‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 34 sur 99 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Impressions morales des campagnes.

LE voyageur qui parcourt ces belles solitudes se dit quelquefois : Pourquoi donc un sentiment douloureux vient-il s'unir à l'admiration que ces lieux me font éprouver? c'est que la cognée de Vesclave vient de retentir à son oreille; c’est qu'il vient de voir passer une tribu errante cherchant des lieux où les Européens n'aient point encore pénétré. Il a donc fallu pour fertiliser ces forêts que bien des hommes différens de mœurs et de patrie fussent livrés à Vinfortune; non, la nature n’exigeait point ce sacrifice, mais nous avons osé le faire comme si elle le demandait; puis, épouvantés de notre ouvrage, nous avons plaint les malheureux quand nous ne pouvions plus leur offrir qu’une froide pitié, que Vexces de leurs maux rendait encore inutile. Semblables à ces enfans, versant des larmes amères sur l'innocente créature qui vient de servir à leurs jeux cruels, nous avons gémi quand le crime était consommé. Plút à Dieu, 6 Las Casas! que ton

éloquence sublime n'eút jamais eu l’occasion de

se faire entendre"! plút à Dieu, qu'attendant ces révolutions, qui se font, Re chez les peuples , nous eussions consenti que l'agriculture devint la richesse des Américains, quand ils eussent senti la nécessité de s’y livrer! Si l’on faisait le calcul effrayant des nations qui ont disparu de cette partie du monde, qu'on se plaint maintenant de voir si déserte, on en aurait la certitude, l'Afrique n'avait point besoin de nous envoyer tant de malheureux. Oh! qu'il serait doux de parcourir les forêts du nouveau monde, si nos ancêtres ne les avaient pas souillées de tant de crimes! Que la nature s'embellirait à nos yeux si des bienfaits nous avaient précédés! Les souvenirs seraient bien différens! Dans le chant des Indiens nous ne verrions que des hymnes dé reconnaissance, nous n'y trouvons maintenant que des reproches! Que le titre de bienfaiteur est beau

quand il appartient à tout un peuple! Nous ne

sommes que victorieux, et nous devrions rougir de notre gloire. Allez dans ces forêts, vous qui vous réjouissez des conquêtes de l’ancien monde; considérez ces arbres étendus à terre, ces champs qui commencent à se couvrir de quelques moissons, puis réfléchissez aux scènes douloureuses

" V. Regionorum indicarum per Hispanos olim devastatas

rum accuratissima descriptio.

qu'ont exigées ces faibles essais d'une agriculture dans Venfance; si vous les ignorez, entrez dans la hutte de cet Indien sauvage , il vous les apprendra. Voilà, vous dira-t-il, en vous montrant quelques malheureux comme lui, voilà les derniers rejetons d'une nation puissante, maitresse de tout ce pays. Vous nous reprochiez avec indignation d’horribles sacrifices , hélas ! quand cesseront les vôtres? N'avez-vous point assez immolé de victimes à votre cupidité? Vos meurtres ne finiront-ils qu'avec le dernier dés Américains ? Si c’est le sang qui fertilise la terre, que vos moissons seront abondantes! Réjouissezvous donc; quant à nous, il ne nous reste qu'à verser des larmes ; car nous n'avons pas même su profiter du courage de nos ancêtres. Quel charme pouvons-nous trouver maintenant à parcourir nos forêts? nous rencontrons à chaque moment des traces d’une domination étrangère, et si l’on ne nous donne pas la mort, on cherche à nous avilir : nos arbres sont renversés , nos lianes se flétrissent, vos champs couvrent nos savanes. Nous ne pouvons vivre au milieu de vous; l'expression de la joie ne doit point se méler aux derniers cris du désespoir. Si vous vous avancez pres de l’Africain, et qu'il laisse, pour un moment, reposer la hache

dont le bruit lui rappelle un pénible esclavage,

des paroles encore plus amères s échapperont de

sa bouche. Hélas ! vous dira-t-il » cet homme qui se plaint jouit du moins de son indépendance , et Je ne sais de quel droit on m'a réservé des travaux qui lui semblaient destinés. En conservant une fatale égalité dans les maux, la Justice n’eût-elle pas été moins blessée, si l’on ne m’eüt point ravi au sol qui m'a vu naître ? étranger à ce pays par l'esclavage, je le suis aussi par la nature et par le climat. Ces forêts, ces champs, ces campagnes attristent mes regards, malgré leur fertilité 5 Je préférerais les lieux les plus stériles de l'Afrique, même sans ma liberté. Si je m'accoutume à une nouvelle patrie, je me prépare souvent de nouveaux regrets. Entrainé par les horribles lois dela servitude, il me faut quelquefois aller déplorer sur d'autres rivages des maux que j'ai déjà res-

sentis , des maux qui ne s'effacent point parce que

l'absence les cause, et qu'ils brisent tous les liens du coeur.

As > 1925 «

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