‹ Scènes de la vie arabe (volume 5)Chapitre 19 sur 34 · CHAPITRE NEUVIÈMF · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈMF

Premier èm arras de Mebrouk. {Smta.)

Mebrouk s'était animé en parlant, et il

avait fait passer une partie de son émo-

ion dans le cœur du colonel, qui Técou.

tait avec soin, cherchant à saisir, dans ce m lâ

discours rapide, les accents de la vérité ou les embarras du mensonge.

Le frère de Salem s'exprimait avec entraînement, avec feu : il eût fallu, pour simuler tant de colère, et jouer à ce point la haine et la fureur, avoir vieilli dans le vice et Tétuda de Timpostare.

Or, Mebrouk était si jeune I

Son front large et pur semblait refléter la candeur, sa voix tremblait par

ircB (i/s, BQais de ^listresse et d'indignation.

Ses yeux conservaient une ferme assurance et ne se baissaient même pas pour dérober quelques larmes qui brillaient»

sans pouvoir échapper à la fierté qui les retenait captives.

— Je ferais heureux de croire à ta sincérité si tu ne m'avais pas déjà menti, dit enfin le colonel... Donne-moi un gage de ta bonne foi,

— Veux-tu permettre à ton inteiprèll

180 UB vmix

d'écrire ce que je vais lui dicter? demanda Mebrouk.

Certainement.

L'enfant dicta trois lettres, l'une à Sidi-Khalaf, l'autre à Sidi-Abd-el-Kader ; la troisième à Brahim-ben-Taïeb , kaïd de Zemmora.

— Voilà /rois déclarations de guerre QÏi bonne forme, s'écria le colonel, sou* riant de bon cœur à l'originalité de

DU SAMQ 18i

ces épîtres qne l'interprète lui traduitsaas pouvoir maîtriser sa propre gaîté.

Mebrouk feignit de ne pas remarquer qu'on ne prenait pas au sérieux sa grave importance, et il dit à l'interprète :\

— Je ne suis encore qu'un homme de rien, je n'ai pas de cachet pour signer ces écrits, mais d'ici à peu de jours, s'il plaîi à Dieu , j'aurai pris rang parmi ceux donc les noms se gravent dans la mémoire... Ferme ces lettres et envoie-les à qui je les destine...

18t Ul PBIX

Tu dois avoir des cavaliers arabes à toû service? ajouta Mebrouk/s'adressant au colonel, fais en partir deux; l'un ira porter ce papier chez les Garabas, Qui sont de ma tribu, Tautre se rendra au camp de Témir sur le Tlelat, et il donnera ces deux dépêches à l'un des postes chargés de la garde du camp. Leur mission accomplie prudemment, car elle n'est pas sans danger, je les récom" penserai un jour, s'il plait à Dieu, avec magnificence. Tu le vois, je te fournis, déjà, trois preuves de ma sincérité...

— Je n'en demanderais pas davantage si tu ne m'avais pas donné des preuves

PU Sine. 183

de ton astuce et de ton habileté à mentir...

— Fais-moi donc attacher jusqu'à ce que les yemx de ton esprit s'ouvrent à la lumière... Et s'ilt'est démontré que j'ai menti, livre moi au fer et au feu dei suppliciés.

— Tes lettres vont partir; tu ne seras point attaché, mais tu n'en seras pas moins mon prisonnier. Or, souvienstoi de mes paroles. Si tu essaies de t'évader du camp jusqu'à ce que je t'aie rendu la liberté, je te ferai fusiller. Ou te surveillera sévèrement.

184 LE PfilX

— C'est bien ! tu es prudent, c'est une vertu... Je te remercie... Jour et nuit, je serai devant ta tente, jusqu'au jour où tu me donneras des armes.

Le colonel rompit l'entretien en ordonnant qu'on allât chercher le kaïd des Smélas, tribu qui combattait avec nous.

— jTe serait-il possible, dit-il à ce chef, de savoir si le récit que vient de me faire cet enfant est vrai.

Le colonel analysa rapidement, l'Histoire de Salem, de Ithalaf, de Ben-Taïeb et de Mebrouk.

DU SJlMO^ ISS

— Quelques-uns de mes hommes ont des intelligences chez les Garabas, répondit le kaïd , je pourrai te renseigner exactement avant la fin du jour qui va se lever.

— Charge-toi donc de ces trois lettres, et mets en route tes cavaliers.

— Par quel miracle, demanda le kaïd au colonel, es-tu possesseur de celte jument qui est entravée devant ta tente ♦ Sa pareille n'existe pas à plus de cent lieues dans le pays.

18ê LB PRIX

— Elle vaut donc beaucoup d'argent ?

— f Je ne l'ai vue qu'en passant et de nuit, mais c'est une merveille... c'est la fortune d'un homme riche et puissant.

— Eh bien ! elle appartient à cet enfant.

— Ah! fit le kaïd en jetant un regard d'envie et de mépris sur Mebrouk : — c'est singulier; mais Dieu est le maître de ses largesses...

— Seigneur, dit Mebrouk au colonel, lorsque le kaïd fut sorti de la tente : je serai infailliblement assassiné comme Ta été mon frère Salem.

— Pourquoi penses-tu cela ?

— Les chrétierîs sont aveugles et sourds. N'as-tu pas vu et entendu Je kaïd ? Il te fera un rapport qui me donnera comme imposteur et comme espion ; il enseignera à ses cavaliers ce qu'ils devront te raconter à leur retour ; tu les croiras, tu me feras mourir, et Mes-

1S8 iM pfta

saouda , ma jument, sera la proie du kaïd, car il la convoite. J'ai lu dans ses yeux.

— Que de malice, que de finesse, que de ruse dans une si jeune tête ! s'écria le colonel en regardant l'interprète, voyez si ce petit drôle ne prend pas déjà ses

récautions.

L'interprète haussa les épaules en homme rompu aux mensonges des Arabes, qui sont les plus ingénieux imposteurs de l'univers.

Page 1