‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 35 sur 99 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Les Américaines.

On a si souvent répété que la femme, dans l'état sauvage , était la plus malheureuse de toutes les créatures, qu'il y a presque de la témérité à dire le contraire. Comment persuader en effet qu'une aveugle soumission et les privations d’une vie errante puissent s'allier avec les idées que nous nous faisons du bonheur? Oui, sans doute, les Indiennes seraient bien peu favorisées du sort, s'il fallait juger de leur félicité par les privations auxquelles elles se trouvent condamnées. Mais leur existence , comme celle des femmes que l'éducation met parmi nous au-dessus des autres, semble quelquefois tenir entièrement à l’exaltation de lâme; elles oublient leur sexe quand la passion les agite; elles sont si bien accoutumées à se passer de mille choses dans la vie, que, comme celles qui les ont toutes à leur disposition , elles les dédaignent et s’attachent à d’autres objets. La vie des forêts a ses misères, mais ce ne sont point des misères humiliantes et qui rabaissent l'âme comme celles de nos villes. Cette habitude

de se préparer au combat, cette nécessité d’en-

E» Es e courager à la gloire, la fureur de la vengeance et le plaisir d'une douce hospitalité, le chagrin poussé jusqu’à lexcès, et la joie goûtée avec délire, voilà de ces impressions qui rendent l'existence de la femme sauvage si poétique. Cela cesse en quelque sorte dès qu’elle jouit de la vie uniforme que produit l'abondance et le travail. Son existence véritable, c'est cette inquiétude mélée d’espérance qui Pentraine au milieu des chasses et des combats ; c'est le plaisir de voir des scenes nouvelles, d'entendre le grondement de nouveaux torrens, de s'abandonner à des fleuves inconnus et de franchir des montagnes jusqu'alors ignorées. Ah! que Pon ne croie point cependant que l’Américaine abandonnée à ces vives impressions de la nature, n’en ressente jamais de plus douces; elle est mère comme les Européennes, et dans les forêts ainsi que dans les cités, amour d’une mère est toujours le même; c'est toujours le sentiment le plus profond que la femme soit destinée à ressentir. La pauvre Indienne ne peut montrer sa tendresse par le luxe dont elle entoure son nouveau-né, mais elle lui rend dans mille baisers les biens que lui refusent ses déserts. Heureux celui qui pendant long-temps n’a connu d'autre richesse que les baisers d’une mère! ses premiers élans ne seront point réprimés, l'expression de sa douleur ou de sa joie ne sera point contrainte ;

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c'est vraiment chez les peuples sauvages que Ven. fance est heureuse; plus tard le guerrier partage avec une trop funeste égalité les maux réservés à l'espèce humaine. |

Une chose assez remarquable, c'est "amour que plusieurs Européens ont allumé dans le cœur des Américaines; soit qu’elles aient deviné cet empire que donne à leur sexe notre civilisation, soit que toujours éprises de la gloire, elles aient été séduites par cette puissance que nous semblons avoir sur leurs compatriotes, elles ont souvent accordé une tendresse durable au vainqueur, elles l'ont sauvé du massacre et de l'esclavage, et plus souvent encore, entrainées par leur amour, elles ont dédaigné l'existence. Plusieurs voyageurs font foi de ce que javance; je ne citerai qu'un fait : lorsque Diogo Correa, jeté autrefois sur la côte de San-Salvador , partit pour la France en emmenant la fille d'un chef, les autres femmes qui l'avaient aimé le suivirent à la nage en implorant sa pitié '; mais le vent entrainait le navire loin de leurs regards. Une d'elles fit encore de vains efforts pour Patteindre et périt au milieu des flots. Duraon nous a conservé les plaintes de la belle Moema; je vais tâcher de les rendre dans notre langue ?.

“ Southey. History of Brazil. Beauchamp, Histoire du Brésil.

* Caramuru, poema epico, canto 6.

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« Barbare, lui dit-elle , tu nes pas un homme, va, tu mérites le nom de tigre; mais le tigre, malgré sa férocité, ressent le pouvoir de Pamour , et l’amour seul le dompte; toi seul tu ne te laisses pas adoucir même quand tu es aimé. Pourquoi la foudre et les éclairs qui déchirent quelquefois les nuages ne tanéantiraient-ils point? Payer tant de tendresse par le mépris et par Paversion! Ah! tu es*insensible comme ces écueils! Tu aurais dù me montrer ces dédains quand j'accordais ma foi à tes discours trompeurs; ton orgueilleuse indifférence ne m'aurait point offensée | Oui, c'est une faveur que de détromper quand il en est temps encore. Mais tu abandonnes ce coeur dont tu as su vemparer en te montrant sensible à mes pritres; mais tu fuis, et c’est ainsi que tu paies mon sincère amour par une mort cruelle. Te sentirais moins tant d’ingratitude, et mon affreux destin deviendrait presque favorable à mes yeux, si je ne voyais point triompher cette femme perfide et indigne de toi. Je te suivrais COMME une esclave, si je ne craignais point d'être soumise à Podieuse Paraguassou...... ;

Mais ton coeur te permet de me voir presque mourante et devenue le jouet des flots. Un souvenir de notre ancien amour n'attendrit point ton Ame, tu ne réponds point par un seul regret à mes regrets. Barbare! si ma constance irrite ton

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cœur, ajouta-t-elle en le voyant s'éloigner, ah! ne te cache pas à mes yeux, accorde-moi seulement un cruel regard... Elle allait encore parler, mais sa faiblesse Pen empécha : la lumière fuit de ses yeux, elle tremble et pálit, les horreurs de la mortse répandent sur son visage,sa main affaiblie ne peut plus saisir le gouvernail, elle descend dans la profondeur des eaux, mais les flots agités de la mer la ramènent en frémissant; on la voit paraitre encore: Ah! cruel Diogo! s’écrie-t-elle avec angoisse.... et elle descend pour toujours dans le fond de l’abime. »

Après avoir présenté un tableau rapide de Pexistence morale de la femme dans ces contrées, je vais tacher de peindre les mœurs de certaines tribus et les événemens qui ont souvent résulté de leur alliance avec les Européens.

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