terrestre que les hérons. La grandeur et l'élévation des narines, presque en tout semblables à celles des vautours, se trouvent très propres à garantir l’intérieur de l'organe de la terre et des autres matières avec lesquelles il serait en contact, lorsqu'elle cherche dans le sol ou la boue les racines et les substances végétales qui composent sa principale nourriture. Je suis convaincu également que cetle espèce n’est complétement venue et dans toute sa beauté, qu’à la quatrième ou cinquième année. Durant l saison des amours, sa parure devient plus brillante; elle est re haussée par le rouge des parties charnues de
la tête, et par la couleur du bec qui, de même que celui du fou et de l’ibis blanc, prend alors un éclat inaccoutumé.
Le Raton, animal fin et rusé, se rencontre dans chacun de nos bois. Il n’est pas un enfant, dans les États- Unis, à qui son nom ne soit familier. C’est un grand mangeur d'oiseaux de toute espèce; il n’en épargne aucun de ceux qu'il peut capturer durant ses courses nocturnes, et se repaît avidement de leur chair. Je ne crois donc pas sortir de mon sujet, en vous donnant quelque idée du plaisir que l'on trouve à le détruire, dans nos contrées de l’ouest; et si vous permettez, cher lecteur, nous allons partir pour ce que, dans le langage du pays, on appelle une chasse au T'on.
Depuis quelques heures à peine, le soleil a disparu dans l'occident lointain ; les chantres de la forêt ont regagné leurs retraites; la matrone, ayant couché son bambin, vient de reprendre ses fuseaux ; l'habitant des bois, ses garcons et l'étranger babillent devant un bon feu, en faisant toutes sortes de sages réflexions sur les événements passés, et anticipant sur ceux qui sont à venir. L'automne, sombre et triste, courbe déjà la tête
UNE CHASSE AU RATON DANS LE KENTUCKY. 151 souslesfroides boufféesde l'hiver qui s'approche; lemaïs, droit encore sur sa tige, a cependant perdu toutes ses feuilles; devant la cabane sont rangées d'énormes piles de bois; les nuits deviennent piquantes; la rosée, qui chaque matin a changé graduellement de forme et de consistance, revêt les herbes flétries d’une coucheétincelante de glace. Pas un nuage au ciel; des milliers d'étoiles scintillent, réfléchies sur la surface des eaux dormantes; tout est silencieux, tout repose dans la forêt, sauf les rüdeurs nocturnes qui maintenant en fouillent les profondeurs. Qu'on est heureux dans l’humble cabane ! Excellentes gens! C’est à qui se disputera le plaisir d'être agréable à l'hôte que le hasard a conduit près d'eux. On a dit que les Ratons abondaïient dans le voisage, et de suite l’on propose une partie qui est acceptée de grand cœur. La mère, toujours attentive, quitte son rouét, car elle a entendu ce que disait son mar. Elle s'approche de la cheminée, prend la pelle, écarte les braises, apporte un panier de pommes de terre qu’elle range devant le feu, et recouvre de cendre chaude et de charbons: et tout cela, parce qu’elle devine qu'il y aura plus d’un estomac affamé au retour de la chasse. Douces et pures joies du modeste foyer, scènes | délicieuses! Le riche peut faire mieux, sans doute, ses banquets sont plus somptueux; mais jamais il ne ressentira ce qu'éprouve, dans son cœur, le pauvre homme des bois. Pauvre! Et pourquoi? La nature et son indusie fournissent amplement à tousses besoins; la rivière et la forêt lui réservent les mets les plus délicats, et pour lui, le travail est encore un plaisir.
Maintenant, regardez : l’infatigable Kentuckien est sur pied; ses garçons et l'étranger se disposent à le suivre. Tous les fusils sont mis en réquisition. Le brave homme ouvre sa porte que ferme un loquet de bois, et pousse dans sa corne un beuglement à épouvanter un loup. Les ratons détalent grand train, abandonnant les champs de blé; ils traversent en toute hâte les sentiérs, et courent se cacher dans l'épaisseur de la forêt, Le chasseur prend une hache sur un tas de bois, et rentre en criant que la nuit est claire et que nous ferons une superbe partie. Il souffle dans sa carabine, pour s'assurer qu'il n’y a rien, examine sa pierre et passe une plume dans la lumière. Sa poire à poudre est attachée à un sac de cuir où tient aussi son couteau; en dessous pend une étroite bande de toile filée à la maison. Il prend une balle dans le sac, arrache avec ses dents le bouchon de bois de la poire, met la balle dans le creux de sa main, et avec l’autre. verse de la poudre dessus, juste assez pour qu’elle en soit couverte; puis, le bouchon replacé de la même manière, il introduit la poudre dans le tube, frappe la crosse contre terre, graisse la bourre avec du suif, et la met sur le bout du canon dont l’intérieur est cannelé; alors, 1 pose la balle à l'entrée, par-dessus la bourre, et li presse avec le manche de son couteau qui ramène en dedans les bords de la toile dont il l’a enveloppée; enfin, tenant à deux mains sa baguette de noyer, pousse doucement le tout en place. Une fois, deux fois, trois fois la baguette élastique a rebondi ; le chasseur relève son arme, la plume est retirée de la lumière,
la poudre remplit le bassinet ; il le ferme et s’écrie : Je suis prêt ! Ses compagnons le sont aussi. Je voudrais que vous l’eussiez vu, pendant qu’il chargeait ; tout cela n'a pas pris plus d’une minute. Mais écoutez : on entend les aboiements des chiens.
Au dedans et au dehors, c’est un tapage à ne plus s'y reconnaître ; un domestique allume une torche, et nous partons pour la forêt. — Ne faites pas attention aux enfants, mon cher monsieur, dit l’homme des lois; suivez-moi de près, car la terre est couverte de souches et de troncs d'arbres, et, devant nous, de lonques branches de vignes pendent de toutes parts, à la traverse. — Toby, tiens la lumière plus haut, ou nous ne verrons pas les fondrières et les fossés. —Traînez votre fusil, comme disait le général Clarck ; — pas ainsi, mais comme cela, — très bien ! — Maintenant il n'y a pas de danger, voyez-vous; surtout n’aycz pas peur des serpents : les pauvres bêtes! ils en ont assez du froid qui les engourdit, et ne songent guère à mordre. — Les chiens ont éventé quelque chose ; — Toby, vieux fou, tourne donc à droite; pas tant, avance un peu et donne-nous la torche. — Qu'est-ce que c’est; qu'y at-il? Ah! jeunes drôles, vous vouliez nous jouer un tour! Bien, bien, mais en arrière, où je vais... et en effet, les deux garçons, perçant de leurs yeux les ténébres au milieu desquelles ils voient presque aussi bien que le hibou, s’étaient jetés parmi les chiens qui venaient de surprendre un raton par terre et l’entouraient en aboyant. Quelques coups sur la tête l'ont bientôt fait déguerpir. — Après, après, mes bellots!
15h UNE CHASSE AU RATON DANS LE KENTUCKY,
et les chiens, le nezsur la piste, partent à toutes jambes, — Maître, crie le vieux Toby, ça va vers la crique.— À la crique done, et en avant! quels bois, mon Dieu! pour sûr, ce n’est pas là le pare d’un milord anglais! Pour le moment, nous courons dans un bas-fond; un sol maigre recouvre à peine les couches d'argile durcie; rien que des hêtres autour de nous, el çà et la, quelques érables.—-Maudites jambes, — maudites branches de vigne. —Je suis empêtré; j'en ai jusqu'au cou, — Coupez-les avec votre couteau! — Je viens de m'abimer le genou contre une souche ; ah bon! mon pied tient entre deux racines ; je ne peux pas l'en arracher. — Toby, retourne en arrière; ne vois-tu pas que l'étranger n’est pas fait à nos bois? — Holà, Toby, Toby! — J'étais véritablement pris, sans pouvoir bouger; et le chasseur de rire, tandis que les garçons profitaient de l’occasion pour s’esquiver. Toby arrive, penche la torche vers le sol; le chasseur, avec sa hachette, coupe une des racines, et je suis enfin délivré. — Vous êtes-vous fait mal? — Non, du tout! et nous repartons. Les jeunes gens avaient pris les devants à la suite des chiens qui venaient d'acculer un raton dans uu petit hourbier. Bientôt nous les eûmes rejoints avec la torche. Maintenant, monsieur, regardez bien : Le Raton ne nageait pas, mais se soutenait avec ses pieds qui touchaient le fond du marais. L’éclat de la torche semblait beaucoup le gèner; son poil était hérissé, et sa queue aunelée paraissait trois fois plus grosse qu'à l'ordinaire. Ses yeux brillaient comme des émeraudes: la gueule écumante. il surveillait chaque mouvement
UNE CHASSE AU RATON DANS LE KENTUCKY. 155 des chiens, prèt à saisir par le museau le premier qui tenterait de s'approcher, Ceux-e1 le tinrent en haleine pendant quelques minutes; l'eau commençait à se charger d’une vase épaisse; le poil taut trempé lui retombait à plat sur le corps, et sa queue, couverte de boue, flottait immobile à la surface, Son grognement guttural, au lieu d’intimider les assaillants, ne faisait que les exciter davantage; et tous, sans relâche ni miséricorde, ils le harcelaient de leurs aboïiements furieux, comme une bande de chiens grossiers et mal appris qu'ils étaient, Enfin, lun d'eux se hasarda à le happer au derrière, mais il dut promptement en démordre; i un second qui l'avait attaqué par le côté, le Raton rendit son coup de dent, et je vous assure qu'il était mieux appliqué que celui qu'un troisième venait de lui porter à la queue. C'était vraiment pitié d'entendre . vueuler le pauvre Tike que le Raton ne lâchait pas. : Cependant, les autres s'étaient rués tous ensemble sur
lu, avec des cris de mort; mais, jusqu’au bout il tint bon, et resta suspendu au museau de son ennemi. A la ln, frappé à coups de hache sur la tête, il tomba, rennt le dernier soupir; et le pénible battement de ses lances faisait douleur à voir. Debout autour du marais, ls chasseurs contemplaient son agonie; l'éclat de la brche donnait aux objets environnants un aspect plus simbre et quelque chose de sinistre : c’était une de ces vènes que les peintres aiment à reproduire.
Nous avions déjà deux Ratons dont les fourrures “hient bien un demi-dollar, et dont la chair, qu’il ne
dit pas oublier, devait, ainsi que le remarqua Toby,
rapporter deux fois plus. — Et maintenant? demandai-je. — Maintenant! répondit le père, continuons! Ainsi fimes-nous, les chiens en tête, et moi bien loin à l’arrière-garde. En moins de rien, nos intrépides en eurent dépisté un troisième; et en les rejoignant, nous les trouvâmes postés sur leur derrière, qui regardaient en haut et aboyaient. Alors on eut recours aux haches, et bientôt les copeaux volèrent d’une telle force, que l’un d’eux me frappa à la joue et me marqua si bien que mes amis me demandaient encore, une semaine après: Mais, au nom du ciel, où avez-vous donc attrape ce coup à l'œil? Cependant l'arbre commençait à trembler, puis à pencher d’un côté; et refoulant l'air qu mugissait à travers les branches, la pesante masse fin! par s'étendre sur la terre, avec un horrible craquement. Ce n’était pas un Raton, mais bien trois qui sy étaient réfugiés. Seulement l’un d'eux, plus vieux et plus avisé, en sentant l’arbre frémir sous lui, avait lestement sauté de la cime en bas. Quant aux autres, ils s’étaient enfoncés dans le creux d’une branche, d’où ils furent promptement délogés par un des chiens. Tike et Lion, qui avaient flairé la piste du premier, détalérent après, ne donnant sans doute pas de la voix aussi savamment que la meute bien dressée d’un de nos chasseurs de renards du Sud, mais en criant comme des enragés. Les fils du chasseur se chargèrent de ceux de l'arbre; lui et moi, précédés de Toby, nous suivimes l’autre; et vous pouvez croire qu’il nous donna assez à faire à tous les trois. C'était un animal d’une taille extraordinaire. Après avoir longtemps couru, nous parvinmes à lu
loger une balle dans la tête; il ne fit qu'un bond et retomba mort: on dépêcha les deux autres à coups de hache et de bâton; car, dans ce temps-là, on épargnait le plomb et la poudre, et l’on économisait ainsi de quoi tuer un daim, qui valait mieux que la peau d’un raton.
Maintenant, la lune brille au ciel, éclairant notre chasse qu'anime une nouvelle ardeur; c’est le moment propice: en avant, en avant! et nous allons, l’un suivant l'ombre de l’autre, qui s’allonge sur la terre. Qu’importent fossés et broussailles! Nous doublons le pas en regagnant les montagnes. Quels hurlements , quel vacarme ! Ce sont encore les chiens. —- Tous en cercle, les chasseurs lèvent la tête, cherchant à distinguer, à chaque bifurcation des branches, quelque chose de rond qui doit être un Raton.— En voici un, entre la lune et moi; je le vois qui s’est mis en boule et se tient coi. Je lève un peu mon canon, j'ajuste, presse la détente, et l’animal dégringole. — Un autre; encore un autre! tous sur lemêmearbre. Pan, pan!!.. Nousn’avons qu’à ramasser. — À présent, monsieur, allons-nous-en, dit l’homme des bois ; et contents de notre chasse, nous reprenons le chemin de la cabane. En arrivant, nous trouvons un bon feu ; au dehors, Toby s'occupe à préparer le gibier ; il étend les peaux sur une claie de roseaux et lave les corps. Cependant la ménagère dresse la table; elle y dispose en rang quatre bols de petit-lait ; les gâteaux et les pommes de terre fument à faire envie, et les chasseurs commencent l'attaque.
Le Raton, ainsi que je l’ai dit, est un animal fin et
rusé ; néanmoins, avec des soins on l’apprivoise, et il devient très familier. Comme le singe, il se sert fort adroitement de ses pattes de devant, apprend à trotter après son maître, à la manière d’un ours, et même le suit par les rues. Il est friand d'œufs, mais les préfére crus. Que ce soit le matin, le midi ou le soir, cela ne lui fait rien, quand il en trouve une douzaine, dans un nid de faisan, ou seulement lorsqu'il en flaire un que vous avez mis dans votre poche pour l’allécher. Il connait les habitudes des moules, mieux que la plupart des conchyliologistes, grimpe on ne peut plus lestement, et monte au trou du pie, dont il dévore les petits. Très habile à découvrir la retraite des tortues, il l’est plus encore à dérober leurs œufs. Parfois, au bord d'un étang, il reste étendu comme un chat, faisant le mort, ou semblant dormir, jusqu'à ce qu'un canard imprudent passe à sa portée. Il n'est pas un nègre qu sache plus pertinemment que lui quand le grain est laiteux et agréable à manger. Les écureuils et les pics le savent également; mais, dans la saison, le Raton séjourne bien plus longtemps qu'eux sur les champs de blé, et y prélève une véritable dîime. En hiver, a fourrure est assez recherchée; et on ne manque pas de gens qui disent que sa chair est bonne aussi. Pour mot, je préfère le Raton vivant au Raton mort, et j'ai plus de plaisir à le chasser qu'à le manger.