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tristes leçons à l’Europe : on pourrait y faire voir le bonheur de cent nations encore dans l’innocence sacrifiées à l'amour des richesses , et le vrai courage vaincu par les plus noirs artifices: mais je ne m'imposerai point une tâche aussi difficile, je veux me borner à rapporter l’histoire qu'un jeune chef raconta autrefois dans ces pays lointains. Il avait parcouru presque tout le Brésil, et parlait des différentes nations qui couvrent ce vaste territoire, de manière à exciter vivement la curiosité. Il fit aussi une peinture naïve des mœurs de sa tribu, et prouva par le récit de ses infortunes que le pouvoir n’est pas toujours le gage du bonheur, même parmi les simples enfans de la nature. (
Toute cette vaste étendue de côte qui se trouve entre Rio-Janeiro et San-Salvador est presque déserte; lon aurait peine à croire, si l’histoire ne Vattestait, qu'elle fut la premiere partie du Brésil peuplée par les Portugais. La chaîne des Aymorês qui prend naissance dans la capitainerie de Porto- Seguro, lui donne Paspect le plus pittoresque; et sa fertilité semble reprocher aux Européens leur indifférence pour les richesses agricoles du Nouveau-Monde. Des fleuves considérables arrosent aussi cette belle portion de l'Amérique méridionale. Le Doce, le Saint-Matheus, le Mucury, le
Pardo, le Belmonte se jettent dans l'Océan à peu
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de distance l'un de Pautre, mais tous ne sont pas également navigables : de hautes cascades interrompent fréquemment leur cours, et effrayent le hardi navigateur qui voudrait reconnaitre leurs sources lointaines. Les immenses forêts qui couvrent leurs rives servent d'asile à une foule de tribus indiennes qu’on n’a pu encore amener à embrasser le christianisme; elles y vivent de chasse, de miel et de fruits sauvages, et plaignent le sort de leurs anciens compatriotes que les Portugais ont séduits par de vaines promesses pour les rendre leurs tributaires et presque leurs esclaves.
Le voyageur se demande en effet avec douleur ce qu'ont gagné ces malheureux Indiens à quitter les tribus de leurs pères, et quelles sont les connaissances que les Européens ont pu leur donner en échange de l'heureuse insouciance dans laquelle ils vivaient; réunis dans de misérables villages , méprisés des blancs et même des Africains, tourmentés par de nouveaux besoins qu'ils ne peuvent point satisfaire, on ne les voit pas, après quelques années de civilisation, passer dans la population du Brésil, mais ils disparaissent insensiblement , sans qu'on puisse assigner de véritable cause à cet anéantissement d'un peuple tout entier.
Revenant, il y a plusieurs années, du Brésil,
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un jeune Portugais me fit le récit qu'on va lire, pour charmer Pennui d'une longue navigation ; il m'a paru peindre les habitudes des sauvages de ces contrées, il retrace d’ailleurs leurs malheurs, Pon trouvera sans doute qu'il n'est pas étranger à notre sujet.
Quelque temps après mon arrivée d'Europe, me dit mon compagnon de voyage, j éprouvai le vif désir de visiter quelques-unes de ces bourgades que les Indiens ont fondées sur la côte orientale : je voulais aussi m'avancer dans les terres, et ne rien négliger pour connaître la manière dont vivent les nations indigènes échappées par leur courage à trois siècles de destruction et aux maladies affreuses qui se propagent parmi elles avec une rapidité vraiment effrayante.
Je partis : ma traversée fut pénible; mais j'eus enfin le bonheur de parvenir à l'embouchure du fleuve Salsa, et mes yeux fatigués de n’avoir vu long-temps que la triste étendue de la mer, se reposerent avec plaisir sur une nature riche et féconde qui conservait encore sa grandeur primitive. J'étais arrivé à Canavieras, petit bourg nouvellement fondé par le gouvernement pour protéger le commerce de Minas-Novas. A peine eus-Je débarqué, que quelques Indiens vinrent à ma rencontre : une tristesse profonde était peinte
sur leur visage, et formait un contraste frappant
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avec la riante fertilité du pays qui nous entou- SR | vait, Bientôt des chants funebres frapperent mon oreille. Des colons, des noirs, des sauvages, réunis par la douleur, accompagnaient un cereueil que Von allait déposer dans l’église du village : la plupart versaient des larmes, mais je vis que les sauvages, toujours extrêmes dans ce qui les affecte, poussaient les cris les plus lamentables. Je me joignis au cortége, et jappris d'un vieil Indien que le capitan-mor de la province avait été trouvé la veille expirant dans une forêt voisine où l'amour des chasses périlleuses ne le conduisait que trop souvent. Attaqué par un Jaguar, il s'était long-temps défendu; mais Panimal féroce lui avait fait avant de succomber plus d’une blessure mortelle. Protecteur de la colonie naissante, ami de l’Indien civilisé comme du sauvage, il emportait leurs regrets; je pus me convaincre dans cette occasion, que si le senti- ! ment de la peine est le même dans le cœur de tous les hommes, il y a bien des différences dans la manière dont ils Vexpriment. Les Botocoudos | et les Machakalis étaient venus à ce convoi : ces deux tribus se trouvaient réunies peut-être pour la première fois, et la douleur avait fait taire Vinimitié qui régnait entre elles. Mes regards s'arréterent d’abord sur les Botocoudos, que l'on désignait autrefois sous le nom d’Aymorès. Ces
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Indiens sont encore dans une barbarie complète : ils se peignent le corps de la manière la plus bizarre, et ne laissent croître leurs cheveux que bien au-dessus des tempes. Ils ont conservé la coutume de se percer les lèvres et les oreilles, pour y introduire un morceau de bois léger faconné en rond comme une large pièce de monnaie. Cet ornement qui, chez les chefs, acquiert une dimension vraiment extraordinaire , donne à leur physionomie le caractère le plus terrible, et semble être parmi eux la marque distinctive du pouvoir *.
Moins sauvages que leurs compagnons, les Machakalis se contentent de se peindre le visage de rocou et de jenipape * : leurs cheveux noirs et brillans tombent sur leurs épaules, et quelques vêtemens de toile grossière couvrent leur nudité. Ils ont presque tous attaché à la ceinture un filet de ticou, et ils y conservent des boules d'argile qu'ils lancent ordinairement avec un arc à deux cordes.
Les femmes, pendant la marche, manifes-
* Voyez pour la représentation de cet ornement le Voyage de M. le prince de Neuwied, traduit par M. Eyriès. Voyez également le Brésil, ou mœurs, coutumes, etc., t. 6.
* Presque tous les indigènes de l'Amérique du sud font usage de ces deux teintures, l’une est rouge et l’autre d'un
noir bleuâtre ; la dernière dure ordinairement neuf jours.
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taient surtout leur douleur de la manière la plus bruyante, et leurs sanglots ne cessaient que pour donner lieu à mille pratiques singulières. Les hommes tenaient à la main un maraca”, ils leur faisaient entendre les sons de cet instrument sauvage, et les engageaient à chanter encore plus haut les vertus de celui qu’elles regrettaient.
Cependant nous ne tardâmes pas à arriver à la chapelle où devait être déposé le cercueil. C'était une chaumière un peu plus vaste que les autres, située sur les bords du fleuve, et environnée de la nature la plus riante et la plus fertile ; des palmiers élégans, de vastes sapoucayers couverts de lianes et balançant dans les airs leur feuillage d'un rose éclatant, bornaient les regards à quelque distance; mais rien du côté opposé ne les arrêtait jusqu’à la mer, dont le rivage était bordé de foréts immenses et de rochers couverts de superbes aloës.
Jamais je n’avais vu de semblables funérailles, et c'était à mes yeux une oraison funèbre bien touchante que les regrets réunis de ces hommes si différens par leur couleur, leurs mœurs et
leurs caractères.
* Instrument sacré composé d’une coloquinte traversée par un bâton et remplie de graines desséchées. Il était en usage parmi les Tupinambas et toutes les autres nations de la côte.
V. Lery, Histoire d’un Voyage fait au Brésil. 7”. Stadit navigatio.
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Les Indiens garderent un profond silence lorsque le pasteur du village prononça les paroles consacrées par la religion chrétienne; mais bientôt après ils continuérent leurs cérémonies funébres. | ‘
«Adieu, mon père, sécria un jeune Indien que j'avais vu à la tête des Machakalis ; si j'eusse été près de toi dans la forêt, j'aurais peut-être cessé d'exister, mais tu vivrais encore. Adieu donc : que ton esprit protège les pauvres Indiens, car ceux que tu nommais tes enfans sont maintenant sans guide, et le malin Anhanga' doit leur inspirer la cruauté et l'amour du placas dont tu pouvais seul les détourner. »
Le chef des Botocoudos ne savait point s'exprimer en portugais : il commença un chant plaintif dans lequel il rappela les vertus du capitan-mor, etil dit en pleurant : « C'était un grand chasseur, un ami sincére des Indiens; » les Machakalis lui répondirent par trois fois : « Il est mort et nous portons son deuil; nous ne le verrons maintenant que derrière les montagnes noires , où il se réjouit avec nos pères; » puis ils ordonnèrent à leurs femmes avant de se retirer, d'apporter des fleurs, des fruits et du gibier, qu’elles devaient déposer sur la tombe, comme un don expiatoire offert au malin esprit.
* Le génie du mal chez les nations brésiliennes.
Cette réunion de deux tribus rassemblées pour pleurer un homme qui les avait toujours protégées, eut les plus heureux effets; les mots d'amitié furent dits de part et d'autre, et Pon entonna des chants de paix après s'être embrassé.
La figure du jeune chef des Machakalis m avait frappé : sa stature était plus haute que celle des autres Indiens ; sa démarche fière, ses yeux étincelans annonçaient le courage; et cependant un air de mélancolie profonde y ajoutait une expression qu'on ne saurait bien décrire. Ses cheveux noirs étaient lissés avec soin et tombaient en tresses sur ses épaules ; un simple caleçon de toile blanche, une chemise de coton bleu attachée autour de ses reins par une ceinture de peau, formait tout son vêtement; et il tenait à la main un arc plus petit que ceux que portent ordinairement les hommes des autres nations indiennes.
« Généreux guerrier, lui dis-je en m'approchant, l'esprit de votre pére vous conseillait la paix, et vous l'avez écouté ; maintenant vous n'aurez plus d'ennemis, et vos chasses seront heureuses. Jaime encore la guerre, répondit le jeune chef, mais tu le vois, ma tribu s'anéantit, et les victoires m'ont été funestes : je vais retourner dans nos forêts, car selon nos conventions, le bord de la mer ne doit pas m'appartenir. Qu'y ferais-je ? son immensité me fatigue , elle est sans bornes