CHAPITRE PREMIER
Coup-d'ceil général sur la nature des Tropiques. Effets du |
+ climat.
Las contrées soumises à Vinfluence du soleil brülant des tropiques présentent, dans leur as- É pect et dans leurs productions, un caractere “a bien différent de ce que nous offre l'Europe. Les fleuves y roulent leurs eaux avec plus de majesté,
les forêts y sont plus vastes, les montagnes mêmes y sont plus élevées. C'est là qu’une nature fé conde déploie tout le luxe de la végétation : son activité se montre sur les rivages ordinairement stériles de POcéan, sur Paride sommet des rochers, dans les steppes incultes du nouveau monde.
Les formes qu'elle présente aux regards sont les plus nobles de la création : les palmiers, les bananiers , les bambousiers, les fougères arborescentes, les aloes, excitent d’abord l'admiration
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de l’'Européen, qui na rien à leur comparer. Les
animaux sont revêtus d’une robe plus variée, les oiseaux parés d'un plumage plus brillant: En un mot, tout est plus fort, plus riche, plus beau ; le ciel Bet se pare de feux qui ont plus d'éclat , il en embellit les vagues de l'Océan et le sommet des montagnes, pour que tout présente une admirable harmonie dans ces régions qu'on pourrait appeler la patrie naturelle de l’homme. Le climat et l'aspect de la nature ont une influence directe sur les inspirations poétiques ; n'entendons- nous pas exprimer cette vérité lorsque Fon parle du beau ciel de la Grèce et de l'Italie, ainsi que des chefs-d'ceuvres qu'ils ont vus naître? Les hommes peuvent changer leurs habitudes par leur contact avec d’autres nations , ils adoptent souvent d’autres usages quand ils ont été conquis; mais la poésie est loin de subir autant de changemens; il lui reste toujours ce caractère qui tient à Paspect des lieux ou au degré d’éxaltation produit par le climat. Les descriptions des paysages ne varient même que par les améliorations dont on'est redevable à lagriculture. Les comparaisons ‘prises dans les différens règnes de la nature peuvent se multiplier ; mais les anciennes subsistent toujours, parce qu'elles naissent d’une première observation :
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occupé de déterminer le caractère des diverses poésies des peuples barbares ou civilisés, selon le pays ou elles ont pris naissance. Cet examen demanderait d'immenses développemens et ne serait pas également intéressant pour toutes les contrées. Je me bornerai donc à parler d'une nature si dif-
férente de la nôtre, et dont l’action produit
souvent une activité d'imagination qui contraste d'une manière bien singulière avec Papathie naturelle aux habitans des pays chauds.
Le climat des Tropiques, en invitant à l’indolence, engage à la méditation. La poésie naît bientôt d’un calme habituel et de la nécessité ou est l’homme d'occuper ses pensées quand le corps se livre au repos sans goûter le sommeil. L'âme, tout en agissant encore, conserve une sorte de mollesse qui lui fait rejeter tout ce qui ne peut flatter "imagination". Mais les idées poétiques qu'il vient de concevoir , l'habitant de ces contrées se donne rarement le soin de les perfectionner. Il a révé en quelque sorte ce qu'il va
* Montesquieu dit : La nature qui a donné à ces peuples une faiblesse qui les rend timides, leur a donné aussi une imagination si vive, que tout les frappe à Vexcês. Esprit des lois, livre 14, chap. 3. On pourrait cependant ajouter que cette faiblesse n’est souvent qu'apparente et qu’elle tient à des idées
religieuses. Les Indiens ont prouvé qu'ils ne craignent point la mort,
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exprimer, et la réflexion n'a qu'une bien faible part aux chants que laisse échapper sa mue.
Chez ces peuples, tout rappelle dans le langage des idées. poétiques, elles le sont même trop, puisque le goût ne les a point adoucies, mais elles n’appartiennent point uniquement aux êtres que l'éducation met au-dessus des autres, parce qu'elles tiennent beaucoup au pays, qui présente de nombreuses comparaisons. Chez nous, les paysans répetent dans les danses et dans les jeux auxquels ils se livrent des chants que retient leur mémoire, et que souvent ils défigurent. Dans les colonies espagnoles, dans le Brésil, dans la plupart des îles de lorient, chaque habitant des
campagnes est poete et chante presque toujours
ce qu'il a composé. Il en résulte un charme dans les expressions qu'on ne s'attendrait pas à rencontrer chez des hommes entièrement étrangers aux lettres. On retrouve cet avantage parmi des peuples presque barbares, mais qu’un climat délicieux invite à la réverie. M. Anderson : et M. Bowdish nous en donnent la preuve dans des pays différents. Le premier, quand il nous fait connaitre Pile d'Otahiti, nous prouve que les habitans parlent un langage figuré dont les expressions sont tout à la fois justes et gracieuses.
* Troisième voyage de Cook, t. 2 p. 286 de la trad.
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Le plus moderne de ces deux voyageurs, nous rappelle quelques phrases qui étonnent de la part d'un peuple sauvage, et auxquelles la plus longue civilisation n’a rien à opposer *.
L'agriculture , en prenant tous les instans de nos cultivateurs , ne leur laisse qu'un bien court espace de temps pour se livrer au repos, et les soins qui les occupent ne leur permettent presque jamais de s'abandonner à cette paresse poé-
tique qu'on excuse chez les peuples de la zône torride.
Chez nous, le bonheur nait de l'industrie ; dans la plupart des contrées dont nous nous occupons, on cherche à le remplacer par les fictions d'une imagination brillante, ou par les charmes de la musique. Quels sont ceux de nos heureux paysans de Europe, qui possèdent un aussi grand nombre d'instrumens que les noirs, méme dans l'état presque sauvage. Stedman en décrit plus de vingt, et il vante l'harmonie de quelques-uns. Mungo Park nous parle de harpes à sept et à dix-huit cordes ? ; il nous fait connaître une guitare qui, semblable à la Iyre primitive, n’en avait que trois. Chez les habitans de l'Amérique méridionale on retrouve diverses espèces de flûtes, et une nation
Voyage au pays des Ashantis.
* Voyage en Afrique, t. 2, p. 32.
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6 va entière se faisait distinguer par la douceur et par la noblesse de ses chants”. Si lamusique est le premiermoyen dontse servent les hommes pour ex primer leurs idées poétiques, Je retrouve ces mêmes inspirations dans les concerts des habitans d'Otahiti *, dans les chants de Midlebourg. Je les retrouve dans ces flûtes d'Éole de l'ile d’Amboine * que M. de Labillardière décrit avec tant de charme. Cet instrument de la nature que les insulaires plantent sur le rivage, n’est qu'un simple bambou percé de trous de distance en distance, et rendant des sons mélancoliques ; mais il indique chez ces nations un besoin habituel d'harmonie , qu'on ne retrouve guère chez les peuples du nord qui ne sont point encore sortis de la barbarie. Si, comme Pa dit M.de Humboldt, l'influence de la nature est d'autant plus sensible que l’homme est plus éloigné de la civilisation *, on ne peut pas se dissimuler que cette pensée ne trouve ici une nouvelle application, et qu’elle ne vienne à l'appui de ce que jose avancer. Les peuples placés sous les zônes les plus ardentes,
sont. ceux auxquels la nature a réservé le plus
5 Roteiro do Brazil. Manuscrit de la Bibliothèque royale.
2 Anderson, troisième voyage de Cook, t. 2, p. 284.
3 Voyage à la recherche de la Peyrouse, p. 228.
| Voyage aux régions équinoxiales.
d’inspirations poétiques. Mungo Park peuple l'Afrique de poètes voyageurs’; les scènes dramatiques qui ne dim naissance chez. les peuples septentrionaux qu après de longs essais en littérature, se retrouvent chez une nation presque sauvage dans les îles de l'Océanie *. Je n'ai cité jusqu'à présent que des peuples à demi barbares, qui ne savent conserver que par traditions les poésies échappées à une muse encore dans Venfance*; mais sinous tournons nos regards vers l'Inde, vers ce berceau de la civilisation, nous trouvons dans des écrits de la plus haute antiquité des poëmes et des drames que l’Europe , fière de ses chefs - d'œuvres , doit encore admirer. Cependant la même cause qui excite si vivement le génie poétique de quelques-unes des nations dont je viens de parler, est peut-être ce qui s'oppose chez elles au développement de la littérature. Ou tout le monde est poète , on est long-temps à remarquer
* Voyage en Afrique, t. 2, p. 106.
* Voyage de Vancouver, t. 3, p. 46.
3 On m'opposera sans doute les bardes et les scaldes. Mais je ferai observer qu'ils chantaient les exploits d'un peuple plus civilisé que celui dont je fais mention. Les guertiers d'Ossian connaissaient les palais , les navires , les armures. Leur civilisation était bien avancée, si on la compare à celle des Foulah ou des Otahitiens.
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chez d'autres à Foi sacré dont toutes les à Ames
renferment quelques étincelles *; et cependant des Européens nous ont fait connaitre les conceptions admirables que peut inspirer un semblable climat. Paul et Virginie, Atala, les Tableaux de la nature, nous révèlent ce que seront les poètes de ces contrées quand ils sauront, comme Bernardin de Saint- Pierre et M. de Chateaubri and, déployer à:nos yeux tout le charme de la nature qui aura excité leur admiration.
Quoiqu'il soit bien difficile de présenter sous leur véritable aspect les phénomènes dont se sont enthousiasmés ces auteurs et plusieurs voyageurs distingués , je vais tâcher de réunir quelques-uns de ceux qui doivent concourir à l'ensemble des descriptions poétiques. Je parlerai d’abord de ces végétaux qui offrent d'heureuses allusions à la poésie, jessayerai de peindre les bords de l'Océan, l’intérieur des forêts, le rivage des fleuves, avant de passer aux inspirations poétiques qu'ils peuvent offrir aux Européens et même aux peuples dans l'enfance.
* L'Inde fait toujours une exception ; elle avait une littérature poussée à un haut degré de perfection avant que nous sortissions de la barbarie. V. William Jones, Polher et une
foule d’autres orientalistes.
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