‹ Scènes de la vie arabe (volume 4)Chapitre 2 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

hien aimés cousins et cousines, vous raconter que, depuis la mort de mon excellent frèie, je me trouve assailli, poursuivi, persécuté, sans repos ni trêve, par un ennemi infatigable et par deux idées fixes, dans toute Tacceplion

du mot,

« L'ennemi vous le connaissez, c'est l'ennui, le spleen, la lassitude, le dédain pour tout ce qui m'entoure, pour mes livres, mes chiens , mes chevaux , mon perroquet ; pour mon singe, poi:r vous, pour moi !

« Vous vous étonnerez peut-être d'apprendre que j'ai des livres. Sachez donc, une fois pour toutes, que mon pédant de Brecknock m'ayanl donné un peu de goût pour l'étude, je suis devenu un homme à peu près universel, grâces à mes voyages. C'est vous dire que je ne sais presque rien. Avons-nous le temps d'apprendre , tous, tant que nous sommes ?

« Quant à mes idées fixes, les voici : J'ai grande envie de me faire sauter le crâne... et d'une î J'ai si souvent entendu parler d'amour en Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie, en Turquie, en Amérique, chez les Patagons et les Iroquois, aux Indes et au Japon, chez les Cosaques et en Espagne, sur terre et sur mer, et même en ballon (je professe une grande estime pour les aéronautes) que, ma foi, j'ai la fantaisie d'aimer... et de

deux 1

« Le jour où cette fantaisie m'a pris, j'ai dépêché un courrier à mon pédant de Brecknock; il m'avait si bien appris les notions du jambage, de l'alphabet et des quatre règles, que je devais compter sur lui pour étudier les premières fadaises de cette science horriblement ingrate, à ce qu'il paraît. Était-ce par reconnaissance envers mon professeur? Non, c'était par égoïsme.

« Le pauvre magister était en train de trépasser quand mon courrier mit pied à terre à sa porte. Il eut cepen-

(lant assez d'oreille pour se faire lire ma missive, et assez de langue pour répondre : — Dites à Francis que les plus savants en amour sont des ânes. Et on le mit en terre.

« Je pris tout un semestre pour refléchir à ces paroles. Pendant ce semestre, l'idée de me suicider fit de prodigieux progrès dans mon cerveau. La religion seule me vint en aide et me fit reculer devant ce crime qui n'est, à mon sens, qu'une lâcheté.

« Bref, dans l'un de mes voyages k Paris, je repris avec passion mon projet d'aimer, et ce projet me revint en tête en lisant des feuilletons au bas de tous les journaux, feuilletons qui racontent des amours tragiques, des amours frivoles, des amours coupables, des amours sans fin à la portée de tous les cœurs sensibles, de toutes les intelligences, de tous les âges, mais non pas de toute morale-

« Cette lecture m'amusa fort le premier jour. Le lendemain, j'en eus les tympans brisés et l'esprit ahuri. Ce diable de mot amour se trouvant à chaque ligne et dans chaque bouche, semblait me dire : Es-tu donc le seul à ne pas aimer?

« Sans lumière et sans fil dans ce labyrinthe, je m'avisai de demander, un soir, à mon valet de chambre qui me déshabillait (j'avais alors entre seize et dix-sept ans) : Jack, sauriez-vous me donner une belle ou plutôt une bonne théorie pour faire l'amour?

« Jack tomba de son haut, et me répondit qu'il ne savait rien de pius profitable en ce genre que les théâtres du Vaudeville et du Palais-Royal. Là, ajouta-t-il, on apprend à nouer, liler et dénouer une intrigue de la belle façon; et pour n'en rien retenir, il faut être aveugle, sourd ou stupide,

« — Et qu'en avez- vous retenu, Jack, mon ami ?

« — Je suis père de famille, monsieur le baron.

« Un esprit moin§ fort à la réplique aurait répondu :

je suis stupide. Quoi qu'il en soit, j'allai le lendemain au Vaudeville et au Palais-Royal, et de sept heures du soir h onze, ma voiture ne lit qu'aller et venir de l'un à l'autre de ces théâtres, comme les compagnons d'Ulysse, de Carybde à Scylla. Pendant quinze jours, je mis à cet affreux manège le même entêtement que j ai reproché plus haut à Bonaparte à propos de Saint-Jean d'Acre ; et ce me fût une occasion, de plus, de connaître la profondeur de pensée de mon vieux maître d'écriture. Car, n'ayant vu jouer que de détestables pièces, dont les personnages trouvaient tous à se marier au dernier acte, j'en devais conclure que ces héros fal3uleux pouvaient ne m'avoir pas montré toute la longueur de leurs oreilles.

» Je suis tenace dans mes idées, mes nombreux testaments qui se ressemblent tous vous le prouvent, mes chers amis. Or, moins je trouve ce que je cherche, plus je le cherche. Quelques mauvais sujets que j'abreuvais de Tokay, de Champagne et de Constance, qui me vendaient des rosses un prix fou, m'achetaient pour rien mes chevaux pur sang, me pillaient au trente et quarante, et ► croyaient me duper parce que je voulais bien m'amuser à me faire voler, me conseillèrent de mettre de côté la théorie, et d'étudier le sentiment d'après nature. Bah ! la pratique alla tout de travers. Les femmes françaises sont charmantes, pétries d'esprit, mais coquettes et capricieuses et un peu trop intéressées ; ce qui s'explique, car la France est un pays excessivement riche , où tout le monde est pauvre; je jugeai les Français incapables d'un attachement sérieux; elles me jouèrent et me confusionnèrent. Je me sentis une effroyable frénésie de m'asphyxier, et je commandai à Jack de m'apporter un brasero de charbon. Ce qui étant fait, j'ouvris la Gazette des Tribunaux (un excellent journal rempli d'histoires divertissantes que le Français né malin a eu l'esprit d'inven-

ter). Je tombai sur un cas de mort par asphyxie, si mal écrit et mal conté, que je sonnai Jack pour lui commander d'enlever mon brasero. Mon stupide serviteur avait déjà les yeux rouges de larmes! Je partis immédiatement pour TEspagne, n'emportant de Paris et de la France qu'une affreuse tnigraine, résultant du charbon qui e>t dans ce royaume d'une excellente qualité.

» J'avais entendu vanter les S villanes, les Andalouses et les Espagnoles en général comme des tigresses d'amour, je leur trouvai l'œil très-noir et le pied très-petit; mais les pauvres femmes sont d'une médiocrité intelleclectuelle qui déshonore la passion. A Madrid, à Séville et dans les plus fameuses localités castillanes, le verbe aimer, qui est fort en usage, ne se conjugue qu'à grand renfort de fautes d'orthographe.

» Je revins en Angleterre. N'en déplaise à mes chères cousines, les Anglaises m'ont toujours fait peur; elles ont une peau de satin blanc, c'est vrai; des cheveux comme Phébus, je l'avoue; une grande solidité d'esprit, je le confesse; une grande intrépidité de cœur, à merveille; mais leur plus affable sourire m'a toujours montré des dents si longues que le seul souvenir m'en fait encore frissonner.

» Ea Suède, la Chine, la Russie, l'Asie el les deux tiers du globe furent successivement visités par votre malheureux Francis, pendant qu'il courait après son v^^gabond de frère : toutes ces courses furent payées d'une égale de convenue.

» J'eus, un jour, un grand battement de cœur ! c'était vers 1841, dans une bour^^ade de l'empire d'Autriche, dont le nom vous importe peu. En y arrivant, j'avais fait demander par Jack, à mon hôtelier, quelques livres bons ou mauvais, traitant des diverses inclinations du cœur.

» Je dis bons ou mauvais, car il arrive souvent, que les

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mauvais livres nous apprennent d'excellentes choses, au rebours des meilleurs, qui nous en apprennent quelquefois de fort mauvaises. Jack m'apporta un volume, assez malproprement relié, et fumé comme un jambon de Mayence, que mon hôte avait rencontré, après de laborieuses recherches, sous le pavillon de la cheminée de sa cuisine. J'ouvris ce livre; c'était Thisloiie de Werther, par un nommé Goethe, que je vous recommande. Voilk un homme de sens que ce M. Goethe, et un homme d'esprit que ce Werther. Je crus lire ma propre histoire, sauf le dénojment, qu , grâce au ciel, je tiens à peu t)rès à ma disposition. Werther avait aussi deux idées fixes... l'amour et le suicide... Heureux mortel! Il a trouvé l'accomplissement de tous ses rêves, dans un baiser de sa Charlotte et dans une charge de poudre ; il a également satisfait son cœur, et sa tête, ces deux démons capricieux qui mènent notre machine par le bout du nez ! Quelle heureuse rencontre je fis là, grand Dieu ! J'appris, dès ce jour, à combiner les mouvements des deux ressorts de ma volonté. Aimer une femme et me tuer après!.. La tête m'en tourna! Je faillis me pâmer d'aise ! La volupté se glissa dans mon être, par tous les pores. Mais où trouver une Charlotte et son baiser? Après mûre réflexion, je fus conduit à être moins exigeant que Werther. En eifet, ce personnage aime Charlotte aveci olâtrie : et attend, pour se casser la tête, que son inhumaine ait trahi son amour par un baiser.

» Fi donc ! je serai plus généreux, je ferai grâce de cette formalité à l'objet de ma passion. En d'autres termes, je ne demanderai aucun retour... Une femme qui puisse enflammer mon cœur, voilà tout ce que je désire. Qu'elle me rende ou non mon amour, cela la regarde. Dès que j'aurai senti les feux dévorants de Tincendie platonique, je l'éteindrai avec la corde, l'arsenic, le fer, le plomb ou la

rivière. J'ai horreur du charbon depuis l'aventure que vous savez !

» Certes, la femme que je cherche ne doit pas être rare en Allemagne, où l'on raconte tant de légendes, et où M. Goethe a pris naissance, pour mon bonheur. Fort de cette pensée, je sonnai Jack et nous partîmes.

)) J'ai fouillé l'Autriche, la Prusse, la Confédération, les villes libres, la Hongrie, toute la Germanie en un mot; cherchant une Charlotte, comme les plongeurs cherchent les perles, et j'y ai ruiné ma vue! !

» Les Allemandes ont toutes les mains rouges ou de gros pieds. Ce sont, d'ailleurs, d'excellentes personnes, recommandables par leurs vertus domestiques, douces comme des agneaux. Je les estime fort, et les aime peu. Je ne sais . vraiment pas où M. Gœthe a pu rencontrer son héroïne.

)) Je partis donc pour Jérusalem, désappointé, découragé, et presque décidé à me contenter du suicide, abandonnant mon autre projet comme inexécutable.

» A Jérusalem, j'enviai tout bas le sort de mon frère, qui rendait à Dieu son âme sans l'avoir souillée de l'abominable crime qu'il me faudra bien commettre tôt ou tard. »

Sir Francis Brecknock ayant lu cette réflexion à haute voix, M. Mathias, qui commençait à perdre la patience et l'équilibre derrière la porte de la cabine, sentit un frisson courir dans son cœur, et murmura entre ses dents :

— Tu ne le commettras pas, méchant vaurien, tu ne le commettras pas!.. Suivait un juron provençal, que chacun connaît, et dont nous ne savons pas Torthographe.

Le baronnet continua mentalement sa lecture.

« Les pistolets de mon frère ne me quittèrent plus; vingt fois, par an, je les ai appliqués sur mon front, et vingt fois par an, j'ai lâché la détente. Vingt fois par an,

ce niais de Jack les avait prudemment déchargés. D'où il résulte que depuis 1842, j'ai été quarante fois redevable de la vie à cet original; aussi, vais-je le présenter pour le prix Montyon. Ma famille lui doit une statue équestre! Après maint pèlerinage à pied, à cheval et en voiture, après maintes ascensions, maintes traversées maritimes, me voici débarqué, d'hier, à la Guadeloupe. On dit que les créoles des Antilles sont des créatures accomplies. C'est ce que je vais savoir. Il serait bizarre que j'eusse négligé ces pauvres îles, où se trouve peut-être ma Charlotte, pour courir la prétentaine à travers le Globe. Cela ne me surprendrait pas, cependant, ni vous non plus, si vous songez que mon trisaïeul, bisaïeul, grand'père et père cherchaient sans cesse leurs tabatières dans toute la maison, dès le malin, pour les trouver dans leur poche, au moment de se mettre au lit. Sur ce, que Dieu vous ait en sa f^ainte garde.

» Pendant que j'y pense, n'oubliez pas que je vous déshérite, mes chers héritiers, aujourd'hui comme toujours.

« Francis Brecknock, baronnet. »

« Détroit de Magellan, 25 décembre 1844. »

« Pour me distraire des ennuis que je rencontrais à chaque pas h la Guadeloupe et aux Antilles, j'ai été faire une promenade au Chili, au Pérou et dans la république de l'Equateur; enfin je reviens dans l'ancien monde, par le détroit de Magellan qu'on délaisse h tort, ce me semble, pour le détroit de Lemaire; car si celui-ci est fort large, il est fort court, tandis que si le canal de Magellan est fort étroit, il est très-long. Chacun son goût, moi je préfère le long au large. Quant aux catastrophes, je n'en rencontre nulle part.

» Pendant que je navigue assez lentement, à bord

d'une goëleite qui menace de s'accrocher à tous les récifs, je veux vous dire que les créoles m'ont fait faux-bond comme toutes les femmes du monde. J'ai retrouvé dans le golfe du Mexique et les charmantes îles qui l'enveloppent, tout un essaim de Parisiennes, à la voix de Syrène et aux yeux fripons. C'est vous dire suffisamment que j'ai mis mes jambes à mon cou pour fuir. La vérité est que je cours encore.

» Ma goélette a le cap sur le Sénégal. Je vais remonter le Niger jusqu'à sa source, voyage dont nul n'est revenu jusqu'à présent. J'ai la prétention de traverser l'Afrique dans sa largeur. Vous direz que je déroge à mon système des longitudes, mais les périls qui m'attendent me feront pardonner cette incartade. Vous song^'rez que je dois infailliblement périr dans celle nouvelle entreprise; et, dès lors, que je sois mangé par les nègres, les lions ou la fièvre jaune, mes bénédictions et l'unique héritage de mes Mémoires vous seront acquis.

» Peut-être rencontrerai-je dans le grand désert la Charlotte que vous savez; à coup sûr, si elle existe quelque part, ce doit-être là. Une semblable merveille ne saurait être trop cachée.

» Je sortirai de l'Afrique parla côte de Coromandel que je remonterai jusqu'à la mer Rouge. 11 ne me restera plus à explorer que (luelques coins de l'Arabie-Pétrée ; puis j'aurai 1 1 conscience nette. Alors, mes chers parents, bien convaincu de Tlnulililé de mes recherches, je ferai la somnie totale de^ lieues terrestres et marines que j'aurai parcourues, je si^^nerai de rechef mon journal, j'y joindrai une vingtaine , d'exemplaires de mon testament dont M. Hlackslon, de Caërnavon, possède les doubles, et je passerai brusquement dans un monde meilleur, quitte à me quereller avec M. Goethe pour les billevesées menson-

gères que contient sa trop réjouissante histoire de Werther. »

« 8 janvier 1845, Tombouctou, ou plutôt Ten-Boktou. (Mettons l'orthographe autant que possible, et n'imitons pas ces historiens qui, p^ur avoir mal écrit les noms de c nains hommes, ont étrangement abusé d^^ la postérité et de leurs héros. Ainsi, le fameux fondateur d'Alger se nommait Aroudj, comme charun peut le savoir. Les Algériens le surnommèrent Baba-Aroudj, ce qui veut dire père Aroudj ; et voilà que les écrivains espagnols ont couché ce célèbre pirate dans l'histoire, sous le nom de Barba-Rossa, qui se traduit en tout pays par Barberousse. Je connais un taleb ou savant de Constantine, qui a écrit deux in-folio avec une préface, pour enseigner aux antiquaires que Barberousse avait la barbe noire.) J'ai fermé ma parenthèse pour revenir k Ten-Boktou, capitale du royaume de ce nom, située en pleine Nigritie, comme bien vous le .^avez.

» Les mœurs de ce pays me plaisent assez, et tous ces sauvages zébrés et coloriés comme des panthères et des perroquets, me paraissent devoir fournir une assez agréable compagnie. Toutefois ma Charlotte ne m'a pas encore apparu, il faudra décidément que j'y renonce. Je repose ici mes esprits, ma langue, ma tête et mon cœur. Je ne parle jamais! n'étant nullement versé dans l'idiome de ces messieurs, j'ai envoyé Jack m'acheter un dictionnaire et une grammaire nègres chez !e premier libraire de la ville. 11 est reve-iu me dire, d'uii œil terne et morne, qu1l n'y avait à Ten-Boktou, ni l'un ni l'autre de ces livres, ni imprimerie ni librairie, pas même d'Académie. Cette réponse a enlevé un poids de cent kilos de dessus ma poitrine. Je venais de résoudre la grande question, ébranlée déjà, par la triste condition des chiens savants de Smyrne. Oui, mes chers parents, la science est une ab-

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surdité, bêtes et gens le prouvent en Europe comme en Asie. \j' bonheur est là où on ne sait ni lire, ni écrire, ni compter; mon pédmt de Brecknock n'était lui même qu'un âne, et je vendrais, à l'instant même, oublier tout ce que je sais. Vous aviez donc raison de m'élever dans les ténèbres, vous aviez cent fois raison; aussi, pour reconnaître vos mérites, comme il m'est prouvé que les riches de ce monde seront pauvres là-haut, et vice versa, préférant pour vous les félicités éternelles aux jouissances temporelles; je vous déshérite plus que jamais.

» Je suis engagé, pour demain, à aller manger un beefteack d'éléphant, chez un paysan hollandais des environs. Donc, à demain soir. Je vous aime de tout mon cœur. »

» janvier 1845, onze heures du soir.

» Je suis encore tout palpitant de l'aventure étrange qui m'est survenue aujourd'hui. Chère famille, que n'êlesvous là pour que je saute au cou de tous vos membres. Imaginez-vous que je crois avoir trouvé mon introuvable, la reine de mon cœur, i'àme de ma vie, ma Charlotte, enfin, iranchons le mot, et coupons court aux périphrases. Me voilà sur le point d'être heureux, et sur le point de mourir de joie, mourir de joie, mourir de joie littéralement, car, l'instant de mon bonheur sera celui de mon trépas =

» A cinq heures du matin, aujourd'hui, j'étais chez mon paysan hollandais; vous direz que j'étais en avance pour déjeuner? Point. Le couvert était mis, et l'on ne m'attendait plus. Autres pays autres mœurs ! la chair d'éléphant a son mérite; elle vaut sans contredit les fameux aloyaux du North-Riding, dont vous êtes affamés. Le Hollandais 6:^1 un baour assez à l'aise pour un Teii-Boklouquois, et il vit sur ses terres comme un Sardanapale. Après boire,

mon hôte me conduisit sous son kiosque, où l'on avait servi le café. Je vous laisse à deviner les objets qui frappèrent ma vue?.. Des journaux, mes amis, des piles, des tas, des colonnes de journaux. Je crus rêver! ce n'était que trop vrai! Je trouvai là, le Journal des Débats, le Siècle, le Morning-Chronicle, la Quotidienne, le Constitutionnel, les Petites- Affiches, les Connaissances utiles, la Gazette de Leipzig.. . Que sais-je?

— Hélas! dis-je à mon paysan, que faites-vous de ces paperasses ?

— Je les lis en famille, cela nous amuse.

— Vous parlez donc de toutes ces langues ?

— Je ne les parle pas, mais je les comprends, cela me suffit.

— C'était rigoureusement juste.

» Je pris les Débats, et y trouvant un feuilleton, je le jetai de côté. Je pris le Siècle, même trouvaille, même dédain. Je prie le Constitutionnels même histoire. La Quotidienne eut le même sort. Enfin, les Connaissances utiles et les Petites Affiches, m'offrirent encore cette prose romancière qui avait tant agi sur mes nerfs, autrefois. « Seigneur ! m'écriai-je, ce n'est pas la liberté qui doit faire le tour du globe, mais bien le roman feuilleton! Dans quel état nous reviendra cet intéressant voyageur ! ! A en juger par son équipage au départ, nous devons craindre de le revoir, s'il revient! dans ''une bieu pitoyable détresse !

— Connaissez-vous celte histoire, me dit le Hollandais, en posant son énorme doigt sur la Quotidienne?

— Quelle histoire?

— L'histoire Médine.

— Quelle est cette Médine ?

— C'est une femme fort jolie et fort intéressante. Pendant que je ferai ma sieste, lisez cela, vous m'en donnerez des nouvelles, i

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Ce (lisant, le baour me jeta une liasse énorme sur les bras, et alla se coucher (11 n'était guère que huit heures du maiin). Un de plus, un de moins, pensé-je, cela n'empêchera pas la terre de tourner ; et, appelant Jack, je lui ordonnai de me faire la lecture de Médine feuilleton de la Quotidienne.

» Jack soupira d'aise et se frotta les mains ; ce garçon là est né. Je crois, d'une muse et d'un maître d'école!

» J'écoutai le premier volume, moitié bâillant, moitié rêvant. Le second volume iixa mon attention, et m'intéressa raisonnablement. Comme mon lecteur achevait sa corvée et m''assurait, les larmes aux yeux, que cet ouvrage était superbe, le Hollandais arriva et me dit :

— Eh bien ! que pensez-vous de mon feuilleton ?

— Mais il est assez proprement écrit, répondis-je ; c'est un mensonge assez bien inventé; Médine et Aïcha sont deux femmes comme il n'en existe pas, malheureusement, et ce capitaine de Candeuil est un heureux drôle qui trouve deux fois, sans y penser, la pierre philosophale. S'il existait en chair et en os, je lui conseillerais, pendant qu'il est en veine, de chercher la quadrature du cercle.

— Donc, si vous rencontriez une Médine, vous l'aimeriez ?

— Avec fureur, avec rage.

— Et si vous ne trouviez qu'une Aïcha ?

— J'en deviendrais fou ! une femme si belle et si malheureuse ! mais je me ferais écarteler rien que pour lui dire un mot d'amour !

— Alors, sir Francis, soyez heureux, ces femmes existent réellement.

» Je sautai à la gorge du paysan, comme un tigre sur un daim, en lui criant :

— Que dites-vous là ?

— Je dis que cette histoire n'est point une fiction, je dis que Médine, Aïcha, le marquis de Gandeuil, Mahï?h, tous les personnages mis en scène, sont des êtres vivants et non des créations. Tenez, lisez ceci : et l'honnête homme me tendit un autre numéro de la Quotidienne qui affirmait son dire, en annonçant que les aventures de Médine et Aïcha étaient toutes véridiques et d'une scrupuleuse fidélité.

» Suffoquant d'émotions, je rappelai Jack, et lui commandai de me relire incontinent, et avec soin, les deux volumes en question. Mon pauvre domestique retira de ce travail forcé une extinction de voix et une maladie de poitrine! Ce ne fut qu'à la lueur des torches qu'il prononça le mot fin avec un afl'reux soupir, que je pris pour son dernier souffle!

» Rentré dans ma case à Ten-Buktou, je me suis hâté de vous relater cette aventure, pour vous communiquer ma joie. Je suis amoureux de Médine et d'Âïcha, des deux peut-être, de façon à rendre jaloux, le grand, l'heureux Werther.

» Dès demain, je redescends le Niger et je vais à Alger par le Maroc. A Alger, je prendrai de nouvelles informations. »

« Alger, 21 avril 1845.

(( Le Hollandais ne m'a pas trompé, Médine existe, Aïcha existe, le marquis de Gandeuil existe. Enfin ! grand Dieu ! enfin ! tous les trois sont en France, à Paris ! J'y vole! le hasard m'a fait tomber ce matin sur un journal dans lequel j'ai lu ces lignes : « La charmante marquise de Can- » deuil et sa jeune c mpagne, aussi inléress;nte que » belle, doivent quitter Paris le 30 de ce mois pour faire » un long voyage et une longue absence ; la société per- » dra ces deux perles. » Cette nouvelle m'a fait frémir.

Le baleau à vapeur ne part que dans cinq jours, et il faut que dans huit fois vingt-quatre heures je sois k Paris, sous peine diî recommencer ma vie errante à la poursuite de mes idoles.

« Huit heures du soir.

» M. Jack vient me dire qu'un brick, On voilier est en partance pour Marseille : on appelle ce brick VEnfer. Singulier nom de baptême ! Peu m'importe ? je vais me faire mettre à son bord, et quand j'y serai, le diabie ne m'en fera pas descendre.

» Je laisse Jack à terre avec tous mes bagages. Le malheureux est sur les dents; il me rejoindra où et quan J il le pourra. Je n'emporte que mon portefeuille et les pistolets du comte Thomas de Brecknock mon frère !

» Je renonce à l'Arabie-Pétrée, comme j'ai renoncé à couper l'Afrique en deux.

« Onze heures du soir.

» Je suis à bord de VEnfer! triste présage pour ma vie éternelle, etc., etc., etc. »

Le baronnet ayant conduit sa lecture jusqu'au passage que nous connaissons, ferma son carnet, le remit dans sa poche, et dit tout haut : — Oui, c'est Aïcha que j'aime, mon choix est irrévocablement fait, je l'aime avec frénésie... Qu'elle m'appartienne la durée d'une éclair, et la mort, même sur un échafaud, me semblera trop douce!

— Ah ! gueusard ! dit le capitaine, tes projets sont donc bien avoués! et c'est la malheureuse amie de la marquise de Canduil qui est l'objet de tes brutales amours ; c'est cette pauvre colombe, et non M. de Candeuil, que tu as résolu d'assassiner si elle te résiste. Voilà qtii est bel et bon à savoir.

Le baronnet continua toujours à voix haute :

— 11 faut absolument que je sois à Marseille dans trois

jours, à Paris dans six. Je verrai Aicha sans retard, je lui parlerai, je jouirai des délices de ma passion ! Si elle mo repousse... Eh bien î la mort prendra tout aussitôt sa victime, le 30 avril 1845, le crime sera consommé!

— Misérable galérien ! pensa M. Mathias, la Providence te surveille, et le bourreau l'attend i

— Mais il faut que ce capitaine vantard et abruti me conduise en trois jours à Marseille, il le faut! et s'il ne le fait pas, malheur à lui î je le tue comme un chien '

M. Mathias» à ces paroles terribles, faillit tomber à la renverse, et courut se cacher dans sa cabine, où le point du jour le trouva pâle et tremblant.

Sir Francis Brecknock s'était jeté sur sa couchette où, dans un sommeil bienfaisant, il rêva de jeunes filles et de poudre à canon.

L'Enfer lève Tancre.

L'aurore, en traçant sa courbe argentée sur les vagues (le Thorizon, amena, du sud-est, une magnifique et fraîche brise qui tourmenta violemment les flammes et les cordages du brick marseillais. Le capitaine Mathias sortit de sa cabine, monta sur le toit de sa dunette, et jeta un coup de sifflet, après avoir mis le nez au vent, comme font les chiens de bonne race avant de se mettre en quête.

A peine le son aigre et mordant du sifflet eut-il résonné sur le pont et dans la cale, que les matelots se rangèrent à leur poste, prêts et attentifs au premier commandement.

L'équipage se composait de dix matelots et gabiers (1), un maître calfat ou charpentier, un cuisinier ou maîtrecoq, deux novices et un mousse, un contre-maître et le capitaine. Ces braves gens étaient tous des côtes provençales, tant de Marseille que de Toulon, des îles d'Hyères, que de Saint-Tropez, de la Giotat, que d'ailleurs. Aussi dirons-nous, entre parenthèse, que le baronnet Brecknock

(1) Les gabiers sont les matelots qui font le service des voiles hautes.

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