‹ Scènes de la vie arabe (volume 5)Chapitre 12 sur 34 · IX PRIX · texte numérisé non relu

IX PRIX

de la liberté qui lui était pour ainsi dire ofiFerle.

Mebrouk 5:e releva satisfait : on ne le poursuivait plus; les insectes seuls grouillaient dans les broussailles, et quelques oiseaux, égarés dans les airs, appelaient de leurs cris plaintifs les bandes nomades dont ils s'étaient imprudemment séparés à la brune.

— Au pas! dit Mebrouk en s'élançant sur le des flexible de ^rlessaouda S'il plaît h Dieu, les maudits ne verront plus que xiui face et ton poitr^ail... Ce jour-là,

le soleil se lèvera, comme il se sera couché la veille, dans des nuages sanglanîs !

L'alerte donnée au camp de l'émir par les chiens de garde ne s'était pas prolongée : c'est chose si commune dans nn douar que cette sorte de tapage !

Les cavaliers d'un petit poste avancé avaient entendu le galop d'un cheval et déchargé leurs fusils à tout hasard; les chaouch et les esclaves d'Abd-el-Rader s'étaient mis sur pied à la hâte; mais, reconnaissant qu'aucun danger ne menaçait leur maître; ils s'étaient entortillés

de plus belle dans leurs burnous, pour ressaisir les rêves que chacun d'eux savouraient à la belle étoile.

Les cavaliers du poste chargé de protéger le camp contre toute surprise, avaient bien essayé d'arrêter Mebrouk ; mais rapidement distancés par le galop de Messaouda, et ne sachant dans quelle direction courir , ils n'avaient pas tardé à regagner leur embuscade, s'inquiétant peu d*un maraudeur trop pressé de fuir pour être à craindre.

Miloud, le nègre boiteux, était allé se

DU SAWG. 87

recoucher aussitôt après le départ de Mebrouk; et, s'il acheva sa nuit dans la parfaite immobilité d'un homme profondément endormi, il n'en eut pas moins l'œil ouvert, l'oreille tendue jusqu'au lever de l'aurore, pour surveiller les événements.

Ce fut avec de vives inquiétudes que ce fidèle serviteur de Meryem entendit les coups de fju tirés à Mebrouk, et il débita tout un chapelet de prières pour le salut du fugitif.

Ces prières s'adressaient tantôt à \Ia-

homet, tantôt au soleil, à la lu le, aux cî'^'mons et aux géoiesprotecU ùrs que le pauvre bon nègre avait adorés avant sa conversion à l'islamisme; car, dans les ir ocicnts criiiques de sa vie tourmentée des l'enfance, Miloud confondait aisément les puissances éternelles à lui connues; saluait à droite Allah et son prophète; saluait à gauche, tous les kerikerx (1) vénérés de ses aïeux, et se croyait d'autant plus de chance d'être écouté au

(1) Le^ idolâtres du Soudan adorent des génies proiecteurs représentés, dans leurs habitations, par des morceaux de bois façonnés et des cailloux me veilleux appelés keri'keri.

paradis qu*il s'eflorçail de frapper à toates les portes.

Lorsqu'il entendit rentrer les cavaliers du poste qm avait donné la chasse à lïebrouk, Miload pensa que ces hommes devaient avoir tué le futur vengeur de Meryem, et il s'apprêtait à courir aux renseignements lors'^^Vil se ravisa, en se disant :

— Les Arabes sont opiniâtres à la curée, c'est vrai, mais nous sommes au sam(^di de la semaine et nul Arabe ne 66 hasarde, à moins d'y être forcé, à fareter dans les ténèbres du sabbat : Mes-

fO LB PRIX

saouda doit être loin, ne songeons plus à son maître, mais à ma propre peau qui sent le bâton à me taire frisson-

ner

Quand le jour s'annonça vers TOrient, par cette ligne blanche comme l'opale, dont les reflets font pâlir l'étoile du matin, Miloud teignit de s'éveiller, mais moins poétiquement que la chaste épouse de Titon, car il poussa un bâillement d'une sonorité assez incongrue pour interrompre brusquement le sommeil des pauvres gens couchés à ses côtés.

A ce premier bâillement, suivi de plusieurs autres non moins formidables, les

DU 8AIIG* 9f

voisins de Miloud secouèrent leurs burnous, et l'un d'eux s'écria :

— Par le soleil qui va se montrer, tu es un hôte incommode, vieux boiteux, et je ne m'endormirai plus près de toi.

— La bonne nuit ! répondit Miloud sans s'émouvoir et en éternuant dix fois coup sur coup , comme un pituiteux incurable; savcz-vous bien, vous autres, que j'avais grand besoin de sommeil, après toutes mes fatigues?

— Que n'as-tu donc dormi plus longtemps pour ton repos et pour le nôtre !

— r/est uu rêve qui ma brusquement réveillé, an rôve charmant. .

— Raconte 1 dirent les voisins de Miloud, tous serviteurs de Sidi-Klialaf-ben- Chérif el grands amateurs du merveilleux, comn[:e les AraiDes sans exception, riches, grands, petits ou pauvres.

— Volontiers, reprit le nègre d'une Yoix complaisante : — Je rêrais qu'il pleuvait des coups de bâton.

— Charmant songe! s'écrièrent les voisins.

ou SA^G. 93

— Et qu'il vous en tombait, comme gréle, et notamment sur la plante des pieds...

Tu ne t'oubliais pas da/is la répartition ? j'imagine.

— Voilà précisément ce qui me charmait dans mon rêve: c'est que jeVous voyais tous, mes amis, faire de si laides et plaisantes grimaces que, de rire, je me tenais les côtes*

Grand merci ! tu étais donc à Ta-

94 LB rRix

bri de cette ondée dans quelque marabout ^

— Non pas, j'étais comme vous en plein vent, les bâtons sifflaient à mes oreilles sans me toucher, et m'éventaient délicieesemeat le visage, tandis que vous, pauvres compagnons vous n'étiez que sueur , sang et poussière.

— Et tu te réjouissais î méchant homme.

— Oui , car une voix portée par une

DU 8AJ(«. 96

trompette invisible, nie criait aux oreilles : € Ne les plains pas ; ce châtiment leur sera glorieusement compté au jour du jugement. »

— Et comment expliques-tu ce songe?

— J'en augure que le paradis vous sera ouvert.

— Et à toi, qu'arrivera-t-il */

— La trompette allait me le dire quand

ur. e-prit, jaloux sariS doute, m'a réveillé en me tirant la langue h pleine main; c'est ce qui m'a fait bâiller si fort et m*a donné de si rudes envies d'éternuer.

Ici Miloud s'interrompit pour recommencer uno série d'éternûmens, qui mirent son auditoire en bruyante gaîté.

Mais cette gaîté ne dura pas longtemps, car à peine Tun des assistans achevaitil ces mots : « Nous verrons bien si tu es prophète! » que des cris lamentables partirent du lieu où étaient entravés les chevaux de Sidi-Khalaf-ben-Chérif.

Page 1