Scènes de la vie arabe
A cent Irente-cinq lieues de Toulon, sur les bords africains de la Méditerranée, la Franco possède une ville clL^rmante, capitale 'J'ime colonie enviée par les nations jalouses de sa prospérité. Cette ville, fameuse, au moyenâge par le rôle bizarre qu'elle a joué dans le monde chré- Ue; , doit autant de célébrité à sa chute qu'à son orgueilleuse puissance. Car, si les pirates avaient rendu Alger redoutable, et fait de son nom un num terrible, les Français en ont fait une cité délicieuse qu'ils puuraient appeler le petit Paris, imitant les Lspagnols qui, autrefois, appelaient Oran la petite Cour (1).
(I) Les Espagnols ont exécuté de grands travaux a Oran. Le fort Mersel'Kébir, le Château- Neuf ^ demeures des beys et des îîouverncurs, les balicries de la place, (ht magnifiques magasins, de
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Avant d'entamer le récit qui doit compléter le drame dont le roman de Médine n'est que la première partie, nos lecteurs nous sauront gré, sans doute, de leur donner quelques détails historiques et descriptifs sur une ville dont il n*est plus permis d'ignorer l'origine.
Tout le pays connu sous le nom de régence algérienne a fait partie, jusqu'en 1515, du royaume de Tlemsen, dont les pr)vinces d'Oran et d'Alger étaient les plis beaux apanages. Cependant, les deux villes piincipales de ses provinces étaient soustraites au gouvernement du souverain de Tlemsen; car Oran appartenait aux Espagnols, et Alger, ville à peu près libre, élisait son émir qui, toutefois se reconnaissait vassal et tributaire du royaume.
Les Espagnols, possesseurs d'Oran et séduits par les richesses de la plaine, ne tardèrent pas à vouloir étendre leurs conquêtes, et méditèrent d'envahir cette vaste zone territoriale q le limitent les pentes de l'Atlas et la Méditerranée. Pour réussir dans cette entreprise, beaucoup plus hardie au seizième siècle que de nos jours, vu l'immense irogrès de l'art militaire en Europe et son immobilité en Afrique, les Espagnols résolurent de s'emparer des points principaux de la côte, pour y établir des garnisons permanentes.
Vers 1510, sous don Pèdre de Navarre, une petite escadre vint croiser dev ;nt Alger qui n'était, à cette époque, qu'un grand village mauresque envahi par les sables et par la mer, et plus protégé par ses défenses naturelles que par ses défenses naturelles que par ses c'.étives musuperbes voies souterraines, et la citadelle, aujourd'hui démantelée, dt Santa- Crux y SQïïi SLiiiaiU de monuments qui font honneur a la domination chrétienne. Oran était une ville de jdaisunce et de guerre, où les grands seigneurs d'Espagne venaient chercher la gloire et le plaisir, d'où le nom charmant de Cortç Chicay la petite Cour»
tait pas seulement un capitaine, c'était un diplomate. Aussi, rit-il de tout son cœur, dans la longue barbe h laquelle il a dû son célèbre sobriquet, en lisant la supplique d'Eutemi.
Et, comme celte supplique était accompagnée des offres les plus généreuses pour payer le secours attendu, le pirate répondit qu'il se chargeait de Textermina ion des chrétiens, sans en rien retirer que la gloire d'avoir servi le dieu de Mohammed, dieu de clémence et de miséricorde. Seulement, il prétexta que les équinoxes d'automne menaçant de gâter la mer, ii confierait ses vaisseaux à son frère Kraïr-el-Dinn, et viendrait, de sa personne, avec quelques centaines de marins, faisant route par terre, prêter main-forte aux Beni-Meregrena, et avancLT le siège du Pegnon, jusqu'à ce que ses galères pussent faire voile sans crainte d'avaries.
' l.e messager repartit comme il était venu, et le roi des flibustiers attendit, non sans quelque inquiétude, la décision de rémir.
Néanmoins, et dans la prévision d'une rude besogne, Aroudj, Kraïr-el-Dinn et leur troupe s'exercèrent au noble métier des armes, simulèrent des abordages, des luttes corps à corps, et s'adonnèrent surtout au maniement du mousquet et de l'arme blanche. De façon que c'était tout plaisir de voir ces nombreux équipages conduits, cfiacun par son rets ou capitaine, s'escrimer sur la plage ou dans la rade de Djigell, à de vaillants et nagnlfiques exercices, sous la préddence des deux terribles patrons qu'ils s'étaient donnés.
S'ils n'eussent été coiffés du turban, on les eût pris pour les valeureux enfants de quelque glorieuse colonie tbébaine, tant les héros de tous les âges ont une incontestable ressemblance.
Selim-Eutemi reconnut, dans les dispositions d'Aroud.j,
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la supériorité du génie, et il appela son libérateur à grands cris, prodanianl, par la ville el la campagne, sa magnanime el généreuse inlervenlion dé^^agée de luut intérêt, de tout salaire, et uniqueii ent moiivée par l'ambition de stTvir le Très-Haut.
Celle nouvelle fut accueillie avei^, d'autant plus d'enthousiasme que les Arabes sont d'une sordide avarice, et qu'ils se passionnent pour tout ce qui ne leur coûte rien.
Aroudj communiqua ses dernières instructions à son frère, prit huit cenls Turcs et renégats d'élite, les arma jusqu'aux dents, et se mit en route, priant plutôt le diable que son bon ange, at endu qu'il n'en devail point avoir.
Sur leur chemin, les corsaires furent visités [.ar de nombreuses tribus qui leur donnèrent, sans compter, des vivres et des bénédictions, leur montrant les sentiers qu'il fallait suivre pour arriver aux gîtes, et le ciel où ils devaient tous monter infailliblement.
Ce fut une marche triomphale pendant laquelle Aroudj el sa troupe tirent bon nombre d'observations statistiques, topographiques, stratégiques et morales dont quelque secret prehsenliment leur disait de se munir; non pas, que nous sachions, dans le simple but d'orner le ir esprit, mais bien dans les visées d'une haule et profonde politique.
Enfin, les mauvaises portes d'Alger s'ouvrirent devant Aroudj, sans qu'il eût perdu en route un seul de ses compagnons; de sorte que huit cents mines bronzées et farouches entrèrent, le même jour et d'un seul coup, dans ce grand village mauresque si réjou. de les posséder.
A peine int oduit dans la \iUe, Aroudj travailla à rehausser sa réputation d'homme de guerre el de religion. Ainsi le vil-ui, moitié militaire, moitié prophète, remplir le double rôle que lui dictait son ambition, et ne pas né-
SCÈNES DE LK VIE AnABE. 13
gliger, toutelbis, de faire des lil)ér lités aux Maures influents, de se populariser en flattant la soldatesque, et de s'emparer, peu îi peu, des postes les plus importants qu'il conlia îî ses plus dévouées créatures.
Les huit cents pirates de Barberousse secondèrent k merveille l'astuce audacieuse de leur chef, en empruntant, on ne sait où, des airs patelins et honnêtes, qui s'alliaient assez misérablement à leurs formes robustes et à leurs allures de brigands.
Cependant, ne perdant pas une heure de ses précieuses journées, Aroudj fit creuser un fossé profond qui servit de ceinture à la place; puis il éleva quelques bastions, retrancha quelques corps de garde, et prit un beau jour, en se promenant par la vieille cité des Bem-Mer égrena, des façons de conquérant; si bien que les Maures se demandèrent les uns aux autres, si, par hasard, le renégat n'avait pas enlevé leur ville d'assaut.
A celte question, les plus sages répondaient qu'ils eussent préféré voir le Pegnon tout armé de couleuvrines et d'Espagnols se camper fièrement sur leurs terrasses, plutôt que de ren outrer par les rues l'hôte terrible qu'ils avaient sollicité.
Les sages disaient vrai, mais il était trop tard, et le corsaire avait jeté son grapin d'abordage. Bientôt, épouvanté de l'ascendant que prenait son auxiliaire, Selim- Eutemi craignit pour sa vie et prit la fuite.
Aroudj, sachant que sa puissance serait contestée tant que vivrait l'émir, lui dépêcha deux émissaires chargés de calmer ses frayeurs et de le r amener à plus de confiance dans la loyauté d'un humble soldat de l'islamisme. Eulemi, rassuré parles faux serments de Barberousse, revint sur ses pas ; à peine arrivé aux guichets de la porte Bab- AirnUy le malheureux émir fut saisi, garrotté et étranglé aV' 0 la toile de son turban.
Dès ce jour,^ les institutions libres et privilégiées de la ville d'Alger furent remplacées par le despotisme du corsaire Barberonsse qui, ayant échoué dans ses tentatives sur le Pegnon espagnol, porta ses armes ambitieuses contre les peuplades de Cherchell, et finit par renverser, à l'aide de la force et de la trahison, ce vieux royaume de Tlemsen, où les dynasties arabes et berbères avaient, tour à tour, régné pendant [lus de sept cents ans.
Aroudj s'introduisit dans Tlemsen comme il s'était introduit dans Alger; il fit étrangler la famille souveraine des Beni-Zian, ainsi qu'il avait fait de Selim-Eutemi ; et ce ne fut qu'après avoir excité la colère de la reine Jeanne, qu'il fut chassé par les Espagnols venus d'Oran, sous la conduite de Martin d'Argote, d'une ville où il avait établi, comme à Alger, la tyrannie de sou pouvoir.
Aroudj ayant été tué dans sa fuite de Tlemsen, Rrairel-Dinn lui succéda ; et plus heureux que son frère, il emporta d'assaut le Pegnon, passa la garnison au fil de l'épée, et mit Alger la guerrière sous la protection de la Sublime-Porte. Ce fut cet homme fameux qui jeta les profondes racines de la régence algérienne, dont la farouche indépen lance a tenu en échec la chrétienté pendant plus de deux siècles. Chose étrange !
Kraïn-el-Dinn, maître d'Alger et vainqueur des Espagnols du Pegaony s'occupa sans relâche à étendre sa domination ; et sa politique habile, ses talents guerriers et son caractère énergique triomphèrent, en peu de temps, de tous les obstacles qu'ils rencontrèrent. Les Beni-Mere^ grena et les Arabes de la plaine tentèrent bien de renverser le pouvoir de l'usurpateur, mais l'usurpateur avait planté ses étendards sur les mosquées au nom du grandseigneur, et les tirmans de l'empereur avaient réglé les redevances du nouveau pachalick. Tout le pays conquis par Aroudj et soumis par son frère, fut érigé en régence,
railles. Les babitants de ce village s'appelaient Beni-Meregrena ; c'étaient des Maures chassés d'Espagne, et alliés h des familles de la Mitidja, plaine immense qui s'étend depuis rOued Boudouia à Test d'Alger, jusqu'au mont Zimala à l'ouest, sur une étendue d'environ vingt-cinq lieues, et sur une largeur constante de cinq à six lieues (1).
Forts de leur nombre, et favorisés par une plage dangereuse en même temps que par la mauvaise mer, les BeniA.lWigrena repoussèrent leurs ennemis, mais sans pouvoir, cependant, les empêcher de prendre pied sur leur terrain ; car avant de se retirer, les Espagnols s'emparèrent d'un îlot escarpé, et y établirent un poste qui commandait tous les mouvements du ports.
Marmol et Sandaval nous apprenaient que ce poste, établi à l'endroit où s'élève aujourd'hui le phare d'Alger, était protégé par une tour appelée le Pegnon, et cette tour, après avoir longtemps bravé les assauts des Maures et des Turcs, fut prise par Kraïr-el-Dinn, frère et successeur d'Aroudj-Barberousse.
Pendant cinq ans les Espagnols et les Maures se livrèrent d'inutiles combats, tantôt aux pieds du Pegnon, tantôt sur les sables d'Alger. Pendant cinq ans les chrétiens s'obstinèrent à garder ce rocher à fleur d'eau qui gênait la piraterie des musulmans, et les musulmans s'acharnèrent à vouloir enlever le poste insolent d'où quelques soldats narguaient leur puissance et ruinaient leur estimable ind'istrie. On ferait un gros livre des entreprises des pirates et des Arabes contre la tonr maudite dont les ruines se voient encore aujourd'hui, et des merveilleux coups d'épée qui s'échangèrent sur ses créneaux. Histoire d'amour et prouesses, rien n'y manquerait; l'auteur serait
(1) Ouedj rivière.
inspiré par ie grand souvenir des vieilles guerres de la Croix et du Turban, el par celte bizarre aventure de quelques rancuniers Castillans assiégés, à portée d'arquebuse, par des peu;>lades qu'ils assiégeaient eux-mêmes.
Ce livre, pour être gros, n'en serait probablement pas plus mauvais, et si nul n'y songe avant que nous vieillissons, nous nous aventurerons à y mettre la main.
Les mosquées retentissaient «rois fois par jour, on le comprend, de prières de délivrance, et tout bon mahométan demandait au Dieu clément de faire tomber sa foudre sur le nid de ces vautours qui barraient l'entrée et la sortie d'Alger la sainte, aux humbles felouques chargées de demander la bourse et la vie en pleine mer et sur les côtes.
Aussi, lorsque v.rs la fin de 1515, Selim-Eutemi, chef de la Mitidja, nouvellement élu prince d'Alger, voulut marquer son avènement au pouvoir par une action d'éclat, ce fut sur les Espagnols et leur citadelle qu'il porta ses regards et son ambition.
Une première attaque eut lieu, attaque terrible d où les Arabes ne rapportèrent que des cadavres, des éclopés et une grande confusion.
Les Espagnols voulurent poursuivre leurs succès, et descendirent sur la plage ; mais les Beni-Meregrena prirent une sanglante revanche; d'où chrétiens et mahométans comprirent que le plus sage était de rester chacun chez soi.
Pour l'intelligence de ce fidèle récit, il n'est pas inutile de faire observer à ceux de nos lecteurs qui aiment à raisonner les choses, qu'en ce temps-là, comme de nos jours, les Arabes n'avaient pas d'artillerie, tandis que les Espagnols avaient le bon esprit de posséder quelques longues couleuvrines, dont ils faisaient un très-honorable
LSJige.
SCÈNES Diù LA VIK AKAB-E. 9
Selim-Eutemi ayant annoncé la défaite de ses ennemis, et promis monts et merveilles à son commerce appauvri, cherchait un moyen de se lirer d'embarras et de tenir parole ; ce moyen, il le chercha si bien, qu'il le trouva comme nous l'alîons voir.
Il était fortement question, alors, sur. toute la côte barbaresque, de deux corsaires qui semaient l'épouvante dans l'archipel et toute la Médiîerr inée, de Gibraltar aux Dardanelles, et de bjigeili à Marseille. Os deux corsaires étaient llls d'ui renégat turc, pirate du plus rare mérite qui, voyant les dispositions de sa lignée à illustrer son estimanle profession, en avait fait deux loups de mer bien dignes de lui succéder.
Aroudj surno^ mé Barberousse, et Rrair.-el-Dinu (tels sont les noms de ces marins fameux, "nés à Médicci,- ancienne Lesbos, disons-le en passant, pour achever de préciser une origine diversement rapportée), après avoir éprouvé de grandes vicissitudes, avaient attiré autour de leur galère bon nombre de ces flibustiers hardis qui écliappaieift aux vaisseaux de Malte pour fondre sur les gailions d'Espagne, les niarthands génois et les rivages mal gardés. Les frères Barberousse se firent, dans ces expéditions audacieuses une telle réputation de bravou«^e et d'habileté, que la pirnierie de la Méditerranée se rallia entièreoirut sous leur obéissance et patronage, et qu'Aroudj, l'aîné des deux, fut proclamé roi des corsaires.
Le siège de cette royauté fut d'abord une galère à triple rang, élancée comme un goéland, rapide comme une hirondelle, n)onîée par des matelots turcs pour les trois quarts, renégats pour le reste et brave comme des lions.
Avec le, bruit de ses descentes, de ses abordages, de ses prises, la puissance d'Aroudj s'étendit, et bientôt sa pet.te escedre, s'accroissant démesurément, devint une jiotille, puis une vraie flotte dont tous les hameaux chr j-
liens et les commerçants européens eurent une panique effroyable.
Or, comme Tarmée navale des corsaires regorgeait de richesses, elle en fut littéralement embarrassée, et son chef sonc^ea sérieusement à occuper Tun des ports dé la côte africaine qui pût lui servir à la fois d'entrepôt pour son négoce et d'abri dans la tempête.
Possédé de ce juste esprit de prévoyance qui avait toujours distingué son honnête famille, Aroudj jeta les yeux sur la vill(» des Béni-Mer égrena; maieî il jugea qu'une entreprise dans laquelle il fallait lutter contre des chrétiens et contre des Arabes, était encore au-dessus de ses forces, et il remit à des jours meilleurs ses projets d'établissement.
Toutefois, les corsaires entrèrent sans coup férir dans une petite crique nommé Bjigell ou Djigelli, située aux environs du golfe de Bougie, et s'y installèrent, tant bien que mal, en gens qui ne comptent pas périr d'ennui en
garnison.
Ces événements se passaient en 151 4-, avant l'élection de l'émir SelimEutemi au gouvernement d'Alger (El Zeir, qui signifie la guerrière).
On prévoit facilement que l'émir Eutemi étant à la recherche du moyen qui devait chasser les Espagnols du Pegnon, s'avisa de songer au fameux roi des pirates, et de lui demander un service de confr re.
La chose é ait trop simple pour que le prince ne se la mît en tête, e. sitôt qu'il l'eut conçue, ii fit partir un cavalier qui, ventre à terre, porta son messai^e au su.jlime Aroudj. Par ce message, Eutemi priait le corsaire de lui venir en aide en altaquaiit le Pegnon par mer, tandis que les Beni-Meregrena livreraient, par tene, un assaut formidable.
Aroudj n'était pas seuKnientLrave, il était rusé; ce n'é'
SCÈNES i)E LA VIE AltABEJ 15
et cette régence prit bientôt une attitude assez menaçante pour intimider le sultan lui -même.
Ces événements, qui émurent TEurope entière au moment où elle se reposait à peine des conquêtes fabuleuses de rislamisme, semblèrent menacer de nouveau le monde chrétien. Ce monde- était d'ailleurs agité par les quei elles de Charles-Quint et de François V\ l'Italie était soulevée par ses luttes intestines et les partis étrangers ; tous les peuples étaient en armes, et la guerre était le métier de tous les hommes.
•Les deux Barberousse apparurent au milieu de ces désordres qui favorisèrent leur ambition, et, abandonnant la terre ferme où ils eussent été arrêtés dès leurs premiers pas, ils révèrent la souveraineté des mers.
Il ne taut donc pas s'étonner de voir surgir tout à coup, dès le commencement du seizième siècle, ce fameux royaume d'Alger, qui tint le commerce en tutelle pendant si longtemps, et imposa des tributs aux monarques les plus puissants. Lorsque l'Europe envisagea sérieusement le colosse barbare qui étendait ses bras sur toute la éôte africaine ; elle se trouva surprise, comme l'émir des Béni- Meregrena l'avait été par Aroudj Barberousse. Kraïr-el- Dinn avait appelé à lui tous les volontaires hardis de l'empire ottoman, tous les pirates de l'archipel, tous les renégats en renom ; il avait organisé militairement, et avec une iinpitoyable discipline, ces bandes avides de combats et de butin (l). Il a^ait épouvante les tributs qui,
(1) La milice algérienne était organisée d'après plusieurs règles disciplinaires de Tordre de Rhodes. On prétend que c'est pendant sa captivité chez les chevaliers, que Kraïr-el-Dinn mit a profit ses observations tactiques. Voudjac (régiment) d'Alger tenait a la fois du corps des janissaires et de la constitution chevaleresque de nos ordres militaires.
If) , MÉDINE.
à Texception des Ki^biles, lui payaient de rudes impôts et fournissaient ses inugasins ; il avait, avec les piastres portugaises, les guinées d'Angleterre, les écus français, les doublons espagnols et Icfs ducats de Gènes, attiré les ingénieurs les plus vantés, et leur avait commandé des bastions, des casemates, des l.atteri^s, d*^s citadelles qui, en peu de temps, donnèrent une physionomie martiale et imposante il la guerrière Alger. Ses nombreuses galères portaient insolemment leurs pavillons noirs ou rouges dans tous les parages, amassant des trésors et des esclaves, qui firent du corsaire un riche potentat, et de sa ville une opulente capitale.
L'Europe alors s'arma contre Alger, et Ton vît Kraïrel-Dinn joindre ses forces maritimes à la flotte ottomane, sortir du Bosphore à la tète de la plus puissante armée navale qu'ait mise en mer la Turquie, neutraliser les opérations du célèbre Génois André Doria, ravager les cotes d'Italie, faire trembler Rome, traiter avec François 1% s'emparer de Tunis et de la Goulette, laissant Alger dans des conditions de défense tellement énergiques, que cette ville put défier et confondre l'orgueil du superbe Charles- Quint.
Chargé d'ans et de gloire, Kraïr-el-Dinn pensa qu'il était te nps de racheter par la retraite les crimes du pirate et les violences de l'usurpateur. Il se retira dans un faubourg de Constantinople (Péra), et ses derniers jours, voués à la prière, furent à la fois remplis par le souvenir de sa vie étrange et par la pensée de l'avenir qu'il avait préparé à la régence algérienne.
Les successeurs des Barber ousse, quoique tumultueusement élus par la milice, suivirent avec une scrupuleuse fidélité les lois de leurs premiers législateurs; et quand les quatre pr,)vinces d'Alger, d'Oran, de Titery et de Constantine furent administrées ensembl3 et par l'unité de
pouvoir, tout se lit avec ordre et régularité, et les Turcs jouirtiit paisiblement d'une conquête qui ne leur avait coûté ni de grands sacrifices, ni de longues années.
Dire la profusion de richesses que la piraterie avait répandue dans Alger au moyen âge, et jusqu'en 1682, époque du fameux bombardement de Duquesne, c'est tenter le récit de l'un de ces contes orientaux où l'hyperbole se glisse à chaque phrase. Les matelots et les soldats avaient peu le goût des monuments et de l'architecture ; mais leu rs rues étroites et sombres étaient bordées de maisons où le • marbre, la porcelaine, l'or et les merveilles de la Renaissance étaient presque entassés. Les cachemires, les pierreries, les étoffes précieuses couvraient les chefs et les rendaient étincelants.' Le costume et le divan d'une favoriie auraient fait la fortune de plusieurs familles européennes. Ce qu'un riche Algérien dépensait en femmes, en chevaux, en armes, en esclaves, en parfums, en opium, en lévriers, en bijoux, en costumes, en tapis, pour vivre, veiller ou dormir, épouvanterait, à juste titre, les plus fous prodigues de notre temps. Les premiers Français qui, en 1830, entrèrent à Alger, purent rencontrer encore quelques débris de celte splendide opulence foudroyée par Duquesne et par Tourville (1682, 83, 87), mitraillée par O'Reilly (1775), bombardée par lord Exmouth (1816) et anéantie par le maréchal Bourmont.
Anjourd'hui, Alger a presque entièrement ch.mgé l'aspect original qu'elle avait au temps de sa puissance. La captive, en perdant sa liberté, a perdu ses colliers, ses , sourires, tous ses bijoux. Penchée, comme toujours, sur les flots qui viennent mourir à ses pieds, elle ne retrouve plus dans ce miroir fidèle à son malheur, les charmes de son passé, ses atours, ses diamants, ses cou!3urs bariolées, ses richesses frivoles, ses perles, ses fontaines de marbre et ses frais éventails. Non, ses maîtres chrétiens II. 2
18 mëdinl;.
l'ont dépouillé , ils l'ont habillée à la Irançaise ; et la pauvre Alger, vaincue, subit, enchaînée sur sou coteau, le su|)plice des superbes, rhumiliation. Llle étale aux yeux du monde sa fâcheuse métamorphose, ses- grandes rues larges et décorées d'arcades, ses casernes, ses places, ses palais, sa campagne semée de jardins et de maisons, ses uniformes sévères et ses maussades habits noirs, toutes choses dont elle pleure chaque jour!
Comme ville africa ne, pour tout amant du passé, Alger est triste. Gomme ville européenne, pour les hommes du présent, pour ceux de l'avenir, c'est une cité charmante, c'est la sirène de la Méditerranée, c'est la Corte'chica de la France.
Dans les derniers jours du mois d'avril de cette année, comme le soleil, qui avait éclairé une journée magnifique, venait de disparaître dans la pleine mer, vers les côtes d'Espagne, deux portefaix, l'un nègre, l'autre Biskris (1), traversèrent la place du Gouvernement, à Alger, portant sur leurs épaules une longue poutrelle courbée par le poids d'un énorme tonneau qui lui était fixé par des cordes.
Ces deux hom es couraient avec leur fardeau plutôt qu'ils ne marchaient, et le dos voûté, les jambes fléchies, la bouche entr'ouverte, le front ruisselant, Is s'engagèrent dans la rue de la Marine, qui va de la place au port.
Arrivés au débarcadère, les portefaix déposèrent leur charge et poussèrent à la fois un énergique soupir, éloquente expression de leur fatigue.
(1) Les Biskris sont des Arabes dont les tribus habitent le midi Je la régence. Ces tribus, ainsi que celles des Mazabites ou Bcni- Mozab et des Agrouaths, fournissent ce que nous appelons les Arabes des corporations, et composent la classe ouvrière d'Alger,
— Voilà qui est fini pour aujourd'hui, dit le Biskris k son compagnon de peine ; allons chez le couadji (2).
Le nègre secoua la tête nonchalamment et s'assit sur une ancre d'amarre qui était scellée aux dalles du quai.
— Te voilà dans tes idées sombres, reprit le Biskris. Le nègre, pour toute réponse, se leva, fit quelques pas
dans la direction de la rade, s'assit de nouveau sur le bord du parapet du quai, et croisant les bras, il regarda la mer avec autant d'immobilité et de patience qu'en peut mettre un cormoran à la pèche du goujon.
L î Biskris, jugeant que son camarade avait quelque raison de méditer sur l'immensité de la mer et des cieux, lui tourna le dos, remonta le^calier de pierre qui conduit du débarcadère à la rue de la Marine, et s'en alla fumer et boire voluptueusement chez le cafetier turc du port.
Le nègre rêveur était un jeune homme de vingt à vingtdeux ans; l'ébène de son visage avait, dans certaines poses, des reflets rougeàtres ; il était grand et vigoureusement découplé; sa physionomie était mélancolique et douce. Lorsqu'il ^e vit à peu près seul, les ouvriers ayant achevé leur besogne de la journée et les marins soupant à leurs bords ou au cabaret, il soupira plusieurs fois de suite, et penchant son front sur ses mains rudes et laborieuses, il les mouilla de quelques larmes.
Alors vint à passer un homme en veste blanche et ronde, coiîte d'un chapeau de paille et chaussé de souliers gris sur lesquels flottaient les larges jambes d'un pantalon de nankin. Cet homme ava.t la mine ronde, assez gaillarde, et ombragée de cheveux blonds grisonnants. C'était un Marseillais qui faisait grand nombre de gestes, en parlant, et qui, môme ne parlant pas, cas fort rare, gesticulait encore par forme de maintien.
(2) Cafetier.
20 MÉniNE.
— Hé !... te voilà, moricaud, s'écria d'assez loin le Provençal... T'es-lu enfin décidé? embarquons-nous?
Le nègre regarda gravement son interlocuteur, branla la tête en signe de refus et retomba dans sa rêverie.
Si le Provençal était discoureur, le portefaix ne l'était guère.
— Mon chargement est achevé, je vois que tu as apporté la dernière barrique que j'attendais : demain, au point du jour, si le vent il est bon, je lève Taucre... Décide-toi?
Le nègre ne bougea pas.
— Je te donnerai une grosse paie, et je te ferai voir la belle France que tu désires tant connaître.
Le nègre jeta un regard perçant sur la ligne dorée de rhorizon marin, et après quelques instants d'extase, il secoua de nouveau la tête»
— Tu. n'auras presque riea à faire k bord, jusqu'à ce que tu aies appris lesm nœuvres delà voile... Est-ce fait? 11 sera trop tard demain.
— Non!... murmura le nègre avec effort; et, se.levant, il abandonna le Marseillais, qui gagna sa chaloupe en sifflant.
Au sommet du déb .rcadère, le nègre fut a.^costé par une femme voilée du haut en bas qui, l'arrêtant par un bras, lui dit :
•— Snis-moi !
— Qui es-tu ?
— Suis-moi, te dis-je. Tu me connaîtras comme je te connais.
— Marche devant, répliqua le nt^gre interdit.
Une vieille affaire de famille.
La femme qui avait arraché le nègre à ses méditations était, nous l'avons dit, entièrement enveloppée d'un haïk croisé sur le visage et flottant sur les pieds;- de telle sorte, qu'on ne voyait de sa mystérieuse personne qu'un coin de prunelle noire et brillante, et des pointes de babouches en maroquin jaune.
Malgré notre désir (et notre besoin) d'intéresser le lecteur à ce prudent personnage, en insistant sur la légèreté de son pas, sur la disliiiCtiOn de se.s formes et le bon goût de soii muet costume; nous nous trouvons dans la triste nécessité d'avouer, que etout était plus repoussant qu'attrayant. Le haik était troué, la taille était épaisse, la démarche masculine; et les babouches, menaçant ruine, n'accusaient certes pas un pied de Cendrillon.
Après avoir tenté d« reconnaître son singulier compagnon de routt* , en jetant à travers les déchirures de son voile, quelques regards pénétrants, le nègre complètement dépisté, haussa les épiules avec une superbe insouciance, et marcha sur les talons de son guide à grandes enjam-
22 Ml5[)INE.
bées, le nez en l'air comme fait un chien fidèle, en bonne intelligence avec son maître.
La femme longea la rue de la Marine, traversa la place du Gouvernement, en passnnt sous les jeunes nrbres de sa terrasse, s'engagea dans la rue escarpée de la Casbah (1), et, |)arvenue iiu faîte de la rude collifie qui porte sur son llan<: les débris du vieil Alger, elle se jeta dans une ruelle perdue, sombre comme une galerie de catacombes, et formée de maisons en bois, dont les auvents vermoulus se rencontraient des deux bords.
Arrivé à la porte basse et étroite de la plus chétive de ces maisons, la femme s'arrêta, posa la main sur le loquet, et se tournant pour la première fois vers le nègre qui la touchait presque, elle franchit lentement le seuil de sa demeure et s'enferma avec le portefa x.
Les femmes mauresses de t( ute condition, ayant l'habitude de se voiler lorsqu'elles sortent, le nègre avait patiemment attendu le moment de l'arrivée pour savoir à qui il avait affaire, pensant bien que le voile tomberait dans le tete-à-tête. Ce ne fut donc pas sans un certain désappoitement, qu'il vit l'impénétrable haik obstinément croisé sur ce visage qui, dès ce moment, commença fort à l'intriguer.
— Assieds-toi là, dit la femme, en montrant du doigt une gross-" pierre carrée noircie de funée, et posée dans les cendres d'un foyer éteint.
Puis croisîHU les jambes, la singulière maîtresse du logis s'affaissa sur ele-même et se campa dextren:ent sur une affreuse natte de joncs grossi(M^s.
Le nègre obéit, tout en jetant un morne regard sur la salle enfumée et misérable, où il espérait enfin connaître
i'I) La Casbah était un château loilifié qu'habitaient les pachas d'Alger, et où ils enfouissaient leur U'ésoi -
SCENES DB LA VIE AKABE. fS
le dernier ou le premier mot de sa bonne fortune ténébreuse.
Le jour qui éclairait la chambre où se trouvaient nos deux personnages, était pâle et triste; il venait de deux petites fenêtres étroites donnant, à six pieds du sol, sur la cour d'une maison voisine, et semblait jeter à regret ses rayons sur les murailles délabrée^ d'un si misérable réduit.
— Rassemble tes souvenirs, dit la femme, après une pause de quelques secondes, et tu me reconnaîtras?
— Je n'ai plus de famille, répondit le nègre, et je n'ai jamais eu d'amie, ainsi je ne te connais pas.
— Les enfants sont oublieux!...
— Tu t'es trompée en t'adressant à moi.
— Ne t'appelles-tu pas Mahiah?...
— Mahiah, oui... qui t'a dit mon nom?
— N'es-tu pas né dans la tribu des Beni-Kiza ?
— Oui.
— N'es-tu pas le fils du supplicié, et de la malheureuse Zaka?...
— Oui, oui!... qui t'a parlé de moi? interrompit le nègre avec émotion.
— Ta tante, la sœur de. ta mère, n'est-elle pas esclave chez les Med'géher ?
-- Hélas ! murmura le portefaix en baissant la tête, ma mère et ma tante sont mortes! elles ont rejoint le grand esprit, Mahïah n'est plus qu'un chien, sans famille et sans amis!
— Mahïah n'a plus d'oreilles, il oublie le son de voix des siens, ajouta la femme voilée, s'exprimant en langage caf; e.
Le jeune nègre dressa la tête, ses yeux brillèrent comme ceux du chat sauvage, et il se leva brusquement, comme I par l'effet d'un ressort.
— Qui es-tu? qui es-tu? s'écria-t-il ; la sœur de ma mère est morte, il y a près d'un an...
— Ta mère est-elle heureuse dans son tombeau ? Sa mort a-t-elle été vengée?
— Elle a été vengée, murmura le nègre, avec effort et douleur; et une sueur froide couvrît son front d'ébène; ses jambes tremblèrent; son regard s'abaissa.
— Le Djelep a-t-il poussé tous les pervers sous ta vengeance? Satan a-t-il été satisfait (1).
— L'ange de la mort a pris ses victimes ! Tous les maudits sont avec lui !
— Tous?
— Tous ! répéta faiblement Mahïah, et il détourna les yeux, comme pour chercher une issue.
— Tu mens, fils sans cœur, lu mens! répéta la femme en donnant à ce mot une expression de souverain mépris. Le nègre fut saisi d'un vertige, sa vue se troubla, tout son corps tressaillit et chancela.
— Qui es-tu donc, toi ! demanda-t-il ?
— Je suis l'ombre de ta malheureuse mère, je suis le cri de douleur qui s'échappe nuit et jour de sa tombe, je suis la fille de Satan, et je viens te demander compte des serments faits au Djelep ; je suis !a honte de ta famille, je suis ton opprobre vivant !
— Assez ! assez! s'écria le portefaix, et, s'élançant sur la femme, il allait lui arracher son voile, lorsque ce voile viv inent écarté, montra le visage décrépit et hideux d'une vieille négresse.
Mahïah, tombant à genoux à cette rencontre, frappa la
(1) La cérémonie du Djelep^ fort pratiquée par les nègres de l'Algérie et des tribus cafres, a pour but l'évocation du démon. Le Djelep a été décrit dans touo ses curieux détails dans le premier
volir.nc de Médine,
terre de son front y et murmura d'une voix éteinte par la frayeur :
— Grâce? grâce! Pardon l j'ai menti! j'ai menti!
— Me reconnais-tu maintenant? suis je bien la sœur de ta mère ? suis je bien la fille du roi Gaïka ? suis-je bien la pauvre esclave vendue par le juif Samuel ? retrouves-tu en moi la vile gardienne des femmes chez les Med'gcher (i)? Me reconnais-tu comme je t'ai reconnu, indigne et lâche enfant desBoushuanas?
— Grâce ! Mahïah n'a pas été lâche ! Mahïah est bon ! voil^ son crime!
— Alors je viens t'interroger, raconte-moi tout ce que lu as fait?... Mais pourrais -je t'écouter sans mépris?... ne m'as-tu pas déjà menti ?
— Je ne savais pas à qui ;e parlais... je te dirai la vérité, toute la vérité.
— Parle donc, je t'écoute...
— Me laisseras-tu faire ce triste récit, sans m'expliquer le secret de ta présence, ou plutôt de ton existence, toi que je croyais morte depuis un an bientôt.
— Parle au génie ouiragé de ta fanille! parle au sang avili de ta race; ce n'est pas à toi d'interroger.
La négresse avait prononcé ces paroles d'une voix sentencieuse; son visage froid, triste et ravagé par les années, autant que par la misère, semblait perdre peu à peu quelques traits de sa laideur. Le malheur couvrait ce masque repoussant de sa touchante majesté !
Mahïah, livré h ses terreurs superstitieuses, écouta respect eus ment l'ordre impérieux que l'enfer semblait lui donner; il se releva de son humble posture, et se rasseyant sur la pierre que sa tante lui^ndiquait, il détourna
(1) Celle scène se rapporte, quoique d'une manière indépendante, au chap. vu du premier volume du roman de Médine,
les yeuK du fauve regard de son impitoyable juge et dit :
— « Lorsque je te rencontrai chez les Med'géher , et qup tu m'annonças Tainvée de ma mère chez les Beni- Kiza, en m'ordonnant de l'aller trouver, je prends les esprits h témoins que je n'eus de repos et de joie qu'en mettant les pieds dans la gourbi (1) où la pauvre Zaka, mourante m'attendait. »
— Bien ! murmura la négresse.
— « Tu ne m'avais pas trompé, en m'annonçant que ma mère avait de nombreuses et de funestes révélations à me faire, car je suis arrivé assez à temps pour les recevoir toutes, pour apprendre l'horrible histoire de ma famille, pour maudire les bourreaux de mon sang, et me mettre sur leurs traces; pour ensevelir ma mère chérie, et baigner sa tombe de mes larmes ; pour meurtrir mon visage, jeter des cris sans nombre, et invoquer le génie des vengeances ! »
— Bien ! répéta la négresse.
' « Lorsqiie la vallée dcsBeni-Kiza eût retenti sur tous les tons de mes sanglots et de ma douleur, je me penchai sur la tombe de Zaka, et la Taisant avec piété, je me levai pour courir à Toéuvre de mes serments !
« Nous étions au temps du Djelep, de cette cérémonie infernale qui nous donne la connaissance de l'avenir, en nous incarnant le mauvais ange, et qui nous inspire pour nous donner la ruse et l'audace nécessaire à la recherche de nos ennemis, tout en nous préservant de leurs embûches... je sacrifiai au Djelep; et, dès cemo:i ent, je sentis le serpent de la haine se glisser dans mon cœur, et son venin mortel couler dans mes veines. Mahïah n'était plus l'esclave abject d'un n^^ître odieux, c'était un démon armé de patience et de feu !
(1)1 es gourbis sont les cahannes qu'habitent les familles kubilcs.
SCÈNES DE LA TIE AHAnE. 97
Le nègre s'ari êta quelque temps. Ses souvenirs sem« blaienl ranimer en lui une fureur assoupie. Le visage de sa tante demeui^a impassible et immobile.
— « Je me mis en quête de mes ennemis... Les révélalions de ma mère m'avaient appris que le fameux marabout l'Arbi (i), mon maître avait ordonné il y a plus de douze ans, le supplice de mon père... La mort de TArbi fut aussitôt arrêtée par ma juste colère...
— Biea! interrompit la n gresse.
— Ce que ma mère n'avait pu me révéler entièrement, Eblis (5) me le révéla. Et sur quelques indices que Zaka me donna, je ne tardai pas à reconnaître dans le père de TArbi, riiomm.e fatal qui avait trahi ma mère et avait ruiné son cœur l Je reconnus ainsi que le juif Samuel, de Mostaganem, était le fils de Tavide marchand qui vous avait toutes les deux vendues , pauvres filles du roi Gaïka!...
— Et tous les trois sont morts? interrompit encore la négresse.
— Tous trois sont morts, répondit Mabiah en courbant la tête.
— Bien ! continue ?
— L'Arbi avait une sœur, aussi douce, aussi charitable pour le pauvre Mahïah que son père était cruel et insolent. Cette jeune fille s'appelle Médine...
— Elle existe donc encore?
— Mon bras s'est souvent levé pour frapper cette belle créature... et le courage m'a toujours manqué.
— Lâche ! dit la négresse av c dédain : lâche !
— Je ne pouvais sans offenser le ciel, accomplir mon entière vengeance. D'ailleurs, une raison puissante m'im-
(I) L'Arbi, l'un des principaux i)ersonnages du roman dn Médine, ("2) Eblis, l'ange déchu, Tange de l'enfer.
28 MÉDlNË.
posait la clémence. Après avoir liésité longtemps, j'ai pardonné !
— Quelle est cette raison ?
— Tu sais que ma mère, à son retour d'Egypte avait une file qui faisait son orgueil et sa joie ?
— Je le sais.
— Cette fille fut ravie, dès sa plus tendre enfance à la pauve Zaka ; et, en retrouvant les ennemis de ma race réunis sous une même tente, j'y rencontrai un ange qui devait la vie à ma propre sœur, à la fille de ma mère... ce rejeton magnifique de notre malheureuse famille, cette beauté enviée du ciel ; vivait dans l'amitié charmante et tendre de Médine. Ces deux fleurs de la plaine étaient inséparables ; en brisant Tune sur sa tige, j'aurais fait mourir l'autre, car Médine et Aicha étaient jumelles par le cœur, ram)ur et le visage!... Ma main a tremblé devant tant de grâce et de candeur, mon regard s'est adouci devant tant de jeunesse et de fraîcheur; la pitié m'a fait oublier tous mes malheurs... J'ai pardonné ! j'ai pardonné!
— Et où sont-elles, maintenant?
— Elles ont passé la mer, elléS sont en France... je je pouvais les suivre, car elles m'avaient supplié de ne pas les quitter ; mais je craignais le jour des remords, je savais que le démon offensé pourrait, un jour ou l'autre, me pousser à obéir aux ordres de ma mère mourante... Je suis resté sur la plage où elles mont envoyé leurs derniers adieux; et j'ai bien fait, car, à peii.e le navire qui les emportait était-il hors de ma vue, que ma vue s'est troublée, que mon cœur s'est gonflé, que mes mains se sont crispées!... Hélas! depuis ce jour d. séi^aration, jusqu'à l'heure où lu m'es apparue comme un fantôme, je vois l'ombre de ma mère se dresser devant moi à toute heure, dans mes veilles, dans mon sommeil ; aux mo •
SCÈNES nE LA VIE ARABE. 29
ments des plus rudes fatigues de mon métier, j'entends snns cesse une voix terrible qui me crie : le djelep ! le djelep !
— Et que réponds-tu à cette voix?
— Je tremble comme le cheval de guerre tremble à rapproche du lion!... Quelquefois je fuis à travers les rues, ou dans la plaine, espérant échapper au démon ; le démon plus agile que moi me suit, et me devance k l'endroit où, épuisé, je tombe implorant une trêve qu'il ne me fait jamais.
La négresse sourit affreusement k ces dernières paroles, son regard était flamboyant. Cependant elle feignit une morne indifférence, et continua son interrogatoire.
— Aussitôt après le départ de la maudite et d'Aïcha, qu'as-tu fait!
— Jd t'ai cherché pour te rendre compte de ma con« duite et implorer tes consolations. On m'a dit chez les Med'géher, que tu étais morte, et j'ai pleuré sur toi. Alors, je me suis senti un dégoût suprême pour ma vie misérable ; j'aurais voulu rejoindre nos pères , si une double pensée d'amour et d'effroi ne m'eût retenu enchaîné à cette existence qui m'est à charge. Oui , mes esprits effrayés me représentaient toujours Médine heureuse , aimante, animée, riche, libre! tandis que ma mère est morte de douleur et d'ab)ectioîi! Oui, je sentais mon âme se fondre en regrets, quand je çongeais à Aicha, la blanche tourterelle de nos montagnes, que je ne dois plus revoir!...
Hélas! torturé par ces chagrins, je vins à Alger, où pour gagner ma nourriture grossière, je me tis portefaix. Au moins, dans les durs labeurs de ce métier, je trouvais chaque jour de doux moments ; car, quand je faisais des voyages au port, mon regard flottait sur la rade, sur la pleine mer que j'embrassais souvent dans toute son éten-
30 MLOliNE*
(lue. Que de fois ii'ai-je pas, à la fin de mes journées, croisé les bras devant la brume tombant sur Teau, et jeté les éclairs de mes yeux jusque sur les côtes de France qui se montraient à ma folle curiosité. Que de fois, quand la mer écumait et grondait, n ai-je pas envié le sort du goéland qui rasait les vagues h ma vue, et se perdait d'un coup d'aile dans les profondeurs bruyantes de l'horizon. Dans d'autres moments, je me décidais 'k partir tout à coup ; et n'ayant pas d'argent pour payer mon voyage, je m'appliquais, pendant plusieurs semaines, à ramasser la somme nécessaire; je travaillais alors ix m'tcraser; puis quand j'avais en main mon trésor, la pitié, la lâcheté peut-être, se cramponnaient à mon cœur, et je jetais dans la rade, avec épouvante, tout le truit de mes sueurs i
Mahïah s'arrêta, essuya, du revers de ses mains, les larmes dont ses yeux étaient remplis, et reprit avec plus de calme :
— Hier, j'étais couché sur le quai du débarcadère, j'avais lassé me^ épaules et mes bras au transport du déchargement d'un navire qui part pour la France. Dans mes rêveries insensées, je me disais que tous ces ballots, en passant de mes mains aux mains des matelots, étaient privilégiés; et, comme toujours, je re-^ardais la mer avec des yt'ux amoureux, jaloux comme ceux d'un fiancé contemplant sa belle promise. Un homme vint me frapper sar l'épaule; céta.t le capitaine du navire en partance. Cet homme voulut m'enrôler pour le service de son bord; il était ivresse, il manquait de marins, il me proposa un bon salaire...
— Eh bien ?
— J'ai bondi de joie, d'abord... puis j'ai refusé et j'ai pleuré!
— Lâche! lâche! répéta la négresse,
— Ce soir encore le capitaine m'a renouvelé ses offres;
SCENES DE LA Vit AKABE. 3!
ce soir encore je me suis enfui cl je t'ai rencontrte ! Maintenant, parle à ton tour, tu vois combien je suis malheureux, tu sais ce que je souffre? Expli(iue-moi...
— Je savais tout ce que tu as cru m'appn'ndre, à l'exception de ce qui concerne Aïcha ; que le mauvais œil s'écarte de cette chère enfant, et qu'elle jouisse de tout le bonheur dont ma race est depuis si longtemps privée; je la bénis. Quant à toi, à moins que tu ne répares, à l'instant même, ta crin;inelle iaiblesse, je te maudis au nom de ton père et de ta mère euvers qui tu es parjure... Ecoute moi.
Mahiah tressaillit de tout son corps; la négresse se leva, et se drapant avec gravité dans son haïk, elle dit :
— « Les cavaliers des Med'géher, partis pour l'expédition des Beni-Kiza , et qui, au retour des troupes Iran çaises, avaient pris les devants, nous annoncèrent la mort des chefs de l'Ouest et le sanglant combat de Beni-Smiel. J'ai su par eux et par quelques prisonniers qu'ils ramenaient, le rôle que tu as joué dans celte dernière lutte des Arabes et dts chrétiens, également nos ennemis. En me faisant raconter le supplice du juit Samuel, que tu as enseveli dans une muraille, j'étais orgueilleuse et réjouie; car celte vile créature e|t née de l'infâme qui nous a flétries, ta mère et moi! En apprenant la lin. tragique de TArbi, dont la tête est tombée sous ton couteau, j'ai un insiant oublié mes affreux chagrins, et j'ai dansé oans mes fers, commue un joyeux enfant sur l'herbe des savanes ; car je devinais que ta trahison envers ton maître, et la vengeance que tu en avais tirée, n'avaient été excitées que par un juste ressentiment et une obéissance aveugle aux dernières volontés de ma sœur Zaka. Dès lurs, je m'informai partout du sort de Medine, de cette sœur damnée de l'Arbi ; et un jour je la vis dans Mostaganem, belle, radieuse et trijmphante, appuyée au bras d'un jeune ca-
3^ MÉOINE.
nitaine, et suivie par toi, comme par un chien. Je me cachai, j'épiai tous tes pas, jusqu'à l'heure du départ de Médine... et je versai des pleurs de honte et de rage; car lu t'étais déshonoré, parjuré!... A mes yeux, tu n'éiais... tu n'es qu'un monstre !
« rayant renié, je fis répandre le bruit de ma mort, bruit qui s'accrédita, car on trouva mes vêtements sur le bord de la mer, et on me crut noyée ! Une vieille femme, hideuse et inutile autant que moi, est bientôt oubliée!.. Je partis pour Alger, voulant te suivre, espérant toujours nue le remords t'envahirait. J'ai vécu misérablement dans ce réduit, comme ta mère dans la gourbi infecte où tu as fermé ses yeux... Je t'ai surpris souvent, sur le port, rêveur et égaré... J'ai eu enfin pitié de toi ; je me suis mise sur ton chemin, pour te pousser où le démon t'attend, où l'honneur et le repos aussi t'attendent! Fils de Zaka, pèse mes paroles; tu peux mourir demain, et tu mourras maudit ! »
Mahïah recula d'un pas ; la négresse avança sur lui, en se grandissant majestueusement, et elle continua :
— Quand tu reverras le Grand-Esprit, et ce doit être bientôt, tu trouveras ton père le supplicié à sa droite, ta mère outragée k sa gauche, ta tante avilie près d'eux, et ils seront entourés de tous les princes de notre race, et des premiers enfants des Boushuanas, valeureux et pieux! Comment soutiendras-tu ces regards dédaigneux, humiliés?
Mahaïah couvrit ses yeux de ses deux mains et recula, La négresse le suivit, et cette marche rétrograde se continua lentement; le jeune homme reculant à chaque apostrophe de sa tante, la négresse le suivant d'un pas grave et mesuré.
— Qne répondras-tu à ta mère qui te dira : Mes os ont
s^È^ES nr; r,.\ vrr; orahe. 33
froid diins mn tombe, ils auront froid éternellement, car ton perjure est éternel !
— Grâce! grâce! cria Mahïah toujours reculant.
- Que répondras-tu à ton père, à ta tante, h tes frères, aux jeunes tilles de la grande vallée et du Mont-Luisant qui te t rieront : lâche ! lâche ! lâche !
Mahïah éiait arrivé au boit de la salle; il était appuyé contre la porte; en la touchant, et en entendant les derniers mots que sa tante proférait sur un ton lugubre et passionné, il sentit son cœur faiblir el sa tête se briser Saisissant alors machinalement le loquet, il le souleva: une bouffée d'air tiède et bienfaisant frappa son visage, et Il s élança dans la ruelle, poursuivi par la voix retentissante de la négresse qui, debout sur le seuil de sa porte s écriait comme en démence : „
— Lâche! lâche! lâche!
fl
L'Enfer.
Nous devons et nous voulons rassurer au plus vite nos lecteurs sous le titre de ce chapitre. Nous aimons, par caractère, les peintures gracieuses et les deux récils, et nous préftrons sincèrenieht les mots mignons de notre langue a ceux qui présentent m annoncent des images terribles ou des catastrophes. Aus i c'est bien à contre cœur que nous avons écrit ce titre diabolique, ayant, comme chacun s'en doute, une affreuse peur de tout ce qui s'y rapporte.
Mais il faut être muni d'une certaine conscience pour écrire; et le roman, histoire du cœur, exige, avant tout, une plume observatri( e et fidèle
C'est don par conscience pure et par devair que nous intitulerons ce chapitre V Enfer.
La raison, la voici :
Qu'est ce que l'enfer ?
C'est un beau brick du commerce de Provence, un peu large de flancs, haut de voiles, fier de ses deux mâts penchés en arrière, armés de deux canons pacifiques tirant
SCÈJNtS DE LA Vlfcl AUABE. 35
une fois l'an, îi la Saint-Nicéflas, patron des voyageurs, marchant comme un corsaire, propre comme une demoisello, frété par M. Gutberr, riche armateur de Marseille, et commandé par M. Mathias, Thonnête et prolixe capitaine dont nous avons fait la connaissance au premier chapitre de cette histoire, car c'est une histoire que nous racontons.
Ce capitaine était un homme rare en son métier. Il en revendait à tous les pilotes des deux mers pour entrer de jour et nuit dans les passes ; il se moquait de tous les vents, connaissait les deux bouts du monde, comme la rade de Toulon, n'aimait rien tant que les bourrasques, et ne se mettait en colère qu'en temps de calme plat. Cette colère, alors, était une véritable tempête.
Tant de brillantes qualités auraient dû faire de notre maiin un homme comi let; mais, hélas! la nature nous dépare toujours par quelque vilain endroit du physique ou du moral, et M. Mathias n'était pas une créature parfaite. Son enveloppe assez co v mune, cachait un caractère capricieux et fantasque, orgueilleux et fanfaron au delà de l'hyperbole. A son dire, on l'eût pris tout bonnement et à la fois, pour un Duquesne et un Colomb. Dans sa rare vanité, il méprisait, outre mesure, toute la marine militaire, depuis le brigantin jusqu'au trois-ponts, se chargeant, en cas de guerre, de ruiner à lui seul la compagnie des Indes, m plus ni moins. C'était un effréné vantard que ce Marseillais, brave homme, au demeurant, mais belliqueux à faire trembler, ne rêvant qu'abordage et ne parlant que de canons. Heureusement pour ses amis qui le jugeaient sur parole. L'Europe était en paix et le commerce florissant. Aussi, M. Mathias, enrageant de sa I paisible vie, aimait-il à s'environner d'images imp santés : i il appelait son contre-maître Vampire, son calfat Cocyie, \ son cuisinier Mitraille , son mousse Biscayen, et son
brick VEnfer, Le tout p^iv transporter d(\s balles de laine, ou des tonneanx de garanc(* î
C'est Tine bizarre famiîle que l'espèie humaine !
Le soir même de l'aventure arrivée au jeune nègre Mahïah, entre neuf et dix heures, le port d'Alger était calme, les feux s'éteignaient peu à peu, les chansons des matelots avaient cessé, et le silence n'était trouble de temps en temps que par quelques avirons poussant des canots retardataires. Le brick ÏEnfer devant appareiller au petit jour, et au premier souffle de bonne brise, avait été dégagé, après son complet chargement, du groupe des bâtiments en cargaison, et il roulait sur ses câbles dans les plaines eaux de la rade.
A l'arrière du brick, se trouvait une petite dunette peinte en vert tendre et partagée en trois compartiments. Celui du milieu était une salle à manger assez proprette, à droite était la cabine de M. Mathias, à gauche une autre cabine destinée aux passagers qui honoiaient l'Enfer de leur confiance.
Lhtre neuf et dix heures, la nuit étant noire et le ciel couvert, deux hOiiimes étaient assis dans la salle commune et causaient ; l'un parlant d'une voix ronflante, l'autre questionnant et répondant avec une exquise politesse et une parfaite élégance.
— Ainsi, vous dites, capitaine, que nous pouvons être dans quatre jours à Marseille ?
— Qui vous parle de quatre jours, monsieur ; si le vent ne saute pas, je veux qu'on parle de ce voyage, et que tous nos charbonniers à vapeur en prennent le deuil. Je vous verrai dans la Cannebière (0 quarante heures après avoir levé l'ancre.
Le personnage auquel s'adressait celte forfanterie, y ré-
(1) Rue magnifi<|ue dont le peuple marseillais est irès-fier.
pondit par un délicieux sourire empreint de mélavcolie et de joie. On eût dit qu'une espérance subite s'était glissée dans son àme avec les paroles du marin; aussi, jetal-il cette double exclamation .
— Vous croyez! vous êtes sûr?
— Pardienne! cela ne m'étonncra pas; le contraire me surprendrait fort. Monsieur, goûtez un peu ce vin d'Espagne, c'est du nectar.
— H est fort bon.
— Je le crois! vous ne trouveriez pas son pareil k Malaga, assurément; il faut le prendre sur les lieux.
— N'est-ce donc pas du Malaga?
— Pardienne! que serait-ce?
— Eh bien ! où l'avez- vous pris ?
— A Cette donc! C'est ik que se fait tout le bon vin étranger... je vous recommande celui-ci ; l'an dernier, j'en lis acheter cinq cents bouteilles à M. le marquis de Candeud...
-— Le marquis de Candeuil, dites-vous ? -— Oui, moiisiear.
— Vous Tavez connu ?
— - Il est passé en France sur mon brick, avec madame la marquise qui était sa fiancée... nous avons fait une traversée charmante; mon vin fut trouvé...
— Pardon, pardon, interrompit le futur passager de M. Mathias, pouvez-vous me faire le portrait de celte jeune marquise !
— Oui, certes, et c'est avec plaisir; des visages comme ceux-là sont de bon souvenir. Madame la marquise est brune comme une aile de corbeau, élancée comme une corvette...
— - Mais c'est un portrait de négresse que vous me faites là?
— Ft quand ce serait! j'en ai connu de ravissantes...
— La marquise? la marquise, s'il vous plaît?
— Mademoiselle Médine, et son amie mademoiselle Aïclia...
— J'en sais assez, monsieur, interrompit vivement l'étranger, au grand étonnement du capitaine, et vous êtes arrive à Marseille sain et sauf?
— Et donc?
— J'arrête mon passage, et je couche à votre bord dès ce soir; vingt cinq louis pour vous, si nous arrivons en France dans trois jours.
— Très-bien, dit ie capitaine; puis allongeant la main vers un gros registre qui etail sur la table, il ajouta :
— Veuillez me laisser votre passeport pour que je vous inscrive... Celte misérable police nous traque comme des foi bans quand nous ne sommes pas en règles.
L'étranger tira une pancarte de sa poche, la remit au marin, et s'en alla sur le pont, où il se promena de long en large a grands pas.
El vos bagages, cria le capitaine, quand les apporierat-on?
— Je n'en ai pas.
-^ Hum I dit M. Mathias en ouvrant le passeport, voilà une réponse qui n'est pas catholique. Puis retléchissant à voix haute en roulant ces pouces avec une extrême dextérité, a se communiqua de graves suppositions qui attestaient toute la sagacité de bun esprit.
— Cet liomme croit peut-êlie que je ne le deviiie pas. 11 ïaudraii que M. MaUiias tùi aveugle pour qu'il n ait pas lu Sur ce visage... El au laii, qui aianie ça peui-il elrer Les gens ae celte mine voni bien de France en Afrique, maib d'Alrique en France! non... après tout, il faut ijien que ceux qui vieuntjul à Alger s'en retournent un jour ou 1 autre... basth! il y a de la politique la-dcssous! ei quauU
il y en aurait, qu'est-ce que cela te fait, monsieur Mathias? si sa feuille de police elle est en règle, va de Tavant. Quand ce serait Abd-el-Kador en personne, je ne dois point m'en soucier; il me paie grassement, qu'il soit le bien venu. D'ailleurs il est pressé, et chacun peut l'être. Si c'était une aventure d'amour? Lisons le passeport... Sir Francis Brec... Brecnoo.
— Plaît-il 1 demanda le passager qui, s'entendant nommer au moment où il rasait la dunette, avait avancé la tête dans la salle.
— J'essayais de prononcer votre nom, répondit le capitaine, il est écrit dans une langue extraordinaire...
— Francis Brecknock, baronnet, interrompit l'étranger, c'est de l'anglais et du meilleur. J'ai l'honneur de vous saluer.
— Permettez, monsieur Francis Brénot... Brénoque; comment dites- vous cela?
— Brecknock, baronnet.
— Eh bien, monsieur le baronnet, vous êtes donc décidé à voyager sans vos bagages ?
— Je vous l'ai dit.
— Cependant vous en avez ?
— De quoi!
— Des bagages?
— Pour qui me prenez-vous ?
— Je n'ai pas assez d'esprit pour vous répondre.
— Voyez mon passeport ?
— Je ne suis pas assez savant pour le lire...
— Voici la signature de noire consul, dit l'Anglais en s'approchant du marin, et voilà vingt- cinq louis pour mon passage. Débarquez -moi dans trois jours, et je vous promets six cents francs en belles pièces. Me parlerez-vous encore de bagages?
— Mais si nous prenons le calme ou les vents contrai-
40 MÉDINK.
res, au lieu de cinquante heures de roule, je puis vous promener tout un mois sur les cotes.
— Et après?
— Et après, il me semble que vous pourrez changer de linge sans vanité.
— Vous m'en donnerez.
— Moi... mille canons, ceci est drôle! prenez mon canot et descendez à terre, vous avez le temps d'embarquez toutes Vus nipes.
— Non...
— Pourquoi ?
— Je pourrais m'oublier, et manquer le départ.
— Mais je vous attendrai.
— J'ai l'honneur de vous souhaiter le bon soir, dit le passager qui, pirouettant sur les talons, recommença ses enjambées sur le pont.
— La peste Vétouffe, mylord, marmotta M. Mathias; puis, se courbant sur son registre, il copia tant bien que mai le nom de l'Anglais, et s'évertua à déchiffrer son signalement. « Agé de vingt-quatre ans ; cheveux blonds, yeux bleus, bouche ihoyenne... » 11 en était là, lorsqu'un matelot de quart frappa discrètement à la porte de la salle.
— Entrez, dit le Marseillais, sans quitter son travail.
— Capitaine, il y a un homme qui demande à monter le brick.
— Eh bien, mon garçon, laisse-le monter.
— Mais il faut lui jeter Téchelle, car il est à la nage, et la mer n'est pas commode; le vent d ouest chasse dans la rade.
— Un homme à la nage ! voilà bien des aventures dans une nuit... Allons, jette-lui tout ce que tu voudras, et pôche-le, pourvu que ce ne soit pas un Anglais... J'ai bien assez de ce baronnet.
Comme le matelot sa uail pour se retirer, le baronnet entra dans la dunette, suivi do Malnah, dont les vêtements étaient dans un affreux désordre ; Teau qui ruisselait de tout son corps inondait le plancher et s'écoulait en rigole jusque sur le pont. Le nègre avait Tœil agard, le front soucieux ; ses membres tremblaient de froid, et le trouble de son cœur était parfaitement dissimulé par le malaise physique résultant de son éti^ange et subite apparition.
— Tu t'es donc décidé, moricaud? dit la capitaine, et te voilà des nôtres.
— Oui.
-— Par quel canot du diable es-tu venu? te voila trempé comme une anguille.
— Toutes les embarcations étaient parties quand je suis arriv»^ sur le quai ; j'étais pressé, je me suis jeté à la nage ; mes bras sont forts !
— Mais malheureux, la mer est très-mauvaise, tu pouvais te no>er.
Le nègre retroussa ses grosses lèvres, et montra remail de ses dents par un sourire ironique ; puis il ajouta :
— Mon heure n'est pas venue î le démon n'est pas toujours le maître !
— Cependant, si je ne vous avais pas jeté un cable, vous couliez bas, mon brave, dit l'Anglais avec calme. Mahiah regarda l'étranger avec indifférence et ne répondit pas.
— Si ce bélitre croit au diable , pensa M. Mathias , je crois, moi, que ce baronnet en est le proche parent. Vàst'en trouver Mitraille, mon garçon, dit-il à haute voix ; demande lui un verre de tafia pour le rechauffer, et un hamac pour te coucher. Demain , nous causerons de ton enrôlement... Bon soir... A propos, dis à cet honnête gargotier de m'envoyer, sans retard, le père Vampire.
— Voilà de noms bizarres, murmura le jeune Anglais? l'Enfer, Mitraille, Vampire. S'il faut croire aux augures, ceux-ci n'ont rien de rassurant. Après tout, qu'importe ! le fatalisme est une grande vérité.
Disant cela, le baronnet poussa la porte de sa cabiUe et la referma sur lui.
Le père Vampire entra dans la salle commune et s'arrêta, chapeau bas, devant M. Mathias, profondément absorbé par les derniers mots de son passager.
Le père Vampire, nous Tavons dit plus haut, n'était qu'un paisible contre-maître, expert en son métier, incapable de méchanceté, et affreusement victime par le sobriquet terrible dont Tavail gratifié l'humeur belliqueuse de son commandant. Son extérieur était aussi modeste qu'inofffensif, et le brave homme n'a» ait de tout temps estropié que la langue française.
— 11 se passe ici des choses étranges, dit M. Mathias, en levant sur son subordonné des yeux flamboyants.
— Des choses étranges!... répéta le contre-maître; je ne comprends pas.
— Ni moi non plus.
•— Alors? *.
— Tous nos passagers sont-ils à bord ?
— Oui mon capitaine...
— Tous ?
— 11 ne faut pas une heure pour les compter, au moins, ils ne sont que deux; répondit, avec bonhomie, le contremaître ; le monsieur qui est là, et le miUlaire qui est sur le pont.
— Crois-tu que je ne le sache pas ?
— Alors ?
— Alors, monsieur Vampire, ajouta le capitaine à voix basse, apprends que le monsieur qui est là, me fait l'eflfet d'un diable à quatre, et que je voudrais avoir dans ma
cale toute une cargaison de nègres en place de ce jeune frelufjuet.
— Voudriez-vous me faire donner de la lumière, s'il vous piail, demanda l'Anglais, sans ouvrir la porte de sa cabine.
— Biscayen! porte la lampe, cria M. Mathias à son mousse.
— Biscayen ! murmura le passager, décidément, je crois que je vais rire.
— Il croit qu'il va rire, reprit le capitaine, as-tu entendu?
— Et, pardienne ! il y a de quoi. Vous nous affublez de surnoms qui nous mettent en mascarade perpétuelle. Vous souvenez-vous des deux belles dames que nous avons menées en France, Tan dernier ; Tune d'elles, mademoiselle Aicha , a failli oublier tous ses malheurs et rire aux laraies en entendant nommer l'équipage.
— Elle était donc bien triste et bien découragée ? demanda l'Anglais ouvrant sa porte subitement.
— Qui? dirent à la fois des deux marins étonnés.
— Aicha?... N'est-ce pas d'elle que vous parlez?
— Mais oui ; cela fendait le sœur, repartit le contremaître avec attendrissement, une jeune fille si belle!...
— A 1 î que vous êtes heureux, mon ami, interrrompil le bai onnei : et prenant une petite lampe en cuivre qui lui présentait le mousse, il s'enferma et se verrouilla dans sa chambre.
•— M. Mathias était im mobile et muet. Tout à coup il se leva de sa chaise, prit le contre-maître par le bras, l'entraîna sur le pont, et après avoir fait quelques pas, il lui dit :
-- Certes, personne ne doute de mon courage; j'ai affronté d'affreuses tempêtes, j'ai fait la course sous l'Empire, et capturé plus de bâtiments que ce piètre Surkouf
44 MÉn Nh.
n'enavudesadunelte; t^li I)ien ! j'avoiie qu'aujourd'hui je mesensTame à l'envcs.
— Pourquoi ?
— J'ai le pressentiment que ce mylord va nous porter malheur.
— Ab ! bah !
— Ah! bih ! ah! bah! Figure-toi, mon cher, qu'il voyage s ns effets.
— ILin I
— Sans une chemise l
— Et son passeport ?
— Il est en règles ; mais cet homme est un agent secret, ou un grand crim.nel. J'opine pour cette seconde profession !
— Pourquoi ? Voilà que vous me donner aussi la chair de poule
En ce moinenl, le cuisinier et le calfat qui se promenaient, bras dessus bras dessous, croisèrent le capitaine et s'arrêtèrent pour le saluer.
— J'ai voulu faire souper votre nègre, dit le cuisinier, il a reiuse toute nourriture et n'a pris qu un verre de tatia à assommer un hœut.
— Où est-il mainieiiatit?
— 11 n'a pas voulu'prendre de hamac, il s'est allé coucher k l'avant, à coté du militaire passager.
— Puisque nous voilà reunis, et que nous sommes de vieux compagnons naviguant toujours ensemble , ikt M. Mathias, je vais vous consulter sur un cas très-grave.
Honores de cette grande confiance, les conseil ler^^ firent cercle autour de leur chef.
— xS'ous avons à bord un passager. Anglais de naissance, qui m'intrigue de toute façon.
Il ne parle que par monosyllabes, paie comme un prince
SCGNFS i>E LA V;B AHABE. \^
pst vêtu romme jti seigneurs, et voyage san ; le noiudre paquet. . arrangez cela ?
Cocythe, Va'iipire el Mitraille s'écrièrent h la fois : — Pas possible !
— Il faut qu'il soit furieusement pressé de partir, pour n'avoir pas voulu descendre à terre dans mon canot, afin de ramasser ses hardes.
— Vous le lui avez oifert?
— Pardienne! ci il m'a répondu qu'il craignait de manquer le départ, et qu'il préférait ::a garde-robe à la sienne.
— Pas possible? s'écrièrent de nouveau les matelots qui affectionnaient cette unique expression de leur étonnement.
— Alors que me proposez-vous de faire ? Le conseil observa un silence obsolu
— Nous ferions bien, je pense, reprit je capitaine, de poursuivre nos investigations, et d'épier la conduite secrète de notre homme. Sur ce que nous apprendrons, nous déciderons.
— C* st cela
— Allons tous les quatre nous mettre aux écoutes. Vampire, par le toit do la dunette; tu auras soin de ne pas trop t' avancer sur la vître, afin de ne pas te montrer. Toi, Mitraille, à mes côtés, par les fentes de la porte; et toi , Corythe , par le bastingage du tribord et le petit sabord qui éclaire la couchette. Est-ce bien compris?
— Oui, oui.
— Allons de l'avant, mes agneaux, et à petits pas, s'il vous plAïi ; ôtez-moi vos souliers qui échorchent le plancher. Leste et en place .. sortent ne soufflez pas. Le premier qui touss'% je lui brise le crâne, ajoula le terrible Marseillais.
Au bout de quelques minutes les quatre marins étaient
46 MÈDINE.
à leurs postes, pour accomplir un actt» que nos lecteurs blâmeront snn s doute; mais nous leur ferons observer (jue la gravité des circonstances et le dang r menaçant excusaient presque leur indiscrétion ; nous ajouterons enfin, pour combattre tout scrupule, que le titre de ce chapitre justifie bon nombre de peccadilles, et que, somme toute, MM. Mathias, Vampire, Cocytbe et Mitraille sont parfaitement responsables de leurs œuvres. Ce qui étant, nous profiterons de leur coupable curiosité , sans laquelle nous serions bien empêché, ma foi, de dire ce qui se passait dans la ^mystérieuse cabine de sir Francis Brecknock.
Cette cabine était longue de six pieds, large de quatre, et passablement meublée d'une couchette à deux compartiments, l'un supérieur, l'autre inférieur, installée de manière à offrir l'hospitalité à dei x voyageurs, hospitalité généreuse si l'on veut, attendu que, pour en profiter, il faillait prendre des positions qui appartiennent à la haute gymnastique.
A l'un des coins de la chambrette reposait une commode en magnifique noyer, capable de contenir, de haut en bas, six mouchoirs de poche, quatre chemises et autres fractions de douzaines d'indispensable lingerie. Ce meuble coquille, dont tous les passagers avaient jusqu'alors critiqué les formes exiguës, avait été dédaigné par notre Anglais qui n'y avait pas touché.
A l'autre bout de la cabine, contr. le chevet de la couchette, le baronnet était assis sur un pliant, accou 'é sur une petite table, éclairé par un locatelli en cuivre, et plongé dans une profonde méditation, la tête dans les deux
mains.
Les quatre guetteurs s'arrangèrent de façon à ne perdre ni un geste ni un regard du baronnet ; et ils attendirent I atiemment qu'il donnât signe de vie.
Le plus grand silence régnait dans la rade et dans le
port, la haute mer, seule, faisait entendre son mugissement ^rave et monotone ; les vagues en allant mourir sur le^ récifs ou le sable de la grève, tourmentaient la quille du brick et le faisaient danser sur ses cables, comme disent les marins.
Sir Francis leva la tête , et passa l'une de ses mains féminines dans les longues boucl s blondes de ses cheveux. Ce mouvement découvrit entièrement son jeune et. frais visage, et laissa voir sur la table un portefeuille à fermoir d'or, ouvert et arrêté por un crayon d'un grand prix.
Le jeune Anglais que nous n'avons pas eu l'occasion de d.ipein^re, était d'une beauté rare et d'une distinction toute particulière. L'ovale de son visage était irréprochable; son teint et la blancheur de ses mains eussent fait soupirer bien des coquettes ; son front était large, fier et ch rgé d'un nuage léger qui animait, avec la fine contraction des lèvres et ramerlurne du regard, sa physionomie spirituelle et mélancolique. Le corps était svelte, la taille bie prise; la voix douce et csressante; la toilette d'une élégante et charmante simplicité.
Sir Francis prit son portefeuille et lut, à haute voix, les premiers mots de la page ouverte sous ses yeux.
« Enfin me voilà seul et délivré de ces fâcheux qui me » gênent à chaque pas , dans mes rêves et mes entrepri- » ses ! »
Les doigts de M. Mathias se crispèrent, et il envoya un coup de coude à son voisin Mitraille, qui ne le rendit point par déférence.
Le pas ager continua sa lecture , mais sans prononcer une seule syllabe , jusqu'à ce passage qu'il lut tout haut.
« Je suis à bord de VEnfer, triste présage pour ma vie » éternelle i l^st-ce donc ma faute si mon caractère , et » mon sang, si mon organisation me poussent à commettre
48 * MÉOINE.
» le crime qui doit m'attirer la damnation?... Est ce ma » fa te? E-ït-ce mafaute? *
— Le misérable ! pensa Mathias... le misérable! Et il allongea un nouveau coup de coude au cuisinier, trop préoccupé pour s'en plaindre,
L'Anglais posa son carnet sur la table ; et fouillant dans ses poches, il en tira deux pi .tolets ravissants , damasquinés et mignons, ciselés d'or et d'argent, mieux faits pour le caprice d'une sultane que pour les mains d'un homme.
Le Marseillais , en voyant son passager essayer les détentes de ses pistolets, crut, tout Jean-Bart qu'il était, sentir ses cheveux se dresser sur la tête Les quatres esp'ons eurent, en même temps, un arrêt de respiration.
Sir Francis plaça ses pistolets sur la table, à sa droite et à sa giuche, prit son crayon et écrivit pendant longtemps. Tout à coup, repoussant brusquement son portefeuille, il saisit l'un des pistolets , l'arma, et s'écriant :
— « Il ne s'agit que de faire ceci » Il porta le canon à ses dents.
Un même cri de terreur partit à la fois, des quatre coins de la cabine.
Le Journal de sir Francis Brecknock. ^
La porte de la cabine cérla sous la violence secousse du capitaine et de son aide, et les quatre marins, réunis sur le seuil du baronnet, s'arrêtèrent du même pied, les traits bouleverses et la bouche entr'ouverte.
Sir Francis, dérangé dans sa solitude par le quadruple or. de ses espions , avait nonchalamment abaissé l'arme qui menaçait sa vie, pour rechercher la cause de cette in convenante distraction. Voyant sa porte tourner sur ses gonds, et son domicile brutalement violé, le passager avait saute sur un second pistolet et ajusté des deux mains ses indiscrets visiteurs.
Cette éloquent, disposition explique suffisamment la halte de MM. Mathias, Vampire, Cocythe et Mitraille
— Malheureux ! ne tirez pas, s'écria le capitaine, nous sommes de vos amis.
— Veuillez avoir la complaisance de refermer ma porte repondit l'étranger d'une voix douce et calme,
— Mais, Mylord . .
— ■'ics armes sont à double coup, messieurs, et j'ai
l'honneur de vous prévenir qu'ils portent une balle pour chacun de vous.
Mitraille n'avait pas attendu ce nouvel avertissement pour vider le plancher, et ri avait donné le signal d'une prudente retraite; le ca fat et le contre-maître suivirent ce bel exemple de modération, et M. Mathias marcha fièrement à reculons jusque sous le mat d'artimon où il rejoignit ses braves camarades en disant :
— Je ne sais ce qui m'a retenu d'en finir avec ce
faquin.
Puisqu'il se charge de la besogne, laissons-le faire à
sa guise, répondit le calfat avec plus de bon sens qu'il n'en paraissait avoir.
Croyez-vous bonnement que ce fre uquet veut se
tuer ? demanda le capitaine.
— Ma f)i! dirent les marins...
— l.aissez donc!... je vous certifie qu'il médite un crime abominable !... Écoutez-moi bien, et fiez vous à ma cervelle, ajouta le Marseillais d'un air capable. Tout me porte à croire que cet Anglais est amoureux de la charmante femme de ce beau marquis de Candeuil, que nous avons passée en France l'an dernier. Comprenez- vous?
— Pas le moins du monde ! répétèrent, l'un après l'autre, Cocythe, Vampire et Mitraille, néanmoins, subjugués par la haute intelligence de leur chef.
— Cela ne m'étonne pas; la trame est si finement ourdie! Cependant, vous comprenez que le scélérat, sachant qu'il doit renoncer à séduire la marquise, a médité d'assassiner son mari par pure jalousie.
— Hé! bon Dieu ! d'où tirez-vous cela, capitaine?
— Écoutez, mes enfants, je connais les Anglais de vieille date, moi; et je leur ai coulé assez de navires pour croire, me Jeslie à part, que si je les connais, ils me connaissent tout autant.
— Cesi clair, dit Vampire.
— C'est sûr, dit Cocythe.
— Je n'ai pas tout à fait compris, dit Mitraille.
— J'ai donc lu dans les yeux de notre passager, avant qu'il n'eût trahi son abominable secret, et j'ai reconnu en lui les principes, les symptômes de cette fatale maladie qui pousse ses compatriotes à la destruction. Maladie tellement incurable, que lorsqu'ils sont assez honnêtes gens pour ne vouloir tuer personne ils se tuent eux-mêmes.
— Alors? dirent en chœur les trois Provençaux attentifs, mais complètement déroutés par cette digression philosophique.
— Alors, j'ai conclu de la précipitation que met cet homme h partir, du dédain qu'il étale pour ses bagages, de son humeur morose, de ses pistolets, et de certaines questions embarrassées qu'il m'a faites sur la marquise de Candeuil, j'ai conclu, dis-je, qu'il devait avoir trois énoru.es bosses sur le crâne...
— Bah ! s'écrièrent, comme un seul homme, les matelots entièrement dépassés par la perspicacité de M. Mathias.
— La bosse de l'amour, la bosse de la folie, la bosse du crime, reprit le capitaine, en comptant sur ses doigts avec une fougueuse dextérité.
— Je n'y vois goutte, chuchotta M. Mitraille, qui était décidément le moins fort de la troupe.
— Je crois vous entendre, répondit le père Vampire avec une certaine vanité.
— Coiilinuez, capitaine, dit Cocythe, vous êtes en bonne passe, et...
— A la bonne heure ! mes enfants, à la bonne heure ! Vous devinez que la bosse de l'amour menace la marquise, que celle du crime menace le marquis, et que celle de la folie menace tout le monde...
— C'est clair! J'ajouterai cependant, interrompit la calfat, que si ce misérable est amoureux de la marquise et jaloux du marquis, il se pourrait faire qu'il eût la fantaisie de tuer la femme de préférence au mari.
— C'est juste! très-juste! crièrent le contre-maître et le cuisinier.
— En sera-t-il moins criminel ?
— Non.
— Eh ! donc, mes agneaux, il faut aviser au moyen de sauver la victime.
— Ce sera très-facile.
— Alors avisez-moi... que faire ?
Les conseillers gardèrent un respectueux silence.
— Faut-il jeter à la mer, quand nous serons au large, cet oiseau de malheur?
— Hum! nous pourrions nous faire pendre pour cet acte d'humanité, dit le prudent Mitraille. ^
— Voulez-vous que je le provoque en duel, et que je lui brûle la cervelle sur le pont de mon brick, mille canons?
— Vous avez une fertile imagination, commandant, repartit le calfat... Voilà sans contredit le parti le plus sage...
— Et le nioins périlleux, ajouta le contre-maître.
— D'un autre côté, ce .Jioyen est-il de ma dignité? demanda M. Mathias battant en retraite ; n'est-ce pas m'avilir que de me mesurer avec un gibier de potence?
— Penh! firent Cocythe et Vampire, peuh! oui et non.
— Je vois ({ue vous êtes médiocrement satisfaits de ma proposition, reprit le capitaine, éclairez-moi donc de vos lumières; toi. Mitraille, mon inichou, à ma place, que ferais-îu ? Songe que si je débarque ce maudit passager, il prendra tout aussitôt la poste pour aller se baigner dans le sang innocent.
~ Ma foi, commandant, k voire |)lace, je le mettrais à terre, bel et bien, j'empoctierais les écus qu'il vous a offerts et je me dirais que je buis une âne.
— Que je suis une âne? s'écria M. Mathias.
— Certainement, car si vous aviez moins osprit, vous n'auriez pas découvert tant de choses, et le passeport de l'Anglais étant en règle, il ferait de son temps ce que bon lui semble.
— Ati! bast, murmura le contre-maître, je suis de l'avis du capitaine; il faut sauver ce brave homme de marquis.
— J'ai une idée, cria Cocythe, du ton d'une vigie apercevant et signalant la terre.
— Parle r
— Une fameuse idée !... L'Anglais est pressé d'arriver à Marseille, n'est-ce pas ?
— Oui.
— On espère entrer au pjrt dans trois jours ? il compte faire cent cinquante lieues en soixante-douze heures, n'est-ce pas ?
— Oui, oui, que diable, avance donc!
— Eh bien l voici ce que nous avons à faire... au point du jour nous sortons d'Alger avec une belle brise sudouest... très-bien! le goddam mjnte sur la duneite, se bat les lianes ne joie, et rit dans sa barbe comme un sans cœur... très-bien ! Au moment ou nous dépassons le cap Matifoux, la brise du sud-ouest nous quitte, tourne au nom et passe à l'est... bon ! nous mettons le cap à Touest, et nous naviguons sur nos huniers et nos bonuetics... bravo!
— Et où arrives-tu, butor? cria M. Mathias impatiente.
— Au Cap, aux Indes, au Brésil, en Chine! Gibraltar
54 MÉniNE
f. luchi, nous allons à tous les diables, tournant le dos à i\J. le marquis de Candeuil.
Cotte vigueur de raisonneuient abattit Vampire et Mitraille tout aussi bien qu'un roup de massue.
— Et mon chargement, bélître ? répliqua le capitaine un peu revenu de son étourdissement.
— Nous le vendons aux Cafres rouges ou à Bahia, ou àMacao, et nous faisons la noce à la barl o de l'An-
glais.,.
Et l'Ani^lais ? interrompit M. Mathias qui commençait à s'exaspérer, qu'en faisons-nous dans tout cela ?
— Ne pourrions-nous pas le vendre aussi, avança timidement le cuisinier.
— Ma foi, j'opine pour ce délassement, ajouta le contre-maître.
Cocythe triomphait.
— Vous êtes trois misérables, s'écria le commandant, aussi stupides que Dieu est puissant !
Les matelots s'inclinèrent comme s'ils eussent reconnu tout ce qu'il y avait de vrai daus ce j.ugement. ^ Néanmoins, vos bévues m'ont été utiles.., mon plan
est arrêté.
— Dites-nous cela, capitaine ?
— Allez vous coù(her... A mon coup de sifflet, au point du jour, que tout le monde soit sur le pont.
mm'. Vampire, Cocyihe et Mitraille se retirèrent et descendirent, l oreille basse, dans le faux pont.
Bientôt, perchés dans leurs hamacs, ils s'y balançaient Voluptueusement et s'endormirent de l'heureux sommeil des pauvres d'esprit.
M. Mathias entra dans sa cabine, feignit d'en fermer la .porte avec fracas , en ressortit à petit bruit, et revint se poster de manière à espionner de rechef son fantasque passager.
Le lecteur ayant peut être fait gorge chaude de la prétentieiise intelligence et de la bizarre imagination duc^ipitaine de VEnfer , nous nous ferons un véritable plaisir d'aniraier, et sur preuves, que cet estimable navigateur avait un peu plus de fond que de forme, et moins de brdlanl que de solide. Pour établir ce fait, nous retournerons dans ia cabine du baronnet, et, plus curieux cetle fois, nous regarderons par-dessus son épaule, et nous lirons en tète du carnet ouvert sous ses doigts :
« Journal de la vie du sir Francis Brecknock, écrit de sa propre main et dédié àses héritiers directs, qu'il déshérite de tout autre bien à lui appartenant. »
Cet intitulé porte à croire, ce nous semble, que M. Matiiias était un assez habile homme d'avoir découvert, sans ia palper, la fatale proéminence que le célèbre docteur Gali nous assure être grosse de folie.
« Page trots mille cinquante-neuf, suite de mes impresstons de voyage, et des ennuis quotidiens qui me poursuivent depuis l'âge de quinze ans, à travers les cent seize mille huit cents lieues environs, que j'ai faites dans les cinq parties du monde, de 1837 à 1845, époque oà j'écris, calculant qu'eu moyenne fal pu courir quarante lieues de poste par vingtquatre heures, »
Décidément M Mathias est un homme plein de sens.
Continuons, en suivant le baronnet qui, comme pour nous complaire, repasse négligemment ses souvenirs, et feuillette de sa main potelée les page de son portefeuille.
« Ce carnet est le trente deuxième du manuscrit commence en mai 1837, et devra être remis chez M. Blackston, mon exécuteur lestauicntaire, à Caèrnavon, pour èire réuni aux trente et un précédents numéros de mes Mémoires, qu'il possède en dépôt et au profit de mes héritiers cidessus désignés. Cette note est écrite dans la sage prévoyance d'une mort prématurée, auquel cas j'ajoute au
legs de mon journal mes sincères bénédictions à mes plus proches parents, et mon immense fortune, mobilière et immobilière, au plus pauvre et nécessiteux des habitants de ia ville, village ou hameau qui recevra ma dépouille mortelle ; lui laissant toutefois la charge de me fcjire enterrer en fosse commune. Par cet acte de charité et d'humilité renouvelé en tête de chaque numéro de mes Mémoires, je constate que je suis en pleine et saine raison, jouissant de toutes mes facultés intellectuelles, et je signe comme autre part,
Sir Francis Bregknook, baronnet. »
Diable ! 1 1 notre Anglais ne serait-il qu'un original ? poursuivons :
« Smyrne, 4 Juillet 1844.
« Puisque je m'ennuie aujourd'hui plus que jamais, je vais vous raconter, mes chers parents, Thistoiie de ma naissance, et vous expliquer les motifs qui font de moi un chevalier ou un juif errant; ne vous gênez pas pour me classer, je ne suis pas susceptible, et quand vous lirez ces paroles, je le serai encore moins, s'il est possible, attondu que vous aurez fait dire quelques douzaines de messes pour le repos de mon âme. iNous sommes trop bons catholiques, quoique Anglais, pour que je ne compte pas sur cette obligeauce Ue votre part. Le récit que je vais vous taiie vous divertira peu, je pense, pour deux raisons. La première, c'est qu'étant de ma famille, vour savez sur le bout du doigt tout ce qui se rapporte à mon berceau ; ia seconde, c est que voilà bien des fois, depuis nuire séparation, que je vous répète, dans ce journal, ia cause de mes pérégrinations. Mais entre parents et amis tout étant ou devant être en communauté, peines et plaisirs, je croirais vous manquer d'égards, en ne vous conviant pas au S})leen empoissonne dont je me nourris à Tneure qu'il est.
« Je suis né dans le comté dont je porte le nom, et mon frère aine élaut mort en 1843, je pourrais el devrais prendre le titre de comte, iiiuslre par mes ancêtres. i\iais j'attache peu d'importance âmes diguités; par ce seul lait que je m'estime médiocrement dans ces temps de laruienle, et que duc, comte et baronnet, je me trouve parfaitement iuutde sur terre. »
Voilà de la haute philosophie !... Eh r capitaine Mathias, votre fou va devenir un Socrate.
« Je suis arrivé au monue avec une très-faible complexion, et un tempérament d'oiseau-mouche, dans la saison de la chute des feuilles, l'an mil huit cent vingtdeux.
« Ma naissance fut accueillie avec des transports de joie par vous, mes aimables cousins et charmantes cousines, ainsi que par ma mère vénérée, mainte Cicature s il en fut ! Cetie joie unanime, de voire part, se comprendra de iCbte, silon prévoit que le médecin qui me tira par les pieds jusque dans cette vallée de misère, annonça, en m'attachant au sein maternel , que ne vivrais pas quinze lois vingt-quatre heures. De telle sorte que vous chantâtes, le même jour, mon Te Deum à grand orchestre, et mon Dies irœ du fond de vos excellents cœurs î Tant que je vivrai, je vous saurai un gré inhni de ces bonnes prières.
« Ma mère, prévenue de mon inste horoscope, se garda bien de me contier à une nourrice, et supplia Dieu de lui venir en aide, pour sauver celle pauvre Heur éphémère de son amour vertueux et chaste. La pauvre femme se dévoua si bien à mon saint, qu'elle lit passer sa fraîcheur sur mes joues pâles, son sang dans mes veines, sa vie dans la mienne. La fleur étiolée se redressa sur sa tige, •se baigna dans la rosée, s'ouvrit au doux soleil, joua dans la brise, embanma le gazon, et montra son calice aux plus beaux papillons qui n'osèrent le toucher. La rosée, le soleil, la
^8 MEDINE.
brise, le parfum, tout venait du créateur, qui versait sur nioi les trésors de la tendresse nialernelle. Vous ciiâies au iiiiracie, et vous n'aviez pas tort.
« iViais ce ne fut pas inipunemcni que ma mère m arraciia de la tombe. Si la ll.;ui'eile prit racine et vecui, la plante magniiiqae qui la protégeait de so.i ombrage a semblait la nourrir de sa sève, deper.t et mourut !
« Vous rechantâtes le Dles irœ; ce fut une céré.nonie superbe. J'avais alors i)lus de quatre ans, je m'en souviensl et vous?
c( Le lendemain du jour où cet affreux malheur m'arriva, un courrier de mon frère aîné nous apporta des lettres de N ivarin Mon père, qui faisait la guerre aux Turcs par désœuvrement, avait été tué, le 20 octobre 18:27. d'un coup de boulet dans la poitrine, bonheur que je n'aurai jamais, et que je vuus souhaite de toute mon âme.
« Vous envoyâtes à mon frère l'acte de décès de ma mère chérie en réponse à l'extrait mortuaire du comte George de Brecknock, votre oncle et cousin, et vous y ajoutâtes que je me portais a sez mal. Consulté sur ce chapitre, j'eusse répondu que je jouissais d'une sant.' parfait, mais c'était votre opinion et non la mienne que vous donniez, et chacun a sa manière de voir la mine d'autrui.
« i.\ion frère repondit de Madagascar qu'il consacrait une rente de deux mille livres sterling à mon éducation et à mes frais d'entretien, jusqu'à ma dixième année, il nommait un conseil de famiiie et désignait notre oncle, lord Foikmooi, pour mon tuteur, ajoutant que son humeur voyageuse le tenait constamment à quelques milliers de lieues du château de B.ecknock, et l'empêchait de diriger lui-même ma très-i^.teressante enfance.
« Mon conseil de famille, !«on tuteur en tête, dépensa largement la rente de cinquante mille francs destinée à mon éducation. Je dois avouer, car c'en est ici ce cas, que
si ces grosses soniiiies euss ni élé employées à apprendre la poésie et l'arilhinéticpie à. un âne, il fût | robablement sorti des mains de ses opiniâtres professeurs, beaucoup plus letire que moi de vos férules, rci^rettables amis, qui ne nVavez voulu enseigner, durant oix années, ni ia uerniere ni la première lettre de l'alphabet.
c( Je suis encore a la reciierche de savoir si je dois vous faire des compliments ou des reproches relativement à cette crasse d'ignorauce dont vous avez barbouillé ma première jeunesse, attendu que je flotte sans cesse entre ces deux questions :
« r L'homme à l'état sauvage est-il moins heureux qu'à Tetat de civilisation? 2° Uérudit ramasse-t-il plus de jouissances que le manant qui ne sait pas lire?
« ilier, en arrivant à Smyrne, j'ai failli résoudre le problème. Un saltimbanque donnait une aubade devant la porte de mon hôtel, entoure d'une demi-douzaine de chiens bavants qui dansaient à merveille sous une grêle de coups de bâton.
« Nun loin de là, faisant cercle, quelques ignorants molosses aboyaient à plein gosier, dans une fringante liberté.
« Évidemment les chiens savants étaient moins heureux que les autres.
« Pour peu que je rencontre un nouvel argument en faveur des ténèbres, je vous baiserai les mains, comptez sur mon impartialité. »
Oh î oh 1 M. Mathias, c'est un Grec, et non pas un Anglais, que votre passager ; il lient d'Esope et (îc Sucrate tout à la fois.
« Néanmoins, vous avez eu turt, je crois, d'écrire à mon frère, comme je l'ai su Lien plus tard, que ma renie élait insufii^ante de moitié pour m'élever convenablement, attendu que la paresse de mon intelligence et les
vices de mon cerveau, me menaçant de crétinisme, il était urgent a'assembier autour Ue moi une espèce d'Académie; dépense ruineuse de nos jours!,.. Mou Irere donna les cent mille lianes, et plus peut-être! Vous seuls pou\ez le savoir; après tout, vouo cliercmez à laire loi tune sur ii^a tète, et vous en aviez le droit ; car, dans ce temps u'industrie ratUnée, sont réputé:^ voleurs tous ceux que le vol n'enrichit pas; et^ par contre, on trouve parmi les honnêtes ^ens bon nombre de voleurs qui ont eu la prudente précaution de tirer l'échelle derrière eux. Or, je n'avais pas quinze ans, que vous vous étiez partagé environ douze cent raille trancs; donc vous êtes ae tres-honnètes geiUlemeu, et je vous ôte mon chapeau!
« En 1835, ayant laii la connaissance a'un pédant des environs de Brecknock, j'eus ie bonheur ou le nii^^/ieur de lui piaue. Je dis bonheur ou malheur, pai ce que tout est doute pour moi ; et que si dans meî^ courses, j'ai quelquefois rencontré des gens auxquels j'aurais vouiu plaire, sans y avoir jamais réussi, j'en ai plus Souvent trouve auxquels j'ai fatalement plu, à mon corps détendant, Eclaircissez le cas.
« Le pédant s'avisa de me croiie beaucoup d'intelligence et une grande élasticité d'esprit. 11 me demanda si je voulais apprendre à lire et k écrire; et comme c'était pour moi une occupation toute nouvelle, je mis au travail avec ardeur; me gardant bien de vous dire que je savourais ce fruit détendu.
a En peu de temps, je sus lire comme un huissier, écrire comme uu clerc et compter comme un épicier.
« Mon volumineux journal nous tournit la preuve de ma reconnaissance aux plumes d'oies ; comme sa dédicace, celle de mon inébranlable attachement.
« Le premier usage que je lis de mon talent fut d'écrire à Uion frère, qui devait être alors quelque part, comme à
Ch.'mdprnnc^or ou Calcutta, pour lui demander la permission de l'aller joindre, et lui raconter mon histoire.
« Ma lettre courut autour du monde, à la poursuite de mon fvbro qui, chanireant de place h tout propos, ne put me répondre qu'en 1837, époque où vous avez été vertement admonestés, et où je me suis senti des guinées en doche, un peu de joie au cœur et toute ma bride sur le cou. » Je vins prier sur la tombe de ma pauvre mère, j'y pleurai, j'y jetai toutes les fleurs du jardin de Brecknock, et je m'envolai à tire-d'ailes sentant tout à coup s'allumer dans mon âme la passion dévorante des voyages, passion qui, de père en fils, pousse depuis plus d'un siècle, les seign'3urs de Brecknock à vivre partout, excepté chez eux.
c( Croyant mon frère h Rio-de-Janeiro, je m'embarquai pour le Brésil. J'appris dans ce magnifique empire, encore en friches, que le comte Thomas de Brecknock était parti pour la Nouvelle-Orléans. A la Nouvelle-Orléans, je le manquai de quaranle-huit-heures, et le poursuivis sur leMeschacébé ou Mississipi, si vous le préférez, pendant près de quatorze cents lieues, jouant aux barres avec lui, depuis les cataractes de Saint-Antoine jusqu'à l'embouohure du fleuve Majestueux; le cherchant sur TOhio, quand il était sur la Gumberberland, et sur la Cumberland quand il chassait le Castor dans le Kentucky. Bref, je ne fus guère étonné, un beau malin, d'apprendre que mon malheureux frère avait été pris par les Peaux-Rouges de la Louisianne : et ce ne fut qu'après une longue captivité qu'on le rendit, non pas k mes embrassements nîais a la liberté. Le malh.ur voulut qu'au lieu de la Louisian» e, par le Mexique, où je l'attendais, il en sortît juste du côté opposé, par le Mississipi.
« Or, i je suis original, mon frère l'était bien davantage, il avait la manie de ne pouvoir pas s'astieindre à
donner un rendez-vous, et su' tout à attendre qui que ce fût. Quand le spleen le prenait h la gorge, il deruandait ses chevaux, et les devançait toujours en se promenant sur la route qu'il devait suivre. De sorte que ses gens allaient un train du diable pour 1 ^ rejoindre. On m'a certifié qu'il avait souvent enfourché le cheval de son coureur, pendant que celui-ci buvait un verre de vin à un relai. Le coureur alors montait dans la voiture, et tout allait pour le mieux, les rôles étant changés.
« Dans toutes les villes capitales où je passais, je trouvais à la poste des mandats sur des baiiquiers, et des regrets sans nombre sur la circonstance imprévue qui, retardant notre réunion, la remettait à quatre ou cinq mois, à quelques douzaines de cents lieues.
(( Enfin, je l'ai atteint, par hasard en 1840, à Géorgievsk, sur le Podcoumok, dans le Caucî^.se, Il sortait de la ville et j'y allais entrer. Son briska se rompit, mes gens aidèrent les siens. Mon frère était un homme d'une réserve sans égale , il ne m'adressa pas un mot. Moi, je ne parle que r.rement en voyage, et je me gurdai bien d'ouvrir la bouche dans cette circonstance. Or, comme nous ne nous étions jamais vus , nous n'etimes aucune peine à ne pas nous reconnaître. Mon frère impatienté des lenteurs de ses valets, détela un cheval et pnrtit ventre à terre. Je demandai aux laquais si ce seigneur était pressé, ils me répondirent qu'il passait toute sa vie h ne rien faire.
« Arrivé à Géorgievsk. et dormant peu la nuit, selon ma coutume, je songeai à l'originalité de ce voyageur, et l'idée me vint que le comte Thomas de Brecknock était seul capable de pareilles excentricités. Sur les informations que je fis recueillir, j'appris à reconnaître dorénavant le visage de mon cher frère qui était un homme magnifique sous tous les rapports.
« Enfin, le 2 juillet 1842, j'arrivai à Jérusalem, où je
SCÈNES DE l\ VIE AisABB. 63
l'Pnconlrai le fucjilif, bien malgré lui, car il était cl()U<'' sur un lit (le douleur, sur son lit de m rt ! Nous nous embrassAnies ave^-iine tournante effusion, et dous pleura es d'attendrissement, en nous racontant de vieilles histoir s du pays! Pniivre Thomas! quelle excell nte nature' rpiel rœur d'or! Il me reinit tous les titres de la famille et tous l^s actes qui gr^rantissaient notre fortune prineicre. Un seul chagrin le tourmentait : c'était de reste ' en place et de ne pouvoir coîTir la poste ou suivre les caravanes. Aussi Patrick, son valet de chamlre, passait-il deux heures par jour à tailler du fouet, dans une pièce vo sine de C'^lle du malade, pour le distraire,
— « Cher Francis, que j'ai donc hâte d'expirer, me disait-il un jour!
« Je mis cette triste exclamation sur le compte de la fièvre chaude, et demandai au moribond pourquoi il formait des vœux si cruels?
— « Pour commencer mon plus intéressant et plus grand voyage, me répondit-il avec douceur ; je me suis assez promené sur la terre, en long et en large, je la connais mieux que ma poche où j'ai rarement fouillé ; et je n'ai jamais reg îrdé le ciel, sans désirer ardemment d'y aller.
« Comme nos pères, Thomas mourut ( n fidèle chrétien et en pur gentilhomme! toutefois, la manie des grands chemins s'empara de Kon dernier soupir, car il le rendit en me disant : — Adieu!.,, en roulej..,
« Généreux Thomas! tu seras arrivé au sé.jour céleste, sur les ailes de la bienfaisance. »
A cet endroit de son journal, le baronnet essuya de la main quelques larmes arrêtées dans ses cils; et, renversant son portefeuille entr'ouvert, la couverture en dessus, il croisa st^s bras, et tomba dans une nuire mélancolie î
Le capitaine Mathias, toujours à l'aff t, s'apprêta paliemmenl à voir ou à entendre quelque chose de nouveau.
Les deux idées fixes de sir Fraucis Brecknock.
— Je savais bien que tu ne voulais pas le tuer, Bagasse! murmura, en lui-même, le Marseillais qui, obstinément campé à son observatoire, vit le baronnet saisir ses pistolets, les désarmer Tun après Tautre et les remettre en poche. — Tu faisais une répétition du crime que tu médites ; je connais ça, moi... Puis ! voyons ce que tu vas faire... jeté liens, sois tranquille.
Sir Francis prit son carnet, et, parcourant au hasard quelque feuillets, il lut plusieurs fragments, sans dérider son front chargé d'une sombre tristesse.
« Constantinople, le 2 août 1844.
« Au point de vue de la civilisation moderne, cet e ville est plus avancée qu'on ne le croit. Les hommes y vivent entre eux, et les femmes entre elles. Tout le monde y fume, depuis le bambin de huit ans jusqu'à la sultane favorite. Chaque maison est un club dans cette cité du prophète où, comme partout, on s'ennuie à périr. Ce que je cherche ne se trouve pas plus ici qu'ailleurs!
« Décidénent je crois que je n'ai rien de mieux à faire,
que de charger les pistulets du comte de Brecknock, mou pauvre frère aîué. »
« SainUTean-d'Acre, ^6 août 1844.
« Il faut que le général Bonaparte ait été bien obstiné et bien fou, pour s'acharner i\ vouloir prendre cette bicoque qui n'a pas le sens commun. Certes, les Egyptiens ont donné la preuve d'une sordide ladrerie, en ne faisant pas cadeau de cette place misérable à leurs ennemis. Où diable suis-je venu chercher le bonheur ! Allons, je quitte l'Asie, comme j'ai quitté TiAirope, et je repars pour le nouveau-monde. Mes pistolets sont chargés tout de bon, celte fois, et de quatre balles chacun.
« Ile Guadeloupe, Pointre-a-Pître, 2 septembre 1844.
« C'est une belle invention que la vapeur, je le confesse ; grâce à elle, j'ai fait un voyage d'aigle. Quand je dis que c'est une belle invention, je me trompe peut-être, car nul n'a découvert encore s'il est plus profitable d'avancer que de reculer. Je ne sache pas que l'écrevisse envie le sort du lévrier, et réciproquement. 0 vous qui comptez à tort sur mon héritage, ma chère famille, je vous abandonne en toute confiance la solution de ce vaste problême qu%a négligé M. deBufifon. Pensez-y.
« Je suis assis sur les ruines d'une ville autrefois charmante. C^^tte ville a été renversée de fond en comble par un tremblement de terre, comme jadis le temple philistin par Samson. J'ai toujours regretté de ne m'êtrepas trouvé là. Mais il est difficile d'avoir un pied en Chine et l'autre aux Antilles, le colosse de Rhodes, lui-même ne saurait faire une si belle enjambée. Or, le 8 février 4 843, j'étais ivre mort d'opium à Nankin, espérant , par cette ivresse, me distraire un peu des stupidités de ce monde.
« Puisque me voilà en train de philosopher, et que mon regard plonge sur l'Océan et sur des ruines, je vais, mes