SCEWL.S DE IK VIE AI ABB
— Je suis pK'te, monsieur.
— Halte! rria le baronnl a'i cocher.
I.a calèche arrêta; elle était arrivée à une portée de fusil d'AIIevanl; sir Francis ouvrit la porti.r' et offrit la main à la nièce du Cafre.
— Nous ne pourrions aller plus loin en voiture, sans réveiller en sursaut les citadins de cette bicoque, dit-Il : capitaine, vous nous attendrez dans cette calèche, nous ferons aussi vite que possible; si vous vous ennuyez par trop, souvenez-vous de votre métier, tout soldat doit s'entendre ù faire sentinelle.
— C^'Uiment, vous croyez que je vais rester là les bras croisés?
— Il le faut.
— Et que ferez-vous de mademoiselle Aïcha ?
— Klle aura la complaisance de m'accepter pour cavalier.
Pour aller où?
— A une d('mi-heuie d'ici, dans la montagne.
— Mais, monsit ur, dit Aïcha, je ne peux pas vo' s suivre seule.
— Il le faut, mademoiselle... vous ne serez pas seule, puisque j'aurai l'honneur de vous conduire... M. de CandiHiil n'a qu'use montrer s'il veut faire un veuve... le temps nous presse, Theure passe.
— Allons, dit Aïcha en prenant résolument le bras du b.nonnet.
— Mais... lit le capitaine.
— 11 îe faut, mon ami, reprit la nièce d' Mahïah, songez à Médine...
— Et par précaution, prenez cette paire de pistolets, la braviure lorsqu'elle est (désarmée n'a plus le sens commun. . Adieu, capitaine!
— Ne craignez pas de marcher trop vite, monsieur, dit
Aïcha à son compagnon après un long silence, je suis de race i^iierrière, et mon enfance ou plutôt ma première jeunesse ne sVst |)as écoulée d-ins Toisiveté.
— Vos pieds délicats sont faits pour fouler des tapis; les roches de ce sentier pourr ient les blesser.
— J'ai souvent suivi Us serviiciirs de mon père, quand son douar était surpris par les chrétiens: je donnais alors l'exemple du courage et de la résignation... Croyez-moi, notre expédition nocturne est un jeu charmant.
— E'ie doit cependant décider de bien graves questions... des questions de vie ou de mort.
— Douteriez -vous, aussi, du succès de ma démarche?
— Ce n'est pas dr^ vous que je doute, grand Dieu ! vous êtes pour moi un symbole de puissance et de bonté.
— Pas de compliment, mylord, dit la jeune fille en souriant, nous sommes seuls, ce serait ahusrr...
— Parlez alors, mademoiselle, parlez seule, ma bouche restera fermée.
— J'ai oublié le nom de la grotte où nous devons trouver Mahïah...
— La Jeannotte...
— - C'est cela ; qu'est-ce que cette grotte ? A-t-elle fourn î aux légendes?
— Oui, mademoiselle, elle est même en renom.
— Ah ! je vous écoute; est-ce bien long?
— Il est avéré que les jeunes filles qui la visitent se marient dans la même année ; il n'y a que la mort qui puisse les affranchir de cette affreuse destinée.
Aïcha tressaillit de tout son corps, et le bras de lord Brecknock fut le confident de cette subite agitation, Dans ce moment, la lune qui avait disparu depuis quelque temps sous des nuages, montra son disque d'argent, et inonda la terre d'une molle clarté. Sir Francis regardant fille la de Ben-Allal, la vit lever les yeux ais ciel
avec une expression suppliante et désespérée, qui eût embelli son visage si sa beauté n'eût été parfaite. Se débarrassant des pensées qui la troublaien', xVicha répondit p esipi'aussitol :
— C'est une trahison de votre part, monsieur le baron... vous m'avez condamnée à mort tout simplement, en arrêtant ce rendez-vous.
— Vous avez trop d'esprit pour être superstitieusi^?...
— Je s'iis de la terre des prodiges .. gardez- v- us bien de nitltre le> pieds dans la Jeannotte, si toutefois les jeunes gens sont compris dans la légende.
— J'y suis entré hier mademoiselle... aussi je me considère comme un hommcî mort, mon testament est fait!... Nous sommes arrivés... daignez rester là quelques secondes, je vais à la découverte.
Le baronne* revint en toute hâte près d*Aïcha, et lui dit en touchant délicatement le bout de ses doigts.
— Suivez ce sentier; je veillerai sur vous... quand vous serez au pied de ce rocher qui est penché sur le torrent, là à droite, vous en ferez le tour... Mahiah vous y attend... Vous ser. z libre d'entrer dans la grotte ou de n'en pas dépasser le seuil, ajouta sir Francis.
Et il abandonna la main de la jeune fille, qui la ramena vivement à elle en s'apercevant qu'elle l'avait oubliée dans celle de son i;uide.
Il faudrait un chapitre pour di'^e à peu près ce qui se passa dans le cœur d'Aïcha, lorsqu'elle se sépara de sir Francis; il faudrait un autre chapitre pour rendre compte des sensations du baronnet. Nous reculons devant ce travail, avouant notre pares^e au lecteur qui, sans doute, I s'en frottera les mains, et nous courons au plus pressé.
Arrivée au rocher qu'on lui avait si^znalé, Aïcha s'arrêta et regarda autour d'elle avec s Vm. Une grande ombre s'agiia derrière un buisson d'épines, et un froi:>sement
304 MÉIIINE.
de brouib^sailles annonça la présence d'un être vivant. A rinstant où la jeune fille se tournait vers le bruit qui l'avait frappée, un homme se présenta et se prosterna h ses pieds, en prononçant son nom.
— Mahïaii, répondit en arabe la petite-fille de Zaka, as-lu oublié les coutumes de nos pères ?
— Non, le Grand Esprit le sait, je les vénère.
— Relève-toi donc, les hommes restent toujours debout, les femmes inclinent leurs fronts devant eux; respectons notre loi.
— Je ne suis qu*un vil esclave, tu es issue d'un grand chef, dit Mahiah toujours courbé la face contre terre.
— Nous sommes les enfants de Zaka, tu es mon aîné ; si tu es esclave, je suis ta servante, relève-toi.
— Tu es l'ange de bonté, tu marches sur la tête des hommes ; ton cœur e.st dans le ciel ; reprit le Cafre, et il redressa sa haute tcdlle.
-- Aïcha tendit ses deux mains h Mahïah, et, appprochant ses lèvres roses de son front brûlé p.ir le soleil, elle y déposa un pieux baiser qui fit trembler le Cafre*
— Nous ne sommes pas en sûreté ici, dit l'Africaine, entrons dans la grotte.
— Tu ne cours aucun danger k mes côtés, répondit le nègre, et il frappa sur la crosse de son fusil d'une main ferme.
— Les femmes ne sont jamais en péiil, mais toi, mon oncle, toi, Mahïah, n'est lu pas recherché, poursuivi comme un malfaiteur?
— Hélas oui ! les chrétiens ne comprennent pas! laissemoi te voir encore, laisse-moi reconnaître ton beau visage. . : Ah! mon noble sang, que tu as d'éclat!... Bien heureux, Aïcha, ceux qui peuvent vivre et mourir sous les yeux!
— Montre-moi l'entrée de la grotte où tu te tiens caché,
SCÈNBS DB LA ViB ARABE. 305
je ne veux pas rester plus longtemps à découvert.
Mahïnh s'engagea le premier sous le rocher, et rampant sur les genoux, et se retournant souvent vers sa nièce, pour lui recommander d'éviter les pierres aiguës et tranchantes.
Aïcha suivit résolument l'exemple du Cafre, entra dans la grotte, s'assit sur un banc de mouss\ et cherchant dans l'ombre la main du fils de Zaka, elle dit avec douceur :
-—J'ai peu d'instant à te donner cette nuit: on m'attend, et mon absence inspirerait de vives inquiétudes; il ne tiendra qu'à toi, si tu m'aimes comme un père, de vivre heureux près de moi, entouré de mes soins et de ma tendresse.
— Le ciel ne s'ouvrira jamais pour le pauvre Mahïah.
— Ecoute-moi, j*ai une prière à te faire, une prière d'où déper.d tout mon bonhenr.
— J'en ai une aussi, à t'adresser, si tu l'écoutés favorablement, je mourrai content.
— Parle donc le premier.
— Aicha, pauvre fleur ravie à l'oasis ! j'étais inquiet sur ton sort quand mes rêves passaient la mer pour te chercher dans le pays des chrétiens. Je savais que ton àme pure et virginale s'était vouée, avec amour, à la destinée d'un homme qui est mort pour apaiser le génie de notre famille.
— Tu veux parler de l'Arbi, interrompit résolument la jeune fille... C'est toi qui l'a tué, je le sais.
— Tu le sais! Ah! tu dois me maudire!
— Non , celte mort était juste, le Djelep Tavait ordonné, l'Arbi avait été le bourreau de ton père...
— Tu ne l'as donc pas aimé?
— J'ai eu honte d'un amour qui n'était pas partagé ; Ipute souvenir de Kadidj« l'amanie de l'Arbî à fait tort à sa
ÎO
306 MÉDIINË.
mémoire, et quand j'ai été instruite des désastres de ma familie, je n'ai pu laisser mon cœur où je ra\ais follement placé.
— Noble enfant, tu me ravis!... Écoute à ton tour! . As tu renarcpié parmi le> beaux j;^unes gens qui t'approchent, un seiirnour riclie, magnifique, brave, doux et bon, dont le cœur est d'^ r, dont le bras et de fer?
— Comment le nommes-tu? dit Aïcha en tremblant et baissant la tète.
— li se nomme Francis...
— Francis!... O'i! tais-toi, tais toi !
-^ Non, je ne peux pas me taire, ton sang est le mien, ta chair est la mienne : quoi(|ue tu sois sp'endide comme' les anges, et moi hideux comme les démons, je veux me réjouir de ton bonheur tt te savoir heureuse pour ta vie entière; puisque je ^uis le dernier homme de notre famille, je veux te servir de père, je veux étendre mes mains sur vos têtes et vous unir 1
— No is unir?... mais conaais-tu sa volonté, connaislu la mienne?
— Je dt5vine, à ton trouble, que tu aimes Francis, ne le cache pas... Je te devine?
— Eh bien! oui, murmura Aïcha, pourquoi imiterais-je les femmes chrétiennes dont la bouche et le cœur sont toujours en désaccord; oui je Taime... Mais lui? lui?
— Puisque tu me choisis pour confident, apprends que sir Francis m*a dès longtemps avoué Tâiiour brûlant que tu lui as inspiré... Cette histoire est longue à raconter, et tu n'as pas ie temps sans doute de Técouter ?
— Pane, parle, la nuit nous appartient, nous sommes loub les deux libres; en France, comme dans le monde eniirr, Its Ciilants de Z ka sont au désert.
Mahïah se prit à sourire; pour la première fois, depuis son départ u'Airii^ue, la voix argcullne d'Aïcha, et Tavcu
naïf que venait de faire si curiosité, versèrent des consolatiotis inespérées dans son âme; et il fit un récit fidèle de tout s ses aventures depuis que Médiiîe et Gaudeuil l'avait laissé sur la plage de Mustaganem, en s'emharquant pour riMjrope. Lorsqu'il eut raconté l'entrevue qu'il avait eue, la vedle, avec lord nrecknoch, Aï'.ha essuya les l.irmes qui coulaient sur ses joues, et lui dit :
— No're union est impossible; nos Dieux nous sépa-rentîi j;uriais.
— J'ai long emps réfléchi h cette difficulté, répondit M ihiah, elle peut être surmontée. Francis est chrétien, mais la bonté de son cœur, sa générosité, ses vertus, m'ont enseigné les trésors de sa religion. Nous avons souvent parlé du ciel, et comparé nos dtux lois divin s; il m'a toujours convaincu de la supériorité de la morale chrétienne su.; celle de Mohammed.
— ' Médine m'a parlé comme toi.
— J'aurais volontiers embrassé la religion chrétienne, si, en fouillant dans mon cœur, j'y avais trouvé assez de charité... Mohammed favorise les passions de l'homme, Muïse les combat (l), Fais le bien pour le bien, dit le Koran; fais le bien pour le maU dit l'Evamjile!... Aïcha, toi qui n'a aucufi devoir sanglant à renplir, sois chrétienne; c'est le Dieu de Moïse qui t'a envoyé Francis.
— Comment se fait-il que, raisonnant ainsi, tu pour- .fiuivts un projet que condamnent toutes les lois divines.
— ^'essaie pas de me fléchir; songe à notre mère !.,. Je ne suis ni à l'Evangile, ni au Koran, je suis au Démon et au Djelep.
Aïcha combattit tous les scrupules de Mahïah, et fut vaincue. LeCafre rappela, en îermts brûlants, Us misères de sa f imille, il exprima le chagrin, la douleur, les re-
(1) L#* musulmans reconnaisseut }\ohQ comme un prophète*
368 MJâDlNB,
mords qje lui causaient soi) devoir impitoyable; il aimait Médine, et la respectait, et lui devait les seuls beaux jours de son temps d'esclavage; mais elle devait mourir ainsi que les Candeuil... tous périrai nt de sa main!... Cependant, ébranlé dar les supplications de sa nièce, Mahïah lui dit en la ramenant au sentier où l'attendait sir Francis :
— Je ne veux pas profiter du hasard qui m'a fait tomber au milieu de mes ennemis pour les frapper; \e leur donnerai le temps de fuir et de m'éviter ; annonce qu'après demain, quand le soleil sera couché, Mahïah sera sans pitié,., mais que dici là ses yeux seront fermés...
Cette dernière phrase fut achevée devant lord Brecknock, qui dit au nègre en langue arabe :
— Vous n'êtes pas galant, mon excelle'^ t ami.,, mademoiselle m'aurait demandé une douzaine des étoiles qui nous éclairent, que je ne les aurais pas retusées.
— Don ne- lui donc ce qu'elle envie bien plus que les splendeurs du ciel et les richesses de la terre, donne-lui ta fui, ton amour, ta vie.
Disant cela, le Cafre rapprocha vivement les mains du barronnet et celles d'Aicha, les unit dans Tune des siennes, et étendit son bras droit sur la tète des deux jeunes gens, comme pour les bénir. Sir Francis couvrit de baisers les mains de la fille de Ben-Allal et lui fit les serments les plus passionnées,
— Je suis dès ce moment votre fiancée, dit Aicha, d'une voix émue et pleine de larmes, mais je ne serai votre femme qu'à deux conditions... Serez-vous assez dévoué pour vous y soumettre?
— Je les accepte d'avance
— Prenez garde, elles seront dures ! , ..
scèNES nr la vie atabe. 309
— M'imposrriez-vous les travaux d'IIercule, niademoi^ sellr, je suis prêt.
Maliïah recul » d'un pas Pt attendit, les mains croisées sur le ho'il du (auon de son fusil, et le rfienlon appuyé sur ses poigneis, la ré; onse de sa nièce dont les regards s'eiiflammèreiil tout à coud.
Deux caprices d'une jolie femme.
— Le premier de mes caprices, reprit Aïcha d'une voix calme, en opposition a\ec l'expression énergique de ses traits et la fierté soudaine dont son front s'était paré, s'adressera à votre amour, i\ cet amour passionné qui a, je Tavoue sans honte et sans détour, vivement troublé le cœur d'une pauvre fille.
Cet aveu fxprirné avec une candeur touchante, fit tressaillir sir Francis, et il porta ses regards du noble visage de l'Africaine aux splendeurs du ciel.
— Que mon langage ne vous surprenne pas, Mylord, je ne suis pas Européenne, je vous parle dans le silence de la nuit, en face du Dieu vivant, et sous la protection du dernier homme de ma race! J'oublie, dans ce moment solennel qui doit décider du bonheur de ma vie, les discours frivoles de la coiuetterie française, je vous parie en fille de chef, en femme de cœur, sans détour et sans arrière-pensée.
— J'ai longtemps vécu chez le peuple arabe, mademoiselle, j'ai toujours admiré le caractère de ses nobles en-
SCÈNES DE l\ VIE AHABE. 311
fiints : îuuvine de vos paroles ne peut me surprendre ou nie trouver incrédule.
— Merci, mylord, daignez m'écoulor maintenant, sans m'interrompre. iMon histoire, et par conséqu^uit mes m liheurs sont connus de beaucoup de monde en France, et vous ne les ignorez probablement pas.
Sir Francis fit un signe nifirmatif.
— Vous savez que la guerre sainte a ruiné et détruit ma t.imilîe. Vous savez que dans les combats de Fan dernier, .j'ai perdu mes quatre frères et mon père vénéré, le califat de FAng:iéd. Ces cinq guerriers ont été foulés aux pieds par les chevaux des chrétiens; leurs corps couverts de blessures sont restes (iaiis les broussailles sans sépulture, et les chacals ont dispersé leurs ossemonlsdaus la plaine, vous savez cela? Ce que vous devez savoir aussi, c'est qu'Aicha n'est p;.^une liile dégénérée, et que le sang qui coule dans scb veines crie vengeance poiir le sang répandu, comme son cœur désolé prie, pour les siens, l'ange des morts !
Quittant mes montagnes et mes sables pour fuir l'ignominie de Fesclavage et pour suivre la compagne chérie que le Seigneur, dans sa bonté, donna à mes douleurs, j^ai faîl un vœu eu invoquant tous h s chefs de ma lîgnéo et la i;loire du Prophète, c'est ce vœu que je dois vous comii.uniquer avant de laisser tomber ma main dans la vùlre, et de confier mon âme à votre ame.
— Quelque soit ce vœu, je l'accomplirai, dit le baronnet avec feu.
M :hi..h poussa un long soupir, sans changer d'altitude, sans al aniionncr sa ni( ce du regard. "^
— J'ai fait \œii, reprit Aïrhi, aprèr un court silence, de ne m'alber qu'il l'honuiic assi^z courageux, assez entrepreuaiil, assez dévoué pour prendre les armes contre les Français, et combattre sous les étendards siicrés, avec les
valeureux partisans d'Abd-el-Kader. Oui, ajouta la fille de Beii-Allal, en s'animant à sa propre voix, j'ai fait vœu de n'avoir pour maître qu'un guerrier capable de venger mon père et mes frères, en poussant s n cheval (!ans les rangs français, jsans trêve, sans relâche, sans merci, pendant une année entière, mvlord, j'attends votre réjonse. Le lafre se précipita sur la main d'Aïcha et la plaça sur son cœur; il éiait trop ému pour pouvoir accompagner ce mouvement d un seul mot.
— Vous comblez mon ambition, mademoiselle, répondit lord Brecknock avec enthousiasme; je me plaignais de vous aimer sans vous donner des preuves de mon amour; votre vœu sera exaucé. Si je meurs en combattant pour vous, mon nom, mêlé à vos prières, vou.ï rappellera que j'étais digne du choix que vous faites.
— Ne vous engagez pas trop vite'.. Songez que les Français sont chrétiens comme vous, craignez des regrets tardifs!
— Les chrétiens se font la guerre pour des causes beaucoup moins légitimes. Ma nation a été de tout temps rivale de la nation française, et c'est avec joie, qu'à vos genoux, je prête le serment de vous obéir.
Le nègre prit encore la main de sir Francis, et l'unissant sur sa poitrine à celle de sa nièce, il dit :
— Maliiah te rejoindra dans l'Atlas et dans la plaine; Mahïah portera ton fusil aux jours glorieux des batailles; Mahiah portera ton drapeau, il sellera ton cheval, et son corps couvrira le tien!... Mahïah sera ton esclave.
[ — Non pas mon esclave, mon ami, répliqua vivement le baronnet, qui entrevoyait un nuyen de préserver les Candeuil. Nous partirons ensemble demain, dès le point du jour.
i — Non, interrompit le Cafre, Mahïah ne sera liLre que quand le démon aura repris ses serments ; lorsque le so-
SCÈNES DE LA VIE ARABli'. 343
U'il se sera levé et se sera couché deux fois sur ces monlagiies, le serviteur du Djeli'j) pourra peut-être aller mourir dans son pays et sous tes yeux. Les serments Lrûienl tout cœwr qui les viole!
Lord BretknO(k et Aïcha baissèrent les yeux, en entendant (elle sei!lenre prononcée avec une morne douleur (jui ne leur laissait aut un espoir de AlM hir la farouche superstition de Mahïah. La fille de Bcn-A lai reprit bientôt la parole.
— Si vous succombez en terre sainte, mylord, votre dernière pensée vous dira qu'Aïcha portera votre deuil jusqu'au tombeau, j'en prends à mon tour l'engagement sacré !
— Vous me donnez le cœur d'un lion, mademoiselle; et dès demain, je veux que vous bénissiez mes armes.
— La seconde demande que j'ai à vous faire devra relarder votre départ de quelque temps.
Tous les jours de retard sont des vols faits à mon bonheur, car ils reculent l'époque de mon retour.
— Pour que vous n'ayez pas trop à vous plaindre, vous passerez ces jours avec nous, près de moi. Ce ne sera pas très-lo!!g.
— Ordonnez...
Aïcha sembla hésiter pendant quelques instants, puis, changeant Texpresblon de sa voix, elle dit avec la douceur des anges :
— Je me suis adressée à votre amour, je vais m'adresscr à votre générosité ; ma franchise sera la même, mon langage sera droit. Lorsque mon père fugitif, errant, ruine, n'avait même i lus les débris de son ancienne magnilicence; lorsqu'il en était réduit, lui cali(at, à se reposer li l'ombre des broussailles, i\ vivre de racines sauvages, et à fuir les chrétiens, faute de poudre et de balles pour les combattre, il se tourna vers Dieu, et lui demanda
31 i M^niNE.
ce qu'il devait faire pour continuer la guerre en son nom terrible. Alors Dieu, qui lui avait tout pris, lui rendit tout en un jour, car il envoya un ami opulent et dévoué, qui partagea ses trésors et son cœur avec le grand vaincu. Dès ce jour, mon père abrita sa tête eous une tente riche et spacieuse, ses armes ne manquèrent plus de munitions, ses chevaux, bien nourris, le portèrent vailhment; ses regards joyeux virent renaître dans sa deirah (1), la confiance et rénergie. L'homme à qui mon père devait tout, après Dieu, était le père de Médine...
— Je le sais, dit lord Brecknock.
— Près de la tente de Ben- Allah et de l'Abib (2), s'élevait celle de deux jeunes filles, unies entre elles comme leurs père l'étaient entre eux. Ces deux pauvres enfants vivaient comme deux ramiers vivent sur le palmier d'un oasis. L'arbre sacré s'élève au milieu d'un jardin, et les deux i iseaux, confondant leurs caresses, semblent oublier, en écoutant le murmure de la source vive, en livrant leurs ailes au vent frais du uiatin, que le désert les environne, le dé.sert avec ses mers de sable, son Simoun brûlant, son silence de mort et sa sauvage majesté! Médine et Aïcha, cachées au jour par le tissu soyeux et doré d'une ttute délicieuse, ne pensaient jamais aux dangers qui les enveloppaient de toutes parts; elles li'étaient qu'au bonheur de s'aimer; la guerre n'envoyait pas ses horribles clameurs dans ce boudoir posé au milieu des Cholls (3), comme l'Arche sainte au milieu des flois (4). Médine (t
(!) La deirah est à la fois le personnel el le matériel qui composent le dunar d'un grand chef.
(-) Ben- Allai ai l'Abib, personnage du roman de Médine, pères d' Aïcha el de xMédiue.
(5j Cboti, lac marécageux.
(4) Les faits relatifs à l'Anhe s linle sont relatés dans le Koran, et le Déluge y est présenté camme nn juste châtiment infligé aux impies.
Aïcha (Haient vMues comme deux roines; les sultanes n'ont pas (resclaves plus soumis à leurs caprices que ne l'étaient les nôtres; le luxe, lui-même, je peux le dire, s'efforçait i\ nous plaire.
— Je le sais encore, interrompit Francis
— Vous devez savoir, alors, que Médine était ma bientaitrice, comme son père était le bienfaiteur du mien. J'étais pauvre et sans espoir de pouvoir reprendre le rang qu'avait occupé ma famille; Médine était riche; elle était, en m'adoptant pour sœur, plus heureuse que moi ; j'aurais blessé sa délicate tendresse en n'acceptant pas ses offres, et je me suis livrée h elle comme un enfant à sa mère.
— Vous avez bien agi, mademoiselle; qui peut deviner les caprices du sort? Peut-être serez-vous à même, un jQur, de rendre tout le bien qu'on vous a fait. Vous étiez pauvre alors ; madame la marquise de Candeuil est for^ riche aujourd'hui ; d'un instant à l'autre vos rôles peuvent changer.
— Us sont à peu près changes, mylord ; Médine est plus pauvre que ne l'ai jamais été.
— Qae m'apprenez-vous là, grand Dieu?
— La mère du capitaine vient d'éprouver des pertes énormes qui absorbent toute sa fortune, et qui engloutissent celle de ses enfants; cette famille, si heureuse en apparence, touche a la plus affreuse misère.
— Votre amie connaît-elle son malheur?
— Non.
— Et le capitaine?
— Pas davantage... Madame la douairière de Candeuil n'a pu encore rassembler assez de force et de courage pour faire cet aveu terrible! Luttant contre ses hésitations, elle a cherché à gagner du temps vis-à-vis de ses céanciers, elle a réussi ii se faire donner de courts délais : mais, avant peu, la foudre éclatera sur le château de la Rochelle,
TTT
et je serai iinpuissaiile l\ le proléger; iiiatlamede Candeuil m'a tout confié, elle m'a prié d'annoncer cette affreuse caîastroi^he à Wédine.
— Je vous ai compris, mademoiselle, Dieu vous a fait rencontrer ci^lui (|ue vous devi(z aimer... Ne douiez pas do la Providence... N avez-vous plus rien à m'ordonner, rien ^ me demander?
— Rien, dit Aïcha; puis, baissant les yeux, elle ajouta: Mais, uijlnrd, quand vous connaîtrez l'étendue de cei;e ruine, vous serez épouvanté et ne pourrez peut-êlre pas ..
— Midame la douirière de Candeuil abanilonnera tons ses biens a ses créanciers, et la comiesse de Brecknock fera le partage des siens avec son amie.
— Mylord, voici ma main, je n'ai plus qu'à me prosterner à vos pieds, la 1 rovidence c'est vous!
— Aïcha, mon enlant, dit le Cafre en regardant sir Francis, je ne l'avais pas trompée en te faisant le portrait de ton ami, le proverbe des Kabiles : main ouverle, cœur d'or ; main serrée, cœur étroit, n'a jamais menti... Petite fllle de Zaka, l'ange de notre race, étend sur toi, désormais, ses ailes fortunées... vas tu seras heureuse!
— Je vous demande le plus grand secret sur notre dernière convention, mademoiselle, car pour vaincre les scrupule de la jeune marquise, j'ai besoin de réfléchir à quelques stratagèmes, si elle pouvait toujours ignorer que nous l'avons secourue, nous aurions doucement à nous réjouir.
— Comptez sur ma discrétion, mylord.
— Maintenant, regagnons notre voiture; le capitaine aura, pardieu, fait une assez agréable faction, il est temps de le délivrer.
Mahïah étendit de nouveau ses mains sur la tête d'Aïcha, et lui dit :
—• Que le Grand-Esprit te protège, mon enfant; ma
bouche le parle sans doute pour la dernière fois ; pour la dernière fois mes yeux eontemî>linl Ion beau visage; adieu, nu pensée le suivra tant que je vivrai.
— Ne le verr.îi-jedonc pas la nuii prochiiine?
— Non... je ne veux pas le fali^xuer en l'appelant deux fois de suite aux lointaines retraites que nrordonne la prudence, et ]e ne peux pas m'cxposer noi-même aux pié-os des rbrcliens en allant vers toi... Ainsi, adieu, peUle-fille de Zaka, dans ta vie spleiidide n'oublie jamais b' malheureux Kabile.
— Ac(ompagnez-nous, du moins, jusqu'à notre voiture,
dit lord Brecknock.
— Non, tu m as appris que le capitaine y attendait votre retour; et je ne veux pas voir la face du cajilaine.
— La trêve que vous avez accordée garantit vos enmi^.
-^ Mahïah craint les tentations du démon... Adieu!
En achevant ces mots, hiCafre s'élança dans les broussailles qui couvrent la montagne, et le bruit de ses pas s'éteignit bientôt.
Âïcha, appuyée au bras de sir Francis, descendit le sentier des grottes. Jamais promenade ne fut plus délicieuse; jamais chemin ne fut plus court pour chacun des de^x amants. Quoique seuls, quoique dérobés aux regards envieux, et sans doute par ces deux raisons, lord Btecknock et sa fiancée n'échangèrent que de rarts paroles. La pudeur de la jeune tille la protégeait de son ^oile, l'amour chaste et la loyauté du b.^ronnet ne lui inspiraient que du respect et de radmiration.
— Il paraît que l'affaire a été chaude, dit gaîmenl le capi'aineeii revenant au-devanl de ses amis.
— Et meurtrière, répondit le baronnet, en s'efforçant d'imiter l'insouciance du maquis.
— - Conter- in<>i cela.
318 MÉomE.
— Metlons-nous en route d'abord, on doit s'inquiéter au cliûteau.
Les chevaux étaient à peine partis, que lord Brecknock dit à Aicha.
— Vous avez la parole, mademoiselle.
Aïcha raconta, dans le plus grand détail, ses tentatives infructueuses et termina ainsi :
— Il ny a qu'une fuite précipitée qui puisse vous mettre à l'abri.
— Je n'aime pas à fuir, répondit le capitaine avec dignité.
Aussi neserez-vous pas consulté, mon ami. Madame
votre m. re et moi nous nous chargeons de celte affaire.
— Vous me permettrez d'avoir aussi mes projets, je pré*
sume.
— S'ils R^ contrarient pas les nôtres, bien entendu. La vo ture entra dans l'ailée des Maronniers. Médine et
sa belle-mère étaient à la grilie du château.
En offrant la main à Aïcha, pour descendre, sir Francis lui dit tout bas :
~ N oubliez pas de recommander à madame la douairière un silence absolu sur ses affaires, jusqu'à ce que j'aie eu l'honneur de lui parler.
Eh bien! mon amie, dit Médine en embrassant Aïcha,
sommes-nous décidément condamnés à mort.
— Décidément, et sans appel.
— Cela devient tragique...
— Pendant que ces messieurs vont combiner leur plan, ^de campagne, vouhz-vous, mesdames, que nous tenions
conseil à nous trois, dit Aïcha ?
— Volontiers et au plutôt .. Je vous offre le silence de mon cabinet, répondit la douairière.
— D.'pêchons.
Le marquis et lord Brecknock passèrent dans le grand
salon, les trois clames montèrent au premier ét^ige. Aïcha rccoMîmenç;! le rée/it qu'elle avait déjà fait au c:),)itaifie, et r.Mpporia ce qui s'était passé dans la grotte, relativement Il la mission dont on Tavait chargée, IHindant qu'elle parlait, Médine perdait peu à peu de son assurance : elle commençait l\ comprendre que la vie de son mari courait un t^Trible et pressant danger. Tant que la fureur de M hïah n'avait menacé q:e ses propres jours, elle avnit traité dédaigneusement les terreurs du capitaine et de lord lîre('kno(k; mais les nouvelles qw rapportai! Aïclia la jetaient dans un trouble d'autant plus aflreux, qu'elle n'avait pas un instant mis en doute le succès de la dépulion de son amie.
— IlfiVit commander les chevaux, et partir cet^e nuitmême, dit la marquiî e.
— Ces! presque mon avis , ajouta la douairière, en consult nt Aïcha du ngard.
— Rien ne nous presse autant, nous avons deux grands jours devant nous, répondit la jeune fille, je me repose entièrement sur la parole de Mahïah; les crimes qu'il se croit oblii:é de commettre, chargent sa conscience et lui sont odieux, je Taffirme. Il nous a donné deux fois vingtquatre heuros, pour nous oiirir les moyens de lui échapper. D'ici au moment fixé pour la rupture de la trêve, nous pouvons nous présenter partout, hardiment... Au lieu de nous attaquer, Mahïah nous défendrait, s'il en était besoin.
— Hum î murmura la douairière. Je ne m'y fierais pas.
— Le pauvre nègre se croit encore en xifrique, reprit Aïcha; i! croit qu'on voyage en Europe, sans amis, sans argent, sans guide... Or, je vous le demande, quand nous aurons seulement une lieue de poste d'avance Si.r lui, où et quand ponrra-t-il no; s rejoindre?
— C'est assez vrai, dit encore la douairière qui voyait
avec plaisir qu'on nepresserait pas sou départ; puis elle pensa tout bas : « SI Mathiea ne devait pas faire tuer ce maudit Cafre, après deaiain, je ne serais pas si crédulr, ma chère. »
En supposant que Mahïah ne nous renco Ure jamais, ce qui est probable, je Tavoue, mais ce qui n'est pas c»Ttain, ne mènerons-nous pas une existence insupportable, et ne vivrons-nous pas dans des transes continuelles sous le couteau de ce meurtrier, dit Médine, dont le visage était devenu pâle et dont le cœur battait avec force.
— Je vais proposer un moyen de salut, dit Aïcha.
La douairière fit rouler son fauteuil pour se rapprocher de rAfricaine, et prêta roreille avec soin.
— Je connais peu les lois françaises, aussi, m'aiderezvous de vos lumières, malame.
La douairière fit un signe de tête plein de modestie.
— En dénonçant Mahaïh à Tautorité, sa vie serait-elle menacée?
— Non pas certes, mon enfant, puisqu'on ne pourrait l'accuser d'aucun crime. .
— Mais la préméditation n'équivaut-elle pas au fait?
— Lorsqu'elle n'est accompagnée d'aucune tentative, non.
— Le coup de fusil tiré sur la route d'Allevard à Goncelin, ne sera-t-il pas considéré comme une tentative de meurtre?
— On n'a aucune preuve à fournir, et d'ailleurs nous retirerons notre plainte.
— Quelles seront donc les conséquences de notre requête à la justice ?
On placera Mahïah sous la surveillance de la police.
J'avais déjà pensé à ce moyen, mais... j avoue, m.^ chère enfant, que je n'aurais jamais osé voais demander votre conteurs p<fur C6t acte dé pure justice.
$CÈNE5 OE Lk VIE AHABE. 32 1
— Ni moi, certainement, ajouta Médine.
— Aussi, sera-ce moi qui me chargerai de l'accusation, elle n'en aura que plus de valeur. Expliquez-raoi comment s'exerce la surveillance de la police?
— On asslpHie une résidence a Thommc que Ton surveille, et, sans attenter autrement à sa liberté, on lui défend de dépasser une limite donnée; s'il franchit cette limite, on se met îi sa poursuite, et on prévient qui de droit.
— Très-bien. Voici ce que nous aurons à faire : Écrire k Tautorilé, lui signaler les dangers que nous courons, et lui demander sa protection en nous chargeant de faire une rente annuelle k Mahïah pour qu'il soit k l'abri du besoin et même h son aise dans le pays qu'il sera tenu de ne jamais quitter. Quant à nous, nous aurons soin de vivre à deux cents lieues au moins de cette résidence, de manière l\ être prévenus de l'évasion de notre prisonnier, bien avant qu'il ail pu nous lejoindre. Que dites-vous de mon plan ?
— Chère amie, dit Médine, en se jetant au cou d'Aïcha, ta sollicitude pour moi est ingénieuse et touchante; mais Mahïah est...
— Mon oncle, je ne l'ai pas oublié. D'ailleurs, ne suisje pas dans le droit de la justice et de Thumanité? Si Mahïah est mon oncle, n'es-tu pas ma tante, toi, chère Médine? n'es-tu pas la compagne chérie de mon enfance?.. Kn dénonçant Mahîah, je lui évite de commettre des crimes, j'assure son existence sans le condamner aux prisons, et je ramène la joie sur ton beau front!.. Vite en besogne; madame, donnez-moi du papier, j'ai hâte d'en unir... A qui faut-il écrire?
— Au juge de paix d'Allevard... Mais j'y pense, nous^ le verrons demain, car je vous mènerai toutes les deux
If. ff
322 MISDINE.
à Alleva^^^ pour assister au mariage de mon filleul Cornette.
— A demain donc... Comment pourrons-nous signaler le refuge de Mahïah ?
— Ne le connais-ti] pas?
— Non. Je lui ai parlé aux grottes de la Jeaiinotte, mais ce n'est pas là qu'il habite... Je pourrais lui faire assigner un rendez-vous par lord Brecknock, et ne pas m'y rendre; mais ce moyen répugne...
— C'est à mon tour d'être bonne à quelque chose, dit la douairière... Nous verrons le juge de paix et vous lui ferez votre déposition écrite; quant à connaître le gîte de Mahïah, cela me regarde; cela est très facile, au moyen d'un ami à moi qui m'a offert ses services, et qui se chargera volontiers de tout ce qui blesse à juste litre voire susceptibilité.
— Nous voilà donc tous parfaitement tranquille... vous pouvez compter sur le zèle de la personne que vous emploierez?
— Autant que sur moi-même.
— D'ailleurs, ajouta Aïcha, nous lèverons le camp après-demain, pour plus de sûreté.
— Je me charge maintenant de toute cette affaire, interrompit la douairière, peut-être ne partirons- nous pas... Eh! ma fillette, savcz-vous bien qu'on n'entre pas impunément aux Jeannottes... Allons, allons, ne rougissons pas!..
— Je pense bien que tu ne veux pas mourir cette année, ma chère amie, dit Médine, en souriant avec malice.
— Tu es bien curieuse... Et> bien, non ! je me marierais plutôt.
— A la bonne heure, voilà de la franchise, s'écria la douairière, mais n'oublions pas nos cavaliers. S'ils ont
SCklfBS DE LA VIE ARABE. 3t3
délibéré depuis que nous les avons quittés , ils doivent avoir fait un chef-d'œuvre.
— Je parierais qu'ils n'ont rii n fait de bon, dit Médine.
— Pourquoi cela?
— Quand les hommes se réunissent pour délibérer, ils vont i\ reculons.
— Ne parlons pas politique, ma chère, répliqua la douairière en riant, la nuit est vraiment trop avancôe.
— Pensez vous que la poudre eût été inventée par une société de savants?.. Non, à coup sûr, ce qu'un seul homme a découvert, un million d'hommes l'eût négligé.
— Peut-on rentrer dans votre sanctuaire, mesdames, demanda le marquis, en entr'ouvrant la porte du cabinet.
— Oui, la séance est levée, dit Médine.
— Lord Brecknock ne veut pas partir sans faire ses adieux.
— Oii est mylord ?
— Derrière moi.
— Viens donc, Horace, s'écria la douairière.
Le marquis entra suivi de sir Francis qui jeta les yeux, dès ses premiers pas, sur sa fiancée.
— Eh bien! Messieurs, dit Aicha, avez-vous résolu le problème ?
— Non, mademoiselle, répondit le baronnet, il est insoluble.
— Quand je vous disais, s'écria Médine, en riant de tout ccEur, que deux hommes d'esprit en ont moins qu'un. Messieurs, nous sommes plus avancées que vous, et, pour vous punir de votre lenteur, nous garderons notre secret toute la nuit.
— Quel châtiment pour vous! mesdames, repartit le capitaine.
— Nous n'en souffrirons pas longtemps, en tout cas, dit la douairière, car il sera bientôt joi r... Mylord, nous
324 NliDINB.
VOUS ferons demain une belle visite, une visite en grand gala.
— Eh quoi, madame, je suis donc un homme heureux, définitivement.
— A moitié, car nous irons k Allevard pour visiter votre château dont on raconte des merveilles, et pour assister au mariage de l'un de mes fermiers.
— Vous me ferez l'honneur d'accepter un dîner improvisé?
— Vraiment oui, et avec grand plaisir.
Le baronnet salua chacune des trois dames, et, en s'inclinant devant Aïcha, il lui dit :
— Que le souvenir de notre expédition ne vous donne pas de mauvais rêves, mademoiselle; votre chevalier en aurait des remords!
— Aïcha sourit toujours en dormant, mylord, se hâta de répondre Médine, pendant qu'Aïcha, surprise, penchait son beau front et rougissait.
Sir Francis tlescendit dans la cour, accompagné par le capitaine.
— Tes réparties n'ont | as le sens commu.), dit Akha à son amie, aussitôt que son fiancé l'eût quittée.
— Pourquoi toujours cacher ce qu'on pense ! Je veux que tu épouses lord Brecknock; je l'ai mis dans ma tête, et cela sera. Oh ! rusée, vous me remercierez bientôt de mes indiscrétions ; si je ne me mêlais un peu de celle affaire, elle marcherait, je crois, bien de travers.
— Présomptueuse ! répondit Aïcha , en baisant au f ont la douairière ; puis elle dit tout bas h son amie : bonsoir. .. je vais sourire !
Lord Brecknoek, en arrivant au château d'Allevard, trouva maesier Jack qui se promenait à grands pas devant le portail.
^ Dieu soit loué! mylord, dit le vieux serviteur, le rou-
SCÈNES DE LA VIK AUABE. l^S
lement de voire voiture m'a remis le cœur au ventre, je craignais qu'il ne fut arrivé quelque chose à Votre Grftce...
-- Depuis quand m'arrlve-t-il quelque chose, Jack.
— Jésus! monseigneur, je crois, au contraire, que toutes les choses du monde , les fâcheuses surtout, se donnent le mot pour fondre sur vous... Mais vous voilk on belle santé, cela me suffit pour aujourd'hui. Votre Grâce veut-elle me communiquer ses ordres pour demain ?
— Oui, venez.
Le baronnet se jeta tout habillé sur son lit et s'écria : - Je sui^ moulu, Jack, mon ami!
— Hélas! on le serrait h moins; depuis Taverse d'hier au soir, je sens couler des fleuves entre mes deux épaules, j'ai pris une toux quinteuse à ces maudites grottes... A propos, myiord, j'ai été assiégé, celte après-mi li, par une espèce de bourru qui, disait-il, voulait absolument vous présenter ses respects.
— Quel homme était-ce?
— Gros, court, ventru, négligemment velu, parlant une langue des Antipodes.
— Qu'e>t-ce que ce langage^là?
— Ma foi,nc'est un saimigondi de français, d'italien et dVspag[iol ; ce monsieur m'a constamment appelé son pitchou, et n'a |)as décessé de jurer par hcujasse^ par... une fonle de gros mois de mauvais goùl ; il prétend qu'on l'appclh* Polycarpe Malliias, (jui sont des noms de la sainle Écriture, si je ne me trompe.
— Ahî ah: j'aurais du plaisir à voir cet original; aussilùi (pi'il se présentera, vous l'introduirez... Jack, allez éveiller le mailre d'hotcl (*t me l'envoyez.
— M.iinlenanl?
Siir-ie-champ... .!r v(mi\ donner une télé demain a
3Î6 MÊDINB.
renverser les montagnes et à faire regrimper le Bréda vers sa source.
— Vivat! s'écria le valet de chambre avec jubilation, voilà des projets dignes de Votre Honneur... Que me commanderez-vous à moi personnellement, mylord?
— Vous passerez deux heures dans la bibliothèque, et vous y ferez de savantes recherches relativement à l'ordonnance des réjouis ance^ qui ont le plus marqué dans l'histoire. Vous trouverez, si j^ai bonne mémoire, d'excellentes choses dans le Festival du Prince noir, dans les Carrousels dUsdbeau, et peut-être mieux dans les Délassements de Charlemagne.
— J'y cours, mylord, j'y cours, s'écria Jack en se frottant les mains... N'avez-vous rien oublié?
-— Non, rien... Ah! Jack?
— Mylord.
— Vous donnerez des ordres pour qu'on prépare mes équipages de roule.
Le* vieux compagnon de sir Francis faillit tomber à la renverse, et répéta ces mots qui l'avaiei-t presque frappé d'apoplexie :
— Vos équipages de route?
— Oui. Nous partirons dans la nuil, aussitôt après le feu d'artifice.
— Nous partirons!... Sans doute pour Grenoble, mylord?
— Pour l'Afrique, Jack... Toutefois, je ne vous emmènerai pas de force.
— C'est-à-dire, monseigneir, que vous ne me forcerez pas à rester.
€ L'un de nous deux est fou, grommela le vieux valet de chambre, en ?e retirant la larme à l'œil; si ce n'est mylord, c'est moi; et comme il n'est pas probable que mylord, un homme de tant d'esprit, soit imbécile, il est
présumahle que ce doit être moi... C'est fâcheux, très-fficheux, fort fAcheux! »
Après avoir prévenu le maître d'hôtel des volontés de son maître, Jack s'enlorma à clef dans la bibliothèque, et, posant la main sur un énoriiie et poudreux In folio, il répéta de nouveau : Je ^uis fou!... Si je ne le suis pas encore, j'aime à croire que je ne tarderai pas à le devenir.
Les noces dà Gornelte.
— On m'a fait un pompeux éloge de vos talents, monsieur, dit sir Francis à son maître d'hùlel, homme d'un maintien grave, d'une prestance imposante et d'une mise irréprochable. Habit et culotte noire, bas de soie bien tirés sur la jambe, souliers à larges boucles, ventre légèrement pointu, linge très-blanc, épingle au jabot, tabatière d'or aux mains, mine rubiconde et front rêveur, c'était un artiste du plus haut style que cet ofticier de bouche.
— Je suis désireux de justifier cet éloge, mylord, et je voudrais qu'une belle occasion mit en relief...
— Tous vos mérites, je le conçois. Cette occasion est venue, je veux donner un dîner splendide.
I.e rayon de soleil qui perce les nuages, et tombe, après de longs jours de pluie, sur la terre attristée, fait sourire la nature avec délices, au dire des poètes; mais nous affirnuns que ce sourire des bois et des champs ne pourrait soutenir l'éclat de la béatitude exprimée par le visage du disciple de Vatel, à la révélation du baronnet. , , — Un dîner splendide ! répéta sir Francis.
SCÈNES DE LA Vlb) AKABE. 329
— Uuel jour, niylord ?
— Demain.
— Demain! s'écria le maître d'hôtel, Votre Grâce y pense-l-elle?
— Scriez-vous au dépourvu?
— Mais, monseigneur, on est toujours au dépourvu, toujours l Vous donneriez au plus savant professeur un an, dix ans pour dresser un dîner de douze couverts, qu'au moment de mettre la broche, il serait pris au dépourvu ! On livre bataille tout ^ son aise, mylord; on fait une tragédie sans gêne; on renverse un gouvernement en quelques heures; mais un noble dîner ne s'est jamais improvisé !
— Ah diable! vous m'iiKjuiéter fort!
IMssédé du génie de son art, l'oflicier de bouche se promenait à pas lenls, les bras crosés, la tête basse, oubliant enlin l'étiquette et le respect.
— J'ai servi le prince de Bénéveut, disait-il, non pas ce petit M. de Talleyrand,dont on a tant vanté les talents et la gastronomie, et qui était un massacre en cuisine comme en politique, mais bien le vrai prince de Bénévent, un Napolilain savant s'il en fut. Ce grand seigneur avait la manie de me prendre à Timproviste; ce qui fait qu'étant^ l'homme qui a le mieux vécu depuis Lucullus, je m'en tlatte, il n'a cependant jamais rien mangé de bon. Monseigneur le cardinal Fesch était plus méthodique, mais il péchait par d'autres travers, Un grand dîner demain, bon Dieu ! dans ce pays perdu !
— Vous avez ici les truites saumonées, les chevreuils et les faisans (lui font voler chaque année le budget, de quoi vous plaignez-vous!
Deut-on faire diner un homme comme il fjuti.vecdu j»oissun et du gibier? Ou nous a bien dit que M. de Rili| ciielieu avait ordonné un fesliî) ave ' un bœuf, un seul o
ignoble bœuf! et, quoique M. le duc fût à Tarmée, je fais cas de son menu comme d'un chapiire de roman, et je soutiens que ses invités, fussent-ils affamés, durent faire de pitoyables grimaces!... Combien avez-vous de monde, mylord ?
— Trois personnes : deux dames et un cavalier...
Le visage du maître d'hôtel prit, cette fois, une expression slupide. Le baronnet continua :
— Oui, trois | ersonnes d'une haute distinction, et environ deux cents villageois, peut-être plus, mais pas moins à coup sûr. J'entends que ces braves gens soient servis comme des prLices, mieux qu î des princes ! Nous nous mettrons à table à cinq heures, pour ne pas faire crier tant de robustes estomacs... Le parc sera préparé pour recevoir tout le monde... Allez, monsieur le maître d'hôtel, que tout soit daris l'ordre, et que je n'aie pas un mot à redire; inspirez -vous des noces de Cana, car ce sont des épousailles que je veux fêter. Vous avez quinze chevaux de selle aux écuries qui sont pour le service du château, vous avez des fourgons, vous avez une traînée de fainéants dans les antichambres et à l'oflîce dont vous pouvez disposer à votre gré; mettez la Fiance et la Savoie à feu et à sang, je ne demande pas mieux; mais que mon dîner soit digne de moi, je ne demande pas moins... Allez.
Comme le maître d'hôtel saluait jusqu'à terre et se retirait, Jack entra chez son maître, tenant sur sa tête un in-quarto pesant cinquante livres, relié en parchemin avec fermoir en cuivre. Sous son i)ras, le clier homme tenait une liasse de journaux. Déposant son fardeau sur une table près du baronnet, Jack poussa un gros soupir et dit:
— J'ai trouvé dans ce précieux ouvrage un chapitre qui m'a semblé devoir satisfaire Votre Grâce, mylord.
>CÈNKS r»E I.A VIE ARABE. 331
— Quel est cet ouvrage?
— C'est la relation des menus plaisirs de Ca'igula et de Claude, traduite, commentée et enrichie par un Jacobin.
— Ce doit Cire curieux ?
— C'est tr^s-inslructif. Monseigneur veut-il que je lui lise les principaux passages de cet opuscule ?
— VoloiititTS.
Jack enfourch \ ses besicles, toussa et commença d'une voix de péilagogue :
« Nunquàm... »
— Vous savez le latin î s'écria sir Francis.
— Ilcias î non, mylord ; j'ai toujours eu un vif chagrin démon ignorance... J'eusse beaucoup aimé les langues
m )rtes. |
— Alors, pourquoi me lisez-vous du latin ?
— Cela s'écrit comme le français, mylord, et comme Votre Honneur n'ignore rien, j'ai voulu lui servir la fine fleur de la chose : les traducteurs font toujours tort au texte, k ce que j'ai lu quelque part.
— Lisez le français, je vous prie, je ne suis pas égoïste.
« Jamais, reprit le lecteur, la magnificence des empereurs n'avait éié poussée aussi loin que dans cette fêle. (Il s'agissait de célébrer, ajouta n:aester Jack, en levant le nez, le consulat et le pontificat du cheval de Caligula.) Cinq mille tigres ou panthères furent lâchés contre deux mille lions d'/Vbyssinie, et les arènes retentirent des rugissements de celle horiible mêlée. Les lions triomphèrent malgré l'infériorité du nombre, ce qui fut d'une grande moralité pour le peuple héroïque de Rome, habitué k comballre conlre des forces triples des siennes. La victoire des superbes Africains leur coula cher, néanmoins, car ils | erJirent quinze cents de leurs frèies, et les cinq cents vainqueurs ne gardèrent le terrain que sur des
membres éclopés. Alors, pour récompenser le courage et la vigueur des lions, le sublime empereur fit jeter dans le cirque deux cents femmes chrétiennes, qui s'agenouillèrent et reçurent la mort sans pousser un cri, sans proférer une plainte. Le peuple roi battit des mains et jeta des couronnes aux bêtes féroces... »
*' —Tout ceci me plaît fort, interrompit le baronnet; mais nous n'avons ni cirque, ni lions, ni tigres. . 11 serait même assez difficile de se procurer dans cette bicoque deux cents femmes de bonne volonté. Passez à un autre divertissement...
— Ils sont tous de cette force, mylord.
— Vous êtes donc fou, mon pauvre Jack, de me proposer un programme de cette espèce?
— Je sais que mylord ne trouve rien impossible... et ' ai pensé que ces montagnes (tint peuplées d'ours d'une fort belle espèce, nous aurions pu donner un spectacle à l'instar des classiques.
— Qu'est-ce que ce paquet ?
— Ce sont des feuilletons d'un journal fameux; j'y ai trouvé des détails bien curieux sur une fête donnée par dame Prodigalité au prince Plaisir, dans les jardins de dame Volupté. Cette charmante historiette, renouvelée d'un certain Scudéri, est signée du nom le plus littéraire de notre époque. Mylord veut-il que je lui fasse la lecture de...
— Grand merci! je préfère le style du Jacobin ii celui de votre feuilleton niste. Ainsi, vous n'avez aucun projet à me soumettre ?
— Aucun autre, monseigneur.
— Très-bien... alors je ferai à ma tête. Prévenez l'huissier de service qu'il ait à requérir, à prix d'argent, tout ce qu'd y a d'hommes disponibles dans la ville et aux environs.
SCENES DE LA Vlh) ARABE. 333
— j'y vais, mylord... J'ai tl(''jî4 donné des ordres pour qu'on tînt pnH voire briska, ainsi ([ue vous me Tave/ commande.
— - Bien ; vous êtes Irès-exacl, et je suis content de vous,
Jack.
— Certes, mylord, j'aurais juré sur mon âme que nous avions payé notre dernier relai, rt prit le domestique d'un ion pileux.
— Je me suis trompé dans mon estimation...
-- Jésus! vous ne vous êtes pas trompé de peu... Et dans quelle contrée de r-AlVique allons-nous, mon bon
maître?
— Sur la frontière du Maroc et dans l'Atlas.
— Dans l'Allasl bonté du ciel! et qu'ailons-nous faire dans cette galère?
— Combattre les Français, sous les ordres d'Abd-el- Kader, le plus grand des modernes, ce qui n'est pas peu dire, assurément.
Jack regarda le l)aronnet fixement, et s'eiforça detrouver quelques indices d'aliénalion sur son charmant visage; mais le front de Francis était pur, ses yeux répandaient de doux rayons, un ourlre aflectueux flottait sur ses lèvres, et le plus graud calme couvrait sa physiorjomie.
1 Allons, s 3 dit le domestique, avec une abnégation digne de son excellent cœur, c'est bien moi qui suis fou, décidément; tout est pour le mieux, comme l'a écrit M. de Voltaire; puis s'adressaiit au baronnet :
— A tout prendre, monseigneur, je goûte a^sez ce nouveau projet ; ni vous ni moi ne soniuies faits pour le repos. J'ai même remarqué que, depuis notre arrivée dans ce paradis terrestre, comme nous l'appelions en roule, j'ai redoublé d activité; mes jambes sont ii merci!... Fuyons, monseigneur, fuyons!
— J'aime à vous voir cet esprit déterminé.
— On a ce qu'on peut avoir, mylord... Mais \oulezvous permettre à votre vieux seryiteur une simple Question ?
— De tout cœur.
— Mademoiselle Aïcha, Tobjet de vos augustes soins, nous suit-elle chez les Carthaginois?
— Non, Jack, mais rassurez-vous en apprenant que cette noble demoiselle est ma fiancée, et que dans un an, à dater d'hier à minuit, elle sera comtesse de Brecknock!
— C'est donc un vœu que vous allez tenir en Barbarie ? .
— Juste... la mode des Croisades fait fureur plus que jamais.
— - Croisade au rebours, mais peu importe ! Il est jour, monseigneur, je vais vous laisser dormir un peu, car vous devez être mort de fatigue ; je vais donner vos ordres et relire la guerre de Jugurtha pour me mettre en haleine.
— Adieu, mon pauvre Jack, adieu, faites-moi réveiller à dix heures précises.
— Ce n'est pas moi, c'est mon pauvre maître qui est fou ! se redit pour la vingtième fois le valet de chambre, en fermant les rideaux de sir Francis... Un homme de tant
d'esprit peut-il perdre la cervelle pour une jeune fille
Ah ! l'absurde ne se raisonne pas !
Le baronnet employa une heure à dresser le programme de sa fête et quatre heures à dormir. Pendant son sommeil, qui fut de plomb, Aïcha, transformée en sylphide, volt gea sur son front, et lui envoya de doux baisers.
Vtrs dix heures, un grand bruit de chevaux, de fourgons, de charrettes, de laquais, de paysans et de charretiers s'éleva dans le parc et dans la rue qui l'enveloppait. Sir Francis courut à sa fenêtre, et comme il eu soulevait les triples rideaux, ack parut sur le seuil de la porte et