‹ Scènes de la vie arabe (volume 2)Chapitre 21 sur 21 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

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Le récit de Miloud. {SuiM

Nous abandoDoerons ici l'armée expé.

ditionnaire et Mebrouk, pour passer dans le camp de l'émir, où nou$ attendeut

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Khaiaf-ben-Chénf, Leila-Meryem, ia nourrice Yaya et le pauvre nègre boiteux que noug avons laissé, on s'en souvient, sur la route du Figuier au Thessalah.

Miloud, confiant dans certain stratagème qu'il avait inventé, se présenta hardiment devant la tente de Ben-Chérif, et se fit annoncer à ce terrible maître pour rendre compte de sa mission.

Lorsque le chaouchde Sidi-Khalaf vint lui dire que le boiteux était de retour de son voyage, Khalaf se dressa sur le tapis

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OÙ i) reposait nonchalamment, et ses yeux lancèrent de sinistres regards.

- Par VOued'Noun et ses soiabres mystères! murmura-t-il tout bas, la tête de ce misérable ne doit donc rouler qu'à mes pieds. — Qu'on amène ce messager, ajouta-t-il à voix haute.

Miloud entra dans la tente et se prosterna.

— Eh bieu l de. .anda Khalaf avec une

impatience qui ragitait visiblement, racoûtii-nous ton voyage.

— Ah ! seigneur, j'ai l'âme encore si troublée, j'ai couru des dangers si effraynts qu'à peine puis-je parler, bégaya Miloud sans trop d'affectation , car, en présence du front sévère de Khalaf, il ne se sentait rieâ moins que rassuré.

— Les infidèles auraient-ils méconnu l'envoyé de l'émir?

— J'aime mieux commencer mon récit

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par le commencemect, seigneur; Totre sagesse mettra dans mon discours Tordre qui manque à mes idées.

D'abord, on m'a très-bien reçu chez les Roumi; puis, comme on me laissait libre d'aller et venir dans le camp, je me suis empressé de me rendre chez le juif Salomon pour recevoir les cent douros promis par la générosité du puissant émir — Dieu le protège.

Salomon m'a fait bon accueil, et s'est ai^senté, pendant quelques instants, de sa demeure, pour aller chercher les douros.

Moi, bercé par une joyeuse ivresse, j'ai dû commettre d'éBormes péchés en calculant et caressant les jouissances que me procurerait mon trésor, car Dieu m'a puni dans mon orgueil... il a fait un miracle contre mon ambition.,. Quel miracle l quel surprenant miracle !

— Parleras-ta?

— Le juif revint vers moi; et, au même instant le kebir (1) des chrétiens

(1) Kebir. Grand, chef.

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me fit appeler... A peine arrivé en sa présence, on me déshabilla, on ouvrit mon kaban avec un couteau , et on en tira un papier.

Ce papier était à l'adresse de Mebrouk... le voleur qui vous a ravi la jument Messaouda. , .

— Et où était ce 3Iebrouk? demanda Khalaf d'un air distrait.

— Il était chez les chrétiens et à leur

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Bervice; il était au camp du Figuier, avec la belle Messaouda...

Tu les a vus?

— Comme je vous vois, seigneur. Le chef des infidèles se fit lire la leUre trouvée dans mon kaban; il ordonna qu'on nous saisit, Mebrouk et moi, et qu'on qOus tuât à coups dé fusil.

— Parle donc plus hftut! s'écria Kha-

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laf , qui désirait que Meryem entendît cette partie du récit.

Miloud élevant beaucoup la voix, reprit:

— Mebrouk n'essaya pas de ee justifier.

Il sentait certainement que Dieu le châtiait pour avoir dérobé le bien de son Seigneur — et il se résigna à mourir ^oi qui n'ai pas de crimes à me repro-

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cher, je me débattis c^mme uû enragé, et je fi» tant de gestes, tant de grimaces, tant de bruit, que mes bourreaux me prirent sans doute pour un fou (l) et m'abandonnèrent.

Mais les infidèles sont injustes et méchants ; ils avaient décidé que deux victimes seraient sacrifiés; en m'épargnant ils ne renoncèrent pas à leur projet, ce fut le pauvre juif qui, me remplaça...

(1) Le Maboul (fou) est en vénération chez les Arabes qui le croient visité par l'esprit de Dieu.

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— SalomoDi interrompit Rhalaf avec plus de joie encore que d'étonnement.

— Oui, geigneur... tous les deux. Mebrouk et Salomon sont tombés frappés chacun do douze balles,., j'ai vu cela!... je l'ai vu!... j'en irembîe encore!

Ici Miioud jeta en frissonnant an long soupir terminé par un petii cri guttural, cri sauvage inconnu des Arabes, mais particulier à certaines races du Soudan.

Khalaf. attribuant ce frisson et cette

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exclamation à un reste de terreur, se mit à rire sans contrainte.

— Ah ! seigneur, reprit Miloud, vous êtes bien heureux d'avoir un cœur de guerrier, moi je ne rirai pas de longtemps.

— Et tes cent doorosT demanda Ben- Chérif.

— C'est encore là ce qui m'afflige : mes douros sont morts avec le iuif !

— Et c'est là ce qui me donne tant à rire, car, avec le juif, bonne partie de mes dettes sont enterrées. Je devais dix mille douros à cette face jaune pour huit mille qu'il m'a prêtés. Et Témir était bien plus endetté que moi. . Tu as fait une bonne journée, Miloud... Achève ton récit.

— Héks ! on m'a donné la lettre que voici pour le puissant émir, et on m'a chassé comme un chien... Ah! je n'ai pas regardé derrière moi, je vous le promets... Dieu est grand! grâce à lui, je suis sain et sauf. . . heureux de vous avoir servi.

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— Pour te récompenser, je te nomaie moD bach-amar (1), tu auras autorité sur mes serviteurs, sur mes bagages... et, dans les longues routes que nous allons faire, tu surveilleras les esclaves des palanquins des femmes.

Retire-toi, je suis content.

Miloud eut assez de prudence pour ne

(1) Mot à mot: e\icf de fâne^ et par extension, chef des serviteurs employés aux bêles de somme.

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pas aller sui-le-champ voir Meryem et Yaya .

Il pensa arec raison que Khalaf l'épiertit, et il se fit violence.

Mai» en se retirant dans le gourbi (i) des esclaves, il fredonna quelque mots

(1) La cabane que se construit le Kabyle trop pauvre pour avoir une maison, ou qu'il bâtit à l'époque des cultures et des moissons, dans les vallées où sont ses champs, s'appelle gourbi. Les Arabes donnent également ce nom aux rares caba-

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nègres sur l'un de ses airs favoris, et il compta sur une prochaine visite de la nourrice.

Après quelques instants d'attente, Ben- Chérif se rendit chez Témir.

Yaya, qui était aux aguets, chargea sa tête d'une cruche; puis feignant

nés que les plus pauvres d'entre eux font dans la plaine, soit pour garder leurs récoltes éloignées des douars, soit pour la surveillance de leurs troupeaux, soit enfin pour passer la saison des pluies.

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d'aller a la fontaine, olle passa devant !e gourbi des esclaves et y aperçut Miloud qui, alors, vint à elle.

En moins d'un quart-d'heure, la nourrice, instruite de tout ce qu'elle voulait savoir, avait jeté les bases d'un complot où sa tête, celle de Meryem et celle de Miloud se trouvaient engagées; complot d'une exécution aussi difficile que périlleute, digne de îa bouillante imagination d'une femme et de l'aveugle dévoûment d'un serviteur tel que Miloud.

eHAPîTRE TRFiZIÈJIE.

XIU.

Cœur de Femme.

Lorsque Miloud avait mis pied à terre devant la tente de Khalaf-ben-Chérif, il s'était annoncé à la nourrice Yayn par un

éclat de voix que la bonne négresse avait aussitôt saisi.

— Nous allons avoir des nouvelles de Mebrouk , glissa-t-elle tout bas à Meryem... Prêtons l'oreille, et ne perdons pas un mot.

Meryeoi ne tarda pas, en effet, à reconnaître la voix de Miloud répondant aux interrogations de Ben-CMérif;

Meryem était dans la même disposition

de cœuret d'esprit qu'au jour où Khalaf avait essayé, od s*en souvient, de faire pardonner ses outrages, ses violences.

Douée d'une pénétration profonde, cette femme énergique, fière avec ses ennemis, implacable dans ses haines»

comme tous ceux de sa race, maissecourable, bonne, dévouée pour quiconque la servait ou Timplorait, n'avait pas été dupe de la fourberie de Bea-Chérif.

Grossièrement abusée par les artifices

de son amant, quelques instants h?;" avait iv ^9

ôufS pour deviner le cœur de soû mari et elle le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-même, tout vicieux et corrompu qu'il pouvait i'ètre.

Le mensonge était ce que Meryem méprisait le plus chez l'homme, précisément, sans doute, parce qu'elle voyait tout le monde mentir autour d'elle.

Si elle avait tant aimé Khalaf-ben- Chérif, c'est qu'elle l'avait cru victime de calomnies jalouses, et, si elle était passée, brusquement, de cet amour à l'aver

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sion, au mépris, c'est que, revenue de on erreur, elle se sentait honteuse de sa défaite facile, tressaillait de colère au souvenir de sa chasteté flétrie par un homme indigne de l'approcher.

Si Ben-Chérif eût été sincère dans son repentir, Meryem l'aurait peut-être absous.

Mais les femmes d'un caractère élevé ne se font pas illusion sur la nature de eurs pressentiments, l^^rsque ces pre^j

sentiments doivent girder leur cœur.

Une jeune fille s'égare aisément, la triste expérience ne la dirige pas, tandis que la femme ne se trompe^amais, si elle a le courage d'écouter la roix qui la conseille, tout bas, contre ses propres faiblesses.

Meryem avait reconnu l'hypocrisie de son mari, et Ben-Chérif, loin de faire un progrès sur l'esprit révolté de sa femme, s'éiait, par sa dernière tentative, attiré une disgrâce absolue.

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Mebrouk avait beaucoup gagné à la ruine de Ben-Chérif.

Placé, par le hasard, entre Meryem et son mari pour protéger l'une et punir l'autre, il devenait l'instrument providentiel d'une double vengeance, et l'intérêt que lui méritaient son infortune et son courage, devait le rendre cher a sa femme, qui attendait tout de son audace, de son dévoûment

D'ailleurs, il avait dans la nourrice

Yaya nne amie secrète qui trayaillait ardemment à le faire aimer.

Meryem ne voyait que sa nourrice et subissait , sans s'en apercevoir, sa tuté-

laire influence.

Yaya ne tenait pas à la vie.

Elle dédaignait les horribles menaces de son maître, mais elle tremblait pour Meryem qu'elle aimait, selon son exprès-

sion, de toutes les forces de ses entrailles.

Elle voulait l'arracher des mains de Ben-Chérif, car elle sentait que, en an moment de rage, ce tigre déchirerait infailliblement sa victime.

Or, pour mettre en sûreté cette iÈle adorée, Yaya ne pouvait compter que sur le dévoûmen^- de l'amour.

Elle savait que l'amour seul a ces

étranges excès d'au(îace qui font aborder les entreprises impossibU s en apparence.

Si elle eût proposé à Meryem de fuir chez les chrétiens sans qu'une pensée sôUTeraine l'attirât de ce côté, Meryem eût refusé et préféré la mort à la protec tioû des infidèles.

La fuite n'était cependant possible que dans cette direction ; partout ailleurs, la puissance ide l'émir permettait au bras

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de Beû-Chérif de s'étendre sur ta proie.

Mebrouk était donc le seul homme qui pût sauver Meryem.

Haïs il fallait, pour cela, que Meryem éprouvât mieux qu'un sentiment de bienveillance pour le frère de Salem.

La bonne nourrice calcula toutes les chances de succès qu'ofifrait à son imagination hardie ce projet difficile.

Mebrouk était presque un enfant, mai»

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le malheur et la gloire parent le front de la jeunesse d'un éclat qui la mûrit.

Mais Mebrouk qui, d'ailleurs, avait Tâge de Meryem, était développé dans sa taille et d'une remarquable beauté...

Meryem appartenait à une noble famille, et, dans un pays où Taristocratie des races jouit de grands privilèges, il y avait à craindre que Mebfouk, simple fils de cavalier, ne fût repoussé dans ses prétentions téméraires.

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Mais Ben-Chérif, cet homme de naissance illustre, ne s'était-il pas avili pendant que Mebrouk s'ennoblissait.

Et n'avait-on pas vu souvent des guerriers, partis de bien bas, arriver, comme arriverait Mebrouk , aux sommets de la puissance ?

Yaya, pressée par la nécessité, décida que son projet réussirait, et elle s'appliqua, sans relâche , avec cette adresse et cette persistance dont les femmes seule

ODt le secret, à faire triompher sa volonté.

A toute heure du jour, et à propos de toute chose, Meryem entendait vanter, par sa nourrice. Tune des vertus ou l'une des qualités de Mebrouk; si bien qife le frère de Saleni occupa long-temps la pensée de Meryem avant que d'occuper sérieusement son cœur. •

Exploitant habilement et h colère et les sentiments généreux de Meryem,

DU 84Iie SOI

Yaya avait soin de mettre en relief le courage, la piété, la sincérité de son protégé, de sorte que Mebrouk possédait *oute l'estime de Meryem et son admiration, quand Tamour n'avait pasencore plaidé pour lui.

nu DU QUATBlll« VOLUME.

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