SCÈNES DE LK TU: \*ABB
annonça M. le capil«iinc Malhias, commandant le brick l'Enfer, de Marseille.
— Kli bagasse ! monsieur le mylord, quel tapage fait-on chez vous de si bonne heure? Le mouvement de la Canijel)lère il n'est rien, comparé à ce qui se passe dans ce jardin.
— Soyez le bien venu, mon cher monsieur, quel vent vous amène dans ces parages?
— Un bon vent, mille diables, un excellent vent! J'ai voulu, tel que vous me voyez, me passer une fantaisie, celle de voyager un peu sur terre.
— Et que pensez-vous du plancher des vaches?
— Ce n'est pas le diable, mylord. Mais j'avoue qu'un navigateur comme moi ne pouvait pas s'affranchir de quelques expéditions en France et li l'étranger. Je connais tous les ports de l'univers, il n'est pas de crique où se puisse glisser une pinasse que je n'aie accosté et doubléy triplé diou bibent! comme disent les Béarnais, je ne connaissais pas la campagne de Marseille ! Ma foi, va de l'avant que j'ai dit, et me voilà parti pour Lyon, et pour le Dauphiné dont mon mousse Biscayen m'avait raconté des merveilles.
— El comment avez-vous su que j'étais à AUevard?
— Je suis arrivé hier dans cette baraque de village, et je suis tombe des nues en rencontrant un âne sur lequel était montré un grand gars nommé Cornette, antnen soldat d'Afiiquo, passager comuie vous et avec vous lors de mon avant dernier voyage. Cet estimable lourlourou m'a secoué la main de toutes ses forces, m'a convié à ses noces pour aujourd'hui après les vêpn s, et m'a appris que vous habiligz ce château. De suite j'ai couru vous faire ma révérence; mais vcus étiez k la Rochette, chez le marquis de Candeuil; nouvelle surprise! J'avoue qu'il ne m'est rien arrivé de semblable en pleine mer. J'ai vculu vous de
mander à déjeuner ce matin sans façon, el passer l'aprèsmidi et la soirée chez ce cher marquis.
— Vous déjeunerez avec moi et dînerez encore ici, en compagnie de la famille de Candouil que j'ai Thonneur de recevoir.
— Hé! bagasse, mylord, il parait que vous avez rondement mené les choses depuis que nous nous sommes vus.
— Gomment cela ?
— Je me suis laissé dire que mademoiselle Aicha... vous m'entendez : elle ne tarderait pas à changer de nom... vous comprenez?
— On ne sait ce qu'on dit, monsieur le capitaine... A propos, pourriez- vous m'expliquer tous mes méchants tours que vous m'avez joués...
— Ah! ah ! y penseriez- vous encore? une misère pareille!... Ma foi, je suis un amant de l'humanité, je n'ai jamais fait de mal à une mouche ; et j'ai eu les sens Ix 1 envers, en croyant deviner que voij^s vouliez tuer ce pauvre agneau, dont je m'étais épris avant vous!... Tenez, ne parlons plus de mes sottises, j'en ai été confus et malade... Cependant donnez-moi, s'il vous plaît, quelques nouvelles de mon matelot Mahïah.
— Je ne sais pas vraiment où il est.., il a la mine d'un brave garçon.
— Myiord, dit maestcr lack entr'oiivrant les portières, j'ai pu réunir trois cents m mœuvresqui, alléchés par l'espoir d'uo bon salaire, consentent h travailler le dimanche.
— MiMe pardons, monsieur Mathias, je suis en affaires pressantes, veuillez agir ici comme chez vous; j'attends les dames de Candeuil après trois heures, et serais flatté de vous présenter à elles. Jack, faites servir à déjeuner à aion sieur le capitaine de V Enfer,
Le baronnet sortit, eî Jack regarda le Marseillais des
— Sans un groom... seul, comme un campagnard?
— Seul... Que mon cheval soit prêt pour huit heures (lu matin.
— Mais voiUi doux nuits que vous ne dormez pas?
— Le sommeil est une affaire (i'habélude... on s'en peut passi-r ii lo rigueur.
— Que le ciel ait pitié de vous, mon bon maître, je commence à regretter votre vie vagabonde... J'ai Thonneur d<" vous saluer, monsieur le baron.
— Bonsoir, Jack.
En se retirant, le valet de chambre jeta les yeux sur son corps ruisselant de pluie, et il s'écria d'un ton larmoyant:
— L'amour est la plus stupide des stupidités!
lu 48
Un honnête homme.
La marquise douairière de Candeuil, agitée par les graves projeis qu'elle roulait dans sa tête, était la première sur pied daus son château. Dès le point du jour, cette femme habile à Tintrigue, reprenait son travail, mettait au courant sa volumineuse correspondance, demandait de nouveaux sursis à ses créanciers, étudiait ses combinaisons, composait son visage et son maintien pour la journée, de ma.-ièie à ne pas laisser soupçonner sa ruine et à maintenir ses enfants dans une confiante sécurité. Aitha était instruite de la catastrophe qui, au premier moment, devait fondre sur Médine et son mari; la confidence de la douairière avait porté juste, et ses prévisions n'avaient pas été déçues, par la nièce de Mahïah, pressée par le danger qui menaçait la famille de Candeuil, devait certainement se hâter d'accepter l'alliance delord Brfcknock, afin de partager sa fortune avec ses amis ruinés. Toutefois, un obstacle redoutab.j .\ levait encore devant la douairière, et cet obstacle Véi. uvantait. Aïcha était musulmane et le baronnet appartenait à l'Église anglicane ou à la re-
ligion romaine. Comment unir ces deux oppositions? L'amour passionné du lord, laissait bien quelque espoir de tout concilier ; mais entre Tespoir et la cC; lilude il y avait lin abîme, et la marquite rêvait nuit et jour au moyen de combler ce gouffre ouvert so'is ses pas.
Telle était, cependant, la persévt ram e et la force de caractère de madame de C mde.nl, qu'elle ne paraissait nullement préoccupée des intérêts qui l'assiégeaient; et que, dans la matinée du jour où Sir Francis devait dîner auchdteau, elle avait, aisée comme toujours, ordonné sa m ison avec calme, avec luxe, avec ce ton de commandement qui lui était si familier.
Quelques instants avant l'heure du déjeuner, on vint annoncer à madame la douairière que son réi^isseur désirait être introduit.
M. Mathieu entra discrètement dans le cabinet, où il avait été si vertement tancé, ainsi que nous l'avons appris dans l'un de ces précédents chapitres; il se présenta humblement devant sa châtelaine, et d posa sur une console, une petite caisse qu'il avait apportée sous son bras.
— C'est vous, monsieur?... Vous êtes exact, et même pressé, car je vous avais donné quatre jours pleins pour vous présenter, et nous ne s mmes encore qu'à la matinée du quatrième. Disatit cela, la douairière fixa un regard sévère sur l'intendant. M. iMathieu opposa un visage de marbre à cette muette interrogation et répondit :
•1} —On ne saurait avoir trop d'exactitude en affaires, it^i ma lame la marquise.
i'\ \ — Nous somm s absolument du même avis ; monsieur, tijl je vont écoule.
— Si madame la marquise veut prendre ses livres, nous ferons notre régh ment.
— J'.ii mes chiffres dans la tête... Vous me devez sept cent cinquanle mille francs, pour trente années de ges-
276 * MIÎDINE.
lion (les terres de la Rochelle ; apporlez-vous cette somme?
— Vous faites erreur, madame, nous ne sommes pas d'accord sur le monlarïl de la délie.
— Alors, déballez, je serais désesi)érée Ac vous faire tort d'un ceniime.
— C'est à vous que l'erreur fait dommage, madame.
— Vraiment ! Expliquez vous, je ne comprends rien à ce discOiir>.
— Ma loyauié m'ordonne de restituer tout ce que je VOUS dois.
— MaJpeste ! vous m'apprenez l'hébreu, M. Mathieu.
— 11 n'cbt jamais trop tard pour rentrer dans son honneur, madame... Je viens vous confesser mes faiblesses...
— Hum î vos faiblesses ! Passons sur le mot.
— Soyez charitable, madame la marqu se, mon crime n'a éle qa une faiblesse puisque j'ai le courage de le réparer. Je viens donc avouer, à vos genoux, qu'honoré depuis trente ans de l'administration de ce c .âteau, j'ai détourne de ses revenus, à mon profit, une somme énorme qui, capitalisée avec les intérêts des iniérêls, m'a constitué une valeur de neuf cent mille et quelques cents francs.
— Vous êtes le plus honnête homme des cinq parties du monde, monsieur Mathieu ; qui a pu vous suçiciter de si nobles remords?
— La religion, madame la marquise. Le digne pasteur de ia Rochelle à qui j'ai confie les secrets de ma vie, dans u.e contession générale, m'a dit que le seul moyen de trouver giâce devant vous et devant Dieu, éiait de dépasser vos justes exigences en vous remtltaut dans tout votre bien.
— Touchez ià, monsieur, vous êtes, dès ce jour, de mes amis ; oubliez les dures paroles que j'ai pu adresser à l'homme faible, et gardez bon souvenir des éloges que je suis heureuse de vous douner.
SCèWKS DE IK TIE ARADB. ÎT7
Le n^^isseur baissa les yeux, ses lèvres se contractèrent dans lin riraneinont imperceptible, et il répondit, en touchant le hout (les ilogts <Tfilés de la douairère :
— Quand j'aurai acquitté la dette sacrée quf m'en^ïage Ai*^-à-\is de voiis, il nie restera enC' r^ de quoi vivre modestement, mais ma famille s ra ruiu'M^ d.ins son honneur...
— Au contraire, monsieur, bien au contraire, vous serez 1* plus v<M'li:eux moilèle de ce'te con'rée.
— Hélas! mida:iie la maripiise, le monde ne pardonne jamais; et mes enfants, quand ils m'auroiîl fermé h s yeux, ne Sf^roul (pie les (ils d'un misérab e, d'un voleur...
— Vous exagérez vos craintes... d'ailleurs à un homme de votre trompe que peut faire la calomnie?
— A moi rien, à mes enfants tout... peut être exécreront ils, eux-niéuie, ma mémoire !
— Mais, j'y pense!... j'ai été tellement absorbée, ces derniers jours, par l'arrivée de ma petite colonie, et par de nombreuses affaires, que celle qui nous occupe m'est absolument échappée. Je n'en ai parlé à personne, pas même aux miens.
— Votre femme de chambre était présente, lorsque vous m avez fait les sanglants reproches que je me suis honteusement attirés.
— C'est une domestique dévouée, et entièrement à ma discrétion, il \vfi sera facile, au surplus, de vous r.habdiîer aup es d'elle.
— Vous m-! sauverez la vie, madame la marquise, car le chagrin m* tuerait. Voici maint'Miani le mode de paiement que j'ai l'honneur de vous proposer. A l'aide de mes dilapidations, j'ai a hele, en Savoie, le beau domaine de Mont fier). Les jaloux auraient découvert la mine d'où je tirais l'or qui a payé cette propriété, si je n'avais usé de patience et de ruse. Ce n'est qu'en feignant des procès en
' pays lointains, des héritages en Amérique, que j'ai pu soi-
der au vendeur, année par année, la somme ronde de huit cent mille Irancs. Je vous offre de vous céder celte terre dont voici le plan et la dernière eslimalion par inventaire. Il Cal bien entendu que vous aurez Tobligeance de consentir h une v. nte simulée dont je vous donnerai tout ausstôt quittance.
— Je connais le domaine de Mont fieri, j'ai même eu fréquemment la fantaisie de l'acheter, et je passerai tout acte qu'il vous plaira. '
— Voi( i une boîte qui contient, tant en billets de la banque de France, qu'en or, cinquante mille francs... madame la marquise pourra vérifier elle-même le compte. Disant cela, le régisseur ouvrit la casette et en montra le contenu à la douairière.
— Je suis confuse de lant de probité, monsieur Mathieu, j'ai été bien cruelle envers vous !
— Vous avez été ch ritable, au contraire; sans votre sévérité, la clémence divine m'eut abandonné. Quant aux cinqu;uUe autres mille francs, je les réalise, en ce moment, sur d'excellentes valeurs, et, vers la lin de la semaine, je les verserai entre vos mains.
— Nous n'en parleronsplus, je vous les airandonne, en récompense de votre zèle à faire prospérer mes terres; grâce à vous, j'au.^mente considérablement ma fortune.
— Souffrez que je refuse, en vous remerciant, madame la marquise; cet argent me brûlerait comme une flamme del'enfirî
— Cest moi qui vous supplie...
— N insistez pas, madame, c'est m'offenser! Si mon repent r vous touche, conservez moi la gestion de vos terres.
— Oui certes, et je vous investirai, devant tous, de ma confiance illimitée.
— Je ferai mon devoir en homme honnête, et avec toute l'habileté que Dieu m'accordera. Quand madame la
marquise veut-elle (|ue nous passions l'acte de vente de Montelierl ?
— Donnez-moi votre jour?
— Nous sommes à mercredi. Eh bien! pourrez-vous disposer de la malinée de samedi?
— Très-volontiers.
— Ces trois jours me seront utiles pour simuler une opération industrielle. J'exj)li(|ijerai ainsi la réalisation de mes fonds, et je serai sensé avoir éprouvé une catastrophe qui me ruinera li peu près. Que vous semble de cette combinaison?
— Elle atteste que vous avez le génie des affaires, et surtout le génie du bien, monsieur...
— Maintenant, madame la marquise, un dernier mot. J'ai hâte de vous exprimer ma gratitude pour la généreuse condescendance que vous mettez à me relever de Tabjeclion où j'étais tombé. Je ne saurais mieux la témoigner qu'en m'efforçant de vous rendre un signalé service.
— A moi ?
— Avons!... 11 se passe des choses extraordinaires autour de vous ; votre château serait battu par la mine, qu'il ne serait pas exposé h un danger plus grand que celui dont je vais vous parler.
La marquise chani^ea de couleur, malgré Tempire qu'elle ivait prendre sur elle, en toute occurrence. Vra niei:t, je ne vous comprends pas, répondit-elle.
— Cela doit être, si vous me compreniez, vos jours ne seraient pas en péril.
— Lxpli(iuez-vous.
^ Il y a quatre jours, un nègre est venu au château porteur d'un message pour vous, n'est il pas vrai ?
— Oui.
— Savez-vous le nom de ce nèjrc ?
eSO MéDINB.
— Je l'ignore, dit la douairière avec un sang-froid imperturbable»
— C'osl Mahïah, c'est ce même Cafre qui a sauvé la vie à votre fils, et qui a juré U sa mère d'exterminer la race de votre pn^ncr mari.
— Que m'apprt^nrz-vous là, s'écria madame de Candruil jouanl wduiirablement la surprise.
— La pure vérdé. Cornue ie revenais de chez M. le curé d,^ la R.>'liptt\ hier matin, et que les sages ' oiiseils de ce digne past^nir germaient déjà dans mon àn;e,. je rencontrai, dans (in sentier de la vailée, ce môme nègre armé d'un long fiisil de chasse, et sa vue m'inspira une subite épouvante.
— Quel est ce portrait qui est dans la chambre de la maîtresse, me demanda -t-il?
— CAm du baron d'Ulm.
— Le père de Wedine?
— Oui.
— Le premier mari de ta maîtresse ?
— Oui.
— Je voyais flamboyer les yeux du Cafre à chaque réponse qu'il m'arracliait, rt je compris qiie j'avais commis une grave imprudence, car ce sauvage s'écria dans un transport furieux î
— La mère du capitaine mourra, le capitaine mourra, Méd:ne moiirra !!!
— Puur réparer le mal que j'avais fait, je n'imaginai rien de m'-eux qiie de caresser les penchants féroces du monstre, afin de m'eaiparcr de ses projets.
— Ah ! monsieur, vous serez notre sauveur, s'écria la marquise attendrie.
— Déj s continua l'intendant, en feignant de vous porter une grande haine, j'ai captivé la confiance de Mahiah. Il n'a pas voulu me dire où était son refuge dans la mon-
lajrne, mais il me doiino des rendez-vous el me queslioime, afin de connaître les allures du cliAlenu et d'exécuter rahominahle forfait qu'il médite. Avant de sijînaler r.» m'MiriritT î\ la justice el de le faire arrrMor, j'ai voulu recevoir vos ordres; je sais, comme vous, (ju'd est l'oncle de mademoiselle Aïcha, cette parenté i 'cxige-t-elle pas qu'on prenne d<'s ménagements pour délivrer la société de ce fl au.
— Ahî si l'étais homme, je meferais justice moi m*'me, et sauh tanler î
— Ponnpioi tremperii^Z'Vous vos mains dans un sang au^si \\\, dit dévotement M. iMatlVhu, la gendarmer. e se chargera de ce soin. Auss tôtque vous le désirerez, je preudiai heure et lieu avec le Lafre ; les soldats le cerneront, il se défvndra comme un lion, el on le tuera sur place.
-— A merveille, monsieur, à merveille; mais il faut que mes enfants et qu'Aïcha surtout, ignorent ce plan ingénieux ?
— Le secret n'existant qu'entre vous et moi, ne peut èlre divu'gUL\
— Très-bien ; mais sur quel motif ferons-nous rechercher ce bandit?
— N'est-oij pas à la poursuiie de l'assassin qui a tiré sur le cheval de madame votre fdie?
— (/est juste, vous êtes la providence de ma famille, mo!)sieiir; (pie Dieu vous rende l'assistance que vous me
\)\\[CZ î
— Ainsi. i\ quand lix^^z-vous, à peu près, l'expédition ?.. toute lenteur est périlleuse.
— Je vous dirai cela après demain.
— r.éfl.M hissez que votre vie est exposée, ainsi que celle de vos enfants.
— ^' îi'v j>ense que trop; înais j'ai les mains liées pen-
"28^ MÉDIWE.
dant deux jours... Préparez -vous néanmoins pour vendredi.
— De grâce, madînne, ne quittez pas vos appartements d'ici là ; ni vous, ni 1 s vôtres ! Que tous kos gens fassent bonne garde.
— N'ayez peur!
— 11 ne me reste qu'à vous saluer, madame la marquise... S;r le moindre sîgne je me mettrai à vos ordres... et samedi matin je vous ferai ma visite, en compagnie de mon notaire; je vous engage à f ire venir le vôlre d'AUevard, l'acte devant être légalisé en France et en Savoie.
— Croyez à ma vive reconnaissance... à propos, et la quittance des cinquante mille francs, attendez donc?..
— • C'est vrai, passons pour la forme, par toutes les règles... Grand merci, je vous baise les mains, madame, et vous renouvelle mes civilités.
«Excellent homme! s'écria la douairière, en éoulant les pas de M. Mathieu, parfait honnMe homme !... N'aurai-je pas le courai^^e d'avouer à mon tour, moi!. Puis s'approchant du médaillon du baron d'Uim, elle lit glisser la coulisse qui ca<hait le visage du colonel, et murmura d'une voix faible, en contemplant les traits du guerrier :
«Oui, j aurai ce courage!... oui, je parlerai!... oui, j'avouerai !,.. »
Un joyeux éclat de rire parti du salon d'attente, vint arracher la marquise à ses méditations; elle se hâta de voiler l'image de son premier époux, et lorsqu'elle se retourna souriante et gracieuse, vers la porte d'entrée, elle rencontra Médine et Aïcha qui lui crièrent d'une seule voix :
— A votre avis qu'elle est la plus belle ? Soyez impartiale et franche.
— Mos enfants , je n'y vois vraiment plus sans lunettes.
— Charmante façon d'esquiver u e réponse dit M6-
dine.
— Nous ne vous demandons votre opinion que sur nos rol)es et nos chilfons, interrompit Aïcha.
— C'est une autre liistoiro, approchez, chères p tites.
« H>! madiMnoisolle Aicha, nous abandonnons les couleurs sombres, si je ne me trompe... Allô. s, allons, ce coisaue est d Uicieux, ce barége est ravi-sanl, ces manchettes sont très-riches, nos cheveux sont sans pareils, et nos fleurs on ne pe.it mieux choisies. Qijant à vous, Médine, je vous ai tou;ours prédit (|ue vous péririez par la coquetterie.... Vous avez Id des malines hors de prix, e^ ce volant d'Angleterre est digne des raflinés de Louis Xlll. Quels sont donc vos projets, mes tourterelles? Volonsnous il la conquête du Rameau d'Or ?
— Nous allons h la comiuéte de l'Angleterr^^ représentée par le jeune et magnillque lorJ Brecknock, dit Mcdine avec une impétuosité charmante, pendant qu' Aïcha rougissait et baissait les yeux.
— Vous ne parlez pas | our vous, sans doute, belle étourdie, toute femme mariée ne rêve plusN'ictoire.
— Vous voulez dire ne chante plus victoire... c'est par pure modt»stie.
— Vous avez, Dieu me pardonne, inventé la réplique, et c'est perdre son temps que de vous attaquer.
— Non, dit Aïcha, ('est se faire battre.
— A la bonne heure... mais je dewne moi, qu'il y a qufl(|ue anguille suus roche... h»(pjelle des deux se sent cipable de ne pas mentir? Ne répondez pas à la fois... hein î Si je fouillais bien avant dans ces deux cervelles, n'y irouverais-je pas quelque gros secret... Médine, vous avez la parole?
S8i MÉDINB.
— Chère mère, comme je hais le mensonge par-dessus tout, je vous avoue que, dans certaine cachette ignorée de tout le monde, je caresse un petit complot fort mignon. '
— Voyez-vous cela!... et vous Aïcha?
— Moi, je ne tairai pas que je me suis mis en tête une raviss mie espièglerie, j'ajouterai même, (jue le honhcur de ma vie est ailaché, sans r striciion, à la réussite de mon projet.
~ Oh! oh! un complot d'un côté, une espié;:lerie de l'autre, tout ceci promet... m'accepiez-vous pour confidente el pour arbitre ?
— De grand cœur, dit Médine avrc vivacité.
— Et vous Aïcha? vous ferais-je peur? vous vous taisez...
— Je réfléchis... le cas est grave... après tout je ne dis pas non.
— Mademoiseile est fort dissimulée, reprit Médine, si elle veut que je parle je lui donnerai l'exemple.
— Volijntiers.
— Au fait ! au fait ! la séance est ouverte...
— Eh bien! donc, sachez, chère mère, que nous avons juré, Aïcha et moi, mais juré d'une façon solennelle d'obéir, réciproquement, à Tune de nos volontés, ou plutôt à l'un de nos caprices... Comprenez-vous?
— Si je comprends, je ne comprends guère... Médine a fait le grand serment de passer par l'un des caprices d'Aïcha, et Aicha par l'une des volontés de Médine... Y suis-je?
— Justement.
— Je vous plains également toutes les deux, et je m'estimerais fort en danger, si vous me mettiez de moitié dans ce beau traité...
— Prenez garde d'y être pour le tout.
SCEîtBS DE LA VIE AïlABE. Î85
— Pas de plaisanteries, mes chères filles.,, et quelles sont ces deux méchancetés s'il vous plaît?
— Ah! dit Aïcha, vous | ouvtz penser que nous nous sommes pendant longtemps creusé la tête...
— Franchement non, quant h moi, repartit Médine.
— Eh bien! ni moi non plus, dit Aïcha.
— Kn fiiiirez-vous, mes bavardes?
— Faiit-il parler, reprit Médine? \'eux-tu que je te donne mes ordres, Aïcha?
— Oui.
— Tu n'as pas peur, ton cœur ne bat pas '
— Non.
— Ah ! ça, mais vous ne vous êtes donc rien confié encore ?
— Rien...
— Dépêchez ; vous me mettez sur des charbons,
— Je veux, j'entends, j'ordonne, dit Médine, que ma nièce, mon amie, mieux que cela, ma petite sœur Aïcha, fasse choix d'un mari.
Aïcha tressaillit, ses joues se colorèrent et pâlirent coup sur coup; elle essaya de sourire et de parler, ses lèvres lui refusèrent le sourire et la parole.
— Et cela dans le plus bref délai, continua Médine.... Suis-je bonne princesse, chère mère! Ma volonté est-elle dure et tyrannique? Disant cela. Médine se jeta au cou de la jeune Africaine, et couvrit de baisers son doux visage.
— Les grelots des fous sonnent juste quelquefois, répondit gravement la douairière, il y a plus de sagesse dans vos étourderies, Médine, que dans la vie d'un philosophe.
— Prenez-vous nos sornettes au sérieux? s'efforça de dire Aïcha.
i86 MÉDIINE.
— Sornettes ! s'écria Médina, sornettes ! je croîs que tu te révoltes, ma mie?...
— I utendons-nous si c'est possible, interrompit la douairière, je ne vois pas l'ombre d'un mari dans la commune de la Rojhette, et, en conscience, Aïcha ne peut pas épouser un villageois savoyard.
— Regardez ce beau front, ma mère, voyez comme il rougit; que vous dit cette rosée?... ne devinez-nous pas que le mari est trouvé?...
Aïcha p isa vivement les doigts effilés de sa main droite sur la bouche de Médine, et lui dit à demi-voix :
— Tais-toi î tais-loi ! tu es décidément folle.
— Non je ne me tairai pas, s'écria la jeune marquise, en se d.^gageant avec souplesse, et en frappant du talon, d'un petit air colère qui contrastait délicieusement avec l'angéliq^e douceur de sa physionomie, non! je ne me tairai pas. Nous connaissons, dans les environs, un modèle de mari qui a été créé et mis au monde ex(>rès pour nous ; ce jeune homme, car il est très-jeune, ce seigneur, car il est très-grand seigneur, cet élégant, car il e^t irèsélégant, ce...
— En fiiiiras-tu, babillarde, in'errompit la douairière tout en riant aux larmes, en finiras-tu?...
— Ce lord, car c'est un pair d'Angleterre, nous aime éperdument ; et nous...
— Médine, dit Aïcha, Médine, de grâce !
— Et nous? répéta la douairière...
— Njus l-aimom,,,. Ma foi, tant pis i le mot est lâché...
— Tu mens ! tu mens î
— yu»nd lu seras mariée, Horace demandera raison à lord Brecknock de ce démenti, ma chère, et nous servirons de témoins à ces messieurs.
SCENES DE l.K VIE AKABE. 287
— - Vengez-vous, Aicha, vengez-vous de cette indiscrète en lui imposant quelque chose d'(^pouvantable?
— Ah ! oui, je me vengerai !
— Je ne demande pas mieux.
— Madame, vous prenez acte de la déclaration, n'est-ce pas, dit Aïcha, à la douairière.
— Oui, c ries, mon enfant... et qu'ordonnez-vous?
— On le saura!... On le saura!.,.
— Quand ?
— Je l'ignore.
— Bientôt?
— Pe l-être.
— Ce sera donc bien effroyable, demanda Médine, en riant sous cape.
— Ce sera charmant, \ilaine.
— Vous me ferez souhaiter de vieillir avec vos histoires... Comment avez-vous découvert tant de choses, WédiiiC, mon amie ?
— Allez -vous encore la faire radoter?...
— J'ai découvert que nous aimons par 1 î vertu de certaine baguette que nous autres femmes, avo s, toutes, à notre service; j'ai vu un peu, j'ai compris beaucoup, j'ai deviné le resie... Je pourrais même dire qu'on m'a avoué le tout...
-- C'est trop fort, dit Aïcha en portant son mouchoir à sa bouche.
— C'est trop fort, mais c'est vrai. Dès lors j'ai résolu de ne pas laisser dépérir ma lleur chérie, et je picter.ds brusquer l'aitaque... Je déleste les lenteurs; nous avons toutes les deux du sang africain dans les veines, et les petites sentimentales de celle petite Europe nous font pitié...
— Tout cela est bel et bon, interrompit la douairière. Mais sir Breckuock? sir Brecknock?
2^3 iviéniNE.
— Je voudrais bien voir qu'un Anglais ne tombât pas à nos pieds, quand nous lui faisons le r re honncuf de lui trouver de rélrgance et de l'esprit. Je veux ajouter, qu-dès notre première rencontra, mylord n/a paru pris à nos doux yeux, comme le bel oiseau des champs l\ la glue de roiseîeur... J'entends et reconnais le pas d'Horace, demandez-lui, chère mère, pourquoi lord Brecknock est venu se promener à cheval sur vos terres, dans la matihée .. Ces messieurs ont causé longtemps en tête-k-tête, sous l'allée; ce qu'ils ont dit m'inlrigue beaucoup.
Le capitaine Horace de Candeuil entra dans le cabinet. Médiue se penchant à l'oreille de sa belle-mère lui dit
tout bas :
— Le mariage aura lieu, je vous le promets. Pais elle
courut à son mari.
Aïcha jeta vivement ces mots à la douairière :
— Priez Dieu pour moi, vous serez tous sauvés!
— Quelle nouvelle vous a donnée lord Brecknock, ce matin, mon cher Horace, dit la marquise à son lils d'un ton nonchalant.
H m'a rempli d'épouvante, murmura le capitaine.
— Ah ! mon Dieu ! s'écrièrent les trois dames.
Le liiarquis se laissa tomber dans un fauteuil, ses traits étaient bouleversés.
l)io(ls fi la liMe. Lt» tiire exlraonlinaire que lui avait donne' sir Francis l'inlriguait fort.
— C'est vous, monsieur, qui êtes le capitaine de VEnfer ?
— Et (jw^ je m'en flatte, iron-de-rair!
— Oh! alors, répliqua l'amant des Muscs, donnez-vous la peine de me suivre ; votre couvert est mis.
— Mon couvert est mis... On m'attendait donc?
— Chacun a son couvert ici, monsieur, ceux qui viennent au chAleau, comme ceux qui n'y viennent pas.
— C'est donc le diable que ce lord Dréqueloque? demanda M. Mathias.
— C'est à vous de Le savoir, monsieur de YEnfer, Inutile (le dire que le capitaine Mathïas fut émerveillé de
l'exquis déjeuner qu'on lui servit, et qu'en vidant les flacons de son hôte, il s'écria souvent :
— Voilkun petit vin qui enfonce ma fabrique de Cette. Son r. pas achevé, le Marseillais voulut faire un tour
dans le parc, et sitôt qu'il y eut mis les pieds, il se trouva environné de menuisiers, de tapissiers, d'artificiers, de jardiniers, de terrassiers, de plâtriers, de charpentiers, qui le poussèrent, le repoussèreniet le chassèrent, de position en position, jusqu'à la grille.
— Bagasse : s'écria le capitaine, que va-t-il donc se passer par ici ?... Allons, Mathias, mon ami, va-t-en faire la sieste, puis tu reviendras voir toutes ces fariboles.
Comme nous i'avous dit, le cl.âteau d'Allevard était bouleversé de fond en comble par un bataillon d'ouvriers en tout gen.e. La ville entière assistait à ce branle bas colossal, et la population ucs campagnes, attirée par l'heure de la n]e>se, s'était précipitée, après la bénédiction, hors de l'église, pour assiéger en quelque sorte les travailleurs. Sir Francis, en vrai chef d'armée, se promenait au fort du tapage, donnant ses ordres avec calme, étonnant ceux-ci
338 MBDINË.
par l'aplomb de ses remarques, cliarmaiitceux-lh par l'originalité de ses idées. Jark suivait son maître en manière d'aide de camp. Culotté de son inévitahle casimir noir, chaussé de magnifiques souliers vernis, ses jambes fuseaux parées de leurs bjs de soie blancs, une longue canne li pommeau d'ivoire h la main et les lunettes sur le nez, le vieux compagnon de voyage du baronnet l'assistait d'un zèle infatigable, soit pour diriger, soit pour réprimander. Les coups de marteau, les coups de pioches, les chutes de branches, les hourras partis du parc, avaient des échos nombreux du château. Le maître d'hôtel, obéi par une quarantaine de cuisiniers, par un vol de marmitons, et perdu dans des monceaux de provisions, confectionnait le dîner formidable qui devait être le tombeau de sa réputation ou le soleil de sa gloire. Les huissiers, de leur côté, passaient des iiispections sévères à la livrée; les domestiques étaient en grandissime gala, et le majordome de sa seigneurie lord Brecknock, ayant fait un intelligent triage parmi ce pue le canton pouvait offrir de jeunes garçons dégourdis, s'efforçait de les dresser, de les déguiser, de les façonner, comme fait un vieux sergent de recrues, occupé à dégrossir une bande de braves Bas-Bretons.
Tout à co ip, par la grille ouverte par quatre battants, s'élança un élégant landau précédé d'un piqueur, à la livrée desmarquis de Gandeuil. Lord Brecknock parut sur le perron, dans une toilette élégante et simple, descendit vivement les marches de son péristyle, entre une double rangée de laquais, ouvrit la poriière du landau de ses propres mains, et offrant le bras h la marquise douairière, il conduisit ses hôtes dans un boudoir où les attendaient des rafraîchibsements de toute espèce.
— Ah ! mylord, dit la douairière, vous avez transformé ce vieux castel en palais enchaiilé... Vous avez enfoui dans ce coin des Alpes tonte une mine de Pérou.
SCENES hE \A VIE AKaHC. ,^;^9
— C'est, aujonrd'liui, Irès-vrai, madame la marquise.
— Nots ne ferons que loucher barre, les fiancés doivent n<Kis attendre, je crois même entendre les cf»u[)s de fusil et le fifre de rij;iieur.
— En effet, dirent Aïcha et Médine penchées à une fenêtre. Voilii la noce Mais comme ils sont beaux! !
La noce entra dans le parc, et Cornette, le joyeux zéphir Cornette, monta lestement les degrés du perron, donnant la main à sa charmante épousée, belle jeune fille, fraîche et réjouie, l/heureux couple, introduit dansle boudoir, s'agenouilla devant la douairière, qui balsa Madelon sur les deux joues, et donna une lourde bourse à son filleul.
— Nous sommes mariés, ma marraine, dit Cornette, monsieur le maire nous a fait dire oui, deux fois chacun, et nous a un peu bien causé, dans un discours qui était h ftMidre le cœur ! Maintenant, ma marraine, si vous voulez que nous allions à Téglise, nous irons de ce pas, car ça me démange d'avoir fini avec les autorités civiles et "militaires, c'est-à-dire... bon î vous me comprenez ? Aujourd'hui j'ai pas de grands moyens, je suis un peu, comme qui dirait eslropié de cervelle !
— Allons, mon ami, c'est très-bien ; va devant, nous le suivons. Mylord, voudriez vous faire prier M. le juge de paix de passer chez vous le plus tôt possible.
— Il aura l'honneur de dîner avec vous, madame.
— Oui, mais comme mademoiselle Aïcha n'entre pas dans l'église, elle emploiera le temps de cérémonie à faire de grandes révélations à ce magistrat.
— Je comprends... Voilii ce résultat de la conférence que vous avez tenue dans la nuit. Vous allez être obéie h l'instant même.
N'en déplaise aux ennemis des champs qui nous liront, nous avons uf»e grande prédilection po'ir les fêtes pasto-
340 M^DinE.
raies. Au risque de passer pour un poëte en idylles, nous avouerons que le sans-façon des villageois nous semble plus franc, plus n.iturel et surtout plus gai qne les pompes guindées de nos citadins; nous ajouterons, et ceci frise rhércsie, que notre goût est aristocraliqu(% et nous appuyons cette assertion du puissant inlércH que les grands seigneurs ont toujours pris et prennent aux réjouissances de leurs vassaux au moyen-âge, de hurs fermiers aujo rd'hui. Nous sommes surtout passionné pour les noces de campagne. Dieu ! que c'est amusant ! Ne me parlez pas de ces froiJes bénédictions nuptiales qui se font à la Chambre des Pairs, à Saint Thomas-d'Aquin, à Saint-Roch et dans les grandes villes du royaume. Des équipages brillanls conduisent, il est vrai, des femmes élégantes, couvertes de dentelles, de cachemires, munies de livres pieux et fastueux. Quelques hommes, en toilette rigoureuse, prennent place sur des banquettes en velours ; tout le monde attend, personne ne prie; les femmes rajustent leurs babioles, les hommes étouffent des bâillements dans leuï s mouchoirs ; on attend les mariés, les mariés se font attendre. Tout à coup des chevaux piaffent, des portières s'abattent, et une charmante jeune tille se présente la couronne au front, le voile tombant, les yeux baissés, les pas tremblants : elle est conduite à Tautel par son vieux père, et l'heureux époux la suit. Il est quelquefois jeune et beau, il est trop souvent vieux et laid, hélas! Alors, les conviés de rire sous cape, ou de jalouser, ceux-ci, les riutes qui louchent au contrat, celles-là les grands yeux de la deiselle. Quant k prier Dieu, nul n'y pense! on a bien li .ire chose à faire , vraiment, que de s'occuper de l'avenir de ces deux époux courbés sous la bénédiction du prêtre. Ohl qu'ils sont heuieux! dit-on de toute part; comme ils sont riches! Quel style d'équipage! quels beaux noms! quel blason pour les héritiers!... quel écusson sur
«CÈNES DE LA VIE AUABE. 341
los panneaux du carosse! Puis vient la longue homélie du |)riHrc, qu'écoule seule la mère de la mariée. Chacun est pressé de soriir, pour passer à ]\ sacristie faire un compliment préparé pendant l'office. Enfin, la famille dîne en ^rand décorum, mais ne mange pas; l'un, parce que son lieure habiluelle est changée; l'autre, parce que le i>arfimi de l'encens l'a énervé. Après le froid diner, froide soirée!... Un an après ce froid mariage, souvent encore, trop souvent, froid ménage!
Quant à ce qui se passe au village, le voici : un seul exemple st rvira pour tous, ou peu s'en faut.
La grande rue qui conduit à l'église d'Allevard et partage la ville en deux |»ariies à peu près égales, était occupée par une foule compacte, nuancée d'hommes au rude et mâle visage, aux formes hardies et puissantes; de femm(s alertes, babillardes comme partout, joviales et proprettes sous les longues barbes de leurs coiffes montagnardes, leurs jupes rouges et leurs tiehus jaunes.
C'est un dimanche ; paysans et artisans sont également bien couverts, l'aisance est uniforme; et si quelques élégants font opposition à la règle, ils sont si peu nombreux qu'ils passent inaperçus. Chacun se hausse sur la pointe des pieds, ou sur réj^aule du voisin, car le fifre annonce les mariés, car les coups de carabines font gronder les échos; on se pousse, on se choque, une fluctuation immense fait ondoyer toutes ces têtes tournées dans une même direction. Le cortège passe lestement entre les 1 .ngs; l'épousée Uiarche les yeux baissés, mais le sourire aux lèvres; ses Nêlements blancs lui vont h merveille, ses joues rosées appai aissent sous le voile et font sourire les cureux les plus difliciles. Madelon est joli •, elle est belle de jeuness', d' santé, de fraîcheur; elle est à la riche demoiselle du grand seigneur et du banquier, ce qu'est la fleur vivac ' des champs, à la délicate fleur qui vive sous
la cloche ou dans la serre. Puis, vient Cornette donnant le bras k sa belle-mère. Cornelte promène des regards superbes autour de lui, il triomphe ! il nargue ses rivaux vaincus; son pas est si léger, qu'il semble danser sur luimême, au son joyeux du fifre ; son habit bleu k boulons d'or, sa cravate blanche, son chabot frisé, son pantalon blanc achèvent d'en faire un homme irréprochable quant au physii|ue ; un énorme bouquet planté au revers de son habit, et chamarré de rubans blancs, lui donne les allures d'un roi de conscrits; son teint basané, ses longues moustaches relèvent ce que sa toilette peut avoir d'efféminé, et révèlent le cœur d'Achille sous les chaînes conjugales. Lix jeunes garçons, et dix fillettes sautillant k leurs bras, précèdent ou suivent les époux; les rubans flottent sur toutes les poitrines, les bouquets brillent dans toutes les mains, i^t la foule d'applaudir et de trépigner, et la noce de danser, et le fifre de gambader?
Silence et chapeau bas ! . le seuil de la maison de Dieu est franchi ! Le vénérable pasteur vient recevoir ses enfants au pied de l'autel. La cérémonie religieuse commence. LVglise est envahie ; elle est tellement remplie qu'on s'y froisse, qu'on s'y étouffe. L'estrade en planches où se placent les chœurs sacrés, craque sous les talons ferrés des montagnards; les paysans, un genou sur les dalles, courbent leurs têtes à longs cheveux plats, cheveux blonds, cheveux noirs, cheveux blancs; les femmes s'arment de leurs longs chapelets, la foule se courbe sous la bénédiction et prie, les vieux pour les jeunes, et un peu poureuxn êmes. Les fillelles demandent au ciel un joli mari comme Cornette, les garçons une (ompagne comme Madelon. Prières égoïstes, nous le voulons bien ; mais encore, sonlce des prières! mais encore, le nom du Maître tout-puissaut est-il prononcé, invoqué, supplié!
Quand le silence règne partout, le bon curé fait face
SOKNKS \)K l\ VIK AHABE, 34!^
aux rpoiix, et leur débile une morale douée, simple, évarigéli(|ije. I/excellerit serviteur de Dieu a vu naître ceux (|uil l)énit; il a souvent ^^rondé la fille et tiré les oreilles au garçon ; il a donné des consî^ils aux pères, et conduit, deux fois l'an, la procession autour du modeste patrimoine j)our le préserver de la grêle et des insectes. Après le sermon, qui est aeeoi^ipagué de quelques gros soupirs bien francs, car le pasteur est l'ami et le bienfaiteur de tous, et sa voix émue va droit à l'ame de chacun; après des pleurs abondants versés par Madelon, et deux ou trois hum! hum ! poussés par Cornette vigoureusement attendri, les mains du curé s'étendent sur toutes les têtes, et l'épousée, prenant le bras de son mari, sort du temple. La noce défile, la foule se rompt; ceux qui, n'ayant pu trouver de place d;uis l'église, sont restés entassés devant la porte, s'ouvrent pour laisser passer le cortège. El pendant que les éclats redoublent, que la joie circule dans tous les cœurs, et qu'on s'amuse enfin! grand mot bien rarement appliqué de nos jours, le curé plie soigneusement son élole! et, la canne h la main, se dirige, d'un pas grave, au milieu de ses ouailles, vers le château d'Allevard, où les notables et les gens de la fête, et plus de deux cents villageois sont invités à dîner par lord Brecknock, qui a promis un grand bal sur les tapis verts du parc, avec renfort de clarinettes, de tambourin, de violons et de musettes. '
Voilà une faible escjuisse des noces de campagne ; on y trouve franchise et joyeuse humeur, naturel et bon accord. Helas! l'industrie qui nous ronge au cœur fait disparaître chaqiu» jours ces anciennes coutumes champêtres; on ne trouve plus guère ces rejouissances de vieil et bon aloi, (pie dans les pays de montagnes (|ue n'ont pas encore atteint lis wagons du cIimi l.Uanisme. Déjà, sous le souffle Hiaudit <lu prétendu progrc:i,^nl duparu du sein de la
3i4 MÈDINE.
France les bals sur le gazon, les tambourins et les musettes, les jupes rouges, les fichus jaunes, les coups de fusil et les aigus sifflements du fifre. La campagne se marie comme la ville; le paysan singe le grand seigneur, et se plaît à s'ennuyer presque autant que lui ! La joie s'en va ; les visages sérieux, les fronts penchés, les joues blêmes nous envahissent!... Encore un peu de patience, et les dignes curés des Alpes, des Gévennes, des Ardennes, des Vosges et des Pyrénées devenant inutiles, les villages seront sans clochers. Les communes, alors, iront, le dimanche, se prosterner devant le veau d'or! subissant les caprices bizarres de la mode qui retourne souvent aux temps les plus reculés, le christianisme ne sera plus de bon ton, et nous copierons les Israélites païens de Moïse !
Lord Brecknock avait accompagné les marquises et le capitaine de Candeuil jusqu'à son banc privilégié, et avait assisté à la cérémonie que nous avons rapidement décrite. En sortant de l'égiise, il avait rencontré M. Mathiaset l'avait présenté à ses hôtes qui n'avaient pas été peu surpris de cette rencontre inattendue. En se rendant au château, là douairière, dit au baronnet :
— Mylord j'ai pris la liberté de donner rendez-vous, à AUevard, à un homme que je tiens en grande estime et grande alfection et que je désire vous faire connaître pour le cas où vous seriez toujours dans l'intention d'acheter cette terre d' AUevard.
Offerte par vous, mada me la marquise, cette connaissance
ne peut que m'être profitable; Je qui voulez-vous parlez?
— De M. M .thieu, mon régisseur à la Rochette, un père de famille, qui eut pu, pendant ma louize ab:3ence, faire grosse fortune à mes dépens, et qui est si pauvre. C'est un homme loyal, au-dessus de tout éloge, et intelligent à l'avenant.
— C'est une perle fine...
— Et l(Miez, le voici... Je suis enchantée, mon cher monsieur Malhieu, de vous présenter h Sa Grâce, mylord Brei knock, comme le roi des intendants. Vous lui offrirez le secours de votre expérience en affaires, n'est-il pas vrai?
— Je suis aux ordres dos amis de madame la marquise, répondit le régisseur avec humilité.
— Monsieur me fera Thonncur de dîner au c'iûteau, dit sir Francis, avec cette charmante urbanité de jour en jour plus rare qui nivelle tous les rangs sans blesser les susceptibilités.
M. Mithieu s'inclina respectueusement, et les châtelains ( onlinuèrent leur marche.
F.n arrivant à la grille et en rendant le salut aux deux suisses chamarrés qui g;irdaient les battants du centre, Médine et la douairière poussèrent un cri li'admiration.
Il était près de cinq heures, et le soleil déclinant derrière les monts dauphinois, embrasait les neiges des pics, et jetaient des tlols de lumière sur la ville, dans la vallée et sur les ardoises du château. Mais une toile épaisse et opaque, étendue par-dessus les arbres du parc, et soutenue par des mâts, interceptait le jour dans toutes les parties qui avoisinail les partures, et couvrait le tiers des allées, des bosquets, des charmilles et du jardin an^^lais, de manière à laisser le terri in compris sous son dôme, dans une profonde obscurité. Des tapisseries d'un dessin précieux, tombaient de la voûte et traînait à terre, sur ie sable ou le gazon ; les mâts de supports étaient pavoises, des fils de fer impeiceptibles, it pour la plupart dissimulés par des guirlandes de fleurs, supportaient des lus- Ires dont les cristaux étiiicelaient au feu des bougies; chaque arbre était chargé de grappes !umineuses en verres de couleur ; chaipie bui.-.son , chafiue arbuste, cha lue fleur ctaierit frappés de ces gerbes de feu qui se croisaient vn Imus sens, ei les faisaient briller comme au
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soleil. Des tlammes aux armes des comtes de Brecknock, plafonnaient la voûte, et s'arrêtaient en nœuds élégants aux branches dorées des arbres de futaie, i.e sol était couvert d'une table immense, dressée en serpentine, et faisant six fois le tour sur elle-même. Des dégagements buissonnés et fleuris permettaient de servir cette table, en pénétrant dans ses replis. L'argenterie, le li^ge, tout le couvert était d'un luxe royal. Les sous -officiers de bouche étaient à leur place, les valets à leur poste : des pages, Técharpe au bras, s*apprétaient à remplir les coupes. Sur le vermeil et sur Targent, et sur les facettes des flacons, et sur la blancheur du linge, les étincelles des lustres tombaient et ruisselaient.
Sur un plateau revêtu de gazon, et littéralement couvert de roses, s'élevait une table carrée garnie de six couverts sur un rang, qui semblait surgir d'un monticule de fleurs. C'étaient les places réservées aux deux mariés, aux châtelains de la Rochetie et k lord Brecknock. Aux pieds du plateau, une autre table, en fer à cheval, était destinée aux notables ; et à quatre cents pas du banquet, par une allée de sombres maronniers ouverte sur les montagnes, on voyait, comme par un effet d'optique, une échappée de l'horizon azuré, les vertes bruyères des coteaux, la cime neigeuse des Alpes, et le jour enfin dans toute la splendeur de son déclin. Par le fond de cette allée, à l'intersection des deux courbes lumineuses tracées sur les tapisseries par le feu du ciel et le feu des bougies, le Bréda, ce torrent impétueux et grondeur s'élançait dans le paro et coulait, en écumant, dans son lit de ronces et de rochers, à travers la féerique illumination de lord Brecknock.
Quand les villageois et les paysans entrèrent dans la première galerie, aboutissant à la salle du banquet, ils se frottèrent les yeax, et se demandèrent s'ils n'étaient pas
SCENKS nii L\ VIR AHABB. 347
ensorcelés. Profitant de leur hésitation, dix laquais comptèrent, au hasard, deux cents hommes ou femmes, les firent passer devant eux, et les firent asseoir à la table qui les attendait; puis la foule se rua dans le parc, et ne cessa pas de s'extasier devant tout ce qui la frappait dans ce jardin enchanté.
Aux accords d'une muvSique délicieuse, Cornette et Madelon a|)parurent sur le plateau fleuri, accompagnés des niarquist s de Gandeuil, d'Aïcha, du capitaine et de Topulent baronnet. Les notables du lieu prirent place à leur table, ayant à leur tête le Marseillais Mailiias, qui gesticulait^ de la plus terrible façon, disant à tout propos que sir l'Yancis était son ami intime, et que cette magnificence, bien faite pour éhlouir des montagnards, ne pouvait étonner un navigateur de son mérite, blasé sur les aurores bor aies.
Maester Jack, la serviette sous le bras, était derrière le baronnet, ainsi que le maître d'hùtel en chef. Cornette, ébloui par tant d'honneurs, fut fort emprunté pendant le premier service; au second sa langue se délia, au troisième il se crut chez Abd-el-Kader ou dans le rêve d'un marabout, et fui aimable jusqu'à la fin.
Que dire du menu de ce dîner?.,, il fit la gloire de l'officier qui l'avait ordonné ! et certes ce digne émule des grands maîtres de l'antiquité, n'aurait pas donné son triomphe pour celui des plus grands Romains qu'a reçu le Capitole! Pièces rares, scienci^ prodigieuse, art exquis, saveur et grûce, vins d'empereur, tout dép.issa l'ambitiou du baronnet qui, souriant du haut de son trône, fit, m petto, cette philosophi(iue et vieille réflexion : Avec de lor on arrve à tout, même à Vimpomhle !
Les sucreries et les fruits suivirent les mets et provoquèrent l'enthousiasme; les deux cents villageois, transportés par l'éclat de cc^tte apparition inattendue, levèrent
leurs bras comme un seul homme, et firent trembler les tapisseries, sons les salves de leurs opplaudissemerils et de leurs bravos!
La marquise douairière ne revenait pas de Tétonnement que lui causait ce luxe efîréné; babituée k estimer fort juste toute espèce de dépense, elle supposait que cette fêle pouvait couler de trois à quatre cent mille francs, et elle était loin de s'imaginer qu'elle assistait h un impromptu. Aïcha, nourrie, dès son enfance, des contes orientaux et des merveilles des sultans, paraissait moins impressionnée que la douairière et que Médine; d'ailleurs, elle avait devant les yeux le visage de son fiancé, et pour tout cœur digne de l'amour noble, les splendeurs terrestres n'ont pas î'éclat d'un regard échangé avec l'être adoré.
Aïcha avait dit à Médine, h la douairière, k Candeuil et à sir Francis que l'aîTairc du juge de paix était terminée à souhait, et les quatre amis étaient convenus de régler, dans îa soirée, le jour et l'heure de leur départ, ainsi que le rendez vous ii donner h Mahïah.
Les larges estomacs des montagnards étant" repus, nul n'ayant fa'm, nul n'ayant soif, les villageois ayant bourré leurs poches et leurs chapeaux de friand is s et de débris plus solides, le banquet finit par de nombreux toasts. Le premier verre levé fut celui de M. Malhias qui, chancelant un peu sur ses jambes, porta ce salut au magnifique amphilrion ,
« Messieurs de la ville, des champs et des monts, je » bois à la î^anté de niylord Brequeloque, mon illustre » ami, et je souhaite (juc dans cent ans nous soyons tous » à pareille noce ! »
Un chorus répéta. avec l'éclat d'un ouragan : dans cent ans ! et les coupes se choquèrent avec accompagnement de rires, ce qui lit un carillon formidable. Lord Urecknock répondit : « Je bois h la prospérité du
SCÈNES HE LA VIE AUAnii. 349
I) Daupbiné, et au bonheur des enfants d.' la nionlaj^ne. »
l^s lourdes mains des paysans tirent tomljer un tonnerre d'applaudissements.
Alors, une voix aigre-douce, s'échappa du banc des notables ; c'était celle de monsieur le régisseur iMathieu qui f.iisait hommage aux vertus de maJauKî la douairière de Candeuil, et de sa nobie famille. Le capitaine répondit à ce toast, par une courte apologie de la lidélité et de la loyauté, li l'adresse de l'intendant de la Rochette.
La nuit était venue; la mariée !^e leva, les convives l'imitèrent, et la foule se répandit dans le parc, pour respirer l'air embaumé des jardins. Sir Francis conduisit ses hôtes dans la diicction d'un délicieux chûlet qu'il n'avait pas fait éclairer extérieurement, et qui était plongé dans une masse d'ombres projetée par le voisinage d'un bouquet de vieux chênes.
Le baronnet donnait le bras k la douairière, et marchait devant le capitaine qui accompagnait Médine et Aïcha ; à vingt pas derrière eiix, un homme se glissait, sur la pointe des pieds, évitant de froisser les feuilles et de révéler sa présence.
— Nous n'avons que peu de temps à nous parler librement, madame la marquise, dit le baronnet, et cependant j'ai le plus grand intérêt à vous faire quelques questions Veuillez ne pas me trouver indiscret; si j'étais
moins pressé, je serais plus diplomate.
— De quoi s'agit-il, myiord? Un homme comme vous ne saurait manquer de discréiion, répii(iua la douairière, eu pressentant (pielque bonne nouvelle.
— Pardonnez-mot madame; et pour preuve, daignez répondre; à combien s'élève votre passif?
— Mon passif!
— Oui; je vous supplie de ne voir en moi qu'un ami dévoué de cœur et d'âme, ne cherchez pas à couvrir vos
3'0 MEBINE.
malheurs d'une (lerlé dangereuse, je connais l'embarras oii vous êtes moinentanéiaent, et je |>eux, sans me gêner le moins du monde, venir à votre secours, en vous avançant les sommes qui vous sont nécessaires.
— Ahî mylord, comment savez-vous?...
— Je sais, madame, mais de grâce répondez ; dans quelques minutes nous ne serons plus seuls, et dans quelques heures nous serons séparés pour longtemps...
— Séparés ! que voulez-vous dire ?
— Ne m'interrogez pas, répondez? A combien montent vos dettes?
— Mais, mylord, ce chiffre est énorme.
— Je m'en doute... dites-le?
— - Quatre millions et quelques centaines de mille francs.
— N'est-ce que cela ?
— Grand Dieu ! c'est un million de plus que je ne possède.
— A quels termes sont les paiements?
— Dans huit jours.
— Très-bien, quels sont les créanciers ?
— Ils sont tous représentés par M. Jourdain, agent de change à Paris.
— A merveille... Jourdain, Jourdain î Je connais cela , n'est-ce pas le compagnon de captivité.
— De mon fils, l'an dernier, en Afrique... justement.
— Madame la marquise voudra bien ne plus s'inquiéter de cette affaire, ce n'est plus M. Joiirdain qu'elle a pour créancier, c'est moi, et je ne serai jamais pressé de rentrer dans mes fonds.
— Vous, mylord! comment vous remercieral-je assez. Vous sauvez mes pauvres enfants.
— C'est entendu, vous resterez dans tous vos biens...
SCENES I.E l\ VIE AHABE. 351
Surtout |)as un mot k vos enfants, pas un mot h qui que ce soit. •
~ Ah ! mylord î
— J'ai votre parole ; madame la marquise, donnezvous la peine d'entrer, ajouta le baronnet; nous sommes au chalet.
Ce fut encore un coup de surprise qui s'échappa de
toutes les bouches; le châletduparc d'Allevard était un boudoir de fées.
Les trois dames, le marquis et sir Francis prirent place sur des divans, et jouirent, par les fenêtres gothiques de ce ravissant pavillon, du spectacle éblouissant de la fête, l/homme qui avait suivi sir Francis et ses hôtes, vint s'accroupir dans les touffes de lianes, dont les murs du chalet étaient tapissés. Caché par les grandes herbes et par les buissons, M.Mathieu, car c'était lui, s^arrangea de manière à entendre tout ce qui se dirait au-dessus de sa tête.
— Convenons de nos déterminations, dit le capitaine, et avant, mylord, apprenez que ces dames ont arrêté un plan très-sage; mademoiselle Aïcha a fait une déclaration au juge de paix, nous a placés sous la protection de la loi; et Mahiah, notre ennemi mortel, sera mis, dès son arrestation, sous Tœil de la haute police, dans une ville des Antilles, où nous lui ferons une rente, et lui donnerons des surveillants dévoués.
— On ne pouvait pas mieux résoudre le problème.
— Mais où et comment arrêter ce brave Kabile?
— Je connais un homme qui a toute sa confiance, répondit la douairière; c'est mon régisseur, l'honnête M. Maihieu ; il lui donnera un rendez-vous, et la genjdarmerie apostée s'emparera de Mahïah sans lui faire
aucun mal.
Mathieu se contracta et se replia sur lui-même à ces
352 MÉOIPfL'.
mots, comme um vipère ci l'appr 'Clu' de l'ennemi qui la surprend.
— A merveille, répondit le baronnet; quelle heure, quel jour, quel lieu fixez-vous au rendez-vous ?
— Ce sera l'affaire de mon intendant, nous avons toute la journée de demain ii nous; pour plis do précautions, je suis d'avis que nous quittions la Rochetle pour Paris, demain soir... Fixons donc l'arrestation de Mahiah à l'après-midi.
— L'est convenu, dirent Médine, Aïcha et le capitaine.
— 11 est donc arrêté que vous partirez demain soir... A quelle heure? demanda le baronnet.
— De huit à neuf, répondit la douairière, j'ai quelques affaires à termiier dans la journée.
— Ce sera peut-être imprudent, la trêve du Cafre expire avec le jour prochain !
— Que nous importe; Mahïah sera entre bonnes mains quand nous partirons, tt nous pourrions presque nous dispenser de celte fuite... Je vais donc m'acquitter, à l'instant même, de ma mission auprès de mon loyal régisseur.
— Mesdames, souffrez que je vous fasse ici mes adieux, dit lord Brecknock d'une voix émue.
— Vos adieux 1 s'écria Médine avec une sorte d'effroi.
— Oui, je vais vous quitter, continua le baronnet en regardant Aïchâ tendrement, pour toujours peut-être! pour un an au moins; ne me demandez pas le secret de mon dépari, il ne m'appai tient pas.
Médine, la douairière et le marquis se regardèrent, comme pour chercher Texplication de cetie brusque détermination.
— Si le secret de ce départ n'est pas le vôtre, il m'appartient dit Âïc! a d'un ton calme o.u rassuré ; Mylord,
VOUS avez oublié l'une des obligations en usage, chez tous les peuples, et clans toutes les familles. Pour que je puisse disposer de ma main, il faut que mes parents soient d'un avis unanime. Vous avez d(\jà obtenu le consentement de mon on(;lc Mahïah, vous n'avez pas celui de ma tante la marquise Médine de Candeuil. '
— Voilà une nièce soumise et respectueuse, dit Médine.... Mylord, vous avez plus que mon consentement ^outa la jeune mar.)uise, vous y pouvez joindre mon amitie. Songez que le bonheur de votre femme sera celui de votre nouvelle amie.
— Et que signifie ce départ, dit le capitaine?
— Il signifie qu'à l'exemple des anciens preux, répondit Auha. lord lirecknock va faire un glorieux pèlerinage et venger la mort de mon père et de mes quatre frères 'en combattant sous les étendards d"Abd-el-Kader, pendant un an.
— C'est très-chevaleresque, mais nous reviendrons sur ce beau projet, lepartit Médine, car* mylord est chrétien et Aicha ne lardera pas à l'être.
— Jamais! s'écria la fille de Ben -Allai, jamais !
— Ne jurons de rien, mon enfaut, dit la douairière Dans tous les cas, sir Brecknock, vous ne déserterez pas cette nuit; vous voudrez bien ne quitter le Dau- hiné qu'avec nous.
— Je suis aux ordres de mademoiselle Aïcha, répondit tlle baronnet.
I —Nous vous conduirons à Toulon, mvlord, reprit JAicha, je veux être la de-nière à vous dire' adieu sur la ,n terre de France.
! —Je suis votre esclave, mademoiselle; mesdames ,|!|Voulez-vous me suivre ? '
([ Lord Mrecknock (il passer ses hôtes dans une salle con-
tigue h I ; i.ièce où ih se trou,vaient, et leur montra les
plus riches parures, les plus rares étoffes qui puissent entrer diins la corbeille d'une mariée.
— Voilà mon cadeau de noces, dit le baronnet; que ne sommes- nous au jour où vous choisirez vos vêtements de jeune femme.... Ici sont les diamants, là les dentelles... Tout est à vous, ma belle fiancée î... Vous ne me gronderez pas, madame la marquise, ajouta-t-il en se tournant vers Médine, si j'ai glissé dans cet étalage quelques babioles pour vous, celte toilette de voyage, par
exemple.
— Mais c'est magnifique, Mylord, s'écria Médine. Vraiment, vous êtes d'une galanterie sans égale, et vous ne pOMviez me faire plus de plaisir qu'en me traitant en sœur jumelle d'Aïcha; ces deux toilettes blanches nous iront à merveille, et pour y faire honneur, nous les porterons dès demain soir pour monter en voiture.
Médine, en disant ces mots, coi.templait tt faisait admirer deux robes de voyage d'un gris ari,enté, boulonnées avec des perles, et d'un tissu aussi léger qu'élégant.
Vous voulez donc faire voyager ces enfants en costume de reine dit la douairière ?
N'est-ce pas le seul rôle qui leur convienne? répliqua
sir Francis.
11 ^st certain, ajouta le capitaine, que la femme de lord Brecknock doit être digne de la couronne. Maintenant, n'oublions pas le plus pressé. Ma mère, occupez-vous de
M. Mathieu.
— Eh bien! mes enfants, veuillez le chercher dans la foule des invités de lord Breckrock; Médine, restez avec moi, j'ai k vous parler de choses importantes. Ne me faites pas trop attendre, ajouta-l-elle en congédiant son fils, sir Francis et Aïcha, d'un signe de main.
Demeurée seule avec Médine, la douairière baisa sa b;lle-fille au front, ouvrit la bouche pour lui faire un
nCènls de la vie arabe, 3S5
aviu (lonl son cœur élail (Upuis longtemps oppressé, et ne se stnlanl pus le courage d'en articuler le premier mol, elle dit :
— iVK'dme, ma chère fille, je manque de force et de Cojrage i)Our vous faire diS révélations qui ÎLiportcnt à mou repos, qui troubUiil mon âme, qui m'ôtent tout sommeil, loul bonheur! Ce courage, que je n'ai pas aujourd'hui, je l'aurai certainement demain soir, au moment de quitter la Hochette. Ce que j'ai à vous dire. Dieu seul et vous, pouvez l'enîendre : c'est uuc confessiv^n après la. quelle je mourrai sans désespérer de ma vie éternelle.
— Hélas! chère mère, ne doutez pas de mon affection, la relii;ion chrétienne n'apprend-elle pas à se secourir muiue!le'Tient.
— Di'main. quand tout sera prêt pour notre départ, îious irons nous agenouiller près de la tomiie du général (h^Cindeui'; et là, le souvenir de celui que j'ai tant aimé m'inspirera ! Me refuserez-vous de m'entendre ?
— Pouvez vous le craindre? Demain soir donc, à la nuit tombante, nous nous trouverons dans l'îlot des S i!,les au pied du mausolée.
— A la nuit tombante, oui, je viendrai vois prendre; cl, en quehjues mots, terribles hélas ! vous saurez tout! Allez rejoindre votre mari, et si vous rencontrez Mathieu, invoyez le md.
Le ré^:.i.seur s'était laissé glisser dans les halliers, aussitôt qu'il avait entendu la conversation de la douairière t de MéJin. ; et il se trouva, comme par hasard, dans 'allée que suivait la jeune marquise pour gagner le châ-
au.
— J'ai bien l'honneiir de vous saluer, madame, dit le ^^isseur :; Medinc en se découvrant.
— Ah î monsieur Mathieu, allez donc vite dans le cha-
356 MÉDIINE
Ici qui est près du bosquet de clieue, vous y trouverez ma mère qui a grand besoin de vous voir.
— J'y cours, madame la marquise.
VA M. Mathieu aborda la douairière avec une humilité et une bonhomie admirablement jouées.
— Soyez le bien venu, mon ami, j'ai de bonnes nouvelles k vous donner. Mes enfants ont décidé qu'ils partiraient demain soir, vers neuf heures, et je serai forcée de les accompagner. Pourrons nous signer notre contrat de vente dans la matinée?
— J'en doute, madame la marquise, mon notaire étant à Chambéry, et ne devant revenir que demain soir entre huit et neuf heures.
— C'est contrariant, mais enfin î-era-t-il positivement à la Rochette dans la soirée?
— Entre huit et neuf heures positivement.
— Soit, vous le conduirez au château, où mon notaire l'aura précédé; le travail sera préparé, nous n'aurons plus qu'à signer.
— Ce sera Taffaire de cinq minutes, madame.
— Très-bien; maintenant je vous dirai que M. le juge de paix est prévenu, et qu'il n'attend, pour dresser son embuscade, que l'indication de l'heure et le lieu du rendez-vous que vous assignerez à ce maudit nègre.
— Dieu soit loué! madame la marquise, vous avez enfin pensé au plus sérieux : j'avoue que la sécurité dans laquelle vous étiez plongée me causait de mortelles frayeurs. Calculons un peu.., je dois voir Mahiah cette nuit, je lui dirai que toute votre famille vient faire une visite aux Jeannoltes, il ira s'embusquer en toute hâte aux environs, afin de ne manquer aucune de ses victiires.
— C'est cela, c'est cela.
— Ne bougez pas du château, ni les uns, ni les autres...
SCÈNES DE Li VIE ARABE. 35?
je dirai à Maliïali que c'est vers sept heures du soir que vous devez faire celte promenade.
-- N'est-ce pas un peu tard ?
— Non !
— Mais il ne voudra frapper aucun de nous îi celle tieiire-i:^; il a promis de nous laisser le temps de fuir jusqu'il demain, neuf lieures!
— Kh bien ! dit le régisseur, étouffant un affreux ricanement, je lui dirai que vous devez partir dans la nuit, et Je lui donnerai rendez-vous, à dix heures, au bas du petit ravin, pour Tintroduire dans le château.
— C'est cela, nous serons partis.
— Prévenez dont M. le juge de paix qu'il a.t à enibusquer dix gendarmes dans le ravin.
— J'y vais de ce pas,., et il est bien entendu que le meurtrier résistera .
— C'est entendu.
— Adieu ! mon bon ami, k neuf heures la signature ; îi dix heures...
— La mort î dit rintendant avec une sombre hypocrisie.
— Séparons-nous î Silence! Vous aurez une remise de moitié sur la vente, mon cher monsieur Mathieu. A demain.
Et la marquise quitta le chalet en disant :
— La mort, oui, à la bonne heure, voilà qui est sûr... La police î la haute police ! vrai, les enfants sont fous î
Le régisseur entra dans !a foule en murmurant :
— Une remise de moitié, pauvre femme ! Vrai \ les grands et les nobles sont fous !
Une explosion formidable fit tonner tout à coup les échos d'Allevard, et un splendide feu d'àrlifice lanç.i dans les airs ses garbes, ses girandoles, ses pluies dorées, ses panaches, ses soleils, ses pétards, ses serpenteaux, ses dragons, ses étoiles. Une fusillade nourrie électrisa tous les cœurs de ces hommes énergiques qui contemplaieni,
pour la p^emi^re et dernirre fois de leur vie, ce spectacle étincelanl. Au milieu du bouquet, des fusées, dispersées avec art, exposèrent à lou^ les yeux des caractèr-ps illisibles pour tous, à l'exception de Médine et d'Aïcha (pii virent le nom de la fiancée de lord Brecknock tracé en lettres arabes.
4 la lueur de l'incendie artificiel, les Alpes montrèrent leurs fronts majestueux couverts déneige, sur laquelle les flammes coloriées jetaient de magnifiques et fantastiques reflets.
— Eh bien! capitaine Mathias, dit Cornette, en vol' c^ une de boréale. Si vos marsouins de matelots assistaient à ce sabl^/at-là, ils écarquilleraient un peu les yeux, qu'en dites-vous? Et ces montagnes, sac à papier! parlez-moi de ça ! c'est un peu plus drôle que votre plaine humide.
— Tes montagnes ne valent pas une pipe de tabar, mon pitchou !
— Oui, faut du jarret pour y grimper, tout de même, et les loups de mer ne brillent pas par ici.
— Bagasseï mon fiston, je ^arie de te faire demander grâce, si tu veux me suivre là- haut, seub ment pendant dix heures d'horloge.
— Ce serait drôle, dirent quatre ou cinq commères; jarni ! quel bndemain de noces ! A ta place, Cadet, je n'en aurais pas le démenti!
-— Ça y est, s'écria Cornette avec emphase, ne causons pas davantage, Malelon pourrait se lâcher... A quelle heure parlons-nous?
— A l'heure qu'il te plaira, mon gâ; je suis toujours prêt à lever l'ancre, moi.
— Eh bien! à une heure de l'après-midi, au grand soleil, ça vous va-t-il ?
— Soleil ou lune, ça m'est bien égal, Mathias a toujours été le même, à midi et à minuit.
— Tau|)(V.-lii, cl au revoir.
— iVit'u-hant freluqiKl! s'i'cria le Marseillais triomphant, je veux te ramoner en mille millions de capilotades!
Les valels de lord Brecknock avaient peu k peu fait évacuer le parc, et il ne restait plus au chfiteau, des nombreux invités du baronnet, que les maîtres de la Rochette. I/équip;ige delà mirquise douairière s'avança au pied du perron, et, au moment où sir Francis venait de d(TI[iner la main h Airha, pour la faire monter en voiture, Jack s'approcha de lui et lui dit tout bas :
— Mylord, votre briska est chargé et attelé, il n'attend plus que nous.
— Très bien , Jack, vous me renverrez, demain ma- in, au chûteau de la Rochelle.
— Comment! mylord ne part plus?
— Si fait! mais par le chemin de l'école; Jack, vous allez régler toutes mes dépenses, licencier ma maison, remettre ce château h ses pro. riétaires. Vous paierez tout largement. Ah ! j'oubliais, vous enverrez au château de la Roche te, dès le malin, tout ce que renfern.e la petite chambre du chalet... Vou'^ comprenez?
— Partaitement, mylord ; elde moi, que ferez-vous?
— V; us arriverez au château de la Rochette aussitôt que vous aurez terminé ici.
— ^ Ce sera dans la nuit.
— Si je n'étais plus chez madame la marquise, vous me chercheriez sur la roule de Toulon.
— Très-bien ! voilà mes anciens exercices qui recommencent. Ah! mylord! mylord! l'amour à mon sens...
Le vieux serviteur acheva mentalement sa phrase, en branlant la tête avec chagrin. Le landau de la douairière était déj;i loin.
Une heure après son arrivée au château de la Rochette,
lord Brecknock cachetait une longue lettre adressée h Tagenl de change Jourdain, par laquelle il lui mandait de tirer sur Londres, à son ordre, pour une valeur de quatre millions huit cents mille francs, négociés avec madame la marquise douairière de Candeuil, et pour solde des dettes de cette dame.
La lettre jetée c^ la boîte du château, sir Francis se mit au lit et se plongea dans des rêves où Abd-el-Kader et Aïcha se disputèrent ses esprits à tour de rôle.
Un KabiKe dans les Alpei,
La chaîne des Alpes, qui a pour nœud principal le
mont Blanc, se divise en trois branches qui tombent en
Savoie, en France, en Itatie, resserrant entre leurs pentes
des plaines délicieuses et de la plus riche fertilité. Il est
difficile de rencontrer un point de vue plus pittoresque,
un spectacle plus noble et plus riant h la fois, que celui
je la jonction des vallées de Giaisivaudan et de Montmé-
lian, vue du plateau sur lequel s'élève le fort Barreaux,
\près avoir pris naissance au-dessous de Voiron, et s'être
)rolongée, pendant quinze lieues, sur les rives de Tlsère,
înlre deux arêtes imposantië des montagnes dauphinoises,
a vallée de Graisivaudan tombe en Savoie, en face de
klonlmélian, ancienne cilaJelle aujourd'hui démantelée.
j)ans ce long trajet, le voyageur ne rencontre que des
'leurs, de la verdure, des eaux limpides, des rochers cou-
unnés de neige, des châteaux et des villes charmantes,
raies dans des sites enchanteurs, et qui, jalouses l'une
3 l'autre, étalent au beau soleil leurs parures champêtres,
362 MÉniNE
et rivalisont de luxe, pondant trois saisons, pour charmer , les passants. ■
Sur la frontière sarde, la vallée s'élargit, se jette îi gauche vers Chambéry, et, continuant de remonter l'Isère, passe sous Montnulian pour se joindre aux gorges niagniliques des Mauriemes. Du fort Barreaux, faisant face ^ la Savoie, on voit, dans le fonds, le cours sinueux et paisible de l'Isère; à gauche, on est dominé, à très-petite portée, par des plateaux flanqués de masses granitiques taillées et festonnées par le temps et la foudre; sur ces plateaux qui conduisent aux échelles de la Grande- Chartreuse, on rencontre des hameaux, des villages cachés dans de noires forêts de sapins, abrités contre la furie des vents par des quartiers de rochers, dont la chute menace de les réduire en poudre, et qui ne se révèlent au hardi touriste que par le Fon de leurs cloches chrétiennes, mêlé au fracas des torrents. Autour de la grande patte d'oie que forment les deux bassins de France et Savoie, sont rangées les colossales ramifications du mont Blanc. Les Mauriennes se joignent à la Tarentaisc qui passe au dessus d'Allevard, et se rattache aux sept lacs, dépassant de son front majestueux les montagnes cultivées qui forment son premier plan, et qui servent de degrés aux intrépides visiteurs de celte nature imposante.
Les sommets arides des Bauges vont de Montmélian aux monts suisses, bordant, pendant huit lieues, la route magnifique de Turin à Chambéry, et faisant avec la richessedu pays un contraste saisissant par leur nudité, leurs fronts chauves ei leurs flancs brûlés. Quand le ciel est pur, le mont Blanc apparaît voilé de vapeur légères, et le géant des Alpes jette alors sur sou entourage un reflet de ses neiges éternelles qui remplit l'âme de respect et d'admiration. Il faut monter sur les hauts remparts du fort Barreaux, et contempler cette vaste étendue de plaines et d(
SCÈNES DE T.A VIS AnABR. • 363
monlag^nes, par un beau crc'^puscule, alors que le soleil s'est concile derrière (ireu'^M \ que la vallée est inondée d'une ('lar!é molle et douce, qu'u' e brise emliaumée fai^ frisonner les feuilb s et la surface des eaux pour adm"rer ce tableau splendide. Il faut arrêter ses regards sur le premier plan des montagnes boisées que baigne une vapeur tantôt bleue, tantôt violacée. Le ciel reflète, aux horizons opjinsés, les différentes teintes des nuages enflam-
ji niés par le soleil l\ son déclin; au couchant la nue est dorée, au 'evant elle se découpe en lambeaux de pourj-re;
il des franges d'argrnt planent sur les deux chaînes de risè'e pendant que la voûte est d'azur entre ses bords, rivaux de leurs splendeurs distincte . Réfléchis par les neiges, des torrents de lumière pénètrent dans les gorges, dans les vallons; inon lent les champs, glissent sur les rochers, remontent au ciel qui les renvoie, et ne s'éteignent que sous le feu des astres de la nuit.
A l'automne, quand la cimpagne est mélancolique, quand les feuilles sont encore vertes sur certains arbres, jaunes ou rouges sur d'autre ; quand le maronnier, le saule et le noyer sont déjà dépouillés, et que le paysage est barriolé de couleurs vives, rien ne manque h la pompe des sit(>s, et le pinceau le plus habile échouerait dans la peinture de ses merveilles Dans ces montagnes frayées I par l'ours, le chamois et quelques chasseurs, les tempêtes,
[ les avalanches, h^s cataclismes ont creusé des cavernes,
^ des grottes, des précipices qui, par leur sauvage majesté, épouvantent le géiiii; de l'homme. Les voyageurs et les ï pâtres, poussés par la curiosité et par l'ennui, ont découvert la plupart de ces mystérieux souterrains, sans avoir ! pu les explorer tous et en prendre possession; il y en a ! que les aigles, les vautours et les !)ê!es fauves ont seuls I visité, et qui sont complètement ignorés des montagnards. fc'est dans l'un de ces repaires que nous conduirons le
lecteur, non pour avoir l'occasion de décrire longuement les belles horreurs de la nature, mais pour Hve fidèle dans notre récit, et prendre sur le fait, comme on dit, les personnages de ce^te véridique histoire.
En tournant le ravin qu'a creusé le torrent du Bréda, et en s'aventurant dans les étroits sentiers qui courent sur ses flancs, on parvient sur les plateaux étages de l'entonnoir au fond duquel est bâtie la petite ville d'AUevard. Ces plateaux sont couverts d'une végétation vigoureuse, d'une herbe hardie et peuplés de troupeaux de chèvres. Ces pâturages franchis, le terrain change d'aspect, les vertes pelouses et les fleurs des champs disparaissent ; les sentiers s'effacent, se perdent; l'air se condense, les rochers montrent leurs formes bizarres, colossales ; les uns sont droits et taillés en aiguilles, ceux-ci sont suspendus sur les ravins et ne paraissent tenir à leur base que par enchantement, d'autres sont couronnés d'une fougne rougeâlre que le chamois audacieux va brouter; tous ont pris des poses graves, tristes, singulières. En se trouvant dans ces lieux de désolation, on se croit entouré de géants à faces noires ou rouillées, aux fronts chauves ou blanchis. Ce peuple de Titans menace la plaine, et semble défier la nue, mais la nue s'ouvre souvent pour châtier leur insolence ; elle les frappe de sa foudre et les couvre de blessures que les siècles contemplent, en s'humiliant devant la puissance du maître qui a tout créé d'un mot.
Pour arriver dans ce désert, il faut s'armer d'une volonté énergique et avoir le pied ferme, sous peine de rouler en lambeaux dans les entrailles de quelque ravin toujours béant sous vos yeux. Quand la neige couvre le sol, les ours aff'amés viennent, à pas prudents, s'embusquer dans les larges déchirures des rochers, et iis y attendent patiemment qu'un chamois se présente ; quand l'animal gracieux et léger se pose sur la pointe des pics et regarde
dans les vallées, Tours rampe sur ses traces et lui montre tout à coup son horrible face; le chamois effrayé bondit sur lui-nirme, ses muscles de fer le lancent dans le vide, et il meurt avant d'avoir touché le fond de l'abîme où l'œil sanglant de la bête féroce le suit avec convoilise. Alors l'ours prenant un appui aux angles des rocs, aux racines siuvages, descend avec lenteur jusqu'à sa proie qu'il dévore. On ne saurait exprimer ce que ce travail co.Hc do force, de patience, de temps, de ruse et d'audace ;i l'hote terrible des Alpes ; on l'a vu imiter les chasseurs qui le traquent, et creuser dans la neige des gradins qui lui servent d'escaliers; quand ses griffes ne peuvent entamer la couche glacée des pierres, il se laisse rouler, en dirigeant sa chute sur un obstacle capable de l'arrêter, et c'est alors, par de nombreux ricochets, qu'il arrive k son but.
A trois heures de marche d'AlIevard, et k quatre heures environ de la Rochette, en supposant toutefois que le pi 'ton gravisse la montagne, car pour la descendre des deux côtés, il faudrait moitié temps, il existe une caverne qui était, il y a peu de jours encore, ignorée des habitants iiii pays. Cette caverne a été formée par la chute d'un groupe d'énormes rochers, qui s'est enfoncé dans le sol et l'a couvert de ses débris. Une mousse grise a tapissé les anfracluositjs et les fêlures de la pierre. Les éclats du bloc, en se croisant, ont fait voûte, et cette voûte spacieuse, élevée, a été soudée extérieurement par les pluies, la neige et ces phénomènes surprenants de la nature, qui transforment les éléments, et leur donnent une vie comme aux êtres animés. Cependant, rien n'indique ce repaire. Le dôme extérieur est dissimulé par de nombreux fragments de granit, entassés et mêlés comme s'ils eussent été posés sur une base compacte; ces parois latérales sont brutes, fermées, massi\e^; les éclats de la montagne, entraînée
366 MIÎDINE.
par les avalanches, viennent tous s'arrêter à cette masse Inébranlable, ( t surchargeant ses flancs et son sommet, en ont fait le groupe le plus c(jlossal des enviions.
Le lecteur nous permellra d'user de notre droit, en le conduisant dans la caverne dunt nous avons fait la description extérieure; s'il nous demande par quel ouverture nous fcTons cette entrée, nous l'eugagerons h prendre patience et à ne pas s'inquiéter de détails parei's; l'important est de sortir sain el sauf de ces sortes de LlUx; or, nous te promettons la vie sauve, ami lecteur, et tu ne laisseras dans cette grotte, ni ta ga té ni un cheveu.
Le dôine couvre un espace de vingt pieds carrés, prolongé par deux galeries étro^tr's. Le sol est rocailleux, pelé, blanchi; des colonnes de stalacliies se croisent du haut en bas; leur formation date sans doute de l'époque où la voûte, mal fermée et peu épaisse, laissa filtrer la fonte des neiges. Quelques rayons de lumière pniètrent,, pendant les beaux jouis d'été, dans la salle souterraine, par deux ou trois fissures i nperceptibles à l'œil; ce» rayons lumineux traversent des couches de vapeur humide, prennent les couleurs de rarc-en-ciel , couleurs pâles et fausses, car le soleil ne se montre jamais dans la grotte, ei les sommets stalactites sont seuls éclairés d'une I lueur douteuse qui les fait ressembler à de grands fantômes envel jppés de linceuils.
Une torche en résine brûle au pied de l'une des colonnes* sa flamme enfumée refoule la masse des ombres, et achève de donner un aspect funèbre à cet horrible caveau.
Un silence de mort règne dans la salle, aucun des grands bruits de la montagne n'y pénètre, tant son enve- ^ loppe est lourde et serrée. A côté de la torche, on voit I sur le sol une couche de fougère sur laquelle est jetée une peau d'ours grossièrement dépouillée; un vieux fusil de
bcfeM^S DE I A VIE ARABE. 367
braconnier et une niauvaisii carlunchière sont suspendus à un croclict n.tturel (li3 l'iincî des stalactites; et h Tun des bonis (In lit de fougère, le nègre Mabïah se tient accroupi, roiilé dans son caban, immobile, les yeux fermés, la tête posée sur les genoux, les mains jointes derrière la tête. Le Kal)ile dort; il e>t environ trois heures de Taprèsmid., et nous sommes au lendemain des noces de Texzéphir Cornette.
La présence de Mahïah dans ces lieux paraît tenir du miracle; car, en parcour.intde Toeil les recoins de la caverne, on n'y découvre aucuiie issue; le sol n'est creusé Dulie part, et cependant, cet homme qui dort d'un sommeil profond, cette résine qui fait briller lis stalactites de la voûte comme des diamants, annoncent que l'antre est un refuge où le kabile échappe à toutes les recherches, où il vit à l'clat sauvage, comme la plupart des enfants de sa nation. Sans nous arrêter davcintage h des descriptions et à des observations morales que notre plume pressée abandonne à regret, nous allons reprendre Taction du drame, auquel ttX mêlé le peisonnage dont nous avons fait la rencontre inattendue.
Le Cafre secoua tout à coup ses membres, et, s'éveillant en sursaut, il se leva et regarda la torche à moitié consumée, poussa un soupir étouffé, et s'avança dans la direction du rayon de luniicre qui jaillissait de la voûte.
Le démon me refuse le sommeil, murmur.i-t-il à demivoix, imitant, par ce monologue, ses compatriotes qui réfléchissent tout haut quand ils ont quelques graves préoccupations. — Le temps, si court pou. la plupart des hommes, semble marcher à reculons pour moi!.. Jamais cette journée ne finira , et cependant, tout me dit que la nuit sera fatale, quvj le sang coulera!.. Le saiig innocent!., innocent! Xk' d a raison, le crime de la mère ne d.»it pas retomber sur \t tille, surtout quand les vertus de
la fille font oublier les crimes de la mère!.. Oh! Zaka, quel serment lu as exigé de moi ! Mes souvenirs ne sont peuplés que de meurtres Quand .je rêve, je vois le visage pâle de Samuel, j'entends ses cris suppliants, je vois ses yeux rougis, je vois ses cheveux dressés, et j'entends ses dents qui se brisent contre les pierres que mes mains ont scellées sur sa bouche. Ah! malheur! malheur! Samuel était juif, Samuel était lâche, Samuel était avrjre, Samuel était usurier, mais Samuel ne m'avait rien fait ; son père avait vendu ma mère, mais il ne m'avait pas vendu, lui! et je l'ai tué! je l'ai fait condamner au supplice de la muraille, supplice atroce (1)... Oh! le Djelep m'a perdu, car que répondrai-je au Grand-Esprit, lorsqu'il m'appellera, k mon dernier jour, et qu'il me demandera pourquoi j'ai vengé ma race sur une race innocente?.. J'ai tué l'Arbi, j'ai enfoncé mon couteau jusqu'au manche dans son cœur !. Ce couteau, le voilà... Chaque fois que je le regarde, je crois voir le sang des fils d'Ibrahirn fumer sur sa lame, et cependant ce fer doit pénélrer, ce soir peut-être, dans lesein de Médine... Médine, l'ange de ma captivité, la bienfaitrice du pauvre esclave, la douce et blanche maîtresse du nègre abject et avili... Ce couteau frappera Candeuil, ce brave et généreux capitaine dont j'ai admiré le grand cœur et la bonté, cl je frapperai sa mère ! je me baignerai dans le sang de tous î alors je pourrai me voiler le visage, arracher mon propre cœ.ur avec cette arme, et maudire ma mère à mon tour!., car j'aurai tout accompli ! pauvre Mahïah î
Le nègre se laissa tomber sur la peau d'ours qui lui servait de tapis, prit une gourde suspendue à sa ceinture, la porta à sa bouche, la vida presque entièrement, et promena des yeux hagards autour de lui.
(l) Le juif Samuel osl l'un des principaux personnages de Médine.
Olle Ii(|iieur me fait du bien, roprit le Cafre, après un morne silence, elle allume mon cerveau, elle brûle mon snnç:, elle me donne le courage et l'énergie, c'est l'eau du dém^n ' M:ilhieu fie m'en a pas apporté assez, je suis à la fin de ma provision, et c/^ soir, je d 'vrais boire plus que jamais!.. Kn achevant ces mots, d'une voix sourde, Mahïah ferma les yeux, tomba dans une profonde rêverie, et s'abandonnn h de riantes pensées, car un sourire léger vint errer sur ses lèvres.
Combien la voix d'Aïcha était douce, se dit-il , lorsqu'elle me rapportait les exhortations chrétiennes de Médine... Si j'étais p'ir, si je n'étais vendu au démon, si le Djelep ne m'avait pas lié h l'arbre de l'enfer (1), comme mon serment m'a lié au crime, je voudrais me faire chrétien ; dans cette religion si bienfaisante j3 trouverais peut-être l'oubli de mes tortures... Fais le bien pour le mal, (iit le Dieu de Méfline; fais le mal pour le mal, disent le prophète et les prêtres du Grand-Esprit; et je fais le mal pour le bien! et cependant je suis bon! Avant d'avoir juré sur la tombe de ma mère, mes mains n'avaient trempô que dans le sang des combats... Ah! je suis un monstre... Non, ^e ne tuerai pas Médine, je ne tuerai ni le capitaine ni sa mère; qu'ils vivent tous!., je mourrai seul, je suis seul maudit!
Disant cela, le Cafre arracha les cordes de sa gourde, et la frappant violemment contre la colonne qui supportait fi sa base la torche de résine, il la brisa du premier ronp. La liqueur que contenait le vasejaiilit sur la flamme qui s'élança. e!le-m(^me, en jets ro^^ges et bleuâtres jusque sur les mams et le caban do Mahï th, et répandit de sinistres crlairs dans la grotte. Le nègre, effrayé de cet incendie, do ce phénomène pour lui tout particulier, fit un bond en
(1) f r Zakoum, voir Médine.
3*0 MÉDIKE.
arrière, tomba la face contre terre, se releva et jeta des l^gards efl'arés sur la résine qui pétillait cl menaçait de s\ teindre. Une odeur d'eau-de vie brûlée, remplissait la caverne, et les ténèbies, un instant chassées, avaient envahi de nouveau les coins que n'éclaiiail pas la torche.
— J*ai blawsphêmc, dit Mahïah en tremblant, j'ai doulé du bleu de Mahomet et du Grand-Esprit, j'ai trahi ma ittère, j'ai adoré le Dieu des chrétiens... j'ai parlé de Tenfer et du zakoum sans respect, et l'eau du démon m'a brûlé, et la colère du Grand-Esprit a brillé...
C'est en vain que je voudrais pardonner, il faut que la vengeance s'accomplisse, il le faut! Chaque fois que mon cœur cède à l'humanité, chaque fois que mes yeux s'emplissent de pleurs, et que ma main s'ouvre pour abandonner l'arme homicide, je reçois de Tenfer et du ciel, et de l'ombre de ma mère, et du génie de ma race quelque subite exhortation qui me rappeHe à mon devoir, et me rattache à mon carcan!... Allons, malheureux Mahïah, allons, marches à ton but, cours au devant d'Eblis, l'ange pervers et déchu !
Le Cafre ramassa son couteau et le cacha sous son caban , puis il se leva, décrocha son fusil, regarda sa torche avec un soin minutieux, et se dirigea vers l'une des galeries de la caverne, en murmurant tout bas : — Dans quatre heures, je serai libre, les jours de grâce que j'ai donnés à mes ennemis seront écoulés, rien ne me retiendra plus! S'ils ont fui, tant mieux! je me mettrai k leur poursuite, et le Djelep me conduira! J'aurai obéi à mes sentiments généieux en accordant une trêve... Tout est dit! tout est dit.
Arrivé au pi. d de la muraille, Mahiah se baissa et ta tonna le roc avec soin. L'obscurité était complète en cet endroit, et les jeux du nègre brillaient dans l'ombre comme ctux d'un chat-tigre; pousrant un bâton engngé
s(;èm:s kb i,a vik a.iaiik. 37 j
dans un noiix du rocher, il fit tomber une jjrosso piPi-re <|ui |,r..Ii.,ua une troure par la-iucile so |)rcci,.ilcrcnt des n<.ls de lum.iTe; s'allaissant alors sur ses genoux, le Cnfre (it rouler en dedans un morceau de granit plus gros nue son corps, et il le |.osa avec soin contre la muraille inlerue. Cela fait, Mairial. passa la tête dans le trou et se I gl-ssa hors de la caverne ,m. rampant à plat-ventre'; puis l>ranl a lu. son fusil, il escalada plusieurs quartiers de ro- <lins .jui barraient le passage mystérieux, et il alla s'assrnn- sur l'unie des aspérités qui surmonlaient le dôme de MUi repaire.
De son poste, le nègre découvrit une vaste étendue de •^■'•ra.n. Son regard, après avoir er.é sur los cimes d s nonsetsur esplate.ux déserts, plongeait dans les va ^'.'s d Allevard et de ia Rochelte, fuyait entre les ravines ''» nn'da, et s'élançait, par une échappée pilioresTu .•n..c les collujes verdoyantes de la Savoie et e h S ^ ng.e,stes de la frontière française, sur un coin du magn - 'l"e ruieau du Craisivaudan,dece riche panoranu 'on n.l.n.re du fort liarreaux, et dont nous avons fait «"e '-omplete description. Celait, justement, , l'heu e où ,é -Inl écorne son disque au front d,-s Alpes dauphi oise M s rayons eunaunnés doraie.it e.icore la urface de eaux •' |i les nuages qui voyageaient au couchant, foi ai r^^^ cT leurs grandes ombres sur les prairies et ur I s les I .a c.;ne du mont Blanc était couronnée d'une aurï>le bm ' ; -.- tachée de filets de sang, les autres m ,ag es "-
■ ' ut o;;r;t" ,''. 't ^^"^^'•^'» «"■■ *-" >-
. les gigantesques rochers qui entouraient Wahïab
•a.^sa,e„, perdre eux-mêmes de bur sauv g s ■ Ï
'•;"- ^« sounre qu'il laissait tomber su. îa te le
.'•eur ne pouvait oublier l'homme, son chef' d'œu're-
' vou des fleurs, dos torrents, des vallées en mS ;
ses accords, devait, pour obéir h la charité divine, glisser le plus doux de ses chants dans le cœur du roi de la nature pour (lui tout fut créé.
Mahïah, assis sur son rocher, les jambes pendantes, les bras croisés, son fusil h sa portée, sentit son cœur se gonHer au souffle de la brise, au calme de la terre et des deux; ses yeux se remplirent encore de pleurs brûlants au spectacle de cette immensité où tout était imposant, suave, joyeux, magnifique : l'azur du ciel, les parfums de réther, la v.Tdure et l'oc des champs.
Quelle âme, assez abandonnée du maître-suprême, peut persévérer dans le crime et l'impiété, quand les harmonies célestes et terrestres se mêlent pour la charmer? Quelles passions mauvaises peuvent résister aux élans extatiques qu'inspire ce mélodieux concert. Tout homme qui écoute, à cette heure le cœur de la nature, et qui laisse flotter sa vue entre les nuages et l'horizon, qu'il soit pervers ou qu'il soit pur, se sent innondé de poésie; il entend, parmi les voix des anges qui le captivent, une voix non moins douce, non moins vibrante, non moins harmonieuse, qui s'élève peu à peu de sa conscience, prend part aux accords universels, et les domine pour célébrer la gloire du Créateir. Inspirations sublimes! le méchant devient vertueux, l'athée croit, le juste se réjouit, tous prient! Aux yeux des uns, .le génie du mal, ange maudit à face hideuse et envenim^^e, fuit épouvanté; l'ange de miséricorde sourit aux autres, et leur montre le trône du
Seigneur.
Hélas, ces extases durent peu et sont rares ; les méchants détournent leurs regards de tout spectacle qui n'intéresse pas leurs passions, et ferme l'oreiile à louievoixsecourable! Lorsque leur providence les met en face de ces tableaux sublimes, et leur envoie quelques échos du grand concert, i(s s'enthousiasment, mais leur
enthousiasme épliémère, semblable au vol de Taigle, monte aux nues pour s'abattre tout a coup sur terre. Là les attendent les pompes de silan, le vice, la boue, l'oubli des chos( s sacrées, l'oubli d'eux-mêmes.
Le Kabile égaré dans un rêve pieux, avait senti renaître en lui les bons sentiments de sa bonne nature; il s'était promis d'être juste, d'être clément; il avait chassé de son cœur les projets odieux de vengeance auxquels le fanatisme, l'ignorance, Tidolàtrie, la superstition le poussaient comme autant de glaives de feu... Dans ce gloiieux instant de victoire de i'àme sur la matière, il avait ouvert son couteau et l'avait dirigé sur son sein; prêta frapper, le flls de Zaka qui voulait se sauver du crime par le suicide, avait tourné sa pensée vers Aïcha, et s'était dit que, mourir avant de voir l'ange des sables, comme il Rappelait, serait souffrir un trop cruel martyre; se levant alors brusquement, il avait murmuré ces mots :
— Maliiah descendra dans la plaine, il ira baiser les vêtements d'Aicha, et si les soldats chrétiens l'arrêtent, il mourra victime des serments faits à sa mère, et de la pitié que le Grand-Esprit aura versé dans son cœur.
Comme le nègie descendait de son poste, il vit un homme qui gravissait la montagne et escaladait péniblement les obstacles sans nombre de son chemin périlleux. Cet homme était vêtu d'une longue houpelande noire, et s'aidait d'un bâton ferré; il portait un petit tonneau de cantinière en sautoir, et semblait harasse de fatigue.
Mahïah mit une main au-dessus de ses yeux pour parer la réverbération du soleil couchant, darda ses regards de lynx sur l'étranger, et s'écria avec un terreur fébrile:
« Mathieu ! Mathieu! Le démon 1 le démon! »
Et le Gafre demeura immobile : 1 apparition du régisseur de la Rochette l'avait pour ainsi dire cloué sur son rocher.
374 MÉoiNii:.
« Oui, voilii le démon, murmiica Je Kabile, en étendant l'un de ses longs bras vers lo régisseur qui n'était plus qu'à petite portée : satan prc^nd toutes les formes pour me pousser au meurtre, tantôt il m'apparaît sous les traits de la sœur de ma mèro, et alors il est impitoyable, hideux; et alors il me chasse d'Alger où je vivais entre mes remords et le souvenir d'une bonne action qui effaçaient le sang dont mes mains sont tachées; tantôt il m'apparaît dans la personne de la mère du capitaine, et il me rappelle les serments faits à la malheureuse Zaka , tantôt ce sont les flammes de l'enfer qui jaillissent du breuvage dont je soutiens mon corps défaillant, et de ces flammes, sortent des malédictions qui me font oublier les sages conseils de la charité, enfin, cet homme me poursuit et semble surgir des entrailles de la montagne pour armer mon bras, pour désoler mon cœur, pour verser dans mes esprits le fiel et la fureur, pour me dire : frappe ! frappe! frappeî... Ah !... iMahiah allait cependant redevenir bon, les anges lui avaient parlé, le pauvre nègre est maudit! )>
— Eh bien ! mon ami, dit M. Mathieu, en abordant le rocher de la caverne, comment Irouves-lu notre beau pays?... Nous sommes loin des merveilles de l'Atlas, sans doute, mais enfin!...
— L'Atlas n'a de merveilles que pour les Kabiles, répondit Mahïah qui devina la flatterie indirecte du régisseur... Ces montagnes sont plus hautes que celles de mon pays. La voix du Grand-Esprit y est plus terrible et plus menaçante?
— L'Afrique est peuplée de justes et de guerriers intrépides, voilà pourquoi le Grand-Esprit parle à ses enfants d'une voix caressante, ici les pervers sont en foule, le crime est partout, et le Dieu des chrétiens fait tourner sa colère. .
SCÈNES DK Lk VIK APaUK. 375
— 11 laiit qu'il soil bien pallont pour nous souffrir tous les deux sous sa foudre.
— Moi peut-être; mais toi, le modèle de la piéié filiale, loi, la vertu même, il le protège, il te guide... Ah ça. .. mon cher (ils, comme il est très-imprudent de poser sur ce rocher, et que nous sommes un peu pressés, sois assez bon pour me joindre, jesuis d'ailleurs harassé... Disant cela, M. Mathieu essuya les grosses gouttes de sueur qui découlaient de son front, et il posa son tonnelet sur une pierrt.
— Les aigles et les oura peuvent seuls, nous voir, le Grand-Esprit peut seul nous comprendre, que crains-lu ? parle i\ ton aise, j'écoule.
— Que les aigles nous voient peu m'impoite ! que les ours nous flaiient, ceci me paraît plus sérU^uï... Quant au Grand-Esprit, pensa rintendant, je doute qu'il ait l'o-
.raille assez Une pour nous entendre de si haut, puis il reprit :
— Viens, mon ami, viens; j'ai à te communiquer des nouvelles inattendues et importantes.
— il faut en Hnir, se dit Mahiah; et passant la main sous son caban, il tâtonna le tranchant et la pointe effilée de son couteau; puis, jetant son fusil sur son épaule, il descendit du rocher d'un pas ferme, eu montagnard intrépide, exercé dès Tenfance aux périls des torrents el des précipices.
— Touche là, dit rintendant; tu es agile comme un chacal... Verluguéî il faut l'aimer comme je t'aime, pour venir te chercher jusque par ici; j'ai failli me rompre le cou vingt fois dans mon ascension; et malgré l'exaclitude de tes indications, je me suis souvent égaré... Quel pays de loups î
— J'aime ces contrées; elles me rappellent d( s lieux que je n'aurai jamais dû quitter.
— Ohî oh! pensa M. Mathieu, le tigre s'apprivoiserait*
il par hasard?... Nous sommes encore bien en rue ici, mon cher Mahïah, ajouta- Ul, ne s.is-lu pas quelque cachette où nous puissions causer à Taise?
— Pourquoi tant de mystères?
— Y penses-tu? si quelqiie maraudeur nous V(.yail ensemble dans ce désert, nous irions coucher en prison dès ce soir... Tu n'aimes yuèrcs la prison, que je sache; quant à moi je Tai en aversion. D'ailleurs, je suis en nage, et l'air est vif dans ces montagnes; après la prison, ce que je redoute le plus, c'est une fluxion de poitrine.
Le Cafre haussa les épaules en signe de dédain et répondit :
— Entrons dans ma gourbi (1).
— Qu'est-ce ta gourbi, mon cher ?
— C'est la maison du Rabile.
Le régisseur promena ses regards autour de lui, et les ramena sur le nègre avec une sorte de désappointement :
— Je crois me rappeler maintenant que les gourbis ne sont pas des palais ; mais cabane, hutte ou monument, je ne vois rien qui puisse abriter un homme dans cette localité.
Mahïah montra du doigt l'ouverture de la caverne, et, sans sourire aux lourdes saillies de l'intendant, il lui dit:
~ Voilà.
— Hé 1 fit M. Mathieu, en s'approchant du trou avec précaution, et en le flairant comme un chien de chasse, tu appelles cela une gourbi!... Mais c'est un tanière, mon camarade I
— C'est là que je dors et que je rêve; veux-tu passer le premier ?
(1) Gourbi, cabane d«s Kabyles de l'Atlas, voir le roman de Médine,
— Voilh le cns d'être poli et de me montrer le chemin.
— Alors, suis-moi.
Le Cufre (it ^^lisser son fusil contre la muraille du rocher, eng.'igea sa tèle dans rorifice; et, s'aidant des pieds et des mains, il rampa comme un lézard, et disparut aux yeux ébahis du régisseur, qui murmura en grimaçant : Per Bacco! Il faut (pie le emps me presse furieusement pour qu(' je te suive dans la bauge, vilain sanglier!... Il n'y a pas ;i marchander, dépi'chons... lié ! Mahïah ! où es lu? Ave! je me suis labourer les flancs contre ces roches damnées... Ah ça i je ne passerai jamais par ce trou de souris !... Donne-moi donc la main, mon ami., prends d'abord mon tonnelet...
Le (lafre ayant saisi M. Mathieu par un bras, le tira violemmrnt ii lui sans^ s'arrêter à ses exclamations, et le fit entrer dans la caverne, aux dépens de sa houpelande et de quelques mèches de cheveux.
— Ah! c'est ici que tu dors et que tu rêves. Eh bien, mon garçon, ils ne doivent pas être couleur de rose tes rêves... Je n'y vois goutte! Quels sont ces .antômes qui dansent Ik-bas?
— Ce sont des colon ues.
— Des colonnes, serions nous dans un temple gaulois, par hasard... Que fais-tu? Que fais-tu donc là? Mais tu vas nous asphixier; pourquoi boucher celle issue.
— Quand Mahïah \eu\c sur son rocher, ses ycux sont vigilants el sûrs; lorsqu'il dort, son refuge doit être muré; les bêles féroces rodent dans la iijonlagne jour et huit.
— A la bonne heure ; maintenant que lu as ingénieuhemenl barré la gourbi, donne -moi la main pour me con- "duire vers celle torche qui brille îà-bas... Vertugué! quei labyrinthe. Mahïah loucha son couteau ; puis, obéis^ant à une pensée subite, il prit M. Mathieu par le bras et le mena jusqu'à la peau d'ours étendue près de la torche.
•^78 MI^DlNK.
— Mes yeux s'habituent peu h peu l\ robscurité, dit le régisseur... Vois combien ces cinvliens sont ignorants et paresseux, ils ne connaissent môme pas les richesses de leur pays. Il a fallu que tu vinsses parmi nous, pour découvrir cette grotte mngnilique.
-— Je t'entends souvent injurier les chrétiens... Quelle religion as-tu donc, toi?
— Moi ?
— Oui.
— Ne le sais-tu pas? Depuis le jour où, pour la première fois, nous nous sommes compris, n'as-tu pas deviné que l'être que je sers et que j'adore, c'est le démon...
Mahïah recula épouvanté par celte réponse du régisseur, faite d'un ton emphatique et accompagnée d'un regard bas, oblique et cruel.
— Comment vis tu ici! demanda M. Mathieu, en changeant l'expression de sa voix et en prenant un air patelin.
Mahïah montra la peau d'ours.
— J'ai vécu de la chair, je me couche sur la dépouille.
— Asseyons-nous donc et causons, dit l'intendant...
— AS'tu encore de l'eau de feu?
— Non, j'ai brisé mi gourde.
— J'ai été bien inspiré, en voilà, et de la meilleure... Goûte-la.
— Ce petit baril est pleia? demanda Mahïah l'œil égaré.
— Plein.
— Merci, nous boirons tout k l'heure. Que voulais-tu m'apprendre?
L'intendant tira de sa poche un coco de chasseur, déboucha le tonnelet, versa la liqueur que le Cafre regarda couler avec convoitise, et dit :
— Bois... J'ai soif, la fi\tigue m'a altéré.
SCBkWBB LA VIK ARABE. 379
-— Non, ivpoixlit le (lafre, et il détourna les yeux en luisant nn prodigi'uix elVort sur !ui-nicme.
M. Malhiou sourit à cotte preuve de tempérance; et, pensant i)ien cpie l:, nè^re ne serait pas toujours aussi si)i)re, il avala d*un trait la forte dose que renfermait le coco, et se délecta en passant le bout de sa langue sur ses lèvres.
— Arrivons au plus pressé, mon (ils..., l'heure de justice et de vengeance est venue !
Mahiah tressaillit ; et, prenant sa pose favorite, il plaça 8a lête dans ses mains, ses mains sur ses genoux relevés, et se prépara h écouler.
Nous demandons ici la liberté de faire une courte diversion, nous engageant toutefois, sur parole, à revenir bientôt dans la gourbi du Ivabile, pour [)rendre part au mystérieux tête-à tele des deux personnages que nous abandonnons momentanément.
Pendant que Mahiah posait la pierre qui barrait l'entrée de la caverne, et au moment où il achevait ce prudent travail, deux hommes arrivait sur le plateau de la mon tagne, et s'y arrêtaient pour reprendre haleine. Ces deux hommes étaient armés delungs bâtons ferrés qui leur servaient a franchir les passages difficiles; l'un paraissait agile et vigoureux, l'autre affectait une énergie contre laquelle ses jambes proteslaie.it visiblement.
~ Eh bieni mon capitaine, dit le plus jeune, combien fileriez-vous de nœuds avec cette briee?
— Bagasseî mon pitchou, ta brise elle s'appelle un bon vent de nord-ouest. Nous aurons de la pluie demain, pe\it-ètre avant; j'aurais dû me couvrir plus chaudement.
— Voulez-vous continuer la manœuvre?
— Ma foi, mon cher, je baisse pavillon, la montagne elle est trop haute, j'ai beau mettre toutes les voiles dehors, ma carcasse ne marche plus.
380 MiÊDiNC:.
— Vous avez donc perdu la gageure !
— Je l'ai perdue, ou du moins je renonce à la gagner*
— Dam! vous allez vous froller à un zéphir, à un vieux de la vieille Afrique; sachez qu'un jour, à l'exp^ition de Beni-î5miel, nous avons fait seize lieues dans les broussailles, avec le général Bedeau.
— Fallait me dire ça avant de partir.
— Pas si bête!.. Et que j'ai dansé le fandago en arrivant au bivouac, par-dessus le marché.
— Eh bien ! j'aimerais mieux me battre avec un ligrr, que de danser une simple pastourelle ii Theurc qu'il est.
— 11 n'y a pas de tigres dans cette commune.
— Elle est propre la commune tron-de-rair !
— Mais il y a des ours en masse, par exemple.
— Des ours, marmota M. Malhias que le lecteur aura suffisamment reconnu.
' — Des vrais ours, c'est ici leur patiie.
— Bagassel mon cher, redescendons; nous sommes sans armes.
— Descendre! ah! ben oui, vous voulez donc mourir d'une courbature.
— Je ne veux mourir de rien du tout.
— Alors, allons nous leposer derrière ce groupe de rochers, pour ne pas attraper un coup d'air; là, nous nous reposerons avant de repartir, car la descente fati-^ gue autant que la montée
— Soit, mais les cars! mon ami Cornette, les ours!
— Un brave marin comme vous se soucie bien d'un ours.
— Ces bêtes-là ne se prennent pas à l'abordage, mon pitchou..., s'ils étaient muselés, encore, passe..., mais...
— Chut!
— Hein ! répondit M. Mathias qui marchait sur la
SCÈNES DE LA VIE APsABB. 381
pointe (les pieds, sans s'en apercevoir, depuis la terrible révélation de son guide.
— J'ai entendu quelque chose.
— Pas possible !
— Cou( h^z-vous k plat ventre de ce côté, faites comme moi... J'ai entendu des voix sortir de dessous terre.,.. Chiit ! couchez- vous donc...
— Ah! mon Dieu, où nous sommes-nous fourrés?
Le capitaine Malhias et le zéphir Cornette étaient arrivés au pied de l'une des masses qui servent de basse à la caverne. L»î roc sur lequel Cornette avait déjà posé le pied était fendu, et sa brèche, assez large, serpentait selon les veines du granit, en faisant plusieurs coudes, jusqu'à la paroi interne de la voûte. De telle sorte que la lumière du jour, contrariée par les sinuosités de celte ouverture, ne jetait dans la grotte qu'une lueur douteuse et presque inr.ppréciable. Le regard qui essaierait de plonger, par cette brèche en zig-zag, dans l'intérieur de la sombre demeure de Mahiah, serait aussitôt arrêté. Les bruits extérieurs, entraînés par le vent qui souffle presque toujours avec violence sur le plateau, ne pénètrent pas dans la caverne, mais les moindres chuchoitements qui troublent le silence de la grotte, s'échappent par cette issue et s'y renforcent, comme dans un tuyau acoustique.
Cornette avait surpris quelques mots échangés entre Mahiah et le régisseur, et i'étrangelé de cette rencontre l'avait frappé.
— Ce sont sans doute des amateurs de la bdle nature comme nous, dit M. Mathias en se couchant tant bien que mal.
— C'est ce que nous allons voir... Je crois plutôt que ce sont de faux monnoyeurs.
— Fichtre!... décampons... leurs affaires ne nous regardent pas.
— - Avez-vous peur?
— Peur? non... mais... ces gens-lk sont capables de loul... J'aime mieux eiicoie les ours; on dit qu'ils ne sont h craindre que (juand ils ont faim.
— Saclions de quoi il s'agit, puis nous prendrons de la poudre d'cscam petit' ; car, vous avez raison, nous ne sommes pas payés pour faire la police dans la montagne.
— Kt qui nous dit que nous sommes (Julot en France qu'en Savoie?
— Silence...
— Je me tais.
Revenons au t te-à-tete du régisseur et du Cafre.
— L'heure de justice et de vengeance est venue, répéta M. Mathieu, en abandonnant le ion de plaisanterie qu'il avait jusque-là adopté, et en fronçant ses épais sourcils. C'est en vain que les victimes veulent fuir le châtiment que le mauvais ange leur destine; ils n'échapperont pas à leur destinée... Prends ton couteau...
Le nègre arma sa main, et la lame meurtrière brilla aux llammes pétillantes de la résine. L'œil du Cafre s'alluma et chassa des flots d'éîincelies; le régisseur, se méprenant sur la pensée qui occupait dans ce moment le tils de Zaka, répondit par un sourire féroce à son exaltation, et continua :
— Les os de ta mère danseront dans la tombe que la pitié leur a creusée... Le démon qui m'a ordonné de le soutenir, de l'exhorter dans ta mission glorieuse, m'csl apparu encore cette nuit, dans un tourbillon de feu, et il m'a iiiontré la lille des rois Cafres triomphante, et orgueilleuse de l'enfant sorti de ses entrailles.
La tête du nègre s'imlina, son bias retomba sur ses genoux, et il soupira.
— Allons, du cœur ! montre-moi ce couteau...
SCÈNES hB LA ML AKABB. 383
Mahïaii se laissa désarmer avec insoaciance.
— J'aime mi"ux (jue lu frappes avec le fer qu'avec le plomb, les coujis sonl plus sûrs, el on peut redoubler au besoin.
En entendant ces mots odieux, le capitaine marseillais fil un haut le corps, et regarda (lornette avec épouvante; puis n'osant pins articuler une parole, il lui témorgna, par un geste suppliant, (pi'il n'était pas trop tôt de prendre la fuite.
— Silence! murmura l'ancien soldat, je crois connaître la voix du gueusard qui donne de si bons conseils; c'est la Providence qui nous envoie au secours de leurs victimes pour les sauver; il fiiut que i:ous sachions leurs noms... Silence !
— Vous nous ferez assassiner, mon bon ami. ~ Ah! bail ! partez, si vous avez trop pe..r.
— El les ours! et les ours !... La nuit non.s gagne.
— Qu:inl à ça, c'est votre affaire... Ne bougez plus, ne parlez plus i
-- Que t'ont-ils donc fait à toi ? demanda Mahïah d'une voix douce.
— La mère du capitaine de Candeuil est dure, impitoyable pour ceux qui la servent, comme l'Arbi Tétait l)Our toi ; elle est sans honneur et sans foi, je la déteste, je la hais ! Quant aux autres, je les ai en horreur, parce que je suis l'clu de Satan, et que l'ange des ténèbres m'a mis sur ton chemin pour diriger les coups vengeurs. H n'y a dans toute celle famille, qu'une seule tête qui me soit chère, celle d'Aicha, la douce colombe, la tourterelle sacrée dont les chants plaisent au Seigneur I Pour elle, je verserais tout mon sang ; (luanl h Médine, Candeuil et sa mère, je les ai \oués à une mort violente... Allons, bois... Cette liqueur e^i celle qu'Éft/Z-s doit verser aux répronvrs.
— Non ! répondit le Cafre, après avoir avancé la main machinalement vers la coupe remplie jusqu'aux bords... non!
En entendant nommer ses maîtres et ses bienfaiteurs, Cornette éprouva un sûrement de cœur, et son visage s'empourpra :
— C'est à ma bonnp marraine qu'ils en venlent... Ah 1 Dieu soit loué, je suis là.
— Maintenant que nous connaissons le cDmplot, filons, mon pitchou, filons, vent en arrière.
— Nous ne pourrions pas nommer les assassins ; chut!
— Eh ! bon Dieu, les nommerons-nous d'avantage quand lis auront jeté nos cadavres dans un ravin ?
— Ecoutez !
— Si mes inspirations ne m'égarent pas, je crois deviner que tu faiblis... Ta vigueur chancelle, ton courage succombe, lu n'es plus le fils du martyr, Mahïah, lu es un entant timide.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Tu crains de boire de l'eau de feu...
— Donne... El, saisissant la coupe des mains du régisseur, le nègre la vida avec avidité. Maintenant, dit-il, cesse de me répéter toujours les mêmes discours,.. Tu m'as annoncé des nouvelles importantes... Hâte-toi de me les donner.
— Ce soir, Médine, Candeuil, sa mère et Aïcha partent pour un long voyage.
— Je m'y attendais...
— Toi ?
— Oui... c'est moi qui leur ai conseillé de prendre la fuite.
A ces mots, M. Mathieu, qui remplissait de nouveau sa coupe, leva brusquemei/t les yeux sur le nègre, et le re-
garda d'un air où la slupiditiî et la méchanceté avaient part égale.
II se lit un court silence, pendant lequel Cornetle dit à son peureux comp:ignon :
-- C'est étonnant, je connais ces deux voix, et je ne peux savoir (jui parle.
— Moi aussi, répondit le Marseillais, j'ai entendu ces gens-Ià (pjelque part... Attendez donc, j'y suis..., c'est la voix de l'Anglais..., de ce lord Bréqueloque.
— Voulez-vous bien vous taire?... Vous êtes fou !...
— Quand je vous dis que c'est lui... Ecoutez?...
— Kst-ce bien le lils du supplicié qui me parle ainsi, reprit le régisseur, est-ce bien Mahiah, l'esclave régénéré?
— Mahïah! murmurèrent à la fois Cornette et le Marseillais.
— Mahïah! dit le zéphir, ce sournois qui était h bord du brick î
— Mahïah, mon matelot ! reprit M. Mathias, l'espion que j'avais mis aux trousses de l'Anglais... Plus de doute, :non cher ami, les deux garnements qui complotent làdessous sont le mylord et le nègre, je l'expliquerai cela plus tard, descendons dans la plaine.
-- Vous me cassez les oreilles... Taisez-vous, pour l'amour de Dieu!
— Oui, répondit le Cafre, oui, c'est moi, Mahïah, qui ai conseillé aux ennemis de ma race de fuir et d'échapper iiiix vengeances que j'ai fatalement juré d'exercer sur eux Je leur ai donné deux jours pour qu'ils aient le temps de prendre sur moi l'avance de la direction et de la distance... J'ai fait cela pour obéir aux remords dont je suis iccablé... Si Médine et Candeuil ont été assez imprudents
386 MEDINE.
pour ne pas profiter de ma géne'rosité, c'est que leur mort sera résolue là-haut.
— Je le vois, tu auras cédé aux instances d'Aïcha.
~ C'est vrai... Je ne pouvais lui refuser cette marque d'e tendresse. Aïclia est mon sang. Aicha est si belle lorsqu'elle supplie et qu'elle pleure !
— Et comment liendras-tu tes serments, lorsque ces viles créatures seront parties ?
— Si le Grand- Esprit veut que le crime s'accomplisse, il me mettra en face des victimes ; alors je serai sans pitié, j'ai tout fait pour pardonner !...
— Lâche ! lâche ! lâche ! cria le régisseur hors de
lui.
Cette triple exclamation rappela au Cafre la colère de sa tante, le poursuivant de la môme injure} dans les rues du vieil Alger ; il se leva'tout droit et frappa son front de ses deux mains.
Le régisseur crut à un remords de cette nature simple et impressionnable, et voulant le ramener à ses préjugés féroces, il continua :
— Je te croyais homme, tu n'es qu'un chien I va-t-en... Je vais parler à ta mère, je vais peser sur son linceul !
— Pourquoi te mêles-tu des malheurs de ma famille, dit Mahïah d'une voix sourde et frémissante.
— Pour le maudire et l'annoncer les châtiments éternels, les tourments affreux et la honte dont lu couvres la mémoire des liens... Sois damné !
Ce dernier mot était à peine prononcé que Mahïah S( précipita sur le régisseur, le couteau à la main, en lui di sanl :
— Puisque lu appartiens au démon, va le rejoindre. La caverne retentit d'un trépignement prolongé, puis l
silence succéda au tumulte.
— Ils se seront tués tous les deux, dit le Marseillais, coquin de sort, c'est dommage !
— Pourquoi ? demanda Cornette.
— Nous leur aurions taillé des croupières, a ces chenapans d'eau douce.
— Vous clés bien brave après la bataille, mon capitaine... lVu:hons d'entrer dans cette tannière.
— Nani, mon pitchoUy pas de bêtise, s'il te plaît... Ne fréquentons pas celte canaille.
Le serment du Gafre.
Maintenant que la besogne elle est faite, continua M. Mathias, partons... Nous sommes parfaitement éclairés; l'un de ces gueux, en admettant qu'ils vivent encore, est le nègre Mahïah... Voilà un garçon qui m'a fièrement trompé avec sa mine de novice... Quant à l'autre, je l'avais jugé depuis longtemps... Ce Bréqueloque ne s'était que trop bien trahi pendant la traversée !... Il faut avouer que le procureur du roi de Marseille n'est pas physionomiste, et que M. le marquis de Candeuil est un fier entêté... Allons donc, mon ami Cornette, allons donc, voulez -vous coucher ici ?
— J'écoute vos balivernes... Quoi! vous soutenez encore que lord Brecknock...
3gg MéoiHE.
— Est ua vil assassin qui ne vaut pas sa brasse de
corde.
— Ah bah ! vous radotez.
— C'est 1)01) ! c'est bon !
— Ne, bougez pas, interrompit le zéphir, on parle encore la-dessous... il y en a un qui demande grâce !...
Le Marseillais fit une affreuse grimace et se resigna, cu rechignant, à prêter encore l'oreille.
Lorsque Mahiah, animé de la ferme résolution qu .1 avait prise d'épargner les Candeuil, par la copieuse dose Su-de-vie qu'il avait avalée d'un seul trait et par les injures que le régisseur lui avait jetées k la lace, stiait redressé d'un bond menaçant, M. Mathieu s eiait mis en défense. Désarmé, mais doué d'une grande force musculaire, l'intendant résista au choc du Kabile, le saisit de la main droite par le capuchon de son caban, «' ParajJ" premier coup, avec le tonnelet qu'il tenait dans la main gauche. Les deux lutteurs se prirent à bras le corps, et s'étreignirent sein contre sein, en rugissant comme deux bêtes féroces. Le nègre, jeune, agile, robuste et adroit laboura le dos de son adversaire avec la pointe de son couteau, qu'il s'efforçait en vain d'enfoncer dans es chairs. Le régisseur crispait ses doigts de fer sur les bras du Cafre, et le mordait avec rage, tout en esseyan de se rapprocher de la colonne où étaient accroches le lus l et la torche. Les combattants tombèrent à la fois sui Itu s genoux, se roulèrent, se relevèrent, s'abattirent de nouveau; et, dans la chaleur de cette horrible '"il^; '^ *^^; che, frappée par un coup perdu, tomba, sans s ele.ndie sur le sol, où le tonnelet, défoncé par le ÇO^teau de Mahïah, avait laissé couler une grande quantité de son contenu. Au contact de la flamme, la l'q"^"'' ^.^"^^J,. jeta brusquement des éclairs fantastiques dont la grote fut inondée. Le caban du nègre, qui par hasard avaii e roulé dans l'eau-de.-vie, prit teu, tandis que les vêlement, secs de rintendant furent épargnés. Le Cafre, saisi d uuf terreur panique, gémissant sur les douleurs atroces de se: Lmlures, fit un bond en arrière, poussa un cri terrible
et se mit îi courir dans la caverne, poursuivi par les flammes que la rapidité de ses mouvements animait et développait de plus en plus,
€ Cràce! ^a*ûce ! oh! grâce! criait le malheureux Kabile, frappé d'un(^ épouv mte superstitieuse ; grâce ! ange de l'enfer!... je tuerai ! (irâce! ma Bfière ! je serai sans piliéî Oh! je meurs! muamura-til en tombant aux genoux du r vgissi'ur .. GrAcé ! délivre-moi, je frapperai ! »
C'était un spectacle affreux et déchirant que devoir ces flammes, vjoleites, rouges, pûles, bleues, s'aviver et danser sur le corps du Cafre comme des feux follets, et jeter leurs rt'll'ls bizarres sur les décorations imposantes de la grotte, et le visage terrifié du malheureux qu'elles dévoraient.
M. Mathieu comprit qu'il devait son salut au hasard, et il profila de l'étrange caprice de la Providence pour doiniîier tyranniquement les faibles esprits du nègre; saisissant la peau d'ours, il enveloppa le corps brûlant de M.ihïah avec sa partie fraîche et encore saignante, et il étouffa le feu sous ses doigts.
Mahiah, fléchissant sur ses genoux, tomba évanoui, en disant :
— Ordonne, je suis à toi.
— Diable, se dit l'intendant en relevant la torche, serait-il gravement blessé... Sangdieu! le temps va nous mauiiuer! Allons, réveille -toi; il faut marcher... debout î
Chacun de ces appels était accompagné de coups violents, frappés dans les mains du nègre.
— Voilà le moment de tomber sur l'ennemi, dit Cornel!e à demi-voix. Par où entre-t-oa dans cette caverne?
— Oiii... par où entre-t-on ? répéta M. Mathias en be- Igayant .. Voilà le Sabbat qui recommence...
Mahiah s'était ranimé, et n'osait ouvrir les yeux sur le "égisseur qui, prenant un ton de grave autorité et de déaigneu>e protection, \n\ dit :
— Tu as osé porter la main sur moi, parce que tu dou-
390 M^DNE.
lais de ma puissance, et des liens qui m'unissent à l'ange du Djelep ; l'ange du Djelep l'a puni ! les flammes souterraines sont venues à mon secours, et ton corps serait en cendres comme ton caban, si je ne les avais étouffées par ma volonté...
— Pardon ! pardon ! murmura le Cafre en frappant la terre de son front. . Ordonne.
— C'est bien !... j'ai pardonné, et en signe de notre réconciliation, bois!... le feu éteint le feu. Disant cela, l'intendant versa le reste de l'eau-de-vie dans les deux mains rapprochées du nègre, qui se hâta d'obéir.
— Quelle bombance font-ils donc? ♦dit le zéphir ; ça sent le punch en diable!
— Ah! les gredins! répliqua le Marseillais. Ahî les sans cœur !
— Voici ce que tu as à faire, reprit M. Mathieu d'une voix lente et presque solennelle, pendant que le lils de Zaka récoutait avec servilité. Quel jour expire la trêve que tu as accordée aux Candeuil ?
— Aujourd'hui même.
— A quelle heure ?
— Quand celte torche sera consumée, l'heure sera venue.
M. Mathieu prit sa montre, et regarda alternativement la torche et le cadran.. Nos dames partent entre neuf et dix heures; il en est plus de six; cette résine est à sa fin ; il nous faut deux heures pour descendre jusqu'à la Rochelle ; lu seras parfrutemi^nt libéré de ton engagement, une heure environ après la tombée de la nuit.
— Oui, c'est cela dit le Cafre surpri- de l'esprit de divination de l'homme qu'il redoutait k l'égal d'un être surnaturel... c'tsL le moment que j'ai fixé pour la rupture de la Irève.
— Maintenant je comprends ce départ précipité, pensa le régisseur ; puis il reprit tout haut :
— Tu vas descendre avec moi dans la plaine !
— Hé! lit Mahïah, imitant les Arabes qui interrompent ceux qui leur parlent, par cette interjection répétée k sa-
tlété. pour témoigner du soin qu'ils mettent à suivre le récit.
— Voilà une clef qui nous ouvrira la petite porte du parc...
— lié î
— Nous entrerons tous les deux par cette porte, et tu t" mettras en embuscade dans un endroit où personne ne pourra le voir.
— Il' î
— Tu s(M^as entouré de grands arbres, et caché par un tombeau...
— lié !
— Tu verras venir, après quelques instants d'attente, les trois ennemis de ta race, ils seront poussés vers toi par le souffle du démon; ils viendront isolément pour que ta mission soit plus facile; la mère de Candeuil d'abord...
— Hé !
— Tu la frapperas d'un coup ferme et sûr !... il ne faut pas qu'elle pousse un seul cri !
— lié!
— Tu la reconnaîtras aisément au long voile qui enveloppera tout son corps... A peftie auras-tu versé ce
:\ng maudit, que Médine arrivera, elle sera vêtue d'une ivjbe blanclie... Tu seras sans pitié.
— lié!
— Ta main ne tremblera plus?...
— Non... non.
— Le capitaine ne tardera pas à venir expier, à son tour, les forfaits de sa mère, et la pauvre Zaka sera vengée! Tu m'as bien compris?
— Oui.
— Parlons donc?... Prends ton fusil et donne-moi la main ; je ne sais plus où trouver l'entrée de la gourbi... Ah! j'oubliais de te dire que nous laisserons la petite porte du parc entr'ouverte ; ainsi, les trois meurtres consommée, lu pourras regagner la plaine et la montagne.... Eblis veilleras sur toi.
— lié ! fil le Cafre en branlant sa tète, avec une expression de découragement et de profondîi abnégation.
Cornette et le capitaine Mathias entendirent résonner sur les dalles de la grotte les pas dos deux assassins.
— Sauvons-nous, sauvons-nous, dit le Marseillais dont le visage se couvrit de pâleur.
— Nous nous ferions voir, et la mine serait éventée... 11 vaut mieux nous cacher derrière ces rochers, et attendre que ces vauriens aient pris une direction, pour courir à toutes jambes au château d'un autre côté. Je conn.iis un sentier qui raccourcit et qu'ils ne prendront pas, pour sûr.
— Hélas ! et s'ils nous aperçoivent?
— - Mon Dieu, que vous êtes bête et poltron, passez-moi ces mots, mon capitaine.
Mahïah et le régisseur étaient sortis de la caverne ; ils regardèrent autour d'eux, comme pour s'assurer de la discrétion des lieux, et ne voyant que les masses gigantesques de la montagne, n'entendant que le sifflement de la brise à travers les rochers, ils se mirent en devoir de descendre dans la plaine â grands pas.
Cornette passa la tête par-dessus la crête du bloc énorme qui l'abritait, et vit le Cafre, le fusil sur l'épaule, et les bras nus, le corps fumant.
— C'est bien Mahïah, dit-il... Son caban est en bel état !... 11 est grillé comme un hareng et fumé comme un jambon... Je ne pourrai donc pas voir le visage du gredin qui l'accompagne.
— Vous allez nous faire écharper, malheureux ! murmurait le Marseillais. Cachez vous ! cachez-vous.... Sainte \ierge, quel enragé!... Puisque je vous dis que c'est l'Anglais...
— M. Mathieu! s'écria sourdement Cornette en retombant accroupi près du capitaine.
— Qu'est-ce c'est que ce Mathieu ?
— C'est un homme que madame la marquise porte aux nues pour sa loyauté ; tenez, regardez-le bien, pour le reconnaître au besoin. A entendre ma marraine, il n'y au-
mit pas de niche assez vaste pour recevoir un si grand saint!... Miséricorde du ciel! en voilà une canaille! Allons, allons, monsieur iMathias, en route, sac-à-papier, suivez-moi... Ils ont pris à gaucjie par le Bréda, nous allons couper tout droit par le petit ravin, et nous gagnerons une demi-heure sur eux... Leste, jouons des jambes...
— Jii ne demande pas mieux que de les mettre k mou cou, mes jambes... d'autant plus que la nuit nous pourchasse, et que les ours me trottent dans la tôte... Vous savez... les ours?
— 11 s'agit bien de cela, répondit Cornette en sautant par-dessus les roches et les broussailles
— Pas si vite! pas si vite ! criait M. Mathias, nous allons nous rompre quelque membre... Etoiiallez-vouspar là?
— A la Rochelte, pardienne.
— Vous voulez descendre dans ce ravin?
— Kt donc ! comment Tentendez-vous ?
— Bagasse ! mon cher, mais nous allons rouler comme deux avalanches, s'écria le Marseillais avec effroi.
— - Nous n'avons pas le temps de discourir, marchons !
Ce que le zéphir appelait le petit ravin, est une gorge étroite, escarpée, profonde, remplie d'eau en hiver, et d'i:n accès périlleux en étéi^ Ce ravin débouche dans la vallée de la Rochelte, et abrégeait de beaucoup le chemin que les dénonciateurs avaient à faire. Le premier tiers de la descente fut rapidement parcouru ; mais les obstacles augmentèrent à chaque pas nouveau, avec l'obscurité croissante de la nuit. Tout à coup, le brave soldat d'Afrique trébucha contre un nœud de racines, glissa sur des cailloux roulants, et alla tomber, en faisant plusieurs tours sur lui-même, contre un énorme rocher penché sur ral)ime, qui l'arrêta fort heureusement dans sa chute.
— Ah ! bon Dieu ! es-tu blessé, mon pitchou, cria le Marseillais.
— Ce n'est rien, et c'est trop, dit le zéphir, en jetant un juron énergique, j'ai une entorse soignée, voilà tout! Saint Mahomet, conmie ça me cuit, je ne peux pas me
39 i M^DINE
tenir debout... Allons, pas de bêtise l liiez bon train, vous ; laissez-moi ici, le plus difficile est fait. Vous irez trouver madame la marquise, le premier venu, quoi ! Et vous conterez l'affaire...
— Mais tu ne peux pas rester là, toi?
— Vous m'enverrez chercher quand tout sera fini.
— Mais les ours, mon garçon, si les ours viennent te visiter ?
— Comment, sac à papier, vous n'êtes pas encore parti ? Fib^z donc...
— Adieu... adieu!
Pendant que le capitaine Mathias fait des glissades, tâtonne, perd ici son chapeau, là un pan de redingotte, laisse aux angles des rochers la peau de ses mains, et aux broussailles la semelle de ses souliers; pendant qu'il sue sang et eau pour gagner du terrain, et qu'il n'avance que médiocrement, nous rejoindrons Mahïah et le régisseur qui, à la nuit close, arrivèrent à la petite j.orte du parc de la Rochette.
M. Mathieu glissait depuis longtemps sur la pointe des pieds laissmt le beau chemin au Gafre, et affectant de passer sur la lisière gazonnée qui le bordait. Mahïah marchait franchement, la tête basse, la bouche muette; son grand corps presque entièrement nu, se balançait dans les ténèbres épaisses de la nuit, qui s'était tout à coup chargée de brouillard.
Le régisseur introduisit, avec précaution, la clef dans la serrure, et la fit tourner sans bruit. La porte céda à une légère pression, et les deux assassins entrèrent dans le parc.
— Fais bien attention au chemin que nous allons suivre, afin de pouvoir le reprendras quand le sang aura coulé, dit Mathieu en faisant voir au Gafre qu'il laissait la porte entr'ouverte. Mahïah jeta à p^ine les yeux sur l'issue offerte à sa fuite.
Le parc de la Rochette était immense et planté d'arbres magnifiques; il était découpé en prairies, en taillis et en bois de futaie, peuplé de chênes séculaires, de frênes, de
SCÈNES DB LA VÎE ARABB. 395
hêtres et de sapins; des ruisseaux d'eau vive parcouraient ces bois en mugissaru, et en prenant tantôt la forme poétique et agreste d'un torrent hérissé d'épines, de lianes et de pierres; tantôt l'allure modeste et charmante d'une veine fleurie de quelque paisible rivière reine embaumée par l'ir set l'acacia, gracieusement décorée par le myoso- Ihis, la pA(iuerette et le lis azuré; tantôt ces mômes ruisseaux se joignaient dans une immense |)ièce, ombragée de saules et de cytises pourpres, qui trempaient leurs longues branches ou leurs grappes, dans l'eau d'un vert d'émeraude, et prêtaient leur fraîcheur, leur ombrage, leur silence et leur mousse aux gais oiseaux de la vallée.
Quand le soleil jetait, à l'heure de midi, ses chauds rayons sur le parc, ces rayons, après avoir joué dans les branchages, glissaient sur l'onde, la réchauffaient et attiraient par leur éclat, des bandes de petits poissons qui se montraient i\ fli*ur d'eau, se poursuivaient, se repoussaient pour se séparer, en toute hâte, à l'approehe de quelque tanche vorace et se réfugier jusqe sous la coque vaccillante d'une nacelle échouée sur la rive.
I.e parc était traversé en longueur, par deux allées de magniliques peupliers qui se coupaient à angles droits. Ce qu'on appelle la terrasse, était la partie la plus rapprochée du château ; elle était sablée, semée en parterre riche et odorant, et fermée par une allée circulaire de marronniers, doublée de platanes, le fond de ce parc prin^ ier avait ri'i converti en jardin anglais; c'était un labyrinthe dont les accidents étaient variées à l'infini. 11 était difficile de s'y promener sans s y perdre. L'a, tout était nature; les champs, ies pelouses; les bosquets, les fleurs, les eaux semblaient, concjurir à faire oublier qu'une ceinture de vieilles murailles enveloppait ce terrain réservé drs opulents châtelains.
A l'heure où Mahïah et le régisseur entrèrent dans le parc, un silence complet régnait dans toute son étendue. Les oiseaux couchés, deux 'à deux, so is la feuillée se reposaient de leurs ébats; le vent de la montagne, affaibli par les courants de la plaine, soufflait avec molesse et
396 MéDIIfB.
caressait les arbres, sans les tourmenter ; les ruisseaux se plaignaient dans leur lit de sable fin, où jetaient un murmure monotone qui endormait les botes du taillis et de la futaie. Les fenêtres du château projetaient de vives lumières sur le dôme des charmilles et des noires allées que parcouraient, rapidement et sans bruit, les assassins.
— Nous arrivons, dit Mathieu en étouffant le son de sa voix, nous arrivons î
Mahïah, sombre et farouche, suivait son guide sans articuler un seul mot.
Au détour d'un fourré assez épais, le régisseur monta sur un petit pont suspendu qui faisait communiquer un îlot couvert de saules avec la terrasse du parc, et il dit à son compagnon :
— Quand tu entendras résonner les planches de ce pont, l'une de tes victimes sera près de tomber sous tes coups; tu pourras te disposer à frapper!.. Voilà ton^poste, ajouta-t-il en montrant du doigt une masse noire et grise qui s'élevait au milieu d'un bouquet de saules pleureurs.
Mahiah tressaillit et répondit :
— C'est bien.
— Maintenant je te laisse ; lu connais le chemin qu'il te faudra suivre pour sortir du parc et te jeter dans la montagne... Adieu.
Après avoir fait quelques pas, l'intendant de la douairière revint au Cafre, prit sa montre, la fit sonner et dit :
— Neuf heures un quart! Il peut se faire que tu attendes une demi -heure, peut-être moins... J'espère que lu ne perdras pas patience.
— Non.
— Adieu donc... L'œil juste et la main ferme!... sans pitié!...
— Sans pitié.
•— Souviens-toi dû Djelep !
— Je me souviens !
Mathieu se retira à pas de loup, prit le même chemin qu'il avait déjà suivi, arriva à la petite porte ; la referma
SCtSNBS DE LA VIE ARABEtf 397
sur lui il double tour, et se mit à courir de toutes ;ses forces, en suivant le boulevard extérieur qui longeait le mur d'enceinte du parc.
Dix minutes après cette manœuvre, le régisseur, réprimant un sourire de joie féroce, semblable à celle de la hyène qui llaire un troupeau, sonnait ii la grille du château de la Hochette, et demandait à présenter ses hommages aux marquises et au capitaine de Candeuil.
Dans la cour d'honneur, quatre chaises de poste, attelées de quatre chevaux chacune, attendaient les maîtres, postillons en selle; deux de ces chaises étaient k la livrée (le lord lirt'ckiiock ; les deux autres appartenaient à madame la douairière de Candeuil. Médine était au salon, et achevait les détails de sa toilette. Elle portait l'élégant ( uslume de vuyai;e dont lord Brecknock lui avait fait prést'iii, atin qu'elle fut en tout point vêtue comme Aicha, lorsque la douairière entra et lui dit :
— Tu me foras donc toujours attendre, belle co- (lueWe ?
— Je suis à vous, chère mère, je suis à vous ; ces vilaines boucles ne veulent pas tenir.
— Tu me rejoincfras, mon enfant ; je prends les devants; mes prières doivent être plus longues que les tiennes, hélas!
— C'est cela... en moins d'une minute, je viendrai m'agenouiller h vos côtés.
A peine la douairière avait-elle quitté sa belle-tille, qu'on annonça M. Mathieu.
— Ah! vous êtes bien aimable, mon cher monsieur Mathieu, de venir nous donner la main au marchepied ; soyez le bienvenu, dit Médine en allant au devant du régisseur, nous commencions à désespérer de vous voir.
— J'ai été retenu pour ce que vous savez, madame la marquise.
— Est-ce fini?
— Ce doit être fini à 1 heure qu'il est, madame.
— Ma mère vous doit tout son bonheur, vuus avez sauvé ses deux enfants; nous vous bénissons î...
— Madame la marquise est trop bonne, j'ai fait mon devoir.
— Vous étiez déjà des grands amis de ma belle-mère, car elle vous porte aux nues à tout propos.
— Je n'en suis vraiment pas digne ; d'ailleurs, tous les serviteurs de madame la marquise lui font gagner le ciel, elle est également charitable pour tous... J'aurais quelques mots à lui dire ; pourrai-je la voir sans indiscrétion.
— Deux mots d'affaires, n'est-ce pas?
— Précisément... Le notaire d'Allevard et celui de la Rochette ne m'ont-ils pas précédé ?
— Oui, vraiment, ils sont dans le cabinet de madame la douairière ; si vous désirez les voir, ma mère vous rejoindra près d'eux, dans quelques minutes.
— Je vous suis bien obligé, il ne s'agit que d'une signature... Ne dérangez pas madame la douairière si elle est occupée, le travail est tout préparé.
— Ma mère ne peut tarder à venir... elle a été faire une petite dévotion au bout Ae la terrasse... Veuillez monter au premier, je vais, moi-même, hâter le retour de madame de Gandeuil.
— Mille remercîments, madame la marquise.
— Joseph, dit Médine à un valet de chambre, conduisez monsieur le régisseur au premier, dans le cabinet de ma mère.
Mathieu sortit en saluant jusqu'à terre.
Médine ^'arrêta encore devant une glace, rangea une dernière fois ses boudes sous son chapeau, et se dirigea vers la porte du salon. Au moment où elle mettait la main sur le bouton de cristal pour ouvrir, Aicha entra rieuse et charmante, vêtue comme sa jeune tante, jolie comme elle. On les eût prises pour deux oiseaux pimpans, nés dans le même nid et d'une même couvée.
— Que c'est donc amusant de nous voir en uniforme ! dit Aïcha.
— N'est-ce pas, ma belle!... Pour le coup nous nous ressemblons de la tête aux pieds.
-- Depuis le cœur jusqu'aux manchettes.
— Où sont nos maris?
— Folle !... ton mari fume.
— Kt ton futur?
— Lui tient compagnie.
— Ces messieurs ne sont pas galants. J'attends que tu suis myiady Brecknock pour...
— Krapper un coup d'Etat.
— Nous proscrirons les cigarres.
— Kt nous favoriserons la pipe turque.
— Va) souvenir de notre belle Afrique... Mais tu me fais. bavarder, et ma belle-mère m'attend; adieu... Tiens le salon, mademoiselle, c'est ton tour; cela te formera... Dans cinq minutes je suis h toi.
— Va vite, je m'ennuie horriblement sans toi.
— Madame, dit une femme de chambre, encore essoufflée (le la précipitation qu'elle avait mise à s'acquitter de sa commission, savez- vous où est madame votre mère ?
— Oui... pourquoi ?
— 11 y a dans le vestibule un homme qui demande à lui parler sur-le-champ, pour une affaire trè^pressée.
— Quel est cet homme ?
— Je ne le connais pas : c'est un petit blond à cheveux gris ; il dit que la vie de madame la douairière et la votre sont menacées et qu'il vient vous sauver... 11 a l'accent [)rovençal très-prononcé.
— Ah! mon Dieu ! je cours appeler ma belle-mère... elle est au tombeau du général.
— Reste ici pour recevoir M. Malhias, car je devine que c'.st lui, dit Aïcha; moi, je vais chercher ta mère.
— Eh bien ! vas vite, ma chérie, dis-lui que je suis retenu(!, ei que je ne peux l'aller joindre ; ramène-là, sans perdre une minute... Faites entrer cet homme.
Aïcha se précipita hors du salon, et croisa le capitaine Malhias, sans s'arrêter et sans le voir.
Avant d'écouler les révélations du digne Marseillais, le
lecteur voudra bien revenir avec nous au tombeau du général, où nous avons laissé Mahïah en embuscade.
Le Cafre, abandonné k lui-même, s'appuya à la colonne tronquée du mausolée et regarda d un œil sinistre les sévères ornements de ce lieu funèbre. Quatre saules échevelés couvraient la tombe du marquis de Candeuil. La grille de fer qui protégeait le maibre sacré enfermait un spacieux terrain couvert de fleurs rares et de couronnes d'immortelles. La colonne qui servait d'appui au nègre était en dehors de la grille, et devant la porte, en tout temps ouverte, d'une petite chapelle où brûlait un cierge jour et nuit, depuis l'arrivée de la douairière.
Mahïah avait éteint cette lumière comme s'il eût redouté de voir la face des victimes qu'il devait égorger, puis il avait posé son fusil contre le mur de la chapelle, avait pris son couteau dans la main dreite, et avait croisé ses bras sur sa poitrine nue et haletante.
Le visage du nègre devait être effrayant, s'il est vrai que ce miroir de l'âme est l'image vivante de nos passions, de nos pensées. Environné des emblèmes et des attributs de la mort, le Cafre levait souvent ses yeux chargés de pleurs vers le ciel noir et brumeux, et les reportait sur son funèbre entourage. Peu à. peu son imagination s'anima^ prit des ailes, et franchissant d'un seul vol les montagftes et la mer, vint se poser au frais oasis des Beni-Kisa, sur une branche fleurie du dattier qui ombrageait la tombe abandonnée de la malheureuse Zaka. Là, sa rêverie triste et langoureuse se mit à chanter, comme le rossignol qui a perdu sa compagne ; et tous h s vieux airs du pays, tous les refrains de l'enfance, de la veillée, de la gourbi, se mêlèrent dans ses chansons. L'hymne des morts et l'hymne des combats furent célébrés par des notes, dont toute l'harmonie, la puissance et la douleur étaient dans l'âme du chanteur. Le passé s'empara, avec ses terribles souvenirs, de l'esprit facile et superstitieux du Cafre... Les malheurs de sa race, heurtant tout à coup sa mémoire, précipitèrent son sang du cœur au cerveau ; sa vue se troubla ; une sueur froide courut
sur ses mombres; la voix de sa mère, celle de sa tante lui jetèrent des mots pleins de haine et de vengeance; ses doigts se ( rispèrent en serrant k briser le manche de son couteau. Ce fui dans ce moment d'agitation fiévreuse et d'étourdissement que les planches du pont suspendu craquèrent sous le poids d'un corps léger... Des pas glissèrent s r le sable, des vêtements de femme frôlèrent l'horbe du gnzon... Mahïah tressaillit, ses grands bras se détachèrent et tombèrent sur ses hanches ; son cœur battit violemment ; il se ramnssa sur lui-même, se cacha derrière la colonne, et darda ses regards de tigre sur le sentier par où venait sa première victime.
Aicha était à peine sortie du salon, que le capitaine Mathias y fut introduit. Le> vêtements de Thonnête Mar« seillais étaient dans le plus grand désordre, et attestaient (|u'il vt nait de fournir une longue course. Comme nous croyons Tavoir dit, il avait laissi', dans le petit ravin, son cli;i[)eau gris ii larges bords, une partie notable de son l'piilcrme, un pan de redingote, la semelle de ses souliers et autres pièces de son accoutrement. Lorsque la cravate retournée, la chemise débraillée, le front trempé de sueur, il se jeta, tout etfaré, au devant de Médine ; sa langue, épaissie tout à coup, ne put que balbutier les premiers mots d'une phrase composée, à grands frais, depuis un gros moment.
— Ah ! madame la marquise... j'arrive à temps, et
— De grâce, expliquez- vous?
— Madame votre belle-mère... où.., où est-elle?
— Elle est ici, vous allez la voir à l'instant...
— Dieu soit loué !... et M. le marquis de Candeuil ?
— Il est dans la salle de billard, avec lord Brecknock : désirez-vous lui parler ?
— Oui, oui, faites-le appeler, ainsi que madame la douairière... Vive Mathias! cria le patro i du brick VEnfer, vive Mathias î il va aussi vite sur terre comme sur iner!... \h ! madame, tout est sauvé ! permettez que je me repose ::n l)rin.
Ce disant, le Marseillais se laissa tomber sur un sopha, et s'y ôlendit, sans gône, tout de son long. Médine sonna et lit demander son mari.
— Lt madame votre mère, s'il vous plaît ? ajouta M. Ma- Ihias.
— Elle est av.îc mademoiselle Aïcha, et ne peut tarder à venir; on l'a déjà prévenue.
— Si elle est avec mademoiselle Aïcha, je suis tra^nquille... Ouf! c'est maintenant que je la sens la fatigue !
Lord Brecknock et le capitaine de Candeuil entrèrent dans le salon au môme instant.
— Eh bien ! dit le marquis, sommes-nous prête, mon 'amie?
— Vous le voyez, Horace; mais voilà une grave affaire qui nous tombe sur les bras, et qui nous empêchera peutêtre de partir, dit Médine en montrant M. Malhias, toujours étendu sur le sopha.
— Ahi bien le bonjour, mon cher commandant, qu'avez-vous donc à nous apprendre de si sérieux ?
— Rien ne doit vous empêcher ds partir, madame, dit lord Brecknock, rien au monde. Les chevaux sont attelés, nos gens sont à leurs postes, les postillons ont le fouet en main, et si vous daignez regarder cette pendule, vous verrez que nous n'avons plus que quelques minutes de trêve...' Où est madame voire mère?...
— Je déclare que, loin de retarder votre départ, je voudrais m' atteler à votre voiture, madame, et vous savoir à tous les diables... Pardonnez-moi cette expression... Je suis abîmé, 'rossé!!...
-^ Messieurs, interrompit Médine, voulez-vous prier M. Mathias de nous expliquer la cause de son trouble et de ses fatigues ?
— Que se passe-t-il donc d'extraordinaire ? demanda le marquis avec inquiétude.
— J'attends madame votre mère pour commencer mon récit, afin de ne pas le répéter... J'ai une fièvre de che val... Si vous saviez ce qui m'est arrivé... Ah ! bagasse !..
iwninii, ma.lami"... je suis un lou|) de mer mieux fait pour I alionlaye que pirur les beaux discours...
— Parlez comme il vous plaira, dit sir Francis, mais parlez; madame la douairière est en aflaires avec sou notaire et va descendre.
— Donc, je vous apprendrai, messieurs, qu'ayant parié avec le jeune marié Cornette, de courir la montagne avec des janjbes de quinze ans, et de lui rendre des pointe nous nous sommes mis en route vers deux heures de l'i ' jMTs midi.
— Nous savons cela.
— Très-bien ; mais en attendant madame la marquise je vous raconte l'attaire en grands détails, répli(iuaM M-,' thias, qui tenait essentiellement à faire une narration a.^ademuiue. C'est un (ich.i pays que ce pays de moniagnes, à dire vrai ! et j'y ai pris une courbature un peu soignée !... A propos, je suis une vraie bestiasse, pendant que jy pense!... envoyez donc quelques domestiques dans le petit ravin, à droite du Bréda, pour faire ramasser ce pauvre Cornette, qui s'est démis une jambe.
-Que ne parliez-vous plus tôt, répondit le marquis avec humeur ; et il se hâta de donner des ordres
- Ah ! basth ! j'ai la cervelle hors de la tête, que voulez-vous!... Pour en revenir à mes moutons, vous saurez que nous sommes arrivés sur un plateau qui est dan<; l's nuages; que sur ce plateau nous avons trouvé un rocher énorme, et que sous ce rocher il y a une caverne, et que dans celte caverne... *
— Il n'en finira pas, murmura le baronnet.
n.,r;i/- ^.^^'^'' -^"^"^ hommes, et que ces deux hommes med.ta.ent le cnmele plus abominable qui se puisse ima-
— An fait, dit le capitaine, au fait?
- Il ne s'i^gissait de rien moins que de vous poiffii.ird r, monsieur le marquis, vous et n/adame votre mère i:-i vous aussi, madame, ajouta le Marseillais eu se Icaiit a ue.iii sur les coussins qui le soutenaient.
— Et vous venez sans doute nous dénoncer le nègre Mahïah, le grand crimipel, répondit Médine.
— Qui vous a nommé l'assassin! s'écria M. Mathias stupéfait, personne n'a pu me devancer dans ma course.
— Mais c'est l 'histoire ancienne, repartit lord Brecknock... Quel est le complice ?
~ Patience, vous le connaîtrez bientôt ; je garde cette surprise pour le bouquet. Bref, Cornette et moi nous avons entendu de nos quatre oreilles tous les projets de ces deux misérables. Ils ont combiné leurs faits et gestes, et sont descendus de la montagne pour aller s'embus-
S'embusquer .. où? demanda le capitaine ^ bout de
patience. .. .
— Mais où est donc madame votre mère, monsieur le marquis, son absence m'inquiète?
— Que vous importe? achevez...
— Us sont parlis tous les deux pour aller s'embusquer... Non, je me trompe, l'un des deux s'est chargé de conduire l'assassin dans le parc de ce château...
— Dans le parc ! interrompit Médine avec eifroi.
— Eh oui il avait la clef d'une petite porte par laquelle tous les deux ont dû pénétrer dans le jardin, et arriver, avec la faveur de la nuit, jusqu'à un certain bosquet ou reposent les cendres du général de Candeuil.
— Ah î s'écria la jeune marquise éperdue, au secours !
au secours ! , . .. j
— Là, continua M. Mathias, le nègre doit attendre sesvictimes et le» frapper : d'abord madame la douairière, puis madam.e, puis vous, monsieur de Candeuil!... Comprenez-vous maintenant? ^
Médine courut vers la porte, et tomba bientôt à la renverse, comme frappée d'un c>up de foudre ; mais ayant de perdre toute sa connaissance, elle put murmurer d une
voix éteinte : , » v i i
— Ma mère et Aïcha sont au tombeau du général ... Courez!... courez!... messieurs, mes amis! courez!... horreur ! horreur l
SCÈNES Dl li riK ARABl. 405
Lord nrocknock, !e marquis et le Marseillais s'élancèrent, suivis (le (jnelques valets portant des llambeaux, dans le vestibule et sur la terrasse. Les femmes de la Jeune marquise l'entourèrent et s'efforcèrent de la ranimer. Tout le chAteau fut en rumeur; M. Mathieu, qui, l'œil an ^niet, l'oreille aux è( outes, se plaignait aux gens (l'alTaires réunis chez la douairière du retard qu'elle mettait ;^ signer les actes de vente, se précipita hors du cabinet en entendant les premiers cris d'alarmes, et courut à l'iha des Saules, sur les traces de ceux qui s'y portaient.
Nous avons laissé Mahïah attendant, l'œil en feu, le couteau -a la main, le cœur exalté, l'apparition de l'ennemie née de sa race, vouée par les ordres de Zaka mourante il une vengeance tardive, mais terrible; condamnée par le Djelep et par les ressentiments fanatiques et barbares du Cafre à une mort inévitable.
Lorsque la douairière de Candeuil déboucha du sentier lîeuri qui tombait droit sur la porte de la chapelle, elle s'arrêta; étonnée de ne pas voir brûler le cierge qu'elle entretenait avec soin sur l'autel, elle eut comme un pressentiment suprême qui la fit tressaillir ; cependant, pressée p;)r le peu de temps dont elle pouvait disposer, elle s'avança résolumentjusqu'aupiedde l'un des grands saules, et s'agenouilla.
Le Cafre lit un pas, mesura la distance qui le séparait de la marquise ; et, bondissant tout à coup avec l'agilité de la panthère, il posa l'une de ses mains sur la tête de sa viciime et enfonça la lame entière de son couteau dans son sein. La marquise étendit les bras, et se renversa en liisaiit :
— Merci, mon Dieu ! je l'ai mérité !
Le Cafre, ébloui par le sang qui agitait son cerveau et faisait battre ses tempes, arracha le fer de la blessure, et joignant ses mains nerveuses autour du cou de la douairière, il les serra violemment, précaution inutile, car le
406 miEd'ne.
coup avait été porté avoc tant de force et d'adresse, qu'il avait donné la mort instantanément.
Prenant le cadavre par les pieds, le nègre le rangea contre un buisson ; puis, retournant derrière la colonne, il poussa un soupir étouffé, s'agenouilla, baisa le sol ( n murmurant le nom de sa mère, se releva et regarda alternativement le ciel qui devenait de plus en plus sombre et le corps de la marquise.
Les vapeurs qui étaient descendues de la montagne dans la plaine avaient amené un changement dans Tatmosphère. De temps en temps on entendait gronder au loin la foudre, et ses éclats en devenant plus fréquents semblaient ^e rapprocher. Bientôt les nues s'ouvrirent pour livrer passa^^e à des éclairs qui jetaient des gerbes de lumière dans la masse des ténèbres dont le parc était enveloppé.
Le Gafre, à la lueur des feux du ciel, contemplait, chaque fois, le cadavre de la douairière, dont le visage était empreint d'une douce et pieuse sérénité. Frappée au moment où elîe élevait son âme à Dieu, la veu\e repentante d'Ibrahim avait reçu le coup mortet avec ce courage résigné que la religion donne à ses enfants.
Ce qui se passait dans ie cœur de Mahïah était horrible! Le fiio de Zaka enviait le.sort de ses victimes ; sa nature, généreuse jusque dans la férocité du crime, subissait l'intluence des passions dans tout leur fougueux dérèglement; si la morale chrétienne eût éclairé cette inielligence étouffée par la superstition et les monstruosités du paganisme; si les bous instincts de ce jeune homme brave, désintéressé, charitable, eussent été cultivés, l'honneur l'eût toujours guide, et le vil criminel eût été honnête homme, selon les lois humaines, vertueux et juste, selon la loi divine.
Hommage à ces zélés missionnaires qui, inspirés de la gloire du Christ, vont porter à des peuplades sauvages ks luiiîières de TEvangile; honneur à ces apôtres que les pompes du tentateur n'ont pu séduire dans leur pays, et qui vont étonner le monde païen, autant par leur parole
rCÈNËS DE LA LIE ARABE. 407
l)i(Milaisante (juc par \c. courago ((ii'ils (Iq)loient dans les sii|)pll(*(\s !
haiïs ce temps (rineivdiililé et de matérialisme, quand riiiimaiiilé presfiue entière se détourne du droit chemin, Dieu choisit dans la foule (piehiues hommes qu'il sanc-^ tille; il les pénètre de sa grandeur, il les détache des <'ho<es mondaines, il arme leurs mains d'une croix et d'un l)Aton de pèlerin ; il les pousse sur le globe, donnant à tous l'univers pour pairie, la foi pour guide, la charité p(»ur devoir, et le martyre aux plus heureux.
'Honneur ;i ces fervents apôtres ! ils soulagent plus les grandes misères que ces amants d'une liberté exagérée, impossible et fatale pour tous ; que ces rêveurs dont les rêves sont des utopies ; que ces philosophes dont les discours sont des mensonges, dont les disciples sont des badauds, dont la pensée n'est qu'égoisme, envie et vanité. (>es hommes de Dieu enseignent une égalité dont la source est pure; ils prêchent au nom du divin moraliste qui, roi des rois, voulut naître dans une étable, et qui, dispensateur de toute richesse, de toute puissance, se fit un cortège, dès ses premiers pas sur la terre, des plus pauvres et des plus humbles î
lis ne s'adressent pas aux passions; ils consolent les aflligés en leur parlant d'une vie meilleure. Leurs mains, toujours levées pour un geste sublime, montrent le ciel aux regards impatients de Tenfance, le ciel aux regards inquiets de l'homme, le ciel encore aux yeux découragés du vieillard ; c'est vers le ciel que monte toute espérance; le chemin que suivent les élus, pour y arriver, est semé de leurs bienfaits; ils passent dans la foule des hommes, en étant utiles et secourables à l'humanité ; l'ange qui leur ouvre le séjour éternel, les appelle par leurs vertus I
Les hommes, dans leur fol orgueil, dans leur turbulente et jalouse inquiétude, ont voulu corriger l'œuvre divine; ils ont inventé de grands mots pour désigner de petites choses ; ils ont créé la liberté pour cacher de mesquines constitutions sociales; ils ont dépouillé les uns pour enrichir les autres; ils ont fait couler des flots de
408 MÉomE.
sang; ils ont mis à nu, par leurs extravagances, des plaies^donl ils ne souffraient pas, et qui les brûlent aujourd'hui ; ils ont fait l'égalité devant la loi, ces fameux progressistes!... Dieu ne nousa-t-il tous fait frères !
Si Mahïah eût été assez heureux poiir rencontrer dans son enfance l'un de ces missionnaires qui visitent les pays les plus barbares, il eût échangé ses préjugés contre les principes d'une morale sans tache, et les serments farouches qui le précipitaient dans le crime eussent abouti à de généreux pardons.
Pendant dix minutes, le Cafre attendit Médine, sans bouger, sans faire un geste, entre la tombe refroidie du général de Gandeuil et le chaud cadavre de la marquise. Quoique la pluie ne fût pas encore arrivée, le ciel se chargeait de plus en plus ; le vent chassait les nuages qui fuyaient avec rapidité, et montraient, à la lueur des éclairs, leurs flancs noirs prêts à crever.
Mahïah, perdu dans cette nuit majestueuse, courbant la tête sous rorage,et le cœur bourrelé d'avance par la pensée du nouveau crime qu'il allait commettre, eut peur!... Les arbres prirenî, à ses yeux égarés, des formes humaines ; la colonne qui lui servait d'appui vacilla sur sa base, le tombeau du général s'ouvrit pour recevoir la marquise, qui se leva et marcha d'un pas chancelant ! Le nègre mit ses mains sur ses yeux et se frappa le visage en blasphémant; il eut horreur de lui-même! Dans un accès nerveux, il enfonça la pointe de son couteau dans son cou, et y lit une entaille assez profonde pour que le sang jaillît ! Peu à peu les fantômes qui épouvantaient le malheureux Cafre s'évanouirent... Le cerveau, soulagé par la saignée du cou, reprit librement ses fonctions ; Mahïah passa des visions d'un rêve affreux à la réalité, et il lui sembla qu'il s'éveillait d'un long et lourd sommeil.
Alors des pas pressés effleurèrent le sable d'une allée voisine de l'îlot; et, bientôt, le pont suspendu envoya aux oreilles exercées du nègre un bruit léger qui le fit trembler de tout son corps. Malgré son courage, malgré ses fermes résolutions, Mahïah ferma les yeux, la vue de Mé-
SCàNlsS DE L\ VIE ARABE. ^ 409
(line eût arnHé soi) bras... Il se rapetissa derrière la colonne, sGrr;inl convulsivemont son couteau entre ses doigts, rclen;int son souffle, mordant W marbre pour éloullor ses soupirs ; faisant enfin un cllbrt terrible sur lui-mcine, il ouvrit tout Ti .coup ses paupières, et vit, k deux pas di' lui, une jeune femme vêtue d'une longue robe argentée, qui lui tournait le dos et semblait chercher (luebiu'un avec iiuiuiétude.
Le Cafre glissa sur le gazon, comme la couleuvre rampe dans les herbes ; et, levant le bras avec précaution, il appliqua la pointe de son couteau entre les épaules de sa nouvelle viclime, et appuya sur le manche de toute la pesanteur de ses poignets.
Le fer entra dans les chairs, et \\\\ jet de sang vint frapper l'assassin au visage. Aucune plainte, aucun cri ne s'étaient échappés de la bouche de la viclime, qui tomba sur le côté. Celle chute fut accompagnée d'un coup de foudre qui déchira la nue et illumina le parc. Mahïah, en se baissant pour frapper la terre de son frenl, jeta un regard suppliant sur les traits pâles d'Aïcha, au moment où les flammes célestes les éclairaient î Un cri déchirant, plein de rage et de larmes, fit retentir les échos de la liochette, et chassa de leurs branches les oiseaux endormis.
Mahïah se roula par terre, mil la tête d'Aïcha sur sa poitrine, ferma sa blessure avec ses lèvres, lui prodigua toutes les caresses que peut imaginer la plus tendre mère, et n'en pjl lirer ni un mouvement, ni un mot, ni un soupir !
Le d vsespoir du Cafre, de furieux qu'il était, devint alors calme et morne ; sa douleur s'épancha intérieurement. Au lieu de se déchirer avec ses ougles, il brûla son cœur avec ses larmes, el relouffa sous ses sanglots. Abandonnant le corjiS de sa nièce, il vint prendre son fusil, l'arma gravement el appliqua le bout du canon contre ses dents. Puis, cédant à une inspiration soudaine, ie tiis de Zaka revint s'agenouiller près d'Aïcha, croisa les mains de la pauvre jeufte fille sur sa poitrine, voila son beau
410 MiDlNE.
visage avec ses longs cheveux noirs, étendit ses vêtements blancs sur son corps, avec une délicate pudeur, la baira pieusement sur le front, et s'assit h son coté, dans un affreux silence, pour attendre la justice de Dieu.
Bientôt le parc s'e rplit de bruit et de lumière; les torches fumantes dorèrent les feuilles des saules, et des pas lourds firent craquer les ais du petit pont.
Le marquis de Candeuil, lord Brecknock, le capitaine Mathias et quelques autres valets arrivèrent en courant, et poussèrent un même cri d'horreur en contemplant le hideux spectacle qui leur était offert.
Mahïah leva les yeux sur ci ux qui l'entouraient avec une pitié dédaigneuse, avec une résignation stoïque, avec un s^mgfroid glacial. Le marquis se précipita sur le cadavre de sa mère, en le couvrant de baisers; mais les lèvres déjà froides de la douairière ne répondirent pas à sa douleur î
Sir Francis fit deux pas chancelants vers Aïcha, les larmes aux yeux. Mais Mahïah, étendant son bras gauche sur le corps de la petite-fille de Zaka, comme pour défendre d'y toucher, offrit au baronnet, de la main droite, la crosse de son fusil tout armé, lui disant par ce geste plein de dignité et d'intrépide repentir :
— Venge-toi !
Lord Brecknock avait le vertige; sa vue troublée ne pouvait rien distinguer; il s'arrêta devant le calme de l'assassin, et un silence suprêm.e régna dans ce lieu funèbre.
M. Mathias, moins intéressé que le marquis et que le baronnet à ce drame sanglant, prit le fusil que Mahïah tendaiUà lord Brecknock, le dirigea sur le meurtrier, et posa le doigt sur la détente.
Dans ce moment, l'intendant Mathieu écartait les valets en poussant d'affreux gémissements, et se présentait devant le nègre dont les froids regards lancèrent tout à coup des flammes. Mahïah ouvrit la bouche pour parler, mais il ne put pousser qu'un cri étouffé par le râle de la mort. Il venait de recevoir toute la charge de son fusil
pleine poitrine; et le bras qu'il avait levé pour accuser le réj^isseur demeur a tendu vers son lAche complice, pendant que son corps flottait dans un nuage de fumée avant de s'abattre |iour toujours.
Mal(;ré son front d'airain, Mathieu baissa la îéte; le regard li\e du Cafre liî terrassait.
— Arrêtez cet homme! cria le Marseillais en faisant un b(»nd en arrière à la vue du régisseur ; arrêtez-le ! c'est lui qui est le vrai coupable, c'est lui qui a poussé ce pauvre nègre au crime !
Les valets s'emperèrent de M. Mathieu qui, sûr de lui, ne tenta aucune résistance.
Sir Francis prit le capitaine de Candeuil par le bras et l'enlraîna hors de ce théâtre sinistre.
Les deux jeunes gens marchèrent, d'un pas tremblant, jusqu'au chàleau. Les domestiques suivaient, portant sur des brancards organisés par M. Mathias les corps delà douairière et d'Aïcha.
L'intendant, maintenu et gardé par trois laquais vigoureux, fut attaché et enfermé dans une cave, jusqu'à l'arrivée de la gendarmerie.
Médine, retenue dans sa chambre par son indisposition, ne fut pas instruite au premier moment de tout ce qui s'était passé. Le médecin de la Rochette, appelé sur-lechamp, avait déclaré que madame de Candeuil avait été tuée sur le coup. Quant à Aïcha, la mort était tellement peinte sur ses traits, qu'on ne songeait môme pas à la constaler.
Les deux corps étaient exposés sur un même lit, au pied duquel sir Francis et le capitaine priaient et pleuraient.
M. Mathias racontait k voix ba.^se, à tous les curieux accourus de la Rochelte, comment il avait eu le courage de se précipiter sur l'assassin et de faire arrêter le régisseur. Et les villag('ois le félicitaient, à qui mieux mieux, de son audacieuse présence d'esprit. Les serviteurs du chûleau avaient tous les larmes aux yeux.
Le baronnet, après avoir tendrement embrassé le capi-
412 MÉniNE.
taine de Candeuil, sortit de la chambre raortuaire et monta dans la sienne.
Pendant une heure environ qu'il demeura enfermé chez lui, Aicha donna qurlques signes de vie, mais si faibles que le marquis défendit d'en répandre la nouvelle.
Au bout d'une heure, une forte détonation ébranla les appartements du premier étage, et à ce bruit Aicha ouvrit les yeux.'
— Ah ! bon Dieu ! qu'est-ce encore ? dit le Marseillais peu rassuré.
Le capitaine jeta un cri et se précipita dans le vestibule.
Au même instant, maester Jack mettait lourdement pied à terre dans la cour.
le dernier chapitre du jouroal de sir Brecknocli.
Arrivé dans sa chambre, le baronnet ferma sa porte à la clef, poussa les verroux et se promena silencieiisement et les bras croisés pendant quelques minutes. Son visnge était calme; un sourire amer effleurait ses lèvres; ses grands yeux bleus répandaient une douce lumière ; à le voir on eût pu deviner qu'il était en proie à une agitation i violente.
Telle était la force d'âme et de caractère de cet élégant jeune homme, qu'il se maîtrisait en toute occasion, opposant une invincible résignation à tous les coups du
SCÈNES DE LA VIi: ARABE.' 413
^;ort, et difiant la fatalité sans orgueil, sans dédain, sans jaclaïu'o.
Après avoir parcouru plusieurs fois son appartement, en long et en large, l()rd Hreeknoi^k s'assit devant un secrétaire, tira un porieleuille de Tune de ses poches, l'ouvrit et écrivit ces lignes :
* Château de la Rochelle, 10 mai 1845.
» Mes chers parents et chers amis, si mes mémoires V(iis ont intéressé jusqu'à ce jour, voici quelques pages (]ui VOUS causeront un plaisir extrême, car elles renferment mes adieux et l'expression de mes suprenes volontés; si je prétends que ce paragraphe vous sera agréable, ce n'est pas que j'aie un seul instant de doute sur Texcel ence de vos cœurs et les regrets que vous donnerez h mon souvenir., non, loin de là; l'ironie est déplacée dans la bouche d'un mourant, je ne serai pas ironique. Je n'envisage ici qu'une question d'art, vi puisque le journal q;ie je vous lègue est une espèce d'œuvre littéraire, un mélange de voyages, de roman, de philosophie; de sornettes el de poésie, il m'importe de ne le pas terminer en queue de poisson, comme l'a dit Horace quelque part (desinit in piscem),
» Par conséquent, il est probable que si je ne vous ai pas encore e^inuyé par mes descriptions, mes confidences et mes récits, ce dernier chapitre vous plaira fort; j'y veux mettre tous mes soins, et le rendre digne du corps de l'ouvrage. Sur ce, j'entre en matière.
» Je vais avoir le plais r de me casser la tête d'un beau coup de pistolet; oui, mes amis, je touchj à ce moment tant désire depuis longues années, ainsi que mes Mémoires vous l'ont suffisamment appris.
» Pourquoi vais-je me tuer? C'est sans doute ce que vous voulez savoir, et c'est ce que vous allez apprendre,
» Permettez-moi une courte digression philosophique en forme de préface.
» L'homme vit-il depuis le jour de sa naissance jusqu'au jour de sa murt ?
4U MÈDINC.
« Question grave et profondément obscure !
€ Quant à moi, j'affirme que non, et je discute.
« Qu'est-ce que la vie ? La vie est un temps donné, non pas seulement k la fonction des organes de la brute machine animale, mais aux facultés intellectuelles de Thommc et à ses sens délicats. Si nous appellions vivre, manger, boire et dormir, ce serait nous ranger trop medestement dans la classe animale, parmi les stupides ruminants... Vous êtes de mon opinion. Donc, la vie, c'est le temps que le Créateur donne à l'homme pour penser et pour jouir des découvertes de son imagination.
€ Qu'est-ce que la mort? Ce n'est pas l'anéantissement de notre individu par la simple détérioration des principaux organes matériels... Non, nous rentrerions dans la catégorie des engins, des machines k vapeur, des tourniquets et des pendules ! Mourir, c'est ne plus penser, c'est ne plus jouir des caprices de l'imagination, c'est ne plus être ambitieux, ou amoureux, ou poète, ou fripon, seuls métiers qui offrent, à mon sens, quehine charme ici-bas, attendu qu'ils résument toutes les passions humaines, et qu'ils soiiJ; les mobiles de tout ce qui s'est fait de grand depuis tantôt six mille ans que le monde est sorti du chaos.
c( Ainsi la vie est ke temps compris entre l'enfance et la mort. Mais où finit l'enfance et où commence la mort? C'est ce que chacun peut dire quant à ce qui le concerne. Il y a des gens qui sont ambitieux, tant que fonctionne leur machine... Alexandre et César, par exemple; il y en a d'autres qui sont amoureux jusqu'au tombeau, tels que François Pétrarque; on voit chaque jour à l'Académie française, des poètes dont la verve et le corps tomberont en ruine à la fois, et qui seront enterrés par leurs muses ! On rencontre des fripons qui volent le bourreau, comme Cartouche... voilà les heureux de la terrfe : ceux là ont vécu, ceux-là vivent longuement, la iiiatière a péri et périra chez eux, à la même heure que la pensée.
« L'histoire des patriarches n'est qu'une fiction; Mathusalem, Abraham, Eiios et autres, étaient des hommes
SCÈNES D£ LA VIE ARABE. 4l5
doués d'une vaste imagination ; c'étaient des penseurs fertiles, prôeoces et toujours verts, malgré leurs cheveux blancs; c'est-Iîi ce qu'a voulu nous dire l'Écriture et pas auire cho-e !
« Abandonnant les généralités, je reviens à vous, mes chers parants, et d'abord à moi. J'ai vingt-quatre à pe-i pri\s. par le Tait; mais grâce à Tii^norance dans laquelle vous avez cultivé mon enfance, je n'ai commencé c|ue trèstard il exercer mes facultés intellectuelles. J'avais alors dix ans environ; d'après mes judicieux calculs, il faut re- Iranclier ces dix années de n)a vie, ce qui me donne quel(|ue chose comme quatorze ans. C'est mourir à la fleur de l'Age, me direz-vous, que d'expirer à quatorze ans !... J'en conviens, hélas! mais qu'y faire? les destinées sont inexorables. Ma situation n'en est pas moins très-originale. Semblable à ces écuyers voltigeurs qui montent doux chevaux à la fois, j'ai un pied chez les morts et l'autre chez les vivants; je vis et je ne vis pas!... ou plutôt, pour être logique, je ne tiens h la vie que par un fil, ou, mieux, par une pensée... la pensée de me fair^e sauter le crâne !... Je sens que je suis mort, et sans cette unique pensée qui prolonge mon agonie, j'aurais la satisfaclion de vous écrire que : je viens de rendre le dernier soupir ! Le mot serait neuf, j'en fais à regret l'abandon.
» Pourquoi, m*^^- demanderez-vous, avoir si brusquement changé d'humeur? Les chapitres de voire journal qui précèdent ce dénoûmenl tragique, étaient joyeux et charmants ; vous nous annonciez que l'existence était pour vous toute printanière, et vous nous aviez fait espérer que les pistolets de lord Thomas, votre frère, ne serviraient plus qu'à tirer des hirondelles; pourquoi cela? Je vous répondrai :
« La mort nous prévient elle toujours lorsqu'elle nous visite? se tait-elle précéder immanquablement de médecins et d'apothicaires? non, elle nous frappe souvent à l'improvisle, sans que nous puissions nous reconnaître, et je n'ai i\\i'l\ me f 'liciter, quant à moi, du temps qu'elle me doiuic pour inelire ordre a mes affaires, ll-ias! tous
416 MÉDÏNE.
ne sont pas si heureux, et ce château vient d'être le théâtre d'une affreuse catastrophe... Vous êtes curieux de savoir pourquoi j'ai changé d humeur, et pourquoi, me sentant mort, au moral, je me dispose à assommer la matière... Eh bien! lisez :
« Vous connaissez mes deux idées fixes? Après les avoir longtemps poursuivies à travers le monde entier, j'étais parvenu à en chasser une, le suicide, et à satisfaire l'autre, l'amour! Telle est l'instabilité des choses humaines, qu'fi l'heure où nous sommes, c'est l'amour qui est chassé de mon cœur, et c'est le suicide qui m'est revenu en tête. Je raconte :
« Aicha, ange de mes rêves ! noble fdle que j'avais tant cherchée, que j'avais demandée à Dieu dans mes prières (le tous les jours, et que Dieu m'avait envoyée pour me faire enirevoir les délices de son paradis ! Aicha, la mort a glacé tes lèvres ; ton noble cœur, d'où partaient tant d'élans généreux, ton cœur, trésor de bonté, de tendresse, d'amour et de dévoûment, a cessé de battre!.. Aïcha, ma fiancée, tes beaux yeux sont à jaiîiais fermés, le fer d'un fanatique s'est plongé dans ton sang! Mahïah, ce Kabile ignorant, superstitieux et grossier, a enfoncé son couteau entre tes blanches épaules, et ton âme est remontée au Seigneur, qui l'a replacée dans son divin cortège l
€ Dieu, par cet acte sévère de sa volonté, a ordonné que le meurtrier fût puni dans son propre sang; Mahïah, poursuivant ses vengeances impies, a tué le seul être qui lui fût cher, en voulant assassiner iVIédine, sa bienfaitrice, la protectrice de son esclavage. Tout ce qui vient d'en haut est justice. L'homme qui ne reconnaît pas en toute chose l'équité du Créateur, est un fou que l'on doit prendre en pitié.
«'Aïcha, tu es heureuse maintenant, tu as retrouvé ton glorieux père, 1^ vaillant califat; tu as retrouvé tes quatre frères, tombés sous les balles chrétiennes, tu baises la barbe blanche de Ben -Allai, et les fronts des quatre guerriers.... Tu.es heureuse ! Mais moi, qui ne dois plus voir ta noire chevelure, tes yeux de gazelle, ton pied d'enfant
ta grftce nngélique; moi qui ne dois plus entendre ta voix harmonieuse, moi qui avais imaginé de vivre k les genoux, et de cacher mon -^mv dans la tienne, je n'ai plus rien à espérer sur la terre, je n'aime plus rien au monde, tout me devient k charjije, j'ai fini d'exister; il faut que je meure, je vais mourir.
a Pardonnez- moi, mes chers parents, si je me suis laissé entraîner î\ (jnelques mouvements élégiaques; s'ils vous l>araissent absurdes, vous les mettrez sur le compte de mon agonie; les moribonds ne sont pas tous amusants, c'est chose à peu près bien connue.
« Toutefois cette cascade poétique vous aura fait entrevoir pourquoi m'élant cramponné à la vie depuis que j'avais rencontré Aïcha, l'une de mes idées fixes, je me craponne maintenant k la mort.
« A tout prendre, j'aura s tort de me plaindre, car j'ai été plus heureux que Werther. Je doute que Charlotte fut comparable ii Aïcha, et cela pour plusieurs raisons. D'abord elle n'avait pas inspiré une passion légitime, et l'avait en quelque sorte encouragée, ce qui n'est pas d'une morale transcendante ; puis, toute ravissante que pouvait la trouver Werther, il m'est acquis que celte chère dame avait, comme ses compatriotes, sauf une exception qui serait un miracle, les mains un peu rouges et, les pieds un peu gros, deux vices de premier ordre que j'ai toujours reprochés aux femmes d'outre-Rhin. Puis, enfin, Werther avait obtenu un baiser de son amante, et moi je n'avais rien obtenu d'Aïcha dans ce genre qui est, on l'avouera, un peu cavalier. J'aimais à l'adoration, j'étais aimé avec noblesse, avec pureté, avec dévouement. Ma fiancée est, morte avec sa couronne d'orangei* sur le front, et sa belle âme, pour monter à Dieu, s'est parée de celle couronne! J'ai eu en amour, à bien compter, toute la somme de bon-
(( Je quitta ce monde avec satisfaction et empressement, je ne regrette rien ; le dernier soupir d'Aïcha s'est exhalé aissi bien de ma poitrine que de la sienne; nos deux h 'ur qu'on peut ambitionner; il était juste et naturd de m'arrôter, le ; igneur n'ouvrant son paradis qu'aux trépassés !
418 MÉDINB.
âmes arriveront au ciel étroitement unies l'une h l'autre : il fallait rélernilé à ces deux filles des ang.îs !
« Vous m'objecterez que le suicide me fcr.;.e à jamais le jardin céleste. Je n'en crois rien, car j'ai longuement réfléchi sur cette maUére; ce n'est pas moi qui me tue, c'est Dieu qui me reprend. Quelle différence faites-vous d'un homme qui meurt d'une fièvre quarte, et l'homme qui meurt d'un coup de pistolet ?
« La fièvre est accidentelle, et le suicide est intentionnel, répondrez- vous?
«Mauvaise raison 1 Tel meurt de la fièvre pour avoir élé courir à la pluie quand il aurait pu rester chez lui, n'est-ce pas un suicide? tel soldat est brave à la guerre et se fait tue plutôt qu'un autre plus prudent, n'est-ce pas un suicide ? 0.1 raisonnerait à perle Je vue sur ce thème, et je suis vraiment fâché d'être si pressé, je parviendrai sans dcuteh vous convaincre... et à vous mener d'argumentsen arguments aux fins fonds de la Tamise... Restons-en là.
« Aussi bien, faut-il que je termine, et je terminerai en voi:=; répétant une phrase dont votre mémoire doit être chnrgée, â moins pu'elle ne soit de la dernière ingratitude.
« Ces derniers mots, écrits tout entiers de ma main, renouvellent ma volonté formelle de dédier ce journal, dont ce carnet fait le trente-sixième numéro, à mes héritiers directs, paternels et maternels, que je di'shérite de tous autres biens (meubles ou immeubles à moi appartenant).
« En outre, persistant dans mes intentions, déclarées autre part, de laisser ma fortune au plus pauvre et nécessiteux de la ville, village ou hameau qui recevra ma dépouille mortelle, je déclare instituer madame la marquise Médine de Candeuil ma légataire universelle.
« Pour justifier celte donation, et ne pas paraître en contradiction avec moi-même, je dois affirmer ici, devant Dieu et sur l'honneur, que par suite des revers que madame la marquise douairière de Candeuil a éprouvés dans ses opérations financières, elle n'a laissé que des dettes à
ses cnf:Hits, dettes dont le chiffre dépasse un million de fr.incs. M. le eapicniH^ Ifor.iee de C indenil et mad.ime la niar.|nise Akuliiie de (iandeuil ayant mis l\ Tacquit des (j.'il's de leur mère leur propre fortune, il n'existe pas (Lms !out le pavs de la Rochelte une famille plus misérable ( l plus (lij:;ne d'intérél (pie la leur.
«( Mon patrimoine se comj)ose delà terre de Brecknock, dans le comté de ce nom, évaluée sur dernier inventaire, deux cent mille livres sterlinc^, soit cinq millions de francs. Ma terre de iMarsac dans la Gironde, deux millions. Mon hôtel, rue de Rivoli, deux millions cinq cent mille francs; ma maison de campagne près de Smyrne, ciiu|cent mille francs. Dix millioius sur le grand-livre de France; cin(| millions sur la compagnie des Indes, l.ivres, objets d'art et bijoux, un million ; mon palais, à Venise, cinq cent mille francs; mes jardins, à Séville, deux cent mille francs; mon musée, ^ Florence, deux millions ; mes mines de cuivre du comté de Cornouailles, huit millions; et environ qnainî cent mille francs en or ou en papier, qu'on trouvera dans la poche de ma chaise de poste. En tout, trenfe-sept millions et quelques cent mille francs que je donne par ce tesiamenl, en toute propriété, à madame la vvtrquise Médine de Candeuil, en lui laissant les charges suivantes :
« 1° Elle achètera le château d'Allevard avec ses dépendances, et forcera mon vieux serviteur Jack, né à Brecknock en 1788, de l'accepter avec une rente de vingt-cinq mille francs, en souvenir de mon estime et du dévouement éclairé qu'il m'a toujours témoigné;
« 2^^ Elle ne "me fera pas enterrer en fosse commune, comme j'en avais formé le projet, mais elle fera placer mou corps près de celui de ma fiancée chérie, sans luxe et sans pompe. ]a) terrain qui>ecevra nos cendres sera acheté à perpétuité ;
a 3"" Madame la marquise de Candeuil fondera douze messts perpétuelles pour le repos de sa nièce ' t amie Aicha, et je me recommande à ses bonnes prières ;
« 4° Le corps du malheureux Mahïah sera inhumé près
de nous, et on dira également une messe, par mois, pour que Dieu lui pardonne comme je lui ai pardonné;
« 5*' Madame la marquise de Candeuil fera remettre quatre mille livres sterling à l'exécuteur des hautes œuvres qui pendra le Savoyard Mathieu ;
« Enfin, et pour dernière volonté, j'entends qu'on fasse une rente perpétuelle de vingt-cinq mille francs aux pauvres honteux du comté de Brecknock, ma patrie.
(( Je meurs sans haine pour les hommes, et sans m'^ connaître un seul ennemi.
« Fait et signé en pleine et saine raison, les mêmes jour, mois et an que dessus.
« Au château de la Rochette, le 16 mai 1845. « Lord Francis Brecknock, baronnet. »
Apr^s avoir relu les pages qu'il venait d'écrire avec une grande rapidité, sir Francis tira de sa poche les deux pistolets de son frère, les regarda avec attendrissement, en arma un, et sourit avec douceur, en voyant que la cheminée était garnie de sa capsule.
— Mon pauvre Jack est en défaut cette fois, dit-il de sa voix mignonne et pure. Puis, il leva la tête, regarda le ciel d'où s'échappai<înt des torrents de pluie que le vent poussait jusque dans la chambre, par les fenêtres entr'ouvertes; et, se cambrant sur le dossier de son fauteuil, il renversa la tête en arrière, et porta le bout du canon damasquiné de son pistolet entre ses dents.
Replaçant en toute hâte son arme sur le secrétaire, il tomba à genoux, fit le signe de la croix et pria! Sa prière achevée, le baronnet reprit sa première pose, et pressa la détente du pistolet .. le coup partit.
L'arme fatale, échappée de la main défaillante de lord Brecknock, tomba sur le parquet, pendant que la léte mutilée du fiancé d'Aïcha s'inclina sur son épaule, co:iîme pour un sommeil.
Bientôt des coups redoublés ébranlèrent la porte de la chambre et l'enfoncèrent. Le capitaine de Candeuii et M. Mathias coururent au baronnet et poussèrent un gé-
SCiSNES DE LA VIE ARABE. 4'21
niissenient en voyant le sang qui s'échappaient de sa bouche, (le ses yeux et de ses narines. Son visage était noir et décomposé ; les l)Oucles blondes de ses cheveux floUaieiit sur ses joues et sur son front, au souille du venl d'orage. Un homme parut tout à coup sur le seuil et jeta un cri déchirant. C'était Jack, qui avait monté rescalier avec la légèreté d'un enfant. Avant de s'occuper du baronnet, le lidele serviteur ramassa le pistolet qui fumait encore sur le plancher, et il l'examina avec soin. Puis, sauiant sur celui qui n'avait pas lait feu, il tira la baguette et la mit dans le canon. Aussitôt, les traits contractes du vieux compagnon de lord Brecknock se déridèrent, ses yeux larmoyants ne retinrent pas leurs pleurs ; sa bouche exprima, par un bienheureux sourire, toute la joie de son âme ; et, se tournant vers le médecin qui venait d'entrer, il tui dit :
— Monsieur le docteur, ce pistolet n'était chargé qu'à poudre.
— Qui vous le fait croire ? s'écria le marquis.
— Mon soin de chaque jour est de décharger les pistolets de mylord, à son insu, répondit Jack; sachant que monseigneur était amoureux, je m'étais dispensé, pendant quelque temps, de ce devoir important; je me liais aux beaux yeux de mademoiselle Aicha pour attacher mon maître à la vie. Cependant, comme nous devions nous mettra en voyage, et que les changements de climats influent sur les amoureux, ainsi que les changements dj lune sur les fous, j ai jugé prudent d'en revenir à mes habitudes anciennes, et j'ai fait jouter le tire-balle ce matiii. xMylord faiiiit me surprendre dans mon opération, et je n'ai malheureusement pu faire la besogne qu'à moitié. Disant cela, le vieux serviteur prit dans son gousset, et montra avec orgueil, les^deux balles qu'il avait SI providentiellement extraites.
Le médecin, tout en éci)utant maester Jack, s'occupait des soins à donner au blessé, qui ne tarda pas à s'agiter et a murmurer quelques mots inintelligibles. Pendant le
pansement, le capitaine se rapprocha de Jack et lui en souriant :
— Ali! monsieur, c'est à vos connaissances approfondies du cœur et de la Icte des amoureux que nous devons de conserver votre ami... Où avez-vous pris ces utiles théorii^s?
— Au Vaudeville de Paris, moiisicur le marquis, et au bas de tous les journaux français.
— Je ne croyais pas que les feuilletons pussent avoir un bon côté; on apprend cljaquejour quelque chose.
— Peste! monsieur, Thomme qui aurait le temps de lire tous les feuilletons des grands journaux, n'aurait plus, après quelques années de cet intéressant exercice, rien à apprendre, assurément.
— Vous voulez dire rien de mauvais?
— Vous êtes presque aussi méchant que mylord, monsieur le marquis.
Deux heures après le pansement, le blessé regarda son entourage avec surprise ; il avait repris connaissance, et sa parole, quoique très-faib'e et embarrassée, se faisait assez bien comprendre* Après avoir fait un touchant signe d'adieu au marquis, il Ini dit, en désignant du regard son secrétaire.
— Là, mon testament... cherchez.
Le marquis de Gandeuil, obéissant à son ami, prit le journal, et, le fermant avec soin, il le remit k Jack, sans en avoir lu un mot. Le mouvement que fit le vieux domestique pour empocher le portefeuille de son maître, attira l'attention de lord Brecknock qui s'efiforçant de sourire, lui dit :
~ Vous avez été en défaut une fois dans votre vie, pauvre Jack !
.— Hélas! oui, mylord, et vous en avez joliment profité, à ce que je vois.
— Maladroitement, car je souffre comme un damné sans pouvoir mourir!
— Patience, mylord, cela viendra, je Tospère. Dans tous les cas vous êtes affreusement défiguré !
— Écoulez, ajouta lord Urec.knock en faisant un clind'œil à son vieux coinpa^Mion, écoulez:
Jack penclia son oreille 'à la bouche du malade.
— Failes-nioi l'ainilié de me rendre un dernier service ?
— Orlcs, mylord, commandez?
— PriMiez, sans qu'on vous voie, mon second pistolet sur le bureau, et achevez- moi.
— Je n';d jamais fait deux fois la même sottise en un jour, monseigneur... mille pardons!
— Vous êtes niais à force d'être honnête homme, Jack, mon ami... l>aissez-moi mourir en paix.
— Eh bien, mylord, dit le médecin, vous sentez-vous capable d'apprendre une grande et heureuse nouvelle?
— Il n'y a rien de grand et rien d'heureux en ce monde, docteur!
— Hé! que diriez-vous de la résurrection de mademoiselle Aicha?
— Je dirais ce que j'ai toujours pensé.... mademoiselle Aicha n'était pas une femme, c'est un ange.
— Soit ! mais elle dort en ce moment, et sa bles&ure, quoique fort grave, ne sera pis mortelle, je le garantis; ainsi, l'ange restera encore longtemps parmi nous.
— Vous me trompez, dit le baronnet, et il regarda le marquis d'un air suppliant et interrogateur.
— Mon ami, c'est l'exacte vérité, Aïcha a éié préservée par le ciel, le fer n'a atteint aucun des organes vitaux; elle vivra!...
— Alors, étranglez-moi, messieurs, car je souffre trop; ma têle est brisée, je ne la sens plus, ou plutôt elle pèse cent kilos sur mes épaules; je me débats contre la mort, et pourlint je ne meurs pas vite... Allons, docteur, un coup de lancette? V us, marquis, u'i coup de pistolet? vous, Jai k, un coup de bâton...
— Et si vous ne mouriez pas de votre blessure, reprit le médecin!
— Avec une balle dans la tête, une balle qui m'est en-
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Irée parle gosier, et que je sens arrêtée dans le cervelet? Vous êtes fou ou bien ignorant, docteur,
— Tenez, mylord, répondit l'Esculape en montrant au baronnet les deux balles déposées par Jack entre ses mains, comprenez- vous?
— Qu'est-ce ?
— L'un des deux joujoux que vous croyez dans votre ervelct, a passé toule la journée dans la poche de...
— De Jack?...
— Pardonnez-moi, mylord, dit le brave serviteur, je suis incorrigible... cela ne m'arrivera cependant plus, car vous vivrez pour épouser votre fiancée.
Lord Brecknock laissa rouler sa tête sur le dossier de son fauteuil et s'évanouit.
— Tout est pour le mieux, dit le médeoin ; qu'on mette mylord dans son lit, et qu'on fasse autour de lui le plus grand silence... Monsieur Jack, c'est vous que je charge de la consigne.
— N'ayez peur, monsieur ; et ce disant, maester Jack se plongea dans un moelleux fauteuil, tirade l'une de ses vastes poches la guerre de Jugurtha ; et, braquant ses besicles sur son nez, il lut tout le volume, puis le recommença vaillamment plusieurs fois de suite.
Le marquis et le docteur, retournant près d'Aïcha, entendirent du bruit dans la cour, et comme ils s'avançaient vers la porte pour en connaître la cause, M. Mathias vint au docteur et lui dit :
— Voilà encore de la besogne qui vous arrive; je vous prie de soigner l'entorse du soldat Cornette, qu'on rapporte de la montagne.
— C'est donc un hôpital que ce château, répondit le médecin, eu s'acheminant vers le zéphir ; deux morts et trois blessés!... Aurait-on tiré le canon avec les Autrichiens, par hasard?
— Que n'est-ce vrai ! docteur, répliqua héroïquement le Marseillais.
SCÈNES DE LA TIE ARABE. iîti
Encore un mot.
Que vous dira ce dernior mot que vous ne deviniez, patient lecteur? En vérité, ne pourrais-je pas me dispenser d'une conclusion, et ne devrais-je pas écrire en majuscules, au bas du précédent chapitre, ces trois lettres : Fin 1
Sir Brecknock que nous avons intimement connu, grûce h Dieu, nous a dit bien souvent qu'il comparait les auteurs à des chevaux de steaple-chase. Le but, a jouta t-il, c'est le mot Fin, auquel les plus rudes coursiers n'arnVent qu'à grand rentort de cravache, et parfaitement essoufflés. Les lecteurs sont tout bonnement les jockeys. Sir Brecknock, comme vous le voyez, n'est pas tous les jours poli, mais il est plein de sens dans toute consultation. Que de vigueur il faut à l'écrivain pour arriver au terme de son entreprise, que d'entraînements préparatoires, que de stimulants, que de frictions que d'avoine ! i ! Que de courage au lecteur pour dévorer les deux volumes qui, toujours selon le baronnet, sont les deux tours a'Iiippodrome ! Que de coups d'éperons il lance à sa monture l combien il faut d'assiette pour ne pas faire séparation de corps avec son dextrier, au beau milieu du turf! lielas! les uns partent avec audace, font voler la poussière, distancent leurs adversaires, puis ralentissent, puis font liasco! Et les curieux de rire à l'oreille basse du cheval, au pied -de-nez du cavalier. D'autres partent mal
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et arrivent bien ; d'autres partent bien et arrivent mieux. Qnelle i^loire! ont en voit qui, parés d'une robe luisante et dorée, ne partent pas du tout ; ceux-lk sont sages : on les croirait rétifs, c'est a tort ; ils sont prudents ! leurs noms font bien sur les aftiches, sur les programmes, et seraient compromis par la lutte. Ces chevaux, à défaut de race, ont le sens commun et ressemblent à un bon nombre de personnages qui, à défaut d'esprit, ont la bouche close.
Quant à nous, lord Brecknock nous a vingt fois prédit que nous serions avant peu réformé, attendu qu'à chacune de nos courses, notre cavalier nous met sur la litière. 11 est certain qu'aujourd'hui, nous voilà sur les dents, nos flancs saignants ; nos barres sont brisées, nos membres sont moulus; l'éperon nous a déchiré! mais qu'importe, le but est là, nous le voyons, nous le touchons presque; encore quelques bonds, et dussions-nous expirer pour payer notre gloire, nous tomberons sur le champ de bataille... Merci, lecteur!
Livrée aux tendres soins de Médine, qui ne l'abandonna pas d'une minute, tant que son état donna quelques inquiétudes, Aïcha ne tarda pas à entrer en convalescence; les médecins les plus renommés des villes environnantes, furent appelés pour hâter une guérison que tant de prières demandaient au ciel; et au bout d'un mois, la tille de Ben-Allai se promenait en calèche découverte à côté de la jeune marquise de Candeuil, vis-à-vis de lord Brecknock et du capitaine. Le baronnet s'était prêté, comme on le pense bien, de très-bonne grâce, à toutes les ordonnances de la Faculté ; il avait appelé son rétablissement de tous ses vœux, depuis que sa tiancée était elle même en voix de guérison ; bien mieux que la science, les bulletins de la santé d' Aïcha, en devenant chaque jour plus consolants, avaient lestement mis sur pied sir Francis; et des pistolets de lord Thomas, son frère, il n'a gardé qu'un délicieux souvenir auquel son , visage n'a perdu ni fraîcheur ni beauté.
Lorsque la petite fille de Zaka apprit ce qu'avait fait 1
son fiancé, elle le fit demander et lui lendit la main, en lui c.icJi.nK SOS youx en pleurs. Le baronnet baisa tendreuicut celte main chérie, et voulut prendre congé de la convalescente.
— Pourquoi me quittez-vous, demanda Aïcha?
— Ma voiture de voyage est attelée. Mademoiselle, et Jack m'alieud dans le vestibiile.
— Où allez- vous, grand Dieu?
— En Africjue, ven-er le califat, votre pfTe, venger la nort de vos quatre frères... Avez-vous oublié nos conventions?
— Lorsque je vous ai témoigné ces désirs de noble vengeance, j'éiais musulmane, mon ami, répondit la belle jeune (ille avec douceur et joie, depuis que je suis chrétienne, je n'ai plus d'ennemis. « Faisle bien pour le mal, » (elle est la morale du seul Dieu de miséricorde.
— Chrétienne! vous, Aïcha!
— Et certainement, dit la marquise de Candeuil, en entrant, cela vous déplaîtil?
— Me déplaire! J'en perds la tête! comment se fait-il?
— Les hommes sont d'une insipide curiosité, il faut tout leur dire; apprenez, mylond, qu'Aïcha, voulant vons surprendre, a fait ce coup d'état en cachette, il y a huit jours.
— Et c'est à toi chère marraine, à les doux conseils que je dois mon bonheur.
— Docteur, quand pourrons-nous marier ces deux enfants? dit la jeune marquise d'un ton de grand'mère, au fnédecin de visite, qui entrait appayé au bras du capitaine. Aicha et sir Francis baissèrent les yeux en même temps et rougirent à |j fuis.
— D'aujourd'iiui en huit, madame, pas avant.
— Vous êtes d'une sévérité impitoyable, répliqua le marquis.
Médinemit la main d'Aïcha dans celle du baronnet et lui dit :
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— Huit jours sont vile passés, quand on tient le bonheur. Lt la huitaine écoulée, le chapelain du château de la
lioqueile, qui avait uaptisé, sans pompe, la belle Africaine, célébra, sans luxe, son mariage avec lord Brecknock.
i^a population d'AUevard, d'Aigues-Belles, la loule , entin, venue de Grenoble, de Ctiambéry et de tous les recoins de la frontière sarde, admira ce jeune couple que tous les malheureux bénirent. Aicha, un peu pâle, mais radieuse, tut conduite à l'nôtel par son parrain, le marquis de Candeuil; lord Brecknock donna le bras à la marquise. Vous dire quelle était la plus jolie, la plus gracieuse, la plus heureuse, la plus enviée, la pliis élégante des deux amies, Tune sous le deuil, l'autre sous la Jjlanche parure, nous paraît presque impossible. Dep^s que nous connaissons Médine et Aicha, nous ne savoiii^ laquelle préterer.
Pendant la cérémonie et le j^ermon du bon pasteur, Jack pleura à chaudes larmes; Cornette, guéri de son entorse, dansa à la porte de la chapelle, comme le roi David devant TArclie ; le. capitaine Mathias jura qu'il allait prendre femme, et troquer le pont de son brick, contre le plancher des vaches.
Au retour de la messe, lord Brecknock pria sa jeune épousée de vouloir bien passer daus son cabinet. Là, il lui mil dans les mains- uu paquet cacheté, en lui disant :
Voici tous les litres des créanciers de madan\e la douairière de Candeuil. Ses héritiers ne doivent plus une obole, il sera prudent d'anéantir ces chiffons, qui rappelleraient à nos amis un service que nous avons été trop heureux de leur rendre.
Aïcha, enveloppant de ses bras le cou de son mari, lui répondit, sans chercher à se défendre de quelques larmes :
— Mahïah vous avait deviné, mon ami, main ouverte, cœur d'or; vous êtes le plus généreux des hommes. Mais, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez fait votre testament en faveur de Médine ?
SCÈNES HE LA VIfi ARABE. 429
— OTtninemoiU, ce testament, le voilà... vous pouvez le lire nujonni'hni, nous le brûlerons dcrnain.
— Ce sera mon souvenir le plus cher, ce sera mon talisman... ne me dira-t-il pas toujours combien vous m'avez aime?
— Ft combien je vous aime.
— Mais si Horace connaît les motifs qui vous ont dé- Icrminé îi choisir Médine pour héritière, il doit connaître sa ruine.
— Mon journal n'a été lu par personne ; Jack m'en a donné sa parole.
— Alors, c'est à merveille; ne descendez pas avec moi au salon, on croirait que nous venons de comploter.
Sans plus attendre Aïcha courut au salon dont Médine faisait les honneurs; et, prenant son amie à part; elle lui plissa ces mots îi l'oreille :
— J'ai fait ta volonté en me mariant, fais la mienne à ton tour si tu es une femme de parole.
• — Dejtout cœur. Qu'ordonnes-tu ?
— Je t'ordonne, répondit Aïcha d'un ton moitié sérieux, moitié badin, d'aller jeter ces paperasses au feu sans les lire.
— Que contiennent-elles?
— Un secret charaiant.
— Tu me le confieras ?
— Jamais.
— J'obéis, mais ce n'est pas sans envie de me révolter. Une cassolette qui brûlait des parfums dans un bou-
doT près du salon, reçut le paquet mystérieux,- dont il ne resta bientôt plus qu'un peu de cendres embeaumées.
Nous pouvons affirmer qu'aujourd'hui* encore, la curieuse marquise de Candeuil ne sait pas qu'elle a jeté au feu, le jour des noces de sa nièce, pour cinq millions de valeurs en mandats tirés sur sa belle-mère.
Muesler Jack, pour ne pas irriter son maître, se mil à
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table avec quelques voisins invités à la noce. Le pauvre brave homme tout interloqué de tant d'honneur, ne déplia Sa serviette qu'en tremblant, et trouva sous elle un billet ainsi conçu :
« Je remercie mon ami Jack de ses conseils, de ses « dévoués services, et je le prie d'accepter un souvenir « de ma reconnaissance et de mon attachement.
« Lord Brecrnock. »
Suivait la donaiion k perpétuité d'une rente de vingtcinq milltî francs, sur les fonds anglais
Le vieux valet de chambre pleura dans son assiette ; et perdit, à cette générosité, l'occasion de faire un excellent dîner.
[^ curé de la Rochette reçut, ainsi que celui d'Allevard^ des mains blanches d'Aïcha, vingt mille francs pour les pauvres de la frontière.
Le capitaine Mathias mit à son jabot un gros diamant d'un prix fou, dont sir Francis se dépouilla pour lui.
Cornette eut la ferme d'Allevard en propriété, et donna des bals champêtres à tout le voisinage, ce qui lui fit une réputation de grand seigneur.
En totalisant ses libéralités, sir Francis s'étonn » de n'avoir pu dépenser qu'environ cinq millions huit cent mille francs, y compris les quatre mille livres sterling réservés au bourreau de Chambéry. Soustraction faite de ce chiffre respectable, l'opulent seigneur estima qu'il allait passer sa vie entre une femme charmante et une fortune de trente-deux millions; comme il était fort amoureux, il s'avoua qu'il était riche.
Quand la nuit fut venue, Médine et Aïcha, le marquis et lord Brecknock descendirent dans le parc, et vinrent s'agenouiller dans l'îlot des Saules, où trois tombes attiraient leur pitié : celles du général et de la douairière de Candeuil, et à quelques pas celle du Cafre; réunion providentielle qui atteste k tous les passants combien, pour être tardive, est à craindre la justice de Dieu !
SCÈNES dB la flE ARABE. 431
l)(\s le lendemain des époussailles, les deux ménages prinMit la pose pour se rendre h Paris.
Faiil-il hr\re encore, ô lecteur, que ces deux charmanies familles menacent de ne pas devoir s'éteindre... Non, |)oiir savoir coïK'liire ainsi, il faut avoir la bonhomie imperlintMile de MarmonU'l ou de Berquin. Cela ne s'écrit plus, cela se dit.
J'aime mieux vous apprendre que, pour premier emploi de sa ronde forlune, maesler Jack prit un abonnement aux grands et petits journaux de Paris, afin de se nourrir de feuilletons.
Ce régime épicé le mit bientôt à deux doigts de sa perte, et son médecin voulant lui administrer de> calmants lui ordonna la lecture exclusive de la Gazette des Tribunaux.
-— Comment, monsieur, dit le pauvre homme, devenu lil'me et étique, vous Iro'ivez que j'ai Tesprit meurtri par les feuilletons du jour, parce qu'ils ne contiennent que (les romans à donner la jaunisse, tant ils sont noirs et s('andaleux ! et vous m'ordonnez une gazette de crimes... Vous êtes donc homœpalhe?
— N'avez-vous jamais lu la Gazette des Tribunaux^ répondit le docteur?
— Je n'aime pas l'histoire contemporaine, (fit Jack en faisant la grimace.
— r.eite excellente feuille est, au temps où nous vivons, le moins horrible des journaux à 'romans. Je tiens mon ordonnance.
Jack obéit et lit bien, car il jouit d'une santé superbe, et s'est d'vsabonné aux grandes fabriques de roman-feuilletons.
On reiiconlre tous les jours, entre neuf et dix heures du matin, ce di^Mie Anglais, dans l'allée des Feuillants, aux Tuileries. On le reconnaîtra, de loin, à la Gazette des Tribunaux qu'il tient déployée dans ses mains. Il suit, depuis un mois, les débats de la cour d'assises de Cham-
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béry, appelée h juger l'assassin Mathieu, ex-régisseur de madame la marquise de Candeuil.
A l'heure qu'il est, nous pouvons apprendre k no amis que Mathieu, condamné à être pendu (car on pend en Savoie), a cessé de vivre!
Bonne journée pour monsieur l'exécuteur !