WANT-PROPOS
L'Algérie est aujourd'hui pacifiée; car
la Kabylie qui, seule, résiste encore à nos
armes , ne fait que , momentanément ,
bstacle à la souveraineté de notre do-
mination sur ce vaste territoire qui sera bientôt, pour la Frai:ce, uno source inépuisable de richesses (l).
La population kabyle du Jurjura, trois cent quatre-vingt mille âmes environ, occupe une su; erfîcie de huit mille kilomètres carrés, dont elle a viclorieusement disputé aux Romains, aux Arabes et aux Turcs, les montagnes rocheuses, les neiges, les collines fertiles et les
(1) Ceci était écrit avant la campagne qui vieni de se terminer si glorieusement.
fécondes vallées . Les Kabyles , issus du sang berbère et refoulés dans leurs montagnes, comme dans d'inexpugnables forteresses, par les Arabes, ont perpétué les mœurs de leurs ancêtres , à ce point qu'ils ont conservé une complète indépendance vis-à-vis des habitans de la plaine, dont ils n'ont ni le langage, ni les coutumes, ni le caractère, ni la physionomie, ni les instincts, dont ils ont simplement accepté la religion , selon la judicieuse obbervation d'un écrivain militaire distingue (1) , qui cite parmi les étymologies possibles du mot Khail (Ka-
(1) Le g6ncrf>î de division Daumas.
byle) . rexpresion arabe kbel (accepter). Les Berbères ont, en effet, accepté le Roran par concession envers l'émigration arabe conquérante, et pour sceller avec elle une paix durable.
Si, nous détournant de la Kabylie, nous contemplons l'immense pays sur lequel flotte notre d, apeau , nous verrons que de La Çalle à Nemours, c'està-dire ae Test à Fouest, et d'Alger à Ouargla , du nord au siîd , plus de six cent raille kilomètres carrés sont soumis à notre autorité, et qu'une population de trois millions d'àmes, au moins, obéi;,
DO SAHG. ' '
passiveme<:t, aux lois de notre administration militaire et civile. On peut donc dire , dès aujourd'hui , que TAlgérie esl; conquise et pacifiée , que la confédération kabyle du Jurjura , debout , pour pou de temps encore, n'est qu'une enclave qu'il importe plus à notre amour-propre qu'à nos intérêts de réunir à nos possessions ; et que notre colonie africnine, où tant de sang généreux a coulé, où de grandes illustrations contemporaines ont pris naissance , où se sont formés de si intrépides soldats, est déjà l'un des plus beaux fleurons de la couronne de France.
Dans ce riche et magnifique pays, la
noble mission de Tarmée est à peu près acco:i plie ; encore quelques combats el nous régnerons sur le Jurjura comme dans la plaine. L'Agérie appartient donc, désormais, à l'industrie, au commerce, aux arts et aux lettres; c'est une mine féconde à exploiter, et il est du devoir de chacun de prendre possession , selon ses forces, d'une partie de ce domaine réservé par une sage et savante administration aux travailleurs de toutes conditions. Dans cette pensée , nous croyons faire œuvre utile en essayant de populariser en^France les scènes de la vie arabe.
Le roman est, depuis près d'un demi-
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siècle, Texpression la plus répandue de notre littérature; Waller Scott et Cooper lui ont donné droit de cité dans une république où il vivait , avant eux , sans renommée, sans protecteurs et sans emploi. C'était , nous faisons abstraction des fadeurs du roman de chevalerie expression du mauvais goût du siècle où il florissait, une sorte d'enfant terrible aux redoutables étourderies, aux perfides indiscrétions qu'en cachette on écoutait bavarder, mais que nul ne voulait et n'osait prendre au sérieux.
Pour se faire prêter , par-ci par-là ,
quelque attention , ii se glissait dans les ruelles et les alcôves , et en rapportait , le plus souvent , de scandaleux commérages , qu'on ne pouvait entendre sans trouble pour la pudeur . Le roman , à cette époque, s'il eût valu la peine d'une portraiture , aurc^it dû être peint en Cupidon, le carquois sur l'épaule et l'arbalète au poing . Il eût été la copie , non pas du fi's de Mars et de Vénus , qui inspirait les sages et semait dans les cœurs de tendres sentimens, mais de ce vaurien, immodeste et joufflu, fils du Chaos et de la Terre , nous dit Hésiode , qui présidait à la volupté en désolant le genre humain.
Fatigué ou à bout de sottises, le roman s*est rangé vers le commencemeiit au XIX' siècle. L*enfant terrible s'est fait homme, — ne comptons qu'à parUr de i ère chrétienne; — sa jeunesse, qui fut de dixhuit cents ans, lui a laissé quelque expérience après bien des orages, et cette expérience lui a servi à prendre rang, de prime-abord, dans une compagnie où il n'avait jusqu'alors paru qu'en cOiitrebande.
En quittant la robe prétexte pour ia robe virile sous laquelle il se montre har, àment aux vitrines de nos cabinets
i^ us PRIX
de lecture, îe roman a sincèrement détesté ses vieax péchés; et s*il s*oublie encore de loin en loin , il faut lui pardonner ce retour de folie en faveur de ses bonnes œuvres, ou le punir en lui fermant, alors, la porte des honnêtes maisons.
Nous disons qu'on peut pardonner certains écarts au roman en faveur de ses bonnes œuvres. Le mot mérite explication; car, soit parti pris aveuglément, soit rancune, soit jalousie, peut-être, on n'a pas universellement rendu justice aux tentatives heureuses des écrivains
qui ont adopté la forme du roman pour développer de saines idées, utiles à plus d'un titre.
Le roman a prodigieusement propagé le goût de la lecture depuis qu'il a pris possession de la publicité; son apparition dans les journaux quotidiens, dont il est devenu l'hôte en quelque sorte obligé, lui a donné droit d'asile partout, et partout, à peu près, il est le bien venu i preuve concluante des progrès qu'il a su faire, et de la bonne conduite qu'il a su tenir.
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Les livres spéciaux joignent malhenreusement à leur important mérite, le grand tort de ne s'adresser qu'à des classes spéciales de lecteurs; leurs théories sont, nécessairement, revêtues de formes savantes étrangères au public qui les délaisse. Le roman frappe à toutes les portes indistinctement; Tunivers lui appartient; et il y prend ce qui lui plaît pour enrichir son propre bagage : hommes et choses s'amalgament dans ses récits; il fait de l'histoire, de la poésie, de la science, de !a peinture, du drame et de la comédie. Il est le Michel Morin des lettres; il fait de tout tant bien que mal ; on le voit tour à tour homme d'E-
tat, homme d'épée, monarque, phiiosophe, patricien, bourgeois, plébéïec; ii plaide au nalais, et paraît en cour d'assises sur la sellette des criminels; il fait de fastueuses aumônes et prête avec usure. Il vit de truffes ou de pain sec. On lui décerne le prix Monthyon, et on le condamne en police correctionnelle. Il abdique volontiers sa dignité d'homme pour se parer des grâces de la femme, et c'est là sa plus grande métamorphose, car il a fdit une étude laborieuse, infa- ■ tigabe, savante, scrupuleuse et complète de l'être indéfinissable, mais charmant, auquel nous devons rapporter nos joies les plus douces dans ce monde, et, dans
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l'autre, les terribles conséquences du péché originel.
Sous ce travestissement, on le trouve beau comme la vertu et laid comme le vice, dévoué, tendre et vaillant comme Tamour maternel , folâtre, dur et lâche comme la coquetterie. Il est pur et frais comme la fleur et le chant du rossignol à Taurore; il est souillé, fîétri comme les oripeaux que quelquefois, pour sa toilette, il achète aux revendeurs du Temple; il vit en grand seigneur et vit au jour le jour; il meurt millionnaire, et meurt à Thôpital; on lui dresse un mau-
solée pompeux, on Tenterre en fosse commune; mais, phénix immortel, il renaît de ses propres cendres!
Est-il donc possible que, dans le cours de cette vie impérissable si singulièrement agitée, le roman ne fasse pas beaucoup de bien? Assurément non.
Il y a quelque chose de bon dans le
plus mauvais livre, dit un bienveillant
proverbe. Les romanciers ont fait tant
de livreji depuis tantôt cinquante ans,
que, fût-ce en les cherchant à la loupe, } s
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OD alignerait (i(s cluiTîes respectables avant de totali i leurs œuvres salutaires.
C'est grâce à i'inlérêt répandu dans leurs récits, que h plupart des grands événements de l'iii^toire ont acquis une célébrité populaire, quo les humbles vertus épanouies daim des cercles restreints ont été mises ni lijs-îière, que le crime a été flétri à son av Lonipe, et que d'importantes découvertes ont été heureusement vulgarisées'. Oiàce au romanfeuilleton, qui a cependant allumé contre lui bien des colères, le goût de la lec-
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ture s'est propagé dans les classes les plus in fîmes de la société, résultat dont les inconvénients sont moindres que les bienfaits : ceux qui ne lisaient presque pas, et qui n'écrivaient jamais, ont rencontré, dans la lecture du roman, un aliment nouveau pour leur esprit; et s'ils n'ont pas toujours été à bonne école pour se faire une idée du beau style de notre langue souveraine, ils y ont, du moins, trouvé mieux que leur patois, et y ont appris quelques vérités pour tant de choses qu'ils ne savaient pas.
Si le roman français est beaucoup lu
en France, il est recherché avec empressement à l'étranger. C'est surtout au rôle important que Joue le roman dans notre littérature, que la librairie est redevable de ces nombreux traités qui garantissent la propriété littéraire du brigandage des flibustiers de tous les pays. La contrefaçon belge avait pris des proportions telles, en opérant exclusivement sur le roman, que l'équité internationale, émue de ses déloyautés, a, sagement, réglé les droits de tous les écrivains.
Qu'un romancier français émette une idée juste, ou se fasse Tavocat éloquent
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d'uDb cause intéressante, l'idée, le plaidoyer font le tour du monde bien plus sûrement que s'ils eussent été patronnés par des réclames à des milliards d'exemplaires.
11 faut des lectures faciles à ceux qui lisent difficilement.
Il faut des lectures émouvantes aux esprits endormis.
Il faut égayer certains lecteurs pour les séduire et les gagner.
Sa L£ PRIX
Le roman de mœurs derrait toujours être ce qu'il est très-fréqueniment : ufl livre de morale par excellence, car il est précieux comme moyen de propagande.
Que de gens n*dnt jamais ouvert V Imitation de Jésus-Christ, qui, sans s'en douter, trouvent, au feuilleton de leur journal, Tapplication des admirables maximes de ce livre, le plus beau de tous, puisque, comme Ta dit un écrivain célèbre : L'Évangile nest pas sorti de la main des hommes.
bl;
Le roman n'a i> ">p, que je sache, la prétention dt'.!- fit pour la postérité; mais il est tss^ hii«ilement de son époque: il est co .in ces arbustes qui portent des fleurs et des fruits en une seule saison, et meurent quand on les en a dépouillés. Ce n'est pas un traité, ce n'est pas un sermon , ce n'est pas un discours, c'es^, ur-o causerie familière dont la substanc(? délicate nourrit toujours, un peu, soit le crur, soitTesprit*
Donc, appliquer le roman à la propagation des idées proll labiés, c'est pren-
dre une direction sûre pour arriver îe plus vite possible à destination.
Convaincu de l'opportunité de révéler, pour la prospérité de notre colonie africaine, les scènes peu connues de la vie arabe, nous entreprenons cette tâcbe avec confiance dans le succès, non pas littéraire, mais d'utilité de notre œuvre, et nous offrons cet essai à nos juges.
Des esprits sérieux et intelligents ont beaucoup écrit déjà s^.r l'Afrique; leurs travaux ont reçu un sympathique ac-
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cueil. Mais la nature de ces travaux assignait à leur publicité des limites qu'il s'agit d'étendre, et même d'effacer. -Après les livres ne s'adressa nt qu'à des lecteurs d'élite, il faut des livres s'adressant à tout le monde.
Et pourquoi les scènes de la vie arabe ne mériteraient-elles que l'nonneur de la publicité restreinte? Les passions ne sont^Ues pas vives, tendres et terribles sous ce ciel spiendide qui sert de voûte à des vallons éternellement ombragés, à des montagnes où l'hiver ;8ème ses neiges, ù des plaines couvertes de riches
moissons, à des mers de sable où voguent les caravanes guidées par rélcile polaire , à des oasis où s'abrite la tourterelle, à des désert^ où règne le lion? Le soleil que, dans leur langage poétiquement figuré, les Arabes appellent ^Vœil de la lumière^ n'éclaire-t-il pas, dans ces vastes régions, et les splendeurs de la nature et ses mornes tristesses? Où le peintre trouverait il des sites plus grandioses? Où le i oète irait-il chercher, loin de là , le berceau sacré de la muse qui fait chanter et pleurer sa lyre?
Quant à Thon. me» n'est^il pas en Afrique, comme en Europe, comme
partout, tel que D.eu Ta créé, parfait tant qu'il est suspendu au sein de sa mère, mais perverti dès qu'il a essayé ses premiers pas dans la vie! Cet homme n'est-il pas là , brave et lâche, bon et méchant, généreux et avare, sincère et fourbe, riche et pauvre, honnête et larron, le tout à Texcès, pour ainsi dire, et sous l'influence d'un climat quienflamme ses passions? L'amour n*a-t-il pas là, comme ailleurs, ses mystères, ses joies, ses tendresses, ses terreurs, ses colères, son courage et ses larmes?
Nous le croyons, au contraire; de l'étude sincère des mœurs originales de
ce peuple intéressant, que notre domination tend à faire disparaître» ressortiront des contrastes frappants, dignes d'étonpxer notre société chrétienne ; des exemples de sagesse, de grandeur patriarcale, de noblesse native qui pourraient bien faire procès au relâchement de quelques-uns de nos principes. Ainsi la piété, Thospitalité, la soumission filiale, le respect à l'autorité sont, pour les tribus qui vivent sous la tente , des lois traditionnelles que nulle audace ne sait mépriser ou braver, quand, dans nos chaumières et nos maisons somptueuses, ces mêmes lois semblent avoir trop souvent pris date de prescription.
Selon que Dieu nous le permettra, nous remplirons, mais à loisir, un programme qui doit embrasser les phases principales de la vie arabe. Ce programme comprend :
Les Scènes de I9 vie arabe.
Les Scènes de la vie kabyle,
Les Scènes de la vie nomade,
Les Scènes de la vie coloniale en Ai gérie.
Cette dernière peinture de mœurs mettra le colon proprement dit en contact avec la population juive et moresse des villes, avec le felîah ou paysan, types précieux pour Tobservateur.
Le livre qu'on va lire n'est, en quelque sorte, qu'un premier chapitre de l'œuvre ; les divisions et subdivisions de cette œuvre seront indépendantes les unes des autres, et ne feront un même corps que pour so relier au titre général : Scènes de là vie arabe.