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LE JUGEMENT

Nous étions de retour vers les trois heures de l'après-dînée. On procéda immédiatement au choix d'un nouveau jury destiné à commencer sans retard l'interrogatoire de l'Hindou. Pendant ce temps de nouveaux témoins arrivèrent de Carsons Fiat, mines éloignées de celles de Mu)-phy d'environ dix milles. Les six membres du jury,

le juge en tête, prirent place autour d'une table, et THindou, toujours sous la garde des Indiens, fui amené sous la tente, dans un espace qu'on avait débarrassé des tables de jeu et des banques à liqueur, en vue d'y faire figurer l'accusé.

L'Hindou avait un teint gris, couleur de cendre; plusieurs Américains firent la mauvaise plaisanterie de lui dire qu'un homme ayant été tué à cause de lui, son cas en était devenu absolument pendable. Notre homme ne répondit pas un mot à cette communication officieuse, fit môme semblant de n'y rien comprendre, mais on vit qu'il avait dû en être autrement, car pour la première fois depuis son arrestation il avait cherché à s'évader; cette tentative, sous la surveillance des Indiens, devait rester sans succès. Dès ce moment le prisonnier devint inquiet, agité ; une sueur froide couvrait incessamment son front, châtiment anticipé du coupable et que sa conduite ne lui avait du reste que trop mérité.

Après quelques préliminaires exigés par la loi, le shérif déclara que l'Indien encore en vie à midi devait être mort, ce qui était vrai ; qu'il avait reçu de Douglas Fiai une balle (irée par un blanc

dont lui shérif n'avait pu savoir le nom, que cette balle avait occasionné la nnort, qu'en conséquence il demandait Tordre d'arrêter le meurtrier. Mais c'était là justement ce dont le juge ne paraissait pas avoir la moindre envie, vu que les Texiensde Murphy avaient déclaré hautement leur intention ; ils avaient dit que le premier qui aurait l'audace de mettre la main sur un blanc, pour avoir tué une damnée peau rouge, recevrait d'eux une balle qui lui traverserait la carcasse; là-dessus nos arrogants compagnons d'arpenter, la carabine sur l'épaule et le plus tranquillement du monde, les rues de la petite ville.

Le juge, dans son embarras ( pauvre major Lyatt! ), se déclara prêt à faire en sorte que force restât à la loi ; toutefois il dit qu'en l'absence d'un plaignant il ne pouvait donner d'ordre d'arrestation, mais que si quelqu'un se portait partie civile, en indiquant tout au long le nom du meurtrier, il délivrerait alors son warrant ( ordre d'emprisonnement). Là-dessus se tournant vers l'assistance, il demanda s'il y avait quelqu'un qui sût le nom du coupable : personne ne répondit ; au bout d'une demi-minute de silence le juge

— 224 — • déclara : « Que personne n'ayant dit mot la plainte était abandonnée. y> Quelqu'un cependant s'étant hasardé à faire une objection, le major répondit qu'il était juge, qu'il savait son métier, et que chacun n'avait qu'à se mêler de ses affaires.

Après ce premier et sommaire début de la justice californienne,on procéda à l'interrogatoire de l'Hindou, qu'on paraissait vouloir mener rondement. On fit avancer le drôle à peau noire, et on commença par entendre les témoins blancs à charge; en premier lieu les membres du jury qui avaient été le matin au campement dans la montagne. Une partie du jury se récusa, ne voulant pas témoigner contre l'Hindou aussi longtemps que celui qui avait tiré ne serait pas arrêté, et comme le juge refusait toute arrestation, on se contenta du témoignage de deux Américains, qui racontèrent ce qu'ils avaient vu le matin chez les Indiens, disant que le blessé ne survivrait pas à sa blessure, el que selon toute probabilité il ne passerait même pas la nuit.

Après eux vinrent les témoins de Carsons Fiat, deux aubergistes qui déclarèrent que l'Hindou

deux jours uvant était entré le soir dans leur tente, où il avait bu un petit verre, après quoi, comme il s'était trouvé sans argent, on l'avait mis dehors.

L'un des aubergistes était un jeune homme qui, ayant longtemps vécu chez les Indiens, parlait leur langue à merveille, et portait même à leur manière autour du cou, en guise de parure, un collier de nacre. Il dit que depuis qu'il était en Californie il connaissait ces tribus-là, qu'il n'avait jamais entendu rapporter qu'elles eussent rien volé, ni fait aucun mal à personne et raconta que s'étant rendu la première fois auprès d'elles comme étranger, il en avait été reçu de la manière la plus hospitalière ; il finit en disant qu'il avait la conviction que l'Hindou devait avoir fait aux sauvages quelque grosse offense, pour qu'ils l'eussent chassé de la sorte. Prétendre qu'on lui avait volé dix-neuf mille dollars, était tout uniment une niaiserie, le coquin ne devait jamais avoir eu à lui seulement dix -neuf centimes.

On fit alors avancer les Indiens, et le juge

commença par s'excuser auprès du jury d'appeler

des Indiens en témoignage, chose absolument

contraire aux lois des Etats-Unis, lesquelles n'admettent pas que, sous aucun prétexte, une peau rouge témoigne contre un blanc. « Dans le cas présent, dit le juge, l'Hindou après tout est un demi-nègre; ainsi peau noire contre peau rouge, ils se valent les uns les autres et peuvent traiter sur le pied d'égalité. »

Les Indiens furent entendus en espagnol, que l'alcade (ironie sanglante pour le titre castillan qu'il portait! ) dut se faire interpréter. Ils racontèrent ce que nous savons déjà, et demandèrent où était l'homme blanc qui avait tiré sur leur frère.

La chose, suivant l'idée du juge, ne les regardant en aucune façon, il ne se donna pas seulement la peine de leur répondre et, se tournant du côté de celui qui était censé tenir le procèsverbal, lui conseilla de tout coucher proprement sur le papier. Le scribe n'avait fait jusquelà que mordiller les barbes de sa plume ; il n'avait pas même écrit la date.

Sur quoi le juge, de l'air le plus grave, le plus magistral, s'adressa à l'Hindou, qui, soit qu'on lui eût parlé espagnol ou anglais, avait paru n'y

rien comprendre, mais n'avait pas cessé d'observer le tribunal avec une suprême inquiétude, et dit : « Accusé, qu'avez -vous à répondre à la plainte portée contre vous? »

L'Hindou, comme s'entend, garda le silence le plus complet; mais ses yeux noirs n'en continuaient pas moins de se promener sur l'assistance avec effroi, car il s'imaginait qu'on venait de prononcer sa sentence.

« Juge, dit le shérif d'un ton sec, si l'accusé ne comprend rien à ce qu'on vient de dire, comment se défendra-t-il de ce dont on l'accuse? Il nous faudrait un interprète de Bombay — oui, pas autre chose. Hallo! ne voilà-t-il pas là un particulier qui parle allemand; il se peut qu'il sache aussi le bombayien.

— Pardon, Monsieur, répondit l'Allemand, Bombay que je sache n'est pas dans notre paroisse.

— Oui, mais alors que faire? répondit le juge en haussant les épaules, ni moi non plus je ne parle pas le bombayien. Personne donc ici ne comprend-il ce baragouin infernal?

— Laissez-moi passer! » dit à ce moment un long Yankee aux larges épaules, qui jusqu'alors

— ^228 — s'était tenu sans dire mot dans un coin de la salle à regarder l'Hindou comme s'il avait voulu l'avaler. « Laissez-moi m'approcher.

— Bravo, Barneywater, lui dit le juge ; essayez un peu. Assermentez-le comme interprète. Shérif, assermentez-le. »

Le Ymikee, pendant ce temps, s'était avancé vers l'Hindou, qui voyant venir à lui cette longue figure pâle et résolue, s'imagina que son dernier moment était arrivé, et se rejeta en arrière, autant du moins que l'assistance le lui permit, cherchant, mais en vain, aide ou protection autour de lui. Les visages qui, dans ce moment, l'accueillirent par un éclat de rire, durent lui paraître particulièrement hideux.

Le Yankee se tenait à côté de l'accusé, et lui saisissant l'épaule de sa main droite, il se pencha vers son oreille.

« Sulon (joua oramj, murmura l'Hindou.

— Nevermiml, pas besoin d'y faire attention,» lui dit le Yankee; sur quoi il lui cria comme il aurait fait avec un porte-voix : « Hé l'homme ! as-tu quelque chose à répondre à ce que les témoins viennent de tiire contre toi ? »

L'Hindou laissa échapper quelques paroles inintelligibles, tant elles étaient faiblement articulées: une sueur glacée inondait son front; la plupart do ceux qui étaient Là partirent d'un éclat de rire ; le juge seul cria :

(T Que diable, ceci n'est pas du bombayien, caiil me semble que je peux le comprendre.

— Eli mais, lui répondit le Yankee d'an ton méprisant, je ne sais pas le bombayien, moi; en Connecticut, nous ne parlons que le bon américain.

— En ce cas, lui dit le juge, tout ce que vous venez de nous débiter là ne sert donc de rien.

— Messieurs ! » s'écria tout à coup un étranger, qui ne devait pas être un laveur d'or, car il était porteur d'un hal)it noir et avait un chapeau de soie. «Messieurs! je proteste solennellement contre une manière de procéder pareille. Vous ne devez pas condamner cet homme à mort; ceci ressort des attributions du juge de district de Double-Spring, et vous n'aurez, si vous le faites, à vous en prendre qu'à vous-mêmes des suites que peut avoir un acte pareil î

— Qui est cet homme? se demanda-t-on de

— ^230 — toutes parts dans l'assemblée, d'où sort-il ? que veut-il ?

— C'est le collecteur, le distributeur de permis d acheter {licence distributor) qui vient d'arriver, » entendit-on circuler l'instant d'après comme réponse à la question.

ce Mais qui vous dit, lui répliqua le juge avec inquiétude, que cet homme soit accusé d'un crime digne de mort? Oserais-je prendre la liberté de vous demander votre nom ?

— Yous ne pouvez pas l'accuser d'un crime digne de mort, » répondit à cela l'opiniâtre interlocuteur qui ne s'était pas laissé eflrayer par la réponse du juge, (c Une accusation pareille, comme j'ai déjà eu Thonneur de vous le faire observer, est du ressort du juge de district de Double-Spring, et dans ce cas aller sur ses brisées serait de votre part, en tant que juge de paix, commettre l'acte le plus illégal. Veuillez ne pas prendre en mauvaise part mon observation.

— Oserais-je vous demander votre nom? Vous

pourrez Shérif, ayez la bonté de tenir un peu

votre langue, je saurai bien expliquer moi-même la chose à monsieur. Vous me permettrez, je

pense, de vous fiùre remarquer que nous n'avons point encore songé à condamner cet homme à mort....

— Tous ne pouvez pas non plus le condamner à mort, » s'écria l'incorrigible collecteur, qui paraissait du reste ne pas comprendre mieux que l'Hindou ce dont il s'agissait ou ce qu'on venait de dire. « J'ai déjà eu l'honneur de vous le faire observer; un arrêt pareil est dans les attributions de la justice du district deDouble-Spring,et pour ma part je proteste de toutes mes forces contre tout acte inconstitutionnel quelconque. »

A ces mots, prononcés avec emphase, le discoureur partit comme un trait et sortit de la tente au milieu des éclats de rire de l'assistance ; le juge, le visage pourpre de colère, criait de sa voix la plus tonnante au malencontreux orateur :

« Et moi, je rappelle à l'ordre cet interrupteur mal avisé. Shérif, rétablissez l'ordre. Mille tonnerres ! pourquoi ne faites-vous pas votre devoir, faudra-t-il, en fin de compte, qu'après avoir fait l'alcade, je fasse encore le shérif par-dessus le marché? »

Ce petit intermède, que l'Hindou n'avait pas

suivi sans une inquiétude marquée, ne laissa pas cependant que d'être heureux pour lui; il servit à calmer quelque peu l'opinion publique fort montée contre l'accusé. Impossible du reste de lui faire rien comprendre, d'autant que la tentative de Barneywater était restée sans succès ; une chose seulement demeurait démontrée, c'est que les allégations de l'Hindou étaient toutes absolument mensongères, et que c'était par sa faute que le sang avait coulé.

Le jury tomba d'accord qu'il serait séant le lendemain, au [)oint du joui', d'appliquer vingtcinq coups de fouet à notre homme, après (juoi on le chasserait à tout jamais et sans rémission des mines du sud.

On allait faire connaître au condamné la teneur de la sentence, quand un accident imprévu faillit compromettre gravement le calme de l'auditoire. Devant la tente, sanctuaire de la justice» se trouvaient deux matins de forte taille qui, prêts à en venir aux mains ou plutôt aux pi'ises, se provoquaient de la voix depuis quelques minutes d'une façon assez intelligible pour que les spectateuis, médiocrement rassurés par Tinter-

position d'une sintîple toile, jetassent de ce côté des regards inquiets. Nos deux dogues hargneux étaient de plus excités à déployer leurs dispositions guerrières par des passants jeunes ou d'humeur joyeuse. L'orage longtemps contenu finit par éclater, et, avant qu'on eût pu prévenir une catastrophe, les combattants s'élançant entre les jambes du public, vinrent se précipiter sous la table du jury, qui, soulevée et perdant soudain son centre de gravité, parut un instant semblable à un vaisseau sans gouvernail ballotté sur une mer orageuse. Le shérif dans ce moment critique montra sa rare présence d'esprit, car il n'eut que le temps de s'emparer de l'écritoire pour le mettre à l'abri au fond de son chapeau, pendant que Barneywater, le même qui avait essayé de jouer le rôle d'interprète, faisait de son mieux pour tirer ses deux longues jambes du théâtre du combat.

L'Hindou , pendant ce moment de confusion, parut avoir un instant l'idée de fuir; il se leva, promena ses regards autour de lui; le jour tombait, il avait le pied leste, peut-être s'il n'y avait eu là que des blancs, la chose aurait-elle pu lui

réussir; mais notre homme avait compté sans les deux gaillards cuivrés qui veillaient à ses côtés et ne le perdaient pas de vue; il se convainquit promptement qu'il n'y avait pour lui nul succès à espérer.

Le calme cependant finit par se rétablir. Des spectateurs isolés se firent, il est vrai, momentanément un jeu d'exciter les chiens au lieu de les retenir, mais leurs deux maîtres s'étant par bonheur trouvés là, les saisirent par le collier et les chassèrent de la tente. Le juge qui, des premiers, avait fui le lieu du combat, vint reprendre sa place; on remit dans l'écritoire de l'encre à la place des Ilots qui avaient coulé dans le chapeau du shérif; sur quoi le chef du jury lut à l'Hindou sa sentence (|ue celui-ci écouta d'un œil morne ; on lui annonça en même temps qu'il allait être reconduit dans la tente, sa prison, où il passerait la nuit sous la garde des Indiens, et qu'd aurait à subir sa peine le lendemain matin.

A ce moment, une i)artiedes curieux qui entouraient la table du tribunal la quittèrent pour s'en aller autour des bai'aques à liqueurs retrouver leurs places accoutumées, et leurs verres comme

d'habitude; quelques autres restèrent à stationner devant la tente ; le shérif ayant pris l'accusé par-dessous le bras s'apprêtait à le reconduire à son lieu de détention, quand l'Hindou, que travaillait sans doute l'idée fixe qu'on allait le pendre séance tenante, se jeta à genoux aux pieds du shérif qui n'y comprenait rien, le conjurant dans les termes sans doute les plus persuasifs et les plus touchants de vouloir bien épargner sa jeune vie.

Ce ne fut pas sans une grande peine qu'on parvint à lui faire entendre que pour le quart d'heure il ne s'agissait nullement de mourir, mais simplement de recevoir une volée de coups de fouet , d'être banni et privé de la faculté de porter la cocarde des Etats-Unis. La joie de l'Hindou, quand il finit par comprendre, ne connut pas de bornes; il aurait voulu que sans désemparer on lui eût bien vite appliqué la volée en question, mais comme il ne fut pas possible de faire droit à sa requête , notre homme repartit pour sa soi-disant prison, escorté par les Indiens.

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