‹ Scènes de la vie californienneChapitre 9 sur 12 · LA HALTE DES LNDIEXS FUGITIFS · texte numérisé non relu

LA HALTE DES LNDIEXS FUGITIFS

Comme je l'ai dit, nous étions six, et nous avions laissé toutes nos armes, jusqu'à nos couteaux, pour ne pas augmenter l'effroi des pauvres Indiens; le shérif, seul, portait son revolver à six coups passé dans la ceinture. Les deux Indiens, en revanche, avaient chacun un fusil à un coup, une poire à poudre et une flasque à grenaille, si bien que nous avions Tair d'autant de prisonniers conduits par eux aux montagnes. Nous rencontrâmes chemin faisant quelques compagnies de laveurs d'or qui, ne se doutant pas de la cause de notre expédition, nous regardèrent avec des yeux passablement étonnés; nous ne nous arrêtâmes pas à leur parler, mais fîmes en sorte

de traverser aussi promptement que possible la plaine qu'un soleil brûlant inondait de ses rayons, pour gagner les flancs onibragés des collines.

Nos guides à la peau cuivrée, pendant ce trajet, ne prononcèrent pas une parole; ils marchaient l'un derrière l'autre, la tête basse, d'un pas si rapide qu'à peine nous pouvions les suivre. Un des Américains, gros gaillard à la panse rebondie, sa large face empourprée et le front couvert de sueur, nous déclara bientôt solennellement, ou plutôt nous cria à grand renfort de poumons, que pour lui il n'en pouvait plus, et que si le jury était décidé à abandonner la sixième partie de son honorable corps, il lui en laissait la responsabilité pleine et entière, que pour lui il s'en lavait les mains. Disant ces mots, il mordit avec une résignation contenue dans une longue carotte de tabac, qu'il n'avait cessé de tenir à la main comme il aurait tenu un poignard, et s'en tira une chique monstrueuse.

Les Indiens, à qui nous fîmes comprendre la chose, ralentirent un peu le pas, leur allure devint une sorte de trot modéré ; quand nous arrivâmes au pied de la colline, ils s'arrêtèrent, inter-

rogèrent à droite et à gauche la traee que nous suivions depuis une demi-heure, puis nous firent prendre à droite vers une crête peu élevée, mais entourée de hautes parois de rochers.

Au sommet, un des Indiens, s'arrêtant soudain, poussa un cri à la fois aigu et glapissant auquel, à notre surprise extrême, on répondit tout à côté de nous, et nous vîmes s'élancer de derrière un tronc d'arbre, si près que nous aurions pu le toucher avec le pied , un guerrier indien peint et armé; il tenait son arc et ses flèches; sans nous honorer, nous autres étrangers, seulement d'un regard, il échangea quelques mots avec ses frères des bois, se mit à notre tête et partit d'un pas rapide.

Nous pouvions avoir parcouru environ un mille sous sa conduite, quand, sur un signe qu'il fit à l'un de nos deux premiers guides, celui-ci déchargea son fusil en l'air, signal auquel on répondit par un de ces mêmes cris rauques que nous avions déjà entendus. Les cris se répétèrent jusque dans le lointain et de plusieurs côtés, puis, comme nous continuions d'avancer, je vis à droite et à gauche des figures cuivrées paraître tout en ar-

mes sur le penchant des collines, franchir les rochers, sauter le long des pentes, et nous suivre sans toutefois nous rejoindre.

L'Indien avait rechargé son fusil, il le déchargea une seconde fois; de nouvelles faces cuivrées parurent encore et se mirent à nous suivre ; c'était la manière de ces bruns enfants des montagnes de rappeler leurs avant-postes; c'était aussi un moyen de les avertir que les blancs n'avaient pas d'intentions hostiles, et qu'il n'y avait pas pour les sauvages d'attaque à redouter.

Nous arrivâmes au camp indien, celui auquel on avait mis le feu. Quel aspect lamentable ! A des rameaux carbonisés pendaient des restes de couvertures de laine ou des vêtements en peau de daim à demi consumés ; des provisions couvraient la terre, répandues çà et là. Je vis même dans un coin les restes d'un pauvre petit berceau d'où la mère elTrayée avait sans doute à la hâte tiré son nourrisson pour le soustraire à la mort. L'Indien à l'arc et aux flèches, le premier qui s'était joint à nous, demeura un instant immobile à promener les yeux sur ce qui restait du cam-

— ^213 — pement; il les porta ensuite sur nous. Je ne pus soutenir son regard. Il ne dit pas un seul mot; les autres, sans jeter même les yeux sur ce qui avait été leur propriété, maintenant détruite, poursuivirent leur route en silence, d'un air triste et morne.

Du campement nous remontâmes les bords d'un ruisseau jusque sur la colline où l'eau prenait sa source; longtemps avant que notre troupe y fût arrivée, son approche avait été annoncée par des cris partis de tous les côtés, cris auxquels on répondait. Nous approchions du sommet de la colline; mes compagnons s'arrêtèrent dans un endroit où plus de vingt guerriers nous attendaient, leurs arcs en main et leurs flèches prêtes. Je connaissais ces Indiens, je leur avais, dans d'autres occasions, donné des preuves d'intérêt et d'amitié; j'avais la certitude que nous n'avions aucun mal à redouter d'eux. Il eût été en outre d'ime singulièrement mauvaise politique de montrer, dans un cas pareil, la moindre hésitation. Donc, m'élançant le premier sur la pente, je courus droit au milieu du groupe.

Non, jamais je n'oublierai la scène qui s'offrit

— 2i4 — alors à mes regards; quelques yeux, qu'animait le feu du désespoir, lancèrent, il est vrai, sur moi des regards sinisli'es. Il y eut en particulier un vieux guerrier aux cl le veux gris, aux traits d'airain, qui aurait bien voulu l'aire faire connaissance à ses flèches avec ma peau. Déjà même il bandait son arc; ce ne fut qu'en rencontrai il mon regard ferme et déterminé qu'il se décida à baisser son arme, ce qu'il ne fit que lentement. Pour moi, j'étais tout entier au spectacle étrange, à la nouveauté sauvage de ce qui m'entourait.

Le malheureux blessé occupait le milieu de la troupe. Debout et appuyé contre ini petit arbre, sa main gauche reposait sur l'épaule de sa femme. Il se soutenait encore, mais la mort se lisait déjà sur ses traits comme sur ses lèvres frémissantes, contractées par une souffrance que le patient ne pouvait plus dominer. Tout le haut du corps était nu, les hanches seules étaient entourées d'une bande de toile de coton tachée de sang ; la peau cuivrée du sauvage avait penlu son lustre bistré et afiectait une teinte d'un gris de cendre. La femme du patient avait de grosses larmes qui lui coulaient le long des joues, sans que pour cela

ni une parole ni une plainte vînt faire remuer ses lèvres; seulement de temps en temps, elle levait sur le blessé un regard que, l'instant d'après, elle rebaissait plein de tristesse vers la terre.

Le guerrier indien était entouré de cinq ou six jeunes hommes armés d'arcs et de flèches; ils me regardèrent , et dans leurs yeux se lisait le reproche.

« Voilà ce qu'a fait un de vos blancs, » me dit le plus âgé en mauvais espagnol. Un plus jeune prit aussitôt ma défense : « Atnericano no, dit-il, Alemano. » Et il avait raison, car je crois que jamais un Allemand n'aurait eu la barbarie de tirer de la sorte sans réflexion sur un pauvre sauvage.

Les femmes, avec leurs enfants et les misérables bardes qu'elles avaient pu sauver, étaient campées pour la plupart à une vingtaine de pas de là en arrière; puis on en voyait d'autres encore qui , un panier lourdement chargé sur la tète, parfois même surmonté d'un enfant, fuyaient à l'aspect des blancs, dont elles redoutaient quelque nouveau malheur. Partout autour du campement se dressaient les montagnes de la Cali-

fornie avec leurs sapins magnifiques et leurs rochers que le soleil caressait de ses tièdes et doux rayons.

Peuple infortuné! ce n'est là que le prélude des souffrances qui t'attendent ! Tu es destiné à partager le sort, le triste sort de tous tes frères à la peau cuivrée, en quelque lieu qu'ils se trouvent sur la terre. — Mais console-toi, en retour de tant de maux, on te donnera la civilisation! Quand le dernier guerrier de la tribu sera là, silencieux au bord de la tombe enfermant ses frères tués par le fer, le plomb, l'avidité des blancs, les maladies contagieuses et l' eau-de-vie , il pourra se consoler en se disant que s'il a perdu tout ce qu'il possédait sur la terre, on lui aura du moins prêché la religion chrétienne et qu'on aura fait sur luîet sur les siens l'essai de les gagner au progrès! On n'y aura pas réussi sans doute, mais qu'y faire, la faute n'en sera pas à ceux qui se disent chrétiens !

Nous avions dans notre jury un médecin, du moins il en prenait le titre, et pour preuve portait sur lui une trousse avec des instruments de chirurgie ; il se rendit auprès du blessé pour

l'examiner. Les Indiens parurent placer dans ce docteur une très-grande confiance; la femme surtout, pendant qu'il visitait la blessure, interrogeait avec une avidité extrême chacun de ses regards. Lui ne sut quel conseil donner, et je crois en vérité qu'aucun médecin ni chirurgien du monde n'aurait été assez savant pour tirer d'affaire le pauvre diable. La balle était entrée dans le dos, à quelques pouces au-dessus de la hanche droite, elle avait passé près de la moelle épinière, et avait été se loger, selon toute apparence, quelque part dans le côté gauche, le tireur se trouvant posté à trente pieds environ plus haut que sa victime. Le trou de la blessure était petit, la carabine tenait des balles de 35 à la livre.

Le médecin hocha la tête, se leva et abandonna le blessé aux soins de ses amis. Le sauvage n'était plus en état de se tenir debout, et on pouvait lire sur ses traits par quels terribles eflbrts il avait réussi à garder jusque-là cette posture. On le recoucha doucement par terre; sa femme tira la couverture sous le dos du malade dont elle prit la tête qu'elle appuya sur sa poitrine;

lui ne paraissait plus rien sentir de ce qu'on lui faisait; son regard était fixe, constamment dirigé vers le sommet du petit chêne qui Tabrilait; seulement de temps en temps un soupir contenu s'échappait avec effort de sa poitrine oppressée.

Quant à nous, il ne nous restait plus rien à faire qu'à nous informer pour quelle cause les sauvages avaient poursuivi l'IIindou, et qu'à savoir si celui-ci avait jamais eu véritablement de l'or. Un blanc qui venait de passer trois ans en Californie et qui parlait couramment la langue des Indiens, se chargea de tirer d'eux les informations voulues. Suivant ce que répondirent les sauvages dont les allégations furent plus tard confirmées par des témoins, voici ce qui s'était passé.

L'Hindou était venu la veille au soir dans leur camp, il y avait mangé ; à l'heure du repos il avait fait quelques tentatives aiq^rès des femmes (et je ne crois pas qu'il y ait en xVmérique de tribu indienne où les femmes vivent avec plus de chasteté que dans celle-ci); ses avances avaient été repoussées partout ; sur ipioi l'Hindou s'était imaginé que la présence des

hommes mettait seule obstacle à ses projets. Il avait passé la nuit dans le camp, puis au matin s'était éloigné, mais pour revenir quand il crut les hommes partis pour la chasse, cherchant à obtenir par la violence ce qu'on n'avait pas voulu accorder à ses obsessions.

Mal en prit à notre homme, car deux guerriers indiens se trouvèrent là en un clin d'œil, et l'Hindou n'eut que le temps de prendre son paquet et la fuite. Ce paquet de vêtements, un des Indiens assura que l'Hindou dans sa course l'avait jeté; d'autres dirent qu'il était resté dans le camp où il devait avoir été brûlé avec ce qu'il contenait; une chose demeurait certaine, c'est qu'on ne s'en était plus embarrassé. Pour de l'or, les Indiens n'en avaient jamais vu à notre aventurier : le vol était donc une invention du drôle qui n'avait éprouvé de la part des Indiens aucun mauvais traitement ; ils s'étaient contentés de le chasser, sans avoir même tiré contre lui une seule de leurs flèches; de là les malheurs qui avaient suivi.

Tous nous quittâmes le lieu de halte des pauvres sauvages, le cœur navré ; nous fumes ac-

— ^20 — compagnes à notre départ par un nombre d'Indiens pins grand encore qu'à notre arrivée. Ils avaient appris les inculpations de l'Hindou, et tenaient à venir au camp des blancs pour y démontrer leur innocence et pour exiger la punition du coupable. Leur grand chef, nommé Jésus, dont les tribus de Magualome, de Calaveres et de Stanislas reconnaissaient l'autorité, se trouvait absent; mais le chef des Kayotas vint avec nous, suivi de douze ou quinze de ses jeunes guerriers, arcs et flèches en main, presque nus, car ils ne portaient qu'une bande autour des reins, ou une simple chemise bariolée.

Au moment où ils allaient quitter la colline, les Indiens demeurèrent tous à la fois subitement immobiles, et jetèrent encore un regard derrière eux; le blessé étendu sur sa couverture respirait péniblement, sa femme se tenait silencieuse debout près de la tête de son mari; pas une larme ne s'échappait de ses paupières, mais son regard fixe ne se détachait plus de la poitrine haletante du moribond, auprès duquel on voyait maintenant encore une autre femme ; celle-ci était vieille et se penchait sur le mourant; c'é-

tait sa mère, dont le cri de douleur monotone et sans cesse répété porta le frisson jusque dans la moelle de mes os. Moment affreux! je m'enfuis à toutes jambes pour échapper à ce spectacle horrible. Arrivé au bas de la colline j'y retrouvai mes compagnons, les sauvages nous y rejoignirent; nous nous mîmes en marche sans échanger une parole. Chacun n'était occupé que des pensées qui lui remplissaient l'esprit; pour moi, ayant levé les yeux, j'aperçus tourner au-dessus de l'éminence deux vautours, de ceux qui se nourrissent de cadavres; ils planaient dans l'air qu'ils battaient faiblement de leurs ailes indolentes.

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